‹ La Dernière maladie de Frédéric le Noble, par le dr. Morell-MackenzieChapitre 11 sur 45 · La Maladie de l’empereur Frédéric III, p · texte numérisé non relu

La Maladie de l’empereur Frédéric III, p

les circonstances actuelles, on décida que le docteur Wegner s’occuperait de la santé générale du malade, pendant que je dirigerais le traitement spécial. Si l’on m’avait dit ouvertement que l’on désirait à la Cour d’Allemagne que le Prince héritier fût accompagné par un laryngoscopiste allemand compétent chargé de faire de temps en temps un rapport sur la marche de la maladie, je n’aurais pas fait la moindre objection. Au lieu de cela, j’appris par le docteur Wegner que, sur le désir de l’Empereur Guillaume, un jeune chirurgien d’armée (en allemand Stabsarzt ) irait en Angleterre comme son assistant; Wegner me dit : « Mes yeux ne sont plus aussi bons que jadis et il est préférable que j’aie auprès de moi un jeune chirurgien, dans le cas où la trachéotomie deviendrait nécessaire. » Je ne découvris que par accident que le docteur Landgraf (le Stabsarzt) était un des aides du professeur Gerhardt. J’appris ce fait d’un spécialiste bien connu à Berlin pour les maladies de gorge, auquel j’allai faire visite avant de quitter la capitale et qui m’assura en outre que le docteur Landgraf était bien loin d’être un laryngoscopiste habile, et que quelques semaines auparavant il avait été incapable de distinguer les cordes vocales vraies des cordes

fausses. J’eus plus tard de nombreuses occasions de me convaincre que le jeune StabsarztmëviiaÀl complètement cette opinion. Je reviendrai plus loin sur les soi-disant « observations » du docteur Landgraf.

La production artificielle du cancer. — Je

suis obligé de faire ici quelques remarques sur un sujet que j’aurais préféré éviter, et d’examiner l’influence du traitement du professeur Gerhardt sur la nature de la maladie dont souffrait le Prince. Mais le professeur Gerhardt ayant luimême soulevé dans sa récente publication la question de la part de responsabilité qui s’attachait à son propre traitement dans le résultat malheureux de la maladie, il m’est impossible de ne pas faire allusion à cette question.

Avant mon retour en Angleterre, j'appris d’une personne dont la véracité est au-dessus de toute discussion certains faits relatifs au premier traitement du professeur Gerhardt, faits qui augmentèrent mon inquiétude pour l’avenir au delà de tout ce que j’avais pu craindre jusqu’à ce moment. J’ai déjà dit que le professeur luimême avait très légèrement touché cette question en ma présence, et lorsqu'il mentionna en termes généraux qu’il avait employé le galvanocautère, je dus naturellement comprendre qu’il

avait fait usage de ce puissant agent d’après les règles reconnues dans la pratique chirurgicale. Aussi, lorsque je fus informé qu’il avait appliqué la pointe rougie à l’intérieur du larynx chaque jour pendant près d’une quinzaine, c’est à peine si je voulus le croire. Dans ma longue expérience, je n’avaisjamais entendu parler d’un chirurgien qui eût appliqué le cautère sur le larynx d’un malade plus d’une fois, ou au maximum deux fois, par semaine, et dans le cas présent je ne sais ce qui doit m’étonner le plus, de l’énergie thérapeutique du médecin, ou de l’endurance du malade. Mes lecteurs pourraient supposer que j’ai été mal informé, ou tout au moins qu’il y avait de l’exagération dans le rapport qui m’avait été fait; mais c’est le professeur Gerhardt lui-même qui confirme le fait dans son récent pamphlet 1 .

Or il n’est pas nécessaire d’avoir des connaissances spéciales pour comprendre que le larynx, organe des plus délicats, ne peut être brutalisé ainsi impunément. Le fait que le Prince Impérial a été soumis à un régime aussi barbare

1. La Maladie de l’empereur Frédéric III, p. 4, où je trouve : « A partir du 26 mars jusqu’au7 avril, on fit tous les jours des cautérisations ; on brûla tout ce qui apparaissait et le 7 on repassa les bords des cordes vocales avec un cautère plat. »

explique tout d’abord la tendance des parties à se congestionner sans cause apparente, ce qui m’avait considérablementétonné. Tout le monde sait qu’une brûlure accidentelle est suivie d’une inflammation locale, et je ne connais pas de grâce d’état qui empêche une brûlure faite par un chirurgien d’être soumise aux conséquences ordinaires et naturelles. C’est là la raison pour laquelle on laisse toujours un intervalle suffisant entre les applications du galvano-cautère. Aucune règle de pathologie n’est mieux établie que le rapport qui existe entre l’irritation locale ou les changements chroniques de tissu qui s’ensuivent, et le développement du cancer.

Que cette terrible maladie soit constitutionnelle ou non dans son origine, il n’est pas douteux que la cause déterminante de son apparition est dans beaucoup de cas une lésion, comme un coup, ou un état résultant d’une blessure, comme une cicatrice, ou l’application persistante sur un point particulier de quelque chose qui entretient le tissu dans un état d’inflammation ou d’excitation, comme, par exemple, une dent ébréchée qui tourmente la langue. Les ouvriers qui manipulent la paraffine et le pétrole sont particulièrement disposés au cancer des parties qui sont habituellement exposées à l’action de ces

oO LA DERNIÈRE MALADIE

substances. On sait qu’une forme particulière de cancer, qui était autrefois assez commune en Angleterre, a presque entièrement disparu 1 , simplement parce que la cause qui la produisait a elle-même cessé d’exister. Lorsque la suie valait un bon prix, il fallait la tamiser ; cette opération demandait nécessairement beaucoup de friction, et faisait pénétrer dans la peau des particules irritantes ; le résultat fréquent était « le cancer des ramoneurs ». Aujourd’hui le tamisage de la suie ne donne plus de bénéfice, et la maladie que cette opération engendrait a disparu.

La chaleur, est certainement une des causes les plus actives d’irritation locale. La partie de beaucoup la plus apte chez l’homme à contracter une affection maligne est certainement labouche qui est plus exposée que n’importe quelle autre partie du corps à être irritée par les substances chaudes. Ce fait est bien connu de tous les médecins. Que ce soit la lèvre inférieure sur laquelle de jour en jour on a placé le tuyau échauffé d’une pipe de terre ou le papier carbonisé d’une cigarette ; que la langue soit irritée par le contact fréquent de l’âcre fumée de tabac,

1. Erichsen, Science and art of surgery, 9 th edit., London, 1888, vol. I, p. 1048.

ou d’une pipe pleine de jus empesté ; que la langue soit mise à vif par des liqueurs ardentes, piquée et brûlée par de fortes épices, la cause est essentiellement la même, c’est-à-dire la brûlure de la couche superficielle par une chaleur prolongée. Dans le Cachemire, où des réchauds brûlants sont souvent appliqués sur l’abdomen et sur les cuisses, le cancer de ces parties n’est pas rare 4 , quoique pour ainsi dire inconnu dans les autres pays.

Il est très probable qu’en plus de l’irritation locale, il doit y avoir chez le malade quelque prédisposition naturelle ; mais nous ignorons en quoi elle consiste. Il est certain que dans un grand nombre de cas la tendance au cancer est héréditaire ; et je suis convaincu que la vérité de cet axiome serait encore bien plus évidente si l’on recherchait avec soin et si l’on conservait précieusement l’histoire médicale des familles et des individus. On sait presque toujours de quelle maladie on a perdu son père et sa mère, on connaît souvent les causes du décès de ses grandsparents, mais il est bien rare que l’on ait une connaissance certaine de la nature de la maladie qui a enlevé les oncles et les tantes d’une

1. Sir James Paget, Morton lecture on cancer andcancerous diseases (British medical Journal, novembre 19, 1887, p. 1093).

génération ou deux en arrière. Je ne puis ici poursuivre cet important et intéressant sujet, mais il est assez connu pour me permettre de dire que lorsqu’il y a un cas de cancer dans la famille d’un homme, il fera bien d’éviter avec le plus grand soin toute cause d’irritation locale. C’était le cas pour le Prince Impérial du côté maternel, car la sœur de sa mère est morte de cancer, et son cousin, le Prince Frédéric- Charles, avait eu une tumeur maligne de la face, extirpée un an avant sa mort, tumeur qui n’était pas revenue, mais qui aurait fort bien pu réapparaître s’il avait vécu plus longtemps.

Or le professeur Gerhardt lui-même nous dit qu’au début de la maladie il soupçonnait une affection maligne. Cette déclaration rend simplement incompréhensible le traitement qu’il a adopté, à moins de supposer que son anxiété lui fit perdre toute mesure.

11 est certain que si la tumeur n’était pas maligne dès le début, Gerhardt, en employant le galvano-cautère sans merci ni trêve, a fait tout ce qu’il fallait pour la rendre maligne. Je ne dis pas qu’il a actuellement causé le cancer; nul n’a le droit de dogmatiser en médecine; car la médecine n’étant pas une des sciences exactes, presque chaque fait peut être interprété de plu-

sieurs manières. Mais je n’hésite pas à dire que le traitement adopté par lui prouvait à la fois un manque de science et un manque de jugement. Il ne peut sortir de ce dilemme : ou son traitement était trop fort, ou il ne l’était pas assez. S’il croyait à une tumeur bénigne, l’application répétée du cautère était chose barbare; s’il doutait, comme il le dit, de la nature de la maladie, ce doute seul aurait dû arrêter sa main, et l’amener à invoquer plus tôt qu’il ne l’a fait l’aide d’un chirurgien. Ce médecin reconnaît lui-même que pendant douze jours consécutifs il a brûlé le larynx du Prince Impérial avec un fil de platine rougi et encore quatre autres fois à peu d’intervalle. Finalement, comme si tout cela n’était pas suffisant, il lui faut encore repasser les bords des cordes vocales avec un cautère plat! Je ne sache pas qu’il existe dans la littérature médicale un seul cas dans lequel on ait abusé d’une façon aussi terrible du cautère, un agent de grande valeur quand on sait s’en servir.

On a dernièrement réuni des statistiques qui prouvent 1 qu’une tumeur bénigne devient très rarement maligne, soit spontanément soit lors-

1* Ceniratblatt für Laryngologie, etc., juillet 1888.

qu’on a suivi les méthodes de traitement ordinaires et reconnues. Que ces résultats statistiques seraient différents si la méthode de traitement poursuivie par Gerhardt était largement adoptée dans la pratique ! Que sa cautérisation barbare ait causé ou non le développement du cancer, il est, sans aucun doute, largement responsable pour la périchondrite qui a joué un rôle si important dans ce triste cas. Bien que l’inflammation du cartilage ne se soit montrée que quelque temps après, on sait fort bien que le cours de cette affection est très lent, surtout dans les commencements.

Le processus vocalis, qui a été dans ce cas le premier siège de la périchondrite, est un point où la membrane muqueuse elle-même forme presque la seule couverture du cartilage. Donc, le point sur lequel Gerhardt a accumulé sa malheureuse énergie est particulièrement vulnérable.

En définitive, si la tumeur était dans le début bèniçjne, il y a, dans mon opinion, toute raison de croire que les brûlures faites par Gerhardt sont responsables de la transformation subséquente de la tumeur en cancer; si cette tumeur était maligne dès le début, la maladie a été sans aucun cloute aggravée par le traitement.

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