‹ La dernière Morosini, ou, Le poignard de cristal (volume 2)Chapitre 14 sur 18 · L'E^FA.^T · texte numérisé non relu

L'E^FA.^T

« sept jours, ne monlrn pMS une figure plus

» radieuse au peuî)le de Jérusalem , que le sera

» la mienne, lorsque, voire épouse d'une main

» et votre fils de l'aiure, je ferai mon entrée

» solennelle dans le salon Bastiglia.... pous-

» sant le tout dans les bras de la vieille com-

» tosse. Nous verrons s'il ne conviendra pas

» même de vous racher derrière quelque ri-

> deau de fenêtre, pour vous faiie paraître 9 au moment où éelatera le paroxisnie de

> l'émotion patricienne, ainsi que cela se » passe sur une vieille gi-avuro représentant j> le retour de Geneviè e de Bri':cn! , qi:: j'ai

> là dans ma cliami>re d'auberîïe.... mais » adieu , adieu î je vous attends , tout en con- » tinuant autour de l'esprit altier de la com- » îesse Bastiglia, mes opérations oljsidionales, M comme eût dit Va'iban, à {>ro{>os d'un pa- » reil assaut !

» A vous!

BîlUSGÏÏALL. »

Celte lettre lue, Adriana resta long-lems pensive... abattue peut-être. Puis, toul-à-coûp.

o\S> — l'i-wfaîit. -r—

elle courut au berceau de son enfant, l'embrassa avec une sorte de délire; puis ayant pris ce qu'il fallait pour écrire, elle répondit les lignes suivantes au vieil ami d'Otbert : » Monsieur!

» Mon mari ne pourrait aujourd'hui vous

> répondre.

» C'est donc à moi de vous remercier en

> son nom , comme au mien, de toute votre » sollicitude pour nous. Mais un seul motré- » sumera tout ce que je pourrais vous dire :

> notre enfant est une fille.

» Veuillez nous conserver, Monsieur, tous

> vos bons sentimens , que nous vous rendons » bien sincèrement.

ADRIANA ERICIISEN, »

]flisèrc.

» — Nulle parole alors n'est 8u(fiiaiile pour déToiler les inysièrei de l'àme, car la Térité refuae tonte éloquence k la douleur. »

Quelque tems après les incidens épistolaires dont il vient d'être parlé, l'état d'Otbert parut subir une modification alarmante. 11 est reconnu de longue date, que les corps célestes ont une formelle influence sur les manifestations de l'âme, et que la lune particulièrement, détermine des crises périodiques chez les aliénés^ auxquels le vulgaire donne souvent à ce propos le nom de lunatiques. Otbcrt

r)20 ?.II3È!IE

était fort scn.siblcà ces phases, et Adi-iana qui l'avait compris-, reilouhiait alors de sollicitude autour de lui , ayant déjà par une ruse dont le j>auvre poète n'avait pu se rendre com})le, réussi à lui enlever le dangereux livre des vingt-quatre langues, qu'elle avait fait enterrer dans le jardin. Mais ce fut lorsque, l'automne arrivé, les premièresfraîclieurs se firent sentir sur le point élevé qu'ils habitaient, que l'état du malade sembla vraiment empirer, bien qu'il ne perdit rien de sa paisible mélancolie et de sa douceur. De même que le soleil du prinlems fait bouillonner la sève des plantes , excite les animaux, et aiguillonne les facultés de l'homme, de même l'automne opère sur tout ce qui vit une réaction dont Otbert, si exalté quelques mois auparavant dans la fatale gestation de son œuvre , reçut le contre-coup. Peu à peu, il sembla vivre d'une façon plus instinctive, plus animale doit-on dire, son œil n'eutplus ce dilatement de la pupille qui, dans sa fixation, annonçait au moins le travail, insensé peut-être, mais actif, de l'intelligence. II dormait quelquefois quinze ou seize heures.

à chîKiuc retour de lu nuit, et avnit jtru à pou ;il)au(lonné ses conleniîjlalionsdu Val-d'\rno. Il [lassait tous ses jours soit à i^riffonner jour tous les rois et empereurs des pétitions singulières, relatives à un secret (ju'il offrait, soit à cojivrir des paiios de eiiilnes suivant toutes les combinaisons possibles de l'arill)métique. D'autres ibis, il traçait des plans de palais, dont il soumettait la distribution à la jeune femme, dessinait des parcs, des jardins anglais, et écrivait à Londres et à Paris des commandes de meubles et d'é(}uii)ages, qu'il donnait à limoteo pour les porter à la poste, ce qu'on se gardait bien de faire t 11 adressa aussi à des artistes célèbres de France, d'Allemagne et d'Italie des comnùssions de tableaux et de statues , désignant avec soin comment il désii'ait que fût l'exécution , et ne marchandant pas sur les prix. Dans sa manie, tout cela était pour orner une villa fabuleuse qu'il aurait à Valerme, suivant un désir manifesté par Adriana, à l'épo.'jue où elle songeait à l'emploi des diamants, el Otbert ne semblait allendi-e pour prendre ia dcrnicro mesure, que

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la réponse des souverains nnis à contribution ,

chacun pour leur million

Et tandis que son mari s'égarait dans ces calculs de richesses asiatiques, Adriana, qui avait fini par découvrir la ruse du vieux gondolier, pour la contraindre au repos, passait ses nuits, penchée sur un métier, à broder, œuvrant à la pointe de sa patiente aiguille les parcelles brillantes de cet or qu'Otbert rêvait à plein coffre. Il devait sous peu de jours y avoir un bal de cour, et le marchand turc avait promis à une baronne allemande et à une marquise florentine, de recevoir à tems pour elles, de Constantinople , deux écharpes de crêpe merveilleusement brodées, pour en recouvrir leurs épaules maigres. On pense bien que Constantinople était à Fiesole, ce qui fait qu'Adriana, qui comptait sur une augmentation de salaire, si l'ouvrage était livré à tems, ne dormait pas. Elle avait d'ailleurs besoin de cet argent pour acheter du drap , afin de faire quelques vètemens neufs à Otbertqui devenait frileux. Elle fit tant, la pauvre femnje! que les écharpes furent prêtes ; mais ses beaux

— MisfcitE. — 325

yeux s'en ressentirent! Lorsqu'elle descendit à la ville pour porler les écbarpes qui devaient dérober aux yeux de la foule les clavicules baronnales et les omoplates marquisales, le Livournais parut fort satisfait. II paya bien, et donna d'autres écbar[)es, en faisant comprendre à la belle ouvrière , sans doute pour rester dans son rôle de Turc, qu'il serait fort disposé à lui jeter le mouchoir. Mais comme lorsqu*^Adriana rapporta ce nouvel ouvrage , elle démontra assez sécbement qu'elle ne comprenait pas les métaphores asiasliques, lepseudo-Turcsedépita,etaprcs avoir parlé d'une certaine robe de cour que lui demandait la princesse Corsini, il devint plus clair, et sembla faire des conditions. La jeune femme lui lança le regard qu'on sait, et lui tourna le dos. Quelques jours après elle trouva de menus travaux chez une lingère ; mais le produit en était si minime, qu'aulant eût valu tresser des aunes de paille pour les chapeaux dont Florence a le monopole européen.

Et chaque jour jaunissant le feuillage du petit jardin, semblait apporter dans les ron-

oi-i — wisÈnE. —

fl<^mt^ns des brises automnales des présages sinistres, des menaces pour l'hiver. Leseieux gris succédaient aux eieux d'a/.ur; riiem-e bleue était devenue terne et friside ; aux irieflables senteurs de la montai:ne et des villas fîoréales éch'-ionnées sur son versant , avait succédé l'air vif, âpre et eiiai-^ïé de l'odeur résineuse des cyprès indorescens. La Sicile et Naples exceptés, l'Italie nejoait d'un printems I)erpétuel que dans les livres, et ce n'est que chez Virgile qu'on rencontre des nyiispiies demi-nues , courant pendant l'hiver les bois et les grottes, dans les parages d'Amaryllis et de Galalée, ainsi que le poète champêtre appelait ses deux patries, de Rome et de Mantoue. Or, par une obstination dont les Italiens semblent avoir puisé la raison dans ce que les exagérateurs ont écrit sur leur climat, les maisons transali»inessontconstruites comme si le piintems perpétuel , auquel Catulle a pourtant dit sou fait, était aussi réel de Home à Milan, qu'il l'est aux Antilles, par exemple, où les maisons n'ont point de carreaux de vitre, mais seub^ment à». :; ;.ns- arenies [sersieunes. En raison

donc de tant (K; vers et <]p. prose, où t^cl.'Ue d'un bout à l'autre de i'an le soleil d'Italie, les Florentins , oorame les autres, se sont persuadés qu'ils étaient des Ilyperboréens, et ils ont agi comme tels. Sans doute, l'hiver venu, faute de cheminées et de portes closes, ils se chauffent, en grelottant, à la lecture des livres qui chantent ce fantastique printems perpétuel , et qui les consolent de ce qui est parce qu'on croit au loin. Or donc, il résultait nécessairement de cet état de choses, que la maisonnette louée par Otbert pour un an, « une époque où l'éclatant soleil pi-intanier pétillait à ti'avers les arbres, était une véritable cage. Vainement le vieux ïimoteo se niit-il eu frais d'inventions pour assujettir portes et fenêtres, ainsi que pour déjouer les venîs-coulis; à la moindre brise, (et Fiesole par sa situation les a de première main) , In flamme de la lumière vacillait devant le métier de l'ouvrière et elle voyait frissonner les rideaux dont elle avait enveloppée, comme d'un manteau, la barcelonnette delà petite Otbertine

piiif;. ir. • 2t

Adriîinn nvait nn motnenl songé à descendi'o liabiter la ville; mais une foule de considérations l'y avaient sni -'e-i'hamp fait renoncer. \in piemier lieu, c'était une impérieuse question d'aj'iïent, carie loyer de la maisonnette élait pavé pour le reste de l'année, et un éta- Idisscment à Florence, si modeste (ju'il fût, eût entJ'aîné des dépenses impossibles à faire en ce moment. En ouli'e, la jeune ferinne chérissait son isolement, et ne se fût pas trouvé sans une insurmontable répugnance au sein d'une ville curieuse, investigatrice, et entourc'C de voisins ayant r<ril dans son malheur: l'idée qu'elle vivait en marge de tous ces tléaux, la consolait souvent dans les lieures d'abattement (pii formaient connue les entr'actes de ses joies de mère et de ses tendres sollicitudes d'é[>ouse. (lonfianle (l:ins on ne sauiait expliquer (pielle intuili )n de l'àme, elle n'avait n)ème pas songé à appeh^i' auprès de son mari le modeste médecin de Fiesole, redoutant que le secret de son mc'nage ne trans|)iràt , et espéra.it tout de la jeunesse d'Otbert , et des soins

nmoureux tlonl elle renîoiuiiit. LliiviTiuiiv.'i ainsi peu à peu.

Mais tandis qu'Olbeit , rendu ])hysiquemoiit fort ini[»rossionable par sa situation excoptionnello, so plaignait souvent du froid auprès du rechaud de cendres chaudes destiné à reuiplacerla cheminée absente de cette demeure bâtie dans l'hypothèse d'un éternel printems, Adriana, tantôt allaitant son enftuit, tantôt courbant sa poitrine sur s,on aiguille active pt pourtant peu productive, sentait sa santé chanceler et surtout sa vue s'affaiblir. Pour plus d'économie, il fallut en arriver à supprinjer la viande des repas, qui ne se formèrent plus que de pain bis et de légumes secs cuits à l'eau, et d'un peu de laitage. Timoteo continuait à passer le plus de tems possible à travailler dehors, ce qui , à ses yeux, avait le double î^vain tagede lui faire gagner quelques pcwli , et d'économiser à sa maîtresse sa part de nourri- Uire; }e digne Castellano mangeait avec les paysans, à même de ces marmites pleines d'a- }imens étranges, tels qu'ep fric^ssent jes hovr#res de parabona, (lans },gs Jableaux esi»;}*

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gnols de Goya. Aux triples occupations de la mère, de l'épouse et de l'ouvrière, Adriana dut donc joindre encore celle de ménagère, et la l'are jeune fenniie résista courageusement à toutes ces épreuves :

— Si mon Otbert avait sa raison... — se disait-elle parfois, en voyant sa gaucherie en face du petit fourneau où sa main patricienne attisait les charbons sous quciqne casserole — comnienous ririons! comme cette crise de misère nous amuserait dans ses détails , et que nous nous en aimerions mieux!

11 était arrivé à Adriana défaire deux nuits de suite le môme rôve, et hien que, par son organisation, elle fût plus positive qu'encline àTidcal, elle en avait été tellement frappée, qu'elle y crnyiiii comme Relîecca aux tables de la loi. De ce rêveo])Stiné, il résultait qu'elle devenait une seconde fois mère, et que son mari éprouvait une telle émotion , en la voyant mettre au jour un fils, qu'il recouvrait aussitôt la raison. Bruschall arrivait avec la Comtcsse au dénouement de ce rêve, quifmissait au milieu d'on ne sauraitcxpliijuer quelle Cète

fantasque comiiie en créent les songes, ujuis laissant à la jeune femme brnsquenient i-éveiilée, une indélinissablc impression ùe joie, à laquelle le contraste de la position présente ne l'arrachait pas même de tout le jour qui suivait.

Mais ces fugitives espérances d'un bonlieur levé, eurent chaque jour à lutter contre une réalité j)lus rude. L'hiver fut d'une rigueur toute occidentale. Tout le Val-d'Arno était envelop[»é sous d'épais suaires de neige. Le soleil ne brillait (pie comme une des ironies lilléraires des poètes, chantant l'italic du fond de leur cabinet bien chauffé. S'obstinant à s'appliquer la nuit aux travaux de broderie qu'elle n'avait guère le temps d'avancer durant le jour, Âdriana compromit de plus en plus sa santé, déjà fortement ébranlée par le chagrin qu'elle éprouvait, de l'état où se trouvait plongé celui qu'elle aimait avec une passion chaque jour grandissante. Son sang' s'échauffa : elle eut parfois des éblouissements , des vertiges, durant lesquels il lui arriva deux fois de tomber à terre. Jamais elle ne s'était

TmO — Misi:i\t. -^

sentie t>i sensible au iVoid. Son lait s'ap- ])auviit sans doute , car la petite Otbertinc maigrit à vue d'œil. Dèsqu'Adriaua s'en aperi;ul, elle en fut si effrayée, ({ue le inal augmenta chez elle. L'enfant iie tarda pas à refuser ce sein, où se tarissaient les sources de la

vie alors ce fut pour la pauvre mère un

vrai délire; toute considération se tut devant l'égarement de son désespoir, et le médecin du petit pays fut appelé. L'enfant lui parut offrir tous les symptômes de la febbre pernicium. En effet, dans la nuit suivante, le pauvre ]»clit être eut deux périodes de quelques Ju'ures chacune de froid et de chaud, qui firei»t alternativement greloter ou suer ses petits membres. Otbert assis en face de la mère éperdue auprès du berceau, comprenait toute la i>oignante portée de ce spectacle. Adriana était alors plus folle que lui. Elle entourait la petite moribonde de soins et de caresses que leur véhémence pouvait presque rendre dangereux : On eût dit que par ses baisers, elle voulût infiltrer dans cette faible poitrine, une partie de sa propre existence

— MlStHE, — oT^\

Le médecin revint et fut reicmi des heures «'lUières. Adriaiia déeidée à lout saeiiii'.ir en fait de fierté, auprès de sa mère , dans une pureille crise , offrit une somme folle au médecin, s'il sauvait la mourante. Celui-ci, en voyanlle triste ménage des époux, fit un sourire de jûtié, ([ne la jeune fernme surprit sans doul<', car, oubliajit désormais toute [«rudenee, elle s'écria tièrement :

— Je suis la fille des comtes Morisini, monsieur! Je puis donc donner une fortune à celui «jui sauvera mon enfant!

— Et moi je lui offre un million payable par la cour de France! — dit l'insensé, dont cette parole eût pu faire sourire, dans des circonstances moins tristes et moins solennelles.

Mais le pauvre Kippocrate de village n'y pouvait rieti, pas plus qu'aucun moyen humain. La terrible fièvre accomplit ses inévitables périodes. Le vent qui sifflait dans les arbres semblait rcm[)lir l'air de lugubres gémissements: l'enfant râlait... Adriana éperdue, meurtrissait sa poitrine. Timoteo agenouillé auprès d'une table couverte de potions et de

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