‹ La dernière fée ou, La nouvelle lampe merveilleuseChapitre 4 sur 27 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Ce bon Chimiste meurt.

LjE laps de temps qui s'écoula entre le tableau que présente le laboratoire du premiei chapitre et l'époque dont nous allons nous occuper , a dû amener des changemens qui exigent une autre description.

L'on ne se couchait pins avec le soleil : l'hiver , sur les cinq heures , Galiban allumait une lampe remplie d'une huile fabriquée par le chimiste. Ce dernier s'asseyait sur le fauteuil vermoulu , sa femme prenait ToM. I. 5

rcscabelle,Caliban nettoyait ses gà'aines sur un bout tic la table, et l'on formait la porte. Le vieillard en cheveux blancs, le teint jaunâtre, et le visai,'e plein de rides que la lueur de la lampe rendaient encore plus saillantes , tenait le Cabinet des Fées, et séduit par les supplications d'un beau jeune homme, avait consenti à lui apprendre à lire les contes de fées dont les estampes firent le charme de son enfance. La mère e'coutail, son fils ëpe- 1er, comme si ses accens difficiles, répétés et fastidieux eussent été la musique des anges du ciel ; elle avait , de son côté, appris à broder, et déco- »ait le col rabattu de la chemise de son fils, par nn feston que le père

avait trace à l'encre bleue; ou bien , elle cousait un vêtement du moyen âi^e,qu'elle avait réussi à copier d'après une estampe du Prince charmant.

Or, comme à cette époque on portait à Paris des redingotes courtes et Aes [janlalons jilissés au milieu et en bas comme ceux des Turcs, ce vêtement n'avait rien de ridicule et rendait son fils mille fois plus beau que Perclnet l'amant de Oracieuse.

En efiet, entre la cliimiste et, son mari;, un jeune homme âgé de seize ans se tenait respectueusement debout : il était d'une assez belle taille, admirablement bien proportionné , ayant des Ibrmes^ distinguées et d'une élégance peu commune. Ses yeux

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pleins de feu respiraient la candonr et. rinnoccnce, son front pur comme c^lui de Diane, et ]jlanc comme l'ivoire, l'aisait ressortir le jais de ses cheveux qui retombaient en boucles sur ses c'paales de neige. Son visaj,'e avait celte fleur de jeunesse , cette vivacité de couleurs, ce moelleux des traits , cet air vierge, cette fierté gracieuse qui réalisent à nos regards l'idée que Ton se fait des jeunes Grecs ou des anges. Ses yeux fendus en amande, et aux longs cils, ne quittaient le livre où erraient ses doigts de rose, que pour obtenir un doux regard de sa mère; et souvent, quand il avait lu une phrase entière , il déposait sur le front serein du vieillard, un de ces

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baisers (jii'un jcunoi adolescent ii,'no~ raut encore , empreint (lu feu secret mii le tourmente.

Calihau quittait souvent son ouvra}:»e , pour admirer à la dérobée , en clief-d'œuvre delà nature, Tidole de sa mère: cl il semblait <jue tout souriàt à ce groupe de vertu qui se trouvait sous la voûte noire,au milieu des lourneanx et de l'allirail cliirnique , comme un bouquet de fleurs sauvages e'closes dans un antre embarrassé de décombres.

Abel, dans son enfance, avait fait sa plus douce joie, de voir les estampes des Contes de fées j à seize ans, il essayait à les lire : ces inai^iques aventures «rtaient le sujeît de toutes* ses

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îoéditations , et la force de sa raison dans toute la sùvf de son dév(>loppement premier, se porta sur le charme des teeries. Son ignorance, sa naïveté contribuèrent à lui l'aire croire à l'existence de CCS charmantes crealurcs que l'onnonmie du nom de féa... car il ne conçut jamais la pensée de révoquer CD doute la veraeitc des historiens j « nsuitc cette riante mytholoi,'ic de la modernité, se trouvait tellement en rapport avec son ame tendre et disposée à la douce religion du mystère, qu'on l'aurait chagriné en le détrompant. Il était tellement persuadé do la réalité des Contes de fées et des brillantes inventions de TOrient , qu'il ne taisait même aucune question

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3 son pèro. Ainsi pendant «Jeux ou trois années, aider son père dans s«s travaux chimiques; aider Caliban dans les soins du jardin ; se promener avec le ehimisle dans la forêt; le soir, lire à la famille les rêveries de.> Mille et une Nuits ^ etc., lui composèrent une existence de joie et de bonheur.

Sa naiveté , sa bonté de cœur , lexcellence de ses belles qualités se déployèrent , et le bon chimiste s'applaudissait avec sa lemme en voyant que ce iils, leur joie et leur bonheur, se plairait, comme eux, dans cette modeste habitation, avant à ses côtés, femme jolie et quelqu'autre Caliban.

Mais le ciel avait décidé qu'il on serait autrement : en effet, un jour

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que le chimisle travaillait à ses fourneaux , son fils et sa femme le laissèrent seul , et fermèrent la porte du laboratoire. Le vieillard qui ètuit sur le point de découvrir le secret de faire de l'or , avait passé plusieurs nuits: il s'endormit de fatigue^ lavapeur déle'tère du charbon l'e'toufra.

Au retour de leur promenade de la forêt, la chimiste et Abel trouvèrent Galiban qui pleurait à genoux devant son maître. La femme resta dans la même attitude , Abel essaya de relever sou père , il se trouva froid ; alors , il tuit lu tète du vieillard sur ses genoux , et tacha de lui rendre la vie à force de baisers. A la fin,il comprit l'idée de la mort , et couvrit de

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Inrmes sou père expiré. Le chimiste portait sur son visage celle douceur (jui avait fait le charme de sa vie et de ceux qui rentourèrcnt. Ce tableau éloquent de douleur, ressemblait à celui où Raphaël représente le Christ descendu de la croix entre sa mère , un apôtre et un chérubin.

A la nuit, couvert du manteau de lumière douce que la lune jette sur ces scènes de douleur, les trois habitans de la chaumière déposèrent le corps de leur ami, dans une fosse que Caliban creusa en pleurant. Le vent en agitant le feuillage^ et la reine des nuits en envoyant un de ses rayons les plus purs , semblèrent participer à la mort de ce juste , et l'aurore sur-

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prit le groupe agenouillé devant le tertre de gazon. On n'avait pas encore prononcé une parole, et le silence ne fut trouble que par le concert des oiseaux.

— Ils nous annoncent , dit alors Abel, que l'ame de mon père est mon« tée vers les cieux !.... mais elle a passé par les fleurs dont sa tombe est couverte....

— Tu crois , mon fils , répondit la mère, en regardant tour à tour Abel et la tombe?

— Certainement, dit Abel.

— Ah ! laisse-moi penser, continua la chimiste, qu'elle est tout en toi î... Et une douce espérance se glissant dans son cœur désolé, elle pencha sa

iêie sur le sein de son fils,conime pour V noyer son cliagrin. Caliban, sans rien entendre , ne cessait de regarder la ttmibe de son maître adoré; et, loin do regretter que toutes les sciences y fussent ensevelies , il n'y voyait qu'une seule chose , son maître, c'est-à-dire, sa propre existence. L'expression muette de celte douleur profonde , vaut bien celle d'une servante des villes qui , lorsque sa maîtresse est morte, recevant une de ses robes, s'informe s'il y a des restes de l'e'tofî'e. Les trois liabitans de la chaumière rentrèrent silencieusement dans le laboratoire , dont tous les meubles leur rappelèrent toujours le chimiste aime':

ils trouvèrent quelques dou çeurs dans

ces souvenirs , mais longtemps leur intérieur offrit l'image de la douleur peinte dans le tableau du retour de Sextus : souvent la mère et le fils restèrent oisifs regardant Is fourneau , et Caliban pleura en allumant la lampe , car l'huile que le chimiste avait faite tirait à sa fin , et il pensait qu'il ne pouvait plus leur en fabriquer.

Ce ne fut que bien longtemps après celte époque de peine , que le jeune Abel grava sur la tombe du chimiste, CCS mots que le génie oriental qui vivait dans sa tête, lui dicta sans doute:

« Gomme la jeune fille qui, sur les » bords du Gange , consulte l'avenir » de ses amours, en mettant sur le n fleuve une barque légère composée

» des feuilles du dallier , et suit des » yeux la lumière qu'elle y a placée:

» nous avions charge' une frêle na- » celle de tout notre espoir et de tout » notre bonheur, notre lumière y » brillait : le naufrage est complet. »

Un an après, Abcl n'eut à changer que peu de chose à son épitaphe , car la chimiste n'eut pas assez de l'amour de son fils pour se retenir dans la vie , et on l'enterra à côte' de celui dont elle fut la compagne fidèle.

Abel, inconsolable, ne sortit pas de la chaumière, n'ouvrit plus le Cabinet des Fées, et ne connut dans l'univers que le laboratoire où il avait joué avec son père et sa mère bicnainiée; il sortait au déchu du jour, et

s'en allait lentement s'asseoir èous an saule pleureur à côté de la tombe de ses pères: Caliban ne disait mot, mais respirait avec ardeur les douces émanations des fleurs que le zéphir balançait doucement sur les deux tombeaux, en croyant respirer les âmes de ses maîtres^ et l'étoile du soir les surprenait souvent au milieu d'une rêverie sombre. Abel, l'enfant de la nature, se complaisait en son cliagrin, sans chercher à le secouer comme l'habitant des villes; et quelquefois , lorsque son cœur trop oppressé, ne pouvait contenir le monde de pensées vierges et pures de son ame chaste, il parlait à Caliban avee cette énergie poétique du sauvage. « Ecoutez, di- » sait-il :

H La lueur de cette étoile n'est pas « si brillante que l'e'clat répandu sur » notre vie par leur douce présence!.. » Nous vivions d'eux; pourquoi ne n mourons- nous pas, puisqu'ils ne » sont plus?...

» Ce jardin est désert; ses fleurs ne » me plaisent plus; la Iune, qui me » souriait autrefois, se cache dans )\ les nuages, sans que je regrette sa » lumière: et je n'aime que le bruit » harmonieux du vent de la foret , « parce qu'il m'apporte quelquefois » les débris de leurs voix qui me » parlent du haut du ciel.

» Cultivons ces roses; elles naissent » parmi leurs cendres, et leur odeur >i est leur ame:ce l ys sera ma mère.

» et ce lilas aux grappes odorantes » sera mon père, dont les counais- H sances sere'solvent en parfums.... »

Caliban comprenait ce cliant de douleur, et si quelqu'oiseau chantait, il le chassait doucement, car sa joie leur était importune. C'est ainsi que ces deux âmes itmocentes se confondaient toujours dans la même rêverie, dans les mêmes regrets. Ils e'iaicnt chrétiens sans le savoir.

Un soir, Caliban dit à Abel: « Abel, rt l'orage courbe la fleur, mais eUe se n relève....

Il y en a qui se brisent » , répondit le jeune homme.

Caliban ne put répondre, mais il pleura : n'était-ce pas une réponse?...

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Ces deux êtres restèrent longtemps sans idées, sans connaissances , sans secours , au milieu du monde, et comme dans une île déserte que l'Océan aurait entourée de toutes parts. Cependant, au bout de quelques mois , Abcl se remit le soir à lire ses contes de fées: mais bientôt il ne les lut plus que le matin, parce que Caliban lui lit observer qu'ils usaient l'huile fabriquée par son père, et qu'il faudrait la ménager pour qu'elle durât toute leur vie.

Caliban écoutait les contes, et ils se récréaient l'un l'autre en se communiquant leurs pensées sur la nature des fées. Enfin, Abel finit par désirer voir une fée, et il ne savait comment ToM. I. 6

s'^' prendre pour les évoquer: il lisait, relisait, et voyait toujours ([uc les fées venaient d'elles-mêmes lorsqu'on était malheureux. Alorsil disait à Caliban : m Pourquoi n'avons-npus » pas vu déjà des fécsV... Ali! s'éoria- 1» t-il, je devine.... mon père était un » génie, ma mère une fée, et.... ijs 1) nous ont abandonnés.... ils revienw dront!... »

Ce jour-là , il se couronna de toscs», et l'espoir naquit dans soji cœur; il redevint gai comme aux jours où il se jouait sur le sein de sa mère, qu'il appela la fée Bonne ^ et souvent Terivie lui prenait de lever la pierre de la cheminée ; mais, se souvenant que sa mère lui avait dit qu'il fallait qq'il fût

malheureux et prêt à aller habiter autre part, il ne pouvait se résoudre à quitter la cabane de son père: il avait même Tattention scrupuleuse de ne rien déranger de ce qui se trouvait dans le laboratoire, qui resta dans le même état que le chimiste l'avait laissé. Le culte des cnfans de la nature pour les objets de leur vénération est plein des recherches les plus gracieuses , et leur douleur est plus noble que celle que l'on peint par des vêtemens : le deuil de Famé est la. religion de la peme; celui du corps est une dévotion.

« Je suis sûr, disait Abel à Caliban, )) en regardant la cheminée avec une >i vive curiosité, qu'il y a là dessous

« l'entrée d'un palais souterrain , » comme le jardin où Aladin a pris » sa lampe ; que les marches sont » en saphir, que les colonnes sont de » diamant, les fruits en or, les gre- )) nades remplies de pépins de rubisj » qu'en secouant les roses, on a des » pluies d'or et d'argent; et qu'une » petite fée avec sa baguette est sur » un trône de nacre de perle, et qu'elle » est belle comme une matinée de » printemps ; il y a des oiseaux- » mouches; elle a un char attelé de » colombes, et elle me ferait revoii' » mon père et ma mère. »

K — Mais, Abel, disait Caliban, tu » parles comme un livre.... »

C'était un spectacle curieux que de

voir ce vieux et difforme serviteur à côte' d'Abel dont les formes, la beaulé, les doux regards, la chevelure en désordre, donnaient l'idée d'un ange convertissant un démon. Souvent Abel disait à Galiban : « Tu es laid, Cali- » ban, parce que tu n'es pas fds de fée )) comme moi ! regarde comme la fleur » rougit et se fane,comme le rossignol » meurt après avoir chanté, comme » souvent un orage abîme nos rosiers, n comme l'autre jour un chêne plus » grand que moi est tombé.. .moi, je >i ne change pas, ma voix retentit, » ma joue se colore , mes yeux bril- » lent, et je reste beau, parce que •) je suis fils de fée.

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» — C'est vrai, disait Caliban, je n suis du Mans.

))— -Qu'est-ce que le Mans? de- « mandait Abel.

Il — C'est un endroit où il y a beauw coup de monde et des autorités ; )» c'est une ville,

» — Une ville comme dans nos » contes? il y a des princes, des man- )i darins, des princesses?

)» — Et des poulardes, » ajouta Caliban; mais, lorsque le serviteur voulut expliquer ce qu'était une poularde^ il ne put y réussir : il est à croire qu'il n'aurait jamais pu non plus dire comment une poularde influait sur la conduite d'un homme.

tA DERNIERE FEE. -jS

Voilà dans quel état Abel se trouvait à l'âge de dix-huit ans : )a somme de toutes ses idées était dans le Cabinet des Fées : sa vie était toute contemplative et rêveuse, toute idéale»

et la force de sa riche imagination et de son ame orientale se portait sur des êtres chimériques j son parler tenait du langage plein d'images et de comparaisons des Orientaux, et son intelligence s'ouvrait à toutes leurs superstitions.

Cependant le vilJaf*e qu'il voyait souvent sans désirer dy aller, puisque son père le lui avait défendu., et que d'ailleurs il ne voulait pas se mêler parmi les hommes j le village avait subi de grands changemens par rap-

port aux idées que l'on conçut jadis sur la chaumière du diable. D'abord, lorsqu'on apprit la mort du cliimisle et celle de sa femme , on commença à perdre un peu de la terreur qu'inspirait la chaumière de la colline: ensuite, on ne vit plus de fumée sortir de la terrible cheminée, et ce changement produisit le plus grand effet. Enfin, depuis peu , les jeunes gens qui, jadis, furent pris pour aller \ combattre , revinrent licenciés , et traitèrent de conscrits ceux qui disaient que le diable avait habité dans le pays. Alors l'on eut honte de croire qu'il y eût du danger à aller vers la cabane du chimiste, et Jacques Bontems, maréchal-des-logis des cuiras-

siers de la i,virde^leiir prouva «que le bedeau n'était qu'une béte, mais que sa fille Catherine n'avait pas sa pareille dans le monde: et que, lorsqu'on avait tête zà Moseou , en Espagne zet en Egypte ous qiiil y avait un gaillard de soleil qui desséchait la coloquinte, on se connaissait en diable et en filles.... »

Ce n'est guère qu'à cette époque que commence réellement l'histoire que nous racontons; et ce qui précède est dans la cathégorie de ce que le spectateur doit savoir quand on lève le rideau : mais de ce moment la toile se lève.

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