SAN REMO. — LA TRACHÉOTOMIE
Nouveau développement. — En arrivant à San Remo dans l’après-midi du 29 janvier, je trouvai que le Prince Impérial avait assez bonne mine, mais il avait beaucoup maigri. Je fis un examen laryngoseopique en présence du doc-, teur Krause et de M. Iiovell.
La tumeur à l’extrémité postérieure de la bande ventriculaire gauche avait disparu ; mais je vis plus bas une cicatrice rouge, légèrement proéminente, qui s’étendait au-dessous .de la corde vocale gauche dans toute sa longueur.
Vers le milieu de la corde se trouvait un petit point d’environ 3 millimètres en longueur et d’un millimètre en profondeur qui ne paraissait pas s’être complètement cicatrisé; au-dessous de la corde vocale droite il y avait un gonfle-
ment qui occupait le milieu et la partie antérieuç§g(JP la région sous-glottique.
Après la consultation, le docteur Schrader m’informa que le docteur Bramann désirait examiner lui-même le malade, et me demanda de l’inviter à prendre part à notre consultation du lendemain. Tout en remarquant que le docteur Bramann n’était pas un des médecins réguliers du Prince, et qu’il n’était à San Remo que pour faire la trachéotomie dans le cas où cette opération deviendrait nécessaire trop soudainement pour permettre de faire venir le professeur Yon Bergmann, je répondis que je n’avais pas d’objection à ce qu’il vît le Prince, si Son Altesse Impériale y consentait. Plus tard dans la journée, ayant obtenu la permission de l’auguste malade, j’allai moi-même inviter Bramann à assister à la consultation du lendemain matin. Il vint donc, et je le guettai pendant qu’il faisait son examen. 11 était évident qu’il avait peu ou pas d’expérience du laryngoscope; mais il essayait de compléter ses observations imparfaites avec le miroir par la percussion du larynx, façon d’examiner qui a été abandonnée par les médecins modernes comme complètement inutile.
Laryngoscopiste sans expérience. — Je profiterai de cette occasion pour dire que rien
n’est plus irritant, même pour une gorge parfaitement saine, que les essais d’examen laryngoscopique faits par la main d’un apprenti ; je crois donc que j’aurais été parfaitement justifié en ne permettant pas qu’on soumît le Prince Impérial à des pratiques aussi rudimentaires. Les examens du docteur Landgraf, comme je l’ai déjà dit, avaient été bien assez pénibles pour le malade, mais à cette époque la gorge était comparativement bien. Les choses étaient bien différentes lorsque le docteur Bramann flanqua, si je puis m’exprimer ainsi, son laryngoscope dans la gorge du Prince, et il était alors essentiel d’éviter autant que possible toute cause d’irritation aux parties gonflées et ulcérées. On peut facilement s’imaginer à quel point la gorge déjà malade devait souffrir par la toux et l’envie de rejeter produites par la manipulation maladroite du miroir. Cela est si vrai que moi-même j’ai été blâmé, quoique bien injustement, pour avoir fait de trop fréquents examens. Et voici que maintenant on élève contre moi des plaintes sérieuses parce que je me suis efforcé d’éviter au futur Empereur d’Allemagne de servir de sujet pour les expériences de commençants!
Un des traits les plus pénibles de ce cas fut que l’importance même du malade, au point de vue
politique, poussait certains individus à considérer comme chose complètement secondaire ses sentiments personnels. Si le malade avait été un simple particulier, je n’aurais jamais permis qu’on le soumît à des examens qui ne pouvaient avoir aucune utilité et qui, il n'y a que trop de raisons pour le craindre, ont fait un mal positif. J’ajouterai que je n’ai jamais connu parmi mes malades un simple particulier qui aurait consenti à s’y soumettre.
Comme, d’après les rapports du docteur Krause et de M. Hovell, il y avait eu peu de changement dans les symptômes locaux pendant les deux ou trois jours précédents, j’en profitai pour aller à Barcelone voir un malade qui m’avait fait appeler à plusieurs reprises. A mon retour à San Remo le 7 février, je trouvai que dans l’intervalle la maladie avait fait de rapides progrès. L’enflure du côté gauche du larynx avait augmenté, et il y avait aussi tuméfaction marquée sous la corde vocale droite. Il y avait maintenant un bruit très léger, mais distinct, dans l’inspiration, particulièrement lorsque l’auguste malade parlait. Ce bruit ne s’entendait pourtant pas lorsqu’il respirait tranquillement et sans parler. Lorsqu’il monta à sa chambre dans la soirée, je remarquai qu’il allait aussi vite qu’au-
paravant, c’est-à-dire plus vite que presque toute autre personne; mais il était légèrement essoufflé en arrivant en haut, et je lui conseillai de monter plus doucement à l’avenir. Je dois dire que les salles du rez-de-chaussée étaient très hautes de plafond, de sorte que l’escalier était réellement très élevé. J’appris que le Prince dormait encore avec un seul oreiller, et je lui recommandai d’en employer un ou deux de plus ; ceci prouve combien était légère encore la difficulté de respirer. Le Prince se plaignait de maux de tête que le docteur Schrader attribuait au manque d’oxygène : en fait, commencement d’asphyxie! Je prescrivis une potion sédative qui fit rapidement disparaître la névralgie.
Symptômes urgents. — Dans la matinée du 8, Son Altesse Impériale se plaignit de n’avoir pas passé une bonne nuit; la respiration était à peu près la même ; à la visite du soir, le malade déclara qu’il se sentait fort bien. J’envoyai dire au docteur Bramann que je serais heureux s’il voulait prendre part à la consultation du lendemain matin. Le 9, le Prince nous dit que son sommeil avait été fort dérangé par des quintes de toux, mais il ajouta qu’il se sentait très bien en dépit de cette mauvaise nuit. Eu faisant mon examen laryngoscopique, je trouvai beaucoup de
gonflement et d’inflammation dans tout le côté gauche du larynx jusqu’au niveau de la corde vocale gauche au-dessous de l’épiglotte. Dans l’inspiration profonde on voyait la région sousglottique du côté droit très rouge et très gonflée ; en réalité, la membrane muqueuse dans cette situation formait une tumeur distincte à large base d’un diamètre d’environ cinq huitièmes d’un pouce, qui diminuait considérablement la lumière de la partie inférieure du larynx. Après notre départ, le Prince déjeuna et commanda son équipage pour dixheures.il monta vivement en voiture et eut une grande déception lorsqu’il apprit qu’elle avait été avancée par erreur et que j’avais déclaré qu’il valait mieux pour lui ne pas sortir.
La trachéotomie décidée. — Après avoir vu le Prince, nous discutâmes la situation. La maladie avait repris si soudainement une nouvelle activité, et l’enflure avait envahi la partie respiratoire d’une façon si rapide dans l’espace d’une seule nuit, que, dans mon opinion, c’était courir un risque très grave de remettre, même de vingt-quatre heures l’établissement d’un passage artificiel. Je déclarai donc urgent de faire immédiatement l’opération de la trachéotomie. Le docteur Krause et M. Hovell, qui étaient
bien en mesure de juger la nature pressante du cas, furent de mon avis. Le docteur Bramann, qui, par son manque d’expérience dans ce département tout particulier, ne pouvait apprécier la situation, demanda de remettre l’opération jusqu’à l’arrivée du professeur Von Bergmann. Le docteur Schrader, qui, même avant mon départ pour l’Espagne, désirait que la trachéotomie fût faite, et qui à mon retour poussait à faire l’opération sans aucun délai, demanda maintenant avec instance d’attendre l’arrivée de Bergmann. Il prétendait « que cela ferait le plus mauvais effet à Berlin si l’opération n’était pas faite par Bergmann », et il semblait craindre de tomber en disgrâce si on n’attendait pas l’arrivée de ce chirurgien. Mais j’étais si convaincu du danger d’un délai, que je n’hésitai pas à dire carrément que si l’opération était remise, je déclinerais toute responsabilité et que Ceux qui s’opposaient à l’opération auraient à répondre de la vie du Prince Impérial. Sur ce, Schrader et Bramann cédèrent, mais en me demandant de laisser appliquer sur le cou pendant trois ou quatre heures des compresses, afin de voir si l’inflammation montrerait une tendance à diminuer. J’y consentis et me rendis immédiatement chez le Prince ; j’ordonnai les compresses
glacées, mais j’informai le malade que la trachéotomie devrait, dans mon opinion et à mon grand regret, être faite dans quelques heures.
« Je me sens parfaitement bien, me répondit-il, si ce n’était cette légère difficulté de respiration; mais si vous dites que l’opération doit être faite, je n’ai pas d’objection. » Peu après midi, ayant remarqué que la difficulté de respirer augmentait, j’informai le docteur Bramann qu’il ne serait pas prudent de remettre l’opération beaucoup plus longtemps et je le priai de revoir le malade. Il fit alors ses préparatifs pour l’opération qui fut fixée pour trois heures de l’après-midi.
Peu de temps avant l’heure fixée nous nous réunîmes à la villa Zirio, et il y eut quelque discussion relativement à l’emploi du chloroforme. En ce qui me concerne, je n’approuve pas l’emploi de cet anesthésique dans des cas semblables, parce que je crois.qu’il augmente le - danger de l’opération, la douleur de l’incision pouvant être presque complètement endormie par l’application du froid, sur la peau. Quelquefois, dans le cas d’un malade très nerveux, j’ai trouvé nécessaire d’administrer le protoxyde d’azote, suivi d’éther, mais jamais je n’emploie le chloroforme. Cependant, le docteur S'chrader
m’ayant expliqué que Bramann n’avait jamais opéré la trachéotomie sans chloroforme, et que d’essayer pour la première fois dans un cas comme celui-ci pourrait le rendre très nerveux, j’engageai le Prince à consentir à être anesthésié, et, après une discussion assez longue, Son Altesse Impériale me dit: « Si vous le conseillez, sirMorell, je prendrai le chloroforme. »
L’opération. — Lorsque tout fut prêt, le Prince passa dans son salon ordinaire où devait se faire l’opération. Le lit fut placé en face d’une des fenêtres, afin d’avoir un bon jour.
Bramann commença à administrer le chloroforme, mais aussitôt que le Prince eut perdu connaissance, le docteur Krause remplaça le chirurgien, pendant que je tenais le doigt sur le poignet gauche du malade. Le docteur Bramann venait de faire sa première incision lorsque je remarquai que le pouls devenait plus faible et la figure plus pâle, signes évidents d’une faiblesse cardiaque. En relevant la paupière, lapupille se montrait largement dilatée. On cessa pour une ou deux minutes d’administrer le chloroforme, jusqu’à ce que la pupille eût repris son état normal, et l’opération continua. A la suite de cet incident, Bramann devint un peu nerveux, mais pourtant pas assez pour l’empêcher d’opé-
rer avec habileté. Cependantje remarquai; quand il ouvrit le gosier, qu’il fit son incision un peu à droite, au lieu de suivre la ligne médiane ; mais à ce moment la déviation me parut si légère que je n’y attachai pas d’importance. Après avoir ouvert la trachée, au lieu de plonger la canule instantanément comme le font les chirurgiens anglais, Bramann tint pendant une minute ou deux les deux côtés de la blessure bien à part, jusqu'à ce que le sang eût cessé de couler, puis il plaça un tube large et long. J’avoue franchement que ce délai avant d’introduire la canule me paraît une amélioration sur le procédé ordinaire consistant à plonger le tube dans la trachée aussitôt qu’elle est ouverte, ce procédé déterminant généralement de la toux et des spasmes sérieux.
Quand l’opération fut terminée, je complimentai Bramann de son succès. J’ai déjà dit que dans un cas comme celui du Prince Impérial, la trachéotomie n’est pas, en règle générale, une opération difficile ; mais si l’on considère que le jeune chirurgien opérait son futur souverain, et qu’il avait été naturellement énervé par la catastrophe que le chloroforme avait manqué causer, je pense qu’il se tira fort bien de son opération. En quittant la chambre, je dis à
M. Hovell : « Avez-vous remarqué que la trachée a été ouverte un peu à droite de la ligne médiane? » Et il répondit : «Oui; mais je dirais considérablement aü lieu de un peu K » En reprenant connaissance, l’illustre malade donna une chaleureuse poignée de main à Bramann, à moi, et, je crois, aux autres docteurs.
Le cas entre ici dans une phase de la plus haute importance, et comme les diverses épisodes qui s’y rapportent doivent être relatés en détail afin de faire bien comprendre la situation, je me propose de continuer ma narration souè la forme de journal tenu au jour le jour. Les faits ont tous été consignés dans mon livre de
1. J’aurais désiré évitér ce sujet de controverse, si cela avait été possible; mais malheureusement, peu,après l’opération, le fait de l’incision à la droite de la ligne médiane fut mentionné dans le British medical Journal, et les auteurs du pamphlet intitulé : Die Krankheit des Kaiser Friedrich des Dritten (la Maladie de l’Empereur Frédéric III) en ont longuement parlé. Lorsque je vis pour la première fois l’article dans le British medical Journal, nous en fûmes très surpris, moi et mon collègue M. Mark Hovell, et nous regrettâmes vivement que le fait eût été publié. M. Hovell me permet de déclarer que, après avoir fait une enquête, il a la certitude que le rapport est arrivé au journal de la manière suivante : M. Hovell écrivit à son regretté père un compte rendu de l’opération, qui devait être considéré comme privé et personnel. Malheureusement, M. Hovell père donna les détails de l’opération à une personne affiliée au British medical Journal, sans avoir la moindre idée, j’en suis convaincu, que ce qu’il confiait à son ami serait publié.
Fig. 7. — La canule de BramaDn d'après un tracé de l'instrument. En la comparant avec la figure 8 qui est le dessin d’une canule ordinairo, on reconnaîtra sans peine les dimensions extraordinaires et la courbe inusitée du tube de Bramann.
jusqu’à la mort de l’Empereur, je ne l’ai jamais quitté pour plus de quelques heures.
La canule du docteur Bramann. — 9 février.
— Je fus très tourmenté lorsque je vis le genre
notes à cette époque, et les pages qui suivent ne sont guère que la reproduction de mes notes avec un rapide commentaire pour les expliquer à mes lecteurs. A partir du jour de l’opération
de canule introduite dans la trachée par Bramann ; elle était très large, et je n’avais jamais vu un tube aussi long employé immédiatement après l’opération de la trachéotomie. Il est vrai que dans certains cas où la maladie s’infiltre
Fig. 8 . — Canule de dimension ordinaire.
dans le bas de la trachée, il faut introduire de temps en temps des tubes plus longs, mais je ne connais aucun cas dans lequel un tube aussi long ait été nécessaire dès le commencement. Outre sa grandeur et sa longueur peu ordinaires, son ouverture supérieure était beaucoup plus large que son orifice inférieur, ce qui lui donnait presque la forme d’un entonnoir. Tout chirurgien pratique, en examinant ce dessin (fig. 7), verra que
cet instrument était exceptionnel «ous tous les rapports, qu’il différait de la canule ordinaire (fig. 8) et qu’il devait évidemment causer de l’irritation à la trachée ; on verra aussi comment la partie la plus basse en arrière de l’instrument
Fig. 9. —Dessin montrant la canule de Bramann (demi-grandeur), en position : a, le gosier ; b, le larynx avec la trachée au-dessous. On voit la canule coupant la paroi postérieure de la trachée, ainsi que cela est arrivé.
a causé une blessure sur la paroi postérieure de la trachée, en pressant sur ce point.
40 février. — Le Prince Impérial a eu une mauvaise nuit; toutes les deux heures, et quelquefois plus souvent, expectoration d’une petite
quantité de nfticus avec toux, mucus mince et rose comme c’est généralement le cas après la . trachéotomie. Cela provient d’un peu de sang qui sort de la blessure et descend dans la trachée, d’où il est rejeté par la toux. Considérant que l’opération a été faite la veille, l’appétit du malade est assez bon.
Il y a maintenant six médecins autour du Prince Impérial, et pendant quelque temps après l’opération, chacun de nous prendra son tour pour veiller le malade. Je prends mon tour chaque soir de 6 à 10 heures, et bien que je n’aie plus charge du cas, je fais pendant la journée de fréquentes visites au Prince.
Mon rapport sur le cas. — 10 février. — Ce soir le malade m’a prié de faire un nouveau rapport ; je le préparai immédiatement et l’envoyai deux jours après aux principaux journaux médicaux allemands et anglais. On verra que c’est un résumé de ce qui se trouve dans les pages précédentes, mais on considérera peut-être qu’il a une certaine valeur historique. A mon point de vue, il a quelque importance, parce que, plusieurs mois avantl’issue fatale de la maladie, il définissait clairement ma position au printemps et dans l’été de l’année 1887.
LE CAS DE SON ALTESSE IMPÉRIALE LE PRINCE HÉRITIER D’ALLEMAGNE, PAR SIR MORELL MACKENZIE 1 .
Soii Altesse Impériale le Prince héritier d’Allemagne m’ayant demandé de constater par écrit mon opinion sur sa maladie, je profiterai de l’occasion qui m’est ainsi offerte pour corriger certaines déclarations qui, à des époques diverses, m’ont été attribuées par erreur.
L’idée générale est que, dans mon opinion, la maladie dont Son Altesse Impériale est atteinte n’est pas un canceç 1 , tandis que mon opinion, maintenue avec consistance, est que l’existence d’un cancer n’a jamais été prouvée. Pour entrer dans plus de détails : lorsque j’arrivai à Berlin au moisdemai dernier, je déclarai à mes collègues que, dans mon opinion, les symptômes vus dans la gorge avaient un caractère négatif, c’est-à-dire que l’affection pouvait être bénigne ou maligne, et que sa nature ne pouvait être déterminée que par l’analyse microscopique. Une portion du tissu malade, ayant été excisée par moi de la gorge de Son Altesse Impériale, fut soumise au professeur Virchow
1. Ce rapport est pris dans le journal the Lancet, du 17 février 1888.
qui ne put y constater rien d’une nature maligne. Les examens répétés du professeur sur d’autres fragments excisés ont donné les mêmes résultats.
Au mois de juillet, lorsque Son Altesse Impériale résidait à l’île de Wight, je déclarai à plusieurs des membres de son auguste famille que le danger que jê redoutais le plus était à une date future'une périchondrite, et, trois mois après, cette crainte était réalisée. A la fin d’octobre, et dans les premiers jours de novembre, des symptômes entièrement nouveaux se présentèrent, et à cette époque la maladie locale présentait une apparence qui était consistante avec le diagnostic du cancer. Il était alors impossible d’obtenir une nouvelle démonstration microscopique, et je crus plus sûr de traiter la maladie comme maligne.
Mais en même temps, je préparai et je soumis à mes collègues un protocole dans lequel je déclarai que, tout en admettant que l’affection paraissait alors être cancéreuse, je ne pourrais reconnaître la maladie comme maligne, tant qu’un nouvel examen microscopique ne serait pas fait. Ce document, dans lequel j’exposais mes vues, fut envoyé à Berlin et déposé aux Archives de l’État. Bien que les symptômes défavorables constatés à cette époque pouvaient
s’expliquer par la présence d’un cancer, il était évident, dans l’opinion de la majorité des médecins, qu’une attaque de périchondrite était survenue.
Vers le milieu de décembre cependant, les mauvais symptômes avaient disparu et il n’y avait plus aucune apparence clinique de cancer. Mais la démonstration microscopique manquait toujours. Elle fut obtenue à la fin de janvier, lorsqu’un morceau de tissu fut expectoré de l’endroit même qui, en novembre, présentait une apparence inquiétante. Ce tissu fut examiné à plusieurs reprises et avec le soin le plus minutieux par le professeur Virchow, et le résultat aujourd’hui publié constate de nouveau que le cancer n’a pu être trouvé.
Pour me résumer : dans mon opinion les symptômes cliniques ont toujours été compatibles avec une affection non maligne, et cette opinion a été en harmonie avec les données microscopiques.
Je n’ai pas besoin d’ajouter que . si dans presque tous les cas d’affection laryngienne on peut par une première inspection formuler une opinion vraie quant à la nature de la maladie qui se présente, il y a cependant quelques cas assez rares dans lesquels les progrès de la ma-
ladie permettent seuls de déterminer sa nature. C’est à eette catégorie qu’appartient malheureusement la maladie de Son Altesse Impériale, et au moment actuel la science médicale ne mé permet pas d’affirmer qu’il existe d’autre maladie chez le Prince qu’un inflammation intei> stitielle chronique du larynx combinée avec une périchondrite.
« San Remo, 12 février 1888. »
A la date de ce rapport, il n’y avait encore aucune démonstration rigçureuse de la présence d’un cancer; mais la preuve microscopique qui nous manquait ne devait pas se faire attendre longtemps. Je le constaterai en temps et lieu.
La canule gêne. — 11 février. — Le Prince Impérial, qui avait d’abord été satisfait du résultat de l’opération, commence à s’étonner de ne pas en éprouver un plus grand soulagement. Il a eu plusieurs violentes quintes de toux, surtout quand il essaie de boire. Je lui ai expliqué que ce symptôme se présentait souvent immédiatement après la ti'achéotomie, mais qu’il disparaîtrait sans doute après un jour ou deux. Il y avait maintenant beaucoup d’expectorations gluantes veinées de sang. Le professeur Bergmann est arrivé ce matin, et se présenta immé-
DE FRÉDÉRIC LE NOBLE. 13o
diatement au Prince Impérial; il a pris part dans la soirée à une consultation générale. La température du malade était alors 100° Fahrenheit et le pouls 94, c'est-à-dire qu’il y avait un peu de fièvre due, sans aucun doute, à l’inflammation amenée dans la trachée par la canule.
Mais mes .collègues allemands se refusent à admettre qu’une température de 100° Fahrenheit indique la fièvre. Son Altesse Impériale est restée levée pendant 3 heures.
12 février. — Le Prince Impérial s’est plaint considérablement de l’irritation de la trachée et m’a demandé si l’on ne pourrait pas introduire un autre tube. Les accès de toux sont beaucoup plus fréquents et violents, et des paroxysmes prolongés ont eu lieu, même lorsque- le malade n’avait pris ni nourriture ni boisson.
J’explique mes vues à, Bramann. — Pendant la matinée, le docteur Bramann vint me voir à mon hôtel, et me montra deux autres tubes, tous deux recourbés, et ressemblant plus ou moins à celui qui était employé. Je lui dis que selon moi ils ne remplissaient le but ni l’un ni l’autre, et je lui fis remarquer que la large ouverture de ses canules écraserait selon toute probabilité les anneaux de la trachée avec lesquels la canule viendrait en contact, ce qui au bout d’un
certain temps causerait une action destructive très sérieuse. Le docteur Bramann remarqua que l’orifice du tube était fait aussi large dans le but de faciliter l’expulsion du mucus. Je lui répondis que, en ce qui concernait la toux, la force d’expulsion serait diminuée avec un tube plus ouvert à un bout qu’à l’autre, parce que cet arrangement diminuait le tirage. Je lui dis enfin que ses instruments étaient des antiquailles (a lirait ); là-dessus il quitta la chambre, très offensé en apparence. Lorsque j’allai peu après à Berlin et visitai les magasins de fabricants d’instruments, j’appris que les tubes que je qualifiais d'antiquailles avaient été faits spécialement pour l’auguste malade ; que la grande courbe, l’énorme instrument et lalarge ouverture avaient été spécialement dessinés pour le bénéfice de Son Altesse Impériale. Tout en regrettant sincèrement d’avoir ainsi attaqué les instruments du docteur Bramann, je ne pus m’empêcher de penser que la maladie du Prince n’était pas tout à fait le cas que l’on eût dû choisir pour faire l’expérience d’un nouveau genre de canule, et qu’il eût mieux valu que le docteur Bramann, tout en ayant agi avec les meilleures intentions du monde, se fût contenté d’employer une canule dont l’expérience avait prouvé l’utilité.
Conseils venus du dehors. — L’immense intérêt qui s’attachait à ce cas à travers le monde civilisé m’amena une quantité innombrable de lettres recommandant toutes sortes de remèdes. Elles continuèrent, pendant plusieurs semaines après l’opération, à arriver comme bne avalanche <le toutes les parties de l’Europe et même d’Amérique. Une certaine compresse de vers vivants dans un sac de mousseline était, d’après un grand nombre de ces bonnes gens, le remède le plus souverain sur terre dans un cas comme celui du Prince. On a appelé mon attention sur une immense variété de préparations culinaires, d’essence de bœuf, de recettes peptonisées et ziminisées. Le cacao pur, le cacao modifié, le cacao peptonisé et converti en un « extrait magique » me furent recommandés avec enthousiasme.
On me vantait sous des noms divers des extraits de houblon combiné tout à la fois avec la viande et le cacao ; et mes braves amis écossais m’assuraient gravement que si le highland whiskij et la farine d’avoine ne guérissaient pas complètement la maladie, ils auraient certainement le pouvoir de prolonger la vie jusqu’à sa dernière limite. Des eaux minérales de toutes sortes et de tous pays me furent envoyées en quantités considérables, ainsi que des médecines