CORRESPONDANCE
On doit être curieux de savoir pourquoi la duchesse de Sommerset devint la fée des Perles et par quels moyens elle opéra les prodiges qui étonnèrent Abel. Pour satisfaire cette curiosité naturelle, on n'a qu''a jeter les yeux sur les lettres suivantes que Ton a extraites
de la correspondance de la duchesse avec une de ses amies. "Ces lettres en apprendront mille fois plus sur le caractère véritable de cette dame que tout ce que Ton en pourrait raconter, et montreront comment elle savait allier un cœur capable de sentimens profonds, et même de constance, avec im esprit des plus impressionnables.
La duchesse était venue en France après la mort du duc de Sommerset, elle s''était liée avec la marquise de Stain ville, dont le caractère léger mais charmant de spontanéité et de gaîté , la piquante amabilité et la grâce spirituelle lui plurent singulièrement ; c'était à cette amie que les lettres suivantes étaient adressées.
Lettre de la duchesse de Sommerset à madame la marquise de Stainville.
« Du château de Joigny, le.
(t Vous vous plaignez, ma chère, de ma retraite, de mon silence, de, mon apathie, et jamais femme n''a été plus occupée que moi . Comme je vous ai confié toute ma vie , je ne vois pas pourquoi je ne vous conterais pas , sous la foi du secret , qui , à Paris, est sacré pendant vingt-quatre heures , l'aventure qui me retient depuis si long - temps au fond des bois , a douze grandes lieues de la capitale.
' « La folie de toute ma vie , mon idée fixe fut d'être aimée pour moi. Naguère je crus être parvenue a mon but , et le duc de Sommerset m'a détrompée bien cruellement en me montrant que Tambition, l'amour-propre,
la vanité blessée , i^e pardonnent même pas m l'amour. Vous autres Françaises que Ton prend par un mot spirituel , par le mérite d''une belle jambe , enfin qui aimez avec la tète plus souvent qu'avec le cœur, vous ne pourrez jamais comprendre (je parle en général, il est, je pense, des exceptions) , vous ne comprendrez jamais combien Tinertie est cruelle pour un cœur que ni la coquetterie , ni les petits triomphes de Tamour-propre , ni le bal , ni tout le bruit du monde ne sauraient distraire, et qui n'aspire qu'au bonheur d'aimer et d'être aimée.
ce Depuis la mort de lord Spmmerset et même avant , mon âme était vide et je ne vivais plus ; l'existence était pour moi sans charme. En effet , quelle est la vie d'une femme ? c'est un besoin incessant d'amour ; il faut que toujours elle soit occupée au bonheur d'un être adoré; il y a en nous un trésor
de sentimens qu'il nous faut a chaque instant re'pandre sur une créature qui ne soit pas
nous.
« Dans les églises , aux jours de fêtes , il y a des enfans qui portent des corbeilles pleines de roses et qui ne sont occupés 'qu*'à parsemer de fleurs les lieux par où le Seigneur doit passer: voilà Fimage delà vie d'une femme. Nous avons beau être fières et paraître reines , que celle qui aime sincèrement rentre dans le fond de son cœur, elle trouvera pour son seigneur une obéissance , une crainte , une servance réelles! Pour aimer, ilfaut croire à la perfection et la trouver dans Têtre adoré : cet être est un dieu mortel, et Famour une religion terrestre ; or, nous ne pouvons qu''être les esclaves d\m homme que nous voyons ainsi. Ecoutez, chère amie, je suis Anglaise, par conséquent amante de la rêverie et des sentimens extrêmes : eh bien! ce que je vous décris, je Fai dans Fàiiie :
jç trouve le bonheur dans un sourire de l'être que je chéris ; une parole de lui me ravit au ciel, et j ''attends ce sourire, ce mot comme un Arabe du désert attend une goutte de pluie.
« Cette douce occupation de toujours chercher à rendre la vie aimable a un être que Ton adore est mon essence. Quel plaisir de s''anéantir dans une autre âme que la sienne , de partager ses peines, ses douleurs, ses voluptés! Nous sommes nées pour cela , car nous avons un sens de plus que les hommes, c'est ce sens d'instinct qui nous porte a leur plaire; enfin , chère amie , je ne sais comment font certaines femmes pour étouffer ce foyer d'amour que toutes doivent nourrir comme un feu divin
« Eh bien! si je vous dis que j'ai rencontré ici un être auquel je rattache tous ces senti mens, toutes ces pensées, vous étonnerez -vous
encore de ce que je reste si long- temps à la campagne ? c*'est une histoire qui a commencé par être plaisante, mais qui maintenant est sérieuse au premier chef , car il s''agit de mariage.
« Figurez-vous que le curé d''un des villages voisins est venu me rendre visite ; je Tai fait rester à dîner, et au dessert il m''a parlé d''un jeune fou qui habite tout près de son village : ce jeune homme croit a Pexistence des fées, il n''a aucune notion sur le monde et la société , et il n''est jamais sorti de sa chaumière.
<( Soudain Tidée me vint de m'amuser de cetg^tre singulier et de me faire passer à ses yeux pour une fée. iVprès avoir pris mille et mille renseignemens , tourné la nuit autour de sa cabane , je remarquai qu'une cheminée était assez large pour qu'on pût descendre dans Tinlérieur : alors je me commandai tout une toilette de magicienne , sans oublier la
baguette , et une nuit je me mis en route , non pas dans un char traîné par des dragons, mais dans ma voiture. Je la fis arrêter sur la lisière de la forêt : crainte de la pluie je me fis porter dans une chaise jusqu'à la chaumière. Figurezvous, ma chère, que je fis mon apparition aux sons d'une musique délicieuse ! . . . Dans cette cabane grossière je rencontrai le plus bel être qu'il soit possible de voir son premier regard m'a convaincue que j'étais venue chercher mon maître. Je pensais faire une ingénieuse plaisanterie , je cherchais un amusement, j'ai trouvé l'amour le plus sérieux. Je voulais enchanter, et c'est moi qui fus e?icliantééf^
ce 11 n'y a de folies que je n'aie faites : j'ai donné a ce jeune homme une fête superbe , avec illuminations, musique, etc. ; on a cru
que cette fête était pour lord V mais moi
seule et mes gens, qui me gardent un inviolable secret, connaissaient le héros véritable,
que j'ai soumis à de rudes épreuves. Par un hasard favorable à mes desseins , Faqueduc qui amenait autrefois les eaux dans le parc est immense , car le châteaiv que j*'ai acheté a i été bâti par le duc de C. . . qui le possédait avant la révolution , et il avait dépensé des sommes énormes pour créer la belle rivière factice qui fait le principal charme de cette délicieuse habitation : les conduits souterrains ont été construits en briques , et sont si vastes , que plusieurs personnes peuvent s''y promener debout. On avait été obhgé de bâtir ainsi ces espèces de voûtes souterraines a cause de la nature des eaux qui y passaient autrefois , et que je rétablirai, j espère ! Ces eaux entraînaient beaucoup de sable dans leur cours , et autant pour éviter que les canaux ne se comblassent, que pour en faciliter le nettoyage, Faqueduc fut construit sur des dimensions presque romaines. Les regards surtout sont
LA FÉE. ir. il
%JiiiB
immenses, et forment des salles souterraines que Ton trouve de distance en distance. En consultant le plan de cet aqueduc, j'ai vu qu''il y avait un de ces regards non loin de la chaumière où habite mon enchanteur. Alors j''ai fait vite et vite nettoyer le souterrain et le bien-aimé n''est venu à cette fête qu''après avoir subi quelques tours de fantasmagorie et combattu contre des fantômes de lanterne magique. Ce boudoir que vous avez tant admiré a été construit uniquement pour lui ; car en me voyant couverte de perles , il m'a nommée la fée des Perles : j'ai, comme vous imaginez bien , voulu soutenir ma dignité , et j'ai prodigué les merveilles. J'ai fait habiller un de mes gens avec les habits de son père : les endroits où ils étaient usés m'ont indiqué sa pose , ses gestes , son attitude ; et dans une glace, je lui ai fait voir son père mort depuis long-temjK.
« Il s''est avisé de croire que ma lampe de nuit était un talisman : {""ai donc fait habiller ma femme de chambre en génie, elle joue ce rôle à merveille : je lui ai fait lire la tempête de Shakespeare , et elle a très bien saisi le genre àHAriel. On a adapté au regard des eaux une machine, et toutes les fois qu'il y frappe, on satisfait à ses désirs. J'ai fait apporter tout ce qu'il peut souhaiter ; et du reste , comme il y a des relais dans la forêt, l'on vient m'instruire a la minute de tout ce qu'il veut : il y a également des relais sur la route de Paris, et dans ce centre de la civilisation, j'obtiens bien vite à prix d'or ce qu'il a souhaité. Mes gens ont ordre d'obéir a tout ce que veut le possesseur de la lampe, et je me suis assuré de leur dévouement et de leur discrétion.
« Il y a quinze jours , il m'a fait courir tous les ministères pour des places : heureusement que le crédit de lord V.... m'a été très
wtile , et en un tour de main j'ai tout obtenu. « Mais le comble du bonheur, c''est qu''il m'aime autant et même peut-être plus que je l'aime ; car j'^ suis arrivée à me confondre ainsi devant lui : c'est l'âme la plus pure et le coeur le plus aimant dans le corps d'un ange du ciel ; son regard est céleste , enfin il est si modeste, si tendre, qu'il réalise l'idéal que mon imagination avait dessiné. C'est une des heureuses créatures d'amour et de bonheur, une de ces fleurs que l'on rencontre rarement sur la terre, et il a fallu les bizarres circonstances qui ont entouré sa vie jusqu'à présent pour amener un homme a cette perfection de nature : ah ! il est bien la preuve vivante du principe qui consacre la bonté et la beauté innées de l'homme. Tous les sentimens généreux composent la fleur de son àme , en laquelle rien de mal ne croît : comment ne pas aimer, ne pas chérir une telle créatm^e? Aussi ai-je
rattaché toute ma vie a ce cher Abel , car Abel «st son nom, et il exprime bien sa ressemblance avec ce premier juste de la terre. Ne croyez pas , d'après ce que je vous en dis , qu'il soit d'une fadeur ridicule; il est fin et spirituel; son langage est exalté et tient a celui des Orientaux , avec cette différence toutefois qu'il est souvent énergique et concis comme celui d'un homme de la nature qui n'exprime qufe
des idées.
ce Concevez - vous maintenant que l'on puisse rester enfoncée dans les boisf mais, chère amie , j'ai une crainte , et c'est a vous que je m'adresse pour la faire cesser : j'ai peur, si je l'épouse , que tout Paris ne se moque de moi. La duchesse de Sommerset, épouser!
qui ? M. Abel. . . , jeune homme sans fortune , sans éducation ! Il est vrai qu'il en saura bientôt tout autant que je voudrai qu'il en sache... Je n'ai qu'a lui apporter des livres grecs et
. latins , et lui dire qu'il faut qu'ail étudie la langue des génies, il l'aura bien vite apprise pour Tamour de moi! mais qu''importe le grec, le latin à une femme de mon rang qui ne veut vivre que pour lui , qui ne souffrira pas que d'autres êtres rapprochent ? Oui , je veux que sa vie soit un éternel enchantement , je veux me consacrer à son bonheur, élever une barrière entre le monde et lui , qu'il reste comme dans un sanctuaire dont je défendrai l'approche à tout ce qui peut causer peine ou douleur, en tâchant néanmoins que cette perpétuelle féerie n'ait rien de monotone. La divine mélancolie , la bienfaisance , les larmes sur le malheur d'autrui , ne seront point bannies de notre temple; car je trouve qu'après avoir ainsi pleuré on a ajouté une plus grande portion d'àme à son âme. Je ne me fierai même pas à mon amour et à la multiplicité des sensations pour éviter l'ennui , le dégoût , et les
autres harpies de r^xistencë qui flétrissent tout ; la douce étude , les arts et les sciences succéderont à l'enivrement du monde , la campagne aux salons , de même que , dans la nature , Tautomne succède à Tété , le printemps à Phiver.
c( Ah! je Tépouserai , car je me sens digne de lui : il m'a nommée sa fée , je veux l'être toujours, et toujours le combler de tendresse et des témoignages de ma reconnaissance. , Quelle vie! quel bonheur î .. . ah! son amour me rend la plus heureuse des femmes , il n'est pas sur la terre de joie que je puisse comparer à ma joie : elle vient du ciel !
« Ce qui me rassure sur le mariage que je projette , c'est que, dix jours après, on n'en parlera plus à Paris ; car vous n'avez qu'une certaine dose d'attention, et si l'on n"'a parlé de la chute d'un grand empire que pendant six jours , je ne vois pas pourquoi l'on s'entre-
tiendrait plus de deux nuits sur mon union* ce Je suis tellement folle que , voyant Abel heureux de me croire une fe'e , je n'ose le détromper. Adieu, j''attends votre réponse, etc., etc.,. )>
Lettre de madame de Stairn^ille.
« L'un de nos poètes , homme charmant , je ne sais lequel, a écrit ces vers :
i Mariez-vous au plutôt :
Dès demain, si l'on peut ; aujourd'hui s'il le faut.
J'ignore si je vous les écris justes, mais tels qu'ils sont ils forment la meilleure ordonnance que le médecin ait jamais écrite : elle est de style gai , conforme à la maladie. Eh quoi ! vous craignez ce qu'on en dira? que voulezvous que les Parisiens disent d'une des plus olies femmes de l'Angleterre lorsqu'elle a
cinquante mille livres sterling de rentes? sinon que tout ce qu'elle fait est délicieux! Oui , ma chère amie , vous ne mettriez pas de chapeau , vous iriez tête nue , que cela deviendrait la mode.
« Je voudrais bien savoir s'il y a beaucoup de forets en France où il pousse des maris comme le vôtre , car je vous vois déjà mariée , j'ai déjà pensé à la robe que je ferai faire : elle sera divine , aussi gracieuse que votre manière d'envisager l'amour, quoique je trouve que TOUS nous mettiez bien bas. Mes genoux sont la chose que j'épargne le plus, et j'aurais honte d'être ainsi en contemplation devant mon époux : qu'il soit dans mes bras , soit ! je tâcherai qu'il y soit bien , mais moi à ses genoux ! . . . fi donc ! vous no;us abaissez par trop en mettant les hommes si haut. J'imagine , moi , que les hommes sont un peu faits pour nous, et que leur vie doit recevoir sa
flamme de nous : la preuve qu'ils sont faits a notre usage , c'est que nous sommes mères, et par conséquent les maîtresses du monde.
« Ayant été très sottement mariée , et aimant mon mari pour faire comme tout le monde , puisque j'entends dire partout que c'est l'esprit du siècle que de s'en tenir la... d'ailleurs, c'est un brave homme, et je ne voudrais pas lui faire de la peine pour trente amans!.... Oii en suis-je donc? ah!... oui, j'ai été néanmoins mariée très sottement , en ce que j'ai vinigt-deux ans et que M. de Stainville en a quarante-neuf , ce qui fait que lorsque j'en aurai trente il en aura cinquante-sept, si je sais bien compter; or, imaginez-vous que je puisse déverser ma sensibilité sur un sexagénaire, rattacher ma vie à lui, m' occuper de son bonheur ?Venà.2inl qu'il prendra une prise de tabac , j'aurai mille pensées ; quand il montera par une portière de la voiture , je
sortirai par Fautre : en vérité , l'avenir m'effraie , et je vous trouve bien heureuse d'épouser un beau jeune homme que vous aimez. Mais cependant ce pauvre Stainville a des qualités, je l'aime ; mais écoutez-moi, car je vais crier bien fort en vous écrivant mon dernier mot : — Mariez-vous!
« Vptre Abel a-t-il des moustaches ? montet-il bien a cheval? connaît-il Rossini , lord Byron? quelle est son habitude? penche-t-illa tête , marche-t-il droit ou se balance-t-il légèrement en marchant? vous ne m'avez pas donné de détails sur sa personne. Eh! mais j'y pense , ma chère , vous avez horriblement calomnié les Françaises en disant qu'elles n'aiment que de la tête : pensez-y et vous réformerez ce jugement en voyant madame S... , madame G. . . , etc. , qui ont eu tant d'amans et qui ont si peu de tète.
« Je vais ce soir aux Bouffes : je pense tou-
jours à vous lorsque je vois votre loge vide : on me demande de vos nouvelles, et je dis à tout le monde que vous êtes en province pour ëmousser un peu la finesse de votre esprit , parce que vous écrasiez tout le monde par votre amabilité , et que vous ne voulez plus vous faire d''ennemis que par votre beauté. Songez -y bien , ma chère, vous allez perdre beaucoup dans cette solitude ; revenez a Paris promptement ! sans cela , point de salut. Je réfléchis à ce que vous dites du besoin qu'ont les femmes de rejeter leur sensibilité sur quelque chose , et je ris comme une folle, parce que j''ai un petit singe que j*'aime à la passion depuis quinze jours ; ce qui fera que j''aimerai toujoui^s mon mari, c''est que je me sens un faible pour les pauvres bêtes; cela me préservera de trahir* la foi conjugale. Ah! je suis profondément philosophe , et je n'ai pas , pendant quinze ans, cousu, brodé
et peint à l'aquarelle , effleuré mon piano et chanteronné des airs pour ne rien savoir : adieu , chère amie.
« P. S. Le ponceau est en vogue , je vous écris cela pour votre gouverne : tout serait perdu , si Abel ne vous voyait pas en ponceau. Ohîle joli nom (ja'^bell.., étes-vous heureuse de pouvoir y joindre de tendres épithètes comme mon cher Abel , mon doux Abel, sans que cela soit ridicule ! c'est encore un avantage que j'ai perdu avec Stain ville : comment l'appeler mon doux Marc , mon cher Marc! cela jure par trop ; c'est comme du satin accouplé avec l'étoffe dont on fait les robes des juges et des procureurs... Adieu, chère Jenny... Jenny ! dans peu nous dirons : Abel et Jenny.
« 11 ne faut pas, ma chère amie, que mon post-scriptumaitété fait pour des chiffons, j'en aurais honte; et l'on serait tenté, vous la pre- "^
mière, de me prendre pour une femme légère qui ne sait pas qu'un post-scriptum doit contenir toute la pensée véritable qui fait écrire une lettre , de même que Dieu mit toute sa pensée chez nous qui sommes le Post-scriptum de la création. Or, chère amie de mon âme, voulezvous me permettre de vous dire une bonne fois, qu'avec vos grands yeux noirs, humides et fendus en amandes, Totre air de reine, votre taille de sylphide et votre spirituelle doctrine d'esclavage d'amour, vous ne valez pas mieux qu'une autre, et que votre dévotion maritale ne vous empêchera pas de suivre le torrent, d'aimer toutes les fleurs qui se trouveront sur votre route et d'en respirer le parfum sans croire faire mal. Eh ! mais je fais du style, je crois, dans mon post-scriptum , il ne me reste plus qu'à y mettre de la logique et je suis une femme perdue ; et pourquoi ne raisonnerais-jepas juste une fois en ma vie? or, voulez-
vous que je vous prouve que mon sentiment à votre égard est juste : je tiens votre lettre, chère Jenny, et j'y vois que vous avez furieusement peur du qu'en dira-t-on?... si vous épousez votre amant parce qu'il se nomme Abel ! ... Si jamais je rencontre un être et que sa vue jette en moi cette folie que Ton nomme amour, non- seulement il me serait égal de mourir pour lui, mais une pensée que je mets hors dupost-scriptum, et que je vous dis d'âme à àme, c'est que j'aimerais a mourir même déshonorée si cela pouvait lui plaire, entendez-vous, duchesse!., entendez-vous, jolie petite femme qui dites aimer , qui êtes riche, jeune et belle, et qu'un nom arrête! J'imagine que vous aimerez mieux que cela un jour, et que vous vous méprenez sur votre sentiment pour Abel; mais bast! épousez toujours, nous verrons après!... Adieu. »
Deuxième lettre de la duchesse deSommerset à madame la marquise de Stainville.
a Ah ! chère Sophie, vous m''avez eJËFrayée! Quoi ! je n''aimerais pas Abel? quoi ! si je comprends bien votre pensée, ce seraient les piquans détails de cette aventure qui m'auraient séduite, et le sentiment qui a envahi tout mon être devrait passer, et je ferais le malheur de cette âme divine que j'adore? Non, non , vous vous trompez, vous n'avez écouté, en écrivant votre lettre, que le bruit pétillant des grelots de la Folie dont vous êtes le plus charmant portrait que j'aie jamais admiré. Ah! venez , venez au plutôt , examinez-moi , et si dans ma conduite , dans mon sentiment , vous pouvez trouver quelque symptôme d'inconstance , je me résous à ne jamais épouser Abel si je
<lois un jour le chagriner ; votre lettre me fait frémir à chaque instant du jour, maintenant je m''écoute aimer Abel comme le malade qui s''écoute respirer. Dites-moi , folle : ne passer aucune journée sans en remplir les plus courts instans de son souvenir, faire tout en son nom, dire son nom mille fois involontairement , en parler a Maria tout le jour, ne plus savoir donner aucun ordre ^ ne plus pouvoir me mêler de mon intérieur, passer des fils quand je fais de la tapisserie, ne plus connaître les heures, vouloir à chaque instant aller faire ,1a fée, et le maudire de ce qu''il ne souhaite pas des choses difficiles à réaliser, n'est-ce pas Taimer? voyons, répondez ! venez , examinez !... et je vous assure que jamais je ne pourrai supporter la vue d''un autre être que lui. Allez , petite laide, vous êtes jalouse de mon bonheur ! mais aussi a-t-on jamais pu prétendre qu\ine femme comme moi peut ne pas toujours aimer? ne
croyez- vous pas aussi que je puisse vous haïr quelque jour? Adieu. »
Réponse de madame de Stainville.
« Allons, belle duchesse, croyez-vous que je veuille vous manger votre Abel? ne diraiton pas qu''il n'y a plus de moustaches et de jeunes officiers dans le monde ? Grand Dieu ! quelle pétulance! on croirait que j'ai griffonné moi-même votre réponse : d'abord , ma chère, je n'irai pas vous voir, parce que je ne trouverais point d'Italiens dans vos forêts et que les modes arriveraient trop tard dans votre château ; mais je consens à déposer pour vous la marotte que je tiens, à me taire sur les modes nouvelles, a ne vous rien dire des couleurs en vogue, à quitter mon piano et mon singe, quoique ce dernier me fasse mourir de rire lepuis que j'ai trouve le moyen de lui faire
prendre le tabac de Stainville avec des fraises, enfin je ne m'occuperai plus du budget et des élections ; je quitte un moment tout le cortège des jolies femmes, depuis le député jusqu'à la perruche, depuis le schall jusqu'au pair de France ; et puisque je parle à une femme audessus des autres femmes, j'espère que cela ne me fera pas le moindre tort de parler raison , de déchirer le voile et de raisonner sur nousmêmes comme si nous n'y étions pour rien.
« Jamais la pensée de nier votre ampur pour Abel n'a germé dans ma tète, je vous accorde que vous l'adorez ; mais que vous soyez destinée à le chérir toujours comme à présent, voilà ce que je ne crois pas ; je nie que nous puissions aimer toujours la même personne. Quoi ! cet axiome dont il me reste à vous fournir les preuves vous arrêterait- il? épousez toujours Abel ; et qu'est- ce que sera un grain de sable de plus sur le bord de la mer, une goutte
de plus dans rOcéan , une feuille de plus aux arbres? votre mari ne sera-t-ilpas toujours très heureux? et qu'est-ce qu''un homme, ma chère amie, et tout ce qui peut lui arriver, pom" nous? croyez-vous qu''ils nous soient aussi attachés qu''ils le disent ? J'ai , toute jeune que je suis et tout évaporée que je parais, déjà reçu des confidences ; il est vrai que j'aime la dissipation, mais je n'ai jamais trahi un secret et une amie , et je vous jure que toutes ces pauvres femmes ont été bien dupes; je vous le répète , les hommes sont faits pour nous ; ils sont encore bien heureux qu'il ne nous prenne pas des envies de devenir raisonnables. Nul n'est malheureux d'être quitté ; nous ne sommes plus dans un siècle où l'on meurt d'amour.
a Chère duchesse , considérez un peu ce que c'est que le sentiment que l'on nomme amow\ voyez-le sansle prisme qui vous abuse:
est-ce un senlittient qui puisse tlurer jusque dans le dernier âge? non : alors il peut s''ëteindre avec votre beauté , avec celle d'Abel , ou par d''autres circonstances que je ne cherche paSj dont je souhaite l'ëloignement, mais qui peuvent arriver, et vous ne pouvez pas assurer qu''il vivra jusqu''à demain : vous me direz que votre amour pour Abel est au-dessus de tout enivrement des sens; mais croyez- vous que la belle âme qui vous attire n*'ait pas sa coquetterie comme le corps, et ne pensez-vous pas que le mariage n'ait à vous découvrir bien des imperfections en elle? Passez-moi Timpiété qu'il y a à raconter Thistoire du peintre du roi de Suède : il vous arrivera ce qui lui arriva.
<c A la table de Tambassadeur de France ,
un abbé exaltait la grandeur de Dieu et les
^joies que Ton aurait à le contempler face a
face dans le paradis : — Il est beau , votre
Dieu, dit le peintre, mais il ne peut pas Tètre
plus qiie r Apollon du Belvédère , et je m'^en suis lassé...
« Vous me demanderez, ma chère, ce qu**!! en adviendra : eh! mon Dieu, Abel, vous répondrai je , fera comme tous les maris. Adieu ; ma couturière m'attend , et d''ailleurs je ne supporterais pas plus long-temps la fatigue d''une lettre si raisonneuse. »
La duchesse de Sommerset ne répondit pas à cette lettre.