‹ La dernière Morosini, ou, Le poignard de cristal (volume 2)Chapitre 12 sur 18 · CE QUE CHERCHAIT OTBERT · texte numérisé non relu

CE QUE CHERCHAIT OTBERT

vaient être les deux soleils de ce Congrès do-minant de toute l'incommensurable hauteur des astres, toutes les pâles et tremblantes lumières terrestres représentées par les divers concurrents de cette épreuve solennelle, arène de science, joute du génie, tournoi humanitaire qui allait avoir toute l'Europe pour spec- , tatrice.

La confiance qu'Otbert avait en la réussite, lui avait rendu, on le conçoit, toute son aptî^ tude à jouir du bonheur de sa situation d'époux et de pèr^!. Moitié p^r* amour-propre, ou parce qu'il croyait la dignité du génie, qui ne peut s'exposer aux sarcasmes de ceux qui ne le comprennent pas, moitié aussi parle désir de produire quelque grand coup théâtral, Otbert ne parlait plus, depuis long-temps, de l'incessant objet de ses méditations. Si parfois il lui était échappé d'en dire quelque chose, c'était plutôt afin de faire pressentir les résultats glorieux et fructueux qui en ressortiraient , que pour rien révéler de la chose elle-même. Cette grande affaire des sacrifices que la jeune patricienne avait faits à leur amour, et que, dans

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l'exaltation de ses premiers chagrins, le préoccupait aussi vivement que l'inquiétude de l'avenir, allait obtenir des dédommagements tels , que ce qu'elle avait perdu serait de beaucofip dépassé par ce qu'Otbert allait lui faire acquérir. Leur nom, obscur aujourd'hui, rayonnerait demain plus brillamment à la tête des bienfaiteurs de l'humanité, et mieux vaudrait cent fois s'appeler madame Erichsen que madame Magellan ou madame Colomb , car ces navigateurs n'avaient doté le monde, l'un que d'un passage liouveau pour aller dans rOcéanie, l'autre que d'un continent inconnu, tandis que lui, Otbert, douerait le monde matériel d'un monde moral. Morosini le péloponésiaque, avec sa Morée, qu'il n'avait pas même découverte, mais conquise seulement^ n'était plus que bien peu de chose, en comparaison de ce que l'époux de la dernière descendante allait devenir! Pour ce qui était de la gloire, c'était donc une chose arrangée; Ot. bert l'avait dit un soir! L'humanité entière devait redire son nom à toute heure et par des millions de boiiclies, car, chaque pensée que

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tout être civilisé voudra émettre, sera, dans sa formule, un hommage rendu à la gloire de celui qui aura ainsi réuni en une seule communauté toute la grande famille humaine! Quant à la fortune, c'était bien la moindre des choses. L'Angleterre a promis un million à celui qui enverra à son amirauté les preuves claires et positives de la découverte du mouvement perpétuel. Otbert pensait, qu'en comparaison de ce qu'il méditait, le mouvement perpétuel et lu quadrature du cercle même, ce rêve d'Archimède, n'étaient que des trouvailles bonnes à mettre au rang des inventions de mort aux rats. Chaque nation en était donc au moins pour son million, et c'est le prix qu'Otbert pensait pouvoir mettre à chaque exemplaire de la grammaire qu'il comptait produire après avoir donné l'éveil aux populations civilisées, par sa première révélation au Congrès. Au lieu même où se perchait la maisonnette de Fiêsole, il élèverait le portique d'une villa fabuleuse, d'un temple pélasgien , cyclopéen ^ qui aurait la montagne pour piédestal ; au fronton de marbre, des lettres d'or colossales

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feraient lire, de Florence même, ces mots ; Villa Adrianienney nom euphonique delà nouvelle langue qui aurait eu son berceau sur ce sol même où l'idiome perdu des Etrusques s'était parlé, c'est-à-dire dans la première ville antique de laquelle sortit Florence, en descendant dans la plaine au bord de l'Arno (1), Quant à la noblesse qu'avait abdiquée Adriana, qui pensa jamais à demander si Moïse était comte? Et pour ce qui est de la croix étoifée , dont elle eût éîé faite dame ou chevalière, en place d'une décoration, Otbert lui donnait une auréole. Bien modeste, suivant nous, fut le poète, de ne pas songer, pour la circonstance, à décrocher du firmament une de ses plus scintillantes étoiles!

Les choses en étaient à ce point, et la jeune épouse, en partie trompée par les fréquentes

(1) On sait que Fiesole, fondée pav les Etrusques, est l'antique berceau de Florence. Dante , en ;^xii , a dit:

Di queir ingrate populo maligno Che discosc da Fiesole ab anliquo E lien ancor dtl monte, c del inacigno. Inf : Cnn. sr.

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effusions d'Olbert, ignorait encore jusqu'où s'étaient envolées les rêveries audacieuses de son ami, lorsqu'arriva l'époque de la réunion du Congrès scientifique, dans lequel celui-ci comptait faire son apparition révélatrice aux yeux de l'Europe étonnée. Depuis quinze jours, le poète passait de longues heures à rédiger un mémoire, qu'il comptait lire à la docte assemblée. Le fait est, entre nous, que les deux mille francesconi du prix grand-ducal seraient tombés à merveille dans le petit ménage, car Otbert, qui tenait l'escarcelle , ne possédait plus guère que quelques louis. Mais c'était là la moindre de ses préoccupations et ' son exaltation ne permettait point à son esprit de se rabaisser jusqu'à l'appréciation de misères pareilles. Encore un jour et, semblable au petit chicD du conte de Lafontaine , qui, en aboyant, secouait des perles, il allait voir chacun de ses mots acquérir le prix du diamant. Otbert écrivait donc du matin au soir, et Adriana, inquiète de cette recrudescence d'absorption , essaya vainement d'en suspendre le motif, car son intelligence ne put pénétrer le

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isens caché sous ces mélanges de langues et parfois même de signes et de chiffres, qui recouvraient les feuillets sur lesquels se penchait le front pâle de son époux.

Et Florence voyait déjà ses hôtels envahis par la foule des étrangers accourus de tous les pays de l'Italie et de presque toutes les grandes capitales de l'Europe, soit pour faire partie du Congrès, soit pour y assister seulement. iVu milieu de cette vie indolente et douce que mènent les Florentins de nos jours , en opposition avec leurs passions profondes et farouches du moyen-âge , la réunion de cette assemblée scientifique était un véritable événement. Si le vieux type toscan des xiu^ et xiv^ siècles a été graduellement effacé par la main des Médicis, en même temps que, plus récemment, la mansuétude du grand-duc actuel a achevé d'en polir les dernières aspérités, c'est toujours, pour ce qui est art ou littérature, la ville de Michel-x\nge et de Dante. Aussi, la prochaine réunion de ce Congrès , conquête nouvelle de l'esprit d'association sur les terreurs de certaines prudences politi.|ues, était-

CK QUE CilËUCHAlT OÎBEKT. "'MTi

elle l'objet Je toutes les conversations comme de toutes les expectatives. La ville était pleine de savants étrangers et de curieux intelligents qui erraient curieusement dans les rues, souvent assombries par les masses crénelées des anciennes forteresses-domestiques. Plus d'un de ces savants, en cravate blancbe, dominé par le prestige des souvenirs, croyait peut-êtie qu'il allait coudoyer, à quelqu'angle de palais, aux assises d'architecture rustique, Farinata, Cellini , Savonarole , Cavalcanti ou Aiighieri luimême. Les galeries de peinture, la chapelle Médicis, elles églises ne désemplissaient pas. Olbert alla se mêler à cette foule d'étrangers de distinction , qu'il regardait comme Ovide dut regarder les Sarmates. 11 se trouva un matin en compagnie du docteur Borili, tout récemment arrivé de Parme pour le Congrès, dans !a célèbre église de Santa-Croce, ce panthéon du génie et du malheur tlorentin, comme le temple de5an Giovanni et Paolo est le Westminster de l'héroïsme vénitien. Là, reposent Dante, Machiavel, Galilée, Michel-Ange, Alfieri, et d'autres illustrations encore. En face

244 — cr. Qi.E eiîEncHAiT otbek î . — des épitaphes, les unes simples comme il couvient, ià où il suffit d'un nom, les autres pompeuses comme une oraison funèbre, Otbert se mit à discourir d'une façon qui rendit à son compagnon les inquiétudes qu'il avait quelquefois ressenties à Parme, dans les derniers temps du séjour du poète. Sans doute, dans sa pensée, Otbert pesait toutes ces gloires, et leur comparait celle qu'il rêvait. Après tout — disait-il — Dante ne fut qu'un rêveur sublime, qui provoquait ses compatriotes à la guerre civile. Florence le bannit et fit plus, suivant Eyron, car elle le condamna à être brûlé..... Comme Scipion, il a ri^fusé sa cendre au pays qui l'outragea, et aujourd'hui, nous voyons sa

statue sur im sépulcre vide! Dante brille

donc \cïpa>- son absence, comme Tacite a dit de Cassius, et après tour, ce ne fut qu'un poète, oue la mîijorité de ses compatriotes ne comprennent plus de nos jours, afuria di commenta Quanta Machiavel, préjugé ou non, on a fait de son nom un adjectif qui peint la duplicité, la fourberie, la mauvaise foi en matière politique et sûrement ce n'est pas là un titre

• — CE ftic cntrcu-Mi oir.F.r.i. — 24^» pour être appelé bienfaiteur de l'humanité! — Galiieo Galilei en fut quille pour reconnaître la rotation de notre globe terrestre , et laisser sa fixité au soleil. — Pour Michel-Ange, il accumula les pierres, et façonna le marbre de certaine manière qui plaît à l'œil. — Et Alfieri ne fut qu'un aristocrato et un égoïste, dont le vers n'a pas même le mérite de charmer l'oreille, et dont la pensée n'apporte nul bien à la société. On peut donc, en rendant au monde un service signaié, être plus grand, plus immoi'tel que tous ces honmies, dont le marbre et des lettres d'or proclament ici l'illustration et le génie!

Et, comme en parlant ainsi et de bien d'autre sorte, Otbert et son compagnon étonné étaient ari-ivés, conduits par la masse des curieux, jusque vis-à-vis le monument de l'amie du comte-poète, du Sophocle italien, comme on rappelle en Italie, c'est-à-dire la comtesse Aloïse d'Albany, notre héros s'arrêta :

— Celte femme — dit-il — a pris rang parmi les célébrités du siècle, pour avoir élé aimée par Alfieri, pour avoir parla^'é ses exils

2 if» — f.t: ovK (;^w:t;€^vlT G;»'.rr.T, —

et ses malheurs J'orgiieil V'n jour, un mo-

jmment cent fois plus somptueux s'élèvera sous les voûtes de San~Giovani et Paolo , à Venise, au milieu des restes des héros repulilicaiirs et des doges, et sur le marbre tumulaire, on lira le nom d'une autre femme, plus illustre que eélle-ci par elle-même, et plus célèbre par celui qui l'aura aimée....,

IJoriii entraîna le poète hors de l'église, car déjà plusieurs étrangers , qui visitaient les montrmênrts fameux, avaient témoigné leur ctonnement, lorsque, dans son exaltation, Otbert élevait la voix plas haut que ne le comportent la sainteté et le recueillement d'un temple. Borili fît ensuite son possible pour obtenir, de l'époux d'Adriana, la communicatiôR du manuscrit piéparé pour le^Conp-ès ; mais Otbert sembla peu disposé à céder à celte maniféslatii)n de curiosité , d'intérêt ou d'inquiétude..... H rémonta à Fiesole, et par iJ.':e anomalie étrange d*6 sa situation d'esp>rit, il se montra tout le soir si calme (sans doute ]>ar suite de ses résolutions fermement arrêtées et d'-s espérances qu'il fondait en elles),

— es Q'cz imï.M:ux]T oit.ert — 247 qu'Adi'iana ouÊlia pendant quelques heures les étranges papiers qu'avait griffonnés son époux, pour s'abandonner toute entière au bonheur de s'en voir tendrement aimée.

\\lll.

lie Vnttfprèm.

Le jour fut enfin fixé pour l'ouverture solennelle de la Riunione degli sctenziati itah'anù Florence prit un air de fête qui rappelait les ovations des beaux jours de son histoire. Ce fut presque une résurrection, comme Test la UejialH actuelle pour Venise. On ne rencon-

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trait partout qu'équipages élégants, emportant de belles \dames coquettement parées, et des personnages revêtus de brillants uniformes. La ville des fleurs, qui doit son nom à l'odorante moisson de ses jardins prodigues, était envahie de curieux, encombrant les hAtels, et mettant à contribution toutes les hospitalités particulières. Adriana, malgré les vives prières de son mari, n'avait pas voulu consentir à descendre à la ville, qu'elle connaissait à peine autrement que par ce qui lui en apparaissait du haut du petit jardin où elle allaitait son enfant.

Otbert s'était inscrit au Congrès dans la section de technologie. Il se mêla aux nombreux savants réunis au palais Riccardi, asile de la célèbre Académie de la Crusca , ce tribunal grammatical qui a censuré Le Tasse, comme i'Académie-Française a censuré Corneille. Le Congrès en masse, Jans les rangs duqutil brillaient les rubans multicolores de tous les ordres chevaleresques qui sont en Europe, se rendit à l'église de Santa-Croce, entendre en face des tombeaux illustres, une messe pré-

«idée par losplus hautes aiitoiilés florenlinos; ^e là, le cortège scienliriquc se dirigea vers le Palazzo Vecchio,eG sombre et célèbre édifice qu'Apnolfo di Lapo éleva pour la ^ngieurU , et fîu'habilère'ni les Médicis. Ta gîande salle, dite des cinq cents,, et ainsi appelée sans doii'.e parce qu'elle contient six' mille perfoi^ne^ (I) , salle qui fut si rapidement élevée, que Savonarola prélendit que les anges en avaient été les maçons, avait été disposée pour la séance d'inauguration solennelle, présidée par le grand- (Juc de Toscane en personne. Là, les savant", g'i scUnziaiî, entendirent le discours de circontnnce, prononcé par le président-général du Congrès. Confiant dans l'issue que devait avoir pour lui sa paiticipation aux travaux dont

(1) Témoin i'tixénition qui y fiU f;iite, à l'époruedu Congrès scienlifiquo on t841, de l;i Ciralion du monde de Ilayden, pour !a(iue!lc on comptait seulement trois cents chanteurs. ^!ais celte salle, de même que celle dn grand conseil au palais {Jucal , de Venise, n'est rien, en comparaison de la fameuse salle <'u Palazzo dilla Ragione , à Padoiie, au|:iès de laquelio noire salle de la Bdiusp, à Paris, ne serait gwiîfl qti'nrte aulichanibre !

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