La Maladie de l’Empereur Frédéric III, p
fraitle Prince Impérial, le tissu que j’avais enlevé n’était pas un tissu sain (comme on l’a insinué), mais un tissu présentant un caractère verruqueux. Il ne serait pas concevable que le plus grand anatomo-pathologiste du monde se fût trompé à propos d’un tissu sain ou morbide, et il serait incroyable qu’un tel homme se fût prêté, n’importe dans quelles circonstances, à formuler de propos délibéré des conclusions pouvant conduire à une interprétation erronée.
Ma seconde opération. — Le 22 mai je trouvai le pli ary-épiglottique de gauche et la corde vocale gauche, ainsi que toute la corde vocale droite, considérablement congestionnés. La voix était légèrement enrouée. Elle s’éclaircit pendant la journée, mais devint voilée vers la nuit. Pendant la soirée, je remarquai que, quoique la moitié antérieure de la corde vocale droite eût repris presque complètement sa couleur normale, le tiers,vers le milieu, était d’un rouge brillant ; il y avait encore un peu de congestion du pli ary-épiglottique de gauche. La congestion me paraissait être d’une nature catarrhale, et comme à cette époque le prince ne se soignait pas beaucoup, on supposa qu’il avait pris froid. Je dois constater que cette tendance au développement soudain de congestion locale
dans le larynx fut remarquée plus tard par le docteur Wolfenden, par M. Mark Ilovell et par le professeur Krause, aussi bien que par moimême, comme un trait particulier à la maladie du Prince. Le 23 mai, en présence du professeur Gerhardt et du docteur Wegner, j’essayai une seconde fois d’enlever du larynx un fragment de la tumeur. Avant d’introduire la pince, j’examinai la gorge, et je trouvai le larynx à peu près dans le même état que la veille au soir. Cette fois je ne pus réussir à détacher aucun fragment avec la pince. Je ne passai pas l’instrument assez loin et assez bas, et les lames se fermèrent avant de venir en contact avec la grosseur. Dans ce genre d’opération, le chirurgien sait qu’il a saisi ce qu’il cherche, comme un pêcheur sent que le poisson « mord ». 11 n’y avait pas de résistance, et avant de retirer la pince, j’étais certain que les lames seraient vides. Mais en présence de la congestion dont j’ai parlé, et que j’ignorais alors être une idiosyncrasie (si je puis me servir de ce terme) de la gorge de Son Altesse Impériale, je jugeai prudent de ne pas aller plus loin pour le moment, dans la crainte d’irriter le larynx.
Fausse accusation de Gerhardt. — Tout laryngologiste d’expérience sait fort bien qu’une
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opération de ce genre ne réussit pas toujours, et cela arrive si souvent que je n’aurais attaché aucune importance à cet incident, et n’en aurais même pas parlé, si ce n’était à cause de certaines circonstances remarquables qui se présentèrent immédiatement après. Je venais de déposer la pince en remarquant que je ne ferais pas d’autre tentative pendant cette séance, lorsque le professeur Gerhardt demanda la permission d’examiner le larynx.
Il avait à peine posé le miroir en position qu’il le retira avec une expression d’horreur et d’alarme digne d’un grand artiste. Il me pria de regarder, ce que je fis, mais sans voir autre chose que la congestion dont j’ai parlé, qui était peut-être un peu plus marquée sur la corde vocale droite. Gerhardt demanda alors à Wegner de regarder, mais celui-ci ne vit rien d’extraordinaire 1 . Nous nous retirâmes alors dans ma chambre, et là, le docteur Gerhardt prétendit que j’avais abîmé la corde vocale de droite. Je lui assurai qu’il se trompait 2 , et je lai montrai
1. Je pourrais placer ce témoignage à mon actif, mais je n’y attache pas grande importance, parce que le docteur Wegner arrivait très rarement à bien voir l’intérieur du larynx.
2. Le professeur Gerhardt déclare (la Maladie de l’Empereur Frédéric III, p. 12) que lorsqu’il m’en parla, je lui répondis en me servant de ces mots extraordinaires: It can be. Je n’ai
qu’avec ma pince (c’était un de mes propres instruments que j’avais fait venir) il était difficile, sinon impossible, de blesser une cordq saine, même si on essayait. Les lames auraient coupé n’importe quoi faisant saillie sur la corde, mais non une surface unie comme celle d’un larynx sain. Ma pince agit de la même manière que les cisailles employées pour couper les haies, mais avec les pointes arrondies. Avec un pareil instrument un homme se tenant de côté près d’un mur pourrait couper les petites branches ou les herbes s’élevant sur ce mur, mais il lui serait impossible de couper ce qui ne ferait pas saillie sur cette surface piano.
En réalité, il est si complètement impossible pour mon instrument de saisir ce qui n’est pas en saillie, que lorsqu’il s’agit de très petites tumeurs, je n’essaie jamais de les enlever. Je n’essaiq jamais d’enlever de la corde vocale une grosseur plus petite qu’un pois cassé parce que mon instrument n’agit, je le répète, que lorsqu’il existe une certaine saillie qui se place entre les lames. Si le professeur Gerhardt avait dit
pas la prétention de savoir ce qde signifient ces mots, mais les lecteurs anglais n’auront aucune peine à croire que je n’ai jamais pu les employer. Tout cela n’a aucune importance, mais prouve quelle confiance on peut avoir dans la véracité de mon accusateur quand il s’agit de choses plus sérieuses.
que j’avais blessé l’épiglotte ou l’une des capitula Santorini , qui offrent des saillies ou des rebords placés, de façon à pouvoir être saisis, l’accusation eut été moins improbable, c’est-à-dire qu’un opérateur exceptionnellement maladroit auraitpu causer lablessure qui m’était attribuée. J’ai opéré plusieurs milliers de fois 1 , et un grand nombre des laryngologistes les plus éminents de l’Angleterre et de l’Amérique m’ont vu opérer. Aucun d’eux, j’en suis certain, ne peut dire qu’il a jamais vu un accident pareil m’arriver. Bien plus, à l’époque où je consacrais à l’enseignement plus de temps que je ne puis le faire maintenant, je permettais à mes élèves d’opérer avec ma pince, au bout d’une année d’études avec moi. Il est certain que souvent ils n’arrivaient pas à exciser quoi que ce soit, mais jamais aucune blessure n’a été faite, même par Félève le moins expérimenté. Je fis également remarquer au professeur Gerhardt que, même dans le cas où, par une fatalité inouïe, un accident aussi extraordinaire me serait arrivé, cela n’avait pas la plus légère importance, car il est bien avéré que les blessures des cordes vocales
1. Je possède les memoranda de 400 cas dont chacun a dû être opéré, avec ou sans succès, au moins dix fois, de sorte que j’ai dû me servir de la pince, au bas mot, 4 000 fois.
se cicatrisent en quelques jours. Cela se voit après l’ablation des tumeurs, lorsque pour extir per complètement toute nouvelle formation, il est souvent nécessaire de trancher dans la substance saine qui est au-dessous ; ce qui n’a jamais de résultats nuisibles.
Il est facile de comprendre le motif qui faisait agir le professeur Gerhardt dans cette circonstance. Le succès de ma première opération l’avait mortifié et il était enchanté de me trouver en faute. Les opérations sur de petites tumeurs, comme celle qui se présentait dans ce cas, réussissent assez rarement, et je n’aurais pas été du tout surpris si j’avais dû essayer une douzaine de fois avant de réussir. En réalité, les opérations que j’ai faites au Prince Impérial ont réussi d’une façon exceptionnelle, car je n’a manqué qu’une fois sur quatre. Cette proportion se trouve très rarement même entre les mains des plus habiles opérateurs, et je ne puis m’empêcher de penser que mon succès a été dû à une heureuse chance tout autant qu’à mon habileté. Mais, succès ou non succès, c’était chose peu convenable de la part d’un collègue de chercher à me discréditer dans l’opinion de mon malade par un coup de théâtre artistiquement préparé comme celui que j’ai décrit. Môme si j’avais
infligé la blessure qui m’était attribuée, je répète que la conduite du professeur Gerhardt dans cette occasion était aussi préjudiciable au malade qu’à moi. Une demi-heure après le départ du docteur Gerhardt, le Prince Impérial m’envoya chercher et me demanda s’il y avait quelque changement inquiétant dans sa gorge, parce qu’il avait remarqué les regards alarmés de mon collègue. Je répondis qu’à mon avis le professeur Gerhardt commettait une erreur, mais qu’en tout cas la chose n’avait aucune importance. Son Altesse ne dit rien de plus, mais je vis clairement que la conspiration n’avait eu aucun effet sur l’esprit du malade l .
Gerhardt continue la comédie. — Deux jours plus tard nous eûmes à Berlin une autre consultation générale, et le professeur Gerhardt en profita pour donner une nouvelle représentation de son talent dramatique. Donnant à sa voix le ton d’un murmure tragique, il me demanda s’il avait la permission de communiquer « une certaine circonstance » aux docteurs réunis, ajoutant avec emphase : « Nous sommes
1. S’il y avait eu réellement un accident, Bergmann et Gerhardt auraient certainement insisté pour faire constater la blessure par un autre laryngoscopiste. Mais ils avaient sans doute de bonnes raisons pour ne pas le faire.
entre collègues et les portes sont closes. » Me doutant bien que son allusion mystérieuse avait trait à mon soi-disant accident, je le priai de ne pas se gêner, et il se mit à expliquer d’une façon ingénue et attristée que j’avais blessé la corde droite. On pria alors le professeur Von Bergmann de se servir du miroir, puis la même invitation fut faite au professeur Tobold. Tous les deux déclarèrent que, dans leur opinion, la corde droite avait été abîmée. Comme le professeur Yon Bergmann n’avait jamais posé comme laryngologiste avant mon arrivée à Berlin, et comme Tobold n’était que l’obséquieux écho répétant chaque remarque de Gerhardt, j’attachai peu d’importance à leur opinion. Je fis alors un examen nouveau avec le plus grand soin pour me rendre bien compte de la situation, mais il me fut absolument impossible de voir autre chose que la congestion que j’ai décrite plus haut. Gerhardt regarda de nouveau et prétendit qu’il pouvait voir une végétation qui déjà germait sur la partie blessée, ajoutant avec une intention gracieuse pour laquelle j’éprouvai toute la reconnaissance qui lui était due : « Ce sera très intéressant d’observer si la nouvelle tumeur (!) devient maligne. » Je me hasardai à dire que le développement du cancer
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dans une blessure faite, comme on le supposait, seulement deux jours avant, serait vraiment un événement extrêmement intéressant qui révolutionnerait de fond en comble toute la science pathologique. Ici le docteur Wegner s’interposa en remarquant que la discussion prenait un caractère académique, et nous proposa de donner notre attention à des choses d’une importance plus pratique. On me demanda quel genre de traitement je me proposais d’adopter dans le cas où je ne pourrais pas enlever la tumeur avec, la pince. Je répondis que j’essaierais de brûler de temps en temps avec le cautère électrique.
Le 25 du même mois, dans une nouvelle consultation, on décida que j’essaierais d’enlever la grosseur par la bouche, et qu’on enverrait immédiatement au professeur Yirchow chaque morceau de tissu ainsi enlevé. On était déjà convenu auparavant qu’on emploierait une poudre astringente et sédative afin de combattre la congestion et le relâchement du larynx. Mais comme ces conditions de congestion et de relâchement résistaient obstinément, je ne crus pas devoir faire un nouvel essai, et je partis pour l’Angleterre le 29 mai.
Explication de ma position. — Avant de terminer ce chapitre, je crois devoir définir avec
la plus grande clarté possible la position exacte que j’avais prise dans ce cas si difficile. Cela est d’autant plus nécessaire que mon attitude a été mal comprise et mal interprétée à un point qui n’a pas de précédent dans la pratique médicale. Je répète que je n’ai donné aucune opinion, ni pour ni contre, sur la nature de la maladie. Je n’ai pas dit que ce n’était pas un cancer; j’ai seulement dit que le cancer n’était pas prouvé; et à défaut de preuves positives, j’ai refusé de sanctionner des opérations chirurgicales qui, pour le moment, ressemblaient à des expériences d’essai qui sont toujours un danger pour la vie, presque toujours détruisent la voix et qui, môme lorsqu’elles réussissent, laissent trop souvent le malade incapable d’une vie active et dans une condition pire que la mort.
Jusqu’à ce que la nature de la maladie soit clairement connue, il me semble que mon devoir, comme médecin et comme homme, est de m’opposer à l’emploi d’un remède que le malade pourrait avec raison considérer comme plus terrible que la maladie.