LA DF.R-NIÈKE FÉE
Abel la regarda avec inquiétude, comme pour lui demander ce qu'elle entendait par ces paroles; mais elle continua en lui disant : « C'est vous )) qui demeurez dans cette rliau- » mière-là?
» — Oui, repondit-il; et vous^ vous » venez du village qui est là-bas? Je » ne pourrai pas y aller, car mon w père et ma mère me l'ont de'fendu : » cela me fera de la peine mainte- »> nant.
» — Ah ! vous ne pourrez pas vert nir?... » dit-elle avec un naïf accent de regret.
« — Non , répliqua Abel ,mais tu » viendras dans ma chaumière : elle » est bien belle. Tu y verras les ha-
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i) bits dont mon père l'en chanteur n s'est servi pendant qu'il habita cette t) terre; je les conserve 5;oigneii sèment » avec ceux de la fée ma mère. »
iyà jeune Clle le regardait avec un prolbnd etonncment, et plus elle le regardait, plus clle adnjirait la beauté rare de celte douce merveille d'amour.
(( — Tu as sans doute un nom, court tinua-t-il av(îc ingénuité, comme » toutes les princesses? Sans connaître » le tien, je te nommerais Channe- » du- Cœur.
» — Ahi dit-elle, je m'appelle Ca- » therine....
» — Qu'est-ce que cela veut dire?»
reprit- il, en croyant que son nom signifiait quelque qualité, ainsi que
les noms des princesses dans les contes Arabes.
« — Cela signifie que je suis fille » de M. Grandvani , le maire du » village. »
A ce moment, Caliban^cjui se trouvait dans la cabane, entendant une autre voix que celle de son jeune maître, accourut, et montrant loutà-coup sa tête hideuse, la jeune fille eut peur et s'enfuit. Aboi la regarda fuir, se leva pour la suivre des yeux, et lorsque Caliban lui demanda ce que c'était, il lui dit: « C'est une jeune )) Clle presqu'aussi belle que Gra- )) cicuse\ comment ferai-je pour la » revoir?.... C'est peut-être une fêe » déguisée.... »
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Catherine, en s'enfuvant, pensait au beau jeune lionime, et lorsqu'elle fut arrivée au village, elle avait déjà assez raisonne' pour se promettre de cacher à tout le monde la rencontre qu'elle venait de faire. Plus elle y ré- De'chissait et moins elle pouvait se persuader qu'Abel fut une cre'ature humaine 5 il lui e'tait apparu si dissemblable d'avec les êtres qu'elle voyait journellement , qu'elle avait une tendance à le croire d'une nature supe'rieurc. Elle ne cessa de penser à cette céleste figure, au coloris brillant, à la fraîcheur, à la naïveté d'Abei^ elle soir, Jacques Bontcms s'aperçut qu'elle répondait tout de travers à ses questions, et qu'elle était distraite.
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Abel, de son côté; songea beaucoup à i'otre nouveau pour lui, qu'il avait vu le malin en réalité. Les coûtes de fée qu'il méditait, l'avaient bien instruit des sentimens humains : il n'ignorait pas qu'il existât un amour , puisque cliaque conte était basé , comme tous les contes du monde, sur deux amans persécutés. Mais Us (ouvrages qu'il lisait , ne lui en disaient jamais assez sur une telle matière, et tout ce qu'il en pouvait conclure , c'est cet axiome: qu'un homme aime une femme , et réciproquement qu'une femme aime un homme; pour lui, il n'aimait qu'une fée, et l'impression <|uc la jolie Catherine avait produite sur lui,étailloin d'atteindre à la par-
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foctioii do celle qu'une fée lui aurait fait éprouver. Cependant plus il se contemplait lui-même et plus il trouvait que l'image de Catherine était i;Tavée dans son cœur.
Le lendemain et pendant quelques jours il accourut, le matin, se placer sur le cliemin , revint s'asseoir sur sa pierre et attendit Catherine. Le quatrième jour, il la vit venir de loin: elle marchait lentement en regardant autour d'elle, il fut à sa ren- (;ontre j et , la ramenant en silence sur son banc rustique, il la contempla un instant j puis lui dit :
— Catherine, car j'ai retenu tonnom^ lu es plus parée que l'autre jour : tuas une rose dans tes cheveux, ton sein est ToM. I. g
couvertd'uneeVo^é de rosée, tes mains,
sont embellies par un cercle d'or ?
Il s'arrêta et la regarda , comme pour attendre sa réponse.
Catherine rougit beaucoup plus fort et baissa les yeux ; mais songeant à l'ignorance du jeune inconnu, elle releva ses paupières et lui dit : « C'est » que dans le monde d'où je viens , » nous changeons souvent de parure » pour les personnes auxquelles nous » voulons plaire. »
— Est-ce que l'on plaît par ses habits? reprit-il avec vivacité; ah
que je voudrais en avoir de beaux , si jamais je rencontre une fée !....
— Qu'est-ce qu'une fée? demanda Catherine.
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— Une fee , répondit Abel en souriant, c'est un esprit divin qui revêt une forme humaine et nous apparaît porté sur un nuage : ils sont vêtus de robes qui ressemblent à l'azur des cieux : leur visage est étincelant et doux comme une étoile , ils marchent sur les fleurs sans les courber, et, comme l'abeille , se nourrissent de leurs sucs. Ils boivent la rosée, et habitent le calice des fleurs. Souvent une fée se glisse le long d'une branche, et descend comme une flamme légère et brillante : elle embellit la nature , y règne en souveraine , rend tous ceux qu'elle protège heureux, et leur donne des talismans contre le malheur.
Souvent même elle les emmène dans
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des palais à colonnes d'or et de diamans, donl, les paves sont de marbre et les voûtes comme celle du ciel : enfin elle vous entoure d'un nua^'e de prestiijes, de bonheur.... et cet enchantement vous tombe du ciel , un matin , une nuit , à l'improviste.
— En ce cas, dit Catherine, l'amour est une lëerie qu'on a dans le cœur j » et ses yeux, resplendissans de tendresse , vinrent se confondre dans «eux d'Abel par un regard d'admiration.
— L'amour , reprit Abel en prenant la main de Catherine , c'est un mot (jui n'est pas nouveau pour moi ; mais ]e ne conçois pas tout ce qu'd exprniie.
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A cette phrase ini^énuc , Catherine sentit son cœur se gonfler; elle retira tout doucement sa main et la porta à SCS yeux pour essuyer les larmes -])rillantes qui y roulaient. Ahel, naïf et tendre, s'approcha d'elle , sans mot dire, et tâcha de recueillir les larmes de Catherine, avec ses longs cheveux noirs bouclés.
— L'amour , dit alors la jolie paysanne, est une souffrance....
— Oh! non, continua Abel ;, on doit être heureux ! 5i ma f('e se présentait à mes regards^ je sens que je l'aimerais : alors je n'oserais l'approcher , je la respecterais, je Fadmirerais en silence sans lui rien dire : car il me semblerait qu'une parole souil-
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lerait son anie : je serais content de penser à elle. Je ne lui prendrais pas la main comme à toi , mais j'aimerais à respirer la fleur dont elle aurait respire le parfum ; et si c'était une rose , elle sentirait alors une odeur mille ibis plus suave. Je préférerais plutôt la peine avec elle, que le plaisir avec les autres : lorsqu'elle serait partie j je la verrais encore, toujours!.... Elle serait ma mère, mon père, ma sœur tout à la fois.... tout pour moi.... Tout me viendrait d'elle : lumière , bonheur , joie.... Si elle parlait loin de moi , je pressentirais sa parole; car je l'accompagnerais partout. Enfin je vivrais en elle , elle serait mon matin, mon jour, monsoleil, plus que toute la nature
— Assez !... assez !... dit Catherine en sanglottant.
— ïu pleures?., reprit-il; pourquoi?
aurais- tu de la peine?....
— Oui y dit-elle : tenez , ce villa<^e que vous voyez , n'est que peines et que tourmens ; » et , Catherine de'tournant son attention , lui fit le tableau des intrigues et des malheurs du hameau.
Abel ne comprenait rien à ce discours , sinon que les êtres dont il s'agissait étaient malheureux : alors il s'écria: « Eh bien! qu'ils fassent com- » me moi 1.... qu'ils aient une cabane, n un jardin , et qu'ils soient heureux!
» Qu'ils viennent ici , je les console- » rai!....
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— Il est (les infortunes que l'on ne saurait adoucir....
— C'est vrai , dit A])el en j)ensant à son chagrin , alors qu'il perdit son père j mais, reprit-il , ils n'ont j)as tous vu mourir leurs parens?...
— Ali ! (lit-elle j il est encore d'autres malheurs!,. Nous avons dans le vallon une jeune fille dont je vous raconterai l'histoire , la première fois <[ue je viendrai.... si je viens!... ajoutât-elle, et vous me direz si Ton ])eut la consoler....
— Situ viens!... répéta Ahel, et pourquoi ne vicndrais-tu pas ?....
Catherine essaya de lui laire comprendre les iilèes de hiensc'ance et de morale qui sont la hase de la société' ^
mais Abel n'y entendit rien, et lui repondit : « Je ne vois pas pourquoi » vous détendez là-bas, de faire ee ■) qui cause du plaisir. »
Catherine regarda longtemps Abel avec nn sentiment pénible, et elle s'en alla lentement.