L’ACCUSATION
Les témoins. — Je me propose maintenant de passer rapidement en revue les différents rapports réunis dans le pamphlet qui a servi à mes adversaires comme porte-voix de tous leurs griefs personnels et professionnels contre moi. J’ai nécessairement déjà touché quelques-uns de ces griefs dans l’un ou l’autre des chapitres précédents; je ne reviendrai sur ceux-là que si des explications plus complètes sont nécessaires.
Avant de m’occuper des rapports individuels, je dois dire quelques mots sur les rapports pris collectivement, afin de mettre les lecteurs en mesure de juger entre moi et mes accusateurs. Une grande partie de l’accusation contre moi repose sur une affirmation sans aucune valeur, parce qu’elle est fournie par des témoins qui
sont ou trop prévenus contre moi pour qu’on puisse croire à leur véracité, ou trop ignorants pour pouvoir porter un j ugement. On m’accuse de n’avoir pas su, ou de n’avoir pas voulu voir dans le larynx du Prince héritier certains symptômes qui auraient dû m’ouvrir les yeux sur la nature réelle de la maladie longtemps avant la crise de la fin de l’automne. Les témoignages fournis pour étayer cette accusation sont : 1° celui du professeur Gerhard t qui avait les plus sérieuses raisons personnelles pour peindre la situation sous les couleurs les plus sombres; 2° celui du professeur Toboldqui pendant le peu de temps qu’il s’est occupé de la maladie n’a été que \e fidèle Achate de Gerhardt; 3° celui du professeur Von Bergmann qui n’a même pas prétendu voir autre chose dans la gorge du Prince que ce qu’on lui disait d’y voir; 4° celui du docteur Landgraf dont le désir de voir quelque chose par lui-même a eu pour résultat les observations très imaginaires auxquelles j’ai plusieurs fois fait allusion.
Plus tard des « observations » également importantes furent faites par le docteur Bramann et le professeur Kussmaul, observations qui sont maintenant gravement mises en avant comme des témoignages indépendants pesant
plus dans la balance que ceux de spécialistes comme Krause, Ilovell et moi. Je rendrai au professeur Kussmaul la justice de dire qu’il n’a pas eu la prétention de poser à San Remo comme laryngologiste ; son examen de la gorge du Prince Impérial n’était pas autre chose qu’une sorte de rite médical, de cérémonial approprié à la circonstance. Mais Bergmann, Bramann et Landgraf, dont l’habileté laryngoscopique était une quantité négligeable tout autant que celle de Kussmaul, étaient bien loin d’être aussi modestes dans leurs prétentions; iis ont joué leur rôle dans la comédie avec la solennité d’augures romains, et eurent bien soin de faire ajouter aux « sources officielles » les résultats de leurs examens pro forma. Toute l’affaire n’a été qu’une triste farce. Il faut une longue pratique pour acquérir seulement l’art manuel de la laryngoscopie et, lorsqu’on est passé maître dans cet art, il y a encore bien des erreurs d’observation qu’on ne peut éviter que par une expérience considérable. Il est donc aussi absurde de mettre en comparaison les « observations » d’un novice qui sait à peine tenir le miroir avec celles d’un expert, qu’il le serait pour moi de réclamer autant d’importance pour les observations astronomiques que je pourrais faire que
pour celles de sir Georges Airy ou de M. Christie.
Les sources officielles. —Comme les auteurs du pamphlet allemand semblent vouloir donner à leur production un air d’autorité spéciale sous le prétexte qu’elle est tirée des « sources officielles », il n’est pas hors de propos d’expliquer Ce que signifie cette imposante expression. Les « sources officielles » consistent en réalité en documents préparés par ces messieurs euxmêmes comme simples particuliers. Ces élucubrations sont immédiatement déposées (souvent, j’imagine, sans avoir été lues) dans les archives de l’État, où elles acquièrent l’odeur propre à la sainteté bureaucratique, et dont elles sortent, quand le besoin s’en fait sentir, comme documents « officiels » de la plus haute importance.
Dans le cas actuel, non seulement les innombrables protocoles et rapports de différents genres que nous avions tous à envoyer de temps en temps avaient été soigneusement déposés parmi les « sources officielles », mais encore on avait solennellement entassé dans les casiers toutes les médecines de charlatans, les eaux miraculeuses, les incantations magiques, les charmes, les talismans et les reliques, avec les recettes pour s’en servir. Même l’extrait d’avoine fermentée, les essences et les quintessences de
bœuf et la variété infinie de provisions de bouche qui ont été si libéralement envoyés aux docteurs du Prince Impérial par des personnes bienveillantes ou par des marchands entreprenants, ont été entassés dans le même trou « officiel ». On voit donc que le mot « officiel »
couvre une collection très hétérogène de « documents » d’une valeur historique plus ou moins grande.
En ce qui concerne les opinions ou déclarations qui me sont attribuées dans les documents « officiels », je déclare qu’elles n’ont aucune valeur si elles ne sont pas signées par moi. Il est vrai que le docteur Wegner a pris des notes dans quelques-unes de nos premières consultations; mais je ne crois pas qu’on ait jamais soumis individuellement aux médecins et aux chirurgiens, pour y apposer leur signature, les procès-verbaux de nos séances. En tout cas, j’en suis certain en ce qui me concerne. Jamais on n’a placé devant moi un document relatant les vues ou les remarques exprimées par moi dans nos consultations, pour me permettre de juger s’il donnait un compte rendu exact de mes opinions.
L’évidence : le rapport de Gerhardt. —
En parcourant le rapport du professeur Gerhardt,
ce qui frappera tout lecteur impartial, c’est qu’il s’occupait beaucoup moins de faire du bien au Prince Impérial que de protéger sa propre réputation professionnelle. Puisqu’il ne pouvait pas enlever lui-même un fragment de la tumeur pour l’examen microscopique, il aurait dû appe: 1er immédiatement un homme capable de le faire. Il y a en Allemagne au moins une demidouzaine de docteurs qui auraient pu pratiquer la petite opération que je fis plus tard. Mais cela ne rentrait pas dans les vues du professeur, qui en conséquence ifivoqua l’aide d’un chirurgien non spécialiste, lequel ne pouvait pas être son rival dans le champ laryngologique. Lorsque l’illustre malade était à Ems, le docteur Wegner comprenait déjà qu’il avait commis une erreur en appelant le professeur Gerhardt, et exprima l’opinion qu’on devait s’adresser à un spécialiste compétent 1 . Mais cette opinion ne fut pas admise par Gerhardt qui insista pour faire appeler Bergmann. Un peu plus tard, lo rsque pour sauver les apparences on se décida à faire venir un spécialiste pour les maladies de la gorge, au lieu de s’adresser à un des docteurs éminents dans cette spécialité, on choisit un homme qui, de