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nées. Il revoyait ses chères campagnes, il respirait les parfums de ses plaines fleuries. Lorsque l'orgue se fut éloigné , Horace prit son chapeau et sortit. C'était par une magnifique journée d'été; tout Paris étincelaitau soleil. Le jeune hommese promena sur les quais et sur les boulevards ; il rencontra des bataillons qui défilaient, musique en tête , sur le Pont-Royal. D'un côté, les marronniers des Tuileries, dont le vent balançait les masses de verdure: de l'autre , la Cité, que dominaient les tours de Notre-Dame; puis les baïonnettes luisantes, le bruit des clairons, les aigrettes qu'agitait la brise , les calèches qui volaient au bois , les femmes sveltes et
légères qui couraient, comme des bergeronnettes, sur les pavés brillans, les jeunes gens qu'emportaient les coursiers fougueux , tous ces bruits, tous ces spectacles , toute cette ville qui avait un air de fête, réveillèrent dans le cœur d'Horace je ne sais quel amour de la vie. Il se dit que le suicide était une lâcheté, que l'homme qui se tuait était aussi coupable aux yeux de Dieu que, devant un conseil de guerre, l'homme qui avait déserté son poste. Il rentra chez lui décidé à porter jusqu'au bout du chemin le lourd fardeau de l'existence.
Se décider à vivre est , quoi qu'on dise, d'une résignation facile; vivre est
moins aisé lorsqu'on n'a rien. Horace
n'avait plus que des dettes impitoyables;
sa plume était découragée et son courage
abattu : la calomnie vint lui porter le
dernier coup.
On a dit et on a répété que si la bonne
foi était exilée de la terre, on devrait la retrouver dans le cœur des rois; ajoutons que si la calomnie s'exilait d'ici-bas, on la retrouverait encore dans la république des lettres. A quelle sommité ne s'est-elle point attaquée de nos jours.^ quelle gloire, quelle grande vertu a-t-elle respectée ? quels lauriers n'a-t-elle point arrosés de sa bave venimeuse.'^ Elle a poursuivi le poète au fond des bois , l'écrivain jusque dans son
sanctuaire; elle est l'arme de la médiocrité envieuse. La calomnie qui se prend au talent est d'autant plus redoutable , que la foule l'accueille toujours avec une rare bienveillance. La foule n'aime pas les supériorités, et se plaît volontiers à voir abattre les têtes de pavots qui dominent le reste du parterre. Pour se venger du génie , elle en nie la moralité. Aussi , quel être supérieur n'a pas une réputation multiple ? Qui n'a pas approché sans crainte une de ces victimes de la sottise jalouse et bavarde, et ne s'est pas surpris à aimer ce qu'il avait détesté, peut-être, sur la foi d'un monde menteur? Il est un homme qu'à mon entrée dans la vie littéraire je
n'ai abordé qu'en tremblant; son nom seul glaçait les sympathies que son talent avait éveillées dans mon cœur. J'ai trouvé en lui une âme noble et tendre , un ami qui n'a point manqué à mes douleurs ., et dont je garderai toujours un cher et précieux souvenir.
Bien que la calomnie ne tombe, comme la foudre, que sur les sommités, bien qu'elle ne morde qu'aux troncs des grands chênes et qu'elle respecte les liserons qui fleurissent dans les haies des sentiers , cependant elle n'épargna point Horace.
Lorsqu'il se jeta dans une vie un peu fastueuse, les suppositions les plus honnêtes furent qu'il avait gagné au jeu. Les uns
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prétendirent qu'il avait dévalisé le tronc de l'église de Coulon ; les autres , qu'il avait vendu dix fois le même roman à différens éditeurs; ceux-ci, qu'il avait soigné la maladie d'un oncle à succession ; ceuxlà , qu'il avait dérobé les tours de Notre- Dame. On calcula ce qu'il usait de gants blancs par semaine ; on écrivit vingt feuilletons sur un jonc que Thomassin lui avait vendu dix francs , on remarqua qu'il ne portait que des habits de fantaisie : que sais -je encore? Lorsqu'il disparut du monde pour rester dans une vie obscure, on assura qu'il était à . Sainte-Pélagie pour dettes; et la calomnie, tout en riant, fit si bien , qu'en rui-
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liant le peu de crédit qui restait à Horace , elle réduisit ce jeune homme à la plus profonde misère. Vous ne savez pas, mon cher ami , tout ce que ce monde recèle de petitesses et de perfi dies,et combien est terrible la ligue des sots contre les gens d'esprit. D'oii cela vient-il? De ce que les gens d'esprit vivent isolés, comme des sots, retirés chacun sous leur tente; tandis que les sots ont l'esprit de se coaliser et de vivre unis entre eux. Telle est , la vie littéraire. Ecrions -nous avec Panurge : — Trois fois heureux qui plante ses choux dans le iehamp de ses pères !
Horace en était là, lorsqu'un soir il entendit des pas lents et lourds s'arrêter à sa
porte. La porte s'ouvrit et maître Bideau entra. L'aubergiste avait l'air triste et sombre ; Horace courut à lui et lui dit : — Maître , qu'avez-vous ?
— Beaucoup de chagrin, dit Bideau en s'asseyant sur la couchette d'Horace; mais je suis venu pour parler de toi : nul ne peut rien à mes douleurs.
— Denise est morte! s'écria Horace avec effroi.
— Plût à Dieu qu'elle fût morte! répondit l'aubergiste en essuyant une larme furlive qui brillait aux cils blancs du vieillard : elle vit.
— Qu'est-ce donc.^ demanda le jeune homme.
— Rien : parlons de toi. J'ai compris à la tristesse de ta dernière lettre que tu méditais un mauvais coup. Je suis arrivé à temps; Dieu soit béni! Voilà donc le palais que tu habites! Pauvre enfant!
ajouta-t-il en promenant son regard dans la mansarde d'Horace. C'était bien la peine de nous quitter ! Voyons , aie confiance en ton vieil ami; conte-moi ta vie tout entière.
Horace raconta tout à son père adoptif. — Ce sont les livres qui t'ont perdu , dit maître Bideau après avoir écouté son fils ; ce sont les livres qui t'ont perdu, répéta-t-il en secouant tristement la tête. Pauvre enfant, que vas-tu devenir? Il est
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bien un remède à tes embarras matériels; mais en est-il un à ton cœur?
Tous les deux demeurèrent silencieux.
— Voyons, dit enfin l'aubergiste en se levant; consulte ton courage : sens-tu enfin dans ce faible cœur la force de rentrer dans une vie plus paisible , plus digne et plus honnête?
— Il est bien cruel, dit Horace, de s'ensevelir dans un cercueil de plomb , après avoir voulu s'enfermer dans un temple d'or!
— Il est joli, le temple d'or! dit l'aubergiste en marchant dans le grenier d'Horace; je t'en fais mon sincère compUment. Ne faisons plus de phrases , mon cher fils :
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je suis venu pour te rappeler que tu avais toujours à Coulon quinze cents livres de rente. N'aie point de scrupules ; il ne s'agit plus , à cette heure , d'épouser Denise : Denise ne se mariera jamais , ajouta le malheureux père en pleurant. '
— Que s'est-il donc passé? demanda de nouveau Horace avec inquiétude.
— Rien, absolument rien : laisse couler mes larmes, aucune main ne peut en tarir la source. Je demande si tu te sens assez fort pour revenir au bercail et y vivre en homme probe et simple, loin de ce Paris qui t'a perdu. Tu m'as confié ta vie, trois routes s'ouvrent devant toi : la première
mène droit à la Seine, la seconde aux galères , la troisième à Coulon , choisis.
— Je vous demande huit jours pour réfléchir, dit Horace.
— Mon enfant, répondit l'aubergiste, lorsque j'ai reçu votre lettre, je n'ai pas réfléchi ; je vous ai vu triste et découragé et je suis parti.
— Ah ! vous valez mieux que moi, s'écria Horace. Eh bien ! oui, partons, quittons cet enfer où je meurs, allons rajeunir dans la paix et dans le silence !
— Voilà de l'enthousiasme et rien de plus, dit maître Bideau. Va, mon enfant, je laisse à ta réflexion les huit jours que
tu m'as demandés ; consulte ta raison et décide.
L'aubergiste acquitta le jour même les dettes d'Horace et repartit le lendemain pour Coulon. Huit jours après, Horace livra ses romans aux flammes, se fit jeter à la porte de ïy^nge- Gardien et vint demeurer quelque temps avec moi. — Vous commencez la vie , me disait-il un matin avec mélancolie, etmoijel'achève. Qu'êtesvous venu faire à Paris ? Vous partez bien jeune et bien fringant ; nous vous verrons au retour. Croyez-moi, fuyez les avenues de la vie littéraire ; soyez huissier, gendarme, commissaire-priseur, mais ne soyez pas homme de lettres. Et puis, si vous avez
un coin de terre à vous, un arbre qui vous appartienne et sous lequel vous puissiez, bâtir une cabane couverte en chaume, ne soyez rien , bâtissez votre hutte , et allez y vivre en Lapon.
Il quitta Paris sans m'avoir dit adieu. ArrivéàCoulon,iltrouvaDenisesousrauvent de l'église rustique; elle venait de prier et ses yeux étaient brûlés de larmes. Aussitôt qu'elle aperçut Horace, elle cacha sa tête dans ses mains et se sauva en sanglottant. Horace alla vers maître Bideau, et après l'avoir embrassé, lui demanda l'explication de la réception étrange que Denise lui avait faite. Maître Bideau couvrit sa ligure de ses mains et s'éloigna sans ré-
pondre. Horace, stupéfait, aperçut le sacristain qui traversait le village; il courut à lui et s'informa de ce qui était arrivé dans la famille de maître Bideau. Le sacristain se signa et ne répondit que par une exclamation de pitié douloureuse.
Horace s'adressa à Georges, son ancien serviteur; Georges, complètement sourd depuis six mois, laissa sans réponse toutes les questions de son maître.
Muse de l'indulgence et du pardon* Muse des âmes tendres, faibles et délaissées, Muse qui avez chanté déjà les douleurs d'Ariane et de Didon, racontez-nous pourquoi Denise , en présence d'Horace , s'est enfuie en sanglottant , pourquoi
maître Bideau a couvert de ses doigts son auguste face, pourquoi le sacristain n'a répondu qu'en se signant?
Horace venait de partir une troisième fois pour Paris, et Denise se voyait condamnée à un célibat perpétuel. Les jeunes garçons de l'endroit savaient l'histoire de ses amours et portaient leurs hommages à des cœurs moins rebelles.
Denise se mourait d'ennui; comme le roi des prophètes, elle ressemblait au pélican des déserts ou au passereau solitaire; elle voyait sa jeunesse passer comme l'ombre, et elle se desséchait comme l'herbe des prés. Chaque , jour lui enlevait quelques débris de sa
beauté; les fleurs de son printemps se flétrissaient avant d'avoir été cueillies. Elle ne se plaignait pas, mais il était facile de lire sur son visage les ravages que le chagrin et l'ennui exerçaient dans son cœur. On ne la voyait plus aux fêtes ni aux ballades', et les mères disaient en la montrant à leurs filles : — Voilà Denise qui se meurt d'amour pour un savant qui la dédaigne.
La tristesse et le découragement de la malheureuse fille étaient dans leur paroxisme lorsqu'une ordonnance du préfet des Deux-Sèvres envoya à Goulon, par je ne sais quel motif d'ordre et de tranquillité, un détachement de hussards en gar-
nison dans le département. Le maréchaL des-logis qui commandait ce détachement était un jeune et beau garçon, brun, bien taillé, fanfaron, et doué par la nature de deux yeux bleus charmans et d'une paire de petites moustaches blondes qui se relevaient avec une grâce infinie sur une lèvre fraîche et rose. Il vit Demse et lui fit la cour. Qui n'a pas eu dans sa vie une heure de faiblesse et d'oubli ? Denise succomba. Le régiment de hussards fut envoyé en garnison dans un autre département, et, comme Bacchus, l'infidèle maréchal -des -logis abandonna son Ariane. Quelle femme n'a déjà par^ donné à Denise ? Quelle main osera lui
jeter la première pierre ? Tous les cœurs la plaignirent, aucune voix ne s'éleva contre elle; mais quelle âme un peu haut placée s'accommode de la pitié? Denise comprit sa honte , et la pauvre enfant n'aurait pas survécu à sa chasteté, si elle n'eût senti remuer dans ses flancs le fruit d'un moment d'erreur.
En apprenant cette triste histoire, Horace demeura consterné ; il ne pouvait pas se dissimuler qu'il était la cause première de tout le mal, et que c'était en jouant avec la destinée de Denise qu'il avait précipité la faible créature dans un abîme sans fond.
En faisant un retour sur sa vie passée,
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il n'y trouva qu'un monstrueux égoisme auquel il avait sacrifié, avec une niaiserie impitoyable, le bonheur des êtres qui l'aimaient. L'ivraie du monde et de la littérature n'avait point encore étouffé complètement, dans le cœur de ce jeune homme, tout ce que Dieu y avait semé de bon grain. Cette fois, il ne pleura point Sur ses fautes; mais, résolu à les racheter par une courageuse expiation, il alla trouver maître Bideau et lui dit :
— J'ai toujours trouvé en vous l'affection la plus généreuse et la plus tendre, et jusqu'ici je ne vous ai payé que par la plus horrible ingratitude. Pardonnezmoi : je viens réparer mon crime autant