‹ La dernière féeChapitre 4 sur 12 · ADIEUX DE CATHERINE · texte numérisé non relu

ADIEUX DE CATHERINE

La pauvre Catherine fut quelque temps en proie a un chagrin si profond qu''elle ne sortit pas de sa modeste chambre , et qu''elle feignit d'être malade , ce que Ton put bien croire d'après Faltëration de sa douce physionomie. Cependant , un matin elle se leva , voulut se

promener , et se dirigea lentement vers la colline ; car un dernier sourire de Pespérance Pavait soutenue. — La duchesse est bien belle , mais , s'ëtait-elle dit , elle a trompé Abel , et je vais voir ce qu''Abel en pensera.

Elle monta languissamment le chemin tortueux de la chaumière, elle arriva près d''Abel, et une douce rougeur se mêla à la pâleur de son visage. Abel était sur la pierre, faisant des projets pour Ta venir , car il ne pouvait douter de son bonheur, et il ne pensait qu'a rendre la fée la plus heureuse des fées.

— Je tâcherai, se disait-il , d''aller avec elle loin, bien loin des génies et des hommes : nous serons dans un palais brillant , entouré de jardins délicieux ; là , ignorés et contens , Je serai pour elle Fesclave le plus dévoué, le plus attentif. De même qu'elle me versait Pambroisie dans son divin séjour il y a quelque temps, de même , moi , j'épierai sa pensée , ses désirs.

Exccuter ses ordres sera mon délice ; un regard , ma plus grande joie ; enfin elle sera une espèce de divinité visible que ^''adorerai sans cesse en me confondant sans cesse avec elle : nos pensées , nos vœux seront les mêmes, et ma vie sera tout amour.

Ici Catherine parut.

— Oh ! Catherine , dit Abel, comme tu es changée ! . . . qu'as-tu donc ?. . . ,

— Abel , répliqua-t-elle en s'asseyant à côté de lui, tu es donc heureux d''aimer une fée ?

— Oh! oui. ' ■

— Cest sans doute cette qualité de fée , ce pouvoir brillant , ce prestige des fées qui te charment?

— Oui , Catherine ; je volerai avec elle sur les nuages , nos sentimens s''épureront dans la haute région du ciel. O bonheur I

— Eh bien ! continua Catherine en proie h un doute cruel , si ta fée n*'était pas une féç ,

si ce n''était qu'aune femme comme moi... si elle t''avait trompe

Abel resta muet , ses yeux exprimèrent tour tour une foule de sentimens divers, et la pauvre Catherine consultait son visage comme un criminel qui attend sa sentence consulte les yeux des jurés qui sortent de leur salle de délibération ; son cœur battait avec une force et une rapidité étonnantes . la joie d''abord , le doute ensuite , puis la joie ; mais enfin le plus grand chagrin Tagita , car Abel finit par s'écrier :

— Ah ! chère Catherine, quelle idée oses-tu me présenter?... si c''était vrai... eh bien ! je serais le plus heureux des hommes , car elle ne serait plus au-dessus de moi : je sens dans mon cœur tant d*'amour , une si grande conscience de force , qu'alors elle tiendrait son bonheur de moi. Son pouvoir me la faisait adorer, sa faiblesse me la rendrait encore plus pré-

cieuse ! . . . ah ! Catherine , puisses-tu dire vrai !

— Tu rapprendras bientôt , répondit la jeune paysanne en se levaiït , et dans peu tu recevras les adieux de ta petite Catherine : alors, dit-elle , tu me connaîtras... car dans le monde brillant où t''entraînera la duchesse de Sommerset, ta gentille fée — Catherine serait déplacée !... Que dis-je? elle nuirait à ton bonheur, car lu es trop sensible pour ne pas me plaindre : mais je tâcherai que mon souvenir ne trouble pas tesprospérités. . ; Abel, je ne puis pas me plaindre de ton choix , car la duchesse mérite qu''on Taime... elle éclipse toutes les femmes de la terre. Adieu , Abel.

— Ce que tu me dis, répondit-il , me fait frissonner... Quel accent! s'écria-t-il après un moment dé, silence.

— Chut!... dit-elle en mettant son joli doigt sur ses lèvres , je ne te demande qu''une grâce , c'est de ne pas quitter ta chaumière ,

sans avoir reçu Tadieu de Catherine... Adieu» j'entends dans le lointain un équipage... c''est elle ! c''est la duchesse ! adieu ! . . . Elle s''enfuit à travers les rochers avec la démarche d'uti être privé de raison.

En effet , ainsi qu''elle Pavait dit , une brillante calèche arriva devant la chaumière, et la duchesse de Sommerset en descendit. Abel la reçut dans ses bras et s** écria :

— Catherine vient de me dire que vous n'héliez pas une fée.

— Non , répondit-elle , car les fées n'existent pas , c'est une création imaginaire.. .

— Qu'ètes-vous donc?....

— Plus qu'une fée !... dit-elle.

— Et quoi ?... répondit Abél avec une vive curiosité.

— Je suis , dit-elle en embrassant son bienaimé , je suis une femme qui aime ! qui se consacre h votre existence , cjui tâchera de l'cm-

bellir, qui sacrifie rang , fortune , honneurs ^ préjugés , qui brûle toutes les vanités humaines comme un encens à peine digne de Tautel de Tamour... Votre âme naïve ne peut pas encore connaître la société , ses bizarreries , ses distinctions. Un jour, Abel, vous comprendrez Tespèce de sacrifice que je vous fais , vous serez même étonné qu''une femme du monde en ait été capable ; mais en voyant chaque jour combien je vous aime , vous le trouverez tout simple.... Quand je vous dirai que je suis duchesse , que j''ai plus d''un million de revenu , vous n''en saurez pas davantage ! Vous , vous n''avez rien , si ce n''est un trésor que rien n*'égale : une belle âme et un coeur aimant. Voyez, je dépouille tout sentiment de coquetterie ; elle est inutile avec Félève de la nature : je viens à vous , je vous prends la main, je la serre contre mon cœur, je dépose sur vos lèvres un baiser d*'amQur,

et je vous dis avec la naïveté que vous avez dans Pâme, et dont je n'ai •qu''un reflet : — Abel , je t''aime ! veux-tu marcher avec moi dans la vie? Je te sourirai toujours , ta vie sera un enchantement continuel , et je tâcherai d''étre toujours une fée pour toi.

Abel était aux genoux de la duchesse , sa tète se confondait avec les pieds de cette charmante femme , et des pleurs mouillèrent même le cothurne élégant qu''elle portait.

— Relevez - vous , Abel ; c''est sur mon cœur qu''il faut venir! — Elle s''assit a" côté de lui.

— Voulez-vous, dit-elle en souriant, que je vous emmène, et quitter dès ce jour cette chaumière pour venir habiter mon hôtel , le vôtre c'est-à-dire , car tout est à vous ?

— O chère fée î oui ^fée l ce nom vous restera toujours ! . . . Puis-je quitter ce lieu subitement? puis-je abandonner Caliban, Cathe-

rinc, ma sœur d'amour, sans leur dire adieu? Je vais donc aller habiter les villes avec vous ! mon père m''a dit qu''alors je devrais lever la pierre de la cheminée et que j'y trouverais un talisman.

— Eh bien , mon cher Abel , je vous laisse jusqu'à demain! mais demain, mon amour, permets que je vienne t'enlever de ces lieux et jouir toujours de ton regard , de ta présence

— Oui , oui , dit Abel au comble de la joie.

Après avoir passé ensemble une matinée délicieuse , un de ces momens oii Tàme seule s'épanche, où l'on jouit en quelque sorte d'une double existence , la duchesse quitta son époux en espérance et le laissa ivre de bonheur.

Il dit à Caliban : — Vieil ami , je te donne ma cabane et mon jardin , sois-y heureux : tous les ans je viendrai te voir, je tç donnerai

quelqu''un pour être Caliban auprès de toi comme tu le fus pour moi. Conserve bien cette chaumière : mon père y respire pour moi ! son âme semble réfugiée sous ces fourneaux , son tombeau est ici près , ce lieu doit être sacré, rien ne doit le profaner.

Galiban lui dit : — Si tu dois être heureux, va-t''en , Abel ! mais ton père était sage et il voulait que tu restasses ici : crains que le monde ne vaille pas cette solitude... et, dit le vieillard, que cette femme... Il n'acheva pas^ mais il parut douter du bonheur d''Abel.

Ils levèrent ensemble la pierre de la cheminée et trouvèrent un coffre pesant : leur surprise fut extrême en l'ouvrant , car il était plein de diamans de la plus grande beauté, soit qu'ils eussent été faits par le chimiste , soit qu'il eût ainsi réalisé sa fortune.

— Ah ! s'écria Abel , si je pouvais être aussi riche qu'elle !... De vieux parchemins

étaient joints aux diamans : Ahel trouva qu'il avait un nom de plus que celui d''Abel , et que ce nom était le comte Osterwald. Gomme un homme récemment ennobli sera indigné en apprenant que cette découverte ne causa pas la moindre émotion à Abel !

Caliban se rendit au village : il entra dans la maison du maire pour annoncer a Catherine que le lendemain Abel partirait avec la duchesse de Sommerset. Catherine était au coin du feu et jouait mélancoliquement avec le collier de jais, son plus cher trésor. Son père , qu''elle n''amusait plus par ses douces chansons, dormait : elle répondit \ peine à Caliban , et lorsqu'il fut parti , elle cacha son visage entre ses mains et se mit à pleurer : pressée de questions par son père , que les sanglots de la jeune fille avaient réveillé, elle ne voulut jamais répondre. Bontemps arriva, et Catherine se

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retira précipitamment , ne voulant rendre personne témoin de sa douleur.

• Le lendemain matin, elle vint à la chaumière ; elle était mise exactement comme elle rétait lorsqu'Abel la vit pour la première fois. Elle entra dans la chaumière ; mais aussitôt qu''elle en eut franchi la porte , elle fondit en larmes. Force lui fut de se laisser tomber sur le fauteuil vermoulu, et elle regarda Abel sans pouvoir parler.

Le jeune homme s''approcha , lui prit la main sans qu^elle s''y opposât , et lui dit : — Catherine , je vais quitter ces lieux , mais toi tu y resteras, alors sois sûre que j''y reviendrai souvent , à moins que tu ne préfères venir avec moi...

— Aller avec toi! Abe'l ! A.he\ \... /e t'accompagnerai de Tâme , je te suivrai partout de mes pensées ! Apprends, (il eût peutêtre mieux valu me taire , mais cet effort est

au - dessus de mes forces ) apprends donc que je t''aimc d*'amour , que je n''aimerai que toi , que ta tendresse fraternelle n''est rien que dis-je? elle est toute ma consolation. Mais ce n''était pas encore assez ; aussi depuis long-temps je sèche de désespoir, je te perds pour toujours , mais jamais je ne pourrai t''oublier ! Abel, que je suis malheureuse! la raison me disait que cela ne pouvait être autrement , mais mon cœur espérait toujours.LessanglotsFempéchèrentd'achever.

— Ahi Catherine , s''écria Abel , que tu me brises le coeur! . . . que je voudrais te voir heu-, reuse ! Que faut-il faire pour cela ? On dit que dans le monde , les richesses sont quelque chose pour le bonheur... Tiens , Catherine , tiens ! ... et saisissant une poignée de gros diamans, il la versa sur Catherine.

— Abel 1 s''écria-t-elle en pleurant , est-cC digne de toi? rien peut-il consoler un coeur

privé de ce qu''il aime ! . . . Et par un mouvement de mépris et d'indignation rapide comme la pensée , elle se leva , jeta par terre les diamans , et regardant Abel avec une tendresse ineffable et une profonde tristesse , elle lui dit : — Donne-moi , au moins, un baiser! embrasse-moi pour me dire adieu ; pour une caresse de toi , je donnerais tout le bonheur que peuvent renfermer la terre et les cieux ! . . .

Abel la saisit par sa taille délicate , et déposa, sur les lèvres brûlantes de la jeune fille, un tendre baiser de frère... Catherine pâlit et s''évanouit en disant : — Je puis mourir! ah!. .

Catherine , pâle et presque inanimée , était dans les bras d''Abel quand la duchesse entra.

— Madame, dit Catherine en reprenant ses sens, puissiez- vous ignorera jamais ce que me coûtera votre bonheur!... mais rendez-le toujours heureux et je serai contente!... Elle se retourna vers Abel , le contempla quelques

instans , et emportant Timage de son bienaimé dans son cœur , elle disparut.

Abel resté seul avec la fée , Tinstruisit de tout ce <jue son père avait fait pour lui , et la duchesse fut au comble de la joie en apprenant qu'Abel était comte et riche à millions; cette joie était bien naturelle : désormais ce mariage réunissait toutes les convenances et n'offrait plus de prise a la médisance Catherine aurait-elle eu ce mouvement de joie?.. Oh non , elle aimait trop bien , et eùt-elle été princesse , elle aurait tout quitté pour suivre son amant , dans Texil et dans la misère.

La pauvre Catherine rentra chez son père. La, Jacques Bontemps et Grandvani la pressèrent de consentir au mariage projeté pour elle, et la jeune fille, regardant dMn air morne le cuirassier, fit un mouvement de tête en signe d''adhésion. Ce consentement, qui devait com bler de ioie tous les intéressés , n''inspira

qu'une sinistre inquiétude par la manière dont il fut donné.

On se regarda en se demandant des yeux : — QuVt-elle donc?... La joie disparut de la maison. Bientôt aussi les couleurs de Catherine s'effacèrent, elle devint distraite, elle erra plutôt qvi''elle né marcha. Souvent elle regardait et ne voyait pas.

Cependant, a Paris , Faventure de la duchessç de Sommerset était dans toutes les bouches. Son mariage résolu , les deux fiancés n'attendirent pas long -temps : il en fut de même au village.

En effet , on avait coutume , dans le village de Catherine comme dans certaines autres parties de la France , de faire , pour ce qu'on nomme les accords, une fête semblable a celle des noces , et les fiançailles se célèbrent à l'église avec la même solennité que le mariage..

Cette fête préparatoire eut lieu au village en même temps que la fête véritable du mariage de la duchesse se célébrait a Paris.

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