‹ La Dernière maladie de Frédéric le Noble, par le dr. Morell-MackenzieChapitre 22 sur 45 · C8 LA DERNIÈRE MALADIE · texte numérisé non relu

C8 LA DERNIÈRE MALADIE

côté qu’on eût tourné la sonde. Le dessin {jig. 15) montre une section de la trachée; le cercle noir représentant la canule.

On voit que le centre est à 9 millimètres du côté droit de la trachée et à 15 millimètres du côté gauche, montrant que l’incision de Bramann était à 3 millimètres à droite de la ligne médiane. En fait, la canule se trouvait à 9 millimètres du côté gauche de la trachée et seulement à 3 millimètres du côté droit. Les mesures prises à travers la plaie ouverte ont donné exactement les mêmes résultats.

Il n’est pas sans intérêt d’observer que d’autres mesures prises différemment ont prouvé que le diamètre transversal de la trachée était, aussi près que possible, un pouce (25 à 26 millimètres). Cette légère déviation de la ligne médiane serait chose de très peu d’importance si on pouvait employer une canule droite; mais comme, pour la sécurité du malade, il est nécessaire d’avoir; une partie recourbée, on comprendra facilement que cette partie recourbée, si elle est introduite même très peu plus d’un côté de la trachée, viendra certainement en contact avec ses parois, et produira une grande irritation. Un tube de grandeur modérée aurait peutêtre pu blesser les parois de la trachée dans les

circonstances qui existaient, mais il était certain qu’on aurait ce résultat avec le tube énorme employé par Bramann.

On a enfin la preuve microscopique. —

Fig. 15 Dessin avec la moitié de la trachée supposée enlevée.

ff représentent les parois extérieures de la trachée; les autres lettres sont les mêmes que dans la fig. 13. On voit que l’incision de Bramann, au lieu d’être sur la ligne médiane, était de 3 millimètres trop à droite.

4 mars. — Le Prince Impérial a passé une bonne nuit, mais il n’y a pas de diminution dans l’expectoration qui contient toujours une grande quantité de sang. J’ai couvert la canule avec un morceau de gomme élastique adhérant parfai-

tement, afin d’empêcher le bord affilé de toucher par accident la paroi de la trachée. Le professeur Yon Bergmanr-, qui était à la consultation ce matin pour la première fois depuis plusieurs jours, m’a présenté au professeur Waldeyer, qui a bien voulu me montrer diverses préparations qu’il avait faites. Dans quelques-uns de ces spécimens se trouvait un grand nombre de nids de cellules, mais je n’ai aperçu aucune structure alvéolaire.

Le professeur Waldeyernous dit que, malgré l’absence de structure alvéolaire, la relation des nids cellules entre eux lui faisait considérer comme presque certain qu'ils venaient d’une structure alvéolaire. Les nids de cellules étaient en outre si abondants qu’ils ne pouvaient pas, selon lui, avoir été produits superficiellement, mais étaient évidemment le résultat d’une action destructive intérieure. Comme j’avais toujours basé mon diagnostic sur les résultats microscopiques de la maladie, je n’avais plus aucune raison pour douter que la lésion était d’une nature cancéreuse. Plus tard le professeur Yon Bergmann, qui revenait à la consultation et signait les bulletins, est venu me voir et m’a dit que l’Empereur désirait vivement que le Prince revînt le plus tôt possible à Berlin. Je fis observer

que le retour de l’illustre malade à cette saison de l’année lui serait probablement très préjudiciable, mais que je ne voyais aucune objection à ce qu’il retournât à Berlin aussitôt que la chaleur reviendrait. Le professeur me pria ensuite d’expliquer mes vues dansune lettre, ce que j’ai fait.

o mars. — Le Prince a passé une assez bonne nuit, avec moins de toux et d’expectoration que dans toutes les nuits précédentes depuis l’opération. Il paraît fort bien disposé, et son appétit est excellent. Il est resté assez longtemps sur son balcon.

Un traité de paix. — 6 mars. — Le professeur ’Von Bergmann et le docteur Bramann sont venus à la consultation. Le professeur a apporté un document que nous avons tous signé après quelques légères modifications; le voici :

« San Remo, 6 mars 1888.

« En vue des rumeurs qui ont circulé dans la presse,* relatives à des différences d’opinion entre les médecins de Son Altesse Impériale et Royale le Prince héritier de l’Empire d’Allemagne et de Prusse, les soussignés déclarent qu’il n’existe aucune différence d’opinion entre eux sur la nature de la maladie. Ils n’ont nullement déclaré que la maladie pouvait prendre rapide-

ment une tournure dangereuse. Le traitement est maintenant, comme il l’était avant l’opération, entre les mains de sir Morell Mackenzie seul. Les médecins, dans l’intérêt de l’illustre malade et des nations qui l’aiment et la révèrent, demandent encore une fois à tous les journaux de l’Allemagne et des autres contrées de s’abstenir de toute discussion sur la maladie ou sur les méthodes et les instruments employés dans le traitement.

« Les affections locales dans et autour du larynx de Son Altesse Impériale et Royale n’ont éprouvé aucun changement essentiel. La plaie est cicatrisée ; le tube estbienplacé, les poumons sont sains, la toux et T expectoration ont diminué. Les forces du malade sont satisfaisantes ; l’appétit augmente ; il n’y a ni troubles de digestion, ni peine en avalant, ni maux de tête. Le sommeil dure plusieurs heures de suite. La mission du Geheimrath VonBergmann est terminée, et il quittera sous peu San Remo. »

Signé : Morell Mackenzie.

Mark Hovell.

ScHRADER.

Krause.

Von Bergmann.

Bramann.

Le cas m’est de nouveau confié. — 6 mars.

— La matinée étant chaude et agréable, le Prince s’est pour la première fois promené dans le jardin. Il est descendu à 11 heures et demie, a pris son lunch à 1 heure, et est rentré dans sa chambre vers 2 heures et demie. Il faisait aussi chaud dehors, sinon plus chaud que dans la maison, et l’illustre malade a fort goûté sa sortie dans le jardin, où il est resté assis presque tout le temps, faisant quelquefois une courte promenade.

Le cas m’a été formellement rendu, mais dans quel état différent se trouve le malade depuis que je l’ai laissé entre les mains des médecins allemands ! Le jour où il a été opéré il se sentait « parfaitement bien », sauf un peu de difficulté dans la respiration : aujourd’hui, c’est complètement un invalide qui m’est rendu. En outre, l’affection du larynx, qui n’avait auparavant fait que de très lents progrès, a repris une activité extrême par suite de la toux causée par les mauvais tubes employés après l’opération. Il est probable qu’une plus grande destruction a été occasionnée de cette manière en trois semaines qu’il n’y en aurait eu dans une année, si l’illustre malade n’avait pas été soumis à un traitement aussi maladroit.

7 mars. — La nuit a été bonne et la gorge est bien plus confortable ; moins de toux.

Nouvelles sérieuses de Berlin. — 8 mars.

— La nouvelle est arrivée à San Remo que l’Empereur est dans un état critique, et le Prince de Bismarck a télégraphié pour presser le retour immédiat du Prince héritier. Son Altesse Impériale m’a fait appeler et m’a demandé : « Y a-t-il quelque danger à ce que je retourne immédiatement à Berlin? » J’ai répondu : « Oui, Prince, il y aurait du danger. » Il me dit alors : « Il y a des occasions où le devoir d’un homme est de courir des risques, et c’est le cas pour moi aujourd’hui. Je partirai après-demain. Je vous serai reconnaissant de faire tels arrangements médicaux que vous jugerez nécessaires, et de vous entendre à ce sujet avec le comte Radolinsky. Je m’en rapporte à vous pour prendre toutes les mesures possibles afin de réduire à un minimum le danger de mon voyage. »

Décès de l’Empereur Guillaume. — Le jour suivant est arrivée la nouvelle de la mort de l’Empereur Guillaume. Je n’étais pas auprès du Prince à ce moment, mais j’ai su par un témoin occulaire à quel point il avait été remué par cette nouvelle. Il était encore très agité lorsque j’eus l’honneur de le voir. Il parla frès

peu de l’événement, bien qu’il fût évident qu’il sentait la perte de son vieux père bien plus profondément qu’on n’aurait pu le penser, si l’on prend en considération que la mort d’un homme aussi âgé ne pouvait pas être inattendue. S’il fallait une preuve pour montrer combien le caractère du Prince Impérial était au-dessus du niveau ordinaire de l’humanité, on la trouverait dans ce fait que sa douleur, à la mort de son vénérable père, n’a laissé place pendant quelque temps à aucun autre sentiment. Mais le devoir devait primer la douleur ; il fallait envisager les responsabilités de sa nouvelle position, et Frédéric III décida de retourner immédiatement dans son royaume.

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