La Maladie de l'Empereur Frédéric III, p
Mes collègues partagent ma responsabilité. — On voit par ce qui précède combien il est faux que j’aie retiré le cas des mains des médecins allemands. Ils m’avaient appelé, et j’avais donné mon opinion à laquelle, du moins en apparence, ils avaient souscrit. Ils avaient distinctement donné leur sanction au traitement que j’avais proposé, et j’avais reçu d’eux, si je puis m’exprimer ainsi, le mandat d’exécuter ce traitement. Si le cas avait bien réussi, nul doute que ces messieurs eussent réclamé avec empressement leur part du triomphe, sous le prétexte qu’ils m’avaient « confié » l’opération. Il est donc absurde de rejeter sur moi toute la responsabilité d’une décision acceptée par eux, simplement parce que le résultat a détruit les espérances qu’on avait raisonnablement le droit d’entretenir. Si, malgré le rapport du professeur Yirchow, Gerhardt et Bergmann croyaient encore à une affection cancéreuse, leur devoir impérieux était de refuser ouvertement d’accepter la décision qui était prise au sujet du traitement. Ils ont, au contraire, accepté cette décision, in foro externo tout au moins, et ont, par cela même, accepté avec moi la solidarité de la responsabilité. Dans le fait, si Bergmann et Gerhardt étaient convaincus à cette époque que la maladie était un
cancer, et s’ils n’avaient aucune confiance en moi comme observateur ou comme opérateur, ces messieurs n’avaient qu’un seul moyen d’agir honorablement vis-à-vis du malade, c’était de se séparer ouvertement de moi et de faire euxmêmes un autre rapport. La seule explication possible de leur conduite, en les supposant des hommes honorables, c’est qu’ils étaient bien loin d’être certains du diagnostic. En prouvant que les médecins allemands sont responsables avec moi, je ne cherche nullement à diminuer la part de responsabilité qui m’incombe ; je veux seulement montrer la nature hypocrite des hommes avec lesquels j’étais en rapport.
Le Prince Impérial se décide à aller en Angleterre. • — Un autre point qui a donné lieu à bien des fausses interprétations est la décision qui fut prise alors de continuer le traitement à Londres. Lorsqu’il fut convenu que j’essayerais d’extirper la tumeur en opérant par le passage naturel, on me demanda si je pouvais rester à Potsdam le temps nécessaire; mais je soulevai de nombreuses objections. Le Prince Impérial désirait vivement être présent au jubilé de la Reine d’Angleterre, et je n’ai pas besoin d’ajouter qu’il me convenait mieux de traiter le Prince à Londres, où j’avais sous la main
tout ce qui m’était nécessaire, que dans son palais où je ne trouvais rien d’organisé. La visite de Son Altesse Royale en Angleterre avait été décidée plusieurs mois auparavant, et par conséquent la proposition de suivre le traitement à Londres rentrait bien dans ses plans. Cependant, je m’engageai à venir à Potsdam, si des circonstances, qui n’étaient pas improbables, rendaient difficile son départ de l’Allemagne.
Nouvelles aménités de Gerhardt. — J’ai déjà montré le professeur Gerhardt dans soq rôle à'ami candide; il me restait à le connaître dans celui d ’ennemi sans scrupule. Avant mon départ de Potsdam, la Princesse Impériale me raconta que le professeur Gerhardt lui avait dit que, même si je réussissais à faire l’ablation de la tumeur avec la pince, la guérison ou la cicatrisation de la plaie aurait un tel effet sur la corde vocale que, en ce qui concernait la voix, l’illustre malade serait dans une pire condition qu’avant l’opération. ^
Le professeur lui donna aussi à entendre que la corde vocale droite était en suppuration par suite de la blessure que je lui avais faite ! J’affirmai à Son Altesse Impériale que cette situation alarmante ne reposait absolument sur rien devrai. En ce qui concernait la cicatrice, j’avais,
lui dis-je, guéri des centaines de cas sans la terrible conséquence que le professeur Gerhardt prétendait craindre dans le cas présent. Quant à la soi-disant suppuration de la corde droite, je fus dans l’obligation de confesser que je n’avais aucune idée de ce que cela voulait dire. En présence de cette manifestation des idées toutes particulières du professeur Gerhardt sur les devoirs professionnels, je me vis dans la nécessité d’informer la Princesse Impériale qu’à l’avenir je refuserais de me trouver avec lui en consultation, sans pourtant refuser de lui laisser examiner la gorge du Prince lorsque Son Altesse Impériale le désirerait.
Gerhardt nomme un « contrôleur ». —■ Ce qui finit par m’ouvrir complètement les yeux sur le traitement auquel je devais m’attendre de la part de mes collègues allemands, ce fut la façon détournée avec laquelle, sous, prétexte d’assurer au Prince Impérial l’assistance d’un chirurgien en cas de besoin, je devais être guetté ou, pour me servir de l’expression de Gerhardt, <' contrôlé » *. Le professeur avait espéré accompagner le Prince en Angleterre; mais comme sa présence n’était pas nécessaire dans