‹ La dernière fée ou, La nouvelle lampe merveilleuseChapitre 7 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'amour au village.

Catherine, jeune fille sans éducation , ignorante et naïve , s'apercevait cependant de l'ingénuité' d'Abel , et ne pouvait se l'expliquer. Ce qu'il lui avait dit des fées , fut pour elle l'objet de grandes méditations : enfin, elle eut une conférence avec le curé pour savoir s'il existait des fées.

Le curé, homme assez instruit, vit bien, par la nature des questions de Catherine, qu'elle avait un puissant motif pour les faire : alors, il était bien

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naturel qu'il essayât à confesser la jeune (lllc. Catherine ;, trop simple pour résister aux questions du curé, lui apprit tout ce qui s'e'tait passe' : ce dernier tomba dans un profond e'tonnement, eu apprenant que, dans le siècle où nous sommes , il existait un jeune homme aussi voisin de Te'tat de la nature. Ignorant les circonstances qui avaient amené Abel à ce point de cre'dulité, et de sauvage rie, le curé s'imagina que c'était quelque jeune liomme qui avait perdu la tête , et il s'efforça de démontrer à Catherine qu'elle courait de grands dangers auprès de cet èti'o extraordinaire. 11 lui prouva de plus que les fées étaient des personnages imaginaires créés par pure fan-

taisiej et, pour le lui faire comprendre, il lui lut et lui expliqua le conte de Peau-d'âne, une fable de La Fontaine^ un conte oriental, et l'engagea à ne plus retourner à la colline.

Catherine, enquittantle curé, trouvait qu'Abcl n'était point fou; qu'elle ne couraitaucun danger auprès delui^ si ce n'est le plus grand, de tous: celui d'aimer sans espoir de l'être. Pour réussir, elle résolut de faire un dernier eJfFort auprès de son ami de la montagne, en lui racontant l'histoire delà jeune moissonneuse.

Elle accourut donc un matin : et, s'asseyant sans façon à ses côtés, elle commença par lui dire que les fées n'existaient pas : puis elle tâcha de lui

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faii e comprendre les raisons du curé.

— « Catherine, répondit i^a'ave- » ment Abel , on ne me prouvera » jamais qu'il n y a que nous dans la )i nature. Qu'est-ce qui a lait tout ce » que nous voyons ? c'est un grand » génie. Il y a la fée des fleurs, la lée » des eaux, la tée des airs. Est-ce que » tu n'es pas portée, connue moi, à » aimer quelque chose hors toi ?

— « Oh oui^ dit-elle.

» — Eh l)ien, n'iniagines-tu pas » des fleurs qui ne se fanent point, » et un jour qui n'aura pas de nuit?

» Tout cela se trouve chez les fées:

» les iées demeurent par - delà les » cieux, car les cieux sont les parvis >\ de leur temple et les étoiles sont

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)j les marques de leurs pas. Lors-

» qu'une tempête couvre le ciel?., c'est

» que des mauvais génies se sont

» e'cliappes de leurs prisons, ou ont

» cassé les bouteilles qui les renfer-

» maient. Catherine, est-ce que tu n'as

» pas envie quelquefois d'être autre

» part qu'où tu es? Ne désires-tu pas

» voler dans les airs, et te confondre

» dans une adoration amoureuse ,

» comme celle que j'ai pour une fée?

— « Si, dit- elle bien doucement, » je suis chrétienne et j'aime Dieu.

— « Dieu! reprit Abel, quel est-il?

1) — C'est lui qui nous a faits à son

» unage , pour le sentir et l'adorer. . . » dit-elle d'après son catéchisme.

» — Ah! j'entends, continua AbeJ,

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» Dieu est le roi des fe'es et des ^é- ») nies.

— u Mais le curé m'a dit qu'il n'y » avait pas de fe'es!.. dit-elle avec dépit.

— Qu'est-ce que le curé ? » demanda sur-le-champ Abel.

Il fut impossible à Catherine de faire entendre à Abel ce que c'était ([u'un curé: elle s'embarqua dans une explication de l'ordre social et ne put achever son explication , parce qu'elle s'y entortilla. Enfin , elle s'en tira en concluant: «qu'un cur était un homme, qui ne se mariait point parce (|u'il ne devait aimer que Dieu , le prier pour tout le monde ^ et s'habiller en noir. »

— « On ne prie donc pas Dieu soi-

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» même , dit Abel?.. mais, reprit-il , » Si ton curé t'a montré dansun livre » qu'il n'existait point de fées, je m'en )) vais te montrer dans un autre qu'il » y a des fées! ..» Il courut chercher un volume de contes, et lui fit voir l'estampe de l'apparilion de la fée Abricotine.

— « Puisque vous voulez qu'il y ait » des fées, j'y croirai; » dit-elle en rouiçissant ; « et qviand cela ne serait )) pas, croire votre erreur m'est plus )) doux que la vérité.

— Catherine, dit-il , avec cette joie d'enfance ;, cette curiosité naïve d'un jeune écureuil qui court de branche en branche en jouant avec cliaque fruit , « Catherine , tu m'as

)) promis une histoire : dis-la moi ? » car j'aime à t'entendre parler.... »

Catherine sentit alors dans son cœur un mouvement qui ressemblait fort à celui de la peur. En ciret , son propre sort allait se décider.

Histoire de la jeune Moissonneuse.

«A la dernière moisson, dit-elle en montrant les champs de la vallée , il est venu de la Lorraine ( c'est un pays tout là-bas , d'où les habitans sont pauvres et sortent au printemps pour faire nos moissons^) il est venu, disaisje, une jeune fille , avec sa mère. Elles étaient bien pauvres toutes deux : la mère était âgée, mais, malgré ses infii-

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mites , elle a fait le chemin avec sa fille. »

(( Sa fille se nomme Juliette : elle est jolie comme une rose qui vient de s'ouvrir ', et , sous son grand chapeau de paille, elle a l'air, avec ses cheveux blonds, d'une violette qui se cache sous une feuille sèche. Ses bras sont ronds et lisses comme la branche d'un jeune bouleau, et jadis, son sourire était gracieux comme une matinée de printemps. Elles sont venues toutes deux à cette ferme que vous voyez làbas , à la lin du village: elles ont demandé à faire la moisson , on le leur a permis. »

« Le fermier a pour fils un beau jeune homme, grand, bienfait, basané:

c'est lui qui laboure lui-même et qui mène lui-même ses voitures ; il est le plus adnnt du village, au tir et à l'arc; il sait lire et écrire, et chante à l'église le dimanche; enfin c'est lui qui dirige les moissonneurs et tous \es ouvriers de la ferme.

Il s'est trouvé dans la salle de la ferme, lorsque Juliette et sa mère se présentèrent : aussitôt que Juliette l'aperçut, clic pulit et se sentit disposée à l'aimer, parce qu'il était beau. »

— Si j'aimais , dit Abel en l'interrompant, je n'aimerais pas que pour la beauté....

« — Juliette supposait apparemment , reprit Catherine, que l'ame de ce jeune liomme était comme l'enve-

loppe , et la pauvre enfant, avant de savoir si elle serait paye'e de retour, se laissa aller à che'rirle fils du fermier. » (( Alors, elle ne moissonna jamais ([ue dans les pièces oùilétaitjellele regardait àla dérobée, et, s'il s'arrêtait quelque part, elle ne souffrait pas qu'un autre allât couper les épis qu'il avait froissés : s'il s'asseyait sur une gerbe, elle la rapportait sur sa léte. Enfin elle tachait de se trouver toujours auprès de lui j de manière que, lorsqu'il se plaignait de la chaleur, elle lui présentait le vase de grès plein d'eau qu'elle apportait avcccUe, et faisait consacrer, par lui, cette bouteille qui lui devenait chère , aussitôt que ses lèvres y avaient touché : l'on remarqua même

qu'elle ne souffrit plus que sa pauvre mère s'en servît. Et elle piefera, toute pauvre qu'elle est, en acheter une autre; et, malgré sa faiblesse, en porter deux au lieu d'une. »

((Lors qu'Antoine parlait, elle tremblait en elle-même, et recueillait les moindres sons de cet organe chéri : s'il lui adressait la parole, elle rougissait et n'osait le regarder: enfin, elle l'aimait de toutes les forces de son ame, saisissant avec ardeur le moment présent , et ne pensant pas à l'avenir. »

a La mère s'aperçut que sa fille était changée , car , tout en ayant toujours autant d'amour pour elle , Juliette avait des distractions. Un jour qu'Antoine avait aidé Juliette à charger sa

javelle^ et que leurs mainss'etaicnt rencontrées avec leurs regards, elle laissa sa mère porter seule le fardeau dont elle avait coutume de la débarrasser.»

« Alorsj le soir, la mère dit à Juliette: » Mon enfant, l'air de ce pays-ci ne te » convient pas, retournons en Lor- » raine. » Juliette lui répondit que:

« maintenant la Lorraine était ici , » pour elle. » La mère vit bien qu'il n'y avait plus de remède, et elles continuèrent à faire la moisson. »

« Antoine n'ignora pas longtemps l'amour que Juliette avait pour lui , parce qu'une nuit, il la vit , dans la cour de la ferme, assise sur une pierre et ne dormant pas -.elle regardait tour à tour le ciel et l'endroit de la maison

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OÙ il reposait. Comme il e'tait niiil^ qu'elle croyait tout le monde endormi, que tout .se taisait, et que l'on n'aurait entendu que le bruit des nua- ,i,'es qui roulaient dans l'air, elle envoya un baiser à la chambre où reposait Antoine. Cette muette et silencieuse adoration , cet amour secret plurent au jeune homme qui, dès lors, devint plus attentiCauprès de Juliette, qu'il ne l'avait été JLisques là....

— Ecoutez- vous , dit Catherine à A bel.

— Oui, oui, répondit le jeune boninie qui semblait rêver.

Alors Catherine re'pe'ta sa phrase on le regardant : ((et,continua-t-elle, Antoine donna à Juhelle moins d'(ju-

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\ rage qu'aux autres. Lorsqu'il faisait trop chaud il lui disait de se reposer^ et elle se reposait avec sa mère, parce quv c'était lui qui le leur avait dit. A tahle, il avait soin qu'elle lut bien servie : et, un jour, il lui mit une fleur à sa place : Juliette prit la fleur, la cacha dans son seinj cette fleur, quoique flétrie, jest encore. »

« Un soir , lorsque tout le monde était couché, Juliette et Antoine allèrent s'asseoir sous un arbre du jardin de la ferme , et ils s'entretinrent longtemps : Antoine fut charmé de la grâce et de l'esprit de la jeune fille. Dès-lors ils s'aimèrent l'un l'autre avec ardeur eten secret. Juliette fut tout-àfait heureuse, quand elle vit que son ainour était partagé par celui qu'elle

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adorait ; et elle se livra avec enthoii siasme à l'espoir que rien ne paraissait s'opposer à son bonheur. »

« Lorsqu'elle vit qu'Antoine e'iait j)ien épris d'elle , alors ils changèrent (le rôle : ce fut Antoine qui embrassa avec amour tout ce qu'elle portait ou louchait : il la regardait moissonner, et l'aidait ainsi que sa mère qui, mali^rè sa longue expérience , commença à croire que tout cela finirait bien.

Alors la vieille mère souriait, en voyant le fils du fermier danser le soir avec Juliette, et ne pas l'embrasser à la contre-danse à laquelle chacun s'embrasse, chose qui lui parut d'un bon augure. Enfin un soir, en revenant à la ferme, Juliette, qui avait pris le

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