CHAPITRE XIII
Ce qiCest la fée des Perles,
A-BEL s'habilla, et, voyant les vêtemens de son rêve, il commença à croire que les sensations multipliées qu'il avait éprouvées, pourraient bien être réelles, quoiqu'elles eussent été entourées de ce nuage vaporeux qui environne les illusions de la nuit. Il aperçut Caliban qui vint à lui ; ce bon et vieux serviteur se réjouit de revoir son maître, et bientôt l'entraînant hors de la chaumière , il lui montra la pauvre Catherine assise sur
LA DERNIÈRE FÉE. i65
la pierre: la jolie paysanne était pose'e avec grâce et la douleur la plus vive se peignait dans cette attitude.
Abel fit quelques pas, elle leva ia tête, jeta un cri, et se précipita en pleurant dans les bras du jeune homme.
— Pendant trois jours, dit-elle, je suis venue chaque matin, attendant mon jour, mon soleil... mais rien ne dissipait la nuit de mon ame. Je me disais chaque fois, en gravissant la colline: « aujourd'hui ily sera!, «je me le disais, et en descendant j'étais triste parce que tu n'étais pas arrivé.... Ah si j'avais un ennemi, et que je lui voulusse du mal, je lui souhaiterais d'attendre trois jours.... celui qu'il aimerait.
ToM. II. i4
i66 LA DERNIÈRE FÉE.
— Galheriiie 1.... ma chère Catherine!...
— Ah! cher Abel, que vous êtes beau!.... ah! laissez-moi vous regarder....
— C'est la fe'e qui a tissu ce linge fin, c'est elle qui a brodé les fleurs de cette étoffe précieuse.... la f'ée^ toujours la fée....
— Ah ! Catherine, elle m'aime..,, j'en suis certain.... J'ai vu son palais, J'empire des fées... j'en suis étourdi. » Et Abel raconta à Catherine les merveilles dont il fut témoin , et les attentions délicates de la fée : comrîicnt elle lui versait le lait pour tempérer une liqueur divine qui répandait
dans le cerveau l'activité de pensée , et animait l'amour, etc^ etc.
— Je le ferais bien comme elle, dit Catherine, d'un air boudeur^ mais Abel, je t'en conjure, rends-moi témoin d'une apparition de la fée.
— Viens ce soir , lui répondit Abel, elle doit me reprendre la lampe dont elle a prétendu que je n'avais plus besoin; car, ô Catherine, je n'ose te dire mon espoir.
— Elle t'épousera! la fée !.... dit Catherine.
— Je le crois, répondit-il ; mais j'ignore comment un homme peut devenir le mari d'une fée...
— Est-on heureux , répliqua Catherine, en se mariant avec une femme
i68 LA DERNIÈRE FÉE.
qui a plus de pouvoir que nous?... si
elle te trompait....
— Impossible!..., s'écria Abel.... , impossible !... Pour dire cela, il f\mt n'avoir pas vu son sourire.
Catherine regarda Abel, savoura cette vue tant souhaitée; et, ne pouvant retenir ses larmes, elle s'enfuit après avoir promis de revenir le soir.
Elle vint en effet à la nuit tombante : elle avait assisté au coucher de son bon vieux père, qui l'avait grondée doucement « parce que, disaitil , à l'approche de son mariage, elle courait beaucoup trop , seule et dans les champs : Jacques Bontemps s'en était plaint. »
Elle avait calmé son père à force
de caresses et de baisers ... Puis, mettant Françoise dans sa confidence, elle quitta son lit virginal , pour accourir à la chaumière revoir son bien-airaé.
Il était assis sur le fauteuil vermoulu qui fit les délices de son enfance , il avait les coudes sur la table où jadis Galiban nettoyait ses graines, et il pensait à sa fée : la lampe antique éclairait le laboratoire. Catherine faisant signe à Caliban , se glissa légèrement, en passant par la porte à demi-entr'ouverte , et s'approchant bien doucement d'Abel , elle le salua par un baiser.
— Ah! c'est loi, Catherine?..
— Oui, dit-elle, je viens voir la fée.
i-jo LA DERNIÈRE FÉE
— Où te cacherons-nous ? répon- (lit-il, en regardant de tous cotés.
L'avis de Caliban pre'valut , et il fut décide, que le grand fauteuil vermoulu serait placé entre les fourneaux et la cheminée, et que , dans le petit espace qui s'y trouverait , Catherine se tiendrait accroupie en silence, et qu'aussitôt que la fée remuerait , elle baisserait la tète , et se blottirait de son mieux.
Catherine, gentille et gaie^ folâtra avec Abel toute la soirée , et les douces manières du fds du chimiste, lui donnaient de l'espoir chaque fois qu'elle conversait et jouait avec lui.
Enfin, xVbel se jeta sur son lit, Caliban se relira, et à l'heure de mi-
LA DERNIÈRE FÉE. jji
nuit, une doucemusiquc annonça l'apparition de la fée des Perles. Elle vint dans son brillant costume, plus belle, plus mignonne, plus vive que jamais :
elle parcourut le laboratoire , toucha de ses mains tout ce qui servait à Abel, et lui parlait, et Tecoutait. Ils s'assirent sur le lit; et la, la jolie fee déployant ses grâces et le prestige de sa coquetterie , apparut à Catherine comme la reine de la nature. La paysanne cachée dans son coin, mettait son mouchoir sur sa bouche, afin que dans le silence on n'entendit pas ses soupirs et ses sanglots; car elle désespéra de jamais l'emporter sur une créature aussi étonnante que la fée des Perles.
— Hélas, se disait-elle, pourquoi le soleil a-t-il, malgré toutes mes précautions , altéré la blancheur de mes mains ? pourquoi ne suis-]e pas fée?., oh 1 oui , c'est une fée ! . . car il n'y a pas de femme sur la terre qui puisse avoir cet esprit, cette griÀce ! Grand dieu!
l'amour est logé dans ses yeux!... quel regard!....
— Abcl, disait la fée, dans peu vous saurez à quoi je me soumets pour faire votre bonheur....; vous ne me verrez plus que comme une mortelle, j'abdique l'empire pour vous....
— Quelle preuve d'amour plus belle que celle-là, puis-je donner.^ se disait Catherine; et de pleurer, de
pleurer à mouiller de ses larmes le mouchoir qu'elle tenait.
Abel, au comble de la joie, embrassait avec ardeur les mains de la fée , il la couvrait de ses baisers , elle souriait en elle-même ( ce qui brisa le cœur de Catherine ): enfin elle-même déposa sur les lèvres d'Abel un baiser d'adieu qui fit rester le fils du chimiste comme une statue de marbre , un leu divin coula dans ses veines , au lieu de sang , et il sentit son cœur défaillirai tomba sur son lit : la fée disparut alors en emportant la lampe merveilleuse.
Abel fut rappelé à la vie par la douce Catherine : elle pleurait à chaudes larmes, et son chagrin étail ToM. II. i5
174 l'A DERNIÈRE FÉE.
si violent, qu'xVbel au désespoir ne savait que faire pour apaiser la douleur de Catherine.
— Elle est trop belle!... oh oui, | tu dois l'aimer, tu ne peux faire autrement, et moi.... je n'ai plus qu'à mourir , je veux me tuer... où sont les poisons ?... Abel, tue-moi.... je sens (jue je ne puis vivre sans toi... tu m'es plus qu'un frère... ah! que vaisje devenir?
Abel passa le reste de la nuit à apaiser Catherine : il ne put calmer son désespoir qu'en l'abusant, et lui jurant qu'ilTaimaittcndrcmcnt , ([u'ils seraient toujours ensemble. Catherine répondait qu'elle savait bien qu'il la trompait en lui parlant ainsi ,
LA DERNIEHF. FÉE. 17J
mais qu elle aimait encore mieux s'entendre dire cela; et, bercée par un espoir dont elle connaissait le peu (le réalité, elle seclia ses larmes et redevint tranquille. On ne peut comparer cette scène qu'à celles dont l'entance de tous les hommes a été semée : la douleur d'un enfant qui veut l'impossible , auquel on le refuse, el que l'on finit par faire taire en lui promettant la lune dont il voit le croissant dans l'eau , quand elle sera pleine ; cette douleur naïve, enfantine et trompée par une ruse grossière , est l'image de la scène de chagrin dont Catherine rendit témoin le laboratoire enfumé. Au matin, elle commença a raisonner , elle reprit
courage, embrassa Abel , et quitta sa demeure , re'solue à n'y plus rêve- i nir.
En sortant de la chaumière, elle i était tellement troublée par son déses- l poir sombre, et par l'idée qu'il fallait épouser Jacques Bontems, qu'elle prit le chemin de la foret : elle ref^ardait à lerrCj et s'en allait séchant mainte et mainte larme ; tout à coup elle remarqua , sur le chemin , des perles (jui annonçaient que la fée avait passé par là. A force d'examiner, elle vit sur le sable la marque des roues d'une voiture, et leur peu de largeur indiquait une voiture élégante : elle s'avisa de suivre la route que l'équipage (Je la fée avait prise , et en suivant ce
LA DERNIÈRE TEK. 177
olieiiun, cliaijue pas qu'elle taisait lui glissait. dans l'âme un rayon d'espoir.
Elle marcha long-temps, et lors- (jii'elle fut au trois-quarts de la l'orët, elle se disait : (( Si la fec n'était par hasard qu'une femme comme moi , je pourrais lutter d'amour avec elle , et j'aime tant, que je l'emporterai peut-être... Ensuite , si elle n'est pas fe'e, elle aura trompé Abel en lui disant qu'elle faisait des sacrifices , et moi je n'ai jamais trompé Abel..»
Faisant ainsi mille projets^espéranl et se créant un doux avenir, elle ne s'aperçut pas de la longueur du chemin : elle traversa toute la foret , et \es marques des roues la conduisirent à un magnifique château , entouré
d'un parc célèbre par sa magiii licence et les aspects pittoresques, les eaux et les fleurs rares qui en faisaient l'ornement : elle reconnut sur-le-champ le château qu'habitait la duchesse de Sommersel , et une idée vague que la fée uo pouvait être autre chose que celte jeune veuve célèbre par son esprit , sa beauté , et plus encore par sa richesse et sa bienfaisance , vint s'ofirir à l'esprit de Catherine.
La duchesse de Sommerset recevait tout le monde avec affabilité : Catherine demanda à la voir , et l'on ne fit aucune difficulté de l'introduire.
Catherine tremblait de tous ses membres en traversant les cours, les escaliers, Icsappartemens. Enfin, arrivée
au salon principal, une jeune femme de chamljrc qu'elle reconnut pour êlre le i^^enie de la lampe, lui ouvrit la porte du boudoir dont Abel lui avait fait la description j elle jeta les yeux sur la duchesse, reconnut la fée et s'évanouit.
Sur-le-cliamp la duchesse lui prodigua elle-même les secours d'usage, et quand la jolie paysanne fut revenue, elle lui fit plusieurs questions avec un accent de bonté qui allait droit au cœur.
— Ah, madame, s'écria Catherine avec la voix du désespoir, vos richesses , votre pouvoir , rien , rien au monde , non rien ne peut me soulager !...
i8o LA DERNIÈRE FÉE.
— Mais qu'avez-vous?... mon enfant !
— Ah! madame, je vous ai vue! cela me suffit : sur le reste je dois garder le plus profond silence.... On dit, continua Catherine, on dit que vous êtes bonne, bienfaisante : eh! bien, ce que je vous dirais , empoisonnerait votre bonheur dans sa source... Allez, adieu , madame, soyez heureuse !...
cependant ce fut moi qui le vis la première !..il m'appartenait!.. Oh! ditelle, en mettant la main sur sa bouche, gardons , gardons mon secret , et mourons avec lui.... *
La duchesse e tonnée contemplait avec attendrissement la jeune paysanne, et la plaignait de'jà, tout en
LA DERNIÈRE FÉE. i8i
ignorant la cause des pleurs qu'elle versait. Enfin, la seule grâce que demanda Catherine, ce fut que madame la duchesse la fit reconduire en voiture jusqu'au village de V....
La duchesse ordonna de satisfaire le désir de Catherine, et en même temps elle donna des ordres secrets à ses gens, pour que l'on s'informât de l'aventure qui pouvait conduire cette jeune fille au château.
Si l'on est curieux de connaître par quel e'vénement la duchesse de Sommerset se trouvait être la fée des Perles, on peut jeter les yeux sur deux lettres que nous allons extraire de sa correspondance avec une de ses amies.
i82 LA DERNIÈRE FÉE.
Ces lettres hâteront la conclusion de cette aventure.
La duchesse habitait Joigny depuis un an , elle s'y ennuyait, et elle avait fait déjà des voyages à Paris : ce fut pendant un de ces voyages, qu'elle se ha d'amitié' avec la personne à laquelle la lettre est adressée.
Lettre de la Duchesse de Sommerset à madame la marquise de Stain- Ville. I
Du château de Joigny» le.
« Vous vous plaignez , ma chère , de ma retraite , de mon silence , de mon apathie, et jamais femme n'a été plus occupée que moi. Comme je vous
LA DERNIÈRE FÉE. i85
ai confié toute ma vie, je ne vois pns pourquoi je ne vous dirais pas, sous la foi du secret, que l'on garde au moins pendant vingt-quatre heures à Paris, l'aventure qui me retient au fond des bois, à douze lieues de la capitale.
» La folie de toute ma vie , mon rêve est d'être aimée pour moi. Il fut un temps où, naguère, je crus être parvenue à mon but , et le duc de Sommerset m'a détrompée bien cruellement , en me montrant que l'ambition, l'amour-propre, la vanité blessés , ne pardonnent même pas à l'amour. Vous autres Françaises, qui aimez pour un mot spirituel, pour une belle jambe, enfin qui aimez avec
votre tête plus souvent qu'avec l'ame, vous ne comprendrez jamais ( il est des exceptions, je pense) j alors, la majorité des femmes ne comprendra jamais le supplice d'un cœur pour lequel la vanité';, les petits triomphes de l'amour-propre, le bal, la société ne sont rien, et qui n'aspire qu'à cette adoration profonde^ cet abaissement perpétuel^ qui composent un sentiment vrai.
» A la mort de lord Sommerset et même avant, j'ai senti le vide dans mon ame, et je n'ai plus vécu : en effet, ma vie était sans charme. Quelle est la vie d'une femme ? c'est un éternel besoin d'amour , c'est d'être sans cesse occupée au bonheur d'un être
LA DERNIÈRE FÉE. i85
qui n'est pas elle ; elle a une masse de sentiment qu'il nous faut à chaque instant jeter sur une créature quelconque, et cette masse comprend le respect, la joie, la grandeur, la pureté, l'exaltation, toute la nature enfin. Dans les églises , aux jours de létes, U y a des enfans qui portent des corbedles pleines de roses, et qui ne sont occupés qu'à parsemer de fleurs les lieux par où le Seigneur doit passer; voilà l'image de la vie d'une femme.
Nous avons beau faire les fières et paraître reines, que celle qui aime sincèrement rentre dans le fond de son cœur, elle trouvera pour son Seigneur une obéissance, une crainte, une servance réelles ! Pour aimer , il faut
i86 LA DERNIÈRE FÉE.
croire à la perfection , et la trouver tlans l'être qu'on adore : il est un Dieu, car l'amour est une religion terrestre; or, nous ne pouvons qu'être les esclaves d'un cire que nous voyons ainsi : tout nous y porte parce que tout nous porte à rendre heureux celui que nous aimons. Ecoutez, chère amie, je suis Anglaise, par conséquent amante de la rêverie et des sentimens extrêmes; eh bien! ce que je vous décris ;, je l'ai dans l'ame : un sourire de l'être que je chéris est une douce fête; une parole me fait tressaillir ; et j'attends ce sourire, ce mot comme un Arabe du désert guette une goutte de pluie.
» Cette douce occupation de tou-
jours chercher à rciulrc la vie aimable à un être que l'on adore, est mon essence. Quel plaisir de s'anéantir dans une autre ame que la sienne, ressentir ses peines, ses douleurs, ses voluptés ! nous sommes nées pour cela , far nous avons un sens de plus que les hommes, c'est ce sens d'instinct qui nous porte à leur plaire ; enfin, chère amie, je ne sais comment font certaines femmes pour secouer ce foyer d'amour que toutes doivent avoir.
» Hé bien! j'ai trouvé un être auquel je rattache cette masse de sentimcns, cette vivacité de pensées, voilà ce qui me retient à la campagne : ah ! mon histoire est plaisante d'abord , inais maintenant elle est sérieuse au
i88 LA DERNIÈRE FÉE,
premier chef, car il s'agit de mariage.
» Figurez-vous que le curé d'un des villages voisins est venu me rendre visite , et il m'a parlé au dessert d'un jeune ïou f|ui habitait une colline de son village : ce jeune homme croit à l'existence des iées , et il n'a pas encore vu le monde, n'est jamais sorti de sa chaumière.
» Soudain l'idée me vint de m'ajnuser de cet être singulier, et après avoir pris mille et raille renseignemens , tourné la imit autour de sa cabane, je remarque qu'il y a une cheminée assez large pour descendre dans l'intérieur : alors je me commandai une somptueuse toilette, sans oublier ma baguette , et une nuit je
ni'enil)arquc clans ma voiture que j'arrête dans la foret : crainte de la pluie y je me fis porter dans une chaise jusqu'à la cheminée. Chère amie , j'apparus aux sons d'une musique déhcieuse!.. mais je trouvai le plus bel être qu'il fût possible de
voir! et son premier rej^ard m'a
convaincu que j'avais été chercher mon maîtie. Je venais rire et folâtrer, m'amuser , j'ai trouvé l'amour avec toute sa force magique; je venais enchanter , et c'est moi qui fus enchantée,
» Il n'y a de folies que je n'aie
laites : j'ai donné à ce jeune homme
un fête superbe, avec illuminations ,
musique, etc. ; on a cru dans le
ToM. II. 16
ipo LA DERNIÈRE FÉE.
temps que cette fête était pour lord
V mais moi seule , et mes gens
qui me gardent le plus graiiil secret , connaissaient le héros véritable , que | j'ai soumis à de rudes épreuves. En effet, par un hasard qui a servi mes desseins, l'aqueduc qui amenait autrefois les eaux dans le parc, a un immense regard non loin de sa chaumière. J'ai fait vite et vile nettoyer le souterrain , et // n'est venu à cette , lete, qu'après avoir subi quelques tours de fantasmagorie et combattu les fantômes qu'on lui a créés. Ce boudoir que vous avez tant admiré , j a été couslruiL uniquement pour lui , car en me voyant avec des perles , il m'a nommé la fée des Perles ; j'ai ,
LA DERNIÈRE FÉl!. 191
comme vous imai^iiiez bien, voulu soutenir ma dignité : de là , des encliantemens. J'ai l'ait habiller lui de mes gens avec les habits de son père : les endroits où ils étaient usés, m'ont indiqué sa pose, ses gestes , son attitude, et dans une glace, d a vu son père mort depuis longtemps.
» Il s'est avisé de croire que ma lampe de nuit était un talisman , j'ai fait habiller ma femme de chambre en génie , et elle joue ce rôle à merveille : je lui ai fait lire la tempéle de Shakespeare , et elle a très bien saisi le genre à'Ariel. On a adapté au regard des eaux une machine, et toutes les fois qu'il y frappe , on satisfait à
ses désirs. J'ai fait apporter tout ce qu'il peut souhaiter , et du reste, il y a des relais dans la foret , et l'on vient m'instruire à la minute de tout ce qu'il veut : il y a également des relais sur la route de Paris,, et, dans ce centre de la civilisation , j'obtiens bien vite à prix d'or ce qu'il a souhaité. Mes gens ont l'ordre d'obéir à tout ce que veut le possesseur de la lampe , et je me suis assuré de leur dévouement et de leur discrétion.
» Il y a quinze jours, il m'a fait courir tous les ministères pour des places , heureusement que le crédit de lord V.... m'a été très utile , et en un tour de main j'ai tout obtenu.
» Mais le comble du bonheur, c'est
LA DERNIÈRE FÉE. igS
r|u'il m'aime autant, et même peutêtre plus que je l'aime; car j'en suis arrivée à me confondre ainsi devant lui : c'est l'ame la plus pure et le cœur le plus aimant dans le corps d'un auge du ciel j son regard est céleste , enfin, il est si modeste, si tendre, qu'il réalisa l'idéal que mon imagination avait dessiné. C'est une des heureuses créatures d'amour et de bon- Jieur , une de ces fleurs que l'on rencontre rarement sur la terre , et il a lallulcs bizarres circonstances qui ont entouré sa vie jusqu'à présent, pour amener un homme à cette perfection de nature : ah ! il est bien la preuve vivante du principe qui consacre la bonté et la beauté innées de l'homme.
Tous les sentimens généreux composent la fleur de son ame, en laquelle rien de mal ne croît : comment ne pas aimer, ne pas chérir une telle créature? Aussi ai-je rattaché toute ma vie à ce cher Abel, car Abcl est son nom , el il exprime bien sa ressemblance avec ce premier juste de la terre. Ne croyez pas, d'après ce que Je vous en dis, qu'il soit d'une douceur de mouton, il est fin et spirituel; son langage est exalté, et tient à celui des orientaux, avec cette différence toutefois, qu'il est souvent énergique et concis , comme celui d'un homme de la nature qui n'exprime que des idées.
Concevez-vous maintenant que l'on
LA DERNIÈRE FÉE. ig5
puisse rester enfoncé dans les bois ?
mais, chère amie , j'ai une crainte, et c'est à vous que je m'adresse pour la faire cesser. J'ai peur, si jeTépouse, que tout Paris ne se moque de moi.
La duchesse de Somnierset, épouser?
qui? M. Abel..., jeune homme sans fortune , sans éducation ! Il est vrai qu'il en saura bientôt tout autant que je voudrai qu'il eu sache... Je n'ai qu'à lui apporter des livres grecs et latins, et lui dire qu'il faut qu'il étudie la langue des génies , il l'aura bien vite apprise pour l'amour de moi !
mais qu'importe le grec , le latin à une femme de mon rang qui ne veut vivre que pour lui,qui ne souffrira pas que d'autres êtres l'approchent. Oui,
iç)(i LA DERNIÈRE FÉE.
j(3 veux que sa vie soit un éternel en- -v chantement, je veux me consacrer à son bonheur , élever une barrière entre le monde et lui, qu'il reste comme dans un sanctuaire , et en détendre l'approche à tout ce qui peut causer peine ou douleur , en tâchant ^ néanmoins que cette perpétuelle fée- ra rie n'ait rien de fade. La divine mé- j); lancolic ^ la bienfaisance, les larmes sur le malheur d'autrui, ne seront point bannies de notre temple j car je trouve, qu'après avoir ainsi pleuré, on a ajouté une plus jurande portion d'ame à son ame. Je ne me fierai même pas à mon amour et à la multiplicité des sensations pour éviter l'ennui , le dégoût, et les autres harpies de l'exis-
LA UERNIÈRE FKE. 197
lonce qui ilctrissent tout ; la douce étude, les arts et les sciences succéderont à renivremcnt tlu inc^iide.
la campagne aux salons, de même ([ue, dans la nature, l'automne succède à l'été , le printemps à l'hiver.
» Ah ! je l'épouserai, car je me sens di^ue de lui : il m'a nommé sa lée , je veux l'être toujours , et toujours le combler de tendresse et des témoignages de ma reconnaissance. Quelle
vie!.... quel bonheur! ah! son
amour me rend la plus heureuse des femmes, il n'est pas sur la terre de joie que je puisse comparer à ma joie : elle vient du ciel î
» Ce qui me rassure sur le mariage que je projette, c'est que dix jours ToM. II. 17
igS LA DERNIÈRE FÉE.
après , on n'en parlera plus à Paris j car vous n'avez qu'une certaine dose d'attention, et si Fon n'a parlé de la chute d'un grand empire que pendant six jours , je ne vois pas pourquoi l'on s'entretiendrait plus de deux nuits sur mon union.
» Je suis tellement folle que , voyant Abel heureux de me croire une fée, je n'ose le détromper: adieu , j'attends votre réponse, etc., etc. »
Lettre de madame de Stainville.
« L'un de nos poètes , homme charmant , je ne sais lequel , a écrit ces vers divins :
Maiiez-vous au plutôt :
Des demain , si l'oa peul ; aujourd'liui s'il le faut.
J'ignore si je vous les écris justes , mais tels qu'ils sont, ils forment la meilleure ordonnance que médecin ait jamais écrite : elle est de style gai , conforme à la maladie. Eh quoi! vous craignez ce qu'on en dira? que voulezvous que les Parisiens disent d'une des plus jolies femmes de l'Angleterre, lorsqu'elle a cinquante millp livres sterling de rente ? sinon que tout ce qu'elle fait est délicieux! Oui, ma chère amie , vous ne mettriez pas de chapeau , vous iriez tête nue, ([ue cela deviendrait la mode : à propos de mode, les ganccs et les olives , les cordelières et les couleurs écossaises sont passées, nous n'en portons plus.
» Je voudrais bien savoir s'il v a 17*
200 LA DERjNIÈRE TÉE.
l>eaiicoup àe loicts en France où il pousse des maris comme le vôtre , car je vous vois déjà mariés • j'ai de'jà pensé à la robe ([uo je ferais taire: elle Sera divine, aussi gracieuse qne votre manière d'cnvisaj^er l'amour, quoique je trouve que vous nous mettiez bien bas. Mes genoux sont la chose de mon f^entil corps que j'épargne le plus , et j'aurais honte d'être ainsi en contemplation devant mon époux : qu'il soit dans mes bras soit , je tâcherai qu'il y soit bien , le pauvre homme , mais moi à ses genoux ! fi donc l vous nous abaiss z par trop, en mettant les hommes si haut. J'imagint', moi, que les hommes sont un peu laits pour nous, et que leur vie
LA DERNIÈRE FÉE. loi
doit recevoir sa llamr)ie (U; nous: la preuve (ju'il.ssont laits à noire usaiic, «•'est que nous sommes mères et par eons(;(|ueiit les maîtresses dti monde, j) Ayant et è très sottement m;n'ie'e et aimant mon mari pour fiiire comme tout le monde , puisque j'cntcinJs dire partout que c'est l'esprit du Sicile que de s'en tenir là.... d'adliMirs c'est un l)rave liomnie, et je ne vou- <lrais pas lui faire de la peine pour trente amaus!.... où en suis-je donc; .' ail!,., oui, j'ai ètè néanmoins tuarièe tiès sottement , en ee que )';ii \inj4tdeux ans et (pie M. le marquis en a (|uarante-neur, ee (j\ii l'ail que lorsque j'en aurai trente il eu aura eiutpiante-sepl si je sais |)ieu '.oiMpt»'!- ;
20i LA DERNIÈRE FEE.
or imaginez-vous que je puisse déverser ma sensibilité sur un sexagénaire , rattacher ma vie à lui , ni! occuper de son bojiheur. Pendant qu'il prendra une prise de tabac j'aurai mille pensées ; quand il montera par une portière de la voiture, je sortirai par l'autre : en vérité , l'avenir m'effraie, et je vous trouve bien heureuse d'épouser un beau jeune homme que vous aimez j mais cependant ce pauvre Stain ville a des qualités , je l'aime ; mais écoutez-moi, car je vais crier bien fort en vous écrivant mon dernier mot : (( mariez-vous. »
)) Votre petit Abel a-t-il des moustaches? monte-t-il bien à cheval ? connaît-il Rossini, lord Byron ? quelle
LA DERNIERE FEE. ico
est son habitude, pencho-t-il la tète , marchc-t-il droit ou bégaie-t-il .ses pas comme le font nos vieilles personnes V vous ne m'avez pas donné de détails sur sa personne. Eh ! mais j'y pense, ma chère , vous avez horriblement calomnié les françaises en disant qu'elles n'aiment que de la tête : pensez-y et vous réformerez ce jugement, envoyant madame S...., madame G...
etc. qui ont eu tant d'amans et qui sont si agréables.
» Je vais ce soir aux Boujfès : \v.
pense toujours à vous lorsque je vois votre loge vide : on me demande de vos nouvelles, et je dis à tout le monde que vous êtes en province pour mettre un peu de plomb sur votre
•'.o/, I A DERNII'.RK FÉE.
cspi'il , parce que vous (écrasiez tout le )iioiid(; par ^ otre amabilité ^ et que vous ne vouiez plus vous faire tl'eiinemis (pie j)ar votre beauté. Songe/.y bien, ma clière , vous allez perdre beauronp dans cette solitude,- revenez à J^aris pro]npleiuent! sans cela point de salut. Je réfléchis à ce que vous dites du Ijcsoin qu'ont les l'emmes de rejeter leur sensibilité sur quelque chosc^ et je lis comme une folle , parc e que j ai un petit sinise ({ue j'ainie à la passion, depuis quinze jours, et que ce qui fera que j'aimerai toujours mon mari, eVst (|uc je me sens un fijiible pour les jiauvres bétes; cela me [)rései'vei'a de trahir la foi co?iju^ale, en ce que ma sensibilité
LA DERNIÎlfîE FÉE. :>.o5
s'exercera sur quclqu'animal. Ali ! je suis profouilenient philosophe , et je n'ai pas, pendant quin/x ans, cousu , brodé cl peint à l'aquarelle, eOleuré mon piano ctchantcrone'des airs pour ne rien savoir; adieu, chère amie;.
» P. S. Le ponceau est en \()i,Mte, j(! vous t'eris cela ^o\\Y\o\.V(i gouverne : tout serait perdu, si Abel ne vous voyait pas en ponceau. Oh ! le johnoni qu'y/Z»(?/!.... ctes-vous heureuse de pouvoir y joindre un nom lenche;, coinnie mon cher Abel , mon doux Abel ^ sans (jue cela soit riiliculc!
e est cncdie un avanlai^e (jue j'ai jxi- .du ascc Slaiiiville :coninient l'appeh'r nionduux iM^^/t ,nion chci' Marc\(A\;\.
jure par trop, c'est comme Aw salin
2o6 LÀ DERNIÈRE FÉE.
accouplé avec l'étoffe dont on fait, les
robes des juges et des procureurs
adieu, chère Jenny...Jenny! dans peu nous dirons : ALel et Jenny.