CHARLOTTENBOURG
Voyage du nouvel Empereur. —Le 10 mars, après une nuit assez tranquille, Frédéric III quitta San Remo à 9 heures du matin. Il tombait une petite pluie fine pendant qu’on le conduisait à l’embarcadère, mais les rues étaient remplies de gens qui acclamaient le nouvel Empereur avec enthousiasme. Durant son séjour à la villa Zirio, la famille impériale s’était rendue très populaire à San Remo; la grande sérénité de l’auguste malade avait causé une admiration générale, et l’Impératrice et les jeunes Princesses avaient captivé tous les cœurs par leur grâce et leur affabilité. A chaque station nous trouvions une foule acclamant avec une ferveur qui causait évidemment le plus grand plaisir à Sa Majesté. Pendant le voyage l’Empereur m’in-
vita plusieurs fois à venir dans son salon, et j’eus l’occasion de voir le grand intérêt qu’il prenait au paysage pendant la première partie de son voyage, et le ravissement impossible à décrire qu’il montra le jour suivant, lorsqu’il se trouva une fois encore au milieu de son peuple. Sa Majesté supporta très bien la fatigue du voyage, et toussa fort peu; pendant les dernières heures de cette journée, il s’occupa à écrire et à faire certains arrangements avec le comte Radolinsky. Il se retira dans son compartiment particulier vers 10 heures du soir. Je couchai, ainsi que M. Hovell, dans le salon de Sa Majesté. Nous sommes arrivés à Munich à 8 heures et demie dans la matinée du 11 ; la Reine Régente de Ravière attendait Sa Majesté à la station, et passa quelque temps avec lui et l’Impératrice dans leur salon. La Reine exprima gracieusement le désir que je lui fusse présenté ; elle voulut bien me dire qu’elle était très agréablement surprise de voir si bonne mine à l’Empereur après tout ce qu’il avait souffert.
Dans l’après-midi le comte Radolinsky me montra une note autographe de l’Empereur dans laquelle Sa Majesté exprimait son désir de me voir rester auprès de sa personne en qualité de premier médecin, comme je l’étais avant son ac-
cession an trône; il demandait que les docteurs Wegner et Krause le visitassent le matin et le soir, pendant que le professeur "Von Bergmann lui ferait une visite hebdomadaire.
Entrevue avec le Prince de Bismarck. — A Leipzig, le Prince de Bismarck et plusieurs des grands officiers de la couronne vinrent offrir leurs respects au nouvel Empereur. Après son audience avec Sa Majesté, le Chancelier exprima le désir d’avoir une conversation avec moi, et, en conséquence, je voyageai avec lui dans le même wagon jusqu’à la station suivante. Il me dit qu’il désirait vivement éviter à l’Empereur toute fatigue inutile, et me pria d’établir un règlement quant au nombre d’entrevues que Sa Majesté pourrait chaque jour accorder sans danger, la durée de ces entrevues, etc. J’infor-' mai le Chancelier que j’avais déjà préparé quelques règles sur ce sujet, que j’avais remises au maréchal de la Cour. Le Prince de Bismarck ajouta qu’il serait heureux de m’aider en toute chose pour éviter à l’auguste malade toute cause d’inquiétude et de fatigue, et que Sa Majesté pourrait rester parfaitement tranquille jusqu’à l’arrivée des Princes étrangers qui devaient être présents aux funérailles de l’Empereur Guillaume.
Arrivée à, Charlottenbourg. — Nous sommes arrivés à Charlottenbourg à 11 heures du soir par une terrible tempête de neige. L’Empereur fut reçu par le Prince héritier et par les autres membres de la famille impériale et se rendit immédiatenient au palais. La blancheur intense des rues et des maisons, les brillantes illuminationé, et la foule enthousiaste formaient un tableau saisissant, et lorsque les voitures arrivèrent aux portes du château, les gardes du corps, avec leurs casques couronnés d’un aigle, leurs cuirasses brillantes et leurs épées nues, ajoutaient encore au caractère imposant de cette scène. Sa Majesté descendit de voiture d’un pas ferme et, en passant à travers le vestibule, parla à l’ambassadeur d’Angleterre et à plusieurs hauts personnages qui se trouvaient là. 11 se retira bientôt dans son appartement où je le suivis; le voyage l’avait réellement fatigué. Le mouvement du chemin de fer avait légèrement augmenté l’expectoration à travers la canule, mais en définitive il avait supporté cette grande excitation d’une façon remarquable.
Sa Majesté passa une bonne nuit, et le 12 au matin je vis avec plaisir que lç voyage ne lui avait pas fait grand mal. Il avait un peu de fièvre, la température étant 99°,2, et le pouls 76,
mais autrement son état était relativement satisfaisant. Je remarquerai ici, que le pouls de Sa Majesté était naturellement assez lent, la moyenne des pulsations par minute n’étant que de 64. Il n’y eut que peu de changement pendant les deux jours suivants-
Lettres de menace. — Le 14 mars, je reçus plusieurs lettres pleines de menaces. L’écrivain de rune d’elles m’annonçait qu’il faisait partie d’une bande de dix individus qui s’étaient engagés à faire le sacrifice de leur propre vie pour prendre la mienne. Ils avaient tiré au sort, et c’était mon correspondant qui devait faire la première tentative; s’il ne réussissait pas, ses compagnons prendraient sa place l’un après l’autre jusqu’à ce que ma mort s’ensuivît. Il ajoutait que si je ne quittais pas l'Allemagne le 17 mars, ma vie ne vaudrait pas un fétu de paille. Dans deux de ces intéressantes épîtres, on déclarait qu’un empereur allemand ne pouvait être traité que par des docteurs allemands. Ces menaces semblaient être directement le résultat des articles féroces qui avaient paru de jour en'jour dans certains journaux qui se faisaient un point d’honneur national de soutenir, envers et contre tous, les docteurs allemands. Je crois que c’était la Kôlnische Zeitung qui avait
déclaré que « Mackenzie n’oserait pas se montrer Unter den Linden», la rue principale de Berlin, « parce que, à la vue de sa personne, le peuple le déchirerait en morceaux ou le lapiderait ». Ce journal est celui dont le correspondant à Berlin, un certain docteur Fisher, avait régulièrement soutenu pendant plusieurs mois Von Bergmann, en me vilipendant sans vergogne. 11 m’avait honoré de ses aimables attentions dès le mois de mai 1887, en affirmant que l’opération que j’avais réussie avait été réellement faite par Tobold, le spécialiste qui « n’opérait plus »! Quelques jours après (17 mars), on m’offrit la protection de la police, et ensuite on m’a fréquemment demandé, lorsque je sortais, si je ne voulais pas être accompagné par un agent secret; mais je refusai toujours cette offre.
La trachée tombe en morceaux. —lo mars.
— Un large morceau de tissu s’est détaché de la plaie dans la partie supérieure la plus profonde. Ce morceau paraît constitué par du tissu arraché de la trachée et formé principalement de très petits fragments de cartilage. L’action destructive a été sans aucun doute la conséquence de la pression du trop long tube qui a été la source de tant de souffrances pour le malade à San Remo, et qu’il avait continué à porter jus-
qu’à ce qu'on m’eût autorisé à introduire le tube improvisé en Italie. Par suite de la séparation de ce fragment, l’ouverture de la trachée s’est trouvée considérablement agrandie, son diamètre mesurant actuellement 2 centipiètres. La partie supérieure de l’orifice de la trachée se trouve presque au niveau de la plaie dans la peau, au lieu d’être comme auparavant beaucoup plus bas.
Obsèques de l’empereur Guillaume. —*
Dans la matinée de ce même jour (15 mars), l’Empereur a reçu la visite des rois et autres personnages royaux qui étaient venus pour assister aux funérailles de son père. Sa Majesté m’a demandé s’il lui serait possible de prendre sa place dans cette triste cérémonie, mais j ? ai été forcé de lui répondre que dans son état de santé, l’émotion inséparable d’une pareille journée et le froid intense qu’il faisait pourraient amener les complications les plus dangereuses. Pour cette fois, le malade parut disposé à ne pas suivre mes conseils ; il me supplia de le laisser rendre ce dernier tribut de respect à ce père vénéré qu’il n’avait pu voir à son lit de mort, et j’eus besoin de toute ma fermeté pour le décider à y renoncer. Les funérailles eurent lieu le 16 et l’Empereur a été toute la journée plus abattu
que je ne l’avais jamais vu. Son visage exprimait la plus profonde douleur; il était agité et nerveux, et par deux fois, se tournant vers une fenêtre du côté de Berlin, il s’écria : « Je devrais être là ! »
Un tube plus confortable. — Le 16 mars,
voyant que la séparation du fragment de tissu n’avait pas été suivie d’hémorragie, je me suis décidé à essayer le tube de Durham; je l’ai introduit facilement et ai pu l’y maintenir dans une position horizontale ( fig . 16).
La canule introduite par Bramann avait causé
une telle érosion de la membrane muqueuse de la trachée et une inflammation locale si considérable, que je n’avais pas osé introduire plus tôt un tube descendant dans la trachée. L’Empereur a parfaitement supporté l’inti'oduction du nou-
Fig. 17- — Le tube Durham. — Il est légèrement recourbé au côté gauche (du malade) pour éviter de toucher la paroi droite de la trachée. — Comparez les fig. 13,14, 15.
vel instrument et sa température est restée normale.
Le jour suivant, Sa Majesté a pu recevoir un grand nombre de personnages distingués qui
vinrent lui présenter leurs respects avant de quitter Berlin. J’ai observé que le nouveau tube avait causé une perte de sang qui s’est montrée plus considérable ce matin que depuis le départ de San Remo. Cela est dû évidemment à l’état d’amollissement et d’irritation qui a été causé à la membrane de la trachée par la première canule.
Le 18 mars, j’ai eu la satisfaction de voir que la perte de sang était moins considérable.
J’ai raccourci la partie horizontale du tube d’un centimètre, et tordu sa partie basse légèrement à gauche afin S’éloigner le bord du tube de la paroi droite de la trachée (fig. 17). L’Empereur a assisté ce matin au service religieux dans la chapelle, et on a remarqué qu’il n’a pas toussé une seule fois. Sa Majesté a reçu les envoyés extraordinaires et tout le corps diplomatique; l’audience a duré plus d’une heure. Dans la soirée, le duc de Cambridge a fait visite à l’Empereur.
La journée de l’invalide impérial. — Le
temps est encore très dur; la neige tombe presque continuellement. Voici quelle est actuellement la manière de vivre de l’illustre malade. Il se lève en général peu après 8 heures, après avoir déjeuné dans son lit, et il a fini sa
toilette à 9 heures et demie. Il descend dans l’Orangerie où l’Impératrice l'accompagne, pendant que je reste à peu de distance. Vers 10 heures, Sa Majesté se rend dans son cabinet et y donne audience à ses ministres et autres personnages officiels jusqu’à midi. Il retourne alors à l’Orangerie où il reste environ une heure assis dans le pavillon central, ou se promenant dans le long corridor. Il y reçoit fréquemment des visites. L’Orangerie vaut mieux que rien; mais c’est triste après le soleil brillant et l’air embaumé de SanRemo. Le bâtiment n’a pas été construit poürune orangerie et un côté seulement est vitré. Les orangers sont vieux, à branches épaisses, et trop couverts de feuillage, ce qui rend l’intérieur du bâtiment très sombre. Api’ès le lunch, l’Empereur voit généralement les membres de sa famille et se repose ensuite une heure ou deux. Souvent il reçoit le prince de Bismarck ou le Prince héritier avant ou après sa sieste. Il s’occupe ensuite des affaires de l’Etat, donne sa- signature et met son journal au courant.
Le dîner a lieu à 8 heures et l’Empereur se couche entre 9 heures et demie et 10 heures.
La question d’opération à, un nouveau point de vue. — Comme la santé de l’auguste
malade commence à se relever des effets désastreux du traitement brutal auquel la gorge malade avaiL été condamnée, malgré mes protestations, à San Remo, je me demandai si une opération radicale devait être proposée à Sa Majesté. Je m’étais résolument opposé à cette mesure tant qu’il restait un doute quant à la nature de la maladie; mais depuis que le professeur Waldeyer avait déclaré que c’était un cancer, la situation était bien différente. Le seul espoir de guérison se trouvait dans l’extirpation de la maladie. C’était, pour ainsi dire, « un espoir sans espérance » qui, dans mon esprit, était encore contre-balancé par le risque immédiat qu’offrait l’opération et par l’état affreux dans lequel cette épouvantable opération laisse presque toujours ceux auxquels elle est faite. De plus, il y a des chances énormes pour que l’affection reparaisse au bout de quelques mois. Les résultats donnés par l’extirpation totale du îarynx ont jusqu’à présent été si désastreux (voir table 3) qu’un grand nombre de chirurgiens se demandent si une opération aussi mortelle peut avoir sa place dans la légitime pratique de la chirurgie. Cependant je suis d’opinion que, quelque fatale que soit cette opération, il y a plus de malades guéris par elle que par ce
qui est appelé à tort la « simple thyrotomie ». La mortalité immédiate par l’opération est de 36, 23 p. 100, sur lesquels 36 meurent dans les neuf jours! On affirme pourtant que, sur 138 cas, 8 ont été guéris par l’opération! D’un autre côté, il est certain qu’un certain nombre des opérations fatales ou non réussies n’a pas été relevé, et ne trouvent pas leur place dans les statistiques publiées. Si les comptes rendus étaient complets, il est probable qu’en présence des résultats réels, il n’y aurait pas un seul chirurgien qui osât tenter une opération dont le docteur Paul Koch a dit : « C’est un triomphe pour l’opérateur, lorsque le malade ne meurt pas sous le scalpel *. »
Néanmoins, comme l’opération donne au malade une chance , si infinitésimale qu’elle soit, et la maladie étant absolument incurable par tout autre traitement, je pensai qu’il était de mon devoir de discuter avec le professeur Krause et M. Hovell si nous devions èn parler à l’Empereur. Ces messieurs se rangèrent complètement à mon avis et déclarèrent qu’après tout ce que l’auguste malade avait supporté depuis l’opération de la trachéotomie, toute opération