‹ La dernière Morosini, ou, Le poignard de cristal (volume 2)Chapitre 16 sur 18 · LN INCIDENT · texte numérisé non relu

LN INCIDENT

comme IVappé d'une stupeur nouvelle, plus effrayante encore que les divagations de son esprit égaré ; puis un matin en se réveillant, il avait regardé fixement sa femme , et lui avait dit:

— Adriana je suis fou, n'est-ce pas?

— Otbert — répondit la jeune femme, avec un indéfinissable accent de désespoir et de pitié — que me dis-tu là ?

--'Non réponds-moi! Je suis fou, hein?

Je déraisonne?.... Tous ces calculs que je fais

là ce sont des extravagances? et ces

millions?

— Tu es le seul être que j'aime au monde! — interrompit- elle. — Il ne me reste que toi !

■ — Ah oui!,., notre enfant... je sais bien!...

Adriana prit la main de son ami et la porta à ses lèvres; elle pleurait et à travers ses larmes, elle regardait Otbert d'une manière à déchirer le cœur.

— J'ai froid! — reprit le fou, sur lequel semblait avoir plané un éclair do lucidité — il fait froid ici...„,, nous aussi nous mourrons de ftwd,M,î

IN INCIDKM, r>"ll

La pauvre femme alla remuoiavec un vieux rouleau les cendres qui cachaient quelques charbons clans une jatte de terre , et elle traîna cette ombre de foyer auprès de son mari. I.o vieux TimiOteo rangeait sur la table les mo' deste apprêts d'un déjeuner d'Acètes. Otbert ne disait plus rien, et restait les yeux fixés sur le berceau vide, que la pauvre mère avait placé auprès de la fenêtre où elle travaillait , comme pour se repaître de sa douleur, avec cette cruauté envers eux-mêmes qu'ont parfois les êtres qui mettent la passion dans tous leurs sentiments.

— Signora! — dit le gondolier, en s'approchant de sa maîtresse, qui avait essayé de reprendre son n)inutieux ouvrage — le docteur de Parme me l'avait bien dit î

— Que l'avait-il dit, Teo? — demanda la jeune femme à demi-voix , en jetant sur le bon homme un regard qui témoignait plus de sa complaisance à le laisser parler, que de sa curiosité de l'entendre.

— Il m'avait dit, Padr(»nina mia, que si monsieur éprouvait quehjue grande émotion,

510 r\ INCIDENT. —

il pourrait bien raisoiiner juste! etla perte

f]e ce cher enfant

— Que dis-tu là? — interrompit Adriana étonnée — explique-toi mieux

— Oui , enfin, quelque secousse un peu forte.... il a dit ça..... moi je ne saurais vous expliquer comment; mais le jour où il apporta ce paquet de papier que vous lui avez pris, il me dit, quand j'allais le conduire à sa voiture: «Peut-être que l'émotion queje lui auraiscausée en lui parlant franchement, aurait pu amener quelque crise salutaire.... » De-là j'ai compris que c'était une forte émotion qu'il fallait, et qu'il pourrait en résulter, comme dit le docteur, quelque crise

Mais Adriana brusquement frappée de cette idée, n'écoutait déjà plus: elle s'était levée, et s'approchant de son mari :

— Olbert — lui dit-elle — que me disais-tu donc tout à l'heure?

— Que j'ai froid ! — répondit instinctivement le fou, obéissant à une sensation.

— Mais avant cela , cher ?

— J'ai dit quo j'avais froid ! — reprit-il.

Fol espoir ! — se dit la jeune femme. Eilo fs remit à son ouvrable, mais évidemment absorbec par des idées n()iivelle.s.

L'hiver était d'une rigueur à laquelle ajoutait incontestablement la position élevée de la maisonnette. La seule pièce qui eût une cheminée, était la cuisine, située à côté de ia petite salle où l'on se tenait ordinairement , et qui, depuis les froids, servait à la fois de chambre à coucher, de salle à manger et d'atelier de travail pour Adriana. Celle-ci, qui voyait son ami souffrir du froid sans y pouvoir apporter remède (»dle avait dépensé tout ce qu'elle possédait pour le vêtir chaudement), se décida à s'établir avec lui dans la cuisine que la cheminée perm.ettait de chauffer plus ïiisémcnt. Timoîeo passa une partie de ses journées à chercher dans la campagne des débris de bois, qu'il augmentait en cachette de quelques branchages dont il émcndait le jardin. Peu de jours après ceitc nouvelle installation, ayant terminé quelques travaux, Adriana descendit en viilcet s'élani fait donner chez la lint^ère l'adresse d'un des proj^iers

fêta, a, S^

médecins de Florcnco, elle s'y présenta,

— Monsieur — lui dii-ellc — depuis sept on huit mois mon mari a pp.rdu la raison......

J'ai vagùeaienl eniemlu dii'c qu'une foiie émotion pourrailla luiiendrc cst-ce possible ?

Le célèbre pr»ticieu surpris, fît à ce propos «ne foule d'interrogations à celle qui le consuîîaifsur une question aussi nouvelle. La manière dont Adriana lui répondit, les façons, la figure de la jeune femme, l'excentricité du cas, tout inspira au médecin un vif intérêt. Ayant longuement questionné, et pris des notes, il dit à l'inconnue : ^

— Je n'ose vous donner de solution d'aucune sorte en ce moment. Madame.... mais la nouveauté du cas me fra})pe, et le désire de vous obliger m'anime ; je vais faire de ceci l'objet d'uneconférence avecceux de mes confrères que je dois croire les plus aptes à en

raisonner savamment je consulterai aussi

le directeur de la maison des aliénés, je ferai tout miOn possible enfin, pour répondre à votre confiance ; ainsi veuillez revenir dans huit jour$

Adrîana remonta à Ficsole animée d'un courage singulier. Otberf, depuis l'installation dans la nouvelle pièce, ne se plaignait presque plus du froid; il avait repris ses étranges travaux sans issue, et y mêlait, on ne saurait dire par quel extra vagantentraînement d'idées, d'informes essais de composition musicale. Il ne parlait pas. Deux ou trois fois seulement* lorsque sa femme allait poser sur son front pâle de tristes baisers, il lui était échappé de dire :

— Patience! patience! pour cette fois ils ne diront pas : non ha senso î

Adriana examina les feuilles que son amî empilait avec complaisance, et qui coûtaient plus à la dépense de chaque jour, que le pain du ménage : elle n'y vit qu'un assemblage informe de notes de musique, de mots sans suiîe> de chiffres cl de caractères singuliers

— Oui, mon bon ami patience! — • répondit-elle , en mettant la main de l'insensé sur son cœur.

Adriana continuait à travailler chaque nuit jusqu'à quatre ou cinq heures du malin, pro-

•544 — »>" l\»:îlen,t. —

iitaiit (lu moment où son mari s'cndormaît utins la pièce chîuini'e tout ]e jour par la cheminée, \)Our revenir *];;ns celle où clic ne cojirrait pas lisipie d'être surprise par quelque réveil (lu dormeur, et ayant soin de ienncr la porte de coiîiniuuîcaliorî cntr'elieet lui.

TaIq posait dans ga jatte de terre pleine de cendre les dernières braises du foyer, s'entorlilîaitd'un vieux manteau cVOlbcrt, duquel ne sortaient que ses mains actives, et penchée sur son muni lieux ouvrage, elle brodait des coins de mouchoirs, des chiffres et des eou' ronncs pour les pratiques aristocratiques de la lingère, qui lui donnait à gagner ainsi quelques francs pour la semaine. Le mcinage n'avait absolument plus rien donlon pût faire argent. Son dé ('ror, un (^tui garni de turquoises, et quelques autres débris d'une opulence passée if|ae le hasard avait môle au peu qu'elle avait emporté du palais Bastiglia, s'étaient trouvés vendus à mesure que 1 insuftlsance de ses premiers gains en avaient im-posé la nécessité. Le eercle d'or du portrait de son frère, et une partic de son linge njème, avait du éprouver ie

mi^mc sort, à l'époque où îo Turc-iJvorrnais î'avnit, par ses pî'étenlionG , contrainte à renoncer aux broderies orientales, il ne lui restait donc absolument rien, sauf la robe qu'elle avait sur elle, im cbâle noir (]evoYay:c qui lui servait pour descendre en ville, et quelques menus objets sans valeur matérielle : les souvenirs inclus dans le coffret de laque, c'est-itdire le polit crucifix de Brustolon , le cachet de malachite, la Madene en émail, tous souvenirs (i 'aiTeciion de ses parents ou de ses amis, et enfin le poignard de cristal long-temps porté pai- le doge Francesco Morosini, et signalé dans ses mémoires comme ayant failli deux fois faire pénétrer dans son sein, à l'aide do son tranchant aigii, le terrible poison coulé dans sa lame couleur d'émeraude.....

Peu de jours après sa visite chez le célèbre médecin de Florence, et ayant installé Olbert à la table de son œu'vre faiaaNîi(iuc, Adîiana allait se mettre elle-même à son aiguille, lorsqu'on lie violemment résonner la ciochelle de ia barrière, {|ui de la route donnait accès dans le jardin. Timotco venait de partir pour

o46 — i;?; i:^t:[Dff,?vT. — son travail dans une ferme voisine ; Adriana avait eoiiîiinie de ne faire nulle attention à ccîî tentatives d'invasion , souvent réi)étées depuis l'imprudente parole qui lui était échappée en face du médecin de campagne, dans le délire de son désespoir de mère. Elle laissa donc sonner et se mit à compter les fils de son ouvrage : mais bientôt elle crût entendre parler ci un moment après, la porte s'ouvrit, et le vieux gondolier se montrant à demi, fit à ta maîtresse un sîgne d'intelligence. Surprise, msis voyant qu Olbert absorbé dans son tra- Tail , ne faisait attention à rien , elle se leva, et passa dans la chambre où Ton semblait l'appeler dans la pièce voisine elle s'y trouva

face à face avec le marquis Durazzo î

— Teo ! — dit-elle en se tournant vers I0 gondolier, sur lequel elle lança un regard de colère.

— Ne lui en voulez pas, mademoiselle »

— dit aussitôt le marquis. — C'est moi qui ayant à vous faire d'importantes communications, ai violé sa consigne.

— Pardonnez-moi, monsieur — dit

Adriana , en faisant un mouvement comme pour retourner vers la porte qu'elle venait de franchir — Il m'est impossible de vous entendre

— Mademoiselle! de grâce! si vous aaviêi quelles intentions m'amèiient î.«

— Je ne suis plus demoiselle — interrompit Adriana avec dignité. — Je suis madame Erichsen!

— Eh bien madame je ne vous demande que dix minutes d'entretien, en présence de cet homme même, si vous le désirez..,

— Eh bien.... dix minutes.... :3oit ! — reprit la jeune femme, par un reste de concession envers un homme qu'elle ne pouvait se refuser d'entendre sans manquer à sa mère, dont il était peut-êtreU'envoyé...

Le marquis avança pour Adriana un des deux sië^es qui , avec un rr.isérable canapé de toile, et la petite înble à[ciivr;;ge nocturne d'Adriana, formait tout le mobilier de celte triste chambre. 11 s'assit en face , ruais pourtaTft assez loin d'elle : Timoteo clait sorti su? un &i|;nc' do sa niaUt'ss^c, qui n« vGulai! pa?

faire au Dalmalcle plaisir de lui faire supposer qu*cliclc craignît.

— Madame — dit le marquis, lorsqu'il vit que la jeune femme attendait qu'il s'ex[>îiquât •^— je ne viens pas avec une mission de madame la comtesse Dasîiiilia, votre mère, mais j'ai tout lieu d'être persuadé que si v<jus dtiignez agréer les conseils que je vais avoir Thonncur de vous olfrir, vous repî*endi'ez bientôt une posiiioiî qu'elle est désolée de vous avoir vu abdiquer

— J'ai promis de vous écouter dix minutes, monsieur

— . Aussi vais-je abréger, madem.... madame!

LeDaloiatc fit une psuse, durant laquelle,, profitant de ce qu'Aùriana avait les yeux l)aissés à terre, dans une sorte d'alîitude résignée, il se niii à l'examiner avec âcs yeux b'eallamniant peu à peu de la simple observalion, jusqu'à une admiration eiîrénée. C'est qu'Adriuiia, aniai<,;rie par les veilles et ses doubles souiîrances de mère et d'é[>ouse , avait reçu l'aurcolo d'une nouvelle beauté. Ce n'était

CN INCLOEXf. 549;

plus cette riche nature aux lignes voluptueusement dessinées, dont les contours secretsenîraînaienl l'imagination dans des idéalités:

irritantes Adriana avait |)erdn cette fraî-

cîienr dcson {;renjier épCcnoniss^enient ; le rose ardent de ses lèvres, sur lesquelles éclatait l'énjail de ses dents, avait pâli, et le ton purpurin qui se fondant autrefois sur ses joues, ajoutait encore au scintillement inconcevable de son reirard, avait disparu sous les teintes plombées de la fatigue, à laquelle ses yeux cmpî'untaient le voiie d'une langueur sim^ulière. On devinait sous la stricte étoffe noire qui emprisonnait son buste jusqu'il u col, que les merveilleuses épaules des bais de Veriisc, avaient maigri , et rensemblc de ce corps avait acquis en lascivité, sans rien perdre en élégance. Telle qu'elle s'oflVait alors, Adriana était une de ces fenunes dont la beauté porte une empreinte de fatigue voluptueuse qui irrite cent fois plus l'injagination de certains hommes, que ne le ferait le ])lus îlorescent éclat de la fraîcheur et de la santé. Le marquis raffîa, pour ainsi dire, îoules les observations

5o0 tN OCIÎICST. —

que nous venons de ftiiie, d'un seul coup d'œîî jeté du haut en bas de la jeune femme. Puis il s'exprima ainsi :

— Vous devez suffisamment connaître M"^ la Comtesse votre mère, pour être persuadée que les choses restant ce qu'elles sont, vous n'avez rien à espérer ni de son pai-don, ni...

— Monsieur — interrompit la jeune femme — la vie que je mène aujourd'hui,

prouve que je n'attends rien de personne

pas même la remise d'une faute que je n'hésiterais pas à commettre encore, dussé-je en

savoir d'avance toutes les conséquences

ceci vous explique suffisamment ma situation

d'esprit je vous prie donc de vouloir bien

m'épargner tout ce qui pourrait m'être pénible à entendre, aussi bien qu'à vous inutile à dire!

— Pourtant, madame, j'avais cru trouver, avec M. le Comte votre beau-père, un moyen de vous rendre à votre passé , aux espérances fondées sur vous, à la vie enfin dont votre rans; et votre naissance vous rendent digne.... je n'ai ni le tcms ni le vouloir de faire des insinuations ni des périphrases; avec une femme

telle que vous, d'ailleurs, c'est inutile....

— Veuillez donc en finii-, monsieur mon

mari est là il pourrait s'apereevoit*

— Ehl)ieïidone,Mn fait, madame: Le Comte et moi nous avonsappris, dans une excursion faite à Venise (car la comtesse s'est obstinée à passer l'hiverà Camporeale), nous avons aj> pris, dis-je, non-seulement le lieu de votre retraite, mais une partie des malheurs qui vous ont frappée.... ces nouvelles apportées de Florence par un voyageur, m'ont sur-le-champ décidé, d'après l'avis de votre beau-père, à

tenter une démarche auprès de vous je suis

donc arrive ici, j'ai de suite interrogé le médecin du village, lequel, parait-il, a pénétré ici

dans une crise bien pénible j'en ai appris

la confirmation de ce qu'on nous avait assuré

à Venise celui que vous avez épousé a perdu

la raison

— Enfin, Monsieur.... î — s'écria presque Adriana, émue, oppressée à entendre ainsi retentir à son oreille ce résumé de ses douleurs.

— Eb bien , Madanv, s'il est vrai, comme

55^ — tr^ iNCILfEM. —

on le dit, que î état do.... celui que vous avez épousé, est sans espoir — repris le marquis avec chaleur, oî jetant sur la jeune feuiuifr d'ardents reiiards — s'il est vrai que tout le bonheur que vous aviez pu vous promettre de cette uîiion, est désormais compromis >

brisé, perdu ne pouvez-vous profiter d'un

événement cruei, sans doute niais comme

providentiel, cl qui peut vous rendre à la liberté

Adr:ana,dontîa pâleur et l'émotion s'étaient accrues en écoutant la tournure que prenait le discours de Disrazzo, sembla vouloir se lever mais une force inconnue ia retint sur

sa chaise. Ses lèvres trembhiient, son sein s& soulevait convulsivement

— Ne pouvez-vous pas — reprit le marquis Ibrt animé — renli-er en g!-àcc au[)rèsd& voti-e n]ère, en vous sépaiant d'un malheureuv, pour lequel le loniïsaci'ince de votre jeunesse,

de votre vie niènie , ne pourra piu> rien!

Ce mariage est des plus attaquables dans ses ibrnics... sur votre demande, il serait cxtrèmeîiîcnt facile d'en faire prononcer îa nullité.....*.

t-y rxcîriEXT. — o55

Dîi prenrlmit à 1 égard de cet homme les mesures ({ue coniîiianderait rhuma[jité mais

vous, vous, Adi'iana, vous seriez sauvée î — conliiîua avec chaleur le Daiiiîate — votre mère vous rf^ndrait toute l'affeclion qu'elle vous doit, et il vous serait encore possible d'atteindre à cette haute position (jue l'empereur avait consenti à vous faire car il

est un iîoinme qui nourrissait pour vous

la passion la plus vive, et pourtant la plus respectueuse cet homme oubliera l'injure de

vos refus, de vos dédains passés il consentira à arracher du livre de votre existence et de la sienne propre, ces pages cruelles où vous aviez écrit impitoyablement la condamnation de ses légitimes et plus chères espérances car il vous aimait il vous aime

encore cet homme.,., A votre vue un nouveau délire s'est emparé de ce cœur que vous avez

si cruellement déchiré eh bien, il oubliera

tout: abandon, honte, scandale, jusqu'à vos caresses à son rivcd.... tout enfin, pour vous rendre un am.our généreux ; ardemment récliauiTé dans «on sein à votro vue,... Adrianaî

5oi — ¥>' ixrmrriT, -—

lo- voulez-vous, dites? Comtesse Morosini,

l'empereur et votre mère pnrdonneront et

moi.... moi — s'écria le marquis, en essayant à demi-airenouillé, de saisir une des mains de la jeune femme muette d'indignation — moi, je vous adore toujours, et c'est à mon dévouement que vous devrez votre grâce , votre réhabilitation sociale!

Au dernier geste du marquis Durazzo, Adriana bondit do son siège comme si un serpent l'eût piquée. Elle lança sur l'homme presque tombé à ses pieds, un regard terrible, un de ces regards qui. comme un pjojectile décoché de l'ardente prunelle, arrive et blesse. C'est ainsi que recevant les coups du balancier dans la poitrine, le Templier de l'histoire dût regarder Philippe-le-Bel, son royal bourreau, qui ne pouvant supporter ce rayon visuel, quitta la place foudroyé....

— Sortez! — dit enfin la patricienne, lorsque ses lèvres tremblantes purent articuler un mot, auquel se joignit l'expression de son geste d'une énergique et irrésistible noblesse.

— Madame...., — balbutia le Dalmalc...

"- U.N INËIDKNT. — 0.>;>

VOUS réfléchirez.;... Prenez garde î la liaiiio est quelquctbis de l'amour tourné, de la passion aigrie dans le cœur !

Tidjoteo, qui sans doute attentif à ce qui ce passait dans celte chambre , avait entendu l'explosion du courroux de sa maîtresse, parut par la porle du jardin.

■ — Reconduisez Monsieur l dit îa jeune femme au gondolier, en disparaissant par la porte qui conduisait dans l.i pièce où était resté Olbcrî, lequel, absorbé dans son bizarre travail, n'avait par bonheur rien entendu.

Le marquis sortit furieux. Arrivé à la porte du jardin :

— Cent souverains d'or pour toi — dit-il au vieux gondolier — si tu consens à m'aider dans mes projets j agiî> au nom de la comtesse Bastiglia.... c'est pour le bonheur de sa fille !

— Sans doute que le bonheur de ma maîtresse est de faire ce qu'elle fait.... donc je ne veux obéir qu'à ce qu'elle commande....

— Deux cent, trois cent louis pour toi..... ie poste de concierge général à Camporoaic...

o5<5 — \y ly'CAîii.'sf. —

— I\îor.sicurie marquis m'offi'irait la place du scorpion dans le zodiaque, que je no pourrais accepter !

— Ya-t^en au diable, alors! ... fit le marquis outré, en franchissant la porte.

— Monsieur le marquis connaît le chemin ! — dit le bonhomme , pa;* forme de conclusion , en refermant la barrière.

lia flleraiière Morosinii

e ]• m'absous du forfait et non pas du gnpplice Po^ïÀRD.^— Lucrèce,

Le lendemain de cette scène inattendue, le propriétaire^de la maisonnette, qui avait rencontré Timoteo à Ficsole, se présenta , introduit de droit par le domestique, et suivi d'une espèce d'individu moitié artisan, moitié monsieur. La jeune femme s'était, dans le com-

358 — LA DEllMÈRE MOP.OSi?fî. — -

îneuccment de la mauvaise saison , souvent plainte du déplorable clat des i)orles et fe^ nôtres, qui laissaient tout passage aux intempéries du dehors, et le propriétaire venait, sous prétexte de répai-ation. Le personnage qui l'accompagnait visita attentivement les deux pièces qui formaient cet étroit rez-dechaussée ; il examina portes et serrures, fenêtres et vcrroux.... et après avoir pris quelques notes, il sortit, déclarant que des le lendemain on viendrait se mettre à l'ouvrage. Adriana ne fit pas grande attention à cet inci* dent, qui devait pourtant amener de si fatales conséquences.... et, très préoccupée de la réponse que le médecin florentin devait lui donner le lendemain, elle laissa partir le propriétaire sans lui adresser la parole, autrement que pour les plus strictes banalités de politesse.

Le lendemain, Timcteo observa qu'il né venait aucun ouvrier. Le jour suivant on ne put savoir s'il se présenta, car la jeune femme, accompagnée de son fidèle serviteur , passa plusieurs heures à la ville.

Le médecin avait provoque la consultation promise. Il résultait de l'explication donnc'c par Adriana sur le genre d'affection cérébrale que subissait son mari, sur les causes présumées de cette aliénation et les sympîumes divers qu'elle offrait sous les rapports physiques et moraux, qu'il y avait , en effet, de fortes chances, pour qu'une très vive émotion, une secousse prolbnde allant remuer en lui la réflexion en quelque sorte figée dans son cerveau, eût pour conséquence de lui rendre instantanément la jouissance de facultés frappées de suspension plutôt que de paralysie, ainsi qu'on a vu des muets recouvrer la parole perdue, au milieu d'un incendie qui menaçait

quelqu'ètre qui leur était cher

Adriana avait mentionné dans ses longues explications au praticien, deux cas où son mari avait semblé laisser luire des éclairs de raison ; la première fois lorsqu'il avait deviné que le congrès venait de repousser son œuvre; la seconde fois, au sortir d'une crise de marasme, évidemment causée par la perte de leur enfant...», dans les deux cas, ce furent, en

§GÔ — LA DERiSliuE MOKOSIÎfK —

effet, des émotions fort vives qui entraînèrent ce résultat. Les inductions de Borili, quiavail pu à loisir étudier l'organisation d'CUbert , durant les derniers tems du séjour, à Parme, se trouvaient donc presque confirm.ées par ces deux incidents.

— ' Ainsi, Monsieur, si mon mari , que je crois passionnément épris de moi, car il y a beaucoup de son amour dans la cause première de sa folie , me voyait, par exemple, exposée sous ses yeux à quelque grand danger vous pensez que la secousse qu'il en

ressentirait, pourrait entraîner une crise salutaire?

— J'en ai presque la conviction, Madame — répondit l'homme de la science — dans la position spéciale et dans les dispositions particulières 011 son organisation place le malade > cela se déduit presque physiologiquement, et nous avons déplus, les cas que vous citez, où il y a eu véritable effort de la raison pour se fairejour à travers le chaos de l'intelligence.... Si les sentimens étaient atrophiés chez votre mari, il n'y aurait rien à espérer de ce côté

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