‹ La dernière Morosini, ou, Le poignard de cristal (volume 2)Chapitre 10 sur 18 · LA JEUNE MÈRE · texte numérisé non relu

LA JEUNE MÈRE

le faisait suivre par le vieux Timiteo, et elle savait qu'il se rendait dans les promenades les plus désertes, s'asseyant au hasard sur un pan de mur tombé, et restant des heures entières en contemplation devant un point de vue, où le bonhomme assurait qu'il n'y avait rien à voir. Plusieurs fois , le comte Antonio rencontra l'étranger , inquiet , hasard , errant sans savoir où il était, ni où il allait, de même que Virgile nous peint Mélibée. Alors, il le ramenait au logis, comme un enfant sans volonté. Là, les instincts parlaient; Adriana se mettait de suite au piano, car la musique faisait un bien extrême à cette âme impressionnable. Il y avait un air hongrois, qu'Otbcrt avait su tout enfant, et que Tûbingen lui avait dit être une des mélodies fîivorites de sa mère. Le sensible jeune homme ne l'entendait jamais , sans que des larmes vinssent mouiller ses yeux. Adriana le jouait alors , et l'effet en était immanquable pour ramener le malade dans un ordre d'idées tendres. Ainsi, la vie d'Otbert se partageait en deux phases extrêmes, et peut-être également dan^rereuses : sa rêverie, ses solitudes, à l'égard

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desquelles on n'avait point de prétexte suffisant pour le sevrer , et ses tête-à-tête conjugaux, que l'amour passionné d'Adriana, s'exaltant peut-être chaque jour davantage, par les découvertes qu'elle faisait dans l'état de son époux, comblaient des plus enivrantes voluptés. Cette double vie, d'une part ce songe d'une ombre , comme dit Pindare , et de l'autre la plus vive réalité sensuelle.... tuait à la fois l'âme et le corps. Avec les fatales prédispositions qu'il avait reçues de la nature, et qui, plusieurs fois déjà, s'étaient, à différents degrés, manifestés en lui , Otbert entra dans une sphère de surexcitation funeste. Un soir, en retournant d'une longue course qu'il avait faite vers les montagnes apennines que surplombe Segalara,il donna àlireà Adriana, déjà fortsouffrante de sa grossesse et qui ne sortait plus guère , UD petit extrait d'un journal, que lui avaitprêté le comte Antonio, quelques jours auparavant. Adriana avait bien compris que ce journal préoccupait son mari, car il semblait le méditer sans cesse. Elle l'avait parcouru à la dérobée , mais n'avait pu deviner sur quel point l'intérêt

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(VOibert s'otnit si particulièrement applique. Sur l'indication de celui-ci, elle lut ce qui suit : ff D'après les calculs d'un philologue anglais, » voici le rapport des parties élémentaires » dont se compose la langue anglaise moder- » ne: G,02î mots latins, — 4,501 français, » — 2,0G0 anglo-saxons, — GGO grecs, — 229 M italiens, — î il allemands, — 111 gaulois, » — 83 espagnols, — 81 danois, — et 18 )) mots d'origine arabe, lesquels sont tous plus » ou moins modifiés, dont on a fait des déri- » vés, et auxquels on a fait subir une multi- » tude de transformations uniformes au génie )) de la langue anglaise. En outre, quelques- » unes des expressions et des tournures de » cette langue, ont été empruntées aux lan- » gués gothiques, hébraïques, suédoise, por- » tugaise, flamande, punique, égyptienne, » persane, cinibriquc, teatonique et chi- » noise. »

— Eh bien? — dit-elle, ne comprenant pas en quoi ces lignes avaient pu motiver les longues méditations de son ami.

— Eh bien, mon ange — répondit Otbert

-^ LA Jf>LNE MÈHE. — 11)5

-— il y a dans cette note l'élément de la plus glande et de la plus impérissable gloire pour

un homme de génie Sa fortune serait l'égale

des plus Aivorisés de la terre. ... et il ne faut qu'une longue méditation, peut-être, pour touchera cet immense résultat!

Adriana voyait luire, dans les regardsde son époux , un feu étrange. Elle n'osa interroger encore.

— Comment, à l'aide d'un mélange aussi bizarre — reprit Otbert — a-t-on pu réussir à former un tout aussi compact, un idiome d'une oHginilaté aussi positive? une langue douée d'une des plus belles littératures, enfin ?

Adriana s'était levée, et regardait Olbert avec une douloureuse anxiété. Pourtant , ce qu'il venait de dire était si sensé, si bien déduit du fait annoncé dans le journal , qu'elle se rassura un peu

— C'est vrai ! — dit-eîle. — Mais , en quoi

ce fait te préoccupe-t-il autant mon ami?

— se hasarda-t-eiie à ajouler.

— C'est que je me demande alors, si , de la généralité des langues vivantes actuelles , on

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ne pourrait pas réussir à former une seule langue , à l'usage de toute la terre , ou , tout au moins, d-o toutes les nations civilisées

— Otbert! à quoi vas-tu donc penser,

nîon ami? — dit la jeune femme , en prenant la main de son mari pour l'attirer vers elle.

— Rien déplus simple! — reprit-il. — Le

latin poilr base la moitié du monde sait le

latin ; et puis , chacun contribuant pour son idiome national, ce serait bien vite fait! Ceux qui, comme nous , parlent plusieurs langues , l'allemand, le français , l'italien , se tireraient bien facilement d'affaire dans cette fusion — alors , une seule littérature pour le monde ! Comprends-tu cela, Adriana? Goëtheet Shakspeare,Caldéron et Corneille, CamoënsetDante revêtissant leur génie d'une forme accessible à toutes les nations!... Tu pourrais lireles contes cbarmants des poètes arabes , ces amants pasf ionnés des petites mains et des longs cheveux, qu'ils eussent chantés en toi Je comprendrais Konfutzée, dont il a fallu faire Confucius, et je goiÀterais le Conrad de Mickiewiez... Traduttore, iraditore qui traduit trahit..... Plus

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de tradiiclions! Nous aurions une înnguc parlée et écrite, comme nous avons une musique générale... Ah! quelle gloire pour celui

— Ce serait en effet bien beau î — interrompit Adriana. — Mais, par malheur, c'est impossible !.. ... Allons ! viens , cher , que je te joue ton petit air hongrois Le comte Antonio a fait, sur le thème, des variations charmantes, que tu n'as pas encore entendues

Elles te plairont, viens!

— Pas si impossible — murmura Otbert , en se laissant machinalement entraîner au piano.

Plusieurs fois, il revint encore sur cette affaire de langues; mais, comme il lui fut aisé de reconnaître que non-seulement cela déplaisait à son amie, mais qu'elle ne manquait même jamais de détourner la conversation , en cherchant quelques prétextes de distraction, il cessa d'en parler. La grossesse d'Adriana était plus pénible , à mesure qu'elle avançait: il avait fallu renoncer aux promenades du soir, même à Vhoure bleue: moins bleue, du reste, à Parme qu'à Venise. Otbert

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n'eu fit (jue de plus longues et plus solitaires excursions. Une manquait jamais alors d'empoiîer avec lui un petit livre relié en basane rouge et doré sur tranche, dans lequel il lisait et méditait des heures entières. Sans doute qu'au logis, il cachait soigneusement ce livre mystérieux , car Âdriana ne le trouvaquebien long-temps après l'époque dont nous parlons ici.Néanmoins, quelqu'en fût le motif, il s'opéra une certaine modification dans la manière d'être d'Olbcrt. il se mettait de lui-même au piano et jouait des valses et certaines études de Thalberg, particulièrement ses fameux nocturnes, et son étude en la mùuur, dont il raffolait. Il plaisantait le vieux ïimoteo, il racontait à Adriana mille folies de ses souvenirs de Francfort. Auparavant, il avait l'air triste; désormais, à ses heures, il n'était plus que médilalif. Adriana était bien heureuse! Le comte Antonio , la seule personne qu'ils vissent quelque fois, ne semblait pas charmé de cette transition si brusque, et lui qui parfois se mettait à la recherche du jeune homme durant ses longues promenades par les lieux

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déserts , en causantséiieusenienl avec Oîbert, l'avait souvent lîxé avec inq[iiéuido. Le comte avait un frère (jui s'occupait de chimie et de botanique. Ce jeune homme hahitî^it, au second étage de l'hôlei du comte Antonio, un pi.'iit isppartement cahne et studieux , ta[>issë de rayons, chargés de bons et estimables livres, amassés en famille. Otbert demanda la permission d'aller s'installer quelques heures chaque jour dans cette retraite. Il finit par renoncer presqu'entièrement à ses promenades , passant tout le temps qu'il pouvait dérober à la vie conjugale , dans la bibliothèque de ses complaisants amis. Là, il s'oubliait parfois dans de telles méditations, qu'on était obligé d'aller lui rappeler que son absence allait inquiéter sa jeune femme. 11 griffonnait un tas de papieis , qu'en parlant il cachait derrière les livres, comme un écolier qui fait des bonshommes au lieu d'écrire ses devoirs

Et le temps, qui s'envolait toujours, amena enfin les couches d'Adriana. Elle mit au monde un charmant enfant , que le comte Antonio tint, avec la comtesse sa femme, sur les fonts

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l>a|)îisinîuix; mais la santé de la jeune mèrf; s'élait afïailiiie, et un jeune médecin , qu'on avait appelé dans les derniers temps , pensa que le climat, un peu variable de Parme, n'était peuî-ètre i;as des plus propres , soit à rétablir la mère, soit à développer l'enfant. Ce médecin, une de ces intelligences, que des nécessités matérielles contraiunent de vivre à l'étroit dans les petites villes qui les ont vu naître, s'occupait, à l'époque où il donnait ses soins à la jeune femme, de })ré})arer un curieux travail de pbrénologie, qu'il comptait produire au prochain Congrès scientifique italien, que l'année courante réunissait à Florence. Le grand-duc de Toscane avait mis au concours deux piix de chacun deux mille francesconi (c'est- à - dire environ dix mille francs), pour la découverte ou le perfectionnement notable des choses les })îus utiles à l'humanité. Tandis qu'un chimiste de Milan se disposait à présenter, pour l'obtention du prix, une nouvelle espèce de pomme de terre de son inveucion, et qu'un physiologiste de Vérone disposait deux volumessur l'étude par-

liellc des mœurs de eeitîuns moiiiisques , ie docteur Borili songeait à fournir un Inborieiix mémoire sur la possibilité de reconnaître les tendances passionnelles,intelleclueî!es et instinctives des enfants, dès un âge assez tendre, de façon à pouvoir diriger les éducations dans les voies les plus profitables à eux et à la société en général. Cette grave étude phrénologique, appuyée sur une foule de faits cités à l'appui, et d'expériences déjà concluanîés , donnait à son ingénieux auteur les diances les plus positives de briller à ce concours, sur lequel se tiennent fixés tous les yeux do l'Europe scientifique et intelligente. Olbert et Borili causèrent longuenient, du jour où les soins donnés à la femme eurent liés ensemble le mari et le médecin. A la suite de ces conversations , auxquelles les premièies études d'Olbert lui })ermettaient de prendre une autre part et un autre intérêt que ne IVût pu fair» un simple dilettante , celui-ci ne manquait jamais d'aliei' faire une longue séance dans la bibliothèque du jeune comte , et le mystérieux petit livre de basane rouii,e ne lui sortait plus

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des maiiis. Mais enfin , arriva le moment où il fallut renoncer aux causeries du docteur et aux études secrètes chez ses autres amis , car le petit être qui, en doublant la vie d'Adriana, lui avait ravi une partie de sa santé , était déjà suffisamment fort pour supporter -un voyage. 11 fut donc décidé, sur la proposition d'Otbert, qu'on se dirigerait vers la Toscane, dont l'air devait être d'autant plus favorable au rétablissement de la mère et au développement de l'enfant, que le docteur s'était fait promettre qu'on habiterait sur quelque éminence. Au jour dit, la prtite famille se sé}>ara donc, avec de sincères regrets, des excellentes personnes qui l'avaient comblée de témoignages de leur sympathie, et, bien emballt%, père, mère et enfant, dans une bonne petile voilure, les voyageurs quittèrent Pariîie , sous !a conduite du majordome Timolto, lequel avull daigné, dans les derniers temps, faire un apprentissage de cocher , quelque mépris que le Reigondolier Castcllano eût pour les mors, les fouets et les brides, toutes choses qu'il necon- S4?ntit à toucher, que lorsqu'il se fut bien coii-

— LA jklm: i*^£?îi:. — 2('5

vaincu qu'il était impossilile de l'aiie avancer une voiture à l'aide d'un aviron.

Sur les vives instances d'Oibert, Borili lui avait promis d'aller passer quelques jours auprès de lui , lorsque serait venue i époque du Congrès scienîirique de Florence. Le comte Antonio , qui avait les goûts scientifiques et littéraires, promit de faire son possible pour être aussi du voyage; l'intérêt qu'ils avaient montré à Otbert, lui rendit donc la séparation moins douloureuse, paj* l'espoir de levoirà Florence ces excellentes personnes.

La petite famille mit cinq ou six jours à franchir la distance qui sépare la capitale du duché de Parme de celle de la Toscane. Chaque nuit on fit une étape , ainsi à Reûi>io . à Modène, à Bologne, et sur quelques points des Apennins. Timoteo, dans chaque ville nouvelle, espéiait voir des gondoles, et, en désespoir de cause, il comptait beaucoup sur l'Arno. La caravaue arriva donc à Florence, sans trop de fatigues ; la jeune mère, son bel enfant penau au sein, comme la vierge de l'Escurial, le ciiei- (rfï'UYredoMuiil'o.

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La belle saison renaissait. Otberl se mit à parcourir les environs de Florence pour choisir sa résidence. Il tenait, dans un but secret , qu'il ne nous est pas donné de pénétrer, d'habiter à portée de la ville. Cette considération, et d'autres encore lui firent choisir Fiesoîe , petit pays situé sur une colline des plus pittoresques, à cinq ou six milles seulement de la porte San Nicold.

Fiesole est en effet un des points les plus délicieux des environs de Floi'encc, comme il est des plus célèbres de l'Italie. Ce fut le berceau de la Florence actuelle, et son antiquité est constatée par Polybe , Tite-Live , Sallustc et Hésiode môme, qui a longuement parlé do Fesula. Les Etrusques y ont hiissé des traces de leurs monuments, et en outre des fameuses colonnes de marbre cipolin qui supportent la nef reconstruite de la petile église San-Alessandro, on voit, dans un champ voisin de la place, des débris de murailles eyclopéennes, des gradins et des antres destinés aux bêtes féroces , qui témoignent des grandes proportions du cirque antique, où croissent aujo.urd'hui ,

— LA ivxy.v: Mj.nK. — Wo

en toute liberté , les graminées et les plantes saxatiles.

La vue dont on jouit des hauteurs de cette ancienne ville, aujourd'hui simple bourg ou villase, est merveilleuse d'étendue et de l'ichesse. Tout le Yal-d'xVrno, la ville de Floren-ce, les collines environnantes, et les innombrables villas éparpillées dans la campagne, s'y déroulent avec la variété d'aspects que le soleil répand aux diverses heures du matin , du jour, et surtout du soir, sur ces contrées florissantes. C'est le plus admirable séjour que puisse se choisir la méditation rêveuse. Là, on semble respirer la poésie avec l'air vif des monts toscans. A la pointe extrême de la montagne, que Fiesole couronne , est un monastère de Franciscains , d'où l'on aperçoit la Vallom.breuse. De la terrasse du couvent, les couchers du soleil sont enchanteurs. Les accidents de lumière, que la composition de cet immense paysage reçoit de la lutte du jour et de la nuit, ont une majesté, qui élève l'âme et l'emporte dans des rêveries élyséennes. Boccace , il faut le dire, est resté bien au des-

"lui) — L\ JEL\'«li ÎÎÎÈRK

SOUS de ram|ileui' grandiose de ces tableaux , dans ce qu'il en a tracé aux premiers livres de son Ninfale Fkmlaao, bien qu'il ait habité long-tems la villa Palmieri, qui, à mi-chemin de Florence à Fiesole , goûte déjà en grande partie les magiques perspectives qui se déroulent à l'œil du rêveur assis sur le petit mur de la terrasse du couvent, ou sur le bord do quelque sentier du flanc de la montagne. Otbert, tout-à-fait séduit par cette situation mO' gique, résolut de s'y fixer. 11 trouva à louer une maisonnette située sur la limite de la route neuve, presqu'à l'entrée du bourg, et dont la situation était conséquemment admirable. Adriana s'y installa avec une joie denfant. Il y avait un petit jardin, ombragé de quelques cyprès, aux teintes sombres desquels se mêh.ient, en se festonnant de l'un à l'autre, des vignes qu'égayaient déjà les premières poussées. Les fleurs printanières souriaient dans les étroites plate-bandes de buis. Sur le petit mura hauteur d'appui, qui bordait le jardin du côté de la déclivité de la uiontagne, une velléité fastueuse avait distribué ({uehjucs

LA JKLNK MÈP.K. ^i)l

vases de marbre, sans doute dérobés au luxe d'une villa des environs, et qui contenaient do ces monotones plantes grasses, au vert cendré et éternel, à l'épais feuillage armé de pointes et dépiquants, mais qui commençaient à disparaître sous les feuilles en parasol d'éclatantes capucines déjà grandissantes. Au moment où Otbei't avait loué cette , modeste retraite, elle venait d'être brusquement abandonné par une famille ana;laise, que des affaires de famille avaient tout-à-coup rappelé dans sa patrie, de sorte que le petit ménage se trouvait jouir des améliorations de la maisonnette et du jardin, à regret abandonnés par ceux qui y avaient tout disposé pour en embellir la poétique solitude. Chaque jour devait voir grandir ou fleurir les plantes et les arbustes , qu'une main intelligente avait disposés en ombre fraîche ou en masses odorantes. Le ber^ ceau arborescent s'étoilait déjà des brindilles de la bulgrane rose, en se couronnant de la verte chevelure des bromes stériles. Le long delà maison blanchie, grimpaient, à l'aide d'un treillage vert, les touffes abondantes de cette

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petite rose de liollaiido, si ricliciiieiJt flores^ cente en Italie, mêlée aux rameaux tortueux du chèvre-feuilles, qui devaient bientôt porter sous la fenêtre d'Adriana un parfum qu'eî!»»aimait. Bientôt la jeune mère sentit sa santé se raffermir dans toute sa richesse passée, et elle vit son cher enfant, charmant petit étro, maillé fruit, moitié chair, comme dit le poète, prendre de vives couleurs dans cet air pur des montaiïnes. Elle passait de longues soirées dans ce petit jardin, qu'elle préférait aux somptueuses villas répandues sous ses yeux, et qui, mère et épouse heureuse qu'elle était, lui paraissait plus délicieux que ne l'eussent été pour elle la fameuse Tempe, voir même les îlespérides, ou les fameux jardins suspendus de Babylone. Klle arrosait elle-même ses fleurs et c;uidait les poussées du scolopendre dont la verdure satinée se dessinait , comme les arabesques d'une mosaïque , sur le petit mur blanc où s'appuyait la rêverie d'Olbert. De là , ils contemplaient souvent tous deux la perspective sjjlendidedéveloppé-esous leurs yeux dans toute l'étendue du Yal-d'Arno , au milieu des

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iméandres duquel' s'élalait Florence, doujint'e lîar ses lours irueltes et uibelines.

On pense bien qu'Adriana îiourrissait ellemême son enfant. Elle mettait parfois une telle frénésie dans les earresses qu'elle pi'odiguait à ce cher fruit de ses amours , qu'il était à craindre que, comme Pélias, le charmant petit être n'étouiïatsous les baisers, il dormait sur son sein, et ses cris étaient amortis dans des chansons délirantes. Voir ainsi celte mère , son enfant dans les bras, eut ravi. Piaphaël ne rencontra assurément rien de plus beau , lorsque, s'arrêtant un soir dans la campagne de Rome, il trouva ce groupe qui lui servit à peindre la fameuse Madone à la chaise du palais Piîti. Depuis qu'elle vivait loin du monde et toute occupée de ses devoirs de mère , Adriana avait parfois dos nédieences de toilette qui eussent jeté chez un indiscret de bien irritantes rêveries, mais qui ajoutaient certainement à cette beauté toute vénitienne qu'elle avait entièrement reconquise, après quelques semaines de séjour, dans l'air vif et pur de Fiesole. Son abondante et noire chv^velure, dont

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elle avait, du reste, iiii soin extrême , comme de la {dus belle parure de la femme, recevait toujours quelque brise qui en soulevait les bandeaux, lorsque ce n'était pas quelque branche d'arbuste qui en détachait une tresse, tombantalorssur son épaule, comme dans la suprême Vénus de Titien à la iribnnr. Cette ■\ie active de mère, de nourrice, de jardinière et de surinîendante du ménage, donnait au teint, d'un ton si particulier, de la brune fille adrialique, un coloris d'une fraîcheur, pour la désignation duquel nous 'ne reculerons pas devant la classique comparaison du bouton de rose prêt à s'épanouir. Certaines coquilles de l'înde, qui se teignent du sang de leur hôte exniré , offriraient seules l'idée de renroulement délicat et purpurin de sa petite oreille, créée si charmante pour entendre, sans doute, murmurer les plus doux mots d'amour. Son œil noir, autrefois plus pétillant peut-être aux étincelles de son âme ardente et embrasée d'amour, s'était peu à peu noyé dans une langueur voluptueuse, veloutée, qui, à demJ-voilée sous la paupière, acquérait une expression

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irritante à rendre fou. Jadis, le regard de la jeune fille brûlait, — ecîui de la jeune femme énervait î'àme, en y jetant le désir. Les belles liofnesdeses épaules et réléuancedesesbras, ceux sans doute qui manquaient à la Vénus de Milo , et par-dessus tout, enfin, les néglitçences de son corsage , justifiées par la solitude où elle vivait, et ses saintes fonctions de mère, tout enfin contribuait à rendre alors Adi'iana plus éclatante, plus irrésistiblement * belle qu'elle ne l'avait jamais été. C'est que le l)onneur donne une sorte de beauté aux êtres qui en semblent dépourvus, et pour une femme déjà belle, le bonheur, c'est le rayonnement du soleil sur le diamant. C'est pourquoi Adriana, doublement fortunée comme épouse et comme mère, éclatait vraiment de beauté. Parfois, jetant sur sa noble rt charmante tête un de ces grands chapeaux de paille, si fort à la mode dans les classes inférieures à Florence, elle allait elle-mêr^ne au marché de Fiesole , diriger les emp'lettes de i'ex-gondolier, déchu à la dignité de cordon-bleu. Mous ne saurions dire si la jeune femme avait lu Homère, qui

ïl^ LA JEL>E MÈnK.

ia}'.j)or{e qu'autrefois les [n-incesses ne dëdai- G;naientpas délaver elles-mêmes leur linge.... mais, toute praticienne qu'elle lut (et elle n'y songeait plus guère!) , elle trouvait un plaisir enfantin à se mêler aux paysans, à marchander leurs fruits, leurs poulets, et elle éprouvait un vif plaisir d'intelligence à entendre ces gens vulgaires s'exprimer dans le plus pur toscan, langage presqu'inconnu même des salons de plus d'une grande ville italienne, où régnent un abominable patois local, ou la langue française. Dans ces escapades de bonne ménagère, accomplies tandis que son mari recouvrait d'étranges caractères d'innombrables feuilles de papier, Adriana , si elle y avait tenu, eût récolté les expressions d'un genre d'hommage sincère dû à cette sorte de magnétisme extatique que répand, autour d'elle la beauté. Les paysans se rangeaient afin de la laisser passer, comme ils eussent fait pour le dais de leurs processions , et bien souvent , lorsqu'elle demandait le prix de quelque chose, le marchand campagnard, comme fasciné, au lieu de répondre son chiffre, se contentait de murmurer

— LA JELNE Ml.HE . — 2 I T»

€11 la regardant: « Ça sera ce que voudra ]:i comtesse! » — Dans les idées de ces braves gens, la beauté physique de l'étrangère entraînait immanquablement l'idée de sa suitériorité sociale, et, n elait l'extrême simplicité de la mise , ils l'eussent peut-être même appelée Majesté. Dans tous les cas, Adriana, toute insouciante qu'elle fût sur des avantages dont le seul mérite, à ses yeux , était de lui valoir l'amour de celui qu'elle idolâtrait, Adriana, disons-nous , ne laissa pas quelquefois que d'être plus flattée de ce singulier hommage d'un pauvre marchand d'œufs ou de fraises , qu'elle ne l'avait souvent été des compliments ou des exclamations les plus choisies de langage, qu'elle avait souvent entendues autour d'elle, au bal. Enfin, Timoteo prétendait que sa maîtresse pouvait aller au marché sans argent, et rien qu'avec sa figure î — Ah ! signera! s'écriait le bon homme — la commode rente que vous avez là !

Quanta Olbert, quelles que fussent les idées, les préoccupations nouvelles qui absorbassent désormais une partie notable de son temps ,

porK. ir, j4

51 îi LA JriNE MFi;f.. —

il était amoureux de sa feiumo jusqu'à l'exaltation. Le chaugement évident qui s'était opélé en lui depuis quelques mois, avait eu pour -conséquence première de le débarrasser de ces îanrinanîcs inquiétudes fl a venir , dont la délicatesse et son honneur lui faisaient un insu]>portable martyre, en môme temps que son arnour-propre souffrait aux sacrifices dont ^on aiiîie îjii avait imposé l'acceplalion. La grâce cliarmante et presqu'enfantine avec laquelle l'aimalile femme avait couru au-devant des nécessilés de sa position nouvelle, dut diminuer les remords qu'éprouvait le poète, en soniicant au rang supérieur, à la richesse et aux destinées auxquelles son amie avait renoncé pour lui. Restait donc seulement la

question d'avenir d'où vient que celle-ci ,

dont il se montra d'abord si péniblement préoccupé jusqu'à en assombrir même tout son bonheur amoureux, avait-elle presque brusquement fait place à une étrang«' confiance dans une fortune inconnue? D'où était née cette sécurité nouvelle, qui rendait Otbert indifférent au prochain épuisement de la petite

somme que Bruschall lui avait expédiée comme reliquat de ses ressources? Se crcyait-il à la veille de réaliser la longue et décevante chimère de la pierre phiiosopliale ? N'avait-il , le moment venu, qu'à plonger la main dans des coffres-forts mystérieux , pour en extraire de quoi répondre à la satisfaction, non pas seulement des besoins rigoureux d'une triple existence, mais encore aux caprices d'un luxo exorbitant, dont il parlait parfois vaguement et d'un air singulièrement persuadé , comme on peut le faire à propos d'une immuable échéance' — Encore quelques mois de patience, ô ma reine! — disait-il parfois à la jeune mère, lorsque le soir ils s'enivraient de leur chère heure Lieue dans leur jardinet odorant, en face des merveilleuses profondeurs du jaysage étendu sous leurs yeux. — Encore

quelque temps de féconde méditation et

mon nom te fera glorieuse comme tu es dé^à illustre par celui de tes aïeux ! Ce nom vivra à travers les siècles, mieux encore que celui des conquérants avec leur auréole sanglante! L'humaniié entière le redira à toute heure et par

2J6 — LA j£t?iE mkiw.. —

des millions de bouches, car, chaque pensée que tout être civilisé voudra émettre , sera comme un hommage rendu à ma gloire, et tu seras aussi bénie, ô mon doux ange, car c'est par toi que mon génie aura tiré des limbes du néant cette inspiration sublime , qui va me créer roi des idées !

Et lorsqu'il parlait ainsi, Otbert plongeait dans les profondeurs nocturnes des regards que l'extrême dilatement de l'iris rendait presque lumineux on eût dit qu'il pénétrait

ainsi dans les antres de vérités sublimes et cachées pour y lire

Adriana , à laquelle il arriva deux ou trois fois d'entendre son ami tenir des discours semblables, sentait un vague effroi comprimer son cœur.

— Que dis-tu donc, Otbert? — murmuraitelle , en lui prenant doucement la tête qu'elle lamenait sur son sein, comme elle eût fait de celle de son cher enfant alors endormi. — A quoi vas-tu rêver ? Que me manque-t-il donc pour être heureuse ? Je jouis d'une félicité que nul songe, nul désir n'eut été assez témé-

LA JEUNE MKI'.E. :2 1 7

raire pour concevoir Va î cher lui ! — ajoutait-elle, en traduisant de cette façon charmante le caro li de son langage natal, — je ne souhaite pas plus de richesse; et pour la gloire, il suffira que tu puisses dire, dans quelques vers inspirés , combien nous nous sommes aimés !

Puis elle l'entraînait au berceau de son enfant, lui donnant à embrasser ses petits membres roses :

— Tiens , Otbert ! vois si tu n'es pas fou et ingrat, de ne songer qu'à l'avenir! — ajoutaitelle émue et délirante en l'attirant doucement. — Est-ce que le présent ne vaut pas mieux que toutes les gloires du monde? Viens me dire que tu m'aimes mieux que la gloire, — ajoutait-elle, en brûlant son front pâle sous ses ardents baisers

('« «tue eherchait mbert.

— Oni I j'ai foi dans la dogm« du lis gravitation incessante du genre humain Yer» des régions de plus en plus tmates: j'ai le presseotinif-nt d'une révolution dans les rapport»;, qui tient l'individu et la société, l'esprit et le corps, le ciel et lu terre. Quelque génie apparaîtra bientôt , qui saura prévoir dans les sphères célestes une révolution salutaire à l'humanité !

Les mondes moraux auront auiui leur Christophe Colomb.

Vers le même temps, Otbert reçut de Bruschall, avec lequel il continuait d'être en correspondance, une lettre, dont il sulTit, pour répandre la clarté nécessaire sur les difféi-entes parties de notre récit, d'extraire le passage suivant :

220 — CE QUE enERCHAlT OTBEKT.

« Au reste , c'est toujours à mon idée

» que je' reviens, et quand vous voudrez, je » ferai la demande, bien que vous ne répon- » diez jamais à cette proposition. Que la » mère et l'enfant soient à deux pas de moi ,, » et d'après ce que j'apprends chaque jour de » votre vieille comtesse-orgueil, je crois pou- » voir répondre du succès. Par ailleurs , rien » de nouveau. Les Bastiglia n'ont pas remis le

» pied à Venise depuis ce que vous savez."

» Quant au public, il n'y comprend rien , et, » bien qu'il devine vaguement quelque chose, » il enrage de ne pouvoir rien préciser; mais » il se consolera en inventant. Le comte » et la comtesse ne reçoivent personne à Cam- » poreale, sinon le marquis Durazzo, lequel a M fait récemment une excursion à Vienne. » D'après ce qu'il m'écrit, je crois compren- » dre qu'on sait en cour pourquoi tout ce qui » avait été annoncé est interrompu. En tout » cas, dans le projet qu'à mon tour je caresse, » les obstacles ne viendraient pas de là, et s'il » est vrai que le comte Alvise ait été tué dans » un duel à Munich, par un officier hongrois.

CE QUE CIIEKCnAir OTBERT. 221

» ce qui expliquerait l'empressement de lEm- » ])ereur à se rendre aux désirs de la vieille » comtesse, tous les moyens possibles qui se » présenteront de remédier au mal, seront » acceptés. En résumé, aux yeux de la cour, » un digne et loyal enfantduTyrol-Autrichien, » doit valoir tous les Dalmates possible, » surtout lorsque le premier a déjà pris les » inscriptions que vous tenez. Si j'avais en M avance six mois de mon revenu, j'irais faire M un tour à Vienne, afin de flairer ce qui s'y » passe.En attendant, soyez heureux que votre » vieille comtesse-entêtement n'ait pas mis la )^ diplomatie en jeu pour vous apprendre ce » qu'il en peut coûter à se laisser rejoindre » par les descendants des doges.

» Le renvoi des diamants , heureux scru- » pule de votre délicatesse, aura, en tout cas, » servi à prouver que l'amour peut rendre / » excusable en vous ce que tout soupçon de » calcul eût rendu odieux

» Je crois, mon jeune ami, qu'il serait bien » temps que vous daignassiez m'apprendre » (luelle est cette fameuse découverle qui

252 CK l^HJE CIIKPlCnAIT OTBSRT.

» VOUS a sauvé du désespoir, dont vos inquié-

» tudts de l'avenir empreignaient toutes vos

» lettres pendant le premier mois de vbire

» mariage. Est-ce que vous avez trouvé le se-

» eret delà cristallhation du carbone, ou celui

» de la transmutation des métaux'! Faire de

» l'or ou du diamant, peste! e'est fort adroit.

)• Si l'aiTaire est aussi bonne que me le pour-

» rait faire supposer votre enthousiasme, pen-

» sez donc un peu à votre vieil ami , et asso-

» ciez-le dans les alambics et les matras , car

» sa rente est modique, et il adore le tabac

» d'Orient et le vin de France. Ah ça, Otbert,

» Yesprit des nerfs n'est pour rien dans tout

» cela, au moins ? c'est que vraiment vous me

» faisiez , dans votre dernière lettre , une

» étrange tirade sur les délires de larévélation.

» Que diable est cela ? Faites-vous encore de

» Vincantation , ou plutôt est-ce le vil métal

» que vous manigancez ? J'aimerais mieux

» cela. Mais, prenez garde ! Faust s'y est brûlé

)• les doigts, car c'est le diable qui souffle or-

» dinairement sur le réchaud, et un beau jour,

)) le creuset vous sautera à la têie et empor-

CE QUE rURRCHAlT <^TBERT. 2'25

» tera la cervelle dans certaines régions où

» nous avons poursuivi la vôtre en courant » infatigablement les Alpes, sous prétexte de » chasse. jJe voudrai^ bien voir un peu tout » cela, et mettre tant soit peu le nez dans vos » œuvres ou dans vos projets. Si , par hasard, » c'est un perfectionnement de la race humaine » que vous rêvez (vos grands mots ne peuvent » pas me permettre de supposer peu), rappe- » lez-vous, avant de faire le Prométhée, que » les vautours aui-aient le bec crochu et ar- » dent sur les monts de Fiesole, autant que » sur le Caucase! D'ailleurs, Prométhée, sui- » vant ce que dit Platon dans son Protagoras, » je crois, eut un collaborateur dans la per-

» sonne d'Epiméthéè S'il y a vraiment

» quelque chose de bon à inventer , je jde- » mande donc instamment à être le vôtre. » Comme l'homme est]défmitivement créé, et » que je ne suppose pas qu'ayant auprès de » vous la belle Morosina, vous songiez à paro- » dier Pygmalion, je dois croire que, revenant » à l'esprit des nerfs, vous vous assurez, dans » le délire de vos révélations, le moven de faire

22 i ^- es QUE CHERCHAIT (HPERT.

» parcourir au premier venu toutes sortes » d'espaces aériens, clans un vol sublime. En » ce cas, mon très cher Otbert, je vous con^ » fesse que je ne serais pas fâché de jouir , « après que vous les aurez fait essayer, d'une » bonne paire d'ailes, qui ferait niche à mes » rhumatismes ; je pourrais même confesser » aussi que cela contrarierait fort quelques » velléités de goutte, dont il est je crois ques- » tion, et me permettrait de sauter à mon aise » de notre Martinswand , ce rocher d'Ins- » pruck, d'où l'empereur Maximilien n'a pu » descendre qu'avec le secours de prosaïques » échelles, ce qui, je mêle rappelle, nous ins- » pirait un fort grand dédain pour lui, au » temps où vous étudiiez Swendenbourg cl » Van-Helmont.

» Enfin, quoi qu'il en soit, je tiens à savoir » par suite de quels j)rocédés lumineux vous » comptez retenir ainsi à l'avance notre place » pour l'immortalité , et, en attendant, jeter » des tapis de Turquie dans tous les chemins » des Apennins ou de la Toscane, où roulera > le char qui transportera madame Erichscn.

— LE <jLE r.ntr.ciiAii oiBLhr. — 2i5 » C'est pour le coup que je me sentirai Tort » dans ma démarche auprès de la vieille com- » tesse-obstination ! surtout si j'arrive avec » des aîles droit par la fenêtre du balcon, sans » avoir besoin de me faire annoncera l'anti- » chambre! Pourvu que, dans son vol majes- » tueux, votre Mercure ne laisse pas tomber )' sa perruque! Enfin, nous arrangerons tout » cela pour le mieux ; mais , par Saint-Jacob- » liuehm! ne tardez pas davantage à m'ap-

> prendre le mot de délire des révélalijns ! sans » quoi, mon jeune et bientôt immortel ami , » (toujours jeune alors!) j'arrive , traînant le » pied, en attendant mieux, à votre ermitage » de Fiesole, si haut perché qu'il soit dans les » régions où l'on attrape au vol les belles pen- » sées, les sublimes révélations, dans les-

» quelles voire front se noie Adieu! A

» bientôt, si d'ici à peu je ne sais pas tout ce

> qui se passe en vous et chez vous. » Maintenant quelelecteur nous paraît éclairci

sur ce qui semble se passer aux divers points où ne sont pas nos héros , nous croyons qu'il est temps de jeter un coup-d'œil dans la partie

220 CE ^jlE CH2RC1ÎA11 OTBKHT.

lestée la pins obscure , laquelle est aussi la j.ius indéchiffrable de ce récit, c'est-à-dire la pensée, ks projets, les espérances d'Otbert.

On se souvient , sans doute, que vers le temps où celui-ci se sentait le })lus écrasé sous le poids de la grave responsabilité d'avenir qui reposait désormais sur lui, et alors que l'état de sou marasme et ses étranges méditations donnèrent, sur les tendances de sa situation mentale , quelques inquiétudes à ses amis de Parme et même à Adriana elle-même, on se ra[>pelle, disons, que, vers cette époque, la lecture d'un fragment de journal, dans lequel il était question des éléments, à l'aide desquels était formée la langue anglaise, devint pour lui l'objet d'une préoccupation nouvelle, trahie })ar quebiues phrases peu encouragées , du reste, par Adiiana, qui s'alarma de l'extravagance d'idées qui les faisait naître. Dès ce jour, Olbejt, comme tous les monomanes convaincus, s'était promis, peut-être aussi un peu par a.îiour-propre, de ne plus parier du nouveau sujet de ses méditations, que ses amis eussent tenté de contrarier et dont l'objet lui étuit

pourtant apparu à la suite de douleurs et d'inquiétudes excessives de la pensée, comme la révélation supérieure qui devait sauver et 11luminei' son avenir, n'étaient les prédispositions que notre héros avait déjà eu occasion de manifester relativement aux plus dangereuses exaltations, le peu qu'on a pu comprendre jusqu'à présent de l'idée d'Otbert, n'avait rien de si extravagant, qu'on dût la condamner sans en entendre les développements. L'idée d'une langue universelle , peut être un rêve «l'une réalisation aussi difficile que les séduisantes et ingénieuses conceptions de Fourier, mais cette idée peut , comme toutes les questions phallanstériennes, suppoi-ter une constitution théorique. Là où serait l'extravagance, ce serait peut-être dans la prétention d'en arriver sur-le-champ à la pratique.

Si, avant de dire dans quelles aberrations l'imagination ébranlée d'OlLert s'étailélancée, en s'emparant de l'idée ici mentionnée, nous jetons un coup-dœil nécessaire sur la uiatière, nous devrons espérer que le lecteur recon- Laîira, avec nous, que la nature étant inu dans

â!:28 — cK gtE chekciiait otrert. — toutes les maiiilestations intelligentes ou inatërielles, il ne serait pas impossible de faire l'application de ce principe généi'ateuràrétude des langues , en les rattachant toutes à un sommet commun, et en constatant leur conformité d'origine et leur identité primordiale. Et, en effet, celte identité n'est-elle pas un corollaire de l'unité de l'espèce humaino, laquelle a dû d'abord puiser à une source unique le même mode d'expression de ses besoins, de ses passions, de ses sentiments, de ses idées , et cela, à l'aide des mêmes organes?

L'homme a donc d'abord parlé à son semblable, qui l'a compris; autrement, de quelle valeur eût été cette faculté, qui seule constituait la suprématie de l'homme sur la matière, et qui lui assignait son rang dans l'échelle des êtres ? Sans cela, qu'eût été la parole enfin , ce suprême don du Créateur à la créature?

Mais, pour couper court ici avec toutes les considérations qui se présenteraient en suiïisante abondance pour remplir des volumes, nous demanderons si ce ne serait pas là une des idées les plus souriantes à l'intelligence.

- - CE QUE CHERCHAIT OTBEftT. — 229

que celle qui permettrait aux nations les plus désunies par leur idiome, de goûter, ainsi que le disait Otbert, tous les grands écrivains , les poètes et les moralistes du monde, comme elles peuvent, dès aujourd'hui, s'enivrer du génie de Beethoven, de îîayden, de Cimarosa , de Rossini, et d'îlérold? Le voyageur quittant les glaciales forêts de la brumeuse Nor^Yège, et traversant dix nations pour arriver sous le climat brûlant des Indes , sans avoir changé de langage pour demander sa route! Une seule chaire de morale et de prédication peut être pour toutes les nations civilisées! Si c'est une utopie, avouez qu'elle est séduisante ! Si c'est un rêve, confessez qu'il est beau /

Un des grands obstacles, le plus grand peutêtre qu'il y ait pour la fusion des idées entre les nations généreuses, c'est l'idiome. Sans cette barrière immense, la France de Charlemagne s'étendrait peut-être jusqu'à Gibraltar aujourd'hui, tandis que celle de Napoléon finit aux Pyrénées. Saint-Pierre de Rome aurait Sainte-Sophie de Constanîinople pour succursale, et la Chine elle-même s'éclairerait sur

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