‹ La dernière batailleChapitre 36 sur 49 · LA LIQUIDATION BRUNET · texte numérisé non relu

LA LIQUIDATION BRUNET

Mes rectifications à propos de magistrats. — M. Martin Sarzaud. — Le rôle de M. Branet. — Au liea de prendre Tintérôc des actionnaires, il cache obstinément la vérité. — Nécessité de fournir des comptes. — Les deax justices : justice pour les pauvres, justice pour les riches. — L'honnêteté et Tordre moral.

Avant de terminer, nous avons à étudier le rôle joué par M. Brunet, le liquidateur judiciaire de cette lamentable affaire.

J'ai expliqué déjà comment les conservateurs comprenaient l'histoire. Le livre de la justice, pour eux, est la liste des députés avec l'indication G. et D. La Gauche est exclusivement composée de scélérats ; la Droite est le résumé de toutes les vertus. Tous les membres de la Droite sont austères, éminents, inaccessibles à toutes les tentations, étrangers à toutes les spéculations.

Il est impossible, on en conviendra, d'écrire l'histoire sociale dans ces conditions. Mackau, Brunet et moi, serons probablement morts d'ici à vingt ans. Que restera-t-il d'eux ? Pas grand chose. Pourquoi ne pas

m'efforcer de laisser une empreinte un peu plus durable sur le sable mouvant, où la trace des hommes s'efface si vite sous les pas des générations qui se succèdent? Pourquoi ne pas écrire des livres sincères, quipuissent apprendre, à ceux qui viendront après nous, à connaître notre histoire, comme les livres des grands écrivains du passé, qu'anima Tamour désintéressé de la Vérité, nous permettent de vivre de la vie d'autrefois ?

Je n'ai jamais eu de chance, d'ailleurs, avec les portraits de magistrats pour lesquels on m'a demandé des retouches. J'avais parlé un peu vivement de Martin Sarzaud sur le témoignage de M. Andrieux. On me dit : « Vous avez tort, il a des sentiments honnêtes. » Lui-même m'écrivit et m'envoya des lettres qui lui avaient été adressées comme cousin de Martin Feuillée, par des magistrats, ses collègues, désireux de conjurer l'épuration. Ces lettres m'intéressèrent en me montrant l'insondable servilité de la Magistrature et m'inspirèrent presque de l'estime pour le gouvernement, qui, vraiment, ne demande pas aux magistrats tout ce qu'il pourrait en obtenir.

J'arrangeai un peu le passage relatif à Martin Sarzaud. J'expliquai qu'il n'avait pas tenu lui-même la brasserie de la rue Royale, ainsi que le croyait Andrieux, mais qull avait pris simplement un bock dans cet établissement utilitaire et que, par suite de circonstances néfastes, ce bock lui était revenu à 125,000 francs -— ce qui est cher pour un bock, même quand il est frais et bien tiré

Sur ces entrefaites, Martin Sarzaud, nommé par Martin Feuillée conseiller à la cour d'Alexandrie, aux

appointements de 48,000 francs, commit d'innombrables actes de forfaiture, fut obligé de s'enfuir, s'installa à Ouessant, puis, un matin, loua un bateau de pêche et disparut... On prétendit qu'il s'était noyé, mais j'incline plutôt à supposer qu'il est quelque part président de Coursons un pseudonyme. En voilà un qui ne doit pas être tendre pour ceux qui ont une vie irrégulière

Dans des conditions absolument différentes, il se passa quelque chose d'analogue pour M. Brunet. J'avais reproduit un récit du Gaulois et trouvé étonnant qu'un ancien garde des sceaux, qui dans sa retraite avait emporté l'estime générale, allât servir d'arbitre à Ilirsch, moyennant une indemnité énorme. Un bon religieux me dit : « Vous avez tort de parler ainsi de Brunet, c'est un austère. Otez celai...» J'ôtai et je fus ravi, lorsque je vis un homme austère comme Brunet chargé des fonctions de liquidateur de la Compagnie de Panama.

Quel rôle magnifique pour un honnête homme I M. Brunet n'avait pas mission de couvrir toutes les infamies commises par M. de Lesseps ; il avait pour devoir, au contraire, de prendre en main les intérêts des malheureux souscripteurs ruinés par des manœuvres sans nom ; il n'avait, pour être presque grand, pour être, en tout cas, digne du respect de tous, qu'à dire :

« On vous a menti jusqu'ici. Moi, je viens vous dire la vérité; on vous a montré des chiffres faux, je suis un honnête homme et un chrétien, je viens vous montrer les chiffres vrais. Voilà ce qui a été dépensé utilement pour les travaux de l'Islhme, voilà les sommes

qui ont été payées très légitimement aux journaux, en échange d'une publicité régulière ; voilà maintenant ce qui a été donné aux propagateurs de mensonges, voilà ce qui a été versé aux ministres, aux sénateurs et aux députés, voilà les noms de ceux qui ont fait trafic et marchandise de leur mandat. »

Depuis le 2 février 1889, M. Brunet n*a pas fourni un état exact de la comptabilité, il n'a pris la parole que pour demander de l'argent, et, s'il a envoyé une nouvelle commission dans l'Isthme, — ce qui est bien si elle doit dire enfin la vérité, — il n'a expliqué en rien à quoi avaient été employées les sommes folles déjà fournies par les actionnaires (1).

C'est en vain que M. Brunet, en défenseur zélé de M. de Lesseps, voudrait renverser les rôles et employer la manœuvre qu'on emploie toujours en pareil cas : « Citez les noms I donnez les preuves 1 »

Il est clair qu'il m'est impossible de produire un document ainsi libellé : « Je soussigné, député de tel département, reconnais que tel jour, à telle heure, j'ai reçu telle somme pour vendre mon vote. »

Mais, je vous le demande, depuis quand procède-t-on ainsi pour découvrir les crimes ?

Une pauvre fille a été mise à mal par un de ces êtres de débauche pour lesquels la société actuelle est si indulgente. Tout le village sait qu'elle est enceinte.

(l) M. Denormandie, très lié avec la famille de Lesseps, avait dû à celle circonstance d'être choisi conime administrateur provisoire; il fut littéralement efTrayé de ce qu'il entrevit dans cette affaire pleine de dessous, et il refusa de s'en mêler davantage. Depuis ce temps, les familles Denormandie et de Lesseps sont brouillées.

Quelques mois après tout signe de grossesse a disparu. •Chacun a la conviction que la flUe-mère a tué son enfant.

Brunet exigerait-il, pour qu'on poursuive, que la femme vienne s'accuser elle-même? Les choses se passent autrement. A la suite de la rumeur publique on ouvre une enquête, on recueille des renseignements de tous côtés, on interroge sévèrement la malheureuse; on fait des fouilles dans les endroits où Ton suppose que l'enfant a été jeté et généralement on retrouve le cadavre soit dans un puits, soit dans les latrines.

Ici la situation est absolument la même : il y a eu près de quatorze cent millions versés ; on ne peut justifier l'emploi de cet argent. D'un bout à l'autre de Paris, dans les salons, dans les cercles, dans les cafés, on nomme les hommes politiques qui ont reçu leur part dans ces dilapidations.

Ce n'est pas à moi, monsieur Brunet, c'est à vous de faire la lumière. J'ai pu avoir avec beaucoup de peine le chiffre global des frais d'émission, mais vous seul avez le détail, vous seul, en votre qualité de liquidateur judiciaire, avez les pièces de comptabilité dans les mains, vous seul avez la clef pour nous ouvrir les latrines de la Chambre des députés et du Sénat et pour nous dire : « le cadavre est là. »

Remarquez que la question de sentiment n'est pour rien dans la conduite de M. Brunet. Quand un homme a été vingt ans magistrat, il a un cœur juste -aussi tendre qu'une peau de rhinocéros. Si un pauvre diable avait commis la dixième partie des actes criminels que M. Brunet excuse chez M. de Lesseps

archi-millionnaire, M. Brunet magistrat aurait été implacable pour lui.

Quand on n'est pas Erlanger ou M. de Lesseps, il ne fait pas bon se cogner à Tarticle du Code qui punit d'un an à cinq ans de prison « quiconque aura employé des manœuvres frauduleuses pour persuader l'existence de fausses entreprises ou faire naître l'espoir d'un événement chimérique. »

J'ai vu juger un homme qui s'était rendu coupable de ce délit en inventant une petite hist oire pour se faire remettre une centaine de francs. Le malheureux I a-t-il été assez tourmenté par les juges I

— Qu'avez-vous fait de cet argent ?

— J'ai acheté un complet.

— Sans doute pour faire de nouvelles dupes ? Le tribunal appréciera...

Il est vrai que, par une juste compensation, le tribunal correctionnel de la Seine condamnait à un an de prison au mois de septembre dernier un muet qui, au tort d'avoir volé trois tablettes de chocolat chez Potin, avait ajouté la faute de porter un pantalon trop long pour lui.

C'est un homme de quarante ans, raconte le Matin, à physionomie intelligente. Il est vêtu assez correctement.

Le rapport rédigé par le commissaire de police constate gravement que l'inculpé « est vêtu d'une façon qui le rend suspect d'autres crimes ou délits. » En effet, X... porte un pantalon trop long pour lui. En outre, sur son mouchoir de poche S9 trouve une tache de sang de la dimension d'une pièce de cinquante centimes.

A l'audience le prévenu, par gestes, fait comprendre qu'il est muet.

Alors le président :

. — Vous cherchez vainement à vous faire passer pour muet... Au Dépôt et à Mazas, vous avez demandé très distinctement de la tisane.., Voyons, répondez, n'aggravez pas votre situation par votre mutisme. Qui êtes-vous?

Pour toute réponse, le prévenu baisse les yeux.

Le président, continuant :

— Vous étiez vêtu d'un pantalon dont les jambes étaient trop longues d'une main... Cest très grave I

L'inculpé lève les yeux au plafond de la salle (1).

Ces choses sont utiles à indiquer, car elles éclairent d'un jour très exact la situation actuelle. Ce qui rend la Droite si impuissante, ce n'est pas les moyens employés contre elle par les Républicains, ni même Thostilité du pays. Son impuissance tient à ceci qu'elle ne se différencie pas sensiblement des autres partis; c'est que, dans toutes les circonstances décisives, elle témoigne qu'au point de vue du sens moral, elle est à peu près au même niveau que ceux qu'elle attaque sans cesse.

Si Brunet avait eu le caractère ferme d'un magistrat et les sentiments purs qui doivent animer un chrétien, s'il avait mis son énergie, sa raison et son cœur au service des actionnaires, s'il avait fait arrêter les administrateurs coupables, il aurait été le véritable ministre de la Justice ; il aurait grandi de la comparaison qu'on aurait faite entre lui et Thévenet, Fami et l'associé de Jacques Meyer. Tous les yeux se seraient tournés vers lui et Ton aurait dit : « Décidé-

(1) Au mois de septembre 1889, un journalier, le sieur Louis Terrien, fut traduit devant la cour d'assises de la Sarthe pour vol avec eflraction et condamné à vingt ans de travaux forcés; il avait volé., une pièce de cent sous... (Figaro du 14 septembre 1888).

ment, nous nous étions trompés; les hommes de l'Ordre moral étaient d'autres hommes que ceux d'aujourd'hui. » On dit au contraire : « ïhévenet- Meyer, Brunet-Lesseps I Tout cela c'est du même tonneau. Brunet à la Chambre aurait fait ce qu'a fait Thévenet, il aurait défendu le projet d'émission des valeurs à lots ; Thévenet, redevenu simple avocat, aurait fait ce qu'a fait Brunet, il aurait caché la vérité et empêché qu'on n'exerce des poursuites » (1).

Page 1