‹ La Dernière maladie de Frédéric le Noble, par le dr. Morell-MackenzieChapitre 38 sur 45 · RÉSULTATS DES OPÉRATIONS CONNUES · texte numérisé non relu

RÉSULTATS DES OPÉRATIONS CONNUES

Les statistiques sont parfois illusoires, mais pas dans le cas présent. — Le paradoxe : « Il n’y a qu’une seule chose plus trompeuse que ies faits, et ce sont les chiffres », est accepté par beaucoup de personnes et il est sans doute basé sur la vérité. Les faits peuvent quelquefois être si défigurés et les chiffres manipulés de telle façon qu’ils mènent à des conclusions très erronées. Des erreurs peuvent facilement se glisser lorsqu’on opère sur une grande quantité de chiffres, particulièrement lorsque les problèmes sont compliqués.

D’un autre côté les statistiques sont souvent réunies par des personnes qui n’ont pas la compétence voulue pour faire les observations sur lesquelles elles sont basées. Il en résulte que dans certaines circonstances l’accumulation des faits, au lieu de faciliter la comparaison, peut rendre plus obscures les questions que Ton cherche à élucider. Cependant, aucune de ces objections n’est applicable aux Tables sur lesquelles nous attirons l’attention. Les questions à décider sont simples. Quelle est la durée de la vie après les différentes espèces d’opérations sur le larynx? Les réponses sont données par des hommes compétents , « dans presque tous les cas par les chirurgiens qui ont pratiqué l’opération ». Il n’y a que deux sources d’erreur : la première est que, si les chirurgiens donnent presque toujours la liste des cas dans lesquels ils ont réussi, ils ne donnent pas toujours ceux qui se sont terminés par la mort, quelques heures après une opération. Aussi les statistiques d’opérations offrent généralement des résultats plus favorables que les faits réels ne le justifient. L’autre source d’erreur se, trouve dans la difficulté d’établir un diagnostic absolument correct même avec l’aide du microscope. Dans le récent pamphlet allemand, le professeur Von Berg-

mann a essa3^é de tourner en ridicule le microscope employé pour arriver à établir un diagnostic certain ou même pour fournir un mode d’investigation pouvant déterminer le genre de traitement à suivre. Quoique cet argument soit poussé à un extrême absurde, il est possible que le microscope ne donne pas toujours une preuve absolue de la nature de la maladie, même lorsque la tumeur tout entière est soumise à un examen; et il est à craindre que quelques malades n’aient été par erreur soumis à d’inutiles mutilations par l’ablation d’une partie ou de la totalité du larynx par suite de la présence de tumeurs qui,enréalité,n’étaientpas malignes. Je connais moi-même deux cas dans lesquels des chirurgiens ont enlevé tout le larynx sans avoir même eu la précaution de s’assurer de la nature de la maladie, et dans ces deux cas le larynx extirpé a été reconnu n’avoir aucune affection maligne!

Pour donner encore une plus grande valeur à ces Tables il en faudrait une quatrième montrant la durée de la vie des malades affectés d’un cancer du larynx qui q’ont subi aucune opération radicale. La trachéotomie pratiquée pour le cancer n’a pas été jusqu’ici considérée comme une opération assez intéressante pour

qu’on en donne un compte-rendu systématique, et le pauvre malade qui s’éteint graduellement sans aucune opération n’offre pas assez d’intérêt pour que son cas entre en ligne de compte pour la statistique. Il en résulte que les cas de cancer opérés seulement par la trachéotomie ou qui ont causé la mort sans aucug traitement chirurgical ne paraissent généralement pas dans la littérature médicale. La question à décider est celle-ci : une opération externe et surtout la thyrotomie offre-t-elle une chance raisonnable de guérison, ou une probabilité de prolongation de la vie pour une période plus longue que lorsque le malade est laissé à lui-même jusqu’à ce que la trachéotomie devienne nécessaire?En examinant la question d’opérations radicales, il est important de se rappeler, comme on vient d’en faire la remarque, que dans beaucoup de cas de cancer du larynx on peut se dispenser de la trachéotomie. Le malade s’affaiblit graduellement avec les progrès de la maladie, et un grand nombre de malades meurent sans que la nécessité de la trachéotomie se soit présentée. Il est inutile de dire que si cette opération peut être évitée, le sursis qui est laissé au malade lui assure une fin plus douce. Par conséquent, en examinant la question des différentes opérations

radicales plus ou moins dangereuses, il ne faut pas admettre que la comparaison doit invariablement être faite entre l’une de ces opérations et celle de la trachéotomie pratiquée à une période avancée de la maladie. Dans la plupart des cas la question se pose entre une opération radicale et l’absence de toute opération. En ce qui concerne le cas particulier qui nous occupe, le point principal de discussion se trouve être lp question de la thyrotomie, puisque c’était l’opération qüe von Bergmann avait l’intention de pratiquer. Dans les cas dont nous donnons le compte rendu (voir Table I), dans lesquels' la thyrotomie a été pratiquée pour un cancer, la mortalité immédiate a été jusqu’ici de 27, 2 p. 100. La réapparition a eu lieu dans la proportion de 54, 5 p. 100 pour les cas dans lesquels le malade a survécu à l’opération; mais si dans quatre des cas de mort immédiate les malades avaient vécu quelques mois et si la réapparition s’était présentée dans la même proportion pour ces cas que pour les autres, la moyenne de réapparition eût été presque de 70 p. 100. Il faut également remarquer que dans plusieurs des cas où les malades ont survécu plusieurs mois, ils ont dû porter un tube depuis le jour de l’opération jusqu’au jour de leur mort ; ils se sont donc

trouvés dans une bien plus mauvaise condition que si la trachéotomie avait été remise à une période plus avancée de la maladie. Ceux-là seuls qui ont été à même de voir tous les inconvénients qui suivent la trachéotomie peuvent comprendre ce que cela signifie. Une canule portée à cause d’un rétrécissement cicatriciel est en comparaison un léger inconvénient. Mais un tube introduit là où se trouve une tumeur maligne ouverte dans le larynx est souvent une calamité. A propos de la thyrotomie, il ne faut pas non plus oublier que si l’opération ne réussit pas, et nous né connaissons que deux cas dans lesquels elle a réussi (n os 10 et 17, Table I), la maladie est aggravéepar l’opération, un développement plus rapide a lieu et le malade meurt beaucoup plus tôt que s’il n’y avait pas eu d’opération. On verra donc que la thyrotomie non seulement tue immédiatement un certain nombre de malades, mais encore que dans presque tous les cas elle abrège la vie d’une façon considérable, et que de plus les conditions de l’existence pendant cette plus courte période sont bien plus pénibles que s’il n’y avait pas eu d’opération. Comme compensation nous avons la chance d’une guérison. Mais quelle chance ! On prétend ^que la chance est presque de 10 p. 100, parce que sur vingt-deux cas con-

nus, deux malades ont été guéris; mais il y a toute probabilité que si la statistique était établie sur un chiffre de cent cas, au lieu de vingt-deux, on ne trouverait pas une seule guérison en plus.

Sur la question de guérison, aucun malade attaqué d’une affection maligne ne peut être considéré guéri s’il ne vit pas au moins deux ans 1 après l’opération, parce que c’est la période pendant laquelle un malade peut espérer vivre sans opération. Mais telle est la nature insidieuse du cancer, qu’il revient souvent même après deux années, et quelques-unes des plus hautes autorités de nos jours se hasardent même à dire que si la maladie ne réapparaît pas, c’est une preuve que ce n’était pas un cancer qui avait été opéré.

Les avantages et les désavantages des deux méthodes se trouvent dans ces colonnes parallèles.

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