‹ La Dernière maladie de Frédéric le Noble, par le dr. Morell-MackenzieChapitre 12 sur 45 · LE PRINCE IMPÉRIAL EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

LE PRINCE IMPÉRIAL EN ANGLETERRE

Le Prince Impérial dans la procession du Jubilé. — Leurs Altesses Impériales arrivèrent à Londres le 14 juin. Afin d’éviter au malade la fatigue des réceptions et de trop de conversations, on avait décidé qu’il habiterait en dehors de Londres dans un endroit tranquille, et qu’il ne prendrait aucune part aux fêtes de la Cour, excepté dans les cérémonies les plus importantes. Il s’établit donc à Upper-Norwood. Je n’ai pas besoin de rappeler l’impression d’enthousiasme qu’il créa lorsqu’il traversa à cheval les rues de Londres le 21 juin au milieu de tous les princes qui formaient l’escorte de la Reine d’Angleterre ; il était certes la plus remarquable personnalité dans cette grande fête devenue historique, et il fut acclamé avec enthousiasme

comme un roi par la grâce de sa splendide nature tout autant que par droit de naissance. Qui donc aurait pu s’imaginer, en lé voyant alors, à la fleur del’âge, magnifique dans sa mâle beauté, que, derrière le héros de Kônigrâtz, de Wôrth, de Sedan et de tant d’autres terribles batailles, chevauchait ce jour-là un conquérant plus puissant encore qui en moins d’une année donnerait le coup fatal à ce majestueux cavalier !

Le jour de l’arrivée du Prince à Norwood, j’examinai sa gorge avec soin, et je trouvai qu’il ne restait plus qu’une petite partie de la tumeur, un tiers environ de ce qu’elle avait été. Cette petite partie était rouge, mais la membrane muqueuse qui l’entoui^t à la base était d’une couleur presque naturelle; on voyait pourtant disséminées sur différentes parties du larynx des traces d’hyperémie. Cet état légèrement altéré de la membrane du larynx qui était probablement dû, comme je l’ai déjà expliqué, aux cautérisations sévères faites par Gerhardt, exposait le Prince à prendre froid très facilement.

Le docteur Norris Wolfenden. — Avant l’arrivée du Prince Impérial, j’avais prévenu le comte Radolinsky que le traitement local, aussitôt que le malade serait confié à mes soins, serait fait ou par moi, ou par quelque spécia-

liste compétent et au courant de ma méthode.

Le Prince y consentit volontiers, mais le docteur Wegner fit de graves objections, prétendant que le docteur Landgraf avait accompagné le Prince précisément pour remplir cette mission. Je rappelai au docteur Wegner qu’il m’avait dit luimême que Landgraf avait été envoyé expressément pour le cas où la trachéotomie deviendrait soudainement nécessaire ; que ce jeune homme m’avait été présenté simplement comme un chirurgien militaire et que je n’avais aucune idée de son habileté comme laryngoscopiste. Dans cette circonstance, il m’était impossible d’accepter l’aide du docteur Landgraf dans le traitement que je me proposais, et je demandai que mon collègue, le docteur Norris Wolfenden, un des médecins de l’hôpital pour les maladies de la gorge, se joignît à moi comme aide-médecin résidant près du Prince Impérial. Cette demande me fut accordée, et le docteur Wolfenden vint s’établir à Norwood. Le 15 juin, je recevais de lui le rapport suivant : — « Le larynx est large et bien formé, mais, par suite de l’inclinaison de l’épiglotte, ou n’obtient pas aussi facilement qu’à l’ordinaire la vue de l’intérieur de la cavité laryngienne. La surface interne de l’épiglotte est légèrement congestionnée du côté droit, et le

coussin est un peu trop plein. Le pli ary-épiglottique gauche est un peu enflé en dessous et dans la partie postérieure. La bande ventriculaire gauche est très légèrement enflée dans la partie antérieure, de sorte que le bord extérieur de la corde vocale gauche est juste couvert; le pli aryépiglottique droit est normal et le pli. interaryténoïde vers le côté gauche a perdu sa définition aiguë; on voit un vaisseau élargi sur la bande ventriculaire droite qui, du reste, est saine. La corde vocale gauche a une couleur rose pâle ; à son extrémité postérieure se trouve une grosseur arrondie d’environ 3 millimètres en diamètre et 2 en hauteur. En murmurant, l’action adductive de la corde vocale gauche se montre très faible ; mais dans la phonation élevée, ce mouvement ne laisse rien à désirer. »

On voit, d’après ce rapport très étudié du docteur Wolfenden, tout aussi bien que par mes notes, que la gorge du Prince Impérial était encore congestionnée, et je jugeai nécessaire de détruire cette congestion avant de procéder à des mesures actives. Dans ce but, des poudres sédatives et astringentes furent soufflées dans le conduit aérien, et quelques jours après les parties furent badigeonnées avec une solution de perchlorure de fer. Le Prince venait chez moi près-

que tous les jours pour suivre son traitement, et le docteur Wolfenden le voyait le soir. Le 25 juin il eut une attaque assez violente d’inflammation catarrhale qui envahissait presque toute la gorge; elle amena l’enflure de l’uvula, et une légère difficulté pour avaler.

Fig. 4. — Dessia fait le 28 juin montrant le larynx après l’ablation complète de la grosseur. Il y a une très légère épaisseur près de l’extrémité postérieure de la corde gauche (à la droite du dessin).

Ma quatrième opération. — Cependant ces symptômes diminuèrent rapidement, et comme environ trois semaines s’étaient écoulées depuis l’opérationprécédente, je jugeai qu’il était temps d’attaquer encore une fois la tumeur. Le 28 juin, en présence des docteurs Wegner et Wolfenden, je réussis à enlever avec la pince ce qui paraissait être tout ce qui en restait. Wegner prit possession de cette substance, l’emballa luimême-îavec soin, refusant même l’aide de mon

secrétaire, y apposa son cachet et l’expédia à Berlin par un messager royal qui remit le paquet au professeur Virchow. Voici la traduction du rapport fait par lui :

« Rapport du professeur Virchow sur la portion

DE TUMEUR EXCISÉE DU LARYNX DE SûN AlTESSE

Impériale le Prince d’Allemagne par le docteur Morell Mackenzie le 28 juin.

« Aujourd’hui à midi un messager spécial du General-Arzt docteur Wegner m’a remis un flacon cacheté contenant la petite portion de la grosseur pathologique enlevée du larynx de Son Altesse Impériale et Royale le Prince héritier. Ce fragment, d’un seul morceau, était plongé dans de l’alcool pur et bien conservé quoiqu’un peu racorni. Il a une base plate de forme ovale allongée, 5 millimètres de longueur et 3 millimètres de large, sur laquelle se trouve une petite surface granulée en forme demi-sphérique d’une hauteur de 2 millimètres environ. Cette surface a une couleur grise avec une teinte légèrement rougeâtre, mais la base est presque noire. Ceci provient évidemment de l’action de quelque préparation de fer, car une fois humectée avec de l’acide hydrochlorique la nuance noire a tourné

à une légère teinte jaunâtre, qui s’est changée en un bleu intense par l’addition d’un peu de cyanure de potassium. Les parties plus pâles de la tumeur montrent également cette réaction à un plus haut degré. Il faut donc présumer que la préparation de fer a affecté la surface entière, mais que seulement les parties placées au-dessous ont conservé la teinte bleu noir, pendant que les parties superficielles se décoloraient. Il faut encore présumer que la base aplatie représente le point d’attache de la partie en question, bien que sa couleur noire pourrait d’abord donner l’idée qu’elle était superficielle (dans le larynx), et par conséquent plus exposée* à l’action des opérations extérieures.

« Un examen plus approfondi a démontré que la base aplatie consistait en excroissances papillaires claviformes et arrondies, juxtaposées les unes sur les autres; de plus, qu’une incision blanchâtre, à peine large d’un millimètre, traversait presque entièrement le milieu de la base, suivant d’assez près le long axe, et presque entièrement cachée parles excroissances papillaires situées autour.

« L’examen microscopique a montré, d’une façon encore plus décisive que dans la dernière analyse, que la surface de la partie excisée était

presque entièrement occupée par des excroissances papillaires de grandeurs diverses. Ce n’est que dans le voisinage immédiat de la surface d’excision que j’ai trouvé une petitezone de tissu superficiel parfaitement uni ; en dedans des papilles, les cellules épithéliales larges et dures, en couches etaplaties verslesparties extérieures, formaient la partie la plus importante de la nouvelle formation; le tissu connectif était mince, doux et vasculaire. Je n’ai observé aucune cellule de formation particulière.

« La surface incisée donne un tissu irrégulier, tendre et légèrement vasculaire. On n'avait enlevé aucune couche épaisse de tissu comme cela avait été le cas après la première opération, et plus encore après la seconde. La section avait été faite très près de la surface, on n’avait enlevé que de la membrane muqueuse. De sorte qu’un petit morceau de tissu, difficile à travailler, est tout ce qui a été donné pour établir une opinion sur la structure des parties inférieures.

« On ne perçoit dans ce tissu aucune couche alvéolaire, aucun dépôt, aucune pénétration de masses épithéliales.

« C’est un jeune tissu connectif qui a augmenté, non pas vers la partie la plus profonde,

mais vers la surface, et contenant des éléments dont quelques-uns ont proliféré.

« Cette prolifération n’avait nulle part pris le caractère d’un centre indépendant deformation. Ainsi, cette partie excisée a, à un degré plus élevé encore que dans les parties obtenues par les opérations précédentes, Vapparence d'une excroissance verruqueuse dure et comprimée qui a été formée d’une surface modérément irritée et épaissie , et l’examen de sa base ne donne pas la plus légère idée d’une nouvelle formation qui pénétrerait à l’intérieur 1 .

« Signé : Rudolf Virchow.

« Institut pathologique, Berlin, 1 er juillet 1887. »

* On voit que ce rapport est aussi satisfaisant que le précédent. Gomme je n’avais enlevé rien d’autre que le tissu appartenant strictement à la grosseur, il était naturellement impossible de donner une opinion sur les couches qui étaient au-dessous. Dans les deux précédents

1. J’ai déjà fait remarquer plus haut que c’est précisément la croissance interne du tissu épithélial dont une fois de plus l’analyse déclare l’absence complète, qui est le trait distinctif du cancer, en comparaison des autres excroissances nouvelles. Les mots en italique n’étaient pas soulignés dans le rapport original.

rapports, le professeur Virchow avait insisté avec une certaine emphase sur ce point que la pince avait amené non seulement une section complète de la tumeur, mais des portions des couches sur lesquelles elle était placée, et qui ne présentaient aucune apparence douteuse.

J’insiste sur ce point parce que Gerhardt et Bergmann semblent dire tous deux qu’on n’avait soumis à l’examen du professeur Virchow que des lambeaux pris sur la surface de la tumeur. Les mots employés par l’éminent anatomopathologiste, dans ce dernier rapport aussi bien que dans les deux précédents, ne laissent pas l’ombre d’un doute sur ce point. Son témoignage doit faire foi, à moins de supposer que le créateur de la pathologie cellulaire était incapable de distinguer un tissu sain d’un tissu morbide, et cela dans un cas où n’aurait pu se tromper le plus jeune élève en travail microscopique. Il serait aussi absurde de dire que Gounod et Verdi ne sauraient distinguer une note juste d’une note fausse.

Visite à, l’hôpital pour les maladies de la gorge. — Je raconterai ici un charmant épisode qui eut lieu à cette époque, bien qu’il n’ait rien à faire avec l’histoire médicale du cas qui nous occupe. Le 15 juillet, le Prince héritier alla

DE FRÉDÉRIC LE NOBLE. 6ï>

visiter l’hôpital pour les maladies de la gorge dans Golden Square, institution fondée par moi en 1863 et qui, depuis cette époque, a pris soin de plus de 105 000 malades. Malheureusement j’étais trop souffrant pour assister à cette visite, mais je sus, par les membres du comité qui eurent l’honneur de recevoir l’illustre visiteur, combien le Prince fut satisfait de tout ce qu’il vit. 11 s’intéressa vivement aux malades et adressa à chacun d’eux quelques mots gracieux. Une petite fille qui avait subi l’opération de la trachéotomie était assise dans son lit berçant une poupée. Le Prince lui demanda : « Qui est la malade, toi ou la poupée? » la petite créature répondit : « Pour sûr, je n’en sais rien, mon cher! » ce qui enchanta Son Altesse Impériale. Il y avait à l’hôpital à cette époque trois malades allemands, et naturellement le Prince leur accorda une attention toute spéciale, demandant à chacun d’eux à quelle partie de l’Allemagne il appartenait, et leur faisant beaucoup d’autres questions. Dans la salle des malades externes, où il y avait foule, il parla également à plusieurs de ceux qui attendaient leur tour.

L’ile de Wight. — L’ablation de la dernière portion de la tumeur ne causa que peu de réaction, et l’auguste malade partit pour l’île de

Wight, où Norris Castle avait été mis à sa disposition parle duc de Bedford. Pour des raisons qui seront expliquées plus tard, je tiens à constater ici que le Prince avait choisi lui-même l’île de Wight comme résidence. Il aimait beaucoup cette.île, et Norris Castle lui plaisait; il l’avait habité auparavant, et c’était près d’Osborne. Le docteur Wolfenden demeura près du Prince et je m’engageai à venir une fois par semaine.

Un nouveau symptôme. — Le Prince Impérial se trouvait très bien de son séjour dans Plie, et bien que le climat me parût avoir sur lui un effet affaiblissant, il disait se sentir bien et n’éprouvait aucune fatigue après avoir pris de l’exercice. Le jour de la grande revue navale (23 juillet), le Prince parla beaucoup et resta très enroué un jour ou deux. Le 21 juillet, le docteur Wolfenden remarqua pour la première fois une légère enflure à la surface postérieure de& cartilages ary-ténoïdes ; je vis moi-même cette enflure à ma visite suivante. Elle ressemblait à une élévation jaunâtre, ressortait d’un millimètre environ et s’étendait en travers du bord extérieur d’un cartilage à la partie correspondante de l’autre.

Ce nouveau symptôme me causa une grande

inquiétude, car je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il indiquait de l’inflammation dans le périchondre, sinon même une attaque des cartilages eux-mêmes. Je prévins en conséquence la Princesse Impériale, ainsi que d’autres personnages, qu’il fallait s’attendre à une périchondrite sérieusè dans un délai plus ou moins rapproché.

Comment doit être employé le galvanocautère. —- Vers la fin de juillet je remarquai une tendance à la réapparition de la tumeur à l’endroit où j’avais opéré ; cela ne faisait pas assez saillie pour être saisi par les lames de la pince, et je me décidai à appliquer le cautère électrique. Je le fis avec la plus grande prudence, en me servant d’un instrument construit spécialement dans ce but par mon aide, le docteur Robert C. Myles, aujourd’hui à New-York. L’électrode, dont le bout était recourbé à angle droit de. inanière à atteindre au-dessous d’un rebord surplombé, était protégé par deux plaques d’ivoire attachées par un fil de soie recouvert de gomme arabique durcie qui est un excellent non conducteur de la chaleur. De cette façon la petite pointe pouvait seule toucher la partie à opérer, et il était impossible de brûler aucune partie du larynx, excepté le point que l’on désirait at-

teindre; de plus la chaleur delà pointe incandescente ne pouvait être sentie par les parties qu’elle ne touchait pas, comme cela arrive souvent avec les autres instruments. Ayant ainsi pris toutes les précautions possibles contre un accident quelconque, j’appliquai le cautère le 2 août, employant l’instrument d’une main aussi légère que possible et touchant seulement le siège de la grosseur avec la pointe. Le Prince n’éprouva aucun inconvénient de cette opération qui ne fut pas suivie de réaction sensible. Le jour suivant une petite escharre plate était visible à l’endroit touché par le cautère, mais j’appris par le docteur Wolfenden qu’il n’y avait autour aucune apparence d’inflammation. Je fis six jours après une nouvelle application du galvano-cautère avec les mêmes précautions, en présence des docteurs Wegner et R.

G. Myles.

En Écosse. — Le Prince partit pour l’Ecosse le 9 août, accompagné par les docteurs Wegner et Landgraf, et par M. Mark Ilovell, médecin de l’hôpital pour les maladies de la gorge, qui. avait pris la succession du docteur Wolfenden comme médecin résident, ce dernier n’ayant pu continuer son service par suite d’affaires de famille. Le Prince se rendit à Braemar avec

M. Hovell; les docteurs Wegner et Landgraf restant à Edimbourg, afin d’être prêts en cas de besoin. On a fait bien des commentaires, je le sais, sur cet arrangement, mais je m’empresse de déclarer que je n’y fus pour rien. On ne me demanda pas mon avis et je n’en donnai aucun. Le Prince se contentait de m’informer de temps en temps des arrangements qui avaient été faits. En m’annonçant que les docteurs Wegner et Landgraf restaient à Edimbourg, il ajouta que ces messieurs viendraient le voir à Braemar une fois par semaine.

Le 11 août, M. Hovell m’écrivit qu’une petite escarre, causée par la cautérisation, avait disparu, et deux jours plus tard il m’apprit que la légère blessure était cicatrisée. La grosseur ainsi excisée ne reparut jamais. Pendant le séjour de Son Altesse Impériale à Braemar, il y eut une grande amélioration dans l’état du larynx. La membrane était bien moins congestionnée, la voix reprit de la force et un ton presque naturel. Sa Majesté la Reine exprima à M. Hovell le plaisir qu’elle éprouvait en entendant le Prince parler de nouveau qvec sa voix ordinaire.

Je vis le Prince à Braemar le 20 août, et je constatai que l’élévation sur la surface posté-

rieure des cartilages ary-ténoïdes avait presque complètement disparu. Je le revis à Londres le 34 août et je pus constater que la corde gauche agissait plus librement qu’auparavant, bien que son action fût encore imparfaite. Sa santé générale à cette époque était excellente.

Plans pour l’automne. — Le Prince Impérial avait exprimé le désir de passer quelques semaines à Toblach, dans le Tyrol, qu’il avait déjà visité et dont il avait gardé un très bon souvenir; je n’y voyais aucun inconvénient, et son voyage dans les Alpes autrichiennes fut décidé. Je lui conseillai cependant d’aller plus au sud s’il trouvait le climat du Tyrol trop froid. Il décida de ne pas passer par Berlin, malgré tout son désir de voir son vieux père. Comme il le disait lui-même, s’il allait à Berlin, il serait forcé de recevoir de nombreuses visites et de parler beaucoup; il craignait que cette fatigue n’eût un mauvais effet sur sa gorge. Il est certain que cette décision du Prince était juste au point de vue médical ; une visite à Berlin dans l’état où il était ne pouvait que lui être très défavorable. Il m’informa aussi que le docteur Wegner serait pendant quelque temps remplacé auprès de lui par le docteur Schrader, la santé du premier étant loin d’être satisfaisante. Le

Prince se sentait du reste si bien portant qu’il n’avait plus besoin, disait-il, d’autre médecin, auprès de sa personne que M. Hovell dont il était très satisfait, et il ajouta que, pour cette raison, le docteur Landgraf serait relevé de ses fonctions à leur arrivée en. Allemagne.

L’aide de Gerhardt comme laryngoseopiste. -—Au moment où le jeune Stabsarzt va disparaître de la scène, je crois nécessaire de dire quelques mots sur un sujet que j’aurais préféré ne pas toucher; mais des critiques allemands ont attaché’une telle importance à ce que je puis appeler le témoignage du docteur Landgraf que ma seule alternative est de parler à cœur ouvert à ce sujet. Après le premier examen du docteur Landgraf, le Prince se plaignit à moi de ses •façons brutales et de son manque d’habileté, et ensuite, dans plusieurs occasions, il m’affirma que chaque fois que le jeune chirurgien allemand avait employé le laryngoscope, il sen»

tait sa gorge fatiguée et malade pendant plusieurs heures. L’illustre malade, qui respectait avec une rare délicatesse les sentiments de . ceux qui l’approchaient, supporta cet ennui ..aussi longtemps qu’il le put, mais il finit par me demander si je ne pourrais pas engager Landgraf à être moins brusque et à prendre

moins longtemps pour faire son examen. Mais je me hasardai à dire au Prince que celte démarche me placerait dans une fausse position et ferait probablement dire en Allemagne que je ne permettais pas à Landgraf d’examiner convenablement la gorge du malade. J’eus deux ou trois fois l’occasion de le voir examiner la gorge du Prince, et sa façon d’opérer m’était presque aussi pénible et désagréable à voir que pour le malade à sentir. Lors de son départ pour l’Écosse, Son Altesse Impériale se plaignit de nouveau à moi de la maladresse de Landgraf, et je crus nécessaire de dire au docteur Wegner que si le jeune chirurgien ne trouvait pas moyen d’opérer avec moins de rudesse,j’étais certain que l’illustre malade ferait venir de Berlin un autre laryngoscopiste pour le remplacer.

Le docteur Wegner me pria d’employer mon influence auprès du prince pour empêcher une démarche qui ruinerait la carrière de Landgraf, et me promit de lui recommander plus de tact pour l’avenir.

J’avoue qu’après avoir constaté le peu d’expérience qu’il avait dans l’emploi du laryngoscope, je n’attachai aucune importance à ses observations. Je reviendrai sur ce sujet lorsque

je m’occuperai du rapport séparé fait par le docteur Landgraf.

Pendant le séjour du Prince à l’ile de Wight, Landgraf, qui avait alors été attaché à sa personne depuis plusieurs semaines, parut s’apercevoir tout à coup que l’action de la corde gauche n’était pas ce qu’elle aurait dû être.

Il communiqua immédiatement cette étonnante découverte aux personnes de la suite du Prince, qui, naturellement, en entendit parler et qui en fut assez alarmé. Mais il fut rassuré lorsque je lui dis que cet état de la corde existait déjà lors de ma première visite à Berlin, bien que le docteur Landgraf ne s’en fût jamais aperçu auparavant 1 !

En outre, Landgraf paraît avoir pris l’élévation en dehors du larynx derrière les car-

1. J’étais à cette époque sous l’impression que Landgraf avait alors, pour la première fois, reconnu l’action imparfaite de la corde vocale gauche, et je ne puis encore comprendre autrement son excitation extraordinaire. Je fus donc bien surpris, en lisant son rapport, de voir qu’il parlait de cet état de la corde dans sa première lettre adressée à Berlin. La seule explication que je puisse offrir maintenant est que le docteur Landgraf dit avoir reçu le 12 juin certaines suggestions du professeur Gehrardt (voir la Maladie de Frédéric III). Il paraîtrait donc que Landgraf, dans ses premiers rapports donnait un corps à ces suggestions ; et que, plus tard, il vit luimême ce qu’il avait d’abord décrit d’après les informations du professeur Gerhardt.

tilages aryténoïdes, pour une enflure de la cloison postérieure,. c’est-à-dire à l’intérieur du larynx au-dessous du niveau de ces cartilages.

C’est là-dessus, ainsi que je l’appris plus tard, qu’il basa des rapports très alarmants sur l’infiltration cancéreuse se développant autour de l’orifice du conduit aérien, rapports que nous trouvons maintenant déposés dans les archives de l’Empire de l’Allemagne !

Le docteur Yolfenden était entièrement de mon avis quant au manque d’habileté laryngoscopique de Landgraf ; le Prince s’était plaint à plusieurs reprises des examens du chirurgien allemand, et mon collègue m’exprima sa surprise du choix qu’on avait fait à Berlin d’un observateur aussi peu compétent.

Lorsque, au mois de novembre, on fit à Berlin un rapport basé sur les observations de Landgraf, je priai le docteur Yolfenden de me donner par écrit ses vues à ce sujet, et voici ce qu’il m’écrivit :

« Je n’ai jamais considéré Landgraf comme un homme sérieux. Quelque talent qu’il puisse avoir comme chirurgien, et je n’ai eu aucune occasion d’en juger, il est certain qu’en matière de laryngoscopie il n’en sait pas plus que l’étu-

diant de troisième année entrant pour la première fois dans une salle d’hôpital. Ses examens laryngoscopiques sur le Prince Impérial étaient trop prolongés, maladroits, et tellement fatigants que ce dernier s’en plaignit après le second examen à Norwood, et me demanda d’en parler à Landgraf en le priant de cesser l’examen journalier de sa gorge, examen qui lui était pénible, pendant que les façons de l’opérateur lui étaient désagréables. Je n’avais pas la plus légère confiance dans la valeur des observations de Landgraf, parce qu’il s’imaginait sans cesse voir des choses qui n’existaient pas, pendant que les phénomènes les plus évidents lui échappaient. Cependant je ne l’ai jamais arrêté en rien, et toutes les fois qu’il exprima un désir d’examiner la gorge du Prince, je le lui ai toujours permis avant d’appliquer moi-même aucun médicament. »

C’est avec le plus profond regret que je me suis décidé à parler aussi franchemènt du docteur Landgraf, mais mes adversaires ont fait tant de bruit autour de cette opinion que je suis forcé, pour me défendre, de montrer la valeur exacte que Ton peut y attacher.

Possibilités pour l’avenir. — Peu de temps avant le départ d’Angleterre de Leurs Altesses

Impériales, je crus qu’il était de mon devoir d’exposer à la Princesse mes vues sur les chances de son auguste époux. Je lui dis franchement qu’au moment présent la maladie ne me paraissait pas être d’une nature maligne, mais qu’elle pouvait prendre ce caractère. Je lui expliquai d’une façon complète les quatre développements que je croyais possibles : 1° la tumeur qui avait été détruite pouvait ne pas revenir, la maladie ayant ainsi été guérie d’une façon pratique; 2° la tumeur pouvait germer de nouveau, et il pourrait être nécessaire de l’enlever ou de la détruire peut-être plus d’une fois; 3° un état connu sous le nom de « papillomes multiples », qui était dangereux s’il n’était pas traité convenablement, mais n’était pas nécessairement fatal; .4° la maladie pouvait être déjà cancéreuse, ou un cancer pouvait se développer plus tard. Je fis bien comprendre à la Princesse que l’état actuel justifiait les meilleures espérances, mais qu’il ne fallait pas laisser de côté la possibilité pour l’avenir d’un développement défavorable. Je puis prouver par des documents évidents la complète franchise avec laquelle j’exprimai mes idées à la Princesse, et je suis tout prêt à placer ces documents devant le Président du collège des médecins et devant l’am-

bassadeur d’Allemagne. Il m’était naturellement impossible d’exposer la situation avec la même franchise en présence du Prince Impérial luimême; mais, tout en l’encourageant, j’ai toujours eu soin de ne rien avancer qui pût le tromper.

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