‹ La Dernière maladie de Frédéric le Noble, par le dr. Morell-MackenzieChapitre 24 sur 45 · Annales des maladies de l’oreille, etc., de mars · texte numérisé non relu

Annales des maladies de l’oreille, etc., de mars

chirurgicale sérieuse devait être abandonnée. Il est certain cependant que, même à cette époque, l’opération, en tant qu’opération, eût été parfaitement faisable; parce que, après la mort, on a trouvé laparoi antérieure du gosier intacte, de sorte que l’ulcère aurait pu être enlevé par laparoi postérieure du larynx, le tube œsophagien étant encore laissé dans un état d’intégrité. Je suis loin d’avancer que, même si l’illustre malade avait été dans un état de santé qui permît l’ablation du larynx, je lui eusse conseillé de se soumettre à cette opération, mais je maintiens que sans le malheureux et maladroit traitement des docteurs Von Bergmann et Bramann en février, l’opération aurait peut-être pu être tentée lorsque la nature de la maladie avait été définitivement établie par le professeur Waldeyer.

Il est hors de doute que la maladie fit des progrès beaucoup plus rapides après la trachéotomie qu’avant. En règle générale, c’est le contraire qui arrive, car cette opération donne un repos relatif aux parties malades et évite l’irritation. Pourquoi le résultat a-t-il été si cruelle.ment différent dans le cas actuel? Parce que le mouvement violent donné au larynx brisa les tissus et causa en quelques semaines autant de

destruction que l’action de la maladie en amène ordinairement en autant de mois. A quoi faut-il attribuer cette excussion du larynx? A la toux violente et presque incessante causée par l’irritation de la délicate paroi intérieure de la trachée, amenée par les mauvais tubes trachéotomiques. Plus tard, comme» je le montrerai en temps utile, une nouvelle source d’irritations fut causée par l’écoulement dans là trachée de la matière d’un abcès causé par les efforts stupides que fit le professeur Yon Bergmann, usant de violence à défaut d’habileté, pour introduire une canule dans la gorge de l’illustre malade.

Le saignement est enfin arrêté. — Cependant la malheureuse trachée avait pu se remettre dans une certaine mesure, grâce à un traitement plus intelligent. Du 19 au 22 mars, il y eut comparativement moins de toux et presque aucune perte de sang. Sa Majesté a eu de bonnes nuits et la température est restée presque normale.

Il n’y avait que trois semaines que j’avais été autorisé à introduire le tube que j’avais fait faire à San Remo, et l’hémorragie, qui jusquelà avait été pour ainsi dire continuelle, avait presque entièrement cessé ! Il faut bien se rendre compte que la perte de sang était beaucoup

plus grande qu’on ne le supposerait d’après ces mots très couverts des bulletins : « Expectorations striées de sang. » C’était une véritable hémorragie, légère il est' vrai, mais presque constante, de sorte qu’une quantité assez considérable de sang était perdue journellement.

Après le 22 mars, cet état a cessé complètement, excepté une ou deux fois après le massage et une légère attaque le 31 mars. Ce très satisfaisant résultat doit être attribué à l’introduction d’un tube convenable en remplacement de l’instrument de torture qui avait fait tout le mal, et c’est là un commentaire significatif sur l’assertion faite à plusieurs reprises par Von Bergmann, dans les termes les plus emphatiques, que l’hémorragie ne s’arrêterait jamais, quel que fût le tube que l’on emploierait.

Un nouveau « contrôleur ». — Je découvris à cette époque que j’avais encore été placé sous « contrôle », cette fois par le professeur Von Bergmann. J’appris que l’infirmier placé comme infirmier auprès de l’Empereur faisait à Bergmann, qui lui avait du reste fait obtenir cette position, un rapport quotidien sur tout ce qui se passait pendant qu’il était de service. Cet arrangement n’était sans doute qu’une nouvelle preuve de l’intérêt absorbant que le pro

fesseur Von Bergmann portait à l’illustre malade. Bien des médecins, à ma place, se seraient fortement opposés à ce qu’un domestique fît derrière leur dos des rapports à un collègue; mais je pensais qu’il était préférable de n y faire aucune attention, d’autant plus que cet homme remplissait ses devoirs, sous tous les autres rapports, d’une façon satisfaisante. Je préférais, après tout, son contrôle à celui de Landgraf; il est probable que ses « observations » étaient aussi véridiques que celles du docteur, et lui, au moins, n’insistait pas pour se servir du laryngoscope. Mais il m’est impossible d’admirer le système de « police médicale » auquel on me soumettait; il peut avoir son utilité pour assurer une récolte constante de « sources officielles », mais c’est une insulte pour le médecin, et cela pourraitfacilement devenir un danger pour le malade.

Le projet de Wiesbade. — Avant l’arrivée de l’Empereur à Berlin, il avait été question pour lui d’un séjour de quelque temps à Wiesbade à cause du calme qu’il y trouverait et de la douceur relative du climat. Ce projet fut souvent discuté pendant la première quinzaine après le retour de Sa Majesté à Charlottenbourg; mais comme à ce moment l’Allemagne était entière-

ment couverte de neige, on pensa qu’il n’y avait aucun avantage à quitter Berlin. En réalité, à moins d’une nécessité absolue, rien n’aurait pu me décider à laisser Sa Majesté entreprendre alors un voyage quelconque.

Nouvelles décompositions delà trachée-artère. — 23 mars. — Nous avons eu une nouvelle preuve de la ruine occasionnée par le tube de Bramann. L’Empereur avait eu pendant la nuit précédente, plusieurs violents accès de toux, venant à un intervalle d’une heure ou deux, et qui duraient un temps considérable.

En retirant le tube ce matin, on a trouvé, détaché dans la partie supérieure de l’ouverture de la trachée, un morceau quadrilatéral de cartilage, long d’environ 12 millimètres, et d’une largeur de 6 à 7 millimètres. Le professeur Hartmann, auquel il fut envoyé pour en faire l’examen microscopique, a déclaré, que c’était un morceau de cartilage hyalin, qui venait sans aucun doute de la trachée-artère, et représentait environ la sixième partie de l’un des anneaux trachéens.

On essaye le massage. — L’Empereur ne peut sortir de la chambre par suite delà rigueur du temps, et comme il souffre du manque d’exercice, il a été décidé, à la consultation de

ce matin, qu’on ferait l’essai du massage. A la recommandation du professeur Yon Bergmann, le docteur Zebludowsky fut chargé des manipulations. Le massage n’a pas encore entièrement pris sa place parmi nos ressources thérapeutiques, car il est vanté par les uns, comme une panacée, et dénigré par d’autres comme du charlatanisme; il ne sera donc pas hors de propos d’expliquer le but réel pour lequel on proposa de l’appliquer dans le cas présent. Nous n’avions nécessairement aucune idée qu’il pourrait avoir un effet quelconque sur la maladie, mais nous avions pensé qu’il pourrait utilement donner aux muscles un exercice passif, et stimuler les fonctions vitales, qu’une inactivité forcée du corps rendait torpides. Les hommes fortement charpentés, habitués à la vie au grand air qui demande beaucoup de mouvement physique, souffrent toujours beaucoup du manque d’exercice et Sa Majesté ne faisait pas exception à.la règle. Le docteur Zebludowsky appliqua le massage avec beaucoup d’habileté, deux ou trois fois, mais il ne réussit pas à l’iU lustre malade qu’il excitait outre mesure, et amena de nouveaux crachements de la gorge.

Il fallut donc y renoncer.

Honneurs gracieusement conférés. —

2o mars. — L’Empereur a remis entre les mains du docteur Krause sa nomination de professeur extraordinaire à l’Université de Berlin. On a tellement abusé du titre de professeur en Angleterre que, comme le disait Mathew Arnold, les hommes de science s’appliquent à l’éviter. Mais en Allemagne l’usage de ce titre est si strictement limité que c’est un honneur très recherché ; il fait une immense différence pratique dans la position d’un homme professionnel. Sa Majesté m’a remis en même temps un mor ceau de papier dont voici le fac-similé :

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« Je désire vous conférer un Ordre en témoignage de ma reconnaissance pour les services sans prix que vous me rendez et en souvenir de mon accession au trône; jé demanderai donc à la Reine de vouloir bien faire une exception en votre faveur, et de vous permettre d’accepter et de porter la décoration. »

Cette communication est un véritable trait du caractère de Frédéric le Noble ; elle montre à la fois son profond respect pour la reine d’Angleterre et sa prévoyance pour un humble individu comme moi. C’est le seul cas que je connaisse dans lequel un monarque étranger, avant de confier un honneur à un Anglais, s’est non seulement donné la peine de savoir si cette distinction serait agréable au souverain de l’élu, mais encore a obtenu pour lui la permission de l’accepter et de s’en servir. Des honneurs ainsi conférés prennent une valeur incommensurable qui va bien au delà du titre ou des insignes qui en sont la représentation ; ils sont en réalité des marques précieuses d’intérêt personnel, comme les dons d’un ami sincère.

M. ETovell a teçu en même temps une décoration élevée de Sa Majesté, la seconde classe de l’ordre de la Couronne.

Attaques de la presse « reptile ». — Vers

celte époque je devins l’objet des attaques constantes de quelques journaux allemands qui semblaient être inspirés par le professeur Yon Bergmann. A l’avant-garde brillent la Kôlnische Zeitunçj , la Kreuz-Zeitwig et la Post. Un grand nombre de feuilles de province se font l’écho de ces journaux, et me vilipendent avec une virulence dont les Anglais pourraient difficilement se faire une idée. Je reçois des avalanches de lettres pleines de menaces; mais je suis heureux de dire que je reçois également de nombreux messages de sympathie et d’encouragement ; si les premières émanent d’une seule clique, les seconds me sont envoyés par des représentants de toutes les classes : par l’aristocratie, par des hommes de professions libérales, par des négociants, des petits marchands et même par des ouvriers. Ces messages gracieux et encourageants, je les conserverai toujours parmi nies objets les plus précieux, comme d’agréables souvenirs de bien pénibles épreuves.

Il est assez amusant, quoique très triste en même temps, de voir, comme preuve de la profonde et méchante stupidité à laquelle l’homme peut tomber lorsqu’il est poussé par la passion, que le principal chef d’accusation contre moi est

le fait erroné que je suis d’origine juive. Après avoir épuisé tous les arguments, toutes les invectives, cet appel au sentiment antisémitique, si fort dans certaines classes en Allemagne, était une. ressource inépuisable. On prétendait que mon véritable,, nom est « Moritz Markovicz », dont « Morell Mackenzie » était, disait-on gravement, l’équivalent anglais. Tout récemment (31 août), on me fit la faveur de m’envoyer une annonce tirée d’un journal allemand illustré, promettant mon portrait dans un prochain numéro, dans les termes suivants : « Nous présenterons aussi à nos lecteurs un compte rendu des faits et gestes de cet horrible juif anglais Markovicz, alias Mackenzie, et pour prouver que ce soi-disant Anglais est réellement un juif, nous publierons son portrait d’après une carte photographique. >> Cette intéressante œuvre d’art a, en effet, paru et j’ai vu que mon pauvre nez a été grossi démesurément et est devenu le formidable appendice donné dans les caricatures du type hébraïque. L’article imprimé est à la hauteur du portrait. On explique mon origine de la façon suivante : « Nos lecteurs se souviendront qu’il a été constaté de différents côtés que le grand-père du soi-disant Anglais était un juif polonais du nom de Markovicz qui partit de Posen

pour aller s’établir en Angleterre. Cet homme (Morell Mackenzie), qui nie tout, n’a jamais nié ce fait.

Le nom de Markovicz fut plus tard changé en Mackenzie. »

Mon vénéré grand-père, qui gtait extrêmementfier de son origine écossaise, et qui n’avait jamais mis le pied en dehors du Royaume-Uni, eût été sans aucun doutehien étonné d’apprendre qu'il était Polonais et juif ! Un correspondant m’écrivait de Dantzig: « Il est inutile que vous prétendiez n’être pas juif. Yous avez encouragé un docteur juif de cette ville à s’établir àLondres, et nul autre qu’un membre de la tribu n’aurait pensé à faire pareille chose. » Même certaines personnes, qui se disaient mes amis, montraient une vive curiosité à propos de mon origine. Une dame, m’écrivant de Magdebourg, me disait qu’elle m’avait défendu sur tous les points, excepté sur la question de ma foi juive. Mais si je pouvais seulement lui donner quelque preuve que je n’étais pas véritablement juif, elle pensait que les choses prendraient une tournure plus agréable dans cette ville. Elle serait heureuse de savoir où j’étais né, et d’où venaient mes ancêtres. Je n’ai pas besoin de dire que si j’appartenais réellement à cette race remarquable qui

a produittant d’hommes de la plus haute distinction dans la littérature, dans les arts et dans la science, je serais fier de cette origine, au lieu d’en être honteux. Je n’ai parlé de cela que pour prouver la grossière fausseté et la bassesse systématique qui ont été les traits distinctifs des attaques lancées contre moi, attaques absurdes qui n’ont certes aucune importance en ellesmêmes, mais qui prouvent la valeur des gens qui soutenaient le professeur Yon Bergmann.

Les amis journalistes de ce monsieur ont non seulement nié que j’aie fait aucun bien à l’Empereur, mais ils m’ont accusé d’avoir empêché leur protégé d’employer ses talents professionnels pour soulager l’illustre malade.

L’Empereur sort en voiture. — Le 28 mars* pour la première fois depuis son retour en Allemagne, l’Empereur a pju sortir. Le temps était très beau, et Sa Majesté s’est promenée un peu en plein air, hors de l’orangerie. Le lendemain, l’Empereur avec. l'Impératrice et les autres membres de la famille impériale ont communié, et ensuite Sa Majesté a fait une promenade dans une voiture découverte jusqu’à la forêt de Grunewald. Elle portait l’ample manteau bleu de la cavalerie prussienne avec une pèlerine de fourrure et une casquette de campagne; je

la suivais dans une voiture avec un des adjudants. Dans l’après-midi, Sa Majesté s’est promenée à pied dans le jardin et dans le parc.

Le jour suivant le soleil brillait dans tout son éclat, et je dis à l’Empereur : « Il y a quinze jours, Sire, vous me demandiez si vous pouviez aller en voiture à Berlin pour faire une visite à Sa Majesté l’Impératrice Augusta, et je fus forcé de répondre qu’il serait dangereux pour vous de sortir. Aujourd’hui je crois que vous pouvez y aller sans danger. » Le visage de l’Empereur s’épanouit de plaisir et me secouant la main chaleureusement, il me dit : « Je suis vraiment enchanté. » C’était la première visite qu’il allait faire à sa capitale depuis son retour.

Son arrivée y était complètement inattendue, et la police n’avait fait aucun arrangements cet égard. Il fut reçu avec un enthousiasme tel que j’en éprouvai une certaine alarme, craignant que la surexcitation ne fût trop grande pour lui ; mais il la supporta très bien, et il paraissait aussi joyeux d’être au milieu de son peuple que la foule était joyeuse de le voir. Et pourtant c’était chose triste que la pensée de cet Empereur déjà marqué par le destin, au milieu de cette foule débordant de vigueur et de vie. Ce fut pour moi une agréable surprise, dans cette occa-

sion, de voir que le peuple de Berlin semblait très bien disposé à mon égard, en dépit de toutes •les insultes que j’avais reçues d’une partie de la presse allemande, et des lettres menaçantes dont j’avais été accablé depuis mon arrivée à Gharlottenbourg. Les hommes se découvraient, et les dames s’inclinaient amicalement. En revenant à Charlottenbourg, Sa Majesté ne semblait éprouver aucune fatigue, et put se promener dans le jardin pendant l’après-midi. Elle retourna à Berlin deux jours après.

Progrès de la maladie. — Le 3 avril, l’Empereur dit qu’il se sentait mieux, qu’il n’avait jamais été mieux depuis l’opération. Il put s’habiller presque sans aucune assistance. Cependant la température fut plus élevée le soir qu’elle ne l’avait été depuis quelque temps, 101° Fahrenheit; le pouls marquait 86.

Le professeur Esmarch, de Kiel, est venu aujourd’hui voir l’Empereur, et a eu ensuite une entrevue avec moi. Il m’engage à faire un essai loyal du traitement parla térébenthine de Ghian, m’assurant que, dans deux cas de cancer soignés par lui, ce traitement a eu un excellent effet. Je lui réponds qu’il avait déjà été essayé dans le cas de l’Empereur.

La température était encore assez élevée le

4 avril et le malade avait été très dérangé la nuit précédente par la toux. Le S, une grande quantité de tissu sortit du côté droit de l’ouverture de la trachée, autour de laquelle je remarquai quelques granulations; je les touchai avec du nitrate d’argent, mais cela eut pour effet de les exciter et de les disposer à saigner. Le lendemain la partie supérieure de la plaie et le canal de la trachée au-dessus du tube formaient une arche solide de tissu morbide; il était impossible de dire si c’était une nouvelle tumeur ou simplement un gonflement inflammatoire. Il y avait inflammation du tissu aréolaire au-dessus et sur les côtés de la plaie ainsi qu’à l’orifice de la trachée. Sa Majesté se plaignait aussi d’une légère douleur en avalant; ceci semblait provenir seulement de la Condition enflammée de la trachée qui est naturellement poussée en haut dans la déglutition. L’Empereur souffrait également de la tête ; mais ce mal disparut avec le remède que je lui donnai en pareil cas. Il était bien évident que toute la structure de la trachée dans les environs de la plaie s’en allait en morceaux. Le 10 avril, deux larges fragments de cartilage sortirent, et la trachée commença à perdre sà rigidité. Comme il n’y avait pour ainsi dire plus de cartilage sur le devant pour

supporter le tube, il reposait sur la plaie, et la paroi arrière de la trachée avait une tendance à tomber en avant et à couvrir en partie le bout inférieur du tube.

Il y eut à cette époque beaucoup d’excitation dans l’esprit public au sujet du mariage Battenberg, mais je ne crois pas que cela ait produit beaucoup d’effet sur l’Empereur.

Ma visite à Londres est remise. — Il avait été arrangé quelque temps auparavant que vers cette époque j’aurais la liberté de retourner à Londres pour une semaine ou deux, et comme il n’y avait aucun symptôme de danger imminent, l’idée de ce court congé me faisait grand plaisir.

Mais l’Empereur me dit un soir : « J’espère que vous n’aurez pas d’objection à remettre de quelque temps votre retour à Londres. » Il ajouta ensuite : « Je suppose que vos malades à Londres doivent m’en vouloir beaucoup de vous garder ici. » Je répondis : « Non, Sire. Le peuple anglais tout entier prend le plus vif intérêt à votre santé. Il n’y a personne en Angleterre qui ne ferait un sacrifice pour vous servir. » Sa Majesté répliqua : « Je ne puis comprendre pourquoi tout le monde est si bon pour moi. » L’Empereur m’envoya chercher

dans la soirée et me remit la croix et l’étoile de l’ordre de Hohenzollern, avec une lettre autographe dont voici la copie :

« Charlottenbourg, 10 avril 1888.

« Mon cher sir Morell,

« Vous avez été appelé auprès de moi par le désir unanime de mes docteurs allemands.

« Ne vous connaissant pas moi-même, j’avais confiance en vous par suite de cette recommandation. Mais j’ai bientôt appris à vous apprécier lorsque je vous ai connu personnellement.

<«. Vous m’avez rendu les plus grands services; pour les reconnaître, et en souvenir de mon accession au trône, j’ai le plaisir de vous conférer la « Comthur Croix et Étoile de mon « Ordre royal de Hohenzollern ».

« Bien à vous,

« Frédéric, I. R.

« Sir Morell Mackenzie. »

Une journée fatale. — Par suite de la série d’événements malheureux qui sont arrivés le 12 avril, cette journée a été le point de départ de la période fatale, et je crois n’avoir pas besoin de m’excuser si je décris ce qui s’est passé avec

des détails très complets. Avant de commencer, on me permettra de dire que chaque mot que je vais écrire est l’exacte vérité en mon âme et conscience.

On a commis tant d’erreurs volontaires, on a dit tant de mensonges à ce sujet, et les conséquences de ce qui s’est passé ont été si sérieuses, qu’il me faut placer le faisceau tout entier des faits devant mes lecteurs afin de les mettre en état de se former un jugement correct. Si je parais m’exprimer fortement, c’est seulement parce que je sens fortement; si je n’ai rien atténué, du moins j’ai la conscience de n’avoir rien exagéré par méchanceté.

Dans la nuit du 11 au 12 avril, l’Empereur eut une très violente quinte de toux entre minuit et 1 heure du matin. A 1 heure et demie, M. Hovell remarqua que bien que l’air passât librement à travers la canule, la respiration était accompagnée d’un bruit, comme s’il y avait quelque chose faisant saillie au-dessous de l’extrémité basse du tube. Dès que la canule fut retirée, le bruit cessa, ce qui donna à M. Ilovell l’idée (que je confirmai moi-même ensuite) que le rebord de la partie postérieure de la canule devait légèrement presser la paroi postérieure de la trachée, parce que cette partie bombait en

avant, et ce qui justifiait cette idée, c’est que la partie extérieure de la canule était poussée en avant. M. Hovell fit obliquer le tube légèrement vers la gauche et introduisit un petit coussinet sous le bas rebord du bouclier, de façon à maintenir le bord inférieur de la canule à distance de la paroi postérieure. Après cet arrangement le bruit diminua, mais sans cesser entièrement.

L’Empereur avait également la respiration beaucoup plus rapide qu’à l’ordinaire. A 2 h. 15 du matin, M. Ilovell fut encore appelé, mais il ne trouva aucun changement. A 2 h. 40 il revint près du malade et constata que l’état était le même exactement.

Pendant le reste de la nuit il vint plusieurs fois dans la chambre et changea légèrement la position du tube en plaçant des coussinets sous le bouclier. Je vis l’Empereur à 8 heures du matin, et comme la respiration, quoique plus rapide et faisant du bruit, était bien libre, je me décidai à laisser la canule en place jusqu’à l’arrivée des docteurs Krause et Wegner. A la consultation on décida d’essayer un tube plus court. Sa Majesté parut respirer parfaitement bien aussitôt que ce nouveau tube eût été placé, mais une demi-heure après, la respiration redevint bruyante. J’enlevai le tube plus court et replaçai

l'autre. Rien ne pressait d’une façon urgente, et comme, en prévision de quelque difficulté de ce g'bnre, j’avais commandé à Berlin quelques jours auparavant plusieurs tubes spéciaux, je pensai qu’il valait mieux aller moi-même les chercher que d’essayer ceux que j’avais. Mais les tubes que j’avais commandés n’étaient pas prêts; j’en lis faire un en plomb 1 et je lis venir le fabricant à Charlottenbourg afin qu’il pût en faire de suite un second, si le premier ne faisait pas l’affaire. Le tube que j’allais essayer était d’une forme différente de ceux qui avaient été employés depuis que j’avais repris la direction du malade à San Remo, et je pensai que, par courtoisie professionnelle, je devais demander au professeur Bergmann de venir. Mon intention était de faire moi-même tout ce qui pourrait être nécessaire; je n’avais donc pas besoin de l’aide d’un chirurgien, mais c’est une règle élémentaire dans la pratique médicale d’informer les médecins associés dans un traitement de tout ce qui se passe.

Par conséquent, dès que le tube fut prêt, j’en-

1. L’avantage du plomb est non seulement de pouvoir être travaillé plus vite, mais aussi de recevoir plus facilement la courbe voulue. Un tube en plomb remplit fort bien le but pour un peu de temps.

voyai un messag er au professeur Von Bergmann, en le priant de venir aussitôt que possible , voulant nécessairement dire par laque je désirais opérer le changement du tube sans aucun délai. Si j’avais eu la plus légère idée de ce qui allait arriver, je me serais bien gardé de faire cette démarche et j’aurais laissé de côté toute notion d’étiquette pointilleuse. Mais à ce moment je croyais bien faire. A son accession au trône, l’Empereur avaitnomméle professeur Von Bergmann l’un de ses médecins, sans nul doute par déférence pour l’opinionpublique en Allemagne, et j’avais été bien des fois instamment prié par le premier officier de la maison de Sa Majesté, le prince Badolinsky, défaire en sorte de vivre en bonne harmonie avec Bergmann qui, m’assurait le prince, « avait toute la confiance des classes officielles ». De là mon anxiété de ne donner aucune cause de plainte, en ce qui me concernait, pour violation des convenances de la profession.

Le professeur Von Bergmann n’arriva qu’à S heures de l’après-midi. Dès qu’il entra dans ma chambre, je remarquai qu’il était dans un état de violente excitation. Cet état était-il dû aux rapports exagérés qu’il avait pu recevoir sur 1 état de l Empereur, ou à des causes d’une

nature plus personnelle; c’est ce que je ne puis dire; mais toujours est-il que Bergmann agissait de la façon la plus extraordinaire, la plus incom* cevable.

Je lui expliquai les circonstances en peu de mots, et lui montrai le tube que j’avais préparé ; mais il était dans un tel état qu’il ne pouvait m’écouter avec attention.

Nous passâmes dans la chambre de l’Empereur, accompagnés par M. Hovell, chacun de nous portant plusieurs tubes. L’auguste malade était occupé à écrire. On entendait distinctement l’inspiration, mais en dehors de cela il n’y avait pas la moindre indication de difficulté à respirer. Le professeur Von Bergmann plaça une chaise en face de la fenêtre et pria l’Empereur de s’asseoir ; puis, sans faire aucune remarque, il délia rapidement le cordon qui tenait la canule en position, la retira, et employant une force considérable il s’efforça d’introduire un tube qu’il tenait à la main et qui n’était pas garni d’un pilote. Il enfonça l’instrument dans le cou, mais l’air ne passa pas. La respiration de l’Empereur devint alors très embarrassée, et le professeur retira le tube. Il y eut alors un violent accès de toux et une hémorragie très considérable. Le professeur

saisit ensuite une canule-tampon recouverte d’une éponge, coupa rapidement l’éponge et essaya de forcer le tube dans la trachée. Cette fois encore l’air ne passa pas à travers la canule, et il était évident que, au lieu d’entrer dans le passage de l’air, elle avait été forcée sur le devant de la trachée, labourant les tissus mous et faisant ce qui est connu comme un « faux passage- ».

Le professeur dut encore une fois retirer le tube, et cette fois encore il y eut une toux violente et une grande perte de sang. A ma grande consternation, le professeur Yon Bergmann enfonça profondément son doigt dans la plaie, et, le retirant, essaya d’introduire un autre tube; il n’y réussit pas mieux que précédemment, et, cette fois encore, cet essai infructueux fut suivi par une effroyable quinte de toux et par une copieuse perte de sang. On comprendra la position de la canule après avoir été introduite en examinant la figure 18. Yon Bergmann demanda alors son assistant qui attendait en bas dans sa voiture. Il me paraissait vouloir faire quelque autre opération, peut-être l’élargissement de la plaie; mais l’Empereur échappa à toute nouvelle torture par l’arrivée du docteur Bramann. Le professeur Bergmann le laissa

faire, et le jeune chirurgien prenant une canule de grandeur modérée (n° 8, mesure allemande), la passa dans la trachée avec la plus grande facilité. En réalité il n’y avait eu aucune

Fig. 18. — Dessin montrant la partie dans laquelle Von Bergmann a plongé la canule. L’instrument, au lieu de se trouver dans la trachée est en dehors.

difficulté à l’introduire. Le matin à 10 heures j’en avais moi-même passé une en présence des docteurs Wegner et Krause, puis je l’avais retirée et remplacée par une autre. L’Empereur continua à tousser presque sans interruption et à perdre du sang pendant deux heures après les

essais infructueux de Bergmann avec la canule; puis la violence des symptômes commença à diminuer, mais il y eut encore par intervalles beaucoup de toux et un peu d’hémorragie jusqu’au, coucher de Sa Majesté.

Fig. 19. — Dessin montrant le faux passage de Bergmann. c est le passage réel de la canule, d, la partie noire, montre le faux passage.

Une demi-heure après le départ du professeur, l’Empereur m’envoya chercher et me demanda :

« Pourquoi Bergmann a-t-il mis son doigt dans la plaie? —- Je l’ignore, Sire, » répondis-je. Sa Majesté continua: « J’espère que vous ne

laisserez pas le professeur Von Bergmann me faire d’autres opérations. » Je répondis : « Après ce que j’ai vu aujourd’hui, Sire, je dois vous dire respectueusement que je ne puis plus avoir l’honneur de soigner Votre Majesté, si le professeur Von Bergmann est autorisé à toucher votre gorge une autre fois. »

L’Empereur n’oublia jamais la rudesse de Bergmann, bien que la noblesse de sa nature l’empêchât de lui en témoigner aucun ressentiment. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que Von Bergmann ait été sous l’impression que l’Empereur éprouvait de la gratitude pour lui parce que Bramahn avait introduit le tube, et que Sa Majesté avait montré sa satisfaction pâr « un mouvement joyeux de la main », et en leur donnant (à Bergmann et à Bramann ) 1 « une reconnaissante poignée de main ». Cela démontre bien que Von Bergmann n’était pas alors dans un état à bien observer les choses. L’Empereur revint souvent sur cette rudesse du professeur, et il existe un témoignage irréfutable de l’opinion de Sa Majesté à ce sujet écrit de sa propre main trois jours avant sa mort. On ne m’a de reproduire cet autographe, mais ji

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