‹ La Dernière maladie de Frédéric le Noble, par le dr. Morell-MackenzieChapitre 15 sur 45 · LA D E R N1ÈRE MALADIE · texte numérisé non relu

LA D E R N1ÈRE MALADIE

ces réunions à des hommes du pays de situation hors ligne. Dans cette position, j’eus une excellente occasion de juger l’habileté et la puissance scientifique des principaux spécialistes de l’Europe et de l’Amérique. Parmi tous ces hommes, aucun ne m’impressionna autant que Krause, qui prit immédiatement sa place comme l’un des plus éminents laryngologistes en Allemagne. La distinction qu’il gagna à Copenhague a été plus que justifiée par ses travaux subséquents dont je parlerai plus loin avec plus de détails.

La consultation. — Ce fut donc à ma demande que le professeur Yon Schrôtter et le docteur Krause furent convoqués à San Remo. Une réunion préliminaire eut lieu le 9 novembre dans mon appartement, à l’hôtel Méditerranée, étant présents le professeur Yon Schrôtter, docteur Schrader, docteur Krause, M. Hovell et moi. Je rendis compte du cas depuis l’époque où j’avais vu le Prince pour la première fois au mois de mai jusqu’au jour où je le quittai à Baveno, en octobre. M. Hovell relata ensuite la marche subséquente depuis cette époque jusqu’au jour de notre réunion. Puis je donnai la description de l’apparence de la nouvelle tumeur, telle que je l’avais vue d’abord le 6 novembre, et je ter-

minai par ces mots : « Cette tumeur paraît être un cancer. »Le professeur Von Schrotter déclara que, après ma très claire exposition, il n’hésitait pas à reconnaître que la maladie était cancéreuse ; il en était tellement sûr qu’il n’y avait pour lui aucune nécessité de voir le malade. Tout en remerciant le professeur de son témoignage- si flatteur, je lui fis remarquer qu’il n’avait pas entrepris le long voyage depuis Yiènne, seulement pour me faire ce compliment, et que ce ne serait pas traiter l’illustre malade avec la considération qui lui était due, si on ne lui offrait qu’un diagnostic de seconde main. Le professeur consentit alors à nous accompagner à la villa Zirio, où la gorge du Prince fut examinée.

A notre retour à l’hôtel pour continuer la consultation, le professeur Yon Schrotter voulut dicter un rapport ex cathedra ; mais comme il y avait quelque divergence d’opinion entre lui, le docteur Krause et moi, il fut convenu que chacun donnerait son opinion séparément, par écrit. Schrotter affirma que la maladie était un cancer, et recommanda d’exciser tout le larynx.

Le docteur Krause opina pour un « néoplasme malin »; mais comme la vue de l’intérieur du larynx était presque complètement fermée par l’œdème, il demanda si on avait administré de

l’iodure de potassium dans le but d’éclairer le diagnostic par l’exclusion de toute maladie spécifique 1 . Dans mon protocole, je déclarai que dans mon opinion c’était un cancer, remarquant cependant qu’en l’absence d’évidence microscopique ce diagnostic ne pouvait être donné avec certitude. En conséquence je recommandai, aussitôt que l’œdème aurait disparu, d’enlever un petit morceau de la nouvelle tumeur par la bouche et de le soumettre au professeur Virchow dont le rapport quant à la nature de la tumeur servirait de base pour le traitement futur.

Conférence avec le Prince Guillaume. — Pendant que nous discutions le cas sous toutes ses faces, nous apprîmes que le docteur Moritz Schmidt était venu à San Remo chargé par l’Empereur de faire un rapport sur la maladie du Pi’ince Impérial. Nous l’invitâmes à assister à la fin de notre consultation. Dans la soirée, le Prince Guillaume, qui venait d’arriver, exprima le désir de voir tous les médecins et chirurgiens qui étaient en consultation se réunir dans son appartement à l’hôtel. Nous n’y étions que depuis quelques minutes lorsque le Prince Impérial me

i. D’après le principe exprimé dans le vieil axiome : Naturam morbi ostendit curatio. (Le traitement démontre la nature de la maladie.)

DE FRÉDÉRIC LE îs'OBLE. 93

fit demander. Je ne suis donc pas en position de dire ce qui s’est passé dans cette conférence, mais je compris que le sujet principal de discussion avait été le choix de celui qui ferait l’opération de la trachéotomie, s’il était nécessaire d’y recourir.

Opinion du docteur Schmidt. — Une nouvelle consultation eut lieu le lendemain à la villa Zirio à laquelle le docteur Schmidt prit part avec la permission de Son Altesse Impériale. Dans cette réunion le professeur Von Schrôtter, sans donner d’explication, changea la position qu’il avait prise la veille et s'opposa à toute opération externe, à l’exception delà trachéotomie, si elle devenait nécessaire. Le docteur Krause et moi nous adhérâmes aux vues que nous avions déjà exposées. Le docteur Schmidt mit en avant avec force l’idée que la maladie pourrait être le résultat d’une affection déposée dans l’organisme depuis plusieurs années, et conseilla de donner de larges doses d’iodure de potassium. Ici le professeur Von Schrôtter interrompit le docteur Schmidt avec une certaine chaleur, disant qu’une pareille idée était « un conte de vieille femme » (altes Weibergeschwatz ). Le docteur Krause, tout en admettant que l’évidence était complètement contre l’opinion du docteur Schmidt, conclut

que l’on pouvait sans danger essayer l’effet du médicament proposé. Schrôtter et moi nous nous rangeâmes à cet avis, bien que nous n’eussions ni l’un ni l’autre la moindre croyance dans la théorie sur laquelle il était basé. Je dois mentionner ici que je revins sur ce sujet avec Yon Schrôtter avant son départ de San Remo, et il me dit qu’il n’avait consenti à l’iodure de potassium que parce qu’aucune opération externe n’allait être faite. Il m’assura qu’il n’aurait pas consenti à l’administration de ce médicament, si l’on avait dû faire ce genre d’opération.

A cette consultation il fut décidé qu’un rapport établissant les avantages et les désavantages de l’ablation du larynx, soit partielle soit complète, serait préparé et soumis au Prince Impérial qui déciderait lui-même du traitement à adopter. Je pensai qu’il était préférable que ce rapport fût écrit par un médecin complètement étranger au cas actuel plutôt que par moi qui m’étais opposé à des mesures trop énergiques, et, à ma demande, le professeur Yon Schrôtter voulut bien se charger de préparer ce document. Les résultats de ces opérations, partielle ou complète, sont donnés danslalIP partie, tables n et m de ce livre. On prépara ensuite un court bulletin exclusivement destiné à l’Empereur. -

Dans ce bulletin, nous exprimions la croyance que la maladie du Prince Impérial était cancéreuse. Nous ne signâmes ce document, M. Hovell et moi, que sous la réserve indiquée dans mon protocole spécial du 9 novembre. Il fut également décidé à cette réunion que nous ferions connaître nos vues au Prince Impérial dans une entrevue personnelle avec lui, et je priai le professeur Von Schrôtter de prendre la parole à cette occasion; il s’agissait en effet d’une communication de la plus haute importance qui devait être faite avec des mots choisis avec soin, et il était préférable de parler au Prince dans sa propre langue. Je ne voulais pas m’exposer, en prenant la parole moi-même, à être accusé plus tard de n’avoir pas fait comprendre clairement à l’illustre malade toute la gravité de sa position, et d’avoir ainsi influencé sa décision relativement au traitement à suivre dans l’avenir.

Le diagnostic est communiqué au Prince Impérial. — Le professeur Von Schrôtter remplit ce triste devoir avec beaucoup de tact et un grand jugement en présence de la Princesse Impériale et de tous les médecins. Pendant qu’il parlait, le Prince resta debout et reçut cette terrible communication sans montrer aucune

émotion; c’était lui qui était le plus calme de toutes les personnes présentes. Schrôtter n’employa pas le mot « cancer », mais il fit parfaitement comprendre à l’auguste malade que c’était, dans notre opinion, la maladie dont il souffrait, et je suis absolument certain que Son Altesse Impériale n’en a pas douté un seul instant.

Décision du Prince Impérial. — Nous nous retirâmes en laissant le mémoire relatif aux opérations sur le larynx entre les mains du Prince. Au bout de quelques minutes nous reçûmes une communication écrite d’une main ferme, nous disant qu’il s’opposait à l’ablation du larynx, mais se soumettrait à l’opération de la trachéotomie si elle devenait nécessaire. Il fut décidé que, le moment venu, le professeur VonBergmann se chargerait de l’opération, à moins qu’il ne se présentât soudainement une grande difficulté de respiration, auquel cas elle devrait être faite "par le chirurgien qui se trouverait présent. Bergmann fut choisi, non parce que la trachéotomie sur une personne adulte attaquée d’une maladie intérieure du larynx est une opération très difficile, mais parce qu’il avait déjà donné ses soins à l’illustre malade, et qu’il était naturel qu’il fût chargé de toute opération chirurgicale.

Notre rapport secret est publié. — Avant de nous séparer, on nous fît la recommandation la plus solennelle de ne divulguer ni nos opinions relativement à la nature de la maladie, ni les résultats pratiques de nos délibérations. Le secret absolu nous était demandé parle docteur Schrader et par le comte Radolinsky, qui nous firent comprendre que le public serait préparé graduellement par une série de bulletins rédigés avec prudence et qui feraient connaître la vérité sans heurter les sentiments du malade. Mais cette intention pleine d’humanité se trouva déjouée par la publication immédiate dans la Gazette officielle ( Reichsanzeiger) du bulletin particulier que nous avions adressé à l’Empereur. Non seulement les docteurs qui se trouvaient encore à San Remo, mais aussi les personnages de service à la cour du Prince, furent étrangement étonnés en apprenant cela par le télégraphe.

Je n’ai pas la prétention de savoir si cette publication fut le résultat d’une erreur ou de quelque raison d’État, mais il n’en est pas moins étrange qu’un document aussi important, préparé sous le sceau du plus strict secret, ait été publié immédiatement sous la sanction apparente de l’autorité suprême, et se soit trouvé jeté, pour ainsi

dire sans aucune préparation, sous les yeux de la personne qu’il concernait.

Je quittai San Remo le 18 novembre, et dans ma dernière entrevue avec le Prince, j’examinai sa gorge avec soin; voici les notes que j’écrivis alors dans mon journal : « La tumeur au-dessous pe la corde vocale gauche est plus petite et moins proéminente ; l’ulcère sur sa surface paraît également légèrement diminué. L’œdème sur la paroi droite du larynx a presque entièrement disparu. 11 y a à peine mouvement de la corde vocale gauche qui est enflée et congestionnée. La corde vocale droite est rouge et légèrement épaissie à son extrémité postérieure, la petite tumeur au-dessous de la corde vocale droite reste sans changement. »

A partir de cette date jusqu’au milieu de décembre, je reçus une série de rapports signés par le D r Krause et par M. Hovell; ce deçnier m’écrivit également des lettres particulières se rapportant à la maladie, et pour lesquelles il est nécessairement seul responsable.

Rapports de San Remo. —18 novembre. — « Congestion de la membrane muqueuse. On voit facilement le capitulum Santorini sur le haut du cartilage aryténoïde gauche; enflure moindre, le côté droit libre. »

20 novembre. —■ « La surface ulcérée audessous de la corde vocale gauche est moins proéminente et l’ulcère à la partie postérieure de la bande ventriculaire gauche a diminué en grosseur. Il y a léger mouvement du cartilage aryténoïde gauche ; sous tous les autres rapports rien n’est changé. La voix est encore rude, mais plus claire. »

J’appris également parM. Hovell que le docteur Bramann, premier aide du professeur Yon Bergmann, avait été envoyé à San Bemo sur le désir qu’en avait exprimé l’Empereur, afin d’être prêt à faire la trachéotomie, dans le cas où cette opération deviendrait soudainement urgente.

28 novembre. —• « Aucune ulcération n’est maintenant visible. La portion de la tumeur qui se présenta la première est plus petite et plus unie : on voit maintenant une cicatrice sur la partie de la bande ventriculaire où se trouvait d’abord un ulcère. La congestion du larynx et l’enflure du côté gauche ont diminué. La corde vocale droite est moins enflée, mais il y a encore de la congestion, surtout sur le processus vocalis, où l’enflure est un-peu plus marquée. »

29 novembre. — ‘« Pendant les huit ou dix derniers jours, l’élargissement des glandes sousmaxillaires a considérablement diminué, parti-

culièrement du côté gauche, et c’est à peine si maintenant on peut sentir ces glandes. »

Le 1 er décembre , M. Ilovell m’écrivit :

« Tous les symptômes locaux meilleurs. Son Atesse Impériale a permis au docteur Bramann d’examiner sa gorge; mais il n’a évidemment aucune expérience de l’instrument, et il n’a certainement rien vu ou du moins bien peu. »

Les rapports préparés par Krause et Hovell continuent :

4 décembre. — « Pendant la dernière semaine l’enflure du côté gauche du larynx a tellement diminué que l’on peut voir par moments vibrer la bande ventriculaire gauche.

« L’élévation jaunâtre sur le rebord delà bande ventriculaire gauche, qui était bien plus proéminente il y a quelques jours, a encore diminué. Le larynx a été moins congestionné. »

11 décembre. —• « Il y a quelques jours deux petits nœuds se sont présentés sur le bord de la bande ventriculaire gauche, près de sa partie antérieure. Ils ont augmenté en grosseur, et se sont réunis en une seule grosseur qui s’est rapidement développée, et occupe à présent les trois quarts de la bande ventriculaire gauche dans sa partie postérieure. »

Bramann laryngoscopiste. — Voici ce que

M. Ilovell m’écrivait à ce sujet : « Il y a trois jours Bramann a de nouveau essayé de se servir du laryngoscope, et a Considérablement ennuyé le Prince Impérial. Il introduisit assez bien le miroir dans la gorge, mais il lui fut très difficile d’amener la lumière à un foyer convenable. Le disque lumineux vacillait de tous côtés, excepté sur le miroir laryngien. Il finit par y arriver, mais alors il sembla oublier que le miroir était dans la gorge du malade, et il l’y maintint comme il aurait pu le faire avec un modèle en papier mâché. Je suis certain qu’il n’a pas vu grand’chose, parce que, après avoir obtenu la lumière, il fit obliquer le miroir d’une telle façon qu’il ne reflétait plus que le derrière de la langue. J’avais eu la précaution de dire auparavant à Schrader dans quel état la gorge était réellement, parce que je savais fort bien qu’il lui ferait la leçon. Mais Bramann brûlait de faire de nouvelles découvertes, et il déclara à Krause, de qui je le tiens, que la tumeur s’étendait audessus du cartilage thyroïde ! Après ce nouvel essai de Bramann, je dis au Prince Impérial que l’examen de sa gorge par ce chirurgien non seulement était complètement inutile, mais pourrait donner lieu à des rapports erronés sur son état. Je rappelai à Son Altesse Impériale

que le docteur Landgraf avait envoyé à Berlin les rapports les plus ridicules, et que Bramann pouvait en faire autant, et je terminai en lui disant :

— Je vois très bien que le docteur Bramann n'a-pas l’habitude de se servir du laryngoscope.

— Oui, me répondit Son Altesse Impériale, vous le voyez, mais moi je le sens! »

Le 13 décembre , MM. Krause et Hovell envoyaient le rapport suivant : « La tumeur a augmenté pendant les deux derniers jours, surtout sur sa surface interne qui forme actuellement une projection irrégulière vers la ligne médiane. Ce matin la bande ventriculaire gauche est légèrement enflée à sa partie antérieure. La congestion générale du larynx a augmenté. »

Vers cette époque je dus faire en Angleterre une déclaration par laquelle j’établissais que le traitement suivi par moi avait été accepté à l’unanimité par les médecins et chirurgiens de Son Altesse Impériale après le rapport fait par Virchow, et que ce traitement n’était pas basé seulement sur mon diagnostic. J’avais été amené à définir ainsi ma position par une note publiée dans le British medical Journal le 10 décembre 1887. Voici un extrait d’une lettre que j’adressai au même journal le 17 décembre :

« A mon arrivée à Berlin, je formulai mon

opinion que les symptômes apparents étaient négatifs, c’est-à-dire qu’ils pouvaient s’appliquer à une tumeur maligne ou bénigne. Je proposai donc d’en enlever une partie par les voies naturelles, pour la faire examiner au microscope, et le traitement préconisé par moi en dernier lieu était basé sur les aspects cliniques du cas, et en plus sur les résultats de l’examen microscopique fait par le docteur Virchow. J’ajouterai que, après le rapport du docteur Virchow, le traitement futur ayant été accepté à l’unanimité par tous ceux qui furent présents à la consultation, tous mes collègues doivent assumer la même responsabilité que moi relativement aux vues que nous avions tous à cette époque. Il n’y a donc aucune raison de m’accuser, moi seul, d’avoir formulé une « opinion clinique », ou même d’avoir formulé une opinion différente de celle de mes collègues allemands. La seule différence qui existait était l’opinion différente que mes confrères avaient avant l’ablation d’une partie de la tumeur, et (celle qu’ils adoptèrent après) 1 la réception du rapport de Virchow.

« 12 décembre. »

1. Cette phrase existait dans l’original, mais fut omise par l’imprimeur.

r çp? ,-v '

Page 1