‹ La dernière Morosini, ou, Le poignard de cristal (volume 2)Chapitre 13 sur 18 · j2 — Lr, co:v«ivÈs · texte numérisé non relu

j2 — Lr, co:v«ivÈs

celte séance outrait la série, Olbfrt, indifférent aux phrases académiques, passa tout le temps que dura le discours à considérer les peintures dont le Vasari a recouvert les murs de cette salle, les statues de Michel-Anse et de Bandinelli, et surtout le singulier tableau de Jacques Ligozzi, qui représente la réunion des douze ambassadeurs florentins à la cour de Boniiace Viil (1). La séance d'inauguration terminée, il suivit les scienziati, qui accompagnèrent le grand-duc jusqu'au ])alais Pitti, par la galerie aérienne qui réunit les deux pa-

(I) Les diverses puissances que la politique rénni^ait alors, envoyèrent chacune tin ambassadeur au pape Boniface VIII. pour le jubilé de 13C0. Or, il se trouva que ces douze ambassadeurs étaient tous Florentins.... Le pape, frappé d'une telle rencontre et de cette réunion de Florentins gouvernanl l'univers, dit qu'ils étaient un cinquième Clémrvt. I,a liste des étals ou des princes dont ces Florentins étaient les ministres, n'est pas moins extraordinaire que le faif lui-même: c'étaient la France, l'Angleterre, le roi <le Bohème, l'enjpereur d'Allemagne, la république de Uagnse, le seigneur de Vérone, le roi de Naples, celui de Sicile, la république de Pise, le seigneur de Camérino, le grand-maître de Saint-Jean-d«-J»iruJa- K'tu, ri .... le ^ranri kan de Tartarie !

LE CO?(GRÈ». ^5

lais clii'poiivoir ancien et du pouvoir nouveau, en franchisvsant l'Arno. Puis, s'étant inscrit dans sa section, pour parler un des premiers, Otbert revint chez lui aussi tranquille , aussi sérieux, aussi sûr de lui-même, enfin, que s'il se fut appelle Brongniart ou Gay-Lussac , et qu'il n'eût eu qu'à lire un rapport sur la quantité de matière saccharine que peut contenir une botte de foin !

Le lendemain, chaque section du Congres ouvrit ses séances sous la direction de son président spécial. Dans la partie technologique, il y eut un professeur étranger, membre de diverses académies de province, et chevalierd'unefoule de ces petits ordres que les petits princes donnent plus volontiers que des boutons de diamants, à ceux qui leur offrent leurs œuvres, lequel professeur commença un discours sur une réforme orthographique , tendant à faire écrire les mots comme on les prononce. Tandis qu'il parlait, des exemplaires imprimés de sa méthode circulaient dans l'assemblée, Pt offraient l'application de ridée.

NousciteroMs, oti passant, la première ligne de iCe factum :

« Méfk-u! La vie de fum et anproi à mil fléo » el à mil mo morg ki non i a acé de par dan les » ulil iravo de h'conc se vou o ètud filanlro- » pic , efc. »

Le président ayant facilement jugé à l'attitude de l'assemblée que ce discours n'avait [)as le succès que s'était sans doute promis son ingénieux auteur, crut pouvoir rinterromi)re, avec tous les égards que se doit à elle-même une réunion de gens supérixHirs, et prétexter un des articles des statuts, qui imposait à tout orateur, qui ne parlait point sur un incident, de déposer préalablement, au bureau de sa section, une déclaration explicite de la matière qu'il désire traiter , ou le dépôt du mémoire ou du discours, si l'oiateur ne devait pas improviser sur notes. L'article existait effectivement aux statuts du Congrès, maison nel'ap^ pliijuait guère, et il était là, de même que la ft^rule accrochée à la chaire d'un maître d'école indulgent, comme pouî'rappelerque l'abus pouvait être léprimé. Le savant étranger k;e

— LE COMGKKS. 5c>r)

soumit d'assez bonne grâce, demandant que la - parole lui fut promise pour un des jours suivants. On lui répondit que le secrétariat de sa section lui ferait savoir son tour d'audition , lorsque le comité aurait examiné s'il y avait lieu d'admettre le sujet qu'il avait traité.

— J'emploierai ce temps à perfectionner encore mon œuvre! — dit le savant, auquel un huissier restitua tous les exemplaires disséminés de son discours. Peut-être songeait-il à proposer tout net de remplacer l'orthographe, et l'écriture même, par des rébus, ce qui serait, sans contredit, plus abréviatif encore, et sauverait le vulgaire des scribes , du dangereux écueil des participes. Otbert compi is que l'évocation qui venait d'être faite des statuts , le frappait aussi. En sortant de la séance, désbrmaisremplie par des travaux véritablement utiles et sérieux, il interrogea le secrétaire qui lui indiqua la marche à suivre. Le jeune homme rentra chez lui, et annonça à Adriana, rongée d'une vague inquiétude, qu'il rie parlerait pas avant quelques jours , vu l'incident qu'il raconta, comptant faire le lendemain le dépôt

250 — i.B (o?K;Rà;s. —

préalable de son manuscrit. La jeune femme fut secrètement enchantée de cette détermination, qui lui sembla devoir sauver son mari de 1 éclat d'une scène compromettante, dans le cas où, comme elle le craignait, sans avoir pu, malgré ses efforts, acquérir à cet égard une convielion, le travail d'Otbert n'eût pas toute la portée que lui attribuait l'exaltation et l'enthousiasme de celui-ci. Le soir, Borili vint les voir. Il avait obtenu un grand succès dans un rapport à la section médicale et zoologique, et le ])résident , dans une réponse improvisée , lui avait fait de tels éloges, tout l'auditoire avait ])aru si frappé de l'ingénieux travail qui lui était soumis, qu'il y avait toute probabilité à ce que le savant phrénologue obtint un des prix grands-ducaux. Le jeune docteur fit quelques instances nouvelles pour obtenir d'Otbert la communication de son manuscrit; mais ce fut vainement. Adriana elle-même, qui, durant les absences de son mari, avait cherché le mystérieux palympseste , n'avait même pu réussir à le trouver. Otbert avait pris soin de renfermer dans le petit coffret de laqu« où

était l€ poij^naiti de cristal et les autres reliques d'Adriana; la clef du meuble ne le quittait pas. Borili partit de Fiesole, bien décidé à intervenir de son mieux auprès du Congrès , pour empêcber son ami de courir les chances d'interruption dont avait été l'objet le plaisant réformateur orthographique, dans le cas où , comme il le soupçonnait, l'œuvre d'Olbert n'eût été qu'une rêverie , le songe-ci eux d'un homme, qu'un immense travail de la pensée en souffrance a fatalement jeté dans une idée fixe, et qui, plein de sens et de présence d'esprit sur toute chose, déralisonne et délire lorsqu'il s'agit de son utopie !

La nuit suivante, Otbert ne i)ut dormir. Adriana reposait une main étendue sur le berceau de son enfant; il se leva, retira le manuscrit de sa cachette, passa dans une autre chambre, et se mit à feuilleter une à une ces pages singulières , qui portaient l'empreinte de ce qu'il croyait son génie. Nous profiterons de cette circonstance pour donner enfin un coupd'œilàcetœuvre inconnu, par-dessus l'épaule de son auteur. Otbert, on le sait, s'était élancé

2i)S — LE C6?{GhtS. —

J'un point de départ iitopique, peut-être comme le serait, par exemple, le plan de la i-épublique de Platon , mais non pas absolument déraisonnable. En se lieurtant contre les obstacles matériels que le poète trouva tout d'abord dans la mise en pratique de son idée, son imagination rebondit aussitôt vers le ciel. Ce qu'il ne pouvait accomplir en fait, il cbercba à l'expliquer par des mots, comme font les mathématiciens de ce mouvement perpétuel, dont il a déjà été parlé, se contentant d'exposer par des chiffres ce qui devrait être matérialisé par des rouages. Mais, pour Otbert, c'était la pente l)révue. Il ne s'effraya àe rien ; et, 's'aveuglant d'autant plus qu'il s'enthousiasmait davantage, il eût, croyons-nous, afin de poursuivre la solution théorique de son problème, accompagné volontiers Dante et Virgile à travers les sept cercles du rêve magique, ou Curtius même dans le gouffre inferpal qui s'est refermé sur lui!

Son manuscrit était donc presque semblable à celui d'Hébronius,quele Père Alexis lit, avec les yeux clairvoyants. de la foi, dans 5/)t'rù/< on.

Ayant a cxiuimeides idées que son cxaltalion allait poursuivre jusque dans les zones cxîravagantesdu mysticisme, Othcrt, au souvenir ]»eut-êire d'Homère qui employait tous les dialectes, comme Bossuet tous les idiomes, .s'était servi des diverses langues qu'il savait, lorsque la pensée lui semblait devoir revêtir telle forme plutôt que telle autre. Bien- pi us î dans divers cas, il avait appelé à son aide ïes twmbiesy de même que dans le livre de Moïse, et n'avait môme [)oint reculé devant la création de quelques mots nouveaux, qui, comme échantillons de l'œuvre projeté, servaient en môme temps de vêtement à certaines idées inexprimables avec les ressources actuelles de la philologie. C'était donc, on le devine, un étrange manuscrit, et non moins étrange que sa forme, était sans doute son esprit. Otbert y débutait par cette proposition : Que tout homme porte en lui, dans les replis les plus intimes dé son être, la tradition innée d'une langue, dont se rapprochait sans doute celle qu'on parlait au temps de Jacob , et qui est, toute propoi'tion gardée, entre l'essence divine

2f5Ô — LF. co^GnK». —

(le rhomine et l'abjection de la bète, ce que sont pour celle-ci, les cris, les murmures, les roucoulements, tous les symptômes sonores enfin qui trahissent leurs désirs, leurs besoins, leurs passions. Cette langue innée, qui est comme l'instrument mis entre nos mains en même temps que la musique intérieure ou la pensée, est la^seule qui puisse rendre, dans leur entier, nos plus subtiles sensations. Elle renferme des noms, des qualités, des épithètes, que n'offre aucune autre langue. Pour la parler, il suffit de penser, et les mots se dégagent du sein de l'homme, sans travail , sans recherche, sans erreur. Chacun de ces mots, d'une richesse inouïe, contient en lui l'expression des propriétés et la valeur des choses dont on parle. Les noms qu'elle donne aux gens , résument leur nature. Ses caractères doivent s'allier à des nombres, qui sont comme l'illumination d'un sens complémentaire dans les profondeurs duquel il aide à pénétrer. En cela, Otbert était d'accord avec les systèmes numériques des temps primitifs , ces nombres sacrés dont les l3rophètes se scrvaientdansleurs combinaisons

fatidiques, et Daniel entr'autres, dans son ère mystique des soixante-dix semaines, sans parler des systèmes de Pyîbagore et de Platon , ce dernier ayant dit: « L'àme est immoi'tellc, elle a un principe arithmétique, de môme que le corps un principe géométrique. »

Ainsi, Otbert, en joignant les nombres aux mots, en augmentait la force, tout en se soumettant à cette grande loi de la nature , qui impose à toute chose l'ordre, la symétrie et la connexion. Il avait tenté de prouver, dons une forme singulière, l'existence perdue de celte langue originelle de l'homme déchu, puissante à traduire les sensations de l'être intérieur, comme à peindre avec l'éclat du pinceau celles du monde extérieur ou matériel. Par quels moyens cette pauvre tête exaltée allait-elle tenter de donner une forme palpable à son rêve? C'est ce dont l'explication se pressent assez pour que nous croyions pouvoir en franchir l'explication; Ayant abandonné, faute de trouver en lui les moyens d'exécution , l'idée primitive de la fusion des langues du Nord, du centre et de l'Orient, en trois idiomes synlhé-

tiques , bientôt jetés eux-mêmes au creuset d'une opération linguistique, dont le précipité devait former la langue unitaire, il s'est envolé sur les ailes de l'imagination dans les zones dangereuses où il s'était déjà perdu une fois.

r/est la déraisonnable et, le plus souvent, inintelligible exposition de ces idées, de ces projets, de ces rêveries plutôt, que le pauvre Otbert avait tracée dans ce manuscrit, bizarre même dans sa formé figurée ; telle est l'œuvre sur laquelle il avait, dans sa fatale monomanie, dans l'aberration exaltée de ses idées en travail fondé, nous ne dirons pas l'espoir, mais bien la certitude de son avenir, de sa fortuné et de sa gloire ! C'était en se sentant emporté dansce courant d'idées d'un ordre extravagant, qu'il avait vu se dissiper peu à peu ses nobles inquiétudes au milieu de la grave responsabilité que lui avait imposée l'action décidée d'Adriana. C'est ainsi que, souffrant par un sentiment de dignité, peut-être exagéré, des sacrifices sociaux que lui avait foits son amante, il avait rêvé pour elle un rang plus illustre cent fois que celui des Laure et des Béalrix du

moycn-ùge, car son nom devait être plus impérissable encore que celui de Pétrarque et d'Alighieri. Son immense amour pour Adriana, et son vif désir de la voir placée plus haut même qu'elle l'eût été, si elle n'avait point abdiqué son rang, lui avaient fait accomplir des rêves que sa pente naturelle à l'exaltation cérébrale avaient fini par lui faire croire réalisables, et de là, cette œuvre fatale, où l'illuminisme n'était que la folie tombée dans une tête soumise par fierté et par délicalèsse A tous les lancinants vertiges du désespoir et de l'impuissance matérielle pour en sortir!

Et le lendemain, Otbert porta son manuscrit au secrétariat du comité de sa section, pensant qu'il n'avaitplus qu'un jour ou deux à attendre pour être proclamé immortel!

ÏXIV.

KéWlatioia.

— Je D« Cirerai jamais rieo de boa 4* M maudit cerraa« , où , cependant , j'en suii sùp, loge quelque choîe qui n'est pu sana prix- C'est la destinée de It perle dans l'hullre au fond da l'Océan. Combien, et dei plu£ belles, qui ne ia~ root jamais produites à l« lanière !.

Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'Otbert entendit parler de son manuscrit. Adriana,qui voyait l'état d'agitation dans lequel était son époux , ne le laissait point descendre à Florence pour suivre les travaux du Congrès. Le

troisième jour, ii ne maiigra p(;iiit. Otbert, on le sait, s'était caché de sa femme dans la conception de son œuvre insensé , de sorte que. celle-ci, qui ne le quittait pas plus que son ombre, se trouvait dans une position d'autant plus pénible, qu'elle n'avait pas même la resbource d'offrir à son ami ces consolations banales, ces lieux communs auxquels ne croient ni ceux qui les disent, ni ceuxquiles entendent, mais qui font passer le temps et servent à interrompre , dans son action douloureuse , le vautour de la pensée. Le soir du cinquième jour, les deux époux étaient allés dans leur [)etit jardin ; Adriana tenait son enfant sur ses genoux et regardait anxieusement son mari , qui, durant tout le jour, s'était busse conduire comme une macbine et n'avait pas prononcé quatre paroles. En suivant la direction de ses regards, on eût dit qu'il accompagnait dans l'air la marche de quelques petits nuages, que le soit il, couché dans un grand appareil de de pourpre et d'or, colorait encore dans \e^ évolutions que leur faisait faire une brise iiiissaiitr. Vue voiture montait lentement

— lA IÈM'lAriC?<. — ÎG7

le long de la roule neuve de Ficsule, sur les circuits de laquelle le jardinet planait complètement. Lorsqu'Otbert aperçut cette voiture , il ne la quitta plus des yeux. Quand elle eut disparu dans le coude supérieur du chemin , il se retourna à demi et se mit à fixer la porte d'entrée de l'habitation qui donnait sur le chemin même. Adriana, qui observait son mari ^vec des battements de cœur, qu'elle s'efforçait de réprimer , lui saisit tout-à-coup la main :

— Otbert! qu'as-tu donc? Tu me fais

peur!

— Laisse-moi — répondit-il — nous allons tout savoir!

Et, malgr éelle, la jeune femme se mit aussi à fixer la porte, s'étant rapprochée de son mari, de telle façon que le père, la mère et l'enfant ne faisaient qu'un groupe, d'une composition sine;ulière

Lg silence de la campagne était si grand , qu'on entendait l'équipage monter péniblement la route, et les pierres grinçant sous les roues et sous les sabots des chevuiix. Le bruit ap-

2€3 — FA KtVÉLATiON. —

inochail tuujOLirs..., il y eal un iiîoiiieat où on senlil qu'ii avait atteint le point où la route

s'approchait le plus Je la maisonnette

Franchissait-il ? Non ! il s'arrêta î

— Vois-tu? — dit simplement Otbert.

Un moment après , on sonna à la barrière ;

Timoteo alla ouvrir, et le docteur Boriii pariiL

— Eli bien? — lui cria Otbert, comme si toute chose eût été convenue.

— Quoi, eh bien? — fit celui-ci en saluant la jeune femme.

— Ne m'apprendrez-vous rien? — reprit Otbert.

— Non rien.'.... — répondit Boriîi d'un

air gêné, et jetant sur Adriana des regards détournés et inquiets. — Je crois que l'on n'a lait encore aucun travail dans les secrétariats — ajouta-t-ii sans trop savoir la valeur précise de ce qu'il disait.

— Âh ! — fit Otbert d'un air triste et moqueur à la ibis, de cet air que dut avoir le •bon Goîdoni, lorsqu'il entendit dire que les comédiens du roi refusaient son Bourru bienfaisant.

LA S'.l'.VÉ I.AliO.^. SGÛ

{|u'iîs ledcniaiidèreiit ensuite avec prière.

Le |)octe retomba dans son silence de tout !c jour , les regards plongés dans l'immense perspective déroulée à ses pieds, et qui s'assombrissait d'instant en instant, à mesure que franchissait la brise qui secouait autour de lui le feuillage, et le parfum des plantes. Dans son immobilité contemplative et sa mate pâleur , on eût dit la statue d'isis, toute d'albâtre et d'ivoire.

— Je reviens à l'instant — dit Adriana qui voulait mettre au berceau son enfant endormi sur son sein.

Otbert n'ajouta pas un mot à son ami resté seul avec lui. Qui eut pu dire combien pesaient les soucis qui faisaient alors pencher cette tète blonde, sur Ia(]uelle le vent jouait et mêlait les cheveux, comme sans doute le vertige y brouillait intérieurement les pensées!

— Docteur! — cria la jeune femme — venez donc voir mes lotus.

— Eh bien''..... dites-moi à moi ce qui se

passe? Contez-moi tout! — ajouta-t-elle

avec véhémence, lorsque Borili l'eut rejoint

a.jprèci (ici Vaï)es:icl« iicurs posés sur la fenèlre.

— J'ai eu la réponse du comité — dit le

bon Parmesan.

— Mon Dieu ! — murmura la jeune femme.

— Je n'ose vous dire

— Parlez! parlez? Je suis forte, moi; je dois tout entendre, oui , tout!

— Notre pauvre Otbert s'est égaré je le

crains Les statuts du Congrès ne permettent pas de laisser transpirer les réponses que l'on adresse aux auteurs des dépôts qui sont faits mais cependant je crains de deviner...

— Mon Dieu... mon Dieu... Otbert en

mourra

— J'ai été chargé ce soir de lui remettre ce paquet — reprit Borili , en retirant de sa poche un pli qui, par sa grosseur, semblait devoir contenir le manuscrit d'Otbert — que feronsnous ?

— Donnez — s'écria impétueusement la jeune femme, qui s'empara du paquet fatal et courut le cacher dans le berceau de l'enfant endormi.

— L\ ni':vL:L\Tîo>. — Î7 }

— El iiiaiiiLciiaiit, que lai dire? — rei)!-it le docteur.

— Rien! non rien! Laissez-moi tout

fuire Venez! parlons d'autre chose

Tâchez de le distraire, bon docteur. Dieu aura pitié de moi, j'espère.,... il m'inspirera pour sauver notre bon Otbert.

Boi'ili était désolé. C'était une de ces âmes sensibles, trop opprimées elles-mêmes dans létroiîe existence de petite ville, où se débattait sa supériorité de penseur et de savant, pour ne pas s'appitoyer vivement devantpes maux de la pensée. La vue dOtbert lui taisait mal , et il ne souffrait pas moins en songeant à la malheureuse destinée qui attendait peut-être cette belle jeune femme, enveloppée pour lui d'un prestige mystérieux et touchaql; car, sans rien savoir des secrets du jeune ménage, il avait compris avec le comte Antonio, que le passé du poêle et de son amie n'était p;is une vulgaire histoire d'amour.

Borili n'avait point dit à Adriana tout ce qu'il savait de la réponse du secrétariat, pour lejpiel l'examen de l'étran^'e manuscrit dOt-

21'1 LA î'.LViÎLA'MO?). — ■

bert avait été une lïrave affaire. N'osant assumer la responsabilité d'un rejet dans une question aussi grave et aussi nouvelle que celle que soulevait le [*oèle, on avait pris le parti de former une commission extraordinaire, composée de tous les hommes éminents dans les diverses sections du Congrès. Cet ensemble de savants, appartenant à des nationalités diverses, avait tenté la lecture du manuscrit, excité en cela par un attrait tout particulier qui s'attache souvent aux plus formelles utopies, comme, par exemple, à celle de Thomas Morus et de Fourier, si toutefois la généreuse et séduisante pensée de ce dernier génie, est véritablement une utopie î

Mais, malgré tout le bon vouloir qu'y mirent les membres de cette commission, il leur fut impossible de trouver, dims ce factum, autre chose qu'un chaos de pensées , de temps en temps traversé parquelques éclairs supérieurs, mais trop fugitifs pour que leur lumière permit de saisir la chaîne inextricable des idées. Le manuscrit polyglotte d'Otbert, était précédé d'un avant-propos, dans lequel ressortait fort

LA KLVÉLATIO"*. ■ — tiTT)

claire et fort nette la persuasion où il était d'avoir accompli une œuvre d'une telle portée, qu'il ne pouvait la considérer lui-même que comme une révélation supérieure, pour laquelle Dieu avait daigné choisir son intelligence. Le pauvre poète avait sérieusement fait comme ce chanoine espagnol, qui, voulant bâtir la cathédrale de Séville , en résuma le plan par ces mots: « Elevons «n monument qui fasse croire à la postérité que nous étions fous! »

Persuadés enfin que l'œuvre qu'on leur présentait n'était réellement que la fantasque rêverie d'une imagination exaltée , les membres de la commission d'examen chargèrent le docteur parmesan, qu'on savait en relation avec l'étranger, de la remise du manuscrit, qu accompagnait une lettre, qui, par malheur, fut rédigée par un commis. On sait comment Borili s'acquitta de la pénible mission qu'il avait dû accepter, et dont Adriana, dans son cœur d'épouse toujours amante, s'empressa de prendre l'initiative cl la responsabilité. Le docteur remonté dans l'équipage, que des instincts se-

-7-* I-A ULVÉL'vMO>, —

crets avaient fait pressentir à Otbcrt comme lui apportant quelque nouvelle sérieuse.... les époux restèrent seuls. Adriana revint dans le jardin rôder autour de son mari; mais, le voyant tbujours immobile, les yeux ù\és vers quelque point indéterminé du paysage déjà obscur, elle rentra dans la maison. Alors elle prit le paquet de papiers caché dans le berceau, comme si la recherche du désespoir n'eut pu deviner que l'innocence protégeât ces feuilles fatales, et elle rompit le cachet rouge, de cette même main convulsive avec laquelle la jeune épouse de Jacopo Foscari dut ouvrir la sentence de mort de son mari. C'était bien le manuscrit d'Otbeft! et une lettre y était

jointe. La pauvre femme déploya la feuille et voulut lire, ne s'apercevant pas, dans son trouble et dans sa douleur , que la chambre dans laquelle ne pénétrait que les dernières teintes du crépuscule, était à peine assez éclairée encore pour qu'on pût s'y guider. Elle se pencha sur la lettre ouverte entre ses mains tremblantes, et ne saisissanlque la vague blancheur du papier: — Je ne peux j)as ! — dit-elle —

— LA uivr:L\T!(>^. — 275 mais c'est à dessein sans cloute que Dieu trouble ma vue il ne permet pas que je lise cet

arrêt terrible, qui confirme tant de terreurs et cause tarit de craintes

Etjses mains fiévreuses froissèrent la lettre et la décbirèrent en mille pièces, comme si, par ce:t3 action convulsive , elle eût aussi anéanti là condamnation qui devait y être formulée

Quant au manuscrit dOtbert, il lui brûlait les doigts, comme ce parcbemin couleur de sang que le diable présentait à signer aux âmes qui se vendaient à lui , dans les légendes du moyen-âge. Elle le jeta loin d'elle et s'enfuit dans le jardin, où Otbert était assis toujours immobile en face de l'immense vallée de l'Arno, au milieu de laquelle Florence s'illuminait peu à peu, comme un firmament terrestre. Le poète eût ressemblé à une statue, sans le tremblottement nerveux d'une de ses jambes, dont le pied était posé en équilibre sur le barreau d'une chaise] rustique. Adriana s'assit sur cette chaise en face de son ami , comme pour lui masquer l'espace où sa vu« et ses

^TT) — LA ïxÈvt.i .\t:<>>'. —

pensées se perdaient, et lui prenant les deux mains quelle réunit et pressa entre les siennes, elle plongea sur son pâle visage, dans les yeux duquel les teintes sanglantes de l'horizon jetaient un reflet fauve, ses regards brillants d'amour et de résolution.

- - Otbert! — lui dit-elle — à quoi jicnscstu donc, mon ami ? Est-ce que tu ne m'aimesplus? De tout le jour, tu ne m'as pas re-

gardée ! ,

— Laisse! laisse! — répondit d'une voix douce et triste le bon jeune homme, en se penchant de côté, comme pour voir au loin quelque spectacle, que la présence de sa femme lui masquait

— C'est bien ! — dit-elle , en lâchant et repoussant les mains de son mari, comme on fait avec les enfants — \e vois bien que tu ne m'aimes plus!

— Tu es folle ! — murmura le malheureux... — tu vois bien que tout ça c'est pour toi î

— Je ne veux rien! — reprit Adriana — je he veux que ton amour, cher toi ! Tu m'offrirais un trône, que je préférerais cette petite

IK nLVf.l.» TUt^. — - "Z î i

rrlrnitO, où nous «lions si iicurv^iix, il y a qiuîlqu€ temps

— Un tiôno, dis-tu? Les rois et les reines m(uirent ; nous , nous serons immortels! Tu auras un blason bien phis beau que rebii des: Morosini, ma loi! Le lien sera formé de Ions ceux des nations que mon irénie va réunir

— Otbert t

— Mais, mon Dieu! peut-être ne comprendront-ils pas? Quelle beure est-il?

Comme ils tardent/

— Lève-toi ,*Otbert, — reprit Adriana , «lont les grands yeux s'humectaient de larmes — viens respirer les chèvres-feuilles.... tu sais ci)mbien, le soir, leurs émanations sont pénc- Iriintesî

I e jeune homme se biissa entraîner. ïl faisait nuit. Une ample Liaze de nuages roux empêchait la clarté des étoiles de répandre dans Vmt ecs pénombres îiansparentes, dont jouissent presque toujours les lieux élevés. La pauvre i'enifîic «e savait où elle conduisait t^i^n nuin;Jeschèvres-Ieuiilesctaientducôté^ppos*'. Ifems sa ptvnsé.e, le faire lever, c'était comme.

s il jivait dû la'sserson mal à la place quitléc. Les arbustes leur hnirèrent le passage dans rohscui'ité; Olbert serra tout-à-eoup la main qui l'cnlraînait sans but :

— S'ils allaient me le dérober! — s'écriat-il. — Quelle imprudence j'ai commise! C'est au grand-du<? seul que j'au]'ais dû confier un pareil dé})ôt... .

— De quoi vei;X-ta parier, Oîbcrt? •

— Du tf'uil de mes nsédi talions, de ce trésor qui a reçu Icmpreinîe de l'inspiration

— Ton manuscrit? — nasarda la jeune

femme, à laquelle ce seul mot faisait peur.

— Les tables de la Nouvelle Loi, plutôt! Qu'en ont-ils fait? S'ils allaient s'enfuir! Me Toîer! me piller ma gloire! mais j'en appellerais à l'univers entier, à Dieu même qui a fait descendie dans mon esprit cette lumière Tu es témoin, Adriana ? C'est à moi!

c'est à moi! Ah ! les misérables, ils se taisent! Je suis sûr {{u'ils m'ont volé!

Et à mesure qu'il parlait ainsi, le pauvre insensé s'exaltait davantage, s'ëchappant des mains de sa îemme , et parcourant à grands

pas Tallëe au bout de laquelle biillail la tenèfre éclairée de la chambre où Timoteo avait porté la lumière. Adriana l'arrêta :

— Non, Olbert, calme-foi ; on ne t'a rien pris, on te rendra ton œuvre

— Quand? Je le veux à présent! sur-ie- <'hanjp! — s'écria-t-il en se tournant vers l'Arno, et faisant un geste de dé!î sur Florence. — Je veux aller trouver le grand-duc et tout lui dire

— Ahl mon manuscrit! — ajouta le pauvi'e poète, en passant brusquement de la colère aux larmes , et se rasseyant sur le siège qui se trouvaitsur son chemin.

Parla nature de son oriranisation, Adriana eût pu rester forte et résolue devant l'exaltation, la fureur même de son mari. Mais, en le voyant pleurer, les coudes sur ses genoux et la lête dans ses mains, dans l'auilude d'uf>e vraie douleur, elle se sentit elie-mènic bouleversée

— Non! mon Otberl.' ne te désespère pas,

on va te rendre tonœuvre peut-être môme

é:sX-ï] déjà iri Attends

Et en deux bonds, elle fut dans la chambre. ramasvsa le manusci'it resté à ferre et l'apporta à son mari.

— Ah ! — fit Olbert, en se jetant sur les f'euiiles fatales qu'il pressa contre son cœur. Puis il ne parla plus. Ces deux corps étaient I:», l'un près de l'autre, silencieux, immobiles, offrant deux masses soml)res, plus sombres fpie la nuit; l'àmed'Adriana poursuivant peutêtre (];ms les espaces celle de son ami, envolée dans les splîèresque Milton tait garder par le fatal iiénie Œrius?

Ils restèrent ainsi long-temps.

— J'ai froid ! — finit par dire Olbert. Adriana, qui avait les épaules et les bras nus dans l'espèce de vêtement familier qu'elle s'était fait, et qui ressemblait au laticlavé des Romains, navait point, jusque-là, ressenti la brise, qui avait pourtant singulièrement augmenté depuis que la nuit s'était formée. Elle rentra avec Olbert. l-iie p;!rtie de la nuit s'écoula sans qu'ils songeassent au sommeil. Mais enfin, la nature seml)la réclamer ses droits ; Adriana entraîna son époux vers leur couche,

après avoir donné SCS soins maloMicis b. ionthut (]ui reposait ]»rès d'eux. Soit fatigue, soil influence atmosphérique, Adriana, bercée j»ei«iêtre parles ronflements du vent dans lesarhres de la montagne, finit par s'endijrniir. Quant à Otbeit, il n'y songeait pas plus que Proniélliée sur son rocher. 11 avait au sein son vautour. Au dehors se formait un orage. Le vent ne grondait plus, il siiïlait. Fatigué de son insomnie, Olbert dégagea doucement sa main qu'en s'endormant la jeune iémme avait pris duns les siennes, en la posant sur son sein, et ayant jelé sur lui quelques vêtements, il ouvrit la porte de la chambre et sortit ; il alla s'asseoir sur le petit mur en s'appuyant contre un dits vases de marbre, où le vent CiTeuillait les malheureuses capucines cramponnées aux féroces liantes grasses qui les déchiraient pour prix de leur appui.

C'était vraiment une crise ovaseuse , auymentant d'instant en ifislant.Tout le val d'Arno était noir comme les jardins de Pluton. Le cie!, roux, cuivré, avait des reflets sanglants, t^VLV lesquels se découpaient les lignes soirdires

'^^^ — 1^ rr,vfj, \Ti()>-. —

et onduteiises (lescollincsaii-delàde Florence; Quant à la vi le , on ne la devinait que par quelques rouges lumières , semées ça et là, eommedes rubis.X'est à'peinesi, en fouillant obstinément cette ombre opaque, on eût Iini par saisir les vagues profils du beffroi du palais vieux, et du campanille de Sainte-Mariedes-Fleurs. L'état de l'atmosphère offrait un aspect singulier, plus commun dans les îles caraïbes qu'au sein de la nature toscane. C'étaient tour à tour des intermittences de calme plal et de raffales qui tourbillonnaient jusqu'à la furie. C'étaient aussi des abernatives de chaud et de froid, à suer et à frissonner. Ainsi, pendant quelques instants , l'air immobile brûlait Olbert, comme s'il lui eût jeté sur les épaules le manteau incendiaire de Nessus; on respirait des molécules ignées. Puis, un quart d'heure après, le vent chassait tout cet embrasement, secouait les plantes un moment languissantes, et, charriant dans l'air mille frissons, faisait pleurer et lamenter les arbres, qui ne se relevaient que pour retomber encore sous le fouet de la bourrasaue, leur faisant

— i.A !î5:vt;L\rio.N. — 5^r> souftVii- uiio oirroyaule toituic. Alors it-, hu-î-es feuilles des platanes tourhilioiinaient en l'air comme des essaims d'oireaux effares, et plus d'une fois Otbert crut seulir son Iront eûleuré par Taîle de ce vesperlilion aui, selon Scalii^er, . emporte irrësisliblemeiît la pensée de celui qui le voit, dans des régions effrayantes et fatales

Et ces tourbillons, ces bourrasques s'en allaient ainsi de montagne en montagne, et de colline en colline, réveillant leur Polyphème, pour lui faire pousser de lugubres gémissements par la voix dô tous ces arbres tourmentés. Quand le calme brûlant renai^rsait autour d'Otberî, il entendait au loin toutes ces plaintes de la crête des monts, et il attendait, avec une sorte d'impatience fébrile, que ie vent revint courber les arbustes, briser les Heurs, raflïer les feuilles. Cette nature ténébreuse et ravagée lui plaisait. îl croyait, comme leCymmériende la fable, voir une ville. plongée dans des ombres éterneiles. Ce désordre de la natni'e avait pour lui luie sriuvage et ainère volupté: de loin en ioin, de lai'y;es éclairs s't'-cliappant en /iy^-zag

2Si I.A nttvtLAiiox.

(les sombres miées illiimiriaieiit fantasliquement tout riiiiineiise payriaae, et dessinaient le iiiince ruban à argent de l'Arno traversant bf Aiile dos Medicis, sur liiquelle ils jetaient d'é-

iraniics reuards

Dans v.n moment de cahiie, Olbert crut entendre prononcer son nom Ce cri, car c'en

était un, lui albi droit au cœur. Il i>entit comme un choc électrique, un éclair d'intuition , d'amour et de raison : il écouta, son nom fut encore prononcé; alors il coui-ut à la chamlnc où reposait Adriana, et qu'éclairait faiblement la petite lampe du berceau, il s'approcha delà couche où rej>(>sait toujours la bien-aimée. A demi estompée dans cette douce lumière, elle était, dans son sommeil, d'une indescriptible beauté. Otbert se convainquit qu'elle dormait: il prit une des' tresses dénouées de sa longue chevelure, qui traînaient sur sa gorge nue, et

y déposa un baiser. — Otbert! — murmura

la jeune mère — brûle cette lettre ne la lis

pas la gloire n'est rien c'est l'amour qui

e&i tout, cher toi !

— Que dis-tu? — demanda Otbert qui, ou-

îilhint que lîi jeune femme rêvait, ibillil la réveiIl(;i(Mis'en)j)aiant brusqucmer>l d'une de ses mairïs étendue sur la plaee qu'il avait laissée vide, tandis que l'autre reposait sur le bord du berceau, d'où s'élevait le souffle d'oiseau du }>etit être lose endormi.

Il attendit. Adriana murmura deux ou trois n.oJs oufoi-o. soupira, et retomba dans le profond sih'îx'o d'un sommeil pesant. Otbcrt voulut sortir ; il a\ait la poiuine et le rrunt enïbrà- ^és, i! ïm lailait de l'air, et le vent sifflait et ràiait en ce moment, il quitta le bord de la couche , caressant son amie d'un dernier regard. En traversant la chambre pom- regagner

la porte, il vit à terre des débris de papier

^tmû par on ne saurait préciser quel instinct t'atal, il se baissa et en r;!n)assa plusieurs. S'étanl appt-Oi'he de la petiie laujpe, il essaya de lire. ... mais les fragments étaient déchirés si minces, qu'il n'y trouva que des vsyllabes isolées. Il allait passer outre, lorsqu'un débris, un peu plus grand que les autres, tomba sous ses yeux; il le prit, et y lut ces mots, faisant partie d'une phrase lacérée: \on ha snifn

280 — J-A lîÈVÉl.AI'.O.N. —

N'y cîjniprenant pas davantage, il rejeta encore ce fragment et sortit.

Otbert se promena long-temps dans le jardin, tête nue et éprouvant une sorte de volupté à se sentir baigné de ces effluves parfumt;es que le vent arrachait aux plantes, en les mêlant dans ses tourbillons. Lorsque la bourrasque, capricieuse dans ses intermittences, augmentait, il s'arrêtait pour la recevoir en plein visage, et écoutant comme si les plaintes des arbres mai'tyrisés eussent dû avoir un sens , comme si cette torture devait leur arracher un aveu. Et malgré lui, en cherchant des impressions physiques, ces mots lus un moment auparavant: « Non Jia sema,» lui revenaient malgré lui à la mémoire, et finirent par l'obséder. H les vit bientôt comme tracés en lettres de feu dans les sombres profondeurs du paysage, et il lui sembla que ces lettres obstinées, venaient, comme des fers chauds, lui brûler le

iront pour pénétrer dans son intelligence

puis peu à peu se mulnpliant, se divi.^ant, se fécondant elles-mêmes, les lettres fantastiques éclatèrent partout : en l'air sur le ciel glauque.

LA RÉVÉL\TÎO\. 281

en bas dans le val obscur, sautillantes comme des oiseaux sur le feuillage des arbres voisins, et s'assemblant en syllabes sonores dans le mugissement du vent, qui répétait aux oreilles ë[)0uvantées du poète: « Non ha sensu l » en même temps que ses yeux fascinés le lisaient partout même dans l'intérieur de ses prunelles, lorsque pour échapper à cette fantasmagorie acharnée, il essayait de fermer, les

Tout-à-coui), Oibert pousse un g'rand cri: un effort désespéré de sa raison lui a enfm permis de saisir le sens de cette étrange parole il y a un momenl, dans son sommeil

agité, Adriana lui a parl^ d'une lettre qu'il fallait détruire son manuscrit lui a été rapporté, plus de doute! C'est le Congres, c'est l'élile des savants européens qui se prononce

ainsi Son œuvre lui a été renvoyé avec cette

condamnation terrible, que révèle ce membre de phrase : Non ha senso. — Son rêve de gloire et de fortune, l'iiispiration de son génie , son manuscrit enfin , ce confident de ses longues ei fonfiantes méditations et de révélations

!^S8 l.A nÈVÉl.ATlO.N.

qu'il croyail divines, n'a pas de seus — non hn senaol

En ce moment, il sembla à Otbert que son crâne se fendait, que toute sa cervelle s'élançait en jet, et que ses censées s'échappaient tumultueusement hors de sa tète , comme les leuilies ralïlées de la branche par la bourrasque il crut entendre autour de lui, dans le

craquement des arbres , mille ricanements moqueurs, et l'éternel « Non ha semo » répété par les oiseaux, par les insectes , par chaque feuille tourbillonnant dans l'air, avec un bruit ironique!

— Mon Dieu ! mon Dieu ! — s'écria le pauvre jeune homn>e, en pressant sa tète enti^e j^esdeux mains, dans le plus suprême paroxisme du desespoir — mon Dieu ! ayez pitié

d'elle! épai-gnez-moi pour elle épargnez-là

|)Our notre enfant .... Ah! je deviens fou je

deviens fou !

La secousse avait été trop forte : le malheureux tomba à terre, foudroyé dans un profond évanouissement.

Au m^me instant, Adriaiia presque nu«« ,

apparut au seuil de la maison : le cri désespéré d'Olbert Tavait éveillée. Son premier geste instinctif, en se dressant brusquement sur sa couche, avait été de plonger les yeux dans le berceau de son enfant Rassurée dans l'objet

de cette première terreur de ses entrailles, elle

cherche autour d'elle : son mari a disparu

la place est fr;)i le dans le lit Alors, eile se .

lève éperdue, court au hasard dansée jardin obscur, déchirant ses petits pieds nus aux branches brisées par la bourrasque:

— Otbert ! mon Otbert ! cria-t-elle.

Alors, un éclair immense embrase la nue , et lui montre son époux étendu à terre, terrassé par l'effrayante vérité, qui, comme une dernière lueur de raison, est venue lui montrer les profonds abîmes où s'était en|i,loutie son intelligence!

tn'Kntantl

~ l'ny (i'i p'iis Iristc» p'-nsé?» qui puisl«fnt assaillir r(i<)n.ine teul, iso'é, c'est quM vieillit, novs qu'un êtro, né de loi, grandis»» à «PS côti'g , formé paruiis ripéric-nce clièrp— ment acqui.«8 , pour lui fermcf uii j.iur Ut» ToRî d»n» l'psil.

Et bientôt la dernière descencînnte de l'illus- !re maison Morosini, de Venise, ^e vit seule, sans un ami , sans une eonnaissanee même , dans le[»ays (lîorili avait dû relourner à Panne où le réelamaienl ses ejiens), d^'.ns une [pauvre

295 — l'eî^fam. — maisonnelte delà montagne, entre un entant au berceau et un insensé!

Olbert ne parlait plus. Il passait de longues heures assis à l'ombre d'un platane, tout près d'un petit mur d'appui, et là, les yeux lixés sur Florence ou sur quebpie point des collines environnantes , il semblait absorbé par l'étude des jeux de la lumière solaire et des ombres , dans les innombrables accidents du vaste paysage, au centre duquel bruissait une ville, tombeau de ses rêves, sépulcre de ses espérances irréalisables! Le seul tremblement nerveux d'une de ses jambes appuyée sur un autre siège, ou'eontre le mur qui servait de rampe à cette partie du jardin faisant terrasse, contrastait avec la complète immobilité de tout le reste de sa personne.

Les fatales prédispositions qu'Otbcrt avait déjà démonti'ées, dans certaines circonstances de sa vie que nous connaissons, avaient enfin éûaié <ie nouveau, par la mise en action de passions ou des sentiments par lesquels il était le plus irritable. Mais l'état inOammatoirc qui ppAdult la folie , étant sujet aux mêmes inci-

— L'i::KF\\t. — 295

(ItîHts que celui de toute autic partie du corps, le inald'Olberteutses interinilieuces, ses exiieerbalions comme ses rémissions. Les heures les plus pénibles pour lui étaient le matin; puis, le mai, l'exaltation se calmait à mesure (jue le soleil montait. Le soir, au erépuseule^ et comme par une réserve providentielle, à cettM phase transitoire, (juc les amants de Venise avaient appelé Vlieure bleuf, le pauvre poète redevenait amant, éprouvait comme une vague et pénible révélation de son état, aimait à caresser son enfant, et pleuiait souvent dans les bras de soo amie, sur la terrible infortune oui était venue les frapper. Ses affections présen* laient alors des idiosyncrasies singulières: par exemple, il entretenait Adriana de la mère qu'il n'avait pas connue, et en parlait avec atteu' drissement et comme de souvenir; mais si quelqu'idée le ramenait à la cause if?imédiate de sa folie, il paraissait. convaincu que l'envie et la méchanceté avaient seules étouffé son œuvre, et connue si le Congrès florentin eût été un tribunal suprême, l'idée ne lui venait pas 4e rappeler du jugement (jui condamnait sou

génie à l'impuissance présomptueuse. 11 se plaignait doucement, sans aigreur, d'unç façon triste et touchante sur celte condamnation, et comme ces condamnés qui persistent dans l'affirmation de leur innocence, toujours il revenait, parfois même assez longuement, sur l'excellence de l'œuvre méconnue.... c'était à peu près la seule heure où il pariât de son propre mouvement, du moins, sansy être ex* cité. Pendant le reste du jour, soit qu'il restât ahsorhé dans la méditation du livre des Arméniens, qu'il avait été tout-à-ftiit impossibleà Adriana de lui arracher, soit qu'il s'assit à l'ombre de son platane et qu'il restât de longues heures l»^s regards perdus dans l'espace, il était immobile et silencieux. Parfois seulement, il appelait Adriana, si elle n'était pas auprès de lui, et la priait d'envoyer le vieux Timoteo effacer ce terrible non ha senso, qu'il indiquait écrit au loin ^ur une colline, dans le creux d'un vallon, ou parmi les profils des

nuages Timoteo partait ostensiblement. ...

et le malade satisfait songeait à autre chose. Les premières semai nés qui suivirent la ca-

— l'enfant. — -20*)

tastroplie amenée par la nuit d'oraiie, se passèrent ainsi. Un soir, profitant do l'heure qui apportait généralement sur Otbert de bienfaisantes influences, la jeune femme s'étant assise auprès de lui, et tenant, selon son habitude caressante, ses deux mains dans les siennes , après lui avoir ramené la lête sur soti sein , comme elle eût fait à un enfant:

— Otbert — lui dit-elle — où estlargent? Je n'en trouve plus.

C'était une question dangereuse aussi

avait-elle retardé le plus long-temps possible avant de se décider à la faire. Depuis trois ou quatre jours, elle avait fouillé partoutet n'avait trouvé qu'un louis d'or dans une poche de son mari.

— L'argent? — fitOtberi, après avoir passé quelques minutes sans répondre. Adriana tressaillit : elle avait pensé qu'il ne comprenait pas, et elle s'était dé à promis d'attendre encore un jour avant que de renouveler cette pénible question.

— N'as tu pas parlé d'argent ? — ropril l'insensé.

2tH3 l/tNFA.NT.

— Oui, mon aiui j'ai épuisé le peu que

j*r»i trousé... .

— Aucun youverrieincnt civilisé ne fera de (lifîiculté de j)ayer un million son exemplaire de mon manuscrit — dil-il — demain, je descendrai à Florence en conterei- avec les ambassadeurs î

Âdiîana regarda tristement et amoureusement son mari, et ne dit mol. Otbert lui raconta, pour la dixième lois, conunenî, en recevant à i a^e de quinze ans le portrait de sa mère, il reconnut les traits et jusqu'aux vêlements rêvés de celle qu'il avait perdu eu naissant. ■ Le lendemain , la jeune l'emme fouilla de nouveau tous les meubles et s'étantà peu près convaincue qu'elle avait changé la dernière pièce d or, comme elle ne possédait pas dii bijoux,, elle rassembla quelques couverts d'argent achetés à Parme, et envoya Timoteo les vendre à la ville. Mais, peu de jours après, le propriétaire de la maisonnette se présenta pour toucher un terme du loyer échu et uu autre par anticipation. Adriana fut donc obligée de lui donner la majeure partie de la somme

— L EXFAM. — 29 <

produite juir l:i vente de l'argonlerie. Aussi , voyant qu'il fîilhiit prendre un p.'uri, o!lo s'habilla comme elle put, cachn en partie ses traits sous un petit vieux drapeau de salin noir qui lui avait servi à faire la route, et s'étaut fait suivre du gondolier reformé, elle descendit à Florence, où elle n'avait pas mis les pieds depuis son installation à Fiesole, décidée à chercher de l'ouvrage. Othert , absorbé dans son fatal livre, ne s'aperçut pas de la disparition de sa femme.

Morosine erra de rue en rue cherchant quelque magasin dont le genre du commerce lui parut assorti à ce quelle pouvait faire. Elle entra d'aboj-d chez une lingère, à In fenêtre de laquelle elle avait vue une jeune fdle occupée à faire de très petits points, avec une aiguille imperceptible, sur un morceau de batiste dont elle comptait la trame fil par til, solennelle occupation dans laquelle se consume la vie de la moitié des femmes de nos nations progressives

Elle offrit ses services à la personne qui lui /embla 6tre la maîtresse de l'établissement.

298 — L*E:iFA>r. ~~

Mais ccllo'ci avait ses ouvrières aUitices; elle dit néanmoins à l'inconnue qu'elle pouvait laisser son adresse , et (ju'en cas de besoin , dans un moment de presse, on verrait à Tuliliser

— Je vous remercie, madame — dit la jeune patricienne — mais je ne puis pasallendreî

Et elle sortit. Un élégant, qui essayait âes ganls dans le magasin, et qui avait beaucoup regardé la postulante ouvrière , sortit peut après elle, la suivit..,, jmit enfin l'aborda.

— Si mademoiselle veut sur le champ do l'ouvrage — dit le dandy barbu, — j'ai mon linge à mettre en ordre, et

Adriana lança sur le personnage un de ces regards vénitiens qui clouent la langue au palais et l'individu sur place ;

— Teo ! dit-elle d'un accent que le bonhomme comprit, car il s'avança entre sa maîtresse et le quidam de façon à persuader celui-ci de l'immensité de son fiasco.

— Commandi, Signora Contessa ! — dit le bonhomme subitement exalté, et toisant son homme eomme il eût fait d'un Nicolotto qui

— LENKA^T. — 299

aurait cherché à lui prendre lu droite , dans un polit canal de Venise.

Le dandy tourna sur ses lal(»ns. Adriana refit ailleurs un aouvel essai infructueux, mais pourtant elle ne se découragea point. En passant dans une rue voisine du dôme, elle aper- ^^ut un magasin de marchandises orientales, aux vitrines duquel étaient étalés des sacs, des calotes, des habouches, des portefeuilles, des écharpes brodées en or et en argent. On se souvient que, dans ses loisirs de Parme, la jeune femme avait révélé son aptitude de fée à mélanger la soie et les matières brillantes , long apprentissage de luxe qu'elle avait eu tout le temps d'accomplir, durant sa jeunesse rêveuse et abandonnée, au palais Bastiglia. Elle fit une nouvelle tentative dans le magasin oriental.

Ce magasin était tenu par un Turc de Livourne, irréprochablement vêtu dans le style de la moderne Stamboul. 11 étala devant l'inconnue divers échantillons de ses marchandises, el lui demanda ce qu'elle savait faire. Adriana désiuna certaines broderies en relief d'or

7i^Q — i.'EMA!ST.

•ur velours, <r;n!lros en .soiilachc ou en appîjration. Le psendo-Tinc demanda si elle pourrait broder des bouts d'échnrpes de crêpe semblable à un modèle qu'il lui montra, et que la mode avait adopte alors, parmi les belles damciî florentines. Adriana ayant bien examiné l'écbantillon, répondit qu'elle pensait pouvoir en faire autant, puis il fut question de ces petites calotes que les élégantes se mettaient alors sur le derrière de la tète pourcontenirla masse de leurs cheveux, en laissant traîner les glands d'or sur leurs épaules nues. Adiiana accepta ces divers travaux dont l'estimation du prix fut remise après l'examen (\u travail. Mais, au moment d'en finir, la jeune femme comprit que le Turc-livournais hésitait à lui confier le velours, la gaze et les m»^ tériaux nécessaires pour ces travaux de prix. Elle sentit la rouaeur enflammer son front, et la patricienne eût un frison dans tous les

membres Pourtant elle rappella à elle

toute sa fermeté:

— Que peut valoir tout cela ? — finit-elle par dire.

^— îiiiit ou (iix IVancesconi.. . — réjiondrt le mni-cluind.

— Voulez-vous ceci en ^ivj^e ? — dit Adriniia, en tirant de son sein une miniatiue lourdement cerclée d'oi'.

Le Turc-toscan examina d'abord la monture, |)uis le portrait, qui était celui du comte Alvise, en uniforme de chevalier de l'Ordre de Malte.

— Si c'était le vôtre je l'aurais accepté en nantissement — dit-il — mais je ne veux pas

vous priver d'un semblable portrait vous

n'êtes pas une ouvrière ordinaire,... emportez tout, et revenez vite.... avec vos manières, on n'est pas une intrigante!

Adriana remercia le marchand par un regard éloquent; puis elle fît signe au gondolier de prendre les objets préparés, et s'en alla, promettant de revenir bientôt. Lorsqu'elle fut sortie, le Turc de contrebande comme la majeure partie de sa marchandise, dépêcha un garçon sur les talons de l'ouvrière, pour la suivre. Celui-ci crut entreprendre un voyage liors frontière , lorsqu'il se vit sur la grande

502 — l'bnfakt. —

route arpentant les cinq milles qui séparent le sommet de la montagne de Fiesole delà porte de Florence. Le soir au théâtre de la Bergola , la grande nouvelle qui retentit de loge en loge, fut qu'il y avait à Florence une comtesse étrangère , belle comme la Vénus de la Tri' bune, qui cherchait de l'ouvrage chez les lin-

gères le dandy qui avait abordé Adriana

le matin, avait trouvé là un sujet de conversalion destiné à renforcer pour un soir les banalités quotidiennes qu'il débitait aux cascincs et dans les salons Florentins.

La jeune femme se mit courageusement au travail. Elle s'était installée auprès d'une fenêtre de la salle basse; à travers le feuillage lancéolé et déchiqueté des gobéas grandis au milieu dés chèvres-feuilles déjà flétris , elle voyait Otbert obstinément assis sous son platane ; le berceau de son enfant était prés d'elle: comme épouse et comme mère , elle puisait son ardeur au travail dans la contemplation de cjîs êtres si chers. De temps en temps lorsqu'elle se sentait fatiguée d'être restée courbée sur son minutieux ouvrage, elle se levait, va-

— I.LMAM. ÔOr»

<;uuil :uix iitlaires île sa maison, et allait embrasser le pauvre poète, toujours immobile dans la contempla lion de ses montagnes et des cieux où sojj regard lisait des choses qu'il ne révélait pas. Le soir venu, elle allait s'asseoir auprès de son :nari , essayant de le faire causer un peu vers l'heure où ses idées semblaient se rasséréner. Plus tardeniin, lorsque par un phénomène particulier à son état, l'insensé était tombé dans un profond sommeil, elle se relevait et à l'aide d'une petite lampe disposée de façon à n'éclairer que son ouvrage, elle essayait de regagner le tems que lui avait fait perdre , durant le jour, les devoirs presqu'incessants de la maternité, et la surveillance du petit ménage dans les détails duquel le majordome Timoteo n'était pus d'une aptitude aussi grande que son zèle.

Elle veillait ainsi jusque fort avant dans la nuit. Lwsque l'horloge do l'antique église de Fiesole sonnait quatre ou cinq heures, elle se coochait pour quelques heures, j usqu'à ce que, réveillée par les pleurs ou les cris ôa petit èt^e elle lui donnât le sein, et installât Otbert

jROus son platane, en aUendant l'iieure du modeste repns préparé par l'ex-gondolier. Il fallut ainsi plusieurs semaines de cette vie m(dtiple, pour achever quelque travail, à ])orter au marchand. Celui-ci se montra content, persuadé qu'il pourrait vendre les éeharpes sorties des mains féeriques d'Adriana, comme des produits à grand prix, obtenus des ateliers de Sculari, ou des faubourgs de Péra ou deGalata. Mais la noble ouvrière se convainquit par la somme légère qui lui fut donnée, qu'il lui serait difficile de suffire ainsi aux nmdestes dépenses du ménage , surtout lorsque la mauvaise saison, qui s'approchait, multiplierait les besoins

Jamais Adriana n'avait pense qu'il fût possible de tenter à Venise quelque démarche propre, soit à changer cette douloureuse situation sur laquelle l'amour jetait un prestige pareil à celui que donne la foi dans lés douleurs du martyr, soit à l'améliorer seulement, au point de vue matériel. Comme fdle unique du comte Séverine Morosini, et comme légataire dequelcju'aulre membre de sa famille,

— L'L?«i'ANT. — TtOV)

Ailriana, bien qu'on ne lui eût jamais rendu aucun compte de liilollo, avait uiie véiitablo foi'lune à elle, confondue dans l'immense tetTO de Camporeale, dont on s'était occupé, durant les dernieis lems de t'aiie un comté pour son nouvel apanage ou cliei". Adriana, qui avait volontiers emporté un écrin ({u'elle était habituée à voir entre les mains depuis plusieurs années, n'eût pas, même au lit de mort, demandé à sa mère qu'elle avait abandonnée pour un amant , de quoi renaître à l'existence. Elle avait tous les courages de ses fautes. — Je l'iii voulu — se ditrclle — je ne regrette rien pour ce ({ui me regarde. Mon bien-aimé a perdu sa raison par auiour pour moi, j'attendrai qu'il guérisse sans me plaindre, et en l'entourant de ma tendresse encore accrue depuis que je suis mère. S'il le faut, mon enfant pendu à mon sein, j'irai mendier le pain que m'auront refusé mes veilles; j'en mourrai

peut-être mais je ne serai pas lâche après

avoir accompli résolument la plus grave démarche qui soit dans la vie d'une jeune personne !

r)0() — i/knkam'. —

Plusieurs fois il arrivn à l'ouvrière nocturne de se sentir assaillie d'un invinciblesommeil.... vainement voulait-elle luttereonlre cette force somnifère qui venait la saisir, même dès le commencement de son travail ! il lui fallait céder, se jeter au lit, lorsqu'elle n'était ])as irrésistiblement endormie sur son siécre. Elle iït des efforts incroyables pour résister à cette étrange puissance , allant même jusqu'à se piquer vivement le bras avec son poinçon, pour entretenir une douleur qui imposât le

réveil à ses sens subjugués mais elle ne

réussissait ainsi qu'à, retarder de peu sa défaite; le sommeil, vainqueur de tous ses vouloirs et de tous ses stratagèmes, l'obligeait toujours à céder, avant que la nuit même fût avancée. Mais ce sommeil était agité, plein de rêves oppressans , et elle avait de rapides lueurs de réveil pendant lesquelles elle éprouvait l'inquiet besoin de voir si son enfant et

son mari étaient là plusieurs ibis il lui

sembla entendre ainsi la nuit le gravier du jardin crier sous un pas pesant

Souvent aussi, en se levant delà coucbe où

— I. IMAM- — r>07

l'nvait douée re sommeil de plomb traversé de caiicliemars oppressons, elle appelait vainement Timoteo absent du lo^is. Plus tard seulement, la clochette de la petite barrière annonçait, par son tintement, que le bon homme rentrait. Alors elle l'interrogeait, et il avait toujours quelques prétextes pour expliquer sa sortie matinale. Le fait est que le brave homme avait compris depuis long-temps la gêne où se trouvait le petU ménage , et qu'il avait fait durer le dernier louis d'une manière incroyable, aux yeux de toute autre personne f)lus au fait des dépenses domestiques, que ne le pouvait être Adriana, et cela en y ajoutant quelques économies qu'il avait emportés de Venise. Puis enfin, totalement éclairé par la vente de l'argenterie, il avait compris à quelles ressources désespérées sa noble maîtresse se condamnait, par la démarche chez le marchand de Florence. L'ayant surveillée et surprise dans ses travaux nocturnes, il s'était procuré un léger narcotique qu'il mêlait aux boissons'du soir d'Adriana, de telle sorte que l'ardente ouvrière, vaincue par colle évocation

308 — I.'l-.M-ANT. —

forcée (lu sommeil , goûtait malgré t^lie un repos que son imagination troublait, mais <iue le vieux Timoteo jugeait indispensable à colle qui allaitait son entant , et menait l'é- Uangc vie du jour. Quant à lui, le digne Castellano, bien persuadé qu'il n'y avait nul avii-on à gouverner dans les environs, il s'était procuré dans le pays un travail nocturne, consistant le plus souvent en cgrenage de maïs, ou quelqu'autre labeur assorti aux forces dé" croissantes de son âge qui, par une disposi* tion particulière de son tempérament, et peutêtre aussi en conséquence de cet âge môme, ne lui imposait qu'un besoin très modéré do sommeil. De cette façon , le bonhomme en ga^ gnant deux ou trois paids chaque nuit, pensait prolongersuffîsamment les petites sommes que lui remettait Adriana, pour la faire volontairement renoncer à ses travaux de broderies nocturnes

Les choses étaient dans cet état , la situation d'Otbert n'empirait ni s'améliorait, lorsqu'il arriva une lettre de Bruschall, que la jeune femme se décida à ouvrir, n'ayant pu

- - l'enfant. — 5('9

roussir à a-îener sur cotie loltre, raltcnlioii de son niaii, en co moment fort impressionné par une nouvelle {ihase lunaire. La Icltre ou- >erto, Adriana y lut <'e (jui suit:

< ?J<>n jeune ami

» L»icn qîie ma dernière lellrc soit restée » sans réponse, 'nteri'.iéianl les choses dans » le sens de ce jkroverbe français: « qui ntf » dil mot, consent » j"ai obtenu queifjues écus j> en antieipalion sur mes mois de pension , » au risijue de me ebaufferk l'estaminet plus i>.(|ue chez moi cet hiver, et je me suis mis » en route pour la seconde tois, vers la cité » marécageuse, où l'on n'a même pas songé » à prendre mesure sur le développement > d'un parapluie ouvert, pour calculer la lar- )) licur des rues

» Je croyais trouver là rnon ancien élève, » mais il était retourné à Trévise c'est-à-dire » à la campagne des Bastiglia, que ceux-ci i> n'ont presque pas quittée depuis l'aiTaire en » question.

j> Je repartis donc de Vienne où , vous le » savez, je ne me plai;? pas trop , et m'c.n fus

r)l() L'r.?«FA>T.

» à Cnniporealo, afin de commencer mes ^ démarches et mes paillions pour être reçu » de l'allière comtesse. Soit que les mœurs j> chamjjêtres la rendissent pins accessible » que l'étiquette des villes, soit enfin qu'elle > mit un peu de curiosité, ou d'intérêt, dans j> la chose, toujours est-il que dès le second » jour de suppliques, je pus être reçu. Je i> trouvai une grande femme sèche , tannée,. » ridée, momifiée. l\icn d'encourageant dans » l'abord : au contraire.

» — Monsieur — me dit-elle assez brusquc- » ment , tandis que je l.i saluais très-bas, » pour l'amadouer — vous vous êtes fait an- » noncer comme ayant à m'entretenir de

j> choses très importantes veuillez être

» bref, car j'ai pris j»our règle de ne recevoir » personne et vous ne sauriez abuser de l'ex- » ception

» — En ce cas, madame la Comtesse, j'en- » trerai sur le chjimp en matière, — dis-je, 1) en attrapant parle bras un fauteuil que je » fis rouler assez près d'elle, qui recula aussi- » tôt un peu le sien, comnie on voit faire

— I. KNFAM — r>! !

> les prudes au lliéiilre. djiiis les si énos de » séduclion. Je repris une l'ois inslallé :

» — Il s'agit de mademoiselle votre fille....

» A ces mots la Comtesse se leva brusque- » ment, et dit avec une expression de colère « qui ne m'intimida nullement, car je m'étais « préparé à tout :

« — Monsieur je n'ai plus de fille!

(A ce passage de la lecture de celte leltre, Adriana se sentit si émue, qu'elle fut obligée de s'arrêter un moment : c'était la première fois qu'il était directement question de sa mère, depuis qu'elle s'était enfuie de Venise, et les fibres les plus délicates de son âme, njiscs en jeu depuis quelque tems, la rendirent plus sensible à ce qu'elle venait de lire, qu'elle ne l'eût sûrement été, à l'époque où une plus grande exaltation la soutenait audessus de la claire appréciation des choses. Après s'être remise à l'aide de quelques regards jetés sur Olbert, elle reprit sa lecture).

» — Si vous n'avez plus de fille, madame » la Comtesse , peut-être n'apprendiez-vous

j> j);jii» vsans flmnger de ton, que vous avez un

> (>elii-nls !

* — Quediles-vous, Monsieur? d'où venez- » vous? (Voù pouve/.-vous savoir.... est-ce » possible?

» L'émotion de la Comtesse fut si brusque » et si iirande, que je m'attendis à une bonne » syncope d'orgueil satisfait , si non d'a-

> luour maternel. Poiniant les clioses n'allè- » rent pas si loin, et un veri'e d'eau sucrée » que la noble dame se Ht apporter, la remit j> en pied. J'approchai un peu mon fauteuil... » elle ne recula [;as le sien, toujours comme * dans ces mêmes comédies, quand les choses » tournent à bien. Le monde est une comédie » dont le théâtre n'est que le miroir. Aristo-

» phane disait niais revenons plutôt à ce

» que dit ia Comtesse!

» — Etes-voussûr de ce que vous m'apprenez

» là, Monsieur Monsieur votre nom

» s'il vous plaît?

^ > — Bruschaîl, madame la Comtesse. Yotre » tille est meie, j'en suis très sûr : la n)ère et » i eniaut se portent bien, comme on dit. Je

» suis l'ami d'une j>ci'sonne...... pardon , nia-

» dame la Comtesse, mais les torts que cette » ])ersonne j>ent paraître avoir à vos yeux ,

> me î'endent trè« difficile.

» : — il n'est question ici fie personne autre » que de nia fille et de son fils

» — Madame la Comtesse daigncî-a cepen- » dant remarquer que celui dont je voudrais » aussi l'entretenir, est bien pour (juelque » chose dans l'affaire de ce (ils

» — Où est cet enfant. Monsieur?

» — Entre son père et sa mère , dans un

> lieu où il sera très facile de les faire venir

> e[i peu de tems, si madame la (^omlesso * veut bie«ï n)'v autoriser

i> — Qu'osez-vous dire là , Monsieur? — re- » ])ril la dame, en écartant son fauteuil du » mien. — Une Morosini outragée sait ce » qu'elle se doit ; en douter, serait m'insuller ^

» — Douter de l'empressement que madame

> la Comtesse mettrait à recevoirsa lille por- » tant son enfant dans ses bras, serait aussi w outrager son cœur de mère

» Je compris, [»ar lu prolongation de ce

Sri — i.'k:^fa>t, —

» dialogue dont il est inutile que je continue, » mon cher Otbert, de vous transmettre les » détails, que vous étiez le grand obstacle » contre lequel se briseraient nos tentatives.

> Après avoir causé et discuté long-tems, je B saisis aussi clairement que si elle me l'eût

* dit net, que la Comtesse recevrait sa fille

» lui apportant un fds mais que votre

5 obstination à vouloir vous fourrer dès au- » jourd'hui en trio dans la présentation, j> gâterait tout, et que la fière patricienne )) renoncerait plutôt, quant à présent, je crois, » à voir son petit-lils. En somme, j'ai pensé » que le meilleur avocat que vous puissiez

* avoir dans la place, c'est votre femme, et » qu'une fois rentrée en grâce, elle saura cha-

> que jour gagner un peu de terrain Dans

» un an, je vous vois donc comte Otbert-Mo-

> rosini-dErichsen, installé à Camporeale, » dans le comté du seigneur votre fils, dont je

> deviens précepteur, car je n'ai pas oublié x> mon Horace :

« Donec gratus erara >

— L'F,^FArr^. — 515

» Ni Virgile faisant ruminer les taureaux » dans vos champs :

» Pallentes ruminât herbas... »

« Et je me souviens, comme si j'avais vingt » ans, de ce que Platon recommande dans » son banquet. C'est pourquoi je demande » place à votre table, entre mon élève et un

> flacon de vin de Bordeaux , cette charmante ï> liqueur que Platon eut le malheur de ne pas » connaître !

> Ainsi donc , mon jeune ami , ce que vous » avez de mieux à faire aujourd'hui, c'est » d'emballer votre femme et l'enfant dans un » bon voiturin, d'y grimper aussi, bien en- » tendu, et de vous en venir tout douceîte- » ment me retrouver à Trévise, où je vous » attends. Je compte revoir la comtesse sous j> peu de jours, pour me faire interroger par

> elle , car j'ai compris qu'elle brûlait d'envie » de le faire, et que sa fierté moroimiaque , «comme descendante du Péloponéslaque, t l'en empêcherait. Je me suis tçnu dans la » réserve, pour m^ faire désirer de nouveau. * Quand j'ai parlé de me représenter chez

r'^' — l'i::;fa-t. —

» elle, 1;> coRitcssc ni'u dit que je serais libre

j» de le fiiire, ponivn que j'eusse à lui parler

* de son peffl-lîl' eï de sa fil'e. 11 est évi-

» deni que r'éliïit vous exclure; mais n'im- » pofie ! elle vous donnera î'iU'colade de » gendre : c'es' écrit! comme dirent ces peur> pies qui se nou! rissent de bëliiel et de coran, » et que ses aïeux ont durement IVoîlés. A » ma prochaine viulej'in^-inuerai nrxille détails i> sur vous; c'est en même tems travailler » pour votre petite femme, que votre mérite B justifie. La vieille sait déjcà que vous êtes le » fils d'un diune officier, noblement mort l'é- » née au poing. Uelève la télé, fierCicambre! » Lorsqu'il s'agira de vous mettre à voire » ])lace dans l'opinion de cette eomlesse-Obsli- » nation, soyez tranquille : je serai éloquent » comme Polybe. Adieu donc ; je vous attends

> ici. Je dépose sur la charmante main de ma- » dame.Ericlisen le plus respectueux baiser,

> car ma paix est tout à l'ait conclue avec la

> jeune ir,ère, puisqu'elle vous a donné im » ]>etit Morosini. Je vous assure, mon cher » ami, que Lazare sortant du tombeau après

Page 1