CHAPITRE IV
Ce qui est souvent une Fée.
-L/A dernière partie du précédent chapitre a fait connaître Jacques Bontenis, et Catherine, fille du bedeau.
Or, on saura que Grand va ni, le bedeau, était un personnage: de bedeau il devint maire et le plus riche du village, parce qu'il eut le bon sens d'acheter les biens de l'Eglise pendant la révolution, « afin, disait -il, qu'ils ne sortissent pas des mains du r/e/'^e,etque, comme il en faisait partie, le feu du ciel ne descendrait pas sur lui, quoique acquéreur, parce qu'il avoit de bonnes intentions » j mais in
/jetto , il se promellait d'en jouir bien et dùniont.
Alors on conçoit comment , vingt ans après , il pouvait cire à son aise^ayant acheté Jjeaiicouppour peu.
Sa fille Catherine était la plus jolie du village, comme il en était le plus riche, et elle se trouvait en Ijulle aux désirs de mille prétendaris pour un.
Toutes les fdles de Paris n'en sont pas toujours là.
Jacques Bontems , avec lequel on vient de faire connaissance par l'é^ chantillon de son langage, rapporté (trop fidèlement peut-être) dans le chapitre précédent, Jacques Bontems était un ancien militaire , renvoyé s ans pension parce qu'il n'avait que vingt-
8o LA DERNIÈBE FÉE.
ans de service, et il mangeaille reste de son armée de réserve d'écus , pour se maintenir en grande tenue et épouser Catherine. Il avait écrit à l'un de ses anciens camarades qui était garçon de bureau au ministère des finances, afin qu'il intriguât et lui fît obtenir la place du percepteur de la commune , prétendant que celui qui la remplissait , était une perruque qui avait du foin dans ses sabots , expression littéralement extraite de sa lettre. Il espérait épouser mademoiselle Catherine, s'il parvenait à évincer le vieux percepteur, et il ne négligeait rien pour arriver à ses fins.
Ce maréchal-des-logis était bien le meilleur enfant du monde : il avait
LA DERNIÈRE FÉE. 3i
gagne Ja croix à Auslcrlilz; mais, revenu dans son pays, il voulut soutenir son ruban rouge par ses discours, et s'attribua un crédit qu'il n'av;iit pas. Disons-le : Jacques Bontcms était un peu hâbleur ; mais^ disons aussi pour sa justification , qu'il y avait été pousse' si insensiblement par l'envie d'exalter la gloire de la France et l'ascendant des braves comme lui sur les autres hommes, mais surtout par le désir de faire croire au maire qu'il aurait,en lui, un gendre puissant, que si l'on ajoute à cela une disposition naturelle à l'amplification , on lui pardonnera volontiers.
Ainsi, il ne se faisait nul scrupule de diminuer le nombre de nos régi-
mens à Baiitzen et de doubler le nombre des ennemis j de dire qu'il était entré avec quinze cavaliers et le {"énéral Lasalle dans Stettin, et qu'à eux seize, en trente- deux coups de sabre et un galop, ils avaient emporté la ville. Les paysans^ eu cercle, dressaient leurs oreilles et ouvraient des yeux grands comme la porte coclière de riiôtel d'un duc , quand le maréchal leur racontait que , souvent , un petit méchant tambour, avec ses deux baguettes , faisait une tournée aux avant-postes ennemis, et rapportait quinze Cosaques avec leurs chevaux , la bride, les lances, la peau de mou- Ion et tout.
Quand , après avoir dit qu'il était
ordinaire de sauter par l'embrasure d'un canon , pendant qu'il reculait après avoir craché sa mitraille, et de s'emparer, lui cinquième, d'une coquine de batterie qui gênait \e petit tondu dans ses opérations, il retroussait ses deux moustaches^ et disait , en faisant tomber la cench'e de sa pipe et secouant la tète : « Voilà comme on » gagne la croix! » Puis, si l'un de ses camarades lui faisait observer dans un coin que c'était un acte de courage que l'on n'entreprenait qu'avec le diable au corps, Bontems, lui jetant un coup-d'œil de maîlre^ lui répliquait : (( Laisse -donc, mon vieux, » faut entretenir l'esprit national !..» -L'autre, devant une aussi grave con-
sidéralion, gardait le silence, et de sou côte', enchérissait sur M. Bontems.
Ainsi, le maréchal-des-logis, homme de cinq pieds six pouces, ayant le visage basane', celte de'marche guerrière, cet air sans façon de nos soldats cosmopolites, avait réussi à persuader au maire cx-bedeau qu'il connaissait les grands généraux, les conseillers d'état, la cour même, et qu'il avait du crédit.
Depuis long-temps il durait, entre une commune voisine et celle que M. le maire administrait, un procès pour les biens des deux communes qui restaient indivis. Chaque commune voulait en avoir plus que l'autre , et depuis dix ans on plaidait, on
LA DEHNIÈRE FÉE. 85
obtenait des décrets, des arrêtés, et l'affaire ne finissait pas. Les maires n'avaient pas le moyen d'aller à Paris suivre les avocats, les juges, les ministères, dépenser un argent immense en dîners, en voitures, en prc'sens, et les communes encore moins. Alors le maire, ne se refusant point à croire les discours de Bontems, lui demandait , pour toute preuve de son crédit, d'arranger une afï'aire où il avait raison , et qui n'en était encore qu'au conseil de préfecture.
Jacques, en homme prudent, avait commencé par demander du temps et se proposait, dans l'intervalle, de si bien s'intriguer auprès de mademoiselle Catherine, qu'elle deviendrait
amoureuse de lui: et, parlant delà, il se promettait de si bien mener la chose , que le maire ne pourrait pas faire autrement que de le marier avec Catlierinc, ou plutôt, de lui proposer d'e'pouser Catlierine. Il faisait passer sa correspondance avec son garçon de bureau pour une correspondance avec les chefs; et, comme son camarade lui adressait ses lettres sous le couvert du ministère, M. Jacques Bontems avait l'air d'un homme d'importance, lorsqu'on trouvait les enveloppes qu'il avait soin de laisser traîner. S'il eut pu obtenir la place de percepteur, il aurait couroniK* son entreprise d'une réussite complète, et tout le pays se serait prosterné devant
son pouvoir. On ne sait même pas, s'il eût payé des contributions; si, après un aussi bel cxploit, il n'eût pas été nommé député par les communes environnantes? Alors on aurait entendu sur les bancs législatifs plus d'une de ces expressions que l'on dit échapper 3 nos mandataires pendant l'orage des séances importantes.
Le village ctoit, comme on voit , en proie à des intrigues tout aussi difficiles et nombreuses que celles tlu Mariage de Figaro. Le percepteur était en butte aux traits de Bonteuïs qui voulait sa place, et le percepteur la défendait avec courage: de-là,parti pour et contre , discours , nuances d'opinion, disputes. Jacques Bontems
cependant faisait bonne mine au percepteur , et le percepteur à Bontems:
c'était comme à la cour; rien n'y mantjuait que les habits dores, le l^eau langage , des carrosses et un bruit de changement de ministère.
Abel et Caliban planaient sur ces intrigues et ces manœuvres, comme le sage que Lucrèce représente contemplant^du haut des nuages, la terre et ses habilans qui courent sans cesse haletans après l'or et la fortune.
L'heureux Abel vivait dans le monde charmant des lutins, dç>s farfadets, des génies, des fées, des enchanteurs , des princes , des jolies princesses et des jardins enchantés auprès desquels le paradis terrestre
est sans charme. Il attendait une fée comme les Juifs le Messie : il lisait et relisait les contes; et, après les avoir lus^il disait à Galiban qu'il éprouvait l'envie de voler vers les cieux^ de se saisir d'un nuage doré, et d'aller écouter sur la cime des rochers les sons éthérés qui devaient trahir la demeure de ces anges brillans. Il s'était figuré une fée, et l'adorait : lorsque le soir, uu fd s'enflammait, et qu'un long sillon de lumière brillait dans les airs , il courait vers la foret, à l'arbre où s'était arrêté le nuage de feu , et il se désolait d'avoir manqué la fée. Si , à la nuit, une brise harmonieuse se glissait sous le feuillage et caressait le jardin, il s'écriait: « Galiban, ma
go LA DERNIÈRE FÉE.
» fec va passer!.... » Ils attendaient : Caliban levait le nez , restait e'balii ; et le paiiN re Abel, après avoir longtemps cherclié^ rentrait tristement. Le lendemain matin, s'il apercevait des fleurs fraîches c'closes, il disait que la fee avait regardé son jardin.
Enfin, pendant son sommeil, il voyait des fe'es j et, s'évcillant en sursaut, il écoutait en rassemblant toutes ses forces d'audilion, et prenait le doux murmure du vent pour les débris du vire agaçant et mocj^ueur d'une fée mutine.
Un matin, il étail assis à la porte de la cliaumine sur la pierre qui lui servait de banc: il avait pour vêtement une espèce de redingote, et son
pantalon à la turque : sa belle chemise brode'e rabattue, laissait voir son joli cou, et ses cheveux , boucle's comme ceux d'Antinoiis , lui donnaient l'air d'un dieu de l'antiquité, lisant Homère pour voir si le poète l'a bien dépeint. La vigne semblait prendre plaisir à ombiager de son pampre le fils du chimiste : la rosée brillait dans le gazon sur lequel reposaient ses pieds , ily avait des fleurs autour de lui, il en portait sur sa tête: il était là, lisant l'histoire de ces deux enfans de fée qui portent des étoiles d'or sur leurs fronts, lorsque tout-àcoup il entendit de loin le pas léger d'une femme dont la robe semblait frémir. Son imagination travadlant, il
attendit avec une sorte d'anxiété celle qu'un buisson lui cachait encore. 11 voit bientôt s'avancer une jeune fille, simplement vêtue : ses cheveux noirs s'échappaient de dessous un madras élégamment noué sur sa tête; sa démarche était vive et légère ; elle avait un corsage rouge et une robe blanche, et son visage brillait d'une fraîcheur éclatante; elle était blanche; ses bras nus avaient du poli, de la rondeur, et ses mains charmantes auraient fait honneur à plus d'une belle dame : sa figure exprimait la naïveté, et une grâce pure y sans apprêt, décorait ses mouvemens. Elle montait le sentier assez vite ; mais aussitôt qu'elle aperçut A bel, elle s'arrêta, le contempla avec
LA DERNIÈRE FÉE. g?>
une surprise melee d'admiration,et son regard parut rougir. Elle ne remarqua pas sur-le-champ l'avidité qu'Abel déployait dans l'attention avec laquelle il l'examinaiL^ mais bientôt elle baissa les yeux, et parut délibérer en elle-même si elle passerait ou ne passerait pas devant la chaumière.
De même qu'il y a cerlains hommes qui, dans leurs poses, leur démarche et l'ensemble de leur être, renferment la dignité, la force, il est des femmes qui réunissent à un haut degré de perfection ce qui est de la femme y et qui sont entourées d'un cortège de séduction, d'attraits, de grâces et de jolies manières. La jeune fille en avait beaucoup plus qu'il n'en fallait pour ToM. I. 8
bouleverser la tète d'un jeune homme qui n'avail jamais vu que Calibau, sa mère et un vieux chimiste à son fourneau. Après un instant de silence et d'examen, Abel s'ëlança rapidement; la jeune fdle se relira, mais la grande beauté du jeune homme et surtout la candeur qui brillait dans toute sa personne, firent qu'elle ne s'enfuit que jusqu'au buisson: Abel l'y suivit, et, la prenant par sa main qu'il sentit trembler, il lui dit avec l'accent enchanteur du plus touchant organe que l'on pût entendre :
« — Tu n*es pas une fée, car ta main n tremble : tu rougis , tu marches sur » la terre et tu n'as pas de baguette ; » mais tu es aussi jolie qu'une fée....»
LA DER'NTÈRE FÉE. qS
La jeune fille retira sa main, et ne comprit rien à ce tliscours, si ce n'est qu'il c'tait llatteur: elle ne repondit pas, mais elle regarda Abel^ de ma- Micre à lui faire entendre qu'elle n'oublierait pas un mot de la phrase qu'il venait de prononcer, et que pendant long-temps elle en chercherai tle sens.
u — Viens t'asseoir à cote de moi,
n sur ma pierre » lui dit-il, en
accompagnant sa phrase d'un sourire d'invitation.
Ils y allèrent; un instant de silence régna encore, et ce fut Abel qui le rompit, en disant : (( Je voudrais être » souvent assis près de toi!.,. »
La jeune fille lui répondit : « Vous » me faites honneur..., »