‹ La Dernière maladie de Frédéric le Noble, par le dr. Morell-MackenzieChapitre 3 sur 45 · MA PREMIÈRE VISITE A BERLIN ET A POTSDAM · texte numérisé non relu

MA PREMIÈRE VISITE A BERLIN ET A POTSDAM

Maréceptionparle Prince Impérial. —Dans la soirée du mercredi 18 mai 1887, au moment où j’allais me retirer après une dure journée de travaux professionnels, je reçus un message me demandant de me rendre à Berlin pour voir Son Altesse Impériale le Prince héritier d’Allemagne.

Aucune allusion n’élait faite à la nature de la maladie sur laquelle j’avais seulement entendu

quelques rumeurs vagues sans y attacher aucune attention particulière. A défaut de train le t soir meme, je partis le lendemain matin, et j’arrivai dans la capitale allemande dans l’aprèsmidi, le vendredi, 20 mai. J’y fus reçu par le docteur Wegner, médecin ordinaire de Son Altesse Impériale et directeur général médical dans l’armée allemande, qui me conduisit immédiatement au palais du Prince où un appartement avait été préparé pour moi. J’avais à peine eu le temps de changer de costume lorsque le comte Radolinsky, maréchal de la Cour, vint me prendre pour me conduire auprès du Prince Impérial qui me reçut de la façon la plus gracieuse. Avec la bonhomie charmante qui le faisait aimer par tous ceux qui le connaissaient, il s’excusa de la peine que sa gorge causait aux autres, et surtout du voyage long et fatigant que j’avais entrepris pour lui. C’est à peine s’il avait un léger accent étranger en parlant anglais ; mais sa voix, quoique parfaitement intelligible, n’était guère qu’un murmure rauque.

Son Altesse Impériale offrit de se soumettre immédiatement à mon examen ; cependant, sur le désir que j’exprimai de conférer d’abord avec les médecins qui le soignaient, le Prince voulut bien y consentir.

Présentation à, mes collègues. — Je passai dans une autre pièce où je trouvai réunis les médecins et chirurgiens dont voici les noms : les professeurs Gerhardt, Von Bergmann et Tobold, le docteur Von Lauer, médecin ordinaire de l’Empereur et directeur général médical dans l’armée allemande, le docteur Wegner dont j’ai déjà parlé, et le docteur Schrader, un autre chirurgien militaire qui remplaçait quelquefois le docteur Wegner auprès de la famille impériale. Je connaissais déjà personnellement le professeur Gerhardt et je savais que, au milieu de ses travaux dans d’autres branches de la science médicale, il avait trouvé le temps de s’occuper des maladies de la gorge. J’avais entendu parler du professeur Von Bergmann, à propos de la guerre entre la Russie et la Turquie et de la campagne de Serbie ; je savais aussi qu’il avait été appelé de Saint-Pétersbourg pour prendre à Berlin la chaire de chirurgie qui avait d’abord été refusée par le professeur Billroth, de Vienne, et par le professeur Volkmann, de Halle. Cependant, je n’avais jamais rencontré son nom dans la littérature laryngologique, si ce n’est comme opérateur assez malheureux dans quelques cas d’ablation du larynx. Le nom du professeur Tobold m’était connu comme celui

d’un des plus anciens médecins des maladies du larynx en Allemagne ; mais il avait été presque complètement distancé par les progrès de cette science spéciale et n’était plus connu de la génération actuelle de médecins que comme nominis umbra. J’avoue que j’éprouvai quelque surprise en ne trouvant pas au moins un des grands spécialistes allemands pour les maladies de gorge parmi les hommes avec lesquels je devais entrer en consultation pour un cas d’une aussi grande importance. Tout laryngologiste aurait pu facilement donner le nom de plusieurs médecins allemands dont la réputation s’étendait même à l’étranger. Leur absence me parut si significative que j’en conclus, peut-être un peu vite, que l’auguste malade devait souffrir de quelque maladie obscure dont l’affection du larynx n’était qu’une complication accidentelle.

La première consultation. — Après ma présentation à mes collègues, la consultation commença. Le docteur Wegner lut un rapport sur la maladie, depuis le commencement jusqu’à l’époque où le professeur Gerhardt avait été appelé. Ce rapport expliquait que le Prince avait souffert de ce qu’on avait supposé être une inflammation catarrhale du larynx, accompagnée d’unjgrand enrouement, dans le mois de janvier précédent,

et que l’emploi des remèdes ordinaires n’avait eu aucun résultat. Je puis observer ici, comme je l’appris plus tard, que le Prince lui-même avait attribué sa maladie à un rhume sérieux qu’il avait attrapé dans l’automne de 1886. Pendant un voyage dans le nord de l’Italie, la Princesse Impériale et lui avaient fait, un soir, une promenade en voiture avec le Roi et la Reine d’Italie. Le cocher se perdit; la température se refroidit, et Son Altesse Impériale, qui n’avait pas de paletot, sentit qu’elle prenait froid. Le Prince lui-même me dit que, depuis cette soirée, sa gorge n’avait jamais été bien. Lorsque le docteur Wegner eut terminé son rapport, le professeur Gerhardt expliqua dans quel état était la gorge de l’illustre malade, lorsqu’il la vit pour la première fois, et donna un aperçu général du traitement qu’il avait adopté, sans entrer dans des détails. t

Je compris seulement qu’il y avait une petite grosseur sur la corde vocale gauche, que le docteur Gerhardt avait essayé de détruire par la cautérisation galvanique, et que le Prince avait alors été envoyé à Ems, où il avait passé plusieurs semaines sans en retirer aucun bénéfice.

Mon premier examen — Après avoir entendu ces explications, je me mis en mesure

d’examiner moi-même le malade. Dans ce but, nous allâmes dans une pièce rendue obscure où j’examinai avec le plus grand soin la gorge de Son Altesse Impériale à l’aide du miroir laryngoscopique. Je vis une grosseur de la dimension d’un pois cassé sur la partie postérieure de la corde vocale gauche; elle était couleur rose pâle, légèrement rugueuse à la surface, mais non lobulée. Cette petite tumeur se trouvait sur le processus vocalis , mais s’étentendait aussi derrière ce point et au-dessous. Dans l’inspiration profonde, l’angle aigu formé par la jonction de la partie membraneuse et de la partie cartilagineuse, se trouvait oblitéré, sa place étant prise par une proéminence arrondie. Dans la phonation, une portion de la grosseur n’était plus visible, ce qui montrait qu’elle était en partie adhérente à la surface intérieure, aussi bien que le eôté de la corde; en d’autres mots, le néoplasme était en partie sous-glottique par sa position. La membrane muqueuse couvrant la corde vocale était rouge aux environs de la grosseur, mais par-devant, sur un quart environ de sa longueur, la corde avait une appa-r rence parfaitement naturelle. Aucune trace d’ulcération sur la grosseur qui, à l’œil nu, avait l’apparence d’une simple verrue ou papil-

lome (voir ficj. !). La corde attaquée ne remuait pas avec la même aisance que celle de droite, le jeu de ses fibres étant arrêté par l’excroissance qui y était attachée et qui empêchait aussi les deux cordes de se réunir de la façon nécessaire pour produire un son vocal clair. La

Fig. 1 . — Dessin de la grosseur lors du premier examen.

De fait le dessin ne noue montre pas le bas ou mieux un peu du dessous de la grosseur, laquelle était la partie spécialement difficile il saisir et à enlever.

L'explieation suivante pourra être utile à ceux qui ne sont pas accoutumés à l’examen du larynx.

En parlant de droite et de gauche, il ne faut pas oublier que la coupe laryngoscopique représente la gorge d’une personne placée en face de l’observateur. Dans l’examen ordinaire, les deux côtés sont il la fois, apparents ; en outre, certaines particularités peuvent faire comprendre facilement le côté du corps qui est en vue; mais en regardant sur l’image laryngoscopique, les deux côtés étant actuellement identiques, il y a confusion.

Il faut donc se convaincre que le côté droit du larynx est en face du côté gauche de l’obseryateur, absolument comme la main droite d’une personne est en face de la main gauche de la personne qui la regarde ; c’est de cette façon qu’il faut comprendre quand nous disons c<J<é gauche du larynx.

Pour avoir une idée exacte des dessins laryngosoopiques de ce livre, il faudra tenir le volume un peu élevé et juste en face de soi, la partie supérieure du livre étant inclinée dans la direction d’un angle de 45 degrés.

membrane muqueuse dans les autres parties du larynx était légèrement congestionnée et relâchée.

Cependant, en dehors de la perte de la voix,

Son Altesse Impériale ne souffrait pas de la gorge, n’éprouvait aucune douleur, aucune difficulté de respiration, aucune peine pour avaler. Le Prince était sous tous les autres rapports un modèle d’admirable santé; il était, du moins à en juger par l’apparence, plus fort que la moyenne des hommes robustes. Il sortait d’une race vigoureuse, et n’avait affaibli sa belle constitution par aucun genre d’excès. Il avait pourtant été . sujet à quelques attaques de faiblesse de gorge,

. et il avait dû nécessairement être souvent exposé aux intempéries du temps : il lui avait fallu parler beaucoup en plein air.

C’est ainsi que le cas se présenta à moi lors de mon examen.

La question de diagnostic. —Lorsque mon examen fut terminé, je me retirai avec les autres médecins afin de discuter la question avec eux. Les professeurs Gerhardt et Tobold affirmèrent d’une façon positive que, dans leur opinion, la maladie était cancéreuse, et le professeur von Bergmann, tout en donnant son opinion avec quelque réticence, se rangea à leur avis *. Tous

I. J’appris plus tard du docteur Wegner que, jusqu’à mon arrivée, le professeur Bergmann avait refusé de prendre aucune responsabilité au sujet du diagnostic, et avait toujours dit : « Le diagnostic regarde Gerhardt; moi, je ne suis que l’opérateur. »

trois concluaient à la nécessité d’une opération faite extérieurement pour enlever la grosseur; mais la nature exacte de cette opération chirurgicale ne fut jamais discutée en ma présence. En fait, nos consultations ne nous amenèrent jamais au point où cette question aurait pu être prise en considération. Lorsque mon tour vint de parler, je dis que « l’apparence de la grosseur n’avait rien de caractérisé, et qu’il était impossible d’émettre une opinion sérieuse sur sa nature sans un examen plus approfondi ». Je fis remarquer que l’opinion exprimée par mes collègues me paraissait reposer sur des motifs insuffisants, et qu’ils avaient laissé de côté les moyens les plus essentiels et les plus simples pour arriver à un diagnostic correct. La première chose à faire était d’enlever un morceau de la grosseur par le passage naturel de la bouche, et de confier ce morceau à l’examen microscopique d’un expert. Le professeur Gerhardt répondit qu’il serait difficile, sinon impossible, de faire ce que je proposais à cause de la position anormale de la grosseur, et le professeur Tobold se rangea à son avis.

Tout en reconnaissant volontiers que l’opération offrait, dans le cas actuel, des difficultés exceptionnelles, je répondis qu’elle était possi-

ble, et que de toute façon elle devait être essayée. Me tournant alors vers le professeur Gerhardt, je lui demandai s’il voulait se charger de l’opération. « Je ne puis opérer avec la pince », me répondit-il. Je fis la même question au professeur Tobold qui se récusa également, parce qu’il « n’opérait plus ». Ces réponses augmentèrent la surprise que j’avais déjà éprouvée en voyant un cas d’une importance aussi grave confié à ces messieurs, car un spécialiste pour la gorge qui ne peut se servir de la pince est comme un médecin qui ne saurait employer le stéthoscope, ou comme un charpentier qui ignorerait l’usage de la scie. Je me déclarai alors prêt à tenter l’opération, et il fut décidé à l’unanimité que, si je réussissais, le morceau enlevé serait envoyé au professeur Virchow qui est universellement reconnu pour l’autorité la plus compétente en matière d’anatomie morbide.

Bien que je désire éviter ici toute espèce de controverse, je dois interrompre mon récit pour un moment afin d’appeler l’attention sur le manque complet de franchise dont s’est rendu coupable le professeur Gerhardt en traitant ce sujet. 11 ne fait aucune allusion à la conversation relatée plus haut et se contente de dire : « On voulut bien confier (!) à Mackenzie la tâche d’en-

lever des parties de la tumeur », comme si mes collègues avaient gracieusement abandonné leur droit en ma faveur, ou comme si j’étais le manœuvre chargé d’obéir aux ordres de mes supérieurs scientifiques. Dans le fait, cette insinuation hypocrite ne repose sur aucun fondement.

Mes collègues n’avaient absolument rien fait pour établir leur diagnostic sur une base scientifique; ils n’y avaient même pas pensé 1 . C’est moi qui en fis la proposition, et si j’offris de me charger de l’opération, ce ne fut que lorsqu’ils se reconnurent incapables de la faire. On voudra bien me pardonner si j’insiste sur ce point, car ce fut l’origine de la jalousie de mes collègues allemands,jalousie qui,par la suite,amena tant de choses désagréables.

Ma première opération. —J’ai déjà dit que je ne connaissais nullement la nature de la maladie avant d’arriver à Berlin et j’avais quitté Londres sans me munir d’autres instruments que ceux qui m’étaient nécessaires pour un simple examen laryncoscopique. Aussi, après

1. Ce ne fut qu’en lisant le pamphlet allemand que j’appris les essais faits à plusieurs reprises par le professeur Gerhardt pour enlever une portion de la grosseur à l’aide des boucles et des cuillers tranchantes. Ce fait est admis dans le document en question (pp. 2, 3), mais le professeur Gerhardt se garda bien de m’en prévenir à cette époque.

la consultation, je me rendis chez le principal fabricant d’instruments de chirurgie de Berlin; mais il n’avait plus en magasin une seule de mes pinces, bien qu’il en eût vendu un grand nombre. C’était pour moi un grave ennui, car tout chirurgien sait la différence qu’il y a à opérer avec un instrument dont on a l’habitude ou avec celui que l’on ne connaît pas. Je trouvai pourtant une pince de modèle français avec laquelle je me décidai à essayer l’opération. Dans l’intervalle, le Priuce et la Princesse étaient retournés à Potsdam et je me trouvai seul dans le palais, libre d’examiner la situation et de réfléchir à l’opération que je devais faire le lendemain matin. En elle-même, cette opération n’était rien et je l’avais réussie sur plusieurs centaines de malades, mais ici les circonstances étaient bien différentes. J’avais un instrument dont les lames étaient seulement la moitié de la grandeur des miennes ; de plus, la lame antérieure seule remuait, tandis que dans l’instrument auquel j’étais habitué, les deux lames s’ouvraient. Si je ne réussissais pas — et cela n’était pas impossible — mes collègues, dont la jalousie était déjà éveillée, ne manqueraient pas de s’en réjouir, et, ce qui était plus grave, l’illustre malade aurait supporté une opération sé-

DE FRÉDÉRIC LE NOBLE. lii

rieuse qui peut-être n’était pas nécessaire. D’un autre côté, si je réussissais, quel serait le rapport du professeur Virchow sur la nature de la partie enlevée?

Il faut bien comprendre que l’extraction d’une tumeur dans le larynx, avec la pince, est une chose complètement différente de la' destruction d’une grosseur par la cautérisation. Dans le premier cas, l’opérateur réussit ou ne réussit pas, et le résultat bon ou mauvais est évident pour la galerie tout aussi bien que pour le malade. C’est une manipulation qui exige une habileté peu commune, et les mouvements de l’opérateur sont guidés, non par la vue directe de l’objet, mais par l’image des parties qu’il va attaquer réfléchie sur un petit miroir qu’il lui faut tenir dans la gorge avec une main, pendant qu’il se sert de la pince avec l’autre. Avec,la cautérisation une grande impression morale peut être produite sans qu’il y ait un résultat physique important, ou bien la brûlure peut être appliquée à tort sur un point, sans que le malade s’en doute. J’allais donc essayer une très délicate opération dans des conditions difficiles et inquiétantes, et je n’avais aucune possibilité de cacher ou d’excuser le non-succès, s’il se présentait.

Do bonne heure, le lendemain matin (21 mai), tous les médecins se réunirent de nouveau au palais. Comme la chambre dans laquelle l’opération devait avoir lieu était petite, le docteur Wegner proposa de n’admettre, outre lui-même, que les docteurs Gerhardt et Tobold. La cocaïne fut appliquée, et tous les préparatifs furent complétés. Pendant que nous attendions l’effet de l’anesthésie locale, on frappa à la porte. Le docteur Wegner y alla, sortit un moment et rentra avec le professeur Von Bergmann qui, ayant déclaré qu’il était spécialiste pour le larynx, ce que ses collègues ignoraient jusqu’alors, fut admis à rester dans la pièce déjà assez remplie. Dès que la cocaïne eut produit son effet, j’introduisis la pince dans le larynx, mais sans réussir à saisir la grosseur. En règle générale je n’introduis la pince qu’une seule fois dans la même séance, mais comme je travaillais avec un instrument qui ne m’était pas familier, je me décidai à essayer encore; cette fois je réussis mieux. En retirant la pince et en ouvrant les lames (qui sont creuses à l’intérieur comme des cuillers), je trouvai un morceau de la tumeur que je montrai à ceux qui m’entouraient.

Je vis alors sur les figures des médecins Gerhardt et Tobold une grande surprise, qui se chan-

gea rapidement en vexation et en dépit; mais le docteur Wegner paraissait enchanté et me complimenta chaudement. Après l’opération, le professeur Gerhardt fit un examen laryngoscopique et remarqua que le fragment enlevé avait été pris sur la partie postérieure et en dessous

Fia. 2. — Dessin montrant la grosseur après l’opération : . faite le 22 mai.

de la grosseur 1 . Ce fragment fut aussitôt placé dans l’esprit pur parle docteur Wegner et remis par lui au professeur "Virchow. La figure 2

1. Dans son rapport publié récemment, le professeur Gerhardt donne un compte rendu différent. Il dit {la Maladie de l'Empereur Frédéric III, p. 11) : « Je constatai qu’un peu de substance s’écoulait de la muqueuse, à la partie supérieure des cordes de gauche, près de la limite externe de la tumeur. » — Quoique le docteur Gerhardt ait, pour une raison quelconque, modifié son opinion quant à l’endroit d’où le fragment a été enlevé, ce qu’il y a de certain c’est que le tissu en était malade. Le docteur Gerhardt le reconnut lui-même lors de l’opération.

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