‹ La Dernière maladie de Frédéric le Noble, par le dr. Morell-MackenzieChapitre 19 sur 45 · J38 LA DERNIÈRE MALADIE · texte numérisé non relu

J38 LA DERNIÈRE MALADIE

de toute description. Des médecins voulurent bien m’écrire de différentes parties de l’Europe pour me conseiller certains remèdes. Les coquilles d’huîtres calcinées avaient en Angleterre les adeptes les plus convaincus, et s’il faut s’en rapporter à leur témoignage, ce remède aurait guéri plusieurs cas évidents de cancer. En France, l’acide carbolique était le remède qui m’était conseillé avec le plus de conviction, non seulement comme injection locale, mais aussi comme remède interne; de plus le traitement de Bergeon m’était recommandé par plusieurs éminents médecins français qui m’assuraient qu’ils avaient connu dès cas exactement semblables à celui du Prince Impérial qui avaient été guéris: par cette méthode.

Le remède qui me fut recommandé avec le plus de persistance fut la médecine de charlatan du comte Mattéi que des personnages les plus haut placés m’ont vivement prié d’essayer. Le docteur Schrader reçut d’Allemagne de grandes quantités d’annonces du même genre qu’il envoyait régulièrement, m’a-t-il assuré, à Berlin, pour les faire placer dans les archives de l’État, dans le Baus Ministerium. Une douzaine de personnes me conseillèrent le massage, et des professeurs entreprenants dans cet art offrirent de

se rendre immédiatement à San Remo de Londres, de Paris, et même de Saint-Pétersbourg, pour exercer leurs talents. Des propriétaires philanthropiques de bains turcs m’affirmèrent qué c’était un moyen infaillible de purifier le corps de toute espèce de germes mauvais. Quelques dévots catholiques m’envoyèrent des eaux miraculeuses ; la magie même me fut recommandée.

Une dame me supplia de placer sur une table au pied du lit de Son Altesse Impériale « une lampe à huile dans laquelle on avait plâcé de l’eau et du sel ». On devait allumer cette lampe lorsque l’illustre malade était endormi, et il fallait placer un petit talisman (qu’elle eut l’obligeance de m’envoyer) sur l’estomac du Prince pendant son sommeil. Elle m’assurait que si cela était fait le Prince commencerait immédiatement à parler dans son sommeil et expliquerait non seulement la nature de sa maladie, mais encore le moyen de la guérir. Le talisman consistait en deux morceaux circulaires de linge cousus ensemble autour des bords; en ouvrant ce précieux mystère, je ne trouvai rien qu’un morceau de flanelle commune ! Lorsque je parlai au Prince de ce remède thaumaturgique, il sourit et me dit : « Cette dame est bien bonne, mais je préfère m’en priver. » Du reste, je puis

dire que même des personnes sensées, qui savent fort bien que leurs maladies sont Sans espoir, étonnent souvent leur médecin en appelant à leur secours le plus stupide charlatanisme, de même que l’homme qui se noie saisit une paille. L’absence absolue, chez le Prince, de toute faiblesse, de toute superstition de ce genre, n’est pas la moins remarquable des nombreuses et admirables qualités qu’il possédait.

On m’empêche de soulager Son Altesse Impériale. — 14 février. — Mes collègues considéraient que l’expectoration de la trachée était « modérée » ; mais elle était plus abondante que je n’aurais voulu, et elle était très striée de sang. J’étais convaincu que la partie inférieure de la canule pressait à l’arrière sur la paroi du passage de l’air et enflammait la trachée ; je demandai permission d’introduire un court tube rectangulaire. Je fis remarquer que lorsque la blessure de l’opération serait cicatrisée il serait difficile d’employer mon tube, parce que, en conséquence de la courbe si allongée du tube allemand, le mien ne s’adapterait probablement pas dans le passage déjà fait par cet instrument, et que de cette façon, si on attendait trop longtemps pour introduire le tube rectangulaire, il causerait lui-même une irritation semblable dans une autre partie de la tra-

chée. Mais le professeur Von Bergmann refusa d’adopter ma proposition.

15 février. — Le Prince Impérial a eu une mauvaise nuit,la toux a été incessante; l’expectoration est plus copieuse et contient du sang-, de la matière et du mucus avec, çà et là, des petites filandres noires de tissu en décomposition. La toux opiniâtre semble commencer à briser la masse malsaine à l’intérieur du larynx. J’étais maintenant très inquiet, pon pas tant du progrès de la maladie que de la façon maladroite du traitement suivi après l’opération, et j’insistai de nouveau pour qu’on me laissât introduire le tube rectangulaire.

Mon expérience dans des cas semblables.

— 11 me paraissait certainement que ni le professeur Bergmann, ni le docteur Bramann, quelque capables qu’ils fussent en beaucoup de matières, n’avaient une grande expérience dans la tâche dont ils avaient endossé la responsabilité. Le docteur Schrader m’avait dit que Bramann avait opéré la trachéotomie quatre cents fois, mais toutes ces opérations avaient été dans des cas si complètement différents de celui qui nous occupait que ce serait une erreur de les classer ensemble. Les opérations de trachéotomie de Bramann avaient été presque toutes

faites sur des enfants en bas âge ou très jeunes, par suite d’obstruction aiguë du larynx comme dans le croup. Une grande majorité de ces cas se terminent par la mort peu après l’opération, souvent même pendant l’opération; tandis que pour ceux qui survivent on se dispense du tube après peu de temps. Le cas est entièrement différent chez un adulte, dont le larynx est bloqué par une tumeur nouvelle ayant une tendance à s’étendre dans la direction de la plus grande irritation. Ici les parties demandent le maniement le plus délicat, et il est de la plus haute importance d’éviter tout ce qui peut exposer le larynx à être secoué par la toux. Bien que ma propre expérience de la trachéotomie n’ait pas été aussi étendue que celle du docteur Bramann, celle que je possède de ce genre particulier était bien plus considérable que la sienne.

Jusqu’à l’année 1880 j’avais opéré la trachéotomie soixante-treize fois, dont soixante-quatre opérations sur des adultes, et neuf sur des enfants. En dehors de cette expérience personnelle, j’avais été présent à un grand nombre d’opérations faites sur mes malades par d’éminents chirurgiens, et j’avais souvent assisté mes collègues de l’hôpital pour les maladies de

la gorge, dans leurs opérations. Depuis 4880 e’est M. Hovell qui a fait la plupart de mes opérations dans la clientèle particulière, et qui a soigné les malades pendant une semaine ou deux après l’opération sous ma direction générale. J’ai été présent, au plus bas mot, certainement à cent vingt opérations. Dans la plupart de ces cas les malades étaient des adultes souffrant de maladies chroniques. Un grand nombre de ces malades ont été guéris, et presque tous les autres ont survécu quelques mois. Ainsi, avec un total d’opérations moins élevé que le docteur Bramann, j’avais eu un bien plus grand nombre de cas nécessitant après l’opération un traitement éclairé. Je ne pense pas que le professeur Von Bergmann ait la prétention d’avoir une très grande expérience relativement à l’opération de la trachéotomie sur les adultes.

Le Prince Impérial s’est aujourd’hui occupé d’affaires, et s’est promené fort longtemps dans sa chambre, dans la matinée et dans l’aprèsmidi. Il se plaignait pourtant de douleurs névralgiques dans la tête.

16 février. — La situation continue à être très mauvaise, le mucus sanglant est plus abondant que jamais. Le Prince a à peine dormî, ayant été réveillé chaque demi-heure par des

accès de toux. Cependant Son Altesse Impériale reprend un peu de force.

Aujourd’hui le docteur Krause m’a fait appeler, et m’a prié, de la part du docteur VonBergmann, d’examiner des préparations microscopiques de petits morceaux de tissus rejetés par l’expectoration. Le docteur Krause les a examinés lui-même, me dit-il, et ne doutait pas qu’ils fussent d’une nature cancéreuse, à cause des très nombreux nids qu’ils contenaient. Je fis observer au docteur Krause que je n’étais pas un microscopiste, et que je ne me considérais pas comme un juge compétent en la matière, car tout dépend de la situation de ces « nids » et de leur v relation avec les autres tissus. Je pense, ajoutai-je, que dans un cas aussi grave, on devrait laisser décider la question par un anatomo-pathologiste hors ligne.

On s’oppose à ce que j’examine la gorge.

— 17 février. — Le Prince a encore passé une nuit agitée, la toux a été très fatigante et la sécrétion sanglante très abondante. J’ai fait un examen laryngoscopique, et j’ai trouvé que le canal laryngien était plus ouvert; en fermant le tube, le Prince pouvait donner sa voix assez facilement, mais il n’en a pas aimé le ton. Il n’y a aucune trace de sang dans le larynx, ce qui

prouve que le sang trouvé dans l’expectoration ne vient pas de là.

18 février. — Encore une très mauvaise nuit. Pourtant le mal de tête a cessé grâce au remède que je donne ordinairement à Son Altesse Impériale. J’annonce à mes collègues que j’ai trouvé l’état du larynx relativement très satisfaisant. Dans la soirée, le professeur Von Bergmann a déclaré dans notre consultation que mon examen laryngoscopique de la veille avait été un sujet de réflexion sérieuse pour lui, le docteur Bramann et le docteur Schrader, et il était chargé par ces messieurs de me dire qu’ils considéraient cet examen fait en leur absence comme un manque de courtoisie professionnelle. Je répondis que l’examen do la gorge n’était pas plus une opération, selon moi, que de tâter le pouls ou de regarder la langue, ce qu’ils faisaient quelquefois, du moins je le supposais, lorsqu’ils étaient de service ; et j’ajoutai que, quant à moi, je n’avais pas la moindre objection à ce qu’ils examinassent la gorge du Prince, s’ils pouvaient-le faire sans inconvénient pour Son Altesse Impériale. Mais comme la chose ne valait pas la peine d’être discutée, je m’engageai à donner formellement avis à chacun de mes collègues, lorsque j’au-

rais l’intention de faire un examen laryngoscopique.

Bergmann soupçonne un cancer des poumons. — Bien que la température du malade ne dépàsse jamais beaucoup l’état normal, nous avons fréquemment examiné les poumons, et aujourd’hui, le 19, le professeur Yon Bergmann, après avoir ausculté avec soin le côté droit du dos sous les côtes basses, nous a dit qu’il craignait un développement secondaire de cancer à la base du poumon droit, et que c’était la cause de l’hémorragie. Le professeur ne paraissait pas se douter que la torpeur sur laquelle il fondait ce diagnostic était causée par le foie qui était à sa place ordinaire et que c’était à cet endroit qu’il avait ausculté. Je lui fis remarquer en outre qu’une complication telle qu’il la supposait ne pouvait guère exister, dans les circonstances présentes, sans donner lieu à de la pneumonie, et que nous n’en avions aucune trace.

En cherchant ainsi une autre cause pour l’hémorragie, le professeur montrait qu’il avait abandonné sa première théorie que la décharge sanglante provenait entièrement du larynx.

Yoici la position que je prenais à ce moment : le tube de la trachéotomie avait causé une grande irritation, comme le prouvaient l’expectoration

muco-purulente mélangée de sang, et les fréquents accès de toux violente.Au bout d’un certain temps, cette toux avait amené T ulcération et la désintégration de la formation morbide dans le larynx, et le sang, qui d’abord était venu

Fig. 10. — Dessin montrant le tube de Durham introduit trop tard, et qui ne put s’adapter à la place que s’était faite la canule allemande. Plus tard cependant ce tube a pu servir (voir fig. 16).

seulement de la trachée irritée et blessée par le tube qui la gênait, venait actuellement et de la trachée et du larynx.

Mon tube est essayé trop tard. — 20 février. — Aujourd’hui, le professeur Von Bergmann m’a permis d’introduire un tube à angle

droit. Mais malheureusement, en raison de la forme de la blessure faite par l’autre instrument, il ne pouvait rester dans une position horizontale, mais se trouvait beaucoup plus bas au bout intérieur, où il passe dans la trachée, qu’à l’orifice extérieur (fig. 10).

Bien qu’il n’y eût plus aucune pression de la paroi postérieure, j’étais certain que mon tube irriterait le devant de la trachée. C’est ce qui arriva en effet, comme je l’avais prédit le 14 février, lorsqu’on s’opposa, pendant quelques jours, à l’emploi de mon tube.

21 février. — Le Prince héritier se sent très à son aise ce matin; il a bien dormi pendant la nuit; pendant l’après-midi pourtant, le tube a commencé à heurter la paroi antérieure, et le soir je me suis aperçu qu’il causait presque autant d’irritation que celui qu’il avait remplacé. Dans lajournée, le Prince aeu une assez longue conversation avec le prince de Galles qui était arrivé la veille. Le soir, il a eu également une entrevue avec le Grand-Duc et la Duchesse de Bade, mais il n’a pas paru le moins du monde fatigué, bien qu’il ait parlé beaucoup plus qu’à l’ordinaire.

On appelle le professeur Kussmaul. —

22 février. — La Princesse Impériale m’a in-

formé que le professeur Von Bergmann, après lui avoir dit qu’il était certain que le Prince avait un cancer des poumons, lui avait exprimé le désir d’avoir l’opinion du professeur Kussmaul, de Strasbourg.

J’ai répondu que cela me paraissait complètement inutile, que j’avais moi-même examiné les poumons et que j’étais certain qu’il n’y avait aucun dépôt ni dans l’un ni dans l’autre. Mais Son Altesse Impériale, revenant sur ce sujet, et me disant qu’après tout la visite de Kussmaul ne ferait pas de mal, je répondis qu’il serait fait selon son désir. Le professeur Von Bergmann en parla ensuite à la consultation. Je déclarai que je ne m’opposais pas à ce que les poumons de l’illustre malade fussent examinés par le professeur Kussmaul; mais que, comme il n’était ni laryngoscopiste, ni micrologiste, je ne pouvais consentir à accepter son opinion sur la nature de l’affection laryngienne.

Von Bergmann a dit aujourd’hui à la Princesse héritière et au comte Radolinsky que l’hémorragie dont souffrait l’auguste malade ne cesserait pas, que c’était en réalité le commencement de la fin. La Princesse m’a envoyé chercher pour me répéter ces paroles. J’assurai à Son Altesse Impériale qu’avec l’emploi convenable

du tube, lorsque je serais de nouveau entièrement chargé du cas, je n’avais aucun doute que le sang pourrait être arrêté; mais que l’hémorragie était devenue si considérable que plusieurs semaines seraient probablement nécessaires, dans les circonstances les plus favorables, pour guérir les ulcères causés par la canule de Bramann. Ce dernier est venu ce matin me dire avec un accent de triomphe qu’il avait découvert un grand nombre de nids-cellules dans les matières expectorées, qui ne pouvaient provenir que d’une tumeur cancéreuse. Schrader m’a donné la même nouvelle ce soir, mais sans le même enthousiasme scientifique.

Première sortie. — 23 février. — Le Prince Impérial a eu une mauvaise nuit, mais en dépit de cela il dit se sentir mieux et comme la journée est belle il a passé une demi-heure sur son balcon. Une foule considérable s’est assemblée en face de la villa, et l’illustre malade a été reçu avec des hourras, des salutations, etc., ce qui a paru lui faire grand piaisir. Nous étions convenus, le professeur Yon Bergmann et moi, que je reprendrais maintenant entière charge du cas, mais Bramann m’ayant prié de la lui laisser encore un peu de temps, parce qu’il se croyait certain d’arrêter l’hémorragie s’il pouvait conti-

nuer son traitement quelques jours de plus, je consentis à le laisser faire. Le tube à angie droit qui irritait la paroi antérieure a été enlevé et remplacé par une canule de Von Bergmann.

Il fut prouvé ensuite par des mesures prises par M. Hovell qu’une des raisons, et peut-être la principale, qui empêchait l’usage du tube à angle droit, était que la trachée avait été ouverte à la droite de la ligne médiane, comme je l’ai déjà expliqué. (Voir p. 125.)

Schrader n’est pas heureux avec le tube.

— Pendant la nuit précédente,le docteur Schrader, qui ne connaissait pas la construction de la canule Durham dont on faisait alors l’essai, avait desserré la vis qui fixe le tube à sa monture, ce qui causa une grande irritation dans la trachée. Après qu’il eut essayé en vain pendant quelque temps de mettre les choses en état, le Prince écrivit sur un morceau de papier : « Envoyez chercher Hovell. » Celui-ci eut bientôt fait de mettre le malade à son aise 1 .

1. Cet incident a été raconté deux jours après dans plusieurs journaux français et italiens, et le docteur Schrader était furieux contre M. Hovell et contre moi, supposant que la chose avait été rendue publique par nous. La vérité est que toute l’histoire était connue de tout San Remo dès le matin suivant. Une dame qui était alitée dans un des hôtels la raconta au docteur Freeman, le médecin si bien connu à San Remo,

Hovell est menacé de la prison. — Je dois dire ici que je recevais constamment par le docteur Schrader des messages du professeur Bergmann relativement à la nécessité de suivre le traitement antiseptiquement, ce qui veut dire tremper la canule interne dans une faible solution d’acide carbolique et d’eau au lieu de la nettoyer avec de l’eau pure. Schrader me pria un jour de dire à Hovell (celui-ci ne parlait pas allemand) que les chirurgiens qui ne suivaient pas le traitement antiseptiquement s’exposaient en Allemagne à une sévère punition, et que peu de temps auparavant un chirurgien avait été condamné à trois mois de prison pour avoir négligé le traitement antiseptique dans un cas de fracture du bras. Je fis remarquer à Schrader que dans le traitement après la trachéotomie, l'usage des antiseptiques n’avait que peu d’importance, la propreté seule étant nécessaire. J’ajoutai que dans le cas d’une blessure dans

quelques heures après qu’elle s’était passée. Elle l’avait apprise d’une femme de ménage qui, après avoir fait chaque matin quelques ouvrages à la villa Zirio, était employée le reste de la journée à l’hôtel des Anglais. Lanouvelle, apprise par cette femme le matin, était connue de toute la ville l’aprèsmidi. C’est de cette manière que bien des rapports, vrais ou faux, arrivent aux journaux, et c’est ainsi que l’on accuse bien souvent de livrer des nouvelles à la presse des personnes qui n’en sont nullement coupables.

laquelle les germes pouvaient être évités par l’usage des antiseptiques, cette méthode était évidemment de la plus grande utilité; mais lorsqu’il s’agissait d’une canule portée dans la gorge et nécessairement ouverte à l’air de la chambre, la méthode antiseptique pouvait très bien ne pas être appliquée. Il me répondit que le désir du professeur Yon Bergmann était de voir M. Hovell se conformer à ces instructions. Il me paraît à moi que le professeur de chirurgie, en matière d’antisepsie, prenait l’ombre pour la réalité, et que tout en insistant sur des pratiques minutieuses à propos des instruments (pratiques qui avaient été laissées de côté par l’inventeur du système lui-même), il n’observait peut-être pas toujours les règles de la propreté personnelle. Je racontai ensuite au Prince Impérial que M. Hovell courait le risque de passer trois mois en prison s’il n’employait pas largement l’acide carbolique. Son Altesse Impériale me répondit avec un sourire : « Si l’on envoie M. Hovell en prison, il faudra que j’y aille aussi, »

24 février. — Le Prince a passé une assez bonne nuit, quoique les premières heures aient été troublées par des accès de toux. L’enlèvement du tube du docteur Bramann pendant

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quelques jours semble avoir soulagé la partie enflammée, de sorte que quand il a été de nouveau introduit il n’a pas d’abord causé autant d’irritation qu’auparavant. Son Altesse Impériale a été très attristée aujourd’hui par les nouvelles de la mort soudaine de son neveu, le Prince Ludwig de Bade. Je viens d’apprendre de deux sources indépendantes à Berlin que Von Bergmann envoie dans cette ville des lettres très alarmantes annonçant que le Prince Impérial ne peut pas vivre plus de quinze jours, et que sur la foi de ses messages beaucoup de familles nobles attachées à la Cour préparent leurs habits de deuil. Tl est vraiment surprenant qu’un médecin de quelque expérience puisse se permettre une prophétie toute gratuite, qui en ce moment ne repose absolument sur aucune donnée sérieuse.

Aversion du Prince Impérial pour les stimulants. — J’avais à cette époque de longues conversations avec l’illustre malade. J’étais toujours auprès de lui pour le dîner, et j’avais l’habitude de causer avec lui une demi-heure après son goûter. Son appétit était loin d’être bon, et il avait une grande aversion pour les stimulants.

Il mélangeait toujours son vin avec de l’eau,

et il aimait si peu le goût du vin qu’il prenait toujours une gorgée d’eau après en avoir bu.

En réponse à une question que je m’étais permis de lui adresser, il me dit qu’il aimait beaucoup qu’on lui parlât pendant ses repas et que cela le faisait manger avec plus d’appétit que lorsqu’il était seul.

Mes conversations avec le Prince touchaient à des sujets extrêmement intéressants; il avait beaucoup voyagé, moi également, nous comparions nos impressions.

Il était très enchanté lorsque je lui adressais des questions sur l’histoire des Hohenzollern, et principalement sur tout ce qui se rapportait au Grand Frédéric. Il avait aussi la complaisance de répondre à des questions sur ses campagnes, et si par hasard je ne le comprenais pas vivement, il n’hésitaitpas à prendre la peine d’écrire ce qu’il désirait dire.

Le docteür Bramann m’a encore dit ce soir qu’il avait trouvé des nids-cellules dans la décharge.

25 février. — L’auguste malade a passé une.

mauvaise nuit et sa digestion a été difficile. Le long et large tube a encore causé une inflammation considérable dans la trachée.

On suggère différentes espèces de canules.

— Acette époque jereçus de nombreuses propositions, émanant de chirurgiens en Angleterre, au sujet de tubes pour la trachéotomie. En réalité, non seulement alors, mais plus tard à Charlottenbourg, après la catastrophe Bergmann, plusieurs membres de la profession dans les diverses parties du monde voulurent bien mettre à ma disposition le résultat de leur expérience; un de nos plus grands chirurgiens anglais non seulement m’écrivit, mais encore m’envoya un appareil pour faciliter le traitement après la trachéotomie. En dehors de la profession, les ingénieurs furent particulièrement fertiles en inventions pour chauffer l’air avant de le laisser passer par la canule. On peut difficilement s’imaginer le nombre immense de tubes que j’ai reçus, dont plusieurs venaient de malades qui avaient été opérés et portaient une canule.

J’ajouterai que, pendant que j’étais à Charlottenbourg, un Français se donna la peine de faire le long voyage depuis Paris pour m’apporter lui-même une canule et m’expliquer les avantages qu’elle possédait.

Bergmann fait de nouveaux rapports. — Aujourd’hui 25, je reçois une lettre de Berlin me priant de donner mon « opinion candide »

sur l’état du Prince Impérial; on ajoute que l’on

m’adresse cette question, parce que Bergmann a écrit à Berlin que Son Altesse Impériale ne pouvait vivre plus d'une semaine et serait peutêtre morte « dans quatre jours » ! Lorsque j’allai à Berlin, en mars, je trouvai la confirmation évidente de ce que m’avait écrit mon correspondant. Il est donc certain que dans la dernière semaine de février, le professeur Yon Bergmann croyait à une fin très prochaine. Cette idée étaitelle basée sur sa croyance à un cancer dans les poumons et à la supposition que l’hémorragie pouvait se produire soudainement, ou avait-il d’autres données sur lesquelles il basait sa prédiction, je ne puis le dire.

26 février. — Le professeur Kussmaul est arrivé et a pris part â la consultation ce matin. Je n’étais pas présent, parce que je désirais, avant de le rencontrer, faire nettement établir sa position. J’étais tout disposé à recevoir son opinion quant à l’état des poumons, mais non pas sur l’état du larynx, parce que j’ignorais s’il avait quelque expérience sur les maladies de cet organe. Je considérais qu’il y avait eu déjà bien assez de ces examens faits par des hommes dont les observations ne pouvaient avoir aucune valeur.

Après avoir ainsi fait mes réserves sur la

question de principe, je me déclarai tout disposé à me trouver avec le professeur. Plus tard, ce médecin distingué vint lui-même me faire une visite et, tout en admettant qu’il n’était pas fort expert en laryngoscopie, il m’exprima son désir de voir ce qu’il pourrait de la gorge de l’illustre malade.

Je propose un nouveau tube. — 26 février.

—■ Le Prince a passé une mauvaise nuit, et les efforts de Bramann pour arrêter le sang étant complètement sans effet, je demandai à introduire un nouveau tube fait à San Remo, de la même forme que celui alors employé en ce qui concernait la partie de la canule s’appuyant sur la trachée à l’extérieur; mais construit de telle façon que, au lieu de descendre loin dans la trachée, il ne ferait que jus te y entrer. Mais mes collègues n\ont pas voulu y consentir ; d’abord parce qu’ils considéraient la lumière de mon nouvel instrument trop petite (bien qu’il eût un diamètre de 9 millimètres), et ensuite parce qu’il n’avait pas un tube intérieur. Ce tube aurait soulagé immédiatement les souffrances de l’auguste malade, parce qu’il était trop court pour irriter la paroi arrière du larynx, ce qui était la cause de toutes les difficultés occasionnées par l’autre. Même en supposant qu’une plus petite quantité

d’air eût été fournie aux poumons, l’arrêt de la toux et des pertes de sang qui empêchaient le Prince de dormir n’était-il pas une compensation à cet inconvénient qui, du reste, était plus ou moins théorique? En ce qui concernait le tube intérieur, cette objection ne pouvait être inspirée que par le plus ridicule pédantisme chirurgical, ou par un sentiment encore moins avouable.

Mon nouveau tube ne devait servir que temporairement, jusqu’à ce que je puisse en avoir un plus parfait. Si l’on avait trouvé qu’il faisait bien l’affaire, on en aurait fait fabriquer un double sur le même modèle. Je puis du reste ajouter que, en ce qui concerne les doubles tubes, ils sont d’invention toute moderne, et qu’il y a des centaines de personnes qui portent actuellement le tube simple.

Cependant, le professeur Bergmann déclara à la Princesse Impériale qu’avec le tube simple, le Prince courait le plus grand danger de suffoquer lorsqu’il fallait le retirer qùelques minutes pour le nettoyer. Avec un malade aussi docile et aussi intelligent, ayant autour de lui six .médecins, dont l’un était toujours auprès de lui, il est ridicule de croire qu’il pouvait y avoir aucun risque à employer un tube simple pendant quelques

jours. Telles sont les raisons que Ton mit en avant pour m’empêcher de donner au Prince un soulagement qui lui était si nécessaire, ses forces s’épuisant par suite des souffrances qu’il endurait.

Les aventures de Kussmaul comme laryngoscopiste. —27 février. — Nous nous sommes tous réunis ce matin pour la consultation. Après un examen général, le docteur Kussmaul a fait une inspection du larynx. A cet effet, il a placé le Prince en face d’une fenêtre, mais au fond de la chambre, position dans laquelle il est très difficile d’obtenir une bonne vue, quand on emploie une lumière artificielle. Comme je me suis aperçu que le professeur n’était pas très habitué aux examens laryngoscopiques, j’ai placé la lampe dans une bonne position, disposé la chaise différemment, chauffé le miroir pour lui ; enfin, je l’aidai le plus possible.

Après un temps assez long, il est parvenu à jeter un faible rayon de lumière sur le miroir, mais n’est pas évidemment parvenu à voir dans l’intérieur du larynx. En retournant dans une autre salle, le professeur a remarqué que ce qu’il avait vu lui rappelait, non pas l’un des cas précédemment examinés par lui, mais la peinture d’un cancer dans l’atlas de Von Burow !

Comme il était impossible de voir l’intérieur du larynx, à cause de l’enflure des plis ary-épiglottiques qui obstruaient complètement la vue dans le bas, on peut juger de la valeur des souvenirs du professeur. Je vois dans son rapport publié dans le pamphlet allemand qu’il reconnaît n’avoir vu que l’enflure des cartilages aryténoïdes. Il me semble bien étrange qu’un homme justement apprécié pour ses grandes connaissances et pour son expérience en médecine générale puisse condescendre à faire pour la forme un examen dont la technique lui est évidemment complètement inconnue. Un semblable procédé peut à peine se concilier avec la réputation reconnue de la science allemande.

Kussmaul contredit Bergmann. — Mais une fois sur son propre terrain, le vénérable professeur de Strasbourg reprit tous ses avantages. Il nia d’une façon absolue les idées de Bergmann et déclara qu’il lui était impossible de trouver la plus légère évidence de cancer dans les poumons ou d’une maladie pulmonaire quelconque. En réalité, Bergmann s’était entièrement trompé et le voyage du professeur Kussmaul à San Remo avait été complètement inutile *.

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