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LE PANAMA DEVANT LES CHAMBRES

Les hésitations de M. de Lesseps. — Des députés qui coûtent trop cher. — De Lesseps aux abois se décide à donner Tassaut. — Dans les couloirs. — Le marché des consciences. — Les scrupules de la comnnission; elle conclut au rejet. — M. Sans- Leroy trouve son chemin de Damas. — Henri Maret est nommé rapporteur. — M. de Mackau est-il sincère lorsqu'il déclare qu'il ignorait la situation exacte? — La bibliographie de Panama. — Ce qu'il faut consulter de documents pour coanattre une question. — La Chambre refuse de s'éclairer et d'en-

tendre aucun témoignage. — Le Sénat imite la Chambre. -* M. Bozerian. — M. de Mackau continue à se moquer de nous. — La discussion à la Chambre. — Le discours de M. Qoirand. — La Compagnie revient à la charge. — Les administrateurs jouent à la Bourse sur le dos des malheureux qu*ils ont ruinés. — Harel, Frederick -Lemattre et l'actionnaire. — « Il a encore sa montre 1 » — Noble intervention de M. Sourigues.

— Les bénéfices réalisés par les administrateurs de Panama.

— M. Georges Roche déclare qu'il ne faut pas demander de comptes. — Un mot de Rouvier.

De Lesseps avait la Presse, il voulait avoir la Chambre, mais, cette fois, lui, l'homme habitué aux baschiks de l'Orient , lui, le grand corrupteur, il éprouva un mouvement de recul et de dégoût quand il aperçut ces caïmans plus avides que ceux auxquels M""* de Lesseps s'amusait à jeter de la viande pendant son séjour dans l'Isthme. « Ils sont trop et ils ont trop faim ! » murmura-t-il en voyant toutes ces mâchoires ouvertes.

Le 17 juin 1886, un projet de loi ayant pour objet d'autoriser la Compagnie de Panama à faire une émission d'obligations à lots, fut déposé à la Chambre des Députés par M. Sadi Carnot, ministre des Finances, Sarrien, ministre de l'Intérieur et Baïhaut, ministre des Travaux publics. Il dut être retiré devant rhostilité non déguisée de la Chambre.

M. de Lesseps, à cette époque, n'avait pas osé donner l'assaut. Il s'en était tenu avec les députés à un système qui fonctionne très bien avec la Presse mais que les représentants n'aiment pas : le bon conditionnel ,

Avec la Presse, qui est bonne personne, la chose va toute sçule. Le membre de l'Académie française, en

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employant des mots plus choisis, tient à peu près le langage suivant aux directeurs de journaux : « Nous ne pouvons abouler que cela aujourd'hui, mais si le pante rapplique et nous apporte de la braise, nous doublerons; votre intérêt est donc de nous soutenir vigoureusement et d'y aller d'attaque et d'autor. 9

Le député a de la méfiance, il répond aux directeurs de sociétés : « Si vous ne tenez pas vos engagements, la Presse vous rattrapera, mais nous, nous n'avons aucun recours contre vous. Le public est si bête qu'il s'étonnerait de voir un ministre ou un député assigner une Compagnie, sous prétexte que le pot-de-vin n'avait pas la mesure réglementaire. »

Les députés rendirent donc les chèques qui portaient cette mention : conditionnel. Un seul député radical, qui habite une ville qui n'est pas très éloignée, avait eu la chance de recevoir un chèque sur lequel on avait oublié d'écrire conditionnel; il se présenta imperturbablement rue Caumartin et toucha.

En 1888, les sommes versées par les souscripteurs en 1886 étaient dévorées, la Compagnie était aux abois; Lesseps se décida à faire pour l'argent ce qu'on avait fait pour les hommes à Malakoff, lorsqu'on remplaça Canrobert par Pélissier; il se dit : « Je sacrifierai ce qu'il faudra, mais j'obtiendrai l'autorisalionl »

Le 1" mars 1888, M. Alfred Michel et neuf de ses honorables collègues saisirent la Chambre d'une proposition tendant à émettre pour 600 millions d'obligations à lots.

Tout Paris a assisté à ce marché des consciences parlementaires qui se tenait ouverlement, publiquement. Deux reporters, qui ont pris la direction d'une

UNE ENTRÉPRISE ÀÙ XÎX« SIÈCLE 427

célèbre agence qu'on appelait toulousaine du nom de son fondateur, étaient en permanence dans les couloirs ou dans la salle des Pas-Perdus, le carnet à la main, inscrivant le nom des députés et le chiffre demandé.

La mauvaise action qu'on allait commettre était tellement évidente que, dans la commission, le projet ne put réunir la majorité; il y eut cinq voix pour, et cinq voix contre, et M. Rondeleux, nommé rapporteur au bénéfice de Tâge, reçut mission de conclure au rejet de la proposition.

Comme Napoléon à "Waterloo, Lesseps sentit que « la bataille entre ses mains pliait. » C'était le moment de lancer ses réserves.

Allons! Faites donner les Chèques! cria-t-il.

On vit alors un beau spectacle : les Chèques formés en colonne et marchant sur le Palais-Bourbon.

Quand, le 19 avril, le pauvre M. Rondeleux arriva avec son rapport, M. Sans-Leroy s'écria : a J'étais opposé à la proposition, j'ai voté pour M. Rondeleux, mais aujourd'hui j'ai complètement changé d'avis et je suis devenu partisan du Panama. »

On essaya en vain de savoir comment ce changement soudain avait pu se produire. On ne put rien obtenir de M. Sans-Leroy. Cela lui était venu comme au tambourinaire de Daudet « sans y penser, en écoutant chanter le rossignol. » A toutes les objections, M. Sans-Leroy se contentait de répondre :

Je vois, je sais, je crois, je suis désabusé.

L'excellent M. Rondeleux, qui semble avoir un

cœur sans fiel, prit la chose philosophiquement ; il remit son rapport dans sa poche et se contenta de dire plus tard, à la tribune : « Mon Dieu, les opinions peuvent se modifier légitimement. »

Ce fut Maret, on le sait, qui fut chargé du rapport, Maret qui, aux dernières élections, dut s'enfuir dans le Cher, parce que les habitants de son quartier le montraient du doigt en l'appelant « le Petit vendu. »

Pour comprendre la bassesse de ce Bassano, qui sacrifiait, de gaieté de cœur, le modeste pécule de pauvres gens dont plusieurs étaient sans doute ses électeurs, il faut bien regarder comment la situation se présentait alors.

M. de Cassagnac et M. de Mackau n'ont pas dit toute la vérité lorsqu'ils ont affirmé plus tard, dans la séance du 14 décembre 1888, que la Droite avait été trompée par le Gouvernement et qu'on lui avait caché l'état exact des. choses.

Que le Gouvernement ait manqué à son devoir en ne montrant pas l'abîme au pays, le fait est incontestable; mais, ceci dit, il faut constater que le Gouvernement n'a pas empêché les hommes de la Droite de s'instruire et d'instruire la France, du haut de la tribune, par des affiches, par des journaux.

Pour éviter une catastrophe financière et sauver du désastre tant de malheureux, M. de Mackau n'avait qu'à faire ce que j'ai fait moi-même.

Avant de traiter une question comme le Panama, je lis tout ce qui a été publié sur le sujet, j'écris pour demander des renseignements à tout le mondt., puis je laisse oc monceau de documents tranquille et je vais me promener quelques jours dans les bois où je

m'amuse à frapper sur les fils de fer de Oahen d'Anvers pour faire envoler les faisans.

Au bout d'un certain temps, la lumière se fait, tout se classe, tout se tasse, et je commence à écrire. Remarquez que je ne suis investi d'aucun mandat public, que je n'ai pas de responsabilité et que je n'agis ainsi que par amour pour la vérité, et par respect pour ma profession d'écrivain.

Or, si M. de Mackau avait suivi mon exemple, il n'avait aucun besoin du Gouvernement pour être fixé sur la situation de l'entreprise.

En dehors des journaux qui, pour des raisons quelconques, ont de temps en temps enfreint la consigne et donné sur le Panama des détails très précis, M. de Mackau aurait facilement trouvé cinq ou six volumes qui contiennent les révélations les plus graves.

Quels étaient ces volumes ? Étaient-ce de ces petites brochurettes qu'on aurait pu croire destinéesji être achetées par la Compagnie? Non, c'étaient des œuvres très sérieuses, très documentées, d'aspect presque rébarbatif.

C'était le Dossier du canal de Panama {passé, présent et avenir) y étude dédiée aux députés français (avec annexes et, dans le texte, nombreux documents inédits) (1).

C'était une brochure un peu aride, mais très intéressante au point de vue technique, de M. H.-J. Fourmont : Panama, le canal provisoire et le canal défi' nitif {2),

(1) Paris, 1887, à la Librairie nouvelle deOroit et de Jurisprudence : A. Rousseau.

(2) Rouen, 1887.

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C'était, dans une autre genre, une étude de M. Henri Maréchal : Voyage d*un actionnaire à Panama (1). Ce nom de Maréchal était le pseudonyme d'un Juif que j'appellerai un Israélite, car sa brochure a vraiment Tair honnête : M. PaulLevy, ingénieur civil, chargé pendant de longues années de la direction de grandes entreprises en Amérique.

J'ai pu constater Texactitude de tout ce que l'écrivain avançait, car j'ai lu sa brochure en dernier lieu et j'ai retrouvé là quelques-unes des histoires de malversations et de gaspillage qui m'avaient été racontées par ceux qui en avaient été témoins dans l'Isthme et que j'avais interrogés.

Enfin, pour s'éclairer complètement, les membres de la droite, comme ceux de la gauche, avaient à leur

(1) Chez Denlu (1885). M. Paul Levy a publié également, cette fois sous^son nom, une autre brochure : Panama, les contrati det entrepreneurs y la solution pratique.

Consulter aussi sur Panama, mais à une date postérieure à rémission des valeurs à lots : La Vérité sur Panama, par Gustave de Belot, et Suez et Panama, une Solution, par M. Félix Paponot, ingénieur, et le Canal de Panama transformé en mer intérieure, par M. Sautereau.

Pour donner aux lecteurs une idée de ce qu'il faut de recherches préparatoires pour écrire un livre qui vous vaut généralement d'ôtre appelé « pamphlétaire », je citerai parmi les documents que j'ai dû consulter à propos du Panama : le Bulletin du Canal interocéanique, la collection du journal le Panama, la collection des Nouvelles de Paris, ['Economiste français, la Lumière sur le Panama- Canal, par un habitant de l'Isthme, affaire Florens contre la Compagnie de Panama, plaidoirie de M. Tabuteau devant M. Frontault, ingénieur arbitre, The Panama canal schéma, by W. Johnston, le Canal de Panama, projet d'émission de bons de 2 francs, par L. Michel, l'étude de M. Whymper, The Panama canal, et enfin les deux excellents articles de M. Rouanet, dans la Hevue socialiste.

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disposition une remarquable brochure, une brochure qui est un chef-d'œuvre de précision et de clarté : Traversée navale de Panama^ par M. Charles Druez.

Cette brochure contenait un plan qui permettait de se rendre absolument compte de l'état des travaux.

L'auteur s'était mis personnellement à la disposition de la commission pour lui faire connaître la vérité, et il avait fait imprimer un Rapport privé sur le Canal de Panama^ qui fut distribué à tous les députés.

Ayant récemment publié un petit ouvrage sur Tétat d'avancement des travaux du Canal, je m'étais cru autorisé, écrit M. Druez, à demander à être entendu, et à montrer les documents officiels (plans et profils) que je possède, et donJt la Commission n'a pas eu connaissance^ d'après Vaveu qui m'en a été fait par un de ses membres.

Vous pouvez donc conclure de là, Messieurs les Députés, que cette majorité ne tenait pas à s*éclairer, mais seulement à donner satisfaction aux personnages influents qui composent le Conseil d'administration de la rue Caumartin.

En revanche, M. Henri Maret cite comme ayant été entendu :

1° M. Rousseau, qui a fait, il y a deux ans, un rapport complaisant, comme celui qae vous venez de lire, et à qui je défie de répéter, devant trois ingénieurs des Ponts et Chaussées pris au hasard, que le percement de l'Isthme, entre Colon et Panama, par le tracé actuel, est une œuvre possible, et qui n'a pas craint d'agiter ce spectre grotesque de la prise de possession des travaux par une Compagnie étrangère, désireuse de ne pas laisser perdre le fruit des énormes sacrifices déjà faits et les résultats obtenus, comme si cette néfaste expérience, faite aux dépens de l'Épargne française, n'était pas assez concluante, pour qu'aucune Société, si ce n'est quelques chevaliers d'indus triei vienne

prendre la suite d'une affaire aussi malheureuse. Quel crédit

trouverait-elle?

2° M. Hart, syndic des Agents de change I J aurais préféré MM. de Freycinet, Lesguiller, Cuvinot, Baîhaut, etc.

30 M. Ch. de Lesseps, qui ne craignait pas de télégraphier, il y a un an, à ses actionnaires, qu'il avait vu des montagnes sauter à la dynamite et des blocs de pierre de 100 mètres cubes voler en l'air comme des cailloux, et que le Canal à niveau serait ouvert en 1889.

4° Enfin, M. Dingler, qui avait prorais en 1884, comme directeur des travaux dans l'Isthme, d'achever le Culebra en 1886, en faisant 600,000 mètres cubes par mois ? (1)

(1) A la 6n de sa lettre aux Députés, M. Druez résumait la situatioa d*une façon très claire :

« Si la Chambre, disait-il, désire voir clairdans cette maison de verre « brouillé 1, elle devra demander à la Compagnie qu'il soit communiqué à une Commission technique le plan avec courbe.^ de niveau au 1/20,000 sur lequel figure le profil en long d'avancement des travaux au 1/40,000 poiT les longueurs, et de 1/1,000 pour les hauteurs.

» Alors elle verra que cette Société qui promet de sauver l'honneur national, en livrant dans deux ans un canal à écluses à la grande navigation, ne mérite pas, comme le dit dans son rapport technique, M. Rousseau, la tienveillance particulière des pouvoirs publies^ et, en outre, que M. le Rapporteur est d'une complaisance outrée en disant que les dates d'achèvement successif semblent sérieusement fixées.

» En effet. Messieurs, depuis huit années, pour 1,200 millions, je le répète, la Compagnie de Panama a exécuté ça et là dans l'Isthme, avec un matériel énorme et un contingent de trois corps d'armée, dont un entier repose là-bas, 35 millions ce mètres cubes de terrassements (chiffre à éclaircir) et vous pensez, vous allez faire croire à vos électeurs, par vetre vole, qu'en deux ans, temps qui se limite maintenant à huit ou dix mois au plus, la saison de 1888 étant terminée, cette même Société exécutera le double de ce travail comme terrassements parmi lesquels se trouvent des remblais pour contenir les eaux, d'une extrême difficulté même en Europe, et de plus construira et mettra en place dix écluses monumentales, comme il n'en existe nulle part

Ainsi, dans une question qui intéressait si vivement rÉpargne française, la commission de la Chambre des députés ne voulut absolument entendre que des partisans de M. de Lesseps ; elle se refusait, lorsqu'il s'agissait d'une émission si considérable, à ce que les assertions contraires à celles de M. de Lesseps fussent produites et discutées devant elle. On n'a pas mis une minute M. de Lesseps en présence de ceux qui attaquaient son œuvre avec des chiffres et des plans à l'appui de leurs affirmations et on ne lui a pas dit une seule fois : « Que répondez-vous à cela ? »

M. Charles Druez, dont je parle plus particulièrement, parce que c'est lui qui a le plus insisté pour empêcher le vote de la Chambre, qui est presque un crime, est-il donc de ces personnages véreux qui rôdent autour des Compagnies pour se faire payer leur silence ?

C'est un père de famille fort honnête dont la femme

au monde, avec des portes du poids de 800 tonnes, 800,000 kilogrammes. C'est de la folie I

» Comme je le dis dans ma petite publication, Messieurs les députés, il n'y a pas eu erreur ; il y a eu crime dans la conception de cette chimérique entreprise, et vous vous associeriez aussi légèrement, vous donneriez votre appui moral, sur le vu d*un rapport aussi peu explicite que celui de M. H. Maret, à ce tripotage sans nom?

» Ne craignez-vous pas qu'on vous accuse de Wilsonisme?

1 Ne vous semble-t-il pas indispensable, Messieurs, de demander «onnaissance du rapport de Thonorable M. Rondeleux, qui concluait au rejet de cette proposition de loi et qui a été rejeté et remplacé, en vingt-quatre heures, par celui que vous avez sous les yeux. »

Au point de vue financier, ce rapport était parfaitement clair et précis, et signarlait les mêmes dangei's que je signale. »

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est buraliste à Lizy-sur-Ourcq ; il est lieutenant de génie dans l'armée territoriale. Rien» ne s'opposait donc à ce qu'on le convoquât.

Les choses se passèrent de même au Sénat et ce fut Bozérian qui joua les Maret. Dans son rapport, Bozérian déclare bien que la commission « a cru devoir recevoir la déposition d'un des plus violents détracteurs de la Compagnie, qui avait demandé à être entendu » ; mais dans l'annexe au procès-verbal de la séance du 28 mai 1888, qui accompagne le rapport de Bozérian, je ne trouve que la déposition de M. Rousseau, se livrant toujours aux mêmes exercices d'acrobatie pour ne dire ni oui ni non, et les dépositions de M. Charles de Lesseps, de M. Eiffel et de M. Hutin, ingénieur en chef de la Compagnie.

Du moment où l'on distribuait ces documents aux membres de la Chambre haute pour éclairer leur conscience, il semble qu'on aurait pu placer sous leurs yeux, en face des mensonges de M. de Lesseps, recueillis pieusement dans cette annexe, les objections que n'a pas dû manquer de faire « ce violent détracteur » qui avait demandé à être entendu. Dans une affaire aussi grave que cellelà, il aurait été de la plus élémentaire bonne foi de dire : « Voici comment ce détracteur a détracté, et voici la réponse victorieuse que lui a faite M. de Lesseps, voilà les chiffres qu'il a fournis, et voici comment M. de Lesseps l'a confondu. »

Bozérian se garda bien d'agir ainsi, et l'on ne sut jamais ce qu'avait dit ce personnage mystérieux,

Détracteur inconnu.

Qui ne dit point son nom et qu'on n'a point revu»

Bozérian se contenta de saluer, au nom de la commission, « la prochaine et définitive réalisation » des promesses de la Compagnie, et demanda à ses collé* gués de voter les yeux fermés, ce qu'ils firent.

M. de Mackau, d'ailleurs, continue à se gausser de nous avec une jovialité qu'on n'aurait pas attendue d'un personnage aussi gourmé, lorsqu'il soutient qu'il a été trompé ; pour se faire une opiniouj il n'aurait eu qu'à suivre les débats de la Chambre.

Personne ne lit l'Officiel en France. A ces hypnotisés dont nous parlions tout à l'heure, il faut des journaux-albums semblables à ceux qu'on trouve dans les maisons d'opium, où des images, flottantes comme les spirales de fumée d'une pipe, prêtent à tout les formes ondoyantes et les apparences indécises du Rêve.

Il y a, cependant, à certains moments, des choses intéressantes dans ce journal, des discours qui relèvent un peu l'honneur du Parlement français.

Si, dans la discussion sur le Panama, Peytral et Thévenet, comme il fallait s'y entendre, poussèrent vigoureusement à la ruine des petits capitalistes, M. Rondeleux prononça contre le projet un discours très substantiel et très fort.

M. Félix Faure essaya par une voie détournée d'obtenir l'ajournement, mais celui-là n'eut pas de chance... Les députés étaient tellement pressés d'aller toucher, qu'ils forcèrent leur collègue à descendre de la tribune. Le président l'y fit remonter, en admonestant doucement ces honorables qui montraient vraiment une hâte excessive.

Les honneurs de cette discussion furent pour M. Léopold Goirand, qui avait fait une si triste figure dans raffaire Crouzet; il parla en citoyen intègre, en patriote, en orateur ; il prononça un discours digne de ces ministres des Finances de la Restauration, qui furent à la fois éloquents et honnêtes. •

Quoique ce soit un peu tard, j'engage M. de Mackau, s'il veut enfin connaître cette affaire de Panama, à lire cette harangue qui ne tient pas moins de quinze colonnes à VOfficiel et qui, malgré Taridité de la discussion technique, n'est pas ennuyeuse une minute.

La fin est d'un beau mouvement :

Je compalis, quant à moi, à la situation des prêteurs de Panama ; je crois que ce sont des gens naïfs, de bonne foi, qui se sont laissé tromper, qui ont cru à toutes les promesses de la Compagnie, que rien n'a pu éclairer, ni les déceptions les plus évidentes, ni les affirmations les plus audacieuses et les plus contradictoires ; ils ont tenu ferme, ils ont cru à Panama, parce qu'on leur a dit : voyez Suez I Aussi, aujourd'hui, la plupart de ceux qui détiennent les titres ne les vendent pas, parce qu'ils pensent aux fortunes réalisées à côté d'eux par ceux qui ont acheté les titres de Suez 250 fr. et qui peuvent les réaliser à 2,000 fr.

Eh bien ! la petite épargne, si compatissants que nous puissions être vis-à-vis d'elle, si nous voulons la sauver, en admettant qu'elle puisse être sauvée, si nous voulons venir à son aide, qu'allons-nous faire? Nous allons faire appel à l'autre petite épargne, sans doute !

A gauche, — C'est cela I Très bien ! très bien I

M. LÉopoLD Goirand. — C'est-à-dire que cette petite épargne, qui a bien sa responsabilité, qui a été imprudente, qui a préféré placer son argent à 10 et à 12 p. 100, plutôt que d'acheter de la rente française... (Très bien! très bien I très bien I à gauche.)

M. LE COMTE DE Douville-Maillepeu. — Qui a joué

M. LÉOPOLD GoiRAND. — Cette petite épargne, pour la sauver, nous allons faire signe à une autre épargne, à l'épargne prudente, à celle qui est restée chez elle, qui a défendu ses petites économies, qui a refusé de les livrer, qui n*a pas cru aux prospectus... (Applaudissements à gauche et au centre.) A celle-là, nous dirons : Ah 1 vous n'avez pas voulu verser vos fonds dans les caisses de Panama, vous avez été prudents : attendez ! Nous, Parlement, nous avons un moyen de vous faire sortir de votre réserve : nous allons autoriser la compagnie à émettre ; elle promettra des lots de 100,000, de 500,000 francs, de 1 million à quiconque lui versera 4 ou 500 francs. Ah ! gens prudents, nous verrons bien qui d'entre vous résistera.

Voilà le langage que vous tiendrez à cette petite épargne si vous adoptez la proposition de loi. (Applaudissements sur divers bancs à gauche et au centre.)

Est-ce que, véritablement, c'est là le rôle d'une Chambre? Est-ce le rôle de législateurs? Comment ! dans toutes nos lois, nous voyons apparaître cette préoccupation constante et moralisatrice, qui consiste à proscrire le gain par le hasard, l'édification des fortunes par la loterie ; nous proscrivons de pareilles tendances même pour la coupure de nos litres dans les sociétés par actions; et, tout à coup, nous répudierions ce rôle moralisateur, protecteur, qui est le rôle qui nous est attribué par la nature même des choses ! (Vifs applaudissements à gauche et au centre.) Nous deviendrions des provocateurs de la démoralisation publique, les corrupteurs de ceux mêmes que nous devons protéger? Car c'est à cela qu'on nous convie. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — Voilà le mot : corrupteurs du peuple I

M. LÉOPOLD GoiRAND. — Si, allant jusqu'au bout, nous entendions pousser jusqu'à ses dernières conséquences les sentiments de compassion et de pitié que nous pouvons avoir pour les malheureux actionnaires et obligataires de Panama, save2-vous ce qu'il faudrait faire? Je préférerais que TEtat volât une indemnité aux obligataires. (Exclamations sur divers bancs

Un membre à gauche, — Cela vaudrait mieux !

M. LÉopOLD GoiRAND. — Attendez, messsieurs, vous allez «aisir la portée de mon raisonnemeut. Je préférerais qu'on leurvotàt, dis-je, une indemnité... (exclamations à droite et sur plusieurs bancs à gauche et au centre) comme on en accorde aux victimes d'un fléau, aux victimes d'un incendie ou d'une inondation. (Mouvements divers.)

Vous feriez une chose injuste ; mais, au moins, vous ne TOUS rendriez pas complices d'une duperie. (Applaudisseinents répétés sur un grand nombre de bancs à gauche et au centre. — L'orateur, en retournant à son banc, reçoit les félicitations d'an grand nombre de ses collègues.)

On remarquera que c'est dans la gauche seulement que l'orateur trouva des adhésions. Les membres de la droite, qui étaient les protecteurs nés de la petite épargne paysanne que Ton allait faire sortir -de sa réserve par Tappât immoral de la Loterie, -eurent dans cette question une attitude fâcheuse. Parmi les hommes marquants de la droite, je ne vois guère que M. Keller qui ait voté contre le projet ; les autres ont voté pour ou se sont lâchement abstenus.

Après Técroulement définitif, la Compagnie eut encore Taplomb de demander à la Chambre une loi spéciale l'autorisant à prolonger ses échéances de trois mois, et peu s'en fallut qu'elle n'obtint ce qu'elle réclamait.

^I. Goirand parvint à faire échouer cette dernière tentative, en montrant les administrateurs spéculant fiur les malheureux qu'ils avaient ruinés, M. de Les- «eps, pour faciliter un coup de Bourse, annonçant publiquement que la dernière souscription était couverte, alors qu'il savait qu'elle avait piteusement -échoué.

Il y a plus, dit M. Goirand, dans la séance du 14 janvier i 887, la Compagnie qui avait conscience de son échec, qui en avait la certitude dès mercredi soir, l'a volontairement dissimulé ; pendant toute la journée d*hier, la presse a été muette, et alors que le silence se faisait dans la presse parisienne, les correspondances officieuses de la Compagnie annonçaient à la province que les résultais de la souscription étaient satisfaisants. (Mouvements divers.)

Quelles ont été les conséquences de cette affirmation mensongère ? Elles ont eu leur répercussion naturelle sur les cours de la Bourse. Alors que cet événement, qui devait frapper la Compagnie de mort, s'était produit le mercredi, le jeudi la totalité de ses titres montait à la Bourse. Comment expliquer un pareil fait? Comment expliquer que les actions, qui étaient, le mercredi à 130, se soient trouvées le jeudi à 158, et, chose plus inouïe ! que les mômes obligations dont la souscription venait d'échouer si piteusement aient monté entre la journée du mercredi et celle du jeudi de 230 à 280 fr. ? Parcourez la cote des diverses valeurs de Panama^ sur toutes vous constaterez ce même enlèvement des cours.

A ce phénomène extraordinaire, je ne trouve, quant à moi, qu'une explication raisonnable : ceux qui connaissaient l'événement en ont profité au détriment de ceux qui ne le connaissaient pas. (Mouvement.) Et on peut inférer de là que, hier, le monde financier de Paris a joué à coup sûr contre le malheureux capitaliste de province.

Paris connaissait le fait, la province l'ignorait ; et les opérations qui se sont traitées hier à la Bourse ont été un prélèvement odieux fait par la spéculation sur la petite épargne, avec la complicité de la Compagnie.

Vous croyez raffaire terminée ?

Vous ne connaissez pas les hommes de Panama.

On a souvent raconté l'histoire d'Harel et de Tactionnaire. En présence de Frederick Lemaître, qui se trouvait en ce moment dans son cabinet, le légendaire directeur de la Porte-Saint-Martin avait fait

souscrire à un candide provincial des billets pour une somme fantastique. Au moment où Tactionnaire s'éloignait, Frederick se lève, et, avec l'intonation que nous lui avons connue, dit à Harel : « Vous ne faites pas attention ! Il a encore sa montre 1 »

M. de Lesseps, ayant entendu dire que quelques actionnaires du Panama avaient conservé leur montre, jugea que son œuvre était incomplète, et il suggéra à M. Brunet, nommé liquidateur judiciaire, de leur faire verser encore 30 millions.

Il s'agissait, cette fois, de placer à vil prix 150,000 des obligations à lots d'ont l'émission avait été autorisée par la loi du 8 juin 1888, mais qui n'avaient pas trouvé d^amateurs alors (1).

Il faut lire encore en entier la séance de la Chambre où fut discuté et voté ce mirifique projet.

Un député, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler avec éloges à propos de l'énergique façon dont il avait flétri les escrocs qui avaient lancé l'emprunt du Honduras, M. Sourigues, s'honora dans ce débat par une attitude très noble et très digne.

Je sens ce que vont dire certains conservateurs en me lisant : « Ah! mon Dieu! quelle erreur commet M. DrumontI II ne s'aperçoit pas que M. Sourigues est un député républicain ! Il ne faut jamais dire que du mal des hommes de la gauche et du bien des hommes de la droite. »

(1) « Contester le succès de cette émission », disait le Gaulois de Meyer, à la date du 24 juin 1888, c'est nier le soleil. Les souscriptions sont tellement nombreuses que, pour sati>faire au vœu du public, les guichets de la Compagnie seront ouverts aujourd'hui dimanche. »

Ce n'est pas ma façon d'écrire l'histoire. Sourigues s'est très bien conduit; je dis : « Sourigues s'est très bien conduit. »

Avant d'autoriser ce nouvel appel de fonds, que fallait-il faire avant tout ? Demander des comptes circonstanciés. C'est ce que M. Sourigues réclama dans son contre-projet qui était ainsi conçu :

Art. !•'. — Le liquidateur judiciaire de la Compagnie universelle du canal de Panama devra dresser un état détaillé de remploi de toutes les sommes qui ont été Tersées, tant par les actionnaires que par les obligataires.

Cet état devra être annexé au rapport de la commission chargée d'examiner le projet de loi, et distribué aux membres du Parlement.

Art. 2. — Le liquidateur devra poursuivre contre les tiers la rentrée ou restitution de toutes les sommes payées indûment ou sans justification suffisante par la Compagnie.

Les administrateurs pourront être appelés personnellement ou solidairement en garantie des recouvrements à opérer.

Art. 3. — Les sommes provenant desdits recouvrements de fonds seront insaisissables jusqu'à concurrence de 34 millions de francs.

M. Sourigues, dans le remarquable discours qu'il prononça dans la séance du 28 juin 1889, pour soutenir son contre-projet, donne des détails inouïs sur les tripotages auxquels s'étaient livrés M. de Lesseps et sa bande, et sur les bénéfices réalisés par eux aux dépens des gogos :

Sur les premiers 1,100 millions encaissés par la Société, avant rémission des obligations à lots autorisée par la loi du 8 juin 1888, au dire de M. Salis, membre de la première commission nommée pour examiner un projet de loi présenté en faveur de la Société, M. de Lesseps Q*a pu justifier

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l'emploi en dépenses statutaires et régulières que de 400 millions!

Cette déclaration de notre collègue, faite dans un bureau ■de la Chambre, reproduite maintes fois dans la presse, n'a jamais été démentie. Elle a même été corroborée, à peu de -chose près, dans divers discours prononcés au Sénat, sans qu'on en ait démontré la fausseté. (Bruit.)

Il restait donc à cette époque 700 millions de francs dont l'emploi doit être justifié par les administrateurs, à moins qu'ils n'en soient déclarés débiteurs, comme le serait un «aissier pour les sommes manquant à sa caisse sans qu'il donnât les motifs de leur disparition.

Et si Ton songe que, d'une part, la somme de 700 millions s'applique à un encaissement de 1,100 millions, et que, d'autra part, depuis le jour où M. Salis faisait sa constatation, Ja Société a émis un supplément de titres de 300 millions, portant ainsi la somme totale reçue à 1,400 millions, on pourra, sans risque de se tromper en trop, élever le manquant des 700 millions en proportion de Taugmentation de la somme reçue, et le porter à la somme de 900 millions.

C'est l'état détaillé de l'emploi de cette somme que les administrateurs de la Compagnie, pour leur honneur même, doivent fournir, et dont je demande au liquidateur de la Société de nous donner tous les éléments, avec les noms des parties prenantes, en mettant au droit de chacune d'elles la somme qui lui a été attribuée. (Bruit.)

Ils doivent aussi le faire pour le bon renom de la presse et des membres du Parlement, qui ont été placés par leur faute sous le coup de suspicions injustes pour la plupart, ou du moins fort exagérées, mais qui pèseront sur nous tous aux riections prochaines si, d'ici là, la lumière — et une lumiiTe éclatante — n'est pas faite sur l'emploi des 900 millions dont j'ai parlé.

Et, si Ton voulait tenir compte des actions de fondation données à M. de Lesseps, et qui constituent pour lui une propriété d'uni> nature toute particulière, qui ne lui a pas moins fourni Toccasion do réaliser un bénéQce considérable sur les valeurs du Panama, la somme dont il a disposé, sans qu'on

sache où elle aurait pu passer, ailleurs que dans sa fortune personnelle et celle des administrateurs ou fondateurs de la Société, s'élèverait à 1,350 raillions de francs.

En effet, le nombre des actions de fondation s*étant élevé à 9,000, qui plus tard, converties en dixièmes, ont représenté ensemble 90,000 titres, a permis à ces messieurs, en vendant chaque dixième 5,000 francs, — prix auquel ils ont atteint sur le marché, — de réaliser une somme de 450 millions sur leur ensemble.

Ces 450 millions, ajoutés aux 900 millions sans justification d'emploi, font bien la somme de 1,350 millions dont j*ai parlé tout à l'heure.

Vous voyez, messieurs, que si les administrateurs de la Compagnie, joints à M. de Lesseps, sont amenés à fournir les 34 millions demandés par le projet de loi pour mettre la Société en état de se reconstituer sur de nouvelles bases, ces messieurs ne seront pas bien à plaindre. (Bruit de conversations.) (1).

(1) 11 faut natarellemeat défalquer de ces chiffres les sommes énormes dépensées par M. de Lesseps pour acheter les consciences.

Toute celte affaire, d'ailleurs, est une gigantesque bouteille à l'encre.

 la date du 8 juillet dernier, un journal très modéré, le Parti national^ posait, à propos des actions du Panama Rail-Road, une question à laquelle il n'a jamais été répondu :

« Il est à présumer que la lumière se fera, un jour ou l'autre, sur l'étrange gestion qui a trouvé moyen d'engloutir, dans le canal de Panama, près d'un milliard et demi de l'épargne française, sans laisser même un commencement d'exécution réelle. En attendant la vériûcation générale, cependant, il est un point qui nous sendble appeler un éclaircissement immédiat et facile :

» C'est l'achat par la Compagnie de Panama, en 1S85 ou 1886, du chemin de fer établi et exploité à travers l'Isthme, depuis une trentaine d'années, par une compagnie américaine.

» Dans le New- York weekly Herald du 30 novembre 4887, se trouve rapportée la conversation d'un rédacteur de ce journal avec M. Luis Tanco, attaché à la légation colombienne à Washington.

• Celte conversation avait roulé tout entière sur la manière dont l'entreprise du Canal était menée, sa perspective, etc« Elle est

444 LA DERNléUE BATAILLE

Cette mention « bruits de conversations » donne la mesure de Tenthousiasme qu'excitait dans la Chambre la pensée de voir publier les noms des députés de

toutes les opinions qui avaient reçu des pots-de-vin

de la compagnie de Panama.

d'autant plus intéressante qae le père de M. Lais Tanco, délégaé du gouvernement colombien pour contrôler la Compagnie de Panama, avait adressé un rapport général à son gouvernement quelques mois auparavant.

n Les données fournies par M. Tanco sur les dépenses faites et les travaux exécutés pourraient fournir des renseignements précieux, en montrant quelle était dès lors — c'est-à-dire plus de deux ans avant la suspension — la situation de l'affaire, et comment elle était conduite.

» Un des points saillants de l'entretien de M. Tanco avec le ré î dacteur du Herald, c'est que les actions du chemin de fer de risthmc étaient cotées à 400 fr. sur le marché de New- York, lorsque la Compagnie de M. de Lesseps en fit l'acquisition au prix total de 93 millions — c'est-à-dire à raison de fr. i,i50 l'action.

— C'est, du moins, le chiffre compté aux actionnaires de Paris.

— La majoration était donc de 850 fr.

0 Comment s'explique cette différence?

» M. Tanco déclare qu'il ne peut s'en rendre compte; il indique même que le gouvernement colombien devait réclamer la moitié du bénéfice réalisé par la Compagnie française sur l'opération,

i; Ce bénéfice ressortirait à quelque chose comme 50 à 60 millions.

» En admettant que la moitié fût allée au gouvernement colombien, où est allé le reste?

» Nous comprenons parfaitement que le gouvernement cherche à venir en aide aux malheureux capitalistes engagés dans cette entreprise; mais il ne faudrait pas que cette intervention servit à écarter les responsabilités. La lumière sur cette affaire est plus nécessaire que jamais. »

Quelques personnes en situation d'être bien informées affirment que ces actions, qui figurent encore à l'actif de la Compagnie, ont été rétrocédées depuis longtemps aux Seligmann frères, banquiers à New-York.

On fut cependant un moment très embarrassé. Il est si juste de demander des comptes détaillés à des hommes qui ont manié un milliard et demi, que nul, excepté Rouvier, ne se souciait de combattre ouvertement la proposition de M. Sourigues.

Le rapporteur de la commission, un député de la droite, M. Georges Roche, qui avait sans doute des raisons particulières pour détester la lumière et préférer le mystère et le silence, trouva le triste courage de combattre cette proposition si équitable et si loyale.

Il fut naturellement très chaleureusement approuvé par Rouvier, qui eut là un mot épique, un mot à la Rouvier. Il y a, en effet, des mots à la Rouvier comme il y a des mots à la Meyer. Ces deux hommes de bien ont une marque de fabrique.

— Poursuivez I Faites justice de ceux qui ont exploité tant de braves gens! criait un député honnête- M. Camille Cousset.

— A quoi bon, répondit Rouvier, ce n*est pas ce moyen qui les fera rentrer dans leurs fonds.

Après cela, il n'y avait plus qu'à demander qu'on réalisât de sérieuses économies sur le budget, en supprimant en cas d'assassinats suivis de mort les gendarmes, le jury, la magistrature et Téchafaud. Il était bien inutile, en effet, de poursuivre AUorto et Sellier, puisque le jardinier Bourdon avait succombé à ses blessures et que le châtiment des coupables ne pouvait rendre la vie à la victime.

Georges Roche eut gain de cause : on vota, sans de, mander aucun compte à la Compagnie, sans mettre le gouvernement en demeure de poursuim^e, et le rappor-

teur, en retournant à Bon banc, fut félicité par Rouvier, pendant que Maret clignait de l'œil en ayant Tair ie dire : « On a beau n'être pas du même parti, entre malins on s'entend toujours... v

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