HORACE DE SAINT-AUBIN
Je veux vous conter en quelques lignes un fait de la viç littéraire qui amusa tout Paris alors , et sur lequel les petits journaux du temps vécurent durant un mois et plus. V
Horace avait passé un traité avec un éditeur , et reçu je ne lâis quelle somme
d'argent sur un livre qu'il s'était engagé à livrer au bout de trois mois. Le jour de l'échéance arriva; le livre n'était point commencé. Fatigué d'attendre , las d'implorer vainement, l'éditeur, découragé, fit assigner Horace devant le tribunal consulaire. Le jeune homme , indigné de ce procédé, qu'excusaient à mon sens les retards de l'écrivain , alla trouver l'éditeur et lui déclara que si lui, Horace^ perdait son procès , il chercherait à le gagner sur un autre terrain et avec d'autres armes. Horace était un garçon qui ne plaisantait pas : vigoureux , adroit, taillé sur un beau type armoricain , impétueux comme la foudre, brave comme l'épée
des anciens preux. L'éditeur était un hon nête père de famille, qui n'avait jamais songé, sans pâlir, à la possibilité de se trouver un jour sous le feu d'un pistolet ou devant le fer aiguisé d'un fleuret : la déclaration d'Horace le renversa sûr la place.
Revenu à lui,voilà mon hommequicourt chez le plus méchant avocat du Palais.
— Combien de causes avez-vous gagnées en votre vie ? lui dit-il. — Aucune, répond l'avocat. — Vous êtes mon homme , dit l'éditeur. Puis il bourre ses poches de perdreaux truffés , il entasse dans un bissac des lièvres et des lapins de garenne et va visiter ses juges. — Votre affaire est
claire , disent les juges en humant le gibier ; vous gagnerez. — Au nom du ciel , entendons-nous ! s'écrie l'éditeur éploré ; je veux perdre. — Vous êtes fou, disent les juges. — Je suis mort, dit l'éditeur.
Ne sachant comment sortir de ce guêpier , il met un billet de cinq cents francs dans sa poche et va consulter le premier jurisconsulte de la capitale. — Votre affaire est claire, dit celui-ci; vous gagnerez.
— Je ne le sais que trop, répond l'infortuné, et il explique nettement la position
funeste dans laquelle il se trouve enclavé.
— Il n'est qu'un seul moyen , un seul , entendez-vous ? un ' seul , de sortir de ce
mauvais pas , dit l'avocat après de mûres réflexions. -
— Parlez ! dit 1 éditeur en déposant sur le bureau du moderne Cicéron le précieux billet de cinq cents francs; parlez !
— Il faut retirer votre plainte.
— Je vous dois la vie ! dit l'éditeur en tombant dans les bras de son avocat.
Il court au tribunal de commerce pour retirer sa plainte ; mais à peine a-t-il paru que ses amis l'entourent et le félicitent; son affaire a été appelée, pîaidée, jugée, gagnée; Horaceestcondamnéàmillefrancs de dommages et intérêts. L'effroi glace le sang dans les artères de l'éditeur.
— Monsieur, dit-il à Horace, c'est moi
— cxcvni
qui vous paierai des dommages et intérêts ; je paierai les frais du procès , je paierai votre bottier , je paierai votre tailleur ; je paierai tout ce que vous voudrez. Ne parlons plus de tout ceci et permettez que je vous embrasse.
— Monsieur, répond Horace, je me soucie peu de l'argent et beaucoup des procédés. Vous m'avez offensé et m'en rendrez raison : je vous attends demain matin , à cinq heures, à la porte Maillot; je serai assisté d'une boîte de pistolets et de deux témoins.
L'éditeur prit son courage à deux mains et se conduisit d'une façon très convenable. Horace tira le premier : la balle silïla
aux oreilles de l'éditeur ; celui-ci arma son pistolet, visa Horace avec assurance ; puis, comme il allait loger du plomb dans la poitrine de son adversaire, il se rappela que ce garçon lui devait de l'argent et un livre, et, relevant son arme, il tira sa poudre aux nuages.
En rentrant chez jui, il trouva une lettre de son avocat, qui réclamait le salaire de sa plaidoirie, d'autant plus impitoyable dans ses prétentions, que la cause de l'éditeur était la première qu'il eût gagnée de sa vie. ;
Quelle organisation de fer et de platine eût résisté à des coups si violens.^ L'éditeur mourut de chagrin au bout de quel-
ce
ques jours, et sa mort attacha au cœur d'Horace hn remords qui ne s'éteignit qu'avec la vie de ce jeune homme.
Horace comprit bientôt que la httérature , lorsqu'elle n'était pas le plus noble des loisirs, était le .dernier de tous les métiers. Il sentait chaque jour s'amollir Taustérité de ses principes, et se surprenait parfois à transiger avec son orgueil. Au début ; lorsqu'il partait le front haut et l'humeur superbe, il s'était dit que la vertu et la probité étaient des sentiers doux et faciles où le voyageur cheminait gaîment , sur des gazons fleuris et sous de frais ombrages; il eut fait quelques pas à peine dans ces voies âpres et
rudes, qu'il ne vit que des chemins escarpés, où trébuchaient autour delui les pieds les plus hardis et les résolutions les plus fermes. Sa fierté se révolta : abreuvé de dégoûts de tout genre, d'amertume de toute espèce, mécontent des autres, mécontent surtout de lui-même , il se dit que le temps le plus beau de sa vie , le plus suave et le plus calme, avait été celui où Horace n'était rien , ni comte de Rhoone, ni ambitieux , ni homme de lettres; rien qu'un enfant ignorant et simple. Il se plaignit de la science et de l'amour, et commença à concevoir que madame de Saint- Aubin avait eu raison , peut-être.
Une nuit qu'il était assis sur l'appui
LA FÉE. n. N 20
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de sa fenêtre, il crut apercevoir le fantôme de sa mère qui s'abaissait vers lui, au milieu des blanches nuées du ciel; il crut l'entendre lui adresser de doux reproches; lui demander pourquoi il avait échangé contre une agitation misérable le repos d'une vie obscure, mais pleine de dignité. Et comme Horace répondait en tremblant qu'il avait voulu ressusciter la gloire du nom de ses ancêtres, l'ombre, tendre et sévère à la fois, lui répondit qu'il eût été plus sage d'ensevelir ce nom dans un noble silence que de le livrer aux insultes d'une triste publicité.
IjC lendemain . Horace convoqua ses
éditeurs, remboursa les uns, indemnisa les autres, rompit tous ses traités, et partit à pied pour Coulon. Il arriva le sac sur le dos, le bâton à la main, vêtu d'une blouse grossière. Il rencontra maître Bideau sur la route de JNiort au village; ils s'embrassèrent.
— Je reviens au hameau, dit Horace ; je suis ruiné, mais je me ferai garçon de charrue; aimez-moi toujours comme votre fils et ne me reprochez pas trop amèrement de vous avoir quitté une seconde fois ;lorsqne vous saurez ce que j'ai souffert là-bas, vous me pardonnerez peut-être ?
— Qui songe à te faire des reproches, dit Bideau, essuyant les larmes qu'il ne
pouvait s'empêcher de répandre en voyant Horace si pâle et si maigre. T'ai-je jamais fait des reproches! tu ne seras pas garçon de charrue; tu n'es pas ruiné, tu as toujours quinze cents livres de rentes, ta propriété que j'ai achetée est toujours à toi ; et puisque te voilà revenu à des idées plus saines, pourquoi n'épouserais-tu pas ma tille?
— Je n'osais pas vous le proposer, répondit Horace en serrant la main de l'aubergiste ; j'épouserai Denise, si elle y consent , et tâcherai de lui faire oublier tout le mal qu'elle a enduré à cause de moi.
— Comme te voilà maigre, mon pauvre garçon! reprit Bideau. Il paraît que le
métier que tu faisais là-bas était rude et peu profitable.
— Rude en effet, répondit Horace. ***
Et en causant ainsi, tous les deux arrivèrent le soir à Coulon. — Voilà, dit Bideau à Denise, voilà encore une fois Horace qui revient tout exprès pour t epouser. Il est un peu maigre, mais l'air de la campagne lui fera du bien.
Horace regarda Denise et faillit reçu 1er ' .'^Jl^ d'effroi. La malheureuse fille n'avait point «^^^
embelli depuis le dernier départ de son infidèle. Sa taille s'était déformée sous un fatal embonpoint; ses pieds, qu'eût enviés autrefois une duchesse, étaient devenus presqu'aussi larges que ses mains:
^- . .^^ ses lèvres, en s'entr'ouvréîttt," laissaient
voir des perles qui n'étaient pas d'une entière blancheur, et déjà plus d'un diamant manquait à cet écrin qui , quelques années plus tôt, eût fait l'orgueil de la fiancée d'un roi. Horace, en embrassant Denise, se promit bien de ne l'épouser jamais.
Les romans d'Horace de Saint-Aubin , qui n'avaient à Paris qu'un succès assez médiocre, et dont le succès, quel qu'il fû t, n'était point un succès littéraire, faisaient les délices de la province. Jane4a-Pâle , la Dernière Fée, le Vicaire des A retenues étaien t .*^» recherchés dans les quatre-vingt-six départemens avec un amour véritable, tandis que les œuvres deByron et de Scott
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y étaient frappées du plus superbe dédain. Encore aujourd'hui, si vous en exceptez quelques intelligences d'élite, la province se fait remarquer par un goût littéraire assez étrange, je vous jure. Je sais plus d'un endroit où l'un des plus beaux livres qui aient été publiés depuis vingt ans, Volupté^ est mis bien au-dessous des poèmes de M. de Kock. Aussitôt qu'on apprit dans le Bas-Poitou qu'Horace de Saint-Aubin, l'auteur Aq Jane , du Centenaire, du V^icaire des Ardennes ^ était de retour au pays, toutes les Sévigné d'alentour s'empressèrent de l'accabler d'in^vitations; tous les Mécènes des villes voisines voulurent visiter leur Horace; tout
ce que la contrée avait d'élégant, de savant, de lettré, accourut eh chars-à-banc , en patache, en cariole, à pied, à cheval , en litière, pour échanger quelques paroles avec le grand écrivain. Qui fut bien étonné ? maître Bideau d'abord, qui avait lu quelques-uns des romans de son gendre futur , et qui les avait mis , dans son estime, bien au dessous d'une once de tabac ; puis Horace lui-même , qui était allé chercher la gloire à Paris , et qui , las de la poursuivre vainement , la rencontrait au village , oii il était venu chercher l'obscurité et le repos. Les journaux du département s'arrachaient les morceaux inédits de sa plume, ses autographes
étaient hors de prix, Y Mmanach des Deux- Sèvres publiait ses œuvres légères, et Horace, enivre par un succès si complet et SI inespéré, sentait déjà sa vanité se gonfler au souffle de l'éloge. Un jour , en se faisant la barbe, il se demanda de bonne foi si ce n'était pas l'image d'un grand homme qu'il voyait se refléter dans la glace.
—Eh quoi! lui disait-on de tontes parts, vous voudriez enfouir un talent aussi beau, un génie aussi remarquable dans la vie étroite et mesquine de la province! Vous n'y songez pas, jeune homme! 11 faut au jeu de vos grandes ailes un air plus vaste et plus âpre. Laissez l'alouette
cacher soij nid dans nos sillons; l'aigle plane sur les montagnes. Oubliez-vous que le génie est une mission divine? qu'en le laissant dormir, vous manquez aux volontés du Ciel?
Et autres balivernes de ce genre. Maître Bideau disait , de son côté , en fumant gravement sa pipe : — Je ne comprends réellement pas que tu te prêtes ainsi à la sotte curiosité qui t'entoure ; que tu accueilles avec autant de complaisance les hommages grossiers qu'on t'apporte. Je voudrais bien savoir ce que tu as fait pour mériter l'intérêt que tu excites? Astu sauvé d'un grand danger quelqu'un de tes semblables? as-tu soulagé quelqu'in-
fortune, consolé que;lque amère douleur?
Jusqu'ici , à mon sens , tu n'as rien fait qui vaille. J'ai vu, en i8i5, rentrer dans nos villages de vieux grognards qui avaient traîné leurs guêtres par tous les pays; ils avaient reçu , pour la gloire de leurs drapeaux, plus de coups de sabre que tu n'as écrit de volumes pour l'ennui de maître Bideau; mais je veux bien que ma pipe m'entre tout enflammée dans la gorge, s'ils ont trouvé parmi nous les sympathies que tu éveilles. Voilà donc à quoi tu as passé les plus belles années de ta vie! ajoutait l'aubergiste en montrant les volumes qu'avait enfantés le cerveau d'Horace; une belle occupation, ma foi ! un joli
bagage pour le voyage de l'éternité ! Si ce sont là les vertus que tu présenteras à Dieu au jour du dernier jugement, ton affaire est claire , mon fils !
Et autres rebufades de la sorte! Pour Denise, elle ne disait rien ; mais elle prodiguait à Horace tous les soins de l'amitié la plus dévouée et la plus tendre. Son cœur n'avait pas subi les mêmes ravages que sa figure ; il était resté pur, affectueux et noble, et Horace aurait pu trouver encore, sous cette enveloppe un peu fanée, des trésors inappréciables. Mais, de ces trésors il se souciait fort peu ; la tendresse de Denise lui était insupportable, et par cet instinct très naturel qui veut quenpus
prêterions les caresses aux coups de bâton, Horace trouvait l'encens, qu'on lui brûlait sous le nez, plus suave, plus moelleux et plus odorant que les rudes vérités que maître Bideau lui jetait au visage. Cet encens n'était , à vrai dire , qu'une horrible colophane dont le ménétrier de Coulon n'eût pas voulu graisser son archet; mais notre nerf olfactif est, en pareil cas, d'une rare indulgence , et possède un art merveilleux pour prêter à la raisiné les intentions de la myrrhe embaumée.
O nature de l'homme! nature misérable et mobile! nature hypocrite et lâche! nature la pire de toutes les natures, après celle de l'homme de lettres! Un soir que
maître Bideau s'entretenait devant quelques amis du prochain mariage d'Horace avec Denise, Horace prit l'aubergiste à part , et l'entraînant vers la rive : — Maître Bideau , lui dit-il d'un air contrit et d'une voix doucereuse, j'ai réfléchi mûrement à notre position respective, et décidément je ne saurais , sans faillir aux lois de l'honneur et de la délicatesse, accepter les offres que vous m'avez faites.
— Qu'est-ce à dire? répondit l'aubergiste. Tu me fais l'effet de prendre depuis long-temps l'honneur et la délicatesse à l'envers. De quoi s'agit-il , à cette heure ? parle , je t'écoute : j'aime mieux t'éntendre que te lire.
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— Vous êtes riche, maître, et moi, je, suis pauvre; j'aurais mauvaise grâce à me faire votre gendre aujourd'hui, ayant moi même abjuré ce bonheur aux jours de ma prospérité. Que dirait le pays ? l'opinion me flétrirait ; ma conscience ellemême serait-elle bien paisible? je ne sais. Denise est charmante ; elle s'est conservée jeune et belle : moi , j'ai vieilli, et ne lui apporterais qu'une existence triste et fatiguée. N'y aurait-il pas de ma part une ingratitude horrible à m'imposer , flétri par le malheur, à cette gracieuse enfant? Et puis, vous le dirai-je.»* j'ai quitté Paris dans une heure de désespoir; mais je comprends que nous cherchons vaine-
ment à échapper à notre destinée. Laissezmoi donc traîner le boulet que je me suis rivé au pied; laissez-moi sur la couche d'épines que je me suis préparée moimême : mon lit est fait; il faut que j'y dorme ou que j y meure.
— Tâche de parler plus clairement , dit l'aubergiste en faisant la grimace; ton éloqnence est chargée en couleurs comme un flacon de vin de Saintonge. Je professe un souverain mépris pour ce vin et pour la métaphore.
— Maître , reprit Horace , je sens en moi un instinct impérieux qui me pousse vers les régions orageuses.
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— Qu'e§t-ce encore que cela ? dit Bideau avec humeur.
— Eh bien ! s'écria Horace en faisant un effort sur lui-même , je veux retourner à Paris!
L'aubergiste frappa sur l'épaule d'Horace, et lui montrant le clocher du village: — Tu vois bien , lui dit-il, le coq qui surmonte cette girouette ; il est en fer-blanc et tourne à tous les vents : eh bien! mon garçon , il est moins mobile que toi , et a plus de cervelle dans la tête que tu n'en auras jamais dans la tienne.
— Eh quoi! s'écria Denise en apprenant la résolution d'Horace, eh quoi!
vous partez encore ! Je vois bien que vous
ne m'avez jamais aimée. — Et la pauvre fille se prit à pleurer, car elle avait consumé dans une vaine attente les plus beaux jours de son printemps. Elle voyait autour d'elle toutes ses compagnes épouses et mères, et , seule , elle traînait les ennuis d'un veuvage éternel.
Horace partit avec un billet de mille francs, que maître Bideau, à l'heure du départ , lui glissa paternellement dans la poche. Jusqu'alors, Horace avait vécu à Paris dans l'isolement et dans la pauvreté; cette fois, il voulut essayer les joies du monde et de la richesse. Il employa tout son avoir à meubler un petit appartement , loin de la rue du Four ; il s'endetta
chez son tailleur , fit des billets au tapissier, renouvela ses engageraens avec les éditeurs, escompta hardiment son avenir , et se prépara à lutter contre la destinée avec des armes neuves et fraîches : armes brillantes, mais peu solides, que je comparerais volontiers à une armure de papier doré.
Horace ne fut pas long-temps à comprendre que de toutes les misères la plus horrible est le luxe factice. Au bout de six mois, il regrettait déjà la mansarde de la rue du Four : au milieu des joies incomplètes de sa position nouvelle , joies bruyantes , mêlées de trouble et d'amertume , il redemandait les joies paisibles et
modestes qu'il avait goûtées jadis dans sa laborieuse retraite. Qui pourra jamais vous dire les tourmens et les angoisses qui vinrent l'assaillir de toutes parts ? Autrefois , du moins , la poésie , cette vierge céleste , venait lui murmurer de douces paroles et sécher ses pleurs du bout de ses ailes : cette fois , elle demeura au ciel. La pauvreté a sa poésie ; Ici fausse opulence n'en a aucune. Si vous me demandez par quelle aberration d'esprit Horace s'aventura dans cette pénible lutte, je vous répondrai ce que je vous ai déjà dit à propos de la vie littéraire. J'irai plus loin, je vous dirai que la vie littéraire, en développant
notre vanité, nous crée nécessairement une position menteuse et des besoins factices. C'est elle qui allume en nous toutes les ardeurs, fouette notre sang, embrase notre cerveau, et nous emporte invinciblement hors du cercle de nos devoirs.
L'imagination exaltée se change bientôt en brûlans désirs. Après avoir entrevu les merveilles de la fortune, traversé les sphères élégantes, assisté aux fêtes du monde, la pensée se trouve mal à l'aise dans l'atmosphère de la médiocrité. Le poète se lasse de chanter,la tête dans l'azur du ciel et les pieds sur le carreau glacé. Après s'être abreuvé aux sources divines, il se sent dévoré d'une soif ardente qui à
besoin de s'étancher à la coupe des terrestres félicités. Et puis le succès est si enivrant! il se marie si bien avec les idées de luxe et d'élégance ! Ce qu'il y a d'affreux, c'est que dans la vie littéraire, dans cette vie de hauts et de bas qui vous portait hier aux nues et qui vous brise aujourd'hui sur le pavé , il n'est point de position fixe, point de conquêtes éternelles ; c'est un combat de toutes les heures, une lutte de tous les instans. Le notaire qui a payé son étude, le médecin qui a son diplôme, l'avocat qui a prêté serment, ont un lit fait pour le reste de leurs jours. Mais l'écrivain ne dort pas; il faut qu'il vive debout sur la brèche, que chaque
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jour il livre une bataille , que cette bataille soit une victoire; en triomphant aujourd'hui, il s'engage à triompher demain; s'il tombe, il est perdu. Le médecin, l'avocat, le notaire s'adressent à des besoins réels, et ces besoins ne changent pas; ils sont toujours les mêmes et se renouvellent sans cesse. L'écrivain s'adresse à ce qu'il y a de plus capricieux , de phis ingrat au monde, à la fantaisie du public ; on le prend comme une mode, on le jette comme un chapeau fané. Et ne croyez pas que vous conserverez la faveur du public avec les mêmes qualités de talent qui vous ont aidé à la conquérir. Vous avez vu, dans nos champs du Berry, les épis dorés
courbant et relevant leurs têtes au moindre souffle de l'automne; plus mobile encore est la vogue qui s'attache à l'écrivain. Le public le repousse pour les mêmes raisons qui le lui ont fait admettre. Il rs'ennuie un beau matin de l'entendre appeler juste et le condamne à l'ostracisme. Savez-vous qu'il fut jadis un poète, nommé Benserade , qui gagna , à faire de petits vers, plus d'argent, d'honneurs et de gloire qu'il n'en faudrait pour enrichir et pour illustrer dix familles ? Il alla vieillir aux champs , pauvre , obscur , oublié et réduit à écrire sur les murs de sa maisonnette ses sonnets qu'on n'écoutait plus. Que de fois le faste et l'éclat
de nos poètes m'ont fait songer à Benserade!
L'astre littéraire d'Horace, qui n'avait jamais brillé d'un éclat bien vif, ne jetait déjà plus que de faibles lueurs. Horace subissait la destinée de tous les jeunes gens qui écriventavant d'avoir vécu;après avoir épuisé toute la sève et toute l'énergie de son cœur et de son cerveau , comme il n'avait point fécondé son esprit par de graves et sérieuses études, il se trouva bientôt à l'état d'un terrain aride et desséché oii ne fleurissent plus que des fleurs pâles et maladives. Au bout d'un an, il était criblé de dettes et ne savait comment sortir des embarras inex-
tricables où il s'était follement jeté. Afin qu'on ne pût dire qu'il était un travers auquel il n'eût point sacrifié, il pensa sérieusement au suicide ; il vendit tout ce qu'il possédait , acquitta une partie de ses dettes, et retourna dans son grenier du faubourg Saint-Germain, pour y achever dans le recueillement une existence si misérablement gaspillée. Il avait vu toutes ses espérances se flétrir et tomber une à une ; méconnu de son siècle , il résolut de ne point survivre à la ruine de ses illusions. Il écrivit à maître Bideau et à sa fille une lettre pleine de regrets touchans et de remords véritables ; il la jeta lui-même à la poste, et revint au logis, où l'attendait
un pistolet chargé jusqu'à la gueule; il l'arma avec sang-froid et en appuya la bouche glacée sur sa tempe brûlante.
Au même instant, un orgue de Barbarie fit entendre , devant l'hôtel de l'Ange- Gardien , un air qui avait bercé l'enfance d'Horace, et qu'Horace avait chanté luimême bien souvent, le soir, en bateau, assis près de sa mère , ou le matin , partant pour la chasse dans les marais. La main qui tenait l'arme fatale s'abaissa lentement, le pistolet tomba sur le carreau, et Horace demeura machinalement appuyé contre l'embrasure de sa fenêtre, écoutant cette mélodie, qui lui arrivait comme un écho lointain de ses jeunçs an-