II
« Juliette sortit sans pleurer , mais elle e'tait pâle comme une morte : elle a été recueillie par un autre fermier, chez lequel elle travaille avec sa mère, sans rien gagner^ mais elle ne veut pas quitter le pays habité par Antoine, et la pauvre fille est encore heureuse de respirer l'air qu'il respire. »
u J'ai été la trouver un matin , et je lui ai dit : « Juliette , sois sure que je » n'épouserai jamais Antoine, et si » tu as besoin de quelque chose , tu » trouveras en moi une amie qui te » secourera en tout avec plaisir ! »
— C'est bien !.... s'écria Abel , en IVappant dans ses mains comme un spectateur trop ému. Catherine fut interdite , tant la joie que lui causa
LA DERNIÈRE FEE. . ^.j
cette louange qui ne regardait que lame, lut violente et douce à son
cœur!
« Depuis ce temps, cantinua-t-elle, Juliette n'a d'autres plaisirs que de voir Antoine à l'église, de l'apercevoir quelquefois dans les champs: rarement ils se trouvent ensemble, mais alors ils se parlent avec une extrême volupté, ils se jurent d'être l'un à l'autre. Cependant Juliette se reproche d'avoir attiré sur la tête d'Antoine , la colère de son père; car le fermier a déclaré à son fils que, s'il n'épousait pas celle qu'il lui donnerait pour femme ^ il le deshériterait en vendant ses biens . Juliette est triste, sans espoir j elle se consume et elle ressemble à une jeune
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fleur rongée par un ver : tout le village l'aime et la plaint, et cependant elle se meurt d'amour. »
« Maintenant , ajouta Catherine .
quel remède trouverez-vous à de pareils maux ?... )5 Abel garda le silence. — Mais , continua Catherine , supposez qu'Antoine n'eût pas aimé Juliette, et que Juliette l'eût toujours adoré ; dites-moi s'il existerait , pour une ame pleine d'amour , un malheur plus grand ?
En prononçant ces derniers mots , sa voix tremblait, elle regardait A bel avec anxiété , et elle attendait sa réponse, comme la fleur d'été fatiguée par le soleil , attend la rosée du soir. — Il me semble , répondit Abel ,
LA DERNIÈRE FÉE. i3t d'une manière indifFérente , que le véritable amour finit par vaincre tous les obstacles j les bonnes fées triomphent toujours
— Triompherais-je?.,. se demanda Catherine.
Depuis ce jour, Catherine vint souvent causer avec Abel ; et la pauvre enfant aima le fils du chimiste avec la même ardeur que Juliette aimait Antoine.
Cependant le bruit se répandait dans le village , qu'il y avait à la chaumière de la colline, un jeune homme, beau comme le jour, ravissant et céleste , et qu'un démon infernal servait; qu'il avait hérité du cliimiste, le pouvoir de commander à la nature; qu'il
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avait des entretiens avec des fées, des Jutins, que l'on comprit sous la dénomination à^esprits ',e\, qu'enfin, on le voyait quelquefois le soir au clair tle la lune, causer avec un revenant (jui voltigeait comme une ombre. Ces bruits coururent par toute la contrée^ et , ce qui les accrédita , ce fut la défense que le curé fit, par un prône, aux jeunes filles, d'aller à la colline.
Cependant, Abel aimait Catherine, mais comme une véritable sœur j et il se nourrissait toujours de ses douces rêveries. Il était d'autant plus dévoré du désir de voir une fée, que ses songes lui offraient souvent des images fantastiques qu'il saisissait avec ardeur, et qu'il croyait quelquefois, à son réveil, avoir réellement vues.
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Il faisait ses confidences à Catherine qui contenait ses larmes, mais qui, en s'en allant ^ pleurait de se voir dédaignée pour des êtres imaginaires , que le curé lui avait dit ne pouvoir jamais exister. Elle espéra que son tour arriverait.
Elle venait toujours voir Aljel le matin , parce que c'était un matin qu'elle l'avait rencontré pour la première fois: de manière que ces courses a la colline, n'avaient encore été remarquées par personne jet d'ailleurs, son père, connaissant son innocence et l'horreur qu'il lui avait inspirée pour lacolline,ne concevait aucunsoupcon.
Cependant, lorsqu'un jour Catherine s'aperçut qu'elle devait aimer
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Abel ,sans espoir d'en être aimée, elle <;ommença à pâlir: le changement tle sa figure et de ses manières n'échappa point à l'œil du maréchal-de-logis des cuirassiers de la garde, Jacques Bontems qui , tous les soirs , lui faisait sa cour. Il remarquait que depuis un certain temps , il n'était pas vu aussi hien par Catherine qui, le comparant avec Abel dont les manières étaient naturelles , élégantes et naïves, ne trouvait plus le ton brusque , les gestes dégagés, et le langage de Bontems , d'aussi bon goût. Néanmoins il se flattait toujours de l'épouser, car il avait reçu une lettre qui lui donnait beaucoup d'espoir : en effet, son ami le garçon de bureau, venait d'être
LA DERNIÈRE FÉE. i35
nommé à la place importante de garçon du cabinet particulier du ministre. Ce fut alors qu'il re'digea une pétition au ministre, pour avoir la place du percepteur : et il l'envoya à son ami , pour la poser sur le bureau de l'Excellence, à la première occasion.
Il passa un temps infini à rédiger sa pétition, mais enfin il accoucha, après (juinze jours de réflexions, du morceau curieux que nous transcrirons littéralement, (i)
Monseigneur,
{{ Votre Excellence apprendra avec surprise que , dans la commune de
( t ) Copié sur un original.
( Note de l'Auteur. )
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V***, il n'y a pour percepteur qu'une vieille ganache qui , dans la macliine dont votre Excellence est l'ame , se trouve un rouage sans cambouis : cela étant j Jacques Bontems, maréchaldes-logis , auquel,, par parenthèse, on a refusé une pension de retraite , parce qu'il lui manquait un an de service , d'où qu'on l'avaitbien licencié exprès^ mais y attendu que votre Excellence n'était pas ministre alors , on ne peut pas lui- en faire un reproche , mais tjiCil n'en est pas moins sans pension. » Cependant herlic ^herloc ^ affaire finie , lien parlons plus : alors, il va à la bonne jlanquelle , et sans faire d'embarras, vous prier, Monseigneur, de lui donner la place du percepteur
LA DERNIÈRE FÉE. lô;
qui n'est qu'une culotte. Toutefois , Monseigneur fera bien de l'admettre à la retraite , parce que le pétitionnaire ne veut que la place du percepteur,etnon lui nuire dans votre esprit:
il ne vous en coûtera , Monseigneur, qu'un trait de plume j et le soussigné pétitionnaire a le plaisir de vous faire souvenir qu'il se trouvait de garde à la porte de son Excellence, avant qu'elle fût ministre, d'où qu'il l'a sauvée des Cosaques, sans quoi Monseigneur ne serait pas son Excellence aujourd'hui.
» Le pétitionnaire ne doute pas des sentimens de reconnaissance de Monseigneur, avec lequel il a l'honneur d'élre, etc. Jacques Bontems. »
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Cela fait ,il rassembla toute la somme de ses idées poui' faire un précis dans le même ^enre, de l'affaire de la commune, et l'envoya à un de ses anciens généraux, en lui recommandant de le remettre à un conseiller-d'état , « afin , disait-il , de faire rendre sur le champ une ordonnance du Roi. »
Après de telles dépêches^ Jacques Bontems déclara au père de Catherine, qu'avant un mois il serait, lui Bontems, nommé percepteur, et que le procès de la commune serait terminé. L'ancien bedeau répondit , qu'alors Catherine deviendrait sa femme , et Catherine poussa un soupir.
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