‹ La Dernière maladie de Frédéric le Noble, par le dr. Morell-MackenzieChapitre 14 sur 45 · SAN R€MO. — LES CRAINTES LES PLUS GRAVES SONT CONFIRMÉES · texte numérisé non relu

SAN R€MO. — LES CRAINTES LES PLUS GRAVES SONT CONFIRMÉES

Une nouvelle tumeur apparaît. — Dans la soirée du 6 novembre, j’examinai la gorge du Prince Impérial et je trouvai qu’elle était exactement dans la condition décrite dans les rapports. La membrane muqueuse au-dessus du cartilage aryténoïde gauche était modérément œdémateuse et d’une couleur rose brillant. La nouvelle tumeur était d’un rouge éclatant, un peu plus proéminente au centre qu’autre part et ulcérée à la sui’face. Elle avait une apparence complètement différente de celle que j’avais détruite et des autres gonflements qui, à différentes époques, s’étaient montrés dans le larynx; l’apparence était décidément maligne.

Sans quitter ma chaise, j’informai le Prince

qu’un changement très défavorable avait eu lieu dans sa gorge. Il me demanda : « Est-ce un cancer? » Je répondis : « Je regrette d’avoir à vous dire que cela en a bien l’apparence, mais il est impossible d’avoir une certitude. » Je sentais que des réponses évasives, telles que les médecins, dans l’intérêt du malade, sont souvent forcés d’en donner dans des circonstances sem-

Ëjg. 6. — Dessin fait le 6 novembre, montrant une nouvelle grosse tumeur un demi-pouce au-dessous de la corde vocale gauche, et une plus petite au-dessous de la corde droite.

blables, seraient hors de place dans la situation présente. Le Prince reçut cette communication avec un calme parfait. Après un moment de silence, il me serra la main et me dit, avec ce sourire d’une indicible douceur qui exprimait si bien le mélange de bonté et d’énergie de son caractère : « C’est ce que j’ai craint depuis quelque temps. Je vous remercie, sir Morel], de votre franchise avec moi. » Dans toute ma longue

expérience, je n’ai jamais vu personne se conduire, dans de pareilles circonstances, avec un héroïsme aussi simple. Il ne montra pas le moindre signe de dépression, il continua pendant la journée ses occupations ordinaires, et pendant le dîner il fut enjoué sans effort apparent, causant librement comme à l’ordinaire.

Pour bien apprécier l’énergie extraordinaire déployée par cet homme magnanime, il faut se rappeler que ce qu’il avait entendu était bien plus terrible qu’une sentence de mort. Il savait à ce moment qu’il était certainement condamné a une agonie pire que la mort. Rien n’est plus épouvantable que la lutte d’une puissante constitution avec le progrès lent et sans trêve d’une affection maligne, dans laquelle la vie est pour ainsi dire rongée peu à peu, avec des souffrances de chaque jour rendues plus poignantes par 3a pensée des souffrances qui sont encore à venir. Telle était la perspective que le Prince héritier « regardait en face sans crainte, plaçant sa confiance en Dieu », pour me servir de ses propres paroles; cette perspective aurait jeté la terreur dans l’âme de plus d’un homme brave n’ayant jamais connu la peur sur un champ de bataille.

Dans le but d’avoir le diagnostic confirmé par l’évidence du microscope, il eût été plus satis-

faisant d’enlever une portion de la tumeur avec la pince et de la soumettre au professeur Virchow. Mais cette opération était évidemment impossible pendant que le larynx était dans de si mauvaises conditions; toute irritation nouvelle aurait empiré la situation. Ce fut chose très heureuse pour moi de n’avoir fait aucun essai de ce genre, car deux jours plus tard un œdème aigu de l’ouverture supérieure du larynx se déclara spontanément des deux côtés, et l’on aurait inévitablemeut attribué cette condition à mon opération, si je m’étais aventuré à la faire.

On demande une consultation. —Dans une situation aussi sérieuse il était naturel de désirer avoir l’opinion d’autres médecins; il y avait peu d’espoir à fonder sur l’habileté médicale dans un pareil cas, mais pouvait-on négliger même la plus petite chance ! Mais où chercher le secours désiré ? Avant tout il était essentiel d’appeler des hommes sans aucun jugement préconçu sur le cas présent. A Berlin, à l’exception de Gerhardt et Tobold qui avaient déjà formulé leur opinion d’une façon absolue, il n’y avait que le professeur Bernhardt Fraenkel et le docteur Hermann Krause. Le professeur Lewin, qui avait été autrefois un laryngologiste distingué, avait depuis

longtemps abandonné cette spécialité qui, pour une raison on une autre, n’a jamais eu de nombreux adeptes dans la capitale prussienne. La cause principale en est probablement le refus de l’Université de reconnaître cette spécialité jusqu’à hier. A Vienne, en revanche, qui a été le berceau de cette spécialité dans la science médicale, la tradition s’est conservée, et la laryngologie y a toujours été bien repré sentée.

Les nouveaux conseillers sont choisis. —P

Après avoir examiné avec soin les mérites res- ' pectifs des trois principaux spécialistes pour les maladies de la gorge dans la cité impériale, je fis choix du professeur Von Schrotter, principalement parce que, comme il enseignait la médecine générale aussi bien que la laryngologie, il était à présumer qu’il avait une connaissance plus étendue des maladies en général. Des deux laryngologistes de Berlin je choisis le docteur Krause, dont la science et l’habileté m’avaient profondément frappé au congrès médical international de Copenhague en 1884. J’étais, à cette occasion, président de la section de laryngologie, dignité qui m’avait été conférée comme un honneur spécial, contrairement à la coutume presque invariable de donner la présidence de

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