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CONSIDERATIONS SUR LE ROLE DE LA PRESSE

Les directeurs de journaux et les rédacteurs. — Scrupules funestes. — Ce que deviennent ceux qui se pernoettent d'avoir des scrupules sans avoir de moyens d'existence. — Rive gauche et rive droite. — A la brasserie. — Le bon père de famille. — Les martyrs inutiles. — Toutes les routes gardées. ^ La Presse judiciaire. — Le procès Raynal à Bordeaux.

Le spectacle de cette Presse qui pendant huit ans, sauf deux ou trois notes discordantes qu'on étoufife sous des billets de banque, célèbre avec un ensemble parfait Tavenir d'une entreprise que chaque journaliste en particulier déclarait être une immense escroquerie, est un de ces spectacles auxquels le sociologue doit toujours revenir. Cela, en effet, touche au plus aigu de la vie morale et sociale de l'époque ; c'est la lésion au cerveau du pays, puisque la majorité des Français ne pense que par la Presse.

J'ai expliqué déjà que la part de responsabilité du journaliste, en tant qu'individu, était tout à fait minime dans ces gigantesques humhurg. C'est le système général qu'il faut étudier, comme nous l'avons fait à plusieurs reprises, et il faut bien voir que ce système est prostitutionnel et que la magistrature entend bien qu'il reste prostitutionnel.

Il se passe dans les journaux ce qui se passe dans

certaines maisons : la fille considérée est celle qui fait son métier régulièrement, qui descend à l'heure dite ; la fille mal vue, la dévergondée, la paresseuse, est celle qui accomplit son service irrégulièrement et en rechignant.

Un directeur fait venir son rédacteur et lui dit :

— La souscription ouvre après-demain ; faites-moi une chronique très chaude et très enlevée sur le Panama.

— Je comptais effectivement faire une chronique sur le Panama; mais, vous le savez mieux que moi, c'est une véritable flibusterie, et j'entends bien dire la vérité à ce sujet.

— Ces sentiments vous honorent; seulement, je vous paie des appointements pour faire les articles dont j'ai besoin, et je ne puis même vous payer ces appointements qu'avec le produit de certaines affaires. Je vais prendre un autre rédacteur à votre place. Touchez là, car c'est toujours avec joie qu'on serre la main d'un honnête homme; seulement, ne venez plus toucher à ma caisse...

C'est en vain que le journaliste essaiera de trouver un autre emploi; il se retrouvera toujours dans la même situation. S'il a quelques économies, il pourra vivoter et faire vivoter les siens pendant quelque temps; puis il viendra voir ses anciens camarades au journal et leur empruntera une pièce de vingt francs; de la a roue de derrière » il passera bientôt à la « thune », la pièce de cent sous, et on finira par le consigner à la porte en disant : « Voilà encore ce sacré X... qui vient nous « taper ».

^Que voulez-vous que fasse le malheureux? Des

livres? un volume rapporte sept à huit cents francs, et il faut six mois pour l'écrire.

A quelle porte frapper? Les conservateurs, qui sont riches à millions, voueraient aux dieux infernaux ce fâcheux qui viendrait leur montrer ses pieds sortant de chaussures éculées.

— Où étiez-vous avant?

— A tel journal.

— Que gagniez- vous?

— Cinq cents francs par mois.

— Pourquoi n'y êtes-vous pas resté?

— Parce que je n'ai pas voulu faire d'articles sur le Panama.

— Pourquoi n'avez-vous pas voulu faire d'articles sur le Panama ?

— Parce que j'ai le sentiment de ma responsabilité et que je ne veux pas avoir à me reprocher plus tard le suicide des naïfs que mes articles auraient pu entraîner à souscrire. — Je ne veux pas me prostituer...

Le conservateur ne prononcera pas les mots, mais il mimera une phrase analogue à celle-ci : « Vous feriez bien mieux de vous prostituer toute la journée que d'embêter le monde comme ça... »^

Les journalistes sans fortune qui ruent ainsi dans les brancards ne tardent pas, môme avec une communauté d'origine, à suivre deux directions différentes : les uns s'en vont sur la rive gauche, les autres restent sur la rive droite.

Les journalistes de la rive gauche forment un groupe d'hommes admirables, obscurs héros de la Presse qui sont condamnés à ne connaître ni la joie

de toucher une rémunération équitable du travail produit, ni la joie très légitime aussi d'être connus et appréciés du public. Ils élèvent leur famille à force de labeur, en écrivant dans des journaux catholiques peu riches et qui, d'ailleurs, se font rares, ou dans des revues qui payent trois francs la page. Un éditeur de ces parages m'expliquait qu'il avait payé cinq cents francs pour la propriété absolue d'un roman fort long paru d'abord dans une de ses publications, et édité ensuite en volume, a Voilà comment j'aime les auteurs! » ajoutait-il (1).

Ce serait une erreur de croire que, même dans ces conditions, l'écrivain ait une liberté complète d'écrire ce qu'il veut. Lecoffre, l'éditeur, a trois ou quatre millions; il est propriétaire de tout un pâté de maisons rue Bonaparte. Il a gagné tout cela avec l'Église ; il pourrait montrer un peu d'ardeur à la défendre et soutenir ceux qui combattent pour elle; il a tellement peur de se mettre mal avec Israël qu'il a obligé un jeune écrivain, qu'il me serait facile de nommer, à enlever d'un volume deux pages dans lesquelles il était parlé avec éloges de la France juive.

N'imaginez pas davantage que les conservateurs rendent la justice qui convient à ces hommes de droiture et de conviction. Assistez, chez un conservateur, à un dîner où se trouveront réunis un de ces êtres

(i) J'ai écrit pour un volume publié par MM. Ané et Letouzey : Expulseurs et Expulsés^ une préface de dix-sept pages. J'eus besoin, il y a quelque temps, de deux exemplaires de cet ouvrage et me les fis envoyer; le mois suivant, je reçus une facture de 5 fr. 30. J'avais envie d'adresser cette facture à Calmann-Lévy, qui certainement n'aurait jamais réclamés fr. 30 dans ces conditions-là.

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yraiment dignes de tout respect, et un de ces beaux seigneurs du journalisme boulevardier dontquelquesuns sont amusants au possible et yraiment charmants à rencontrer, mais qui, évidemment, comme moralité, sont inférieurs à certains tieux journalistes de la cause catholique. C'est le seigneur du boulevard qui sera le mieux placé, c'est pour lui qu'on se montrera plein d'attentions ; le journaliste catholique sera tout à fait relégué au deuxième plan.

Ces braves gens ne se plaignent pas et sont heureux; ils sont enchantés quand on leur imprime un volume : ils portent le premier exemplaire à leur femme et se réjouissent en famille; ils habitent non loin des églises : ils y vont souvent et ils y trouvent la paix du cœur.

Quant aux journalistes de la rive droite qui, par une instinctive révolte d'honnêteté, parfois aussi pour ne pas déshonorer en leur personne l'Art, qui est une sorte de religion pour eux, s'obstinent à conserver leur indépendance, refusent d'accepter la société telle qu'elle est, de faire comme les camarades, ils finissent généralement mal.

Ainsi que je l'ai expliqué , ces indépendants perdent leur place, leur situation ; ils n'en trouvent pas d'autre; ils font des dettes, on vend leur mobilier. Leur femme les quitte ou meurt, parfois ils restent avec des enfants. On voit ce spectacle, auquel nous avons tous assisté, d'un pauvre petit diablotin à tète blonde accompagnant son père, le soir, dans les brasseries ou dans les cafés, restant là jusqu'à deux heures du matin, les yeux fiévreux, les paupières battues et clignotant sous le gaz...

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Que voulez-vous que fasse le père? Il habite en meublé; on n'a plus voulu de l'enfant à la pension, parce qu'on ne payait plus pour lui; il s'ennuie dans la chambre garnie et il dit : « Père, emmène-moi I »

— Voilà où conduit la Vertu, vous dira le seigneur boulevardier que vous rencontrerez, attristé comme vous de cette vision. La société actuelle est un lupanar, il faut se soumettre aux règlements de ce lupanar. Il faut toucher sur le Panama, toucher sur les mensualités du Crédit foncier, toucher pour ne pas demander des nouvelles des poursuites qu'on devait intenter aux administrateurs de sociétés en déconfiture, toucher sur la caisse boulangiste ou sur les fonds secrets pour combattre le Boulangisme. Avec cela on est décoré, considéré de tous; on paye son terme et on élève honorablement ses enfants. Je vous prie de croire que mon fils ne sait pas encore ce que c'est qu'une brasserie; il dort paisiblement dans notre petite villa de Neuilly... Il va sur ses douze ans et fera sa première communion le mois prochain.

— Tiens! je croyais... J'avais lu des articles de vous...

— J'écris cela pour les crapules qui nous gouvernent parce que j'en ai besoin, mais je n'en pense pas un mot... Je suis d'une vieille famille française et je liens à ce que mon fils ne soit pas élevé comme un galvaudeux... Il est charmant, mon fils; venez donc déjeuner avec nous un de ces jours; vous le verrez... C'est très gentil, là-bas... Je vous raconterai des histoires de Juifs... Vous savez bien que je suis plus antisémite que vous...

— Ohl plus antisémite que moi...

— Certainement! Je vis avec eux... je les possède à fond.

— Et jamais vous n'avez pu dire un mot de notre Ligue?...

— Mon cher ami, vous voyez ce coupé qui m'attend au coin de la rue; il n'a pas vilaine tournure... Le petit cheval file comme un zèbre; dans dix minutes, il m'aura mené à Neuilly et je me coucherai tranquillement... S'il fallait que je fasse le voyage à pied, cela me serait très désagréable... Quand on ne veut pas aller à pied ou courir après les tramw^ays comme un chien crotté, il ne faut pas se brouiller avec Israël.

Ce boulevardiern'a-t-il pas raison? Le cercle, en effet, se resserre de plus en plus. De plus en plus ceux qui voudront dire la vérité ressembleront à ces martyrs inutiles dont une Russe me parlait : ils n'ont même pas la consolation de lutter en plein jour; on les achemine vers le Kamtchatka ou vers Tobolsk ; ils traversent des villages, des villages, des villages ; de la neige, de la neige et encore de la neige, et, peu à peu, ils disparaissent dans l'inconnu; ils entrent sous une immense cloche pneumatique. C'est fini... qu'ils parlent ou qu'ils ne parlent pas, c'est absolument la même chose.

Il en sera de même bientôt pour ceux qui voudront parler en France. Aujourd'hui, vous trouvez encore par-ci par là des hommes de votre race, des hommes de lettres comme vous, des camarades; ils bataillent pour placer dans leurs journaux une ligne pour votre défense, ou bien ils vous disent : « Mon directeur va à la chasse demain, je collerai ta lettre; il criera

comme un perdu en revenant, mais ça m*est égal, il a besoin de moi : il ne sait écrire qu'en allemand. »

Cela ne durera qu'un temps. Une nouvelle promotion de Juifs est en préparation. Dès qu'ils seront un peu débarbouillés, les Galliciens qui sont en train de secouer leurs poux sur leurs casaques graisseuses, viendront occuper des situations à Vienne, y devenir Pressjude, Juifs de presse. Les journalistes de Francfort et de Vienne, déjà brillamment représentés ici, passeront dans la presse parisienne, et il n'y aura plus moyen à un Chrétien de se mettre en rapport avec Topinion. Toutes les avenues seront gardées.

Les Juifs, déjà fort nombreux dans ce coin, ont déjà transformé la presse judiciaire, qui avait été longtemps très impartiale. Les comptes rendus de procès importants sont déjà affermés comme le reste.

Dans mon procès avec M. Marcel Deprez, il intervint deux arrêts d'une importance capitale pour la Presse : l'un, proclamant Técrivain déchu du droit de faire la preuve après cinq jours, quand même le jugement aurait été rendu par défaut; l'autre, déclarant que le jury seul pouvait supprimer un livre. Autrefois, les journalistes se seraient intéressés à ces questions qui les touchent de si près ; personne n'en a parlé, excepté Albert Bataille, qui a toujours été très aimable pour moi et que je suis heureux de pouvoir remercier publiquement. M. Bois, dans VUnivers, et M. Jules Auffray, dans la Défense^ ont seuls mis en relief l'importance du premier arrêt.

Tous les journaux avaient des représentants à Bordeaux au moment de Taffaire Savine et Numa Gilly. Comparez cependant les comptes rendus au volume

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publié par Sjtvlne sous ce titre : Mes procès, et vous verrez que rien de ce qui a été dit d'instructif sur les opérations des grandes Compagnies n'est arrivé au public. Tous les arguments des accusés, qui — à part le piteux Gilly — se sont admirablement défendus, ont été systématiquement étouffés dans la plupart des journaux.

Chirac perdit, à la suite de ce procès, l'emploi qui le faisait vivre lui et les siens; il fut accablé des plus abominables calomnies et, finalement, il fut mis en prison. Il ne Tavouera peut-être pas, mais il a dû se dire plus d'une fois : « Avec ma connaissance des questions financières, j'aurais pu gagner une petite fortune... A quoi bon vouloir éclairer son pays? J'aurais mieux fait d'imiter mes camarades. »

(suite et fin du chapitre précédent)

Où l'auteur démontre, par l'exemple de ce qui lui est arrivé personnellement, ce théorème social : Avec Vorganisation actuelle^ tout écrivain pauvre^ marié et père de famille, qui veut être honnête et dire la vérité, est un malhoimêle homme.

Voyez bien le point que nous venons de traiter au précédent chapitre et ne vous perdez pas, comme certains Prudhommes, en déclamations vaines sur la vénalité ie la Presse.

Oui, la Presse est un auxiliaire terrible pour tous

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les lanceurs d'affaires, désireux de prendre l'argent du prochain, mais elle est condamnée à ce rôle par le système actuel. Toute velléité d*indépendance et d'honnêteté de la part de la Presse serait impitoyablement réprimée par la magistrature.

Je vous raconterai un jour mon procès avec M. Marcel Deprez; j'ai tout cela dans une chemise avec le titre de la brochure : J., »/., J., Juifs, Juges et JacO' hins, ou Un procès de presse sous la troisième République.

Je n'ai jamais attaqué M. Marcel Deprez dans sa vie privée; j'ai discuté une invention sur laquelle se greffait une société financière, et que les journaux présentaient comme destinée à transformer la face du monde.

Cette invention n'existait pas à ce moment; à partir de 1886, le silence s'est fait absolument à ce sujet, et on n'a recommencé à lancer de nouveau deux ou trois timides réclames qu'en 1889, à propos d'un petit établissement installé à Châteauroux.

Avouez, cependant, que, si celte invention eût été aussi merveilleuse qu'on le disait, l'Exposition universelle était une occasion toute naturelle de la produire, de la révéler aux nations, d'attirer sur elle l'admiration qu'excitent des découvertes comme celles d'Édison.

Eût-elle même existé que j'avais parfaitement le droit d'attaquer, même avec acrimonie, le savant et le membre de l'Institut. Ampère, Leverrier, Pasteur, se sont vu contester bruyamment la paternité de leurs découvertes. Le rideau n'est pas levé sur une pièce de Sardou que l'on crie au plagiat. Jamais Tau-

teur n'a songé à faire un procès; il laisse au bon sens public le soin de le justifier. Tout homme qui aspire à la gloire s'expose à la critique. Toute gloire humaine est faite de deux bruits : le bruit des applaudissements et le bruit des sifflets. « Pour les statues comme pour les hommes, a dit Victor Hugo, un piédestal est un espace étroit et honorable avec quatre précipices autour. »

J'ajoute qu'en parlant des discussions qui avaient eu lieu à l'Académie à propos de la candidature de M. Marcel Deprez, j'apportais des témoignages irrécusables, les témoignages des fils de ceux qui avaient pris part à cette élection : de Tresca fils, de M. de Saint-Venant fils; de savants comme Paquelin, Oabanellas, Hospitalier, Abdanck; d'intéressés dans la question comme Amsler.

C'est dans ces conditions que ce procès m'a coûté huit mille francs. Je vous donnerai le détail des chiffres dans ma brochure.

Eh bien I Je vous le demande, placez-vous sur le terrain* de la réalité; envisagez les choses telles qu'elles sont. Un journaliste pauvre, marié, père de famille, ne serait-il pas un malhonnête homme s'il avait de pareils accès d'honnêteté? Son beau-père le prendrait à part pour lui faire de la morale, c'est-àdire pour le supplier d'être moins moral. « Il vaudrait cent fois mieux, lui dirait-il, avoir un vice que d'avoir une pareille vertu; cela vous conterait moins cher. » Il n'y a plus, en effet, que M. de Rothschild et moi qui puissions nous permettre des procès comme ceux- ^^ : lui, parce qu'il tient tout l'argent, et moi parce que je n'y tiens pas du tout. C'est un luxe de garçon;

je goûte d'exquises jouissances d'artiste à regarder tous ces hommes de bazoche mentir, falsifier les textes; je me gaudis, comme Pantagruel, aux choses de jugerie et aux exploits de Ohicquanous.

Cela fait partie des études sociales auxquelles je me suis voué.

Rien n'est instructif comme la façon dont la Magistrature, d'accord avec la Juiverie, a supprimé virtuellement de la loi sur la Presse cet article 35 qui permettait la preuve, lorsqu'il s'agissait de directeurs ou d'administrateurs de sociétés industrielles, financières ou commerciales.

Cet article 35 avait été mis dans la loi par M. Pelletan. Dans les dynasties républicaines, les pères, en effet, étaient infiniment moins corrompus que les fils; ils avaient gardé quelques débris des instincts élevés des hommes de 1848.

On reprocha un jour à la Presse, du haut de la tribune, disait Pelletan dans la discussion au Sénat, de ne pas signaler les détournements de l'Épargne nationale ; mais elle ne les eCii dénoncés que pour courir à une condamnation certaine, par l'interdiction de la preuve en matière de dififamatioii. Votre Commission a voulu autoriser cette preuve pour mettre la crédulité à Vahri de Veocploitation.

Si la Magistrature avait eu la plus élémentaire notion de sa mission sociale, elle aurait cherché à donner ae l'extension à cet article 35, elle l'aurait interprété dans son sens le plus étendu, elle l'aurait aimé et choyé comme un instrument de moralisation, comme un préservatif contre des abus de publicité difficiles à réprimer.

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Il est effrayant, on effet, de penser que grâce à la seule puissance de l'argent, des faiseurs d'affaires puissent se rendre maîtres absolus de ropinion,exercer par la réclame, par Tafflche, par Tobsession de la publicité sous toutes les formes, une pression irrésistible qui enlève aux gens leur libre arbitre.

Grâce à Tariicle 35 de la loi sur la Presse, une petite clochette, une campanule, un tintinabulum pouvait essayer de se faire entendre au milieu de ces réclames à grand orchestre, jeter une note claire au milieu de ces fanfares, de ces ronflements de cuivres, de ces appels de grosse caisse.

Grâce à ParticleSS, une lueur furtive de vérité pouvait tenter de filtrer à travers ces phosphorescences trompeuses et ces illuminations décevantes qui font croire au jour en pleine nuit.

La Magistrature n'a pas eu de repos qu'elle n'ait fait taire cette humble clochette, qu'elle n'ait soufflé sur ce lumignon qui pouvait éviter aux gens de tomber dans les trous.

Grâce à l'article 35, un pauvre écrivain se hasardait parfois à crier aux naïfs : « Défiez-vous des voleurs de la Haute-Banque ! » Des hommes en robe ronge se sont rués sur cet écrivain et lui ont mis la main sur la bouche pour que rien n'empêche désormais les bandits de la Finance d'opérer en paix.

Dans les premiers arrêts intervenus dans l'affaire Marcel Deprez, le tribunal de police correctionnelle et la cour d'Appel s'étaient contentés de déclarer que, dans l'espèce, il n'y avait pas lieu de faire la preuve — ce qui était déjà fort joli, mais ne préjugeait rien pour Pavenir.

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La cour de Cassation trouva que l'article 35 était trop moral encore et, ainsi que je Tai expliqué dans la Fin d^un Monde, le supprima en fait, en déclarant, au merpris de tout principe juridique, que l'opposition à un jugement par défaut ne rétablissait pas les c hoses en leur premier état, et qu'au bout de cinq jours on était absolument déchu du droit de faire la preuve.

Rien que pour une question de piston, j'ai eu G50 francs de frais de signification, et j'ai dû employer cinquante feuilles de papier timbré pour coucher mes preuves par écrit, ainsi que l'exige la loi.

Comment voulez-vous, dans une affaire comme le Panama, réunir, faire copier et signifier vos preuves en cinq jours ?

D'innombrables escroqueries financières s'accomplissent avec des états fabuleux de l'Amérique du Sud, qui réclament le concours de l'Épargne française pour construire des usines à gaz ou des chemins de fer dans des pays comme Maracaïbo, où tout ce qu'on a pu obtenir des indigènes, c'est qu'ils couvrent leur pudenda d'un pagne.

Un voyageur vous a donné des détails précis à ce sujet, et, au moment d'une émission, vous criez : « Gare ! » instinctivtment, comme lorsque vous voyez quelqu'un sur le point d'être écrasé. Le banquier émetteur vous fait un procès... Où est votre voyageur? Il est peut-être à mille lieues d'ici ; il faut, en tout cas, le temps de lui écrire pour invoquer son témoignage, pour avoir les pièces qu'il vous a montrées. On vous donne cinq jours en tout pour cela...

Pour la Magistrature française, le journaliste respectable est celui qui, moyennant finances, trompe

sciemment le public, se livre à des dithyrambes effrénés à propos d'affaires qu'il sait devoir être désastreuses, ruine les malheureux qui croient k Timprimé. L'ennemi c'est celui qui, avec un désintéressement qui devient de plus en plus rare, s'efforce de prévenir les gens, de leur montrer la vérité. Contre celui-là, tous les moyens semblent bons.

On m'a tout fait, dans ce procès. Mon adversaire, pour terminer dignement, a publié dans les journaux un arrêt absolument falsifié et on a eu l'aplomb de me faire donner deux mille francs pour cela. Je suis difficile à étonner^ mais j'avoue que devant ce dernier coup, je me suis effondré dans un éclat de rire en murmurant : « Ma foi, c'est complet I »

Je vais vous expliquer l'affaire :

Le tribunal correctionnel, animé d'un zèle vraiment excessif, avait ordonné la suppression de mon livre : La France juive devant Vopinion, La cour d'Appel, en confirmant l'arrêt, dut forcément reconnaître que, dans l'état actuel de la législation, il était difficile de détruire l'œuvre d'un écrivain uniquement parce qu'il manquait d'enthousiasme pour les théorèmes d'un ami de M. de Rotshchild ; il confirma en partie le jugement du tribunal correctionnel, mais il en retrancha la clause destructive. Voici d'ailleurs Parrêt de la Cour.

La Cour,

Adoptant les motifs qui ont déterminé les premiers juges ;

Mais considérant que , en vertu de l'article 49 de la loi du 29 juillol. 1881, le tribunal a ordonné la saisie de tous les exemplaires du livre contenant encore les passades visés par le jugement, qui seraient mis en vente après la condamnation, et prescrit, dans ce cas, la destruction des parties du

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livre contenant lesdits passages, à peine de 50 francs par chaque contravention dûment constatée;

Considérant que Tarticle 49 précité est au nombre des dispositions qui concernent la poursuite et la répression des crimes et délits déférés à la Cour d'assises ;

Que l'article 60 de La môme loi, déterminant celles de ces dispositions que peuvent appliquer les tribunaux correctionnels, vise l'article 48 et non l'article 49, qui formule une véritable aggravation de peine ;

Qu'il n'appartient pas à la juridiction répressive de suppléer au silence de la loi et de prescrire des pénalités qui ne résultent pas d'un texte formel ;

Considérant que la somme allouée à titre de dommagesintérêts et les publications autorisées par le jugement dont est appel, constituent une réparation suffisante du préjudice causé à Deprez;

Par ces motifs.

Infirme le jugement rendu, le 44 mai 4888 , par la 9^ chambre du tribunal correctionnel de la Seine, en ce qui concerne la saisie et la destruction partielle des exemplaires du livre : la France juive devant l'opinion ;

Dit qu'il n'y a pas lieu d'ordonner lesdites mesures ;

Décharge Marpon, Flammarion et Drumont de la condamnation en 50 francs par chaque contravention qui sera constatée ;

Confirme, quant au surplus, le jugement sus-daté ;

Déclare Deprez mal fondé dans ses conclusions tendant à Taugmentation des dommages-intérêts et du nombre des insertions autorisées et l'en déboute ;

Condamne Marpon, Flammarion et Drumont solidairement aux dépens.

Il ne restait donc plus à M. Marcel Deprez qu'à publier l'arrêt dans dix journaux, ainsi que l'arrêt Ty autorisait. Que fit-il? Il s'entendit avec l'avoué Herbet.On confectionna un jugement maquillé, tronqué, truqué comme certains vieux bahuts faits de moderne et d'ancien; on élagua absolument les parties de

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Tarrôt de la cour d'Appel qui m'étaient favorables, ek on laissa subsister la clause relative aux cinquante francs de dommages-intérêts expressément réformée par la Cour d'appel.

C'était me causer à la fois un dommage matériel et un dommage moral : un dommage matériel, en empêchant naturellement tous les libraires de vendre mon livre, dans la crainte d'une contravention ; un dommage moral en laissant supposer que je pouvais être capable d'écrire un livre supprimé par arrêt de justice.

Je me précipitai sur une plume et j'en fis jaillir des attendus qui couvraient plusieurs feuilles de papier et qui faisaient sommation à M. Marcel Deprez de publier l'arrêt véritable, l'arrêt exact. Le tout fut diligemment porté au n* 11, de la rue de Rennes, où habite mon adversaire.

Je n'eus aucune satisfaction et ce fut seulement un mois après que parut, dans les journaux qui avaient inséré l'arrêt frelaté, une petite note rectificative de quelques lignes, entre le Cacao van Houten et les Mariages riches.

Peu après j'étais invité à payer 2,000 francs pour l'insertion de ce jugement mensonger, hybride et bâtard.

Je me pourvus en règlement de taxe, j'écrivis à M. Moleux, désigné pour prononcer sur mon cas, en lui demandant l'autorisation de lui expliquer moimême mon affaire en chambre du conseil.

J'avais déjà écrit à M. Grehen, celui qui présidait le tribunal correctionnel, pour solliciter de lui lapermission de fournir moi-même des explications en ma qualité de vieux journaliste, et je lui avais rap-

pelé que sous TEmpire cette permission avait été accordée à presque tous les écrivains, à Prévost-Parasol et àWeiss notamment. Non seulement ce magistrat ne m'avait jamais répondu, non seulement il ne m'avait jamais donné la parole, mais encore, comme j'essayais d'élucider la question du pislon, il m'avait rembarré sur un ton qu'on n'emploierait pas envers un souteneur accusé d'assassinat. « Oe n'est pas à vous que je parle ! Taisez-vous I » J'ai encore cette voix rauque dans l'oreille et ce regard haineux dans les yeux.

M . Moleux me parut d'un monde tout à fait différent ; il me répondit par une lettre aussi convenable que Tétait la mienne, il me reçut fort courtoisement, il écouta attentivement mes observations et parut en être frappé, ainsi que les deux autres juges.

Il est clair, en effet, que le texte d'un jugement a un caractère presque sacré et qu'on n'a pas le droit de se livrer sur lui à l'opération pour laquelle Bergerat a créé la pittoresque expression de « tripatouillage. »

• Vu l'article 49, » disait l'arrêt fantaisiste publié dans dix journaux. Or, c'était précisément cet article 49 relatif à la suppression du volume que l'arrêt de la Cour d'appel avait déclaré ne pas m'être applicable. Dans cette voie, il n'y a pas de raison de s'arrêter et l'on pourrait aussi bien viser l'article qui punit le vol par effraction ou l'attentat aux mœurs.

Je dis tout cela à M. Moleux et je lui déclarai que j'étais prêt à payer le jugement vrai, le jugement rendu par les juges, dès qu*il serait inséré, mais que je ne pouvais payer un jugement apocryphe.

S'il eût prononcé de suite, M. Moleux m'eût donné

raison, mais il eut peur de se faire des affaires avec les Juifs et remit à huitaine pour réfléchir et, comme on sait, réfléchir c'est fléchir... Je fus condamné à payer le faux jugement, sauf à me pourvoir au principal. J'en avais pour cent quarante-six francs de plus, mais j'avais fait connaissance d'un magistral bien élevé...

J'introduisis une action civile contre M. Marcel Deprez, mais elle n'est pas encore au rôle et je ne crois pas que nous approchions de l'interlocutoire avant deux ans révolus.

Tout magistrat d'aujourd'hui aurait agi de même. M. Aubépin, président du tribunal civil, est de l'aveu de tous un fort honnête homme. Si je le rencontrais dans un salon, sur une plage, dans un wragon, il me donnerait incontestablement raison ; il n'en aurait pas moins jugé comme M. Moleux; si je n'avais pas eu de quoi payer, cet homme qui, encore une fois, est d'une intégrité incontestée, aurait trouvé très bien qu'on vende les meubles d'un écrivain pour payer l'insertion d'un arrêt qui n'est pas l'arrêt rendu par les juges.

Les premiers présidents d'autrefois, les Séguier, les Belleyme étaient d'autres hommes. Je sais une histoire superbe sur Belleyme, je vous la raconterai un autre jour. Quant à Séguier, il avait la dignité des vieux Parlementaires. Un huissier qui, peut-être, était très fatigué, ayant essayé de s'asseoir sur le bord d'une chaise dans le cabinet du président : « Debout, huissier! » lui cria Séguier avec le ton d'un de Harlay parlant à un sergent à verges.

Si un avoué s'était permis de « tripatouiller » un arrêt de justice, de Belleyme ou Séguier, l'aurait sus-

pendu immédiatement et lui aurait interdit Taccès de la barre, jusqu'à ce qu'il eût publié l'arrêt vrai. Ces gens-là effectivement croyaient aux arrêts qu'ils rendaient, ils se considéraient comme investis d'une mission ; ils estimaient que les formules judiciaires si compliquées, les rites de la procédure, si minutieux parfois et si puérils, devaient être une garantie à la fois des droits des accusés et des droits de la justice. Aujourd'hui il n'en est plus de même. Herbet passe dans le monde du Palais pour m'avoir joué un bon tour, et la Chambre des avoués, gardienne sévère de l'honneur de la corporation, songe déjà à le prendre pour président.

On me reprochera peut-être de m'être attardé à parler de mes affaires, mais je n'ai pas de journal et je suis heureux de m'expliquer de temps en temps avec des lecteurs qui sont des amis pour moi.

Ces démonstrations, d'ailleurs, font partie de mon système d'enseignement social : éviter les phrases, peindre la vie telle qu'elle est, m'appuyer sur des faits auxquels mon voisin ou moi avons été mêlés, analyser des événements de chaque jour, des jugements qui passent inaperçus, des faits dont le lecteur ne saisit pas toujours la signification, prouver en un mot que tout se tient dans la crise de dissolution que nous traversons.

Après avoir lu la première partie de cette étude, vous vous êtes dit : « Quelle attitude honteuse ont eu tous ces journalistes dans l'affaire de Panama ! » Après avoir lu la seconde partie, vous avez presque de la sympathie pour l'écumeur du boulevard, qui prend la

société telle qu'elle est, gagne de l'argent comme il peut, fait vivre honorablement sa femme et ses enfants et a toujours un louis à la disposition des amis. Vous vous dites que les vrais coupables sont les magistrats qui étouffent entre deux articles du Code l'écrivain qui veut défendre la vérité. L'écumeur du boulevard a pour excuse la nécessité du combat pour la vie ; sa franchise même, quoique un peu cynique, l'excuse à demi. Le magistrat, au contraire, aggrave ses méfaits par son attitude pharisaïque ; loin d'avouer comme le boulevardier, il se drape dans une hypocrite solennité qui l'accompagne jusque dans son intérieur familial, déserté si souvent par lui pour les débauches qui ne font pas de bruit.

Jamais les Autorités sociales, pour employer l'expression de Le Play, n'ont été en situation d'exercer une influence plus considérable; en ce temps d'individualisme et d'émiettement général, en effet, tout ce qui ressemble à un corps constitué, à une puissance morale collective, prend de suite une importance exceptionnelle. Une Magistrature honnête, un grand monde honnête, une Académie honnête serviraient comme de centre aux braves gens pour se rallier ; toutes ces forces-là ont passé à l'ennemi et sont avec les faiseurs d'affaires.

Vous avez vu le satisfecit encourageant accordé par TAcadémie des Sciences à ce projet du canal de Panama, qui aurait dû lui inspirer une salutaire réserve. Dans l'affaire du transport de la Force motrice, M. Joseph Bertrand, auquel sa situation de secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences commandait de rester neutre^ prit énergiquement parti pour l'en-

UNE ENTREPRISE ilU XIX® SIÈCLE 419

trcprise patronnée par les Rothschild et s'associa à la propagande industrielle et financière organisée par Cornélius Herz, en faisant paraître dans le journal de celui-ci, en même temps que dans la Revue des Deux-MondeSy un article de dix-sept colonnes, dans lequel il comparait M. Marcel Deprez à tous les grands hommes passés, présents et à venir (1).

C'est ce qu'on appelle organiser un coup de publir cité et Cornélius Herz comprenait si bien la force que lui donnait l'approbation de l'Académie des Sciences, qu'il avait biea soin d'indiquer la simultanéité de la publication de cet article dans la Revue des Deux-Mondes et dans la Lumière électrique {2).

Jamais, dans le passé, un secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences n*aurait marché de pair à compagnon avec un homme comme Cornélius Herz. C'étaient d'autres savants que oeux d'aujourd'hui, comme les Belleyme et les Séguier étaient d'autres magistrats que les magistrats actuels: passionnés pour l'étude seule et purs des souillures que laisse l'or, ils avaient l'horreur des Robert Macaire et des puffistes.

(1) Lumière électrique, 13 octobre 1883.

(2) A la fin de cet article-réclame, M. Bertrand écrivait : « M. Marcel Deprez, bien dififérent en cela de M. Froment, communique à tous ses idées, expose au grand jour tous ses résultats et s'efforce d'être utile à tous; il admet quiconque le demande à contrôler set assertions et désire avant tout qu'on en pèse le mérite, »

Me fiant à cette engageante invitation, je voulus peser le mérite de M. Marcel Deprez ; je le trouvai léger, je le dis et je reçus immédiatement une assignation à payer dix mille francs de dom. mages -intérêts.

Que pensez-vous de ce secrétaire de l'Académie des Sciences qui

Toutes les Académies en sont là. L'entrée de M. de Lesseps à T Académie française ne souffrit pas de difficultés, et Renan s'offrit volontiers à coller sur son dos de proboscidien le prospectus du Panama. Il adressa quelques légers reproches à M. de Lesseps, pour n^avoir pas communiqué à l'illustre assemblée les détails qu'il possède, paraît-il, « sur Abraham et sur Sarah », Mais il loua chaleureusement le récipiendaire de sa pitié pour les petits. « En vous, monsieur, lui dit-il, on trouve le misereor super turbam, cette pitié des masses qui est le sentiment de tous les organisateurs. »

Si M. de Lesseps, qui est le plus monstrueux égoïste que la terre ait porté, avait en lui le misereor super turbam dont parle le renégat, il a eu une belle occasion de l'exercer en versant des larmes sur les 800,000 pauvres diables qu'il a réduits à la misère. Pour une masse, en effet, c'est une masse — une

joue le rôle d'amorceur, pour ne pas employer une expression plus énergique, qui convie les gens à la discussion pour que son ami puisse les faire juguler par les juges de la correctionnelle? Que pensez-vous de ce membre d'une assemblée qui constitue un véritable Sénat scientifique, et qui vient demander la consécration de ses titres de savant à des magistrats qui, fussent-ils les plus honnêtes gens du monde, sont hors d'état de se reconnaître dans des questions ùHnlégrateur ou d'indicateur de vitesse.

Cela vous explique que notre Académie des Sciences, qui date de Louis XIV et qui joua un ^i grand rôle en Europe, soit maintenant la risée des savants du monde entier. « Ce n'est plus l'Académie des Sciences, vous disent les Allemands, c'est le syndicat scientifique de M. de Rothschild. » Il est incompréhensible que des hommes d'honneur et de droiture comme Jurien de La Gravièreet quelques amiraux qui font partie de l'Académie ne saisissent pas le bureau de cette question et ne demandent pas à m'entendre...

masse pour laquelle la catastrophe du Panama a été un coup de massue...

L'Académie ne sera pas embarrassée davantage pour faire Téloge funèbre du grand Français, qu'elle eut l'honneur de presser sur son sein. M. Barboux, dont Arthur Meyer, dans le Gaulois^ commence à prôner la candidature, s'acquittera à merveille de cette tâche. L'avocat d'Erlanger n'est-il pas tout indiqué pour louer le lanceur du Panama?

l'actionnaire du PANASfA

Gogo avec la bosse de Tidéal. — Les gesta dei per Francos. — L*héroïsme en chambre. — Crédulité et avidité. — La maison d*opium.

/"Le Panama fut vraiment une entreprise de suggestion parla Presse, et les victimes tombèrent peu à peu dans une sorte d'état magnétique qui leur ôtait toute force pour penser, pour raisonner, pour se défendre.

Il est juste de reconnaître que les sujets avaient des prédispositions particulières, , L'actionnaire de Panama est, en effet, un type tout spécial. C'est Gogo sans doute, mais Gogo avec la bosse de l'idéal; c'est le descendant des Français qui ont fait les Croisades, les fils de ceux qui ont émerveillé le monde par leur enthousiaste initiative et accompli les gesta dei per Francos.

Il y a seulement une nuance légère. Pour accom-

plir les gestes merveilleux d'antan, il faut opérer soimême et y aller de sa personne. Le Panamiste se contente de se faire représenter par son argent^/

Le Panamiste souhaiterait planter notre étendard sur des terres lointaines et, chemin faisant, acquérir un petit fief comme le bon chevalier d'autrefois, seulement il aimerait que cela eût lieu sans quitter ses pantoufles. Le petit bourgeois qui avait souscrit s'éveillait bien la nuit, plein d'un juste orgueil, en rêvant qu'il domptait le Ohagres, mais il n'avait nulle envie d'aller le dompter lui-même, et il se rendormait en pensant avec allégresse que trente mille hommes allaient crever sur des tranchées pestilentielles, afin qu'il pût toucher de brillants dividendes.

Dans ce personnage coexistent en réalité deux êtres distincts : l'un est un être d'imagination et de fiction, plein d'aspirations hardies et d'instincts aventureux, l'autre est un être très prosaïque et très pot-au-feu, il a perdu les humeurs martiales qu'avait la race au temps jadis, et les a remplacées par des qualités de Chinois: l'aptitude au travail et Thabitude de l'économie.

Un de ces deux êtres passe sa vie à ruiner l'autre. Dès que le Chinois a réalisé quelques économies, l'être d'imagination les lui prend en lui disant qu'il est nécessaire d*étonner l'Europe...

L'actionnaire du Panama n'étonnait guère l'Europe que par sa bêtise et son incommensurable crédulité, mais, comme tous les êtres en proie à une idée fixe, il ne s'apercevait de rien et il écartait systématiquement de ses pensées, tout ce qui aurait pu le troubler dans sa satisfaction de gloriole et de vanité*

Au travail qui devrait Tenrichir, ô*il ne gaspillait pas les bénéfices qu'il en retire, ce Français qui a donné successivement son argent à toutes les escroqueries de ce temps^ depuis le Honduras jusqu'au Panama, est incapable d'ajouter une heure de travail intellectuel. Négociant ou modeste industriel, il fait ce qu'il a à faire avec beaucoup d'attention, avec une ingéniosité qui lui permet de lutter encore avec les nations étrangères, il sait organiser adroitement sa petite affaire. En dehors de cela, ne réclamez pas de lui cinq minutes d'introspection, de circumspection, de réflexion, ne lui demandez pas d'étudier une question, de réunir deux idées, de peser des arguments ; il imite le Chinois, qui, sa journée terminée, court à la maison d'opium.

Une fois que les gens sont entrés là, un homme comme Lesseps peut en faire ce qu'il veut. Hébété et bercé à la fois par les stupéfiantes vapeurs du mensonge, le cerveau ne fonctionne plus, il est tout au Rêve qu'on a évoqué devant lui à l'aide de moyens factices.

Quand il est impossible de supprimer certains faits, on fait apparaître un nouveau fantôme devant ces hallucinés ; à l'espoir du gain immédiat on substitue la peur d'être dépouillé par d'autres d'un gain problématique ; on dit aux actionnaires du Panama : « Prenez garde ! les Américains vous guettent, les Allemands n'ont qu'un désir : celui de s'emparer de TafFaire. »

Si l'intelligence de ces infortunés fonctionnait régulièrement, ils se diraient : « Comment I voilà des Américains qui ont accompli des tours de force indus-

triels, qui ont de Targeat à ne savoir où le mettre, qui prodiguent des milliards pour tout ce qui a une ombre de probabilité, et M. de Lesseps n'a pu placer une seule action chez eux pas plus que chez les Anglais et les Allemands. On nous raconte décidément deg histoires à dormir debout. »

C'est le contraire qui se produit. A l'idée qu'on va leur arracher le bénéfice escompté déjà, les pauvres naïfs prennent Fattitude de ces fous qu'on voit blottis en des coins de cour, dans des asiles, serrant un caillou sur leur poitrine et tremblant, dès que quelqu'un entre, à la pensée d'être dépouillés de leur trésor.

La fin ressemble tout à fait à la sortie d'une maison d'opium ou d'un mauvais lieu. Quand le jour vient, quand il n'y a plus rien dans les pipes ou dans les verres, on jette tous les assistants dans la rue et personne ne proteste, personne ne crie...

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