La Maladie de l’Empereur Frêde'ric III , p
reux de le montrer à toute personne pouvant justifier de son droit à'voir ce document. Il peut être parfois impossible de décider de quel côté est la vérité, lorsque nous avançons, Bergmann et moi, des affirmations différentes, mais cette fois-ci tout au moins nous avons une pierre de touche pour juger la véracité de Von Bergmann : il prétend que l’Empereur lui a «. donné avec reconnaissance une poignée de main »; la propre écriture de l’illustre malade prouve au contraire qu’il n’était en aucune façon satisfait du traitement de Bergmann.
Je rentrai dans ma chambre et discutai la conduite du professeur avec M. Hovell qui, aussi bien que moi, avait remarqué l’étrangeté de ses manières à son arrivée. Je ne voyais rien qui pût justifier l’introduction de son doigt dans la plaie. Il est vrai qu’il y avait des granulations autour de l’ouverture delà plaie, comme on en rencontre souvent après la trachéotomie, mais il n’y avait réellement rien qui pût arrêter le passage de la canule. M. Hovell exprima sa surprise de ce que VonBergmann, qui prétendait attacher une si grande importance à l’emploi des antiseptiques, n’eût pas au moins lavé ses mains avant de mettre son doigt dans la plaie dè la trachée. Mais il paraît, au moins d’après la récente
assertion de Bergmann, qu’il trouva moyen de tremper adroitement sa main dans de l’eau carbolisée, sans être aperçu ni par Hovell ni par moi. Je n’avais jamais auparavant vu forcer une canule dans les tissus du cou, bien que j’eusse quelquefois entendu dire que cet accident était arrivé à quelque jeune opérateur. Je me rappelle un cas, dans lequel, cet accident étant arrivé à un jeune chirurgien, l’opération dut être complétée par la garde-malade qui, grâce à sa longue expérience des cas semblables, put aisément introduire la canule dans la trachée. Ce jeune chirurgien était du reste particulièrement malheureux dans les cas de trachéotomie, car peu après deux malades mouraient sous son scalpel. Mais dans tous ces cas-là, l’accident s’était présenté au moment de l’opération lorsqu’il y a quelquefois un peu de difficulté à faire passer le tube à travers la petite fente faite dans la trachée. Dans ces circonstances, si l’erreur n’est pas excusable, elle est au moins compréhensible. Mais dans un cas où l’opération avait été faite deux mois auparavant ; lorsque la plaie du cou et celle de la trachée communiquaient par ce qu’on peut appeler une voie toute tracée, le long de laquelle le tube, s’il est bien dirigé, entrerait presque de lui-même, il
est simplement incompréhensible qu’un chirurgien ait pu faire autant de mal, à moins qu’il n’ait été dans un état de désordre mental provenant des nerfs ou de toute autre cause. Imaginez un homme qui essaierait de passer de force
Fig. 20. — Elle montre l’extrémité de la canüle employée par-Von Bergmann le 13 avril, dont le bord affilé et coupant est vu à b. C montré l’extrémité d’une canule Durham avèc le pilote articulé en queue de homard, qui fait saillie aux points d, d, c, comme un bouton émoussé empêchant le bord du tube d’entamer les tissus tendres du cou. Le pilote est nécessairement enlevé dès que la camule est introduite.
à travers le mur d’une maison quand la porte est devant lui grande ouverte ! Les désordres occasionnés par Von Bergmann ont été sans doute beaucoup plus sérieux qu’ils ne l’eussent été s’il s’était servi d’un tube à angle droit parce que cet instrument possède un pilote ou bouton garni (fig. 20, C, c) qui empêche le bord pointu du
bout de la canule de venir en contact avec la paroi de la trachée, tandis que la canule ordinaire employée par Bergmann était en réalité un couteau circulaire [fig. 20, B, b). On peut facilement comprendre quelle arme dangereuse cet instrument doit être entre les mains d’un chirurgien maladroit ou trop excité.
Encore les reptiles. — L’incident que je viens de relater a été représenté sous les couleurs les plus grossièrement fausses par la Gazette de Cologne. 3$L Hovell était accusé d’avoir, en essayant d’ajuster la canule pendant la nuit, abîmé la trachée et d’avoir repoussé dans les poumons des fragments de tissu malade. Cela (d’après l’ingénieux journaliste) avait produit plusieurs attaques de suffocation ; Bergmann était alors arrivé fort heureusement à temps pour arracher l’Empereur des griffes de Ja mort en introduisant un nouveau tube ; et bien d’autres choses encore du même style. Le professeur Von Bergmann nie avoir inspiré ce rapport ridicule et faux de la Gazette de Cologne. Je reviendrai plus au long sur ce sujet lorsque je critiquerai le rapport publié par lui (II 0 partie).
Résultats des prouesses de Bergmann. —*
Le 13 avril. — L’Empereur se plaignit d’avoir
mal dans le cou. Il put cependant aller à Berlin dans une voiture fermée avec l’Impératrice et la princesse Victoria. Le soir, comme je dînais en ville, je visitai Sa Majesté à 7 heures et demie. Je rentrai à 10 heures et me rendis immédiatement auprès du malade. Il respirait assez vite, mais l’air passait librement à travers la canule. J’allai donner à l’Impératrice des nouvelles de Sa Majesté et je restai avec elle un quart d’heure environ. En rentrant dans mon appartement, j’appris que M. Ilovell avait été appelé près de l’Empereur, et d’après ses explications je vis qu’il n’y avait aucun changement dans l’état de Sa Majesté.
Vers les 11 heures, pendant que M. Hovell était encore avec moi, le docteur Wegner entra et me dit : « L’infirmier de service est venu me chercher. J’ai trouvé l’Empereur dans un état sérieux; sa respiration est très irrégulière. » J’exprimai ma surprise qu’on fût allé chercher le docteur Wegner dans une aile éloignée du Palais, lorsque M. Hovell et moi avions vu Sa Majesté une demi-heure auparavant, et j’assurai au docteur qu’il n’y avait absolument rien de sérieux dans l’état de l’Empereur. Sa Majesté était un peu fiévreuse, le pouls étant à 92, et la température à 100°,8 Fahr., et
il respirait ssez vivement; mais je fis observer au docteur Wegner que cela ne venait pas d’obstruction du passage de l’air, et n’était qu’un phénomène nerveux dû à l’irritation fébrile 1 . Cependant, comme le docteur Wegner me pressait vivementde retourner auprès de l’Empereur, je l’accompagnai avec M. Hovell, et j’examinai l’auguste malade pendant quelques minutes.
Le docteur Wegner ne proposant aucun remède, aucune intervention, et ne me demandant pas de changer le tube, j’en conclus qu’il était sa- . tisfait que l’état de l’Empereur ne fût pas aussi sérieux qu’il l’avait d’abord supposé.
M. Ilovell vit l’Empereur plusieurs fois dans la nuit entre 11 heures et 2 heures. A cette dernière heure, Sa Majesté écrivit sur ses tablettes : « Pourquoi l’infirmier me demande-t-il si ma respiration est difficile? Je ne m’en aperçois pas. » A 4 heures et demie l’Empereur dit à M. Hovell que l’infirmier lui avait encore fait la même question. Vers le matin, la respiration devint moins rapide et plus tranquille,
1. Plus tard je m’arrêtai à la conclusion que la respiration rapide qui se manifesta pour la première fois en cette occasion était due au choc, ou en d’autres mots au mal fait par Von Bergmann,la veille, dans l’après-midi. Avant que le chirurgien eût frappé ce coup fatal, la respiration pressée ne s’était jamais présentée.
bien qu’elle reprît parfois de la rapidité pendant le sommeil.
Craignant que Sa Majesté ne fût encore ennuyée par l’infirmier, je m’arrangeai pour le faire remplacer par quelqu’un qui remplirait mieux sa mission ; mais cette démarche, comme presque toutes celles que je fis dans l’intérêt du malade, fut un nouveau sujet d’attaque contre moi. On prétendit d’abord dans la Gazette de Cologne que le nouvel infirmier était Anglais.
, Quand le contraire eut été prouvé, on affirma qu’il était juif, tout simplement parce que cet homme avait été autrefois infirmier dans un hôpital juif! Ces choses n’ont aucun intérêt, aucune importance en elles-mêmes, mais elles prouvent le parti pris qui animait la plupart de mes adversaires.
L’Empereur ne se sentait pas à son aise dans la matinée du 14, mais il se leva à l’heure ordinaire et écrivit beaucoup. Dans l’après-midi, il sortit en voiture et se promena un peu dans le Thiergarten. L’Impératrice m’envoya chercher à 6 heures du soir et me dit que Sa Majesté avait eu un léger accès de toux. Je m’y attendais, car depuis la malheureuse affaire de Bergmann le 12, j’avais craint une attaque de pneumonie amenée par l’écoulement du sang et de matières
décomposées dans les poumons, ou bien le développement d’une inflammation aiguë suppurante autour du « faux passage ». La température de Sa Majesté était dans la soirée 103° Fahr. ; la nuit fut agitée, et le lendemain matin il y avait des râles dans les grosses bronches, quoiqu’il n’y eût aucun signe de congestion dans les poumons eux-mêmes. Me rendant complètement compte de la gravité de la situation, je demandai qu’on fît appeler le professeur Leyden. Apprenant qu’il était absent de Wiesbaden, j’obtins la permission de faire venir le professeur Senatôr. Cet éminent docteur, après un examen minutieux, ne put découvrir aucune maladie dans les poumons, excepté un peu de catarrhe bronchique.
Mes appréhensions se trouvèrent confirmées le lendemain 16 avril. La température restait à peu près la même (de 102° à 103° Fahr.) et une abondante expectoration purulente commençait à sortir de la canule et de la partie inférieure de la plaie. En pressant sur le devant du cou, et en remontant avec la main, on pouvait voir la matière sortir plus abondamment. C’était une preuve qu’un abcès s’était déjà formé sur le devant de la trachée, au point où Bergmann avait forcé avec la canule. Il était certain
que le pus percerait sa voie en descendant vers la poitrine, et il n’était que trop probable que le devant tout entier du cou serait converti en un énorme abcès, amenant la désorganisation très
Fig. 21. — Montrant l’abcès résultant du « faux passage » causé par Bergmann. a, le gosier ; b, le larynx ; d, le faux passage ; e, l’abcès. Ce dessin est de demi-grandeur, et ne montre naturellement qu’une vue de côté de l’abcès; sa profondeur à travers le cou, c’està-dire son extension latérale, n’est pas apparente.
étendue des parties autour de la trachée, détruisant peu à peu les forces de l’Empereur, le conduisant avec trop de certitude à la phtisie, et
DE FRÉDÉRIC LE NOBLE. 22o
rapidement à la mort. Cette complication fatale, qu’on se le rappelle bien, n’était en aucune façon le résultat naturel de la maladie ; elle doit être attribuée uniquement au dommage fait quelques jours auparavant par les coups répétés de Bergmann forçant à tort et à travers l’instrument non protégé.
Nous eûmes le 17 l’avantage des conseils du professeur Leyden; lui aussi, après un examen consciencieux, ne put trouver le moindre symptôme d’une maladie des poumons. Ces organes furent de nouveau examinés avec le plus grand soin par le professeur Senator, par le docteur Krause et par moi-même, et notre opinion unanime fut qu’ils étaient parfaitement sains. Cependant le professeur Von Bergmann, dont la compétence dans l’art de l’exploration physique de la poitrine avait peu brillé à San Remo, prétendit avec insistance, en opposition à notre opinion unanime, qu’il y avait des dépôts secondaires de cancer dans les poumons. Il maintint ensuite, en dépit du fait palpable qu’on pouvait littéralement presser le pus hors du cou, que le pus venait des poumons! Il est inutile de s’arrêter plus longtemps aux opinions absurdes de Bergmann à ce sujet; je veux seulement établir le fait suivant': deux mois plus tard, après
le décès de l’illustre malade, lorsque les parties furent examinées, on eut la preuve évidente qu’il n’avait existé aucune maladie des poumons ou des bronches, excepté l’affection qui se développa quelques jours avant la mort.
Nos nouveaux collègues. — Peu après sa première visite à l’Empereur, le professeur Leyden fut nommé un des médecins réguliers de Sa Majesté. Sa grande expérience clinique et ses études profondes sur l’alimentation nous rendirent les plus grands services, et je n’hésite pas à dire que la prudence et l’attention extraordinaire avec lesquelles ce savant médecin régla la nourriture de l’Empereur ont considérablement prolongé sa vie.
Le professeur Senator fut également un collègue de grande valeur. Ses connaissances étendues en thérapeutique et son expérience pratique rendirent les plus importants, services dans la période aiguë de la dernière attaque. En m’assurant la coopération de ces deux éminents médecins, je sentis que le lourd fardeau de responsabilité, qui jusqu’alors avait principalement pesé sur mes épaules, devenait beaucoup plus léger.
L’abcès s’étend. — Le même état continua pendant quelque temps. La température se
maintint assez élevée, tombant rarement audessous de 101° Fahrenheit et montant une ou deux fois jusqu’à 104 degrés. On administra des remèdes pour réduire la fièvre, mais sans y parvenir. Sa Majesté souffrait beaucoup du hoquet qui l’empêchait souvent de dormir. Cependant il pouvait encore dans la journée recevoir des visites, et il exprima l’espoir que le voyage projeté de la Reine d’Angleterre ne serait pas remis.
Le 18, un léger bruit se faisant de nouveau entendre dans la respiration, M. Hovell retira le petit tube que Bramann avait introduit après la non-réussite de Bergmann et le remplaça par une plus grande canule ( fig . 22). Ce changement se fit sans la moindre difficulté et sans causer ni toux ni perte de sang. Il n’y avait plus aucun doute qu’un abcès s’était formé à l’endroit où le t< faux passage » avait été fait et qu’il s’étendait dans le bas et latéralement. Dans la journée du 20, une grande quantité de pus a été rejetée en toussant. On ne savait pas clairement si l’abcès avait crevé à la partie inférieure de la trachée, ou si le pus n’arrivait à l’intérieur de la trachée que par l’ouverture chirurgicale faite pour le passage de la canule. Il était évident qu’une portion considérable de pus entrait de
cette façon dans les passages de l’air; mais était-ce la seule voie par laquelle il pénétrait? C’est ce qui était moins certain. On ne pouvait non plus déterminer s’il y avait un seul gros abcès ou plusieurs plus petits, Von Bergmann
Fig. 22. — I.a dernière canule employée. Par suite de la destruction des anneaux de la trachée causée par le tube de Bergmann, la canule à angle droit n’était plus assez soutenue pour conserver sa position.
ayant forcé la canule dans différentes directions sur le devant de la trachée.
Aujourd’hui 18, j’ai changé le tube en présence de mes collègues contre un autre du même calibre que celui que portait Sa Majesté avant la fatale journée du 12.
Quelques mémorables paroles. — En raison de la tournure sérieuse que prenait la maladie, je jugeai que mon devoir était d’informer l’Empereur delà situation dangereuse dans laquelle il se trouvait, et je me hasardai à lui faire comprendre que s’il avait quelques dispositions à prendre, il ferait bien de s’en occuper. L’Empereur reçut cette communication avec son calme habituel, il me prit la main gravement, mais chaleureusement, et me dit avec tranquillité : « Je vous remercie de m’avoir.prévenu. J’espère aller mieux.... pour l’amour de mon peuple. » Je remarquai que Sa Majesté s’était arrêtée un instant après le mot mieux , comme si Elle pensait tout haut.
A ce moment sans doute Frédéric le Noble songeait aux projets éclairés et importants qui avaient mûri dans son esprit pendant les longues années qu’il avait employées à se préparer consciencieusement à sa haute destinée. Ce. n’était pas pour lui-même qu’il avait des regrets, mais pour son peuple qui allait perdre les bienfaits de son sage et bienveillant gouvernement avant même d’avoir pu l’apprécier.
Je crois que c’est le 20 avril que l’Empereur lit au Prince héritier cette touchante remarque : « Lerne zu leiden ohne zu hlagen. (Apprends
à souffrir sans te plaindre.) » Jamais homme ne fut plus apte à enseigner cette leçon par son propre exemple et par son admirable patience. Une autre histoire qui se colportait vers la même époque est complètement apocryphe.
On disait que l’Empereur avait remis au chapelain de la Cour, Schrader, un morceau de papier sur lequel il avait écrit ces mots : « Ne priez pas pour ma guérison, mais pour ma délivrance. » Sa Majesté ne connut la visite de l’illustre ecclésiastique que plusieurs heures après son départ du palais.
La faiblesse augmente. — Il y eut peu de changement dans l’état de l’Empereur pendant plusieurs semaines. Mes notes constatent de légères oscillations de température, des variations peu importantes d’appétit, etc.
L’auguste malade pouvait s’occuper des affaires d’État, donnerdes audiences, recevoir des visites et écrire son journal; mais il était facile de voir qu’il perdait du terrain graduellement et d’une façon pour ainsi dire régulière. Les variations soudaines dans l’état de Sa Majesté semblaient dépendre de l’expectoration plus ou moins abondante du pus. Tant quel’abcès se vidait librement, l’Empereur se sentait comparativement bien; mais chaque fois que la matière était
retenue à l'intérieur pendant quelques heures, la fièvre augmentait, et il se sentait languissant et malade. Mais ces légères et temporaires fluctuations n’avaient que peu d’effet sur la marche régulière de la dissolution. Un des traits particuliers de la maladie était la soudaine accélération de la respiration qui se présentait souvent sans cause visible.
Tout d’un coup l’Empereur commençait à respirer rapidement, 50 ou 60 fois par minute, et peu après la respiration redevenait plus lente. Je remarquais que dans ces occasions la rapidité du pouls n’augmentait pas dans la même proportion que la respiration, ce qui prouve, comme je l’ai déjà dit, que l’accélération de la respiration était un phénomène purement nerveux. Dans le sommeil le malade respirait plus vite, et la diminution soudaine de l’accélération à son réveil était parfois très marquée. Ainsi, j’ai une foisconstaté une diminution de 53à20,etune autre fois de 44 àl8 respirations à la minute. En règle générale le sommeil de l’Empereur était agité, ne durant guère qu’une heure ou deux à la fois. Son appétit], comme il fallait s’y attendre avec sa température élevée, était rarement bon à cette époque ; mais lorsque la fièvre commença à diminuer, vers le 25 avril,
Sa Majesté prit avec plaisir des aliments solides.
L’Empereur reçut plusieurs fois la reine d’Angleterre, qui vint en Allemagne à cette époque ; il me déclara, après le départ de Sa Majesté, que cette visite lui avait fait beaucoup de bien.
Comment l’Empereur était soigné- — Le moment me paraît convenable pour décrire de quelle façon l’Empereur était soigné. Sa Majesté avait auprès de sa personne de nombreux serviteurs ; mais, à l’exception de l’homme qui était de service la nuit dans sa chambre, il n’y avait, parmi eux, aucun infirmier régulier.L’Empereur avait quatre serviteurs particuliers, deux valets et deux chasseurs ( jàger ), outre son serviteur Wetterling, qui avait été son soldat presque depuis l’époque où il était entré dans l’armée, c’est-à-dire depuis trente-sëpt ans. Wetterling avait la superintendance générale, administrait les médecines et s’occupait de la nourriture sous ma direction. L’un des valets avait été vingt ans avec Sa Majesté, l’autre pendant de nombreuses années. Ses deux jager ne le servaient que depuis peu de temps; l’un d’eux, seulement depuis quelques mois ; mais ils étaient tous également dévoués à leur maître, qu’ils adoraient.
L’Empereur était vraiment un homme pour lequel les soldats auraient versé la dernière
goutte de leur sang, et ses serviteurs en auraient fait autant. L’Impératrice prenait une grande part dans les soins à donner au malade, montrant des connaissances pratiques égales à celles des meilleures gardes-malades. Sa Majesté avait bien souvent donné d’excellentes preuves de son habileté et de sa douceur pour les malades dans les hôpitaux militaires pendant les sanglantes campagnes de 1866 et 1870, et maintenant que son admirable époux-soldat était malade, elle remplissait les fonctions d’infirmière de façon à nous enthousiasmer tous d’admiration. Jusqu’ici cette noble femme nous avait donné une aide plutôt morale que pratique.
Bien souvent, lorsque nous perdions courage, nous médecins, Sa Majesté nous encourageait, nous stimulait par son courage et par son exemple; mais maintenant ses efforts étaient vraiment héroïques. Que de fois je l’ai vue, elle qui essuyait ses yeux dans l’antichambre de l’Empereur, venir à lui avec un visage souriant, apportant un rayon de lumière dans cette chambre de souffrance, et chassant la douleur et la fatigue qui obscurcissaient les traits du pauvre malade !
A partir de cette époque l’Impératrice prit une part plus active dans les soins à donner, et se
montra remplie des idées les plus charmantes et les plus efficaces pour augmenter le bien-être de l’Empereur.
On considère la question de percer l’abcès.
— J’avais plusieurs fois discuté avec M. Hovell l’idéè de pratiquer une contre-ouverture dans le cou afin de faire sortir le pus ; mais comme je ne connaissais pas son étendue exacte, comme je ne savais ni s’il y avait un ou plusieurs abcès, ni de quelle façon le pus pénétrait dans la trachée, je renonçai àtoute opération chirurgicale. Plusieurs autres circonstances me confirmèrent dans cette décision. Premièrement, il n’était pas du tout prouvé que, même après avoir établi une contre-ouverture, on arrêterait entièrement l’écoulement de la matière dans la trachée, et en cas de non-réussite nous aurions eu tous les inconvénients d’une plaie nouvelle ajoutés à ceux de celle qui existait déjà; deuxièmement, l’abcès se vidait, en règle générale, facilement; quelquefois seulement, peut-être chaque semaine, l’orifice se trouvait obstrué pendant quelques heures; troisièmement, comme il était évident que l’illustre malade était condamné, une opération, quelque légère qu’elle fût, me semblait une erreur. Si l’abcès s’était présenté dans un cas de maladie aiguë, j’aurais certaine-
ment discuté avec mes collègues laquestion d’une incision externe ; mais j’étais l’adversaire de toute opération pour les raisons expliquées ci-dessus, et j’ai pensé qu’il valait mieux ne pas soulever la question dans une consultation.
Présents de fleurs. -— Lorsque l’Empereur commença à aller mieux, il reçut chaque jour de toutes les parties de l’Allemagne des quantités énormes de fleurs splendides.
J’ai admiré les admirables étalages de fleurs de Paris et de New-York, mais nulle part je n’ai vu de fleurs aussi belles que celles qui furent alors offertes à l’Empereur. Beaucoup de ces bouquets étaient envoyés par de simples particuliers; mais un grand nombre, et ils n’étaient pas les moins beaux, étaient offerts par les sociétés de vieux soldats, qui sont si nombreuses en Allemagne. Il y en eut qui vinrent des écoles d’enfants de Berlin, et plusieurs fois des violettes et des primevères furent envoyées d’Angleterre par de pauvres gens qui exprimaient leurs regrets de n’être pas assez riches pour envoyer de plus belles fleurs. Ces humbles cadeaux causaient au malade un plaisir infini.
Bergmann me met en quarantaine. — Le 26 avril, comme j’entrai chez moi pour assister à la consultation, Bergmann me remit une léttre
dans laquelle il déclarait renoncer à tous rapports avec moi, en dehors de ce qui était nécessaire pour notre service auprès de Sa Majesté. On verra la suite de cette décision du professeur dans la II e Partie. Quant à présent, tout ce que j’ai à dire, c’est qu’un jour ou deux plus tard, après de nouvelles aménités que je n’eus aucune difficulté à faire remonter jusqu’à lui, je fus contraint d’informer l’Empereur que le professeur Von Bergmann avait recommencé les hostilités contre moi. J’ajoutai que, dans ces circonstances, tout en ne désirant pas que l’Empereur se dispensât de ses services, je croyais nécessaire d’appeler quèlque éminent chirurgien allemand qui pût opposer son témoignage aux fausses représentations queBergmann pourrait faire dans l’avenir. Je proposai le professeur Bardeleben, qui partage avec Von Bergmann la direction de l’enseignement chirurgical à l’Université de Berlin.
Le lendemain, 29 avril, l’Impératrice m’informa qu’elle avait reçu une lettre du professeur Von Bergmann demandant à être relevé de ses fonctions auprès de l’Empereur. J’avais de mon côté écrit au professeur Bardeleben, qui vint prendre part à la consultation le lendemain et demeura médecin consultant jusqu’à la fin. Peu
de temps après, Bergmann eut le mauvais goût de m’attaquer dans une communication qu’il envoya à la Société médicale de Berlin, parce que je m’étais défendu contre les grossières attaques de ses amis journalistes; mais il n’essaya pas de nier le fait qu’il n’avait pu introduire la canule et qu’il avait fait un « faux passage ». En opposition à ces misérables tentatives de diffamation, je suis heureux de placer le télégramme suivant que je reçus le 10 mai :
« Des ouvriers libéraux allemands de Potsdam et de Charlottenbourg, qui font ensemble aujourd’hui une excursion dans le Grunewald, vous remercient de votre dévouement et de votre fidélité auprès de notre Empereur. Nous vous assurons que vos mérites n’auront pas à souffrir dans l’opinion de tout honnête Allemand par suite des honteuses persécutions ( Hetze ) qui sont dirigées contre vous. »
(Suivent les noms d’un certain nombre d’ouvriers.)
Nouvelle destruction de la trachée. — Cependant le travail de destruction continuait dans la trachée et dans les parties qui l’entourent. Mais il n’y avait ni épaisseur, ni extension cancéreuse vers l’ouverture de la trachée. On ne pouvait expliquer la destruction des carti-
lages trachéens que par la désastreuse pression faite sur eux parle grand orifice(14millimètres en diamètre) de la canule de Bramann.
Dans la nuit du 29 au 30 avril, un clapotement s’entendait dans l’expiration comme s’il y avait un fragment détaché de tissus à l’orifice de la trachée.
A 7 heures du matin, l’Empereur a eu un violent accès de toux et a rendu un grand morceau de tissu nécrosé, le bruit cessa et la respiration en devint calme.
La trachée était tellement malade, que l’idée m’était venue qu’un tube de métal plus léger , que l’argent ferait peut-être moins de mal. J’en avais donc commandé un en aluminium, et Sa Majesté l’a porté jusqu’à la fin de sa vie, excepté pendant un jour ou deux de temps en temps.
Amélioration temporelle. — Au commencement de mai, une amélioration considérable Se présenta dans l’état de l’Empereur. Il se sentait beaucoup mieux et reprenait un peu de force. Il était plus à son aise pendant la journée, dormait mieux la nuit, et prenait un plus vif intérêt à ce qui se passait autour de lui. Les végétations autour de l’orifice trachéal, qui d’après les conseils du professeur Bardeleben, avaient été traitées par le bismuth, avaient com-
plètement disparu, preuve qu’elles n’étaient pas cancéreuses, comme VonBergmann l’avait positivement déclaré. L’expectoration purulente était encore abondante. Le 5 mai je gardai tout ce qui avait coulé entre 8 heures du matin et 8 heures du soir; il y en avait trois onces.
L’expectoration était général ementplus copieuse la nuit que le jour; il s’ensuit qu’en estimant à six onces la moyenne de la sécrétion pendant les vingt-quatre heures, on serait plutôt audessous qu’au-dessus de la vérité. Une telle quantité ne pouvait venir d’un larynx cancéreux. En outre, la matière était épaisse et d’une couleur vert jaune bien différente d’un fluide putride, remplie de divers débris qui sortent ordinairement d’un ulcère cancéreux. Dans le cas présent, il n’était pas douteux que la source de suppuration était un gros abcès situé à l’endroit du « faux passage » de Bergmann.
Nous avions une autre preuve de l’abondance de la décharge par le nombre de fois où la canule devait être nettoyée pour l’empêcher de s’engorger. Ainsi je trouve dans mes notes de celte époque des indications telles que cellesci : « Canule nettoyée onze fois », « dix-sept fois pendant la nuit », et ainsi de suite.
Le 12 mai, Sa Majesté éprouva quelque .dif-
culté à avaler par suite d’aphtes sur le pharynx et sur la luette. Le 14, de nouvelles granulations commencèrent à se former, et en dépit de tout traitement augmentèrent en grandeur jusqu’à ce que, à la fin d’une quinzaine, elles se fussent réunies en une seule tumeur de la grosseur environ d’une datte, qui formait une espèce de collier tout autour de l’orifice trachéen, excepté sur son bord supérieur. Le 8 juin, ces granulations commencèrent à diminuer graduellement de façon qu’elles étaient à peine visibles à l’époque de la mort de l’Empereur.
Un rayon de soleil. — Le 16 mai, Sa Majesté alla dans le parc pour la première fois depuis un mois. Ce matin-là sa température était de 99°, 4, et tomba à 99 degrés vers le soir. La difficulté d’avaler avait presque entièrement disparu et l’illustre malade faisait des progrès satisfaisants. Le 17,il resta encore plusieurs heures dans le parc, soit assis, soit se promenant à pied ou dans une petite voiture traînée par un poney.
On avait établi une tente sur le gazon, avec un tapis sur le devant. Dans l’après-midi, le poney, effrayé par ce tapis, se cabra d’une telle façon qu’il faillit se renverser en arrière sur l’Empereur. Tout le monde, excepté lui, fut très
alarmé. Sa Majesté ne consentit à faire dételer le poney que sur mon observation que sa gorge pourrait souffrir de toute secousse violente ; la voiture pendant, le reste de la soirée fut tirée par deux domestiques.
L’amour de l’Empereur pour la musique.
— Le jour suivant, l’Empereur resta longtemps dans le parc; il se fit conduire à la porte de la chapelle et écouta longtemps le chœur qui étudiait la musique que l’on devait chanter au mariage du prince Henri. J’eu sl’occasion, peu après, de remarquer combien l’Empereur aimait la musique. À Friedrichskron, dans lès commencements de juin, le chœurde l’église des Douze- Apôtres chanta plusieurs hymnes. Sa Majesté était assise dans une salle adjacente à la Muschel-Halle (Salle des Coquillages) où était le chœur, mais les portes étaient ouvertes et l’on distinguait très bien les magnifiques voix des quatre-vingts musiciens du chœur. Sa Majesté fut très émue par ce chant et pendant une des hymnes elle ne put retenir ses larmes. Je lui fis prendre un peu d’eau et de vin, et avec sa force d’âme ordinaire elle marcha jusqu’à l’entrée de la Muschel-Halle et remercia les chanteurs.
Le 19, Sa Majesté sortit en voiture pour la première fois depuis sa dernière attaque. Le peu-
pie était plus enthousiaste que jamais, et lorsqu’il revint au palais, il se sentait si bien qu’il insista pour rester quelque temps dans le parc.
Le 21, Sa Majesté se fît de nouveau reconduire à Berlin et le lendemain elle sortit en voiture avec l’Impératrice. Le 23, la princesse Irène était attendue tard dans la soirée et l’Empereur désirait rester levé pour la recevoir, mais je savais que la journée suivante serait très fatigante pour lui et j’insistai pour qu’il se retirât.
Le mariage. — Le 24, l’Empereur, qui avait eu une bonne nuit, se leva de bonne heure et passa quelque temps avec le prince Henri et sa fiancée. Il se rendit dans la Galerie Bleue, et il éprouva une grande déception, lorsqu’il apprit que le contrat civil avait été signé en son absence, personne ne croyant qu’il pourrait être présent; mais il assista ensuite au service divin dans la chapelle. Les efforts qu’il fît pour paraître aussi bien que possible l’avaient beaucoup fatigué et c’est à peine s’il put manger quelque chose à son lunch. Cependant dans la soirée il se sentit mieux et passa deux heures dans le parc. A 5 heures sa température était 101°, 1; elle n’avait pas été si élevée depuis le 3 mai. Dans la soirée elle retomba à 100°,6.
Le ciel se recouvre. — Le lendemain l’Em-
pereur éprouvait de la fatigue et de la dépression, mais ne se plaignait pas. C’est de ce jour, 25 mai, que je compte le commencement du dépérissement fatal de Sa Majesté qui no se sentit plus jamais aussi bien après le mariage du prince Henri. Pourtant, quelques jours avant cette cérémonie, il était évident que la maladie dans le larynx commençait à se disséminer dans les parties adjacentes. Le 20 mai, j’avais remarqué un nœud rond d’un diamètre d’un demicentimètre environ, sous la peau à un pouce audessus de l’extrémité interne de la clavicule droite. Il était légèrement dur et la peau qui le recouvrait avait une couleur et une apparence naturelles. Ce nœud grossit graduellement et au commencement de juin sa surface s’enflamma légèrement. On jugea que c’était un point secondaire de l’affection maligne, et plus tard, à l’autopsie faite après la mort, on trouva qu’il contenait des éléments cancéreux. Le 26 mai, le prince de Galles accompagna l’Empereur dans une promenade en voiture à travers le Thiergarten jusqu’à Bellevue, où il fit ses derniers adieux à Sa Majesté. Le lendemain l’Empereur éprouva de la fatigue et de la somnolence et paraissait encore une fois perdre graduellement l’énergie qu’il avait regagnée
depuis quelque temps. Cependant le 29 il se ranima, grâce à un incident complètement en dehors de la teneur ordinaire de sa vie. Il inspectait trois régiments de la garde qui passaient sous les ordres du Prince héritier. L’Empereur, qui portait son casque pour la première fois depuis son accession, était assis dans sa Victoria; il était très ému. Soit à cause du poids de son casque, soit par suite de l’excitation, sa tête était couverte de transpiration, quoique la journée ne fût nullement chaude. Immédiatement après l’inspection, je lui donnai un peu de vin qui parut le ranimer. Je lui dis : « Je crains, Sire, que l’inspection de ces troupes ne vous ait bien fatigué. » Il me répondit : « Non, mais c’est la première fois que je vois mes soldats. » Il resta pensif le reste de la journée, et réellement, dans ces circonstances, il y avait bien maê tière à de tristes réflexions. Cette inspection avait certainement fait plus d’effet sur Sa Majesté que tout ce qui s’était passé depuis quelque temps.
Visite au mausolée. — Le 31 mai, l’Empereur, qui était allé à Berlin la veille, se sentit assez bien. Il me demanda dans la soirée s’il pourrait, le lendemain, avant de quitter Charlottenbourg, aller au mausolée ; mais dans la pen-
sée que la journée du lendemain serait fatigante, je lui conseillai d’y aller le soir même. Nous nous rendîmes en silence à la petite chapelle, et l’Empereur monta lentement les degrés, escorté par un de ses fidèles jàger. Je restai en dehors, et mes pensées se tournèrent naturellement vers l’Empereur Guillaume. C’était pour moi une source de contentement que de penser qu’il avait exprimé son entière satisfaction pour la façon dont j’avais soigné son fils bien-aimé ; le prince Radolinsky etle‘ généralLoe m’en avaient tous deux donné l’assurance. L# général m’avait dit à San Remo, l’automne précédent, que le défunt monarque, en présence de plusieurs officiers et généraux, avait approuvé tout mon traitement, et le maréchal de la cour me donna le même témoignage par désir exprès, je le crois, de l’empereur Guillaume. Sa Majesté sortit bientôt de la chapelle, paraissant triste et fatiguée. Elle me dit peu après : « Je me coucherai de bonne heure ce soir; je me sens fatigué. »