LE TAIET DE CHAMBRE
La mort de Catherine fit une profonde impression sur Pâme d'Abel , et ce fut alors que les moindres actions , les paroles , les gestes même de la pau-yre fille revinrent dans la mémoire du jeune comte comme autant de traits de lumière qui lui peignirent un amoiir su-
LXFÉE. II. ^ 15
blime. Jenny avait trop d''esprit et de finesse pour ne pas s*'apercevoir de Teffet que ce lugubre tableau produisit sur son mari , et avec un art infini , elle sut le plonger dans le tourbillon des plaisirs du monde.
Néanmoins, lorsqu'^Abel e'tait dans un bal, que tous les regards tombaient sur lui et sur sa charmante femme , qui déployait pour lui plaire toute la féerie d'un esprit délicat et d'une âme pleine d'amour, un observateur aurait remarqué sur sa physionomie les traces du regret et de la douleur.
Un jour il assistait à la représentation d'une pièce triste oii une jeune fille mourait d'amour sans avoir obtenu un seul regard de celui qu'elle adorait. La pièce finie , il s'écria doucement , les larmes aux yeux : — Pauvre Catherine ! ... La comtesse et madame de Stainville se regardèrent en silence, la comtesse pâlit , et Abel s'apercevant alors de la douleur
qu''il avait causée a sa femme , lui prit la main et la serra avec expression.
— Oh ! que je suis heureuse de n''aimer que moi ! . . . dit en riant la marquise de Stainville.
Ce soir la Abel eut encore une aventure qui lui fit ressentir une peine peut-être encore plus cuisante : il rentra chez lui avec sa femme et la marquise, c''e'tait un de leurs jours de réception : le jeune comte se trouva au milieu d''un cercle d*'hommes instruits qui discutaient sur un sujet intéressant : un point délicat a décider fit que par politesse tout le monde se tourna vers le maître de la maison, à la décision duquel on semblait s'en rapporter. Abel resta muet, n'ayant aucune connaissance sur la matière en discussion. La jeune comtesse , témoin de ce fâcheux événement , ressentit une douleur profonde , et la rougeur d'Abel, qui ne savait rien dissi-
muler, lui perça le cœur d'un trait poignant. Mais il n'en parut rien , la comtesse prit le parti de plaisanter agréablement son mari sur son ignorance et de lui donner occasion de faire briller les grâces naturelles de son esprit. Mais plus les saillies d'Abel furent heureuses , plus elles firent ressortir cette même ignorance qu'elles ne purent dissimuler; et comme il est une classe de gens qui , désolés de la supériorité que donnent les titres et la richesse, ne cherchent qu'a s'en venger lorsqu'ils en trouvent l'occasion, on sut bientôt dans -toute la haute société que le comte Osterwald n'avait point reçu-d'éducation.
La comtesse alors vit moins de monde et s'empressa de faire lire à Abel tous les élémens des sciences ; elle les lui expliquait ellemême , et aussitôt qu'elle apprenait que tel ou tel maître montrait telle ou telle science en vingt-quatre ou trente leçons, elle confiait
Abel k ces charlatans d''inslruction , qui touchaient le prix des cachets et laissaient le jeune comte avec une foule de préceptes dont Tabondance ne lui servait à rien, faute de temps et des explications nécessaires.
Ces dégoûts dont le vase amer des sciences couvre le miel qui ne se trouve qu''au fond de la dive bouteille , comme le dit Rabelais , la tension perpétuelle de Pesprit, le désespoir qui s''empare de l'âme à Taspect de tout ce qu''il faut acquérir, jetèrent Abel dans une mélancolie que sa femme , avec tout son prestige , avait peine a dissiper par fois.
Le jeune comte était , comme on a pu le voir, un de ces caractères bouillans, exaltés , qui se précipitent à corps perdu dans un sentiment , comme dans un gros d''ennemis s''ils étaient a Tarmée , de manière que , malgré les charmantes manières de sa jolie fée, il se trouva
au bout de trois mois de mariage comme un autre au bout de trois ans.
Déjà il était privé de cette ivresse qui fait oublier le monde entier : sa plus grande félicité ne consistait plus que dans cette satisfaction d''amour-propre que Ton ressent en se voyant envié. Lorsqu'il se trouvait dans une assemblée, il jouissait de contempler la comtesse , sur laquelle tous les hommes jetaient des regards d'admiration; il sentait un plaisir nouveau sans s'apercevoir que cette sensation était le signe évident d'une passion moindre. Enfin il n'avait plus cette ardeur première, cette chaleur de sentiment qui semblent produire un nuage au milieu duquel l'on est séparé du monde entier.
De plus, au comble de la richesse , au faite des honneurs, n'ayant jamais été malheureux, ne vivant que parmi toutes lés jouissances du luxe et les recherches de la civilisation , il eut
bientôt parcouru le cercle des créations humaines ; il éprouva bien du plaisir a le recommencer, mais il en fut bientôt rassasié, et Ton sait qu''il n''y a que les gens riches , au faîte du pouvoir, qui se coupent la gorge par ennui : le malheureux qui lutte sans cesse a un espoir, l'opulence qiii possède tout n'en a plus,
La jeune comtesse adorait Abel , et , chose étonnante, le profond amour qu'elle avait pour son mari , nuisait en quelque sorte à leur bonheur, et c'est ce que la vive et spirituelle marquise de Stainville avait peine à lui faire comprendre.
— Chère amie , lui disait-elle , je commence à craindre que ma prédiction ne se réalise , vous réglez mal vos rapports avec votre mari : hé! ma chèi^e, avez- vous jamais vu de grandes passions durer long-temps? une femme qui aime avec ardeur a bientôt rassasié son
époux ; elle s''imagine qu'acné n'a qu.''k dire comme vous : — Me voila avec mon âme aimante , qui , comme une glace fidèle , ne ré fle'chit qu''une seule image ; vous serez toujours le dieu de ce cœur qui vous adore , etc. , etc. Tout cela est trop simple : un homnte alors est dans la position d''un grand seigneur qui se voit tous les jours assailli par les solliciteurs; il leur dit : — Mettez-la votre pétition , je verrai... Supposez, au contraire, chèrrî comtesse , une femme , comme moi par exemple , quj aimerait Abel tout autant que vous , mais en conservant sa tête ; j'aurais Tair d''étre étourdie, volage, je lui dorineraisa chaque instant des craintes, je le rendrais jaloux, je ne le laisserais pas une minute tranquille : aujourd''hui je serais détestable , demain encore plus détestable, le surlendemain un regard aurait un prix, une grâce nouvelle : enfin je transporterais tout le charme qui environne une ma*-
tresse dans la sotte position du mariage. 11 faut pour faire durer l'amour beaucoup plus d''esprit que pour aimer, quoiqu''il en faille prodigieusement : il faut déployer ehaque jour des trésors inconnus ; voilà pourquoi les femmes d'une beauté parfaite, comme vous, n'ont jamais produit de passions durables , et que des beautés d'un ordre inférieur, des laides même , mais d'une physionomie spirituelle et pleine de grâces, ont rendu les hommes constans. En effet , les femmes qui sont belles croient qu'il leur suffit de se montrer pour plaire : aussi une femme qui pourrait réunir a une beauté parfaite les secrets qui font aimer les laides, subjuguerait le monde entier comme Cléopâtre , Ninon , etc. , mais la nature n'est pas injuste, elle égalise tout, chacun a son lot , et de telles femmes ne sont que des hasards.
— On voit bien, lui répondit la comtesse,
que vous n'aimez pas ! . . . Tamour ignore ces calculs.
— Alors , je ne vous prédis que des malheurs , répliqua la marquise ; mais brisons ladessus, je n'aime pas à affliger mes amis ; je ne suis envieuse du bonheur de personne , et je reste entre un miroir et un chapeau dans mon heureuse indifl'érence ...
Quelques jours après cette conversation, il arriva une aventure qui jeta quelque frpic'^ entre Abel et la comtesse. Le comte venait d'être quitté par un de ses valets de chambre , et un jeune homme s'offrit pour le remplacer.
Le comte et la comtesse déjeunaient ensemble, et, riant comme deux jeunes fous, se passaient ^une tasse de café en buvant l'un après l'autre, et se défendant mutuellement de boire en dernier ; Abel, dans ce doux jeu ac-
compagne de mille folàterics voluptueuses, semblait avoir retrouve toute la ferveur d'amour qu'il témoigna le jour qu'il fut introduit pour la première fois dans le palais de la fée des Perles. La jeune comtesse le fit observer en riant. Abel, comme trouble' par un fâcheux souvenir, dit mélancoliquement : — Catherine vivait alors! En ce moment , l'intendant demanda à présenter le jeune homme qui s'offrait pour remplacer le domestique sorti : les deux époux consentirent par un signe de tète.
"On vit entrer alors im jeune homme dont l'aspect fit tressaillir et frissonner Abel, car il avait tellement la taille de Catherine et son maintien, que la ressemblance était frappante. Aux premiers mots que l'inconnu prononça , Abel reconnut l'organe chéri de sa sœur chérie ; mais en examinant le jeune postidant , il fondit en larmes, car il vit qu'il était impossi-
ble que ce fut elle. En effet, Catherine avait les cheveux blonds et Justin était brun ; Catherine parlait sans accent , et Justingrasseyait; enfin la fille de Grandvani était fraîche comme ime fleur, et Justin pâle et languissant ressemblait a un lis fané ; les sourcils de Catherine étaient peu fournis , Justin les avait épais, noirs, et des favoris qui se cachaient dans lui col de chemise très haut , détruisaient toute illusion aussitôt qu'ion examinait Justin , et cependant c"'était la même coupe de figure, la même délicatesse dans le nez et le même fini dans les formes.
L''agitation du comte n''échappa point à Foeil pénétrant de Jenny , qui vit sm -le-champ tout le mal que cette ressemblance causerait perpétuellement a son cher Abel , et aussitôt que Justin se fut respectueusement avancé vers le comte, Jenny s''écria, avec un air impérieux : — Ce jeune homme est beaucoup.
trop jeune, c''est un enfant, et M. le comte a besoin d''un homme fait au service.
— Ma chère, répondit Abel un peu brusquement, laissez-moi choisir, je vous prie, les gens que je destine à mon service, je trouve ce garçon de mon goût. -
La comtesse se tùt , et le comte parut absorbé dans une profonde rêverie en contemplant Justin. La comtesse, très émue p^rla première phrase désobligeante pour elle, qu"* Abel eût encore prononcée; et piquée de voir son autorité méconnue devant Justin et Pintendant, pritun air froid et parut ne se mêler en rien de cette affaire.
— Avez- vous déjà eu des maîtres?
— Je n'en ai eu qu''un1 répondit Justin en tremblant , et visiblement affecté. '
, — Pourquoi Tavez-vous quitté?
Ce n''est pas moi qui Pai quitté , c'est lui qui est parti.
— De quel pays ctcs-vous ?
— De Paris.
— Vous n"'avez pas de parens dans le village deV....?
— Non , monsieur.
A ce moment , la comtesse se mit h examiner Justin avec la plus grande attention , et marqua de Tétonnement en voyant le pied du j euue homme ; en effet , ce pied était si petit et si soigneusement chaussé , que si Jenny ellemême avait -eu la fantaisie de s''habiller en homme, le sien n'aurait pas'été plus mignon et plus délicat. Cette circonstance et la voix douce et tendre de ce jeune inconnu, donnèrent de rinquiétude à la comtesse ; elle fit un signe à rintendant qui sortit ainsi que Justin , et ce dernier en s'en allant ne cessa de regarder Abel.
— Mon ami , dit Jenny , en prenant la main d''Abel , et la serrant sur son cœur, tu m'aimes,
nYst-ce pas?... ch bien, si le malheur ouïe plaisir de celle qui sera pendant toute la vie ta compagne et ton amie te sont chers, ne prends pas ce jeune homme pour domestique... S'il t'intéresse , donnons-lui tout ce qu'il voudra, faisons-lui un sort ; mais je l'en supplie, ne le garde pas, j'ai un pressentiment qu'il nous fera beaucoup de mal, si ce n'est à toi, ce sera à ta Jenny.
— Mais, chère petite fée, vous êtes bien exigeante, et vous commandez avec un son de voix si enivrant qu'il est presque impossible de vous refuser; àh! Jenny!... je t'avoue qne ce jeune enfant me cause tant de plaisir a voir que ce sera un sacrifice que de le refuser.
— Veux-tu que je t'en évite la peine?
— Non, dit Abel, je veux encore le revoir....
— Eh bien, je te laisse , et je me confie tellement à ton amour , que j'espère ne pas
avoir supplié en vain mon seigneur et maître.
Elle sortit en souriant avec grâce, -en le regardant avec tant d'amour, qu''Abel résolut de lui obéir.
Justin rentra, et sa ressemblance avec Catherine frappa tellement Abel que, ne doutant plus que ce fût elle, mais résolu de n'en rien laisser voir , il lui sourit , et le jeune homme détourna la tête pour ne pas voir le comte : il Tavait cependant regardé en face , tout à riieure , lorsque la figure d'Abel n'exprimait rien de tendre, mais il semblait que Justin redoutât la bienveillance de son maître.
— Jeune homme, lui dit Osterwald , vous êtes beaucoup trop jcUiie et trop faible pour me servir : comment feriez-vous pour m'attendre pendant la nuit , monter derrière ma voiture, tel temps qu'il fasse , et cependant vous lever matin , pour faire tout ce qu'exige mon service particulier?
A ces mois, des larmes roulèrent dans les yeux de Justin; il s'avança timidement vers le le comte , e t se j étant a ses genoux il lu i dit tendrement et avecForgane enchanteur de Catherine: — Monsieur le comte, vous avez une réputation de bonté qui m'a attiré à vous, oh ! ne la démentez pas en me refusant pour serviteur; donnez-moi l'emploi que vous voudrez, le plus désagréable , le plus difficile , pourvu que je sois dans votre maison; ne craignez pas que je manque de force, je vous assure que pour votre service j'en aurai plus que tous vos autres serviteurs ensemble... A ces mots, les larmes gagnèrent si fort Justin , qu'il ne put achever.
Abel était tellement ému que les pleurs de l'inconnu firent couler les siens. — Jeune homme, dit-il, quelle circonstance a donc pu vous attachera moi avec tant de force, et par quel hasard?...
— Ah ! monsieur le comte, ne m''interrogez pas ; mais si vous avez pitié d''un malheureux et que vous ne vouliez pas sa mort, de grâce, laissez-moi ici et agréez mes services!
Abel ne put y résister, ils'écria : — Puisque tu m'*offres tant de ressemblance avec une femme que j''ai tendrement aimée, homme ou femme, Justin ou Catherine, reste, tu es a mon service. Justin s''approcha, baisa avec effusion la main d''Abel et sortit.
Cette aventure fit une peine extrême a la comtesse, qui manifesta Taversion la plus complète pour Justin.
Ce dernier se concilia en peu de temps Famitié- de tous ses camarades ; il leur évitait tout ce qu'ils avaient a faire quand il s"'agissait dû service d''Abel . Prononçait-on le nom du comte, Justin rougissait; s''entendait-il sonner par lui , il tremblait ; a table, il ne pouvait pas lui donner une assiette ou ce qu'il demandait
sans faire paraître l''émotion la plus vive. Souvent , quand son service était achevé , on le voyait tomber dans une profonde rêverie, et quelquefois des larmes roulaient dans ses yeux. Bientôt on remarqua dans sa conduite les plus grandes singularités : il ne refusait pas de se mettre à table avec les autres domestiques , mais il n'y mangeait pas , et on ne Taperçut jamais faire ses repas ; on entra dans sa chambre par surprise, et Ton ne vit aucune trace d''habitation. Il causait rarement avec ses camarades, et n'avait avec eux que les rapports que le service mettait entre eux ; on découvrit par sa conduite qu'il était fier, et cependant il portait la livrée du comte avec une espèce d'orgueil.
Le comte ne paraissait point surpris de la conduite de Justin : il en recevait des soins mille fois plus délicats que ceux dont la comtesse l'accablait. Justin répandait sur la vie
cï''Abel une influence qui , de jour en jour, devait devenir plus forte.
Sa ressemblance incomplète avec Catherine faisait que le jeune comte ne pouvait se passer de sa présence , et il éprouvait une grande douceur a recevoir ses attentions et ses services.
Bientôt il finit par le prendre pour son confident , et quand il avait quelque peine secrète il rappelait , et le jeune homme lui donnait des consolations toujours sages et marquées au coin d''une amitié si vive que le jeune comte n''hésitait pas à le traiter comme un égal.
La comtesse marcha de peine en peine depuis le moment où Justin entra chez elle. La vue de ce jeune homme la faisait souffrir, et , malgré son étonnante douceur et Tamour qu''elle avait pour Abel, elle ne put cacher son aversion, ce qui amena des scènes souvent fâ-
eheuses : Abel ayant déclare qii''il garderait toujours Justin , ce fut un éternel sujet de discorde; et plus la comtesse aimait son mari, plus elle était exigeante et sans ménagement dans ses plaintes. Il est difficile de marquer les lignes imperceptibles par lesquelles deux époux qui s'*aiment arrivent à des momens de froideur dont la multiplicité produit pour Tun ou pour Pautre un sentiment tiède et une réserve insultante pour les premiers temps de leur amour.
Malgré leur amitié mutuelle etTexaltation qu''Abel avait jadis manifestée pour la fée des Perles , le comte et la comtesse d''Osterwald n''arrivèrent que trop tôt ace point de tendresse conjugale qui sans doute est marqué sur la carte du pajs de ^Tendre et qui porte un nom que beaucoup de ménages connaissent. Cependant on doit rendre justice a Jenny en disant qu''elle aimait toujours Abel avec h
même ardeur que lorsqu''elle venait le yisiter dans la chaumière du chimiste ; mais les circonstances lui donnèrent d'abord Papparence d'un changement dans sa conduite, ainsi que le chapitre suivant le fera voir»
VN RIVAI,.
La comtesse donnait très souvent des concerts où les meilleurs artistes se faisaient une gloire de paraître. Avant son mariage avec Abel, un jeune officier italien, banni des Etats du roi de Sardaigne par une condamnation politique , avait été attiré a ces réunions par
la grande réputation de beauté de la duchesse de Sommerset.
La première fois qu'il la vit , il en tomba éperduement amoureux; mais alors il y avait une telle distance entre elle et lui qu''il se réduisit au silence et se contenta de Fadorer de loin comme une espèce de divinité que Ton n'ose approcher. Lorsque la duchesse se retira dans son château et vécut dans ime retraite absolue , il perdit Tespérance de la revoir et partit pour la Suisse , d'où il put exercer une grande influence sur ses adhérens €t fomenter de loin les troubles qui éclatèrent depuis dans le Piémont. Au retour de madame d'Osterwald , sa célébrité s'était tellement accrue qu'il crut pouvoir désormais réussir auprès de la belle duchesse lorsqu'il reparaîtrait entouré de tant de gloire.
La duchesse s'était très bien aperçu de la profonde passion qu'elle avait allumée dans
le cœur du jeune officier, et elle en avait souvent plaisanté avec la marquise de SlainviUe.
Quelques mois après Funion de la duchesse avec le comte d*'Osterwald , on annonça la prochaine arrivée du célèbre comte Tambroni à Paris. Cette nouvelle se répandit rapidement, et mainte belle dame en parlait avec un feu qui faisait pressentir que Theureux exilé nV vait qu''a paraître pour exploiter son infortune. Paris n''est-il pas la patrie de tous les gens qui n'en ont point ? Tambroni était assez bien de taille , et avait pour lui cette physionomie spirituelle , vive et animée qui distingue les hommes à talens; sa tête était forte, embellie d''une chevelure du Midi, de ces forêts de cheveux noirs bouclés et ondoyans; enfin, sa conversation se ressentait de son caractère , elle était brillante , animée, étincelante d''esprit.
La première maison oii il voulut être reçu,
en dépit d''une foule d*'aiitres, fut celle de madame de Stainville , et il déclara à la vive et spirituelle marquise qu''il ne revenait que pour la duchesse de Sommerset. Madame de Stainville lui apprit que son amie avait fait un mariage d*'inclination. Tambroni voulut d'abord s**en retourner sans la revoir, car il Taimait avec une telle ardeur* qu'yen la sachant heureuse" il éprouvait une espèce de satisf action crueUe. La marquise le retint, et lorsqu''elle apprit à .Tenny que Pillustre proscrit avait abandonné les intérêts de sa gloire pour Tamour dMle, la comtesse éprouva un mouvement de vanité et de contentement qui n"'échappa point à Toeil observateur de la fnarquise.
Madame d'Osterwald annonça un grand concert, et fit, par son amie, prier Tambroni d'y venir. La fêle fut superbe , aucun des invités ne manqua , et Jenny éprouva une des
plus grandes révolutions que puisse subir le cœur d''une femme aimante. En effet , Tambroni réunissait sur lui tous les regards : rangs, fortune , honneurs ; beauté , tout disparaissait devant Tintérét de curiosité cp''il exploitait avec adresse et que ses talens variés changeaient facilement en admiration. Jenny, a Taspect de Tambroni , ne pouvait douter qu''elle ne régnât sur son âme comme il régnait lui-même a Turin ; elle regardait tour a tour Abel et Tambroni : son mari faisait tressaillir tout son être , elle Paimait , et cependant le triomphe de cet homme qui Padorait éveillait en elle de si vives sensations d''amour-propre etdWgueil qu''elle se sentait enivrée.
— Il faut avouer, ma chère, lui disait son amie , qu''un homme tel que Tambroni est tout autre que ton Abel! Dieu! si j*'étais libre, rien ne m'empêcherait d'être Pesclave d\m homme comme celui-là. C'est alors que je
comprendrais ta doctrine d''amour ; mais aimer cet homme , c*'est être la compagne du soleil.
-^ Oui , répondit Jenny ; mais vois aussi avec quelle naïveté , avec quelle franchise le comte lui rend justice, avec quel feu il le loue, et comme il s''attache a son char avec bonne grâce ! il semble déployer toute son âme de tendresse et de bonté sur son rival.
— Eh! quel est le jeune homme de vingtdeux ans, répliqua la marquise , qui ne s'enthousiasmerait de Tambroni ? quel est Pécolier sortant du collège qui n''est pas comme Abel, joli comme une femme , la figure fraîche , les yeux brillans , et Fàme susceptible de toutes les impressions tendres , ouverte a tous les amours ? et comment oses-tu comparer Téclat du soleil à celui d'une fleur des champs?... En prononçant ces derniers mots , un fin sou
Tire leur donna un air d'épigrammc' pour Abel.
A cet instant , Tambroni se mit au piano et chanta une romance qui fit la plus grande impression sur rassemblée. C'était un sujet de Schiller dont voici la ballade en peu de mots :
« Un jeune chevalier aimait une demoi- (( selle , et lui dit : — Voulez-vous m''aimer ? « la terre set-a pour moi le ciel!... La demoi- « selle lui donna de Tespoir; il part pour la « Terre-Sainte , et pendant qu'il combat elle c( prend le voile. Il revient et la respecte ; il la « chante , et les échos du monastère redirent « ses chansons de mélancolie : un jour il ex- « pira, les yeux tournés vers la cellule de celle <c qu''il adorait : voila tout ce que Ton sut de « son amour... »
En entendant cette romance , il était impossible à Tétre le plus impassible de n'être
pas attendri . Tambroni , en chantant, ne cessa pas de regarder les deux amies, et, en finissant, le feu qui sortait de ses yeux brilla a travers quelques larmes (Jui roulèrent le long de ses joues.
— Ah ! s''il m'^aimait , dit la marquise a son niari , je te conseillerais de m*'enfermer dans une tour d'airain et de mettre des lits de mousse tout autour pour m''empêcher de me casser les jambes en sautant par les fenêtres ! . . .
Abel était a côté de sa femme ; il compara cette fête à son mariage , et une ide'e triste Tassaillit en voyant que Tambroni le remplaçait...
Le jeune comte fut tendre auprès de Jenny; mais elle fut pensive, ne fit aucune attention a lui et n'eut des yeux que pour le célèbre Italien. Alors Abel tourna sa vue sm' rassemblée comme pour invoquer machinalement
quelque protecteur, et à la porte il aperçut Justin plus beau que jamais. Le pauvre jeune homme ne voyait que son maître , il se tenait respectueusement debout, et s''appuyant la tête sur la muraille, il suivait le comte des yeux , comme un pauvre chien qui , couché sur la terre, lève la tête au moindre bruit que fait son maître et semble ne faire qu''un avec lui. Le comte sortitet rappela.
— Eh bien ! Justin, voici un homme qui a bien du talent; il a dii te causer bien du plaisir?
— Non, monseigneur; j'ai vu avec bien plus de joie que vous étiez le plus beau de cette assemblée .
Abel tressaillit. — Pauvre Catherine! se
disait-il ; c''est^insi qu''eUe aurait parlé Il
regarda Justin en souriant ; alors Justin s'éloigna, car il pâlissait quand son maître hii souriait.
AJbel le suivit et lui dit : — Justin , sortons ; je suis fatigué de cette soirée.
La comtesse ne s''aperçut pas de Pabsence de son mari.
— Vous êtes triste, lui dit Justin quand il fut rentré dans son appartement; voulez- vous que je vous amuse par quelque récit ainsi que je le fais quelquefois? j'ai remarqué que cela vous plaisait.
— Voyons, répondit le comte avec indiflEerence.
— Monseigneur, dit-il , c'est l'histoire d'une jeune fille amoureuse.
— Vit-elle encore? demanda-t-il avec vivacité.
— Elle n'est plus, répondit Justin; elle a disparu de la terre sans obtenir une seule larme, et tout son bonheur consiste à voltiger autour de celui qu'elle adora ; elle plane sur sa tête ; ce fut une vierge tendre qui , un matin de
printemps, sourit à un chef-d''œuvre de la nature, le porte dans son cœur et n'aime que lui. Il fut indifférent, ne s''aperçut pas de cet amour profond, et brisa ce coeur aimant par des coups répétés qui Fentrainèrent vers la tombe. Jusqu''à son dernier moment elle Fa salué et béni. Personne qu''elle-méme n*'a connu Tamour qu''elle avait dans le cœur ; un jour elle osa dire k celui qu''elle adorait : — Je t'^aime !
— Eh bien ? s''écria vivement le jeune comte.
— Eh bien, monseigneur, il lui a dit froidement : — Tâche d''ètre heureuse sans moi... Alors elle fut heureuse sans lui.
— Comment? demanda le comte.
— Monseigneur, elle le voit sans cesse du haut du ciel , elle tâche de jeter à pleines mains les fleurs sur la route qu'ail parcourt , elle arrache les épines des roses...
LAFÉE. H. 47
— Justin ! sVcria \bel , j''aime mieux ton histoire que la brillante musique de mes soirées mais ton histoire est faite à plaisir !
— Non , monseigneur; si vous voulez que je continue, vous verrez...
— Non , cesse ; elle m''ëmeut trop fortement...
Justin se tut avec celte soumission qui plaît tant; il regarda son maître avec complaisance et intérêt , car en ce moment la figure d''Abel exprimait le chagrin.
— Si c''était vous qu''elle eût aimé ? dit Justin en tremblant , j''imagine qu''elle n''aurait
pas été si malheui'euse répondez, mon-
seif^neur...
— Oui , répondit Abel , et je désire que mon hommage franchisse la sphère terrestre et la console aux cieux ...
En prononçant cette phrase , Abel pensait accjuittcr sa detle avec Catherine.
— Eh bien , monseigneur, si votre àme envoie un gage d'amour aux cieux , n''en donneriez-vous pas un sur la terre ? Me voici h. vos genoux , déposez sur mon front un baiser d'amour, et Tesprit de rinfortunëe tressaillera de joie, je la connais, et ma prière du soir lui dira de porter ce baiser vers le trône du Dieu des repentirs.
— Justin, êtes-vous fou?...
Et cependant Abel ne put se défendre d'embrasser cet aimable jeune homme. Justin chancela lorsque les lèvres d'Abel effleurèrent son front, et il parut sur le point de s'évanouir.
En ce moment Tambroni se retirait du salon de la comtesse sans avoir adressé à Jenny un seul mot; il s'était contenté de la contempler k la dérobée ; la jeune comtesse
fut Gu quelque sorte piquée de cette espèce de dédain, et, s''il eut été possible de lire dans Tàme de Jenny, on aurait peut-être trouvé cjuelque commencement d''amour dans ce dépit.
Elle revint trouver Abel , et le voyant très ému avec Justin , elle parut mécontente de la coïncidence de sentimens qui apparaissait sur leurs figm-es. Le comte s''aperçut que les temps étaient bien changés à Tespèce d"'aigreur et de sécheresse qui régna dans les manières et dans la conversation de Jenny.
De jour en jour le jeune Abel se déplut dans le tourbillon du monde , et parfois il repretta le bonheur de sa jeunesse : le souvenir des préceptes de son père et Texemple qu''il lui avait légué en finissant ses jours loin du monde et a côté d''une jeune paysanne ignorante fructifiaient dans soii àme et il les commentaient souvent.
— Catherine , se disait-il , aurait passé sa vie avec moi dans cette chaumière, elle aurait toujours été la même , nous aurions été heureux loin des villes, mais elle est morte, et
morte pour moi! QLi''a-t-on besoin de science pour être heureux ? je pâlis sur les livres , tandis que Brunck, Fhelléniste, a brûlé tous les siens en ordonnant qu^on ne lui en parlât jamais...
Alors, un matin que ces idées avaient germé dans son âme et produit une longue 'méditation a la suite de laquelle il avait été amené a conclure que Fexistence telle que son père la conçut était la seule où Thomme fût heureux, il s''avisa, à la fin du déjeuner, de proposer à la comtesse de venir vivre dans la chaumière bâtie par son père et d''abandonner le monde et ses pompes.
La jeune comtesse aurait certes été capable de ce sacrifice dans les premiers temps de sa
passion pour Abel , mais en ce moment la société avait pour elle un attrait invincible; tout ce qui lui rendit Abel séduisant avait disparu, et Tamour de Tambroni lui apportait au contraire une moisson de louanges délicates et un immence trésor de plaisirs purs et chastes
Cependant elle- n''avait nullement envie de trahir son mari, quelle adorait, mais elle ne voulait pas non plus lui sacrifier la volupté si charmante de se sentir idolâtrée par un homme aussi célèbre que Tambroni.
Elle ressemblait parfaitement a cette jeune fille descendue chez les morts, et qui, parcourant les bords du Léthé , dont Tonde fait tout oublier, voulait y tremper son pied délicat et non y périr; ou encore, comme Eve, qui, avant de manger la pomme, ne voulut que la sentir, la voir, Teffleurer. Cest ce qui explique le refus positif par lequel elle répondit h la proposition d''Abel.
Ce dernier lui reprocha leiidrcmeiiL la diniinulion de son amour : la comtesse lui répliqua que jadis il n''aurait pas hasardé de la contrarier ; mais tout en mettant beaucoup d''esprit et de tendresse , Tun et Tautre , dans cette dispute, il leur était bien facile de s''apercevoir que le premier amour avait perdu ses ailes , et cette discussion se termina par cette phrase d''Abel : — Catherine ne m^iurait jamais rien refusé. . .
Justin entrait a ce moment , et jamais il ne montra un visage plus riant et plus épanoui ; Pesprit et Fàme de Catherine semblaient être en lui et avoir entendu cette phrase , car Justin rougissait comme aurait rougi Catherine.
On sent que par la pente naturelle imprimée a Pesprit humain , pente qui a pris cours depuis la première défense faite à Fhomme , Abel trouva la vie du monde mille fois plus
insipide depuis qu''il eut en tète Pidée d'un bonheur plus parfait aux champs , loin du rire moqueur de ceux qui avaient plus d''instruction que lui sans avoir sa belle àme : bientôt il finit par être blase sur tout et tomba dans une profonde mélancolie.
Il fuyait les bals et les fêtes , les spectacles et toute la société , et souvent le comte Osterwald était au fond de son appartement tandis que sa femme présidait aux amusemens d''une brillante assemblée oùTambroni paraissait dans tout Téclat de sa gloire. Alors Abel ressemblait au roi Charles VI , que la" petite reine Odette de Champdivers consolait tandis qu'^Isabeau de Bavière dansait avec le duc d''Orléans dans le palais où souffrait son mari.
En effet , Justin , prévenant et affectueux comme une femme ^ déployait une amitié qui saisissait toutes les avenues du coeur d'Abel ;
et pendant les accès d''humeur du jeune comte, alors qu'il était morose et paraissait haïr les hommes, Justin, comme David a Saùl , venait prodiguer à Abel toute la richesse des consolations , et souvent , par ses caresses , attirait un sourire sur les lèvres de son maître.
Cependant la jeune comtesse ne négligeait rien de son côté pour tirer Abel de sa misanthropie , et une chose qui consolait le comte , c''était de trouver toujours le même amour chez sa tendre fée : cette tendresse était sa planche de salut , et il semblait à chaque instant se sauver sur le cœur de la seule femme qui lui restât dans le monde des deux qui lui avaient présenté la coupe gracieuse des premières amours : cette croyance qu''il n'y avait pas d'homme au monde qui put lui ravirson trésor et qu'il régnait en souverain dans l'âme de Jenny lui était si douce, qu'une preuve du contraire , et même l'apparence , auraient suffi
pour troubler à jamais son bonheur et sa raison peut-être.
Souvent , la comtesse , en recevant les marques de son amour, avait des momens d*'attendrissement , et jouissait de n''avoir d^autre rivale que Tombre de Catherine qui semblait errer autour dWbel.