PRESSE?1TIME?(TS
dans la réalité, s'il avait véritablement été l'amant de cette irritante et trop belle jeune fille et si cette ombre qui cachait toute chose, enveloppait bien réellement son palais
Alors il voulut relire chaque billet reçu d'elle, bien qu'il les sût par cœur. Rentré dans la conviction de la réalité des faits et de son apparent malheur, il se demanda ce qu'il deviendrait si Adriana l'abandonnait. 11 pensa nécessairement à mourir. Mais ce qu'il fallait c'était de mourir sous les yeux de la cruelle, et il en examina les moyens. — Que ferais-je à vivre ? — s'écria-t-il. — Qui ai-je au monde qui tienne à moi ? C'est horrible à se dire : Je ne laisserai pas ici-bas un cœur pour me pleurer! Je n'aipasde mère, moi.... Celui qui aune mère ne se tae pas. La miienne m'a donné sa vie ; son dernier souffie fut le premier qui m'anima... et son âme doit être en m^oi î... J'irai la rejoindre dans cette mon obscure.... d'où elle me voit, peut-être, malheureux et désespéré.... Oh ! ma mère ! ma tendre et sainte mère! vous que je n'ai pas connue, et que j'aime ! Martyre des profonds mystères de la
94 — PRKSSE.^Ti:.it:^rs. — nature, vous qui n'avez pu voirie fruit né de vos fécondes entrailles déjà refroidies, implorez à l'avance le pardon de mon crime
Dieu vous entendra, car on me l'a dit, vous étiez vertueuse et croyante / Priez pour celui qui , né sans le baptême de votre baiser, a grandi sans vos carresses ! Si je meurs , soyez au seuil de cette vie pour me protéger et me conduire aux pieds du trône céleste où l'on implore.... et que je m'en relève pardonné î
Le pauvre poète passa ainsi de longues heures à prier, espérer, redouter, mais soulagé pourtant, comme s'il eût été visité par l'ombre de sa mère. Otbert né par le secours de la science d'une femme expirée depuis quelques heures au milieu du mystérieux, travail de la maternité, avait dans son enfance souvent imploré cette martyre, et se l'était représentée dans ses songes et dans ses extases de sensibilité, il lui avait donné des traits, une expression de visage, une nuance de cheveux, et jusqu'à un vêtement déiad dont l'ensemble
formait une sorte de réalisation qu'il retrouvait dans ses prières, toujours la même, com-
me un tableau d'autel devant lequel on s'agenouille. Rien pourtant n'avait guidé l'enfant dans la composition de cette image formée dans son cœur. Mais lorsqu'Otbert eut quinze ans, le bon Tûbingen en envoyant son iils adoplif à Francfort, lui remit un portrait , précieusement conservé jusque-là parmi ces trésors de la sentimentalité des vieillards, trésors, reliques qu'ils n'oublient point mais qu'ils
n'osent toucher, comme si c'étaient des douleurs à réveiller de leur sommeil : — Ce portrait était celui de la mère d'Otbert, et il offrait trait pour trait le visage que l'enfant s'était créé pour l'aimer ! c'était le même regard , la même nuance de cheveux que celle de l'image magique peinte dans son ia:)agination, par l'admirable intuition de son amour filial ! tout , jusqu'à la coupe et la couleur des vêtements
que portait la morte
Otbert ayant tiré ce portrait du tiroir qu'il ouvrait chaque jour, à ses heures les plus recueillies, il le contempla et sentit peu à peu sécher les larmes de sa faiblesse et de son découragement. Il puisa bientôt dans ce re-
9(5 — pnEsss:rnME:tTS. —
tour vers les saintes et pures affections qut vibrent dans ce recoin du cœur que n'envahissent et ne profanent jamais les passions turbulentes, la force nécessaire pour lutter contre la douleur de son amour et les doutes qui s'étaient emparés de son âme subjuguée! 11 procéda donc, avec une sorte de lésignation, anx préparatifs de son départ, et au moment où les premières lueurs de l'aube matinale vinrentblanchirniorizon,il quitta sa demeure, non sans regarder le plus long-tems possible le palais de la bien-aimée , mais pourtant moins déchiré qu'il ne l'eût redouté la veille : La prière l'avait sauvé !
Le matin même du départ d'Otbert par la route de Fresine, Bruschall arrivait à Venise par celle de Mestre.
îj'Eii4-«3a prévca ?
« f>ar(ir avec toi, c'est fstev ; Rester sans toi , c'est partir ! »
Chateacbuund. Paradis perdu-.
Notre héros ne s'arrêta à Padoue que le temps nécessaire à trouver une voiture pour Ferrare, où il arriva dans la nuit suivante.
Il descendit dans l'albergo principal, et dès qu'il fui jour, il se mit à courir la ville, dans
98 — l'el r-o>' pî';ï:yl ? —
le but bien arrêté de se distraire le plus que possible, de s'étourdir, d'éviter de penser. Otbert se trouvait dans cette position étrange d'un homme qui ne sait ce qu'il va ni faire ni devenir, dont le sort est enchaîné, par suite de son abnégation propre, aux volontés, aux désirs d'un être en but lui même aux plus étranges traverses... Cette incertitude de son avenir, de chaque lendemain même, peut-on dire, qui eût été chose intolérable pour une foule de gens, n'était pas au contraire sans quelque charme bizarre pour celui que nous avons peint comme doué d'une organisation faite pour chercher et éprouver vivement les émotions, en même tems d'un esprit aventureux et d'une imagination ardente. Trompant sa raison par un subterfuge qui tendait à établir que nulle détermination , nulle initiative ne dépendait de lui, il résolut de se laisser aller à sa singulière destinée. — Elle me dit de croire en elle et d'attendre -— se répétait-il pour excuser son inertie — croyons et attendons !
C'est par ces subtilités que lo pauvre gar-
— L'tLT-0:i PhÉYï? — î)i)
çon essaya de se soustraire au désespoir qui avait un moment fait irruption dans son cœur, qu'il parvint aussi à endomiir les remords dont le seul nom de son digne ami d'inspruck était le texte.
Il se mit donc à parcourir la ville de l'Arioste , des princes d'Esté et du Tasse. Il passa de longues heures dans les églises , devant les peintures du Guercliin, des Carraches, de Gaiofolo, et deMantegna; la première journée s'écoula ainsi. Le soir il y avait opéra, et Otbert entendit chanter la TeresaTavola, une des plus jolies cantatrices d'Italie, à laquelle il' trouva ce noir et scintillant regard dont Adriana avait brûlé son cœur. Le lendemain il reprit ses courses. Il allait entreprendre la visite intérieure du fameux château des anciens ducs, majestueusement assis au milieu de la ville avec s;'S tours, ses créneaux, ses ponts et ses fossés, lorsqu'il apprit que cette féodale et féerique demeure ne conservait plus de traces du séjour de- ses hôtes illustres, pas même le boudoir de Lucrèce Borgia! Toutes les belles peintures de Dosso-Dossi , si pom-
100 — l'eli-ô?* frévl? —
peusemcnt célébrées par l'Arioste, avaient été effacées pour approprier les logements à la destination nouvelle de l'édifice, alors demeure officielle du cardinal-légat qui gouverne Ferrare au nom du pape. Ainsi que fit Michel- Ange, réfugié dans cette ville durant le siège de Florence, Otbert dédaigna donc de pénétrer dans l'édifice ; il visita la maison qu'habitait l'Arioste , cet Homère italien.... puis la prison de Torquato Tasso , le tendre et malheureux amant de la princesse Eléonore, qui mourut de l'ingratitude d'Alphonse , comme Racine des dédains de Louis XIV....
Une nouvelle journée se passa encore ainsi. Le soir du troisième jour, lequel fut employé à visiter des manuscrits précieux dans la bibliothèque en partie formée par le célèbre cardinal Bentivoglio, Otbert rentra chez lui sans se sentir tenté d'aller au théâtre ne fût-ce que ])our revoir dans les beaux yeux de la Tavola comme le reflet de ceux de sa bien-aimée. Il s'était plusieurs fois présenté à la poste sans rien trouver pour lui. Le découragement alait le reprendre il avait usé durant ces
— l'euï-on préyu?' — îOi
trois joers toutes les forces qu'il avait pu puiser dans la subtilité de ses raisonnements.... Désormais sa passion allait plus despotiquement que jamais reconquérir en lui son empire. A minuit, il était encore appuyé sur son balcon, s'effi'ayant du nouveau désordre. qui envahissait ses sensations et sa pensée....
Tout à coup en frappe vigoureusement à la porte de laîbergo. Otbert sent dans sa poitrine le contre-coup du marteau de fer. Il se penche, et, malgré l'obscurité profonde, il distingue deux hommes debout devant le seuil. On leur ouvre. Otbert, éprouve un trouble étrange.... sa chambre est située au second étage de l'albergo, au fond d'un long corridor. Il entr'ouvre sa porte, prête l'oreille, plonge les yeux dans la sombre prolongation du couloir. Qu'espère Otbert ? une lettre désormais indispensable pour lui rsndre quelqu élan de courage , car le sien est épuisé ! Pourtant cinq minutes se sont écoulées, et rien n'apparaît, rien ne bouge.... il s'apprête à refermer sa porte, le cœur plus serré que jamais... lorsqu'au moment où ses yeux vont
102 — ' l'eut-on prévu? —
quitter l'obscurité , il croit apercevoir au loin le reflet, incertain encore, d'une lumière qui gravit l'escalier. Il ne se trompe point...., les murs noirs se teignent de projections rout;;eâlres.... Mais bientôt la lumière s'arrête.... au premier étage sans doute.... une étrange anxiété suspend toute l'âme du poète dans ses regards : il retient son souffle comme s'il craignait de faire évanouir cette lumièrxi qui est pour lui l'objet d'une singulière et folle espérance ! Mais il ne s'abuse pas !...la clarté augmente , les parois des murailles se la renvoient, le faux marbre de l'escalier s'illumine ; à mesure que le flambeau monte , la lumière gagne un espace sur le plafond du long couloir... la tête d'un domestique de l'auberge apparaît, puis à mesure que celui-ci franclliit les marches, c'est le buste, la main qui tient le flambeau, puis tout le corps, qui s'offrent
au regard derrière le valet apparaît une
autre tête... puis enfin une autre encore, qui, gravissant dans l'ombre formée par le corps de l'homme qui les précède, ne présentent ({u'un ensemble méconnaissable mais les
l'eBT-ON PREVU? — 105
voilà tous dans le corridor ! Ils vont sans doute s'arrêter à l'une des portes qui s'ouvrent
sur les chambres vacantes Mais noB ! ils
avancent toujours ! Il reste deux portes seulement à franchir.... Otbert retiré ^derrière la sienne à peine entrebaillée , sent son cœur battre à soulever sa poitrine. Il a le vertige : les voyageurs se sont enfin arrêtés devant une porte voisine de sa chambre , mais une personne a parlé.... ce qu'elle a dit, Otbert ne le sait ! Il entend résonner à ses oreilles abusées mille bruit fantastiques de cloches , de tambours, de sifflements, de même que ses yeux ne distinguent plus rien , fascinés qu'ils sont par une émotion si vive , qu'il est obligé de s'appuyer sur un meuble pour ne pas tomber !
— Per ubbidirla ! — a répondu une voix bien connue, à l'interrogation que l'oreille d'Otbert n'avait pu saisir, — c'est ici , stgnor cavalière! — ajouta Timoteo.
La porte d'Otbert était entrouverte... le domestique de l'albergo entra :
i04 l'eUT-ÔN PRÉVt?
^ — Ce sont deux messieurs qui vous demandent — dit-il.
— C'est bien , l'-ami ! Vous pouvez vous retirer,... plus tard on vous appellera ! — reprit le diiine Castellano.
Et aussitôt le valet sorti, les deux arrivans entrèrent. L'un , nous le connaissons déjà , portait un sac de voyage, l'autre.... c'était un charmant cavalier, vêtu en étudiant...; Olbert tombe dans les bras de Morosine !
— Ah ! Madonnaî Madonna! San Nicolo a donc cessé de m'en vouloir, puisque je vous vois enfin réunis ! — et ayant déposé le sac qu'il portait, puis jeté sur les deux amants un regard attendri, le vieux Timoteo se retira discrètement, en passant le revers de sa main rude sur ses yeux , pour y essuyer une larme
Restés seuls , ce fut entre Adriana et son amant une scène d'ivresse que nous renonçons à décrire. Othert n'osait croire à tant de bonheur, et s'imaginait être la proie de quelque songe délirant.
— Est-ce toi? est-ce bien toi ? — répétaitil sans cesse.
— Doutais-tu donc de moi ? — s'écriait la jeune fille, en tenant dans ses mains la belle tête blonde de son amant encore étourdi de cette foudroyante émotion et par cette enivrante surprise.
— Douter de toi , non... mais de la femme !
— C'est bien moi... tiens ! c'est bien moi ! — répéta-t-elle en l'embrassant au basard, sur
les yeux, au front, dans la chevelure
Dans la nuit même , un moine qu'Adriana avait trouvé en route , sur le bateau de Francolino , et qu'elle avait à l'avance séduit par un riche présent, unit les deux amants, dans une chapelle d'un des quartiers les plus déserts de Ferrare. Le vieux Timoteo suppléa au déguisement masculin de sa jeune maîtresse, en tirant une simple toilette de femme du petit sac qu'il avait apporté, et qui ressemblait à ces noix enchantées d'oii les fées font sortir, d'un coup de baguette, tout le trousseau d'une belle prineesse î
lOô — l'cit-oî^ pué vu? —
Le lendemain, les deux époux, servis par l'incomparable gondolier, déjeûnaient comme des amants. Le signor cavalière, ainsi que le bonhomme appelait la jeune comtesse, regardait Otbert avec cet œil d'amour, moitié langueur et moitié flamme, qui n'a peut-être été peint que par le vieux Mantegna , lorsqu'il représente un saint qui , près d'expirer sur le bûcher, lève vers le ciel des yeux ravis, comme si c'était une joie de mourir ! C'est <|u'en effet, dans le martyre qu'avait coura- , geusement subi Adriana, durant tous les jours précédents, Otbert s'en! était son ciel. Adriana, on Ta compris déjà , ardente personnification de la Vénitienne du moyen -âge, était une femme de sensation autant que le poète Otbert, cet impressionnable rêveur, était un homme de sentiments. Tous deux goûtaient donc l'ivresse de cette rencontre suivant la nature de leur organisation , si bien d'accord du reste pour ce point extrême : s'aimer ardemment. Mais la prudence imposait la nécessité de mettre un terme prochain à ces douces et folles causeries, à ces mille qiîcs-
lions faites au cœur, et à ces extases d'amants qui se retrouvent après de grandes vicissitudes. Il fallait partir ! Timoteo avait trouvé un équipage qui , vers le milieu du jour, fut prêt à emmener nos amoureux. Adriana avait décidé , en raison de ses réflexions particulières, qu'il fallait abandonner les routes principales, et gagner Mirandola, pour de là, traversant tout le duché de Modène , coucher le soir à Correggio , patrie du doux et gracieux Corrège, et atteindre enfin Parme le lendemain. A l'heure dite, ils partirent donc, accompagnés du fidèle gondolier qui, pour la première fois de sa vie se voyait en voiture, et qui , en fait de chevaux , n'avait jusque - là rien connu d'autre que les quatre coursiers d'airain apportés de l'hippodrome de Constantinople et placés sur le portail de la basilique Saint»3ïarc. Les surprises et les exclamations du bonhomme amusèrent d'abord les deux amants. Mais après le premier étourdissement, le premier délire de leur réunion , leur esprit fut peu à peu envahi par les sérieuses réflexions qui naissaient de la gravité des incidents
lOS — L>AT-0:i PRiVL? —
connus de l'une, soupçonnés de l'autre:
— Madonna ! Madonna ! quel est cet animal? — s'écria Timoteo en apercevant un mouton qui sortait d'un hangar de la route. — Il est habillé comme un chioggiote ! — repritil, en faisant allusion à ce caban fourré que les pêcheurs de Chioggia se jettent sur les épaules — et cette cage qui roule derrière ces gros chevaux à cornes! Ah! Madonna! les drôles de choses qu'on rencontre sur la terre ferme l
Sans doute jusqu'à ce jour, le Castellano pur-sang qui n'avait jamais quitté ses lagunes, s'était imaginé que les côtelettes venaient sur les arbres, et les beaf-tecks en espaliers.,.
Les deux amants laissèrent bientôt leur compagnon de route à ses admirations et à ses surprises naïves, pour céder au besoin de parler de choses bien autrement sérieuscis. Adriana, répondant aux questions de son ami, reprit le récit des faits, au jour où «lie avait manqué le premier rendez-vous de Y heure bleue auprès de San-Servolo,lesoir même de l'abordage de Timoteo, qui avait valu à ce dernier
— L'hur-o:i piiÉVL? — iO^
la comparution de police que nous lui avons entendu raconter à lui-même chez notre héros, ainsi que l'amende qui ne lui coûta rien , et à laquelle même il nous semble qu'il gagna quelques zivanzùjhers.
— Durant la journée — raconta Morosine — ma mère me fit prier de passer chez elle. Mon beau-père se trouvait là.Yoici , si je m'en souviens ien, ce qu'elle me dit. — « Dans une première conversation que nous avons eue ensemble à mon arrivée de Vienne, je vous ai fait connaître, ma fdle, quels projets j'avais.... nous avions, dois-je plutôt dire, fondés sur vous — commença ma mère, se reprenant à cause de la présence du comte Bastiglia. — Dans cette conversation , où je vous fis entrevoir la destinée brillante qui vous attendait , par suite des bontés de Sa Majesté l'Empereur pour notre illustre nom , je vous parlai aussi de l'homme que j'av.... que nous avions choisi pour vous, et dont la naissance, la jeunesse, la beauté , tout enfin devait, en outre de notre détermination , vous faire un parti agréable. J'ai })u deviner dbs ce moment que le futur
comte Morosini avait déjà su toucher votre cœur, et satisfaite de voir cette inclination d'accord avec les nécessités de notre position sociale, je me suis dès ce moment occupée de tout faire pour précipiter le jour du dénouement de mes heureux projets.... s
--Je laissais ma mère parler sans l'interrompre — dit Adriana — mais je me préparais en secret à la crise imm.inente qu'allait amener ce discours, et je m'affermissais dans mon courage, en faisant passer ma pensée par mon cœur. Apparemment que mon beau-père n'était pas venu de son propre mouvement pour assister à cette conversation décisive, car en l'observant, je trouvai son attitude fort gênée, l'expression de son visage était toute inquiète, et souvent même il jetait sur moi des regards presque suppliants. — Ma mère reprit : — « Oui, ma fille, ma chère fille, j'ai mis toute ma sollicitude à activer les formalités et les démarches qui étaient indispensables pour la réussite de cette grave et heureuse affaire, et nous touchons enfin au moment si ardemment désiré par monsieur le Comte et par
moi, non moins que secrètement aussi par vous, Adi'iana Et tout bientôt nous permettra d'espérer que le glorieux nom de Morosini ne périra pas....»
0 Le Marquis Durazzo (c^ar nous nous entendions déjà depuis long-temps bien que sa
modestie ait voulu tenter d'ébranler ma certitude) celui que nous vous destinons et
que vous aimez, a reçu toutes les pièces de famille nécessaires à son mariage; les hommes de loi ont fini leurs travaux pour toutes les affaires de fortune.... les documents sont en règle pour l'érection en comté de notre terre de Camporeale, et voici enfin la demande toute prête, par laquelle vous déclarez à S. M. l'Empereur, quel est celui auquel vous voulez donner votre nom, le suppliant, comme il a daigné me le faire espérer de vive voix, de vouloir bien approuver ce choix, et de vous faire
l'honneur de signer au contrat »
Pendant cette tirade, la gêne, et l'inquiétude du comte, s'étaient peu àjpeu converties en une sorte d'effroi, — continua Adriana assise côte à côte de son amant attentif, dans la pc-
lite calèt'lie qui les emportait, avec Tiinolea sur le siège. — Mon beau père regardait alternativement ma mère, moi, et la porte de la chambre par laquelle il désirait évidemment de s'enfuir.... ayant sans doute depuis longtemps, soit par suite des appréhensions de Durazzo, soit en raison de ses propres observations, deviné que je ne justifiais point l'aveugle confiance que ma mère mettait en ma soumission à ses orgueilleux projets
La comtesse avait déployé sur la table au près de laquelle elle était assise, une large feuille de papier déjà écrite, et qui , sans doute, n'attendait plus que ma signature. Elle prit une plume et me la présenta.... Ce fut alors seulement, je crois, que jusque-là préoccupée de son idée, elle s'apperçut que je n'avais encore
rien dit me regardant fixement, elle reprit
en me tendant la plume :
— Eh bien , Adriana ? à quoi pensezvous donc?
Mon beau-père se leva, espérant de gagner la porte d'une façon inaperçue....
— Est-ce que vous ne m'entendez pas.
Mademoiselle? — ajouta-t-elle en pâlissant.
— Je vous demande pardon , ma mère
je vous entends — répondis-je d'une voix résolue, mais en faisant tous mes efforts pour empreindre de respect l'accent des graves paroles que j'avais à prononcer.... — Ce n'est, je vous assure, pas ma faute, si vous ne m'avez pas mieux compris la première fois que vous m'avez parlé de vos projets aujourd'hui il faut donc bien vous le déclarer clairement et sérieusement : je ne puis signer cette lettre à l'Empereur car je n'épouserai jamais qu'un homme de mon choix!
Mon beau-père profita de la muette stupéfaction où mes paroles plongèrent ma mère, pour s'éclipser.
En entendant cette déclaration, faite d'un ton ferme et calme à la fois, la comtesse devint si pâle, que je me sentis vraiment toute émue, à voir quel terrible effet lui devrait causer mon refus à réaliser ses plus chers désirs. En ce moment, j'oubliai ma longue enfance sans caresses, j'oubliai l'égoïsme de la fière patricienne qui avait rêvé de sacrifier toute ma vie
114 — l'eut-on pîîévu? —
à ses spéculations ambitieuses je ne vis
plus que ma mère prête à se trouver mal d'émotion, d'indignation, de douleur réelle enfin, quelques fussent d'ailleurs les sentiments qui fissent naître cette douleur.
— Pardonnez-moi, ma mère/ — m'écriaije en me jetant à ses genoux, et en cherchant à presser et à embrasser ses mains — je n'aime pas le marquis il m'est donc impossible de l'épouser.
— Suis-je bien éveillée ?... — se dit-elle, en jetant sur moi des regards dont l'éclat furieux m'épouvanta réellement — Est-ce
ma fdle.... celle qui doit être l'esclave de ma volonté suprême, qui a osé prononcer de pareils mots ?....
— Hélas oui.... ma mère — dis-je en reprenant courage au sein même de ce péril, et sauvée de tout remords par ce péril même,- — c'est votre fille qui vous vénère, qui vous respecte.... mais qui ne saurait sacrifier toute sa vie à l'erreur que vous alliez commettre , en croyant faire son bonheur !
Alors, comme si elle eût enfin cessé de
LtLT-ON PRÉVU? l'5
douter de la réalité de ce qu'elle entendait, elle se leva brusquement, et me repoussa avec une telle violence, que je tombai à la renverse, d'agenouillé que j'étais, et me frappai le crâne contre le marbre de la table où se trouvait la fatale lettre pour l'Empereur. Je me blessai, et quelques gouttes de sang jaillirent sur la feuille, à l'endroit même oîi je devais signer... Soit qu'aveuglée par la fureur, ma mère n'eût d'abord pas vu ma chute, soit qu'emportée par l'exaltation, elle ne voulût pas y prendre garde, toujours est-il qu'elle me laissa un moment à terre, et interpellant son mari, dont elle remarqua à peine la disparition, elle donna cours à tout ce que sa colère allumait de pensées furieuses dans son sein. Je m'étais relevée, et m'efforçant de maîtriser mon émotion, je m'assis, en prenant l'attitude résignée et impassible d'une victime décidée à tout entendre sans nouvelle faiblesse. Je sentais mon sang couler tiède parmi mes cheveux jusque dans mon cou, et ma blessure, sans avoir de gravité, ne laissait pas que de me faire s juffrir
iffl — L'tLvr-o?î i»nf:vij ! —
— Chère! chère, bien aimée! — s'écria Otbert, en pressant sur son cœur sa courageuse amie — c'est pour moi que tu as souffert ainsi.
— Je ne veux point exagérer mon mérite; si j'ai agi de cette sorte, c'était parceque je t'aime, parce que je ne pouvais songer d'être à un autre qu'à toi, parce qu'enfin c'est mon bonheur de t'appartenir, et que tu m'appartiennes...... tu vois donc bien, mon Otbert, que
toute ma conduite au fond repose sur l'égoïsme Si je ne t'aimais pas, je n'aurais certainement pas agi comme je l'ai fait et je me serais probablement aussi peu occupée de ton amour que je le fais de celui que, malgré tout ce qui le rend méprisable à mes yeux , je devine que le Marquis ressent pour moi ; tù vois
donc bien que ce n'est pas pour toi mais
seulement à cause de toi, que j'ai souffert et déployé tout ce courage! — continua l'aimable femme, en cherchant par un spirituel subterfuge , à diminuer aux yeux de son amant, la grandeur de son sacrifice, afin de ne pas ajouter aux émotions qu'il subissait déjà, les
— l'eut-on prévu? -— • 117
les alarmes de sa délicatesse, les scrupules de son honneur, seul sentiment que chez lui ne dominât point l'amour.
Elle reprit son récit :
— La crise de colère que ma mère avait suhie en entendant de ma bouche une déclaration aussi inattendue, touchait à sa fin, et je me déliai de l'attendrissement qui pouvait être chez elle comme chez moi la réaction des sentiments extrêmes qui venaient de seproiluirc. Aussi, la voyant presqu'épuisée , et cherchant son siège, je me défiai de ses larmes , et l'amante l'emportant encore sur la fille, je m'empressai de lui dire:
— îl nous est impossible à l'une et à l'autre , ma mère, de continuer pour le moment cet
entretien nous le reprendrons plus tard....
lorsquel'émotion de cette scène sera dissipée.... pardonnez-moi le chagrin que je vous cause , mais vous-même tniirez par reconnaître que mavieeniière ne pouvait être ainsi sacrifiée.... permettez donc que je me retire.... que je vous
envoie vos femmes ce soir , demain nous
reparlerons
Et comme j'avais sonne, la ("emm.e de chaml»re de ma mère entra, et je sortis, sans attendre de réponse, jetant un mouchoir sur mon cou, pour qu'on ne vit point le sang qui coulait de ma blessure.
Le soir, je crus, jusqu'au dernier moment, que je pourrais aller à notre rendez-vous, tant j'étais soutenue par l'exaltation et par mon désir. J'aurais souhaité de l'apprendre de vive voix, ce qu'il était mipossible de t'écrire.... je n'aurais pas voulu nonplus t'alarmer sans pouvoir moi-même t'oflVir un correctif aux choses, et je ne me fiais pas absolument à l'éloquence du vieux Timoteo....
— Lequel du reste — interrompit Otbert — par un singulier scrupule de discrétion qui lui |)ren(l de tems à autre, ne se décide qu'à toute extrémité à me rapporter même ce que tu lui dis pour moi.
— Pardonnons-lui son manque d'espi'it en laveur de tout ce qu'il a de cœur! — reprit x\driana— je te l'envoyai donc j>our îe prévenir de l'impossibilité où j'étais, ce soir-là, de quitter le palais ; tu comprends qu'une pa-
LEUIVON PRiÈVU ? -^ Il f)
reille scène, entre une fille et sa mère, é])ranle et laisse des traces. D'ailleurs, Lien qu'elle fût sans gravité, ma blessure ne me permettait guère de m'exposer à l'air du soir, puis enfin ces premières raisons n'eûssentelles pas existé, que je devais peut-être ce sacrifice aui convenances que me dictait ma conscience , fiisséje même sûre de l'impunité, c'est-à-dire, de n'être ni espionné, ni surpris. Plusieurs fois durant le reste du jour, je fis prendre des nouvelles de ma mère: elle était calme. Vers le soir, tandis qu'appuyée intérieurement contré ma fenêtre, je regardais s'écouler Vhsure bleue chérie en pensantà toi, mon beau-père demanda à me voir. Je le reçus, et nous causâmes de toute cette affaire. Malgré ce qu'il me dit du contraire, je compris bien qu'il était' envoyé par ma mère , afin d'achever ma confession , ou j)lutôt pour en avoir les détails. Fort à mon aise avec lui, je n<^ cachai rien, laissant à éo. volonté, ou à sa prudence, d'en rapporter la part qu'il voudrait à la comtesse. Je lui avoiiai que je t'aimais, que je détestais le marquis, et que si l'Empereur devait faire au comte
120 — i/rtroN PRÊTE? —
Moiosini sur ma deniaiitle, ce ne pouvait être
que loi....
— Adriana ! -- interrompit Olbertavec un profond accent de reproche et de tristesse.
— \a! je te comprends, mon ange! — reprit la jeune fille — crois bien que je te connais, et que je t'apprécie, et que durant nos heureuses réunions de chaque soir, j'ai deviné tout ce que ta belle ànie renferme de noblesse î Mais pouvais-je détruire ainsi d'un mot l'édifice des rêves de ma mère, sans lui offrir au moins quelque moyen d'accomodement ?
d'ailleurs je dis tout au comte Bastiglia, je lui déclarai que du jour où je t'avais entrevu si beau, si courageux , au milieu des péiils de cette aventure dans les Alpes, ton image était restée dans mon cœur. Une épreuve était venue, qui eût pu l'effacer en moi ce futl'en-
v(ii de cette somme... ( pardon de le rappeler!) que te tit nîa mère. Mais tu révélas alors tes sentiments comme déjà tu -avais révélé ton couraue, et ie me sentis en grand chemin d'être subjugué. Tu devines combien la conduile de ma mère, excitée, du reste , [»ar une
L'tLI-O.X pl'.ÉYU ? 4*1
làuhe jalousie de l'homme que quelques indices avaient éclairé, contribua àm'exaJter.... ce que je croyais être un sentiment de justice, un désir de réparer l'offense faite à une âme délicate h laquelle nous devions une obligation immense, était sans doute déjà de l'amour. Le cœur a des mystères impénétrables — il faut renoncer à les analyser, il n'y a qu a subir! ïu sais ce que je fis pour t'attirerau palais: à dater de ce moment, je n'ai plus rien à t'apprendre. Le comte entendit tous ces aveux. Mais déjà il savait une partie des choses que je lui racontais, car tu te souviendras que ce- fût à la suite de ce bal où nous dansâmes souvent ensemble, qu'il m'emmena à la campagne attendre le retour de ma mère. Je crois inutile de détailler le rôle que Durazzo joua dans toute cette intrigue d'ambition et d'oppression, puis-je dire. Le comte savait de son côté mieux encore que moi, à quoi s'en tenir. Sans avouer pourtant ni nos entrevues, ni nos intelligences ensemble , je dis ce qu'il fallait, moins pour peindre mon attachement envers
122 t'ELT-ON fRÉTL ? —
toi, que pour démontrer jusqu'à quel point le rnariage projeté était impossible.
Mon beau-père essaya de me faire quelques objections. Je compris combien le marquis avait réussi à s'emparer de cet esprit, dont les volontés et les opinions n'étaient que dos reflets d'autrui. Je persistai dans ma détermination, et mis, je l'avoue , un peu de coquetterie à essayer de me le rendre favorable, de quelque peu de poids que je susse être son crédit auprès de ma mère. Je lui dis que j'avais trop bonne opinion de son esprit pour n'être pas persuadé que depuis long-temps il savait ce qui se passait dans mon cœur, et qu'il avait certainement deviné que ce mariage ne s'accomplirait pas si facilement. C'était presque l'amener à s'avouer mon complice. Flatté de la tournure que je sus donner aux choses, et du cas que je paraissais faire de sa perspicacité , il m'avoua avec une évidente satisfaction d'amour-propre qu'il avait bien prévu que les projets de la comtesse rencontreraient quelque difficulté, et il accepta le mérite d'une pénétration qui, au fond, n'était que l'œuvre
— j/klt-on prétk ? — 155
des confidenci^s du marquis, alarmé sur l'issue de SCS espérances. En me quittant, ie comte emporta un petit air satisfait, qui, au lieu seulement de me faire sourire, m'eût donné quelqu'espoir dans l'abandon du pjujet, en ce qui concernait Durazzo, si j'avais cru à ce député de ma mère, quelque crédit sur son caractère et sur ses résolutions.
Le lendemain enfin, car il faut que tu saches tout,*mon cher ange, ma mère ellemême vint chez moi. C'était inouï ! Depuis de longues années, elle n'avait mis le pied dans mon appartement, ne me voyant guère qu'aux heures du repas, ou le soir au salon, et lorsqu'elle avait à me parler, me faisant toujours appeler chez elle. Je prévis quelque changement d'évolution. En effet, elle débuta ainsi, lorsque je l'eus respectueusement faite asseoir :
« — Je comprends, un peu lard peut-être, Adriana, que je m'étais trompée sur vous. Je vous croyais une fille respectueuse, soumise, s'en rapportant à la sagesse éclairée de ses parents, du soin de son bonheur, et je vois
-124 — l'ëit-un PHi': >i ? — aujourd'hui que vous ne songez qu'à nie désespérer, en essayant d'opposer à mes vœux les plus chers, votre inexpérience du monde et voti'e caprice.... Pourtant, Adriana — reprit ma mère, d'un ton de voix plein dinsi» nuante douceur — je ne désespère pas encore de votre respect pour moi, de votre docilité et de la confiance que vous devez avoir dans ma sollicitude pour votre félicité
— Vous faites bien , ma mère?*, de ne pas douter de mes sentiments pour vous....
— Non, ma chère fille, non, je n'en doute pas, et je viens causm* tendrement avec vous, de projets qui nous rendrons tous heureux. Vous savez quel grand nom vous portez et quel malheur fut pour notre maison, que je puis dire illustre, la mort du comte Alvise, v(»tre frère. L'empereur, dans sa bonté, veut bien remédier à ce fatal coup de la destinée : il vous fait une position uni(|U8! une position qui peut vous rendre fière à l'égal des hauts dignitaires de sa cour; vous serez....
— Mais, ma mère, — inteirompis-je doucement — je n'aime pas le marquis....
— i.*t! r-o:^ PKÉv'j ? — i25
— N'est-ce que cela ? — reprit-elle , en cherchant à sourii-e, — eh bien, vous l'aimerez, ma chère tille/ le marquis Durazzo est un joli homme; iî est passionnément épris de vous, et consent, pour s'unir à vous, à renoncer à un nom que son ancienneté n'a pas laissé traverser sans gloire les derniers siècles de notre république. Vous serez heureuse, votre position personnelle deviendra , en laison des honneurs qui vous attendent, l'égale de cell« de plusieurs de vos aïeules, dont deux, vous le savez, ont |>orté le corno des dogaresses, et deux autres....
— Je connais toute l'illustration de votre race, ma mère î — interiompis-je, pour empêcher la comtesse de se trop exaltera la récapitulation de ces souvenirs....
— Eh bien, alors, ma chère Adriana, montrez-vous digne de succéder à cette gloire ! Voyons/ faites la joie de votre vieille mère, ma belle enfant! car vous êtes belle ! — ajouta-t-elle pour renforcer sans doute son éloquence de l'arme de la flatterie.... — Vous ferez grande sensation à la cour de Vienne ,
i^G — llLm-o:* piiÉVL? —
lorsque votre mari et vous, irez remercier Femperour.... Sa Majesté vous donnera la croix cioilèe. Ah! j'en serai folle de joie î Alions, ma chère fille, embrassez votre mère.... Diteslui qu'hier vous ni', songiez pas <à ce que vous disiez.... que la surprise, l'inattendu de cette nouvelle.... mais qu'enfin aujourd'hui vous avez compris que je ne cherche que votre bonheur.... que vous savez enfin qu'en m'obéissant, vous faites aussi le mien.... Allons, ma belle Adriana, embrassez-moi et soyez raisonnable! Vous savez bien que je n'ai plus
que vous que nous ne sommes plus que
deux pauvres femmes sur la terre à porter notre nom....
Ma mère m'avait tendu la main; je déposai sur cette main un respectueux baiser , faire plus m'eut semblé une coupable fausseté, car si, pour un moment, ma mère, par des expressions de tendresse auxquelles mon oreille n'était point habituée, avait pu m'émouvoir le cœur, ses derniers mots, en me rappelant le motif de cette expansion, m'avait plus que jamais raffermie. Grovant sans doute que j étais
ébranlée par le témoignage de son affection , elle voulut exploiter ce mouvement de sensibilité, et sorlit de dessous sa mante la lettre à l'Empereur, probablenient repliée !a veille sans que sa colère lui permit de l'examiner. Mais ayant ouvert la feuille pour me la présenter de nouveau à signer, elle vit sur remplacement même qui attendait mon nom, les gouttes de sang qui y étaient allées rejaillir la veille :
— Qu'est-ce cela? — s'écria-t-elle avec une sorte d'effroi.... — C'est mon sang, ma mère,
— répondis-je, en ramassant et lui présentant la lettre échappée de ses mains. — C'est Dieu qui a voulu marquer ainsi d'une réprobation providentielle cet acte fatal dressé pour mon malheur.... — Mais ce sang d'où vient-il ? — interrompit la comtesse, véritablement terrifiée. — D'une blessure que je me suis faite.... lorsque vous m'avez repoussée de vos genoux, ma mère.... — Est-ii possible? — s'écria-toîle, la m.ère faisant une nouvelle irruption dans les sentiments de la patricienne. — Ah! je suis toute honteuse.... toute désolée, mon enfant — pjouta-t-elle en me pressant dans
!^S — l'heut-oix phévu? —
ises bras, etm'embrassant siii* le front. — Mais
tu n Vn veux pas à ta mère, Adriana , n'est-ce
pas? tu sais bien qu'elle t'aime et ne veut
que te rendre beureuse.... non, non tu ne m'en veux pas.... et pour le prouver tu consentiras
enfin à de que je demande nous irons à
Vienne nous-mêmes demander audience à l'Empereur.... cela vaut mieux! nous n'écrirons plus.... Sa Majesté verra comme tu es belle ! Soignes cette blessui-e , mon enfant ! où estelle ?.... Comment j'ai pu être cause que ton sang a coulé!... ab! si tu me refusais à présent, je croirais que tu m'en veux... mais non, nous partirons.... nous irons nous-mêmes chercber ton titre, moi, le comte et toi! Tu verras Vienne, la superbe ville! tu seras la plus jolie, je t'assure des cercles à la cour.... Allons soignes-toi, mon enfant, restes ici bien calme.... dans trois jours nous partirons , je vais songer à tout — adieu, adieu. Mademoiselle la Comlei^se !.. que c'est rare d'être ap})elée ainsi! Ce n'est pas là un titre comme celui que les flatteurs de la société donnent par politesse aux lilles des cotntes ; les filles ne sont rien.
— i/elt-©.^ prévu? — \td je te Tai déjà dit. Mais toi, tu seras iMademoiselle la Comtesse ! nous traverserons ton comté de Camporeale, qui, plus tard , quand tu te niîM-ieras , donnera son nom à un de tes llls. Mais l'aîné, oh! l'aîné tei'a revivre notre nom illustie! nous l'appellerons Francc.^co comme notre aïeul, qui dort dans !e caveau de Santo Stefano. Quellegloire, quel bonhenr... Allons! c'est convenu : dans trois jours nous partirons Soî«nes-toi bien, Adriana, ma chère
fille.... ce soir nous nous reverrons. Adieu.... adieu.. . »
H fallait toute l'exaltation de ma mère, pour ne pas s'apercevoir que je n'avais pas prononcé un mot, qui l'autoriscàt à croire que je me prêterais à ce nouveau ])]an. Elle avait a la vérité évité de reproduire le nom du niarquis Durazzo, comme si elle avait tenté de me faire croire que pour le moment il ne s'agissait 1)1 us que de l'investiture de mon titre. Mais sa résolution n'avait certainement pas bronchée. Après tout, peut-être avait-elle cherché à s'étourdir elle-même, à se tromper. Je l'avoue, cher Otbert , que cette seconde entre-
ioO LËt i-OX VUÉVLî 1
vue avec ma mère ip.c laissa rêveuse, sans avoir senti un seul moment s'ébranler mes résolutions, je n'étais pas précisément la môme qu'une heure auparavant. Vois-tu , cher, on n'entend pas sans émotion la voix de sa mère vous dire des mots tendres, ni ses lèvres presser votre front.... siirtout lorsque de pareilles caresses sonlsi ra^es, si inconnues, pourraisje presque dira ! Avec un peu plus d'adresse , en ce moment, ma mère eût peut-être réussi à obtenir de moi quelque concession. J'aurais pu accepter ce voyage de Vienne, à condition que le marquis lut àjamais mis hors de cause. Mais elle manqua d'habileté, parce que l'orgueil patricien dominait chez elle, tout sentiment, toute pensée. Une heure après qu'elle * m'eût quitté, le comte Bastiglia vint me trouver, et mo féliciter sur le consentement que j'avais, disait-il , accordé à ce voyage. Ma mère donnait ses ordres pour partir sous trois jours. On allait écrire à Vienne pour annoncer notre arrivée. Comme, ennuyée de toutes ces redites^ je n'objectai point à mon beau-père que je n'avais nullement changé de résolution, ainsi
que semblait le supposer ma mère, il eut la maladresse de me dire que si j'avais refusé de nouveau et formellement, la comtesse était décidée à demander à l'Empereur un ordre claustral, c'est-à-dire une sorte de lettre de cachet pour me mettre dans un couvent jusqu'à ce que je cédasse ; en entendant cette confidence, je pris sur-le-champ ma résolulion. Le soir, je t'envoyai l'injonction de partir, en même tems que la cassette que voici et qui contient diverses choses qui pourront nous être utiles plus tard....
— Adrianaî — s'écria Otbert de l'accent spontané du reproche.
— Cette fois, mon aimé, je ne t'écoute plus. Ces biens sont à moi , et j'en puis disposer à mon gré. Je finis mon récit ; je te fis donc partir. Cek était indisj)ensable pour l'exécution de mon plan , et d'ailleurs, ayant su par le vieux Timoteo les questions insidieuses qu'on lui avait faites sur ton compte à la police , je craignais quelques machinations du marquis, que je devais d'autant plus craindre, que je ne le voyais point figurer
OTJvertPment dans tous ces incidents, où ses intérêts étaient pourtant en jeu. J'avais reçu ton l)illet trop tard , pour te faire, de mon balcon , l'adieu demandé à l'heure chérie. Ce soir-là même, pour mieux cacher mes projets, je suivis ma mère dans une réunion cliez le Delegato , au palais Coiner. Mais, comme le lendemain je sus que l'on poursuivait activement les préparatifs du voyage de Vienne, je m'occupai aussi des miens, pour un voyage tout diuérent. Je parvins à entretenir plusieurs fois le vieux Teo , et à m'assurcr de son dévouement sans bornes. Il n'aime pas ma mère', comme tu sais, depuis qu'elle le renvoya une première fois du palais, après certaine catastrophe du canaletto de la Fenice. lout cela me servit. Dans la journée du lendemain, mes préparatifs furent terminés, et le soir, à Ylicure bleue, je me tins sur mon balcon, palpitante, heureuse, etljien résolue de conquérir à lout prix mon bonheur. Je préparai une lettre pour le comte, afin qu'il sût, jiar crainte pour lui- *même, n'en apprendre à ma mère que peu à peu ce qu'il faudrait. Je le compromis mali-
=— lV.ut-ox prévs? — IT)")
tîleiisêttient un peu dans cette letire , en lui rappelant que depuis long-temps il savait ce qui se passait en moi.... et cela, afin que l'orage maternel grondât un peu sur lui, en diminuant aux yeux de la comtesse des torts que je m'a-
vouaîs devenir réels par m.a fuite Celte
lettre faite, et m'étant arrangée de façon à ce qu'elle ne fût remise que le lendemain dans la matinée, j'attendis l'heure de mettre à exécution le plan fermement arrêté. Yers minuit, tout dormait au palais; revêtue de ce déguisement, je descendis par un escalier dérobé au canaietto, qui prolonge la gauche de notre demeure, et je trouvai Timoteo qui m'attendait avec sa gondole. Nous partîmes sur-le-champ. Mon imagination, ou mon cœur plutôt, en in-^ voquant sans cesse ton image, m'aida à triom- I)ber de- rémotion que réjiandit en moi ce moment décisif.... Nous gagnâmes les passages du pont des Soup^irs. Là, une grande barque attendait ; nous y montâmes, faisant voile immédiatement pour Chiogg'.a , car j'avais cru plus prudent de'fuir ))ar les lagunes que par le continent. En cinq heures , nous tûmes à
♦ r»4 — L'Etf-0« MÉYi;?
Chioggia ; là, je ti'(»iivai une prote qui nous em})orta sur le Pô ; j'arrivai hier dans l'après-midi à Francolino , d'Sù une autre barque nous conduisit à Ferrare et c'est pendant ce trajet que je gagnai le moine qui vient
de nous unir Tu sais le reste! Me voilà / je
t'aime! Laisse-moi les remords, mon égoïsmo et ton amour les dissiperont bientôt ! »
On juge avec quelles effusions de reconnaissance, d'émotion, de tendresse enfin , Olbert entendit ce récit, plusieurs fois interrompu par les exclamations arrachées en lui par ces divers sentim.ents. Pre:: qu'effrayé de la grave initiative que son amante avait prise, il l'interrogea sur les conséquences présumables de cette fuite, à laquelle il ne manquait que sa propre complicité, poui' en faire vu [pidant de celle de Bianca Capello. Adriana lasf uia son ami sur ce que ces Ci;n>equt'iues pouiraient avoir de redoutables pour eHe-Uiéme, et elle mit, il faut h? dire, dans cette assurance, plus d'envie de lui oî aligner des inquii Indes , que de véritable conviction, i.e gî-a;ui point était, selon eile, de tiC Dieu caci;cr ^joul
quelques mois, de laisser, comme on dit, passer la bourasque. Il eût été impossible de mettre plus de délicatesse et de grâce que n'en montra la noble et charmante jeune fille, pour se faire pardonner, par son amant, l'immense sacrifice qu'elle venait d'accomplir en faveur de la passion qu'il lui avait inspirée. Ce fut en causant, en discutant même parfois de toutes ces choses, que les deux é})oux , et leur fidèle serviteur, arrivèrent à Parme, ce dernier ne discontinuant pas de sexclamer chaque fois que se présentait à sa vue quelqu'objet ou quelqu'animal dont il n'était point question dans les lagunes.
lie PoîKuai'd de Cristnl.
— GlULIO. — Lorsque je m'enivre de te» earessei,
il me semble goùler de ces fruits fabuleui du Lolos, qui faisaient oublier tout: devoir, parents, patrie! —
— GlULH. — Alors il ne mauqu* qu'un verra
d'eau du Létbé, pour que ie repas d'oubli soit lomplet. —
Otbert trouva à Parme un petit appartement, à un des angles de la place du Dôme, au pied du curieux baptistère, que le xui" siècle a laisse au centre de cette ancienne colonie romaine. Adriana, habituée aux splendides
iûS — La POîr.NARD DE CllISlAL.
appartements ornés de stucs et de fresques, qui taisaient intérieurement du palais Baàiiiilia un des plus élégants de Venise, se vit, joyeusement pourtant, confinée dans quelques chambres , d'un aspect et d'un ameublement assez peu praticien. Mais l'amour devait dorer tout cela de son fécond prestige, et lorsque noire helie protagoniiia mit le pied dans ce logis, que son ami avait eu ses raisons pour choisir modeste, elle sauta comme une folle, en disant qu'elle aimait mieux cela , que tous les mazzftlërmiae du monde. Les murs de la cham!)re à coucher , qui donnait sur une cour , étaient ornés de lithographies et de pitoyables gravures, destinées à remplacer pour elle les fresques du palais vénitien. Adriana, grimpée sur mie ciiaise, en jiassa plaisamment la revue. Gelaient, pour la plupart, des portraits de grands hommes [)armesans anciens et modernes. Quelqu'effroyables cioûtes, représentant n'importe quoi, et le représentant fort mal, divertirent plus notre héroïne, que ne l'eussent peut-être charmée des peintures choisies. Quant aux meubles de ce logis, le seul liiho-
LE POltilXAM) DE CKISTAL. 17)0
teo en avait jusque-là vu de semblables. MalL!;ié toute sa philosophie charmante et son volontaire renoncement au sybaririsme, Aciriana fut obligée de prier son a:ïii d'aviser à lui procurer un fauteuil confortable. Kn résumé, la prise de possession de ce petit logis se fit si gaîment, et avec un tel parti-pris de la jiait d'Adriana, qu'Oibcrt l'eût aimée davantage encore, s'il eût été possible , pour tant de grâce dans ses sacrifices, et tant d'abnégation en tout.
Adriana , par nouveauté, par caprice ou [lar espièglerie, eût bien voulu continuer à porter l'habit d'étudiant, sous le({uel elle avait quiUé Venise, et fait le chemin. On ne saurait dire combien elle était jolie ainsi. Mais l'incouvénienl de ce travestissement était de ne \ms travestir: au premier coup-d'œil , on reconnaissait ^ une femme dans le charmant cavalière. Adriana, si peu coquette dans sa parure comme femme, avait au contraire mis que]<]ue recherche dans cette toilette masculine. Sou large pantalon noir était parfaitement ajusté sur un brodequin , d'une petitesse plus espa-
140 — r.r. poir.NAP.n dk cristai,. — giiole qu'italieiine, et même plutôt civole, pourrait-on dire par-dessus tout, par l'idée de i'exiguilé du pied qu'il renfermait. Sa redingote dessinait trop imprudemment lu taille et l'élégance du buste, pour une femme qui se déguise, et le jiire encore sous ce rapport, c'était la coiffure. Adriana, on l'a dit ailleurs, avait tes cheveux d'une profusion et d'une magnificence incroyables, comme la plupart des Vénitiennes. Les seules rivales possibles des ililes des lagunes, pour celte paruie naturelle, sont les Andalouses, lesquelles, ne sachant qu<)i faire de leurs cheveux, en donnent pius volontiers une tresse à leur amant, qu'un i.iiiravédi à un pauvre. Adriana , surprise au sortir du bain, comme Diana par Actéon, n'eût eu (ju'à ôier son peigne, et à secouer un [x u la léte, pour être vêtue, sans en être réduite à changer les curieux en cerfs. On comprend donc que celte chevelure était encore un des incotk véniens du déguisement, et qu'il avait fallu inventer une sorte de toque de velours, en guise de coifTure, faute de pouvoir mettre un chapeau. Tout ceia , du reste, avait déjà ser\i
■ — LE roiG^.uin DK cii!?.rAL. — iil mainte fois à la jeune patricienne, à l'époque de ses excursions du soir dans les lagunes, et long-temps avant qu'Otbert n'eût donné un but précis à ces excursions du soir.
Mais , installée dans une ville , Adriana se vit contrainte de réfréner son caprice, et d'en revenir au costume de son sexe. Comme elle n'avait rien emporté , que le très simple vêtement qu'elle avait mis pour se marier, ce fut Otbert qui alla acheter les étoffes , que la comtessina entreprit bravement de façonner ellemême: on se rappelle le goût déterminé qu'elle avait pour le noir. Elle gala la première robe , b'ien entendu; une seconde réussit jnieux, mais eut pourtant laissé beaucoup encore à désirer, si elle ne se fût appliquée sur ce beau cor[;s, auquel il eût suffi d'un sarieau et d'une ceinture. Bref, la première semaine se passa ainsi à s'installer dans ce bonlioiir, au milieu duquel Adriana rieuse, espiègle, tendre et passionnée comme une grisette, s'(fforçait peutêtre de faire oublier à son amant la grandeur des sacrifices accomplis par elle. Quant à celui-ci, avec ce qu'on sait de lui, oa com-
142 l.K POIiiXAIU) 1)F. CRISTAL.
prendra qu'il fit plus d'une longue promonade s.îliUiiF-e, fouillant ses pensées, essayani de conjurer ses inquiétudes, et rentrant souvent au logis plus rêveur qu'il n'en était sorti....
Si, par la façon dont son rai)proclienient avec la jeune patriciemie s'était opéré , Otbert n'avait rien à redouter des lois, il se sentait trop de délicatesse dans r.''me, pour n'être pas inquiet sur d'autres points relatifs à l'avenir, si heureux qu'il fût du présent. Tout en essayant de taire, comme son amante, assez bon marché du rang et des avantages qu'elle perdait , le jeune homme ne se pouvait dissimuler la responsabilité qui lui avait été en quelque sorte inq)osée, et, en homme de cœur, il en pesait toute rimporlanec. Avec son ajnour et la nature de ses sentiments en général, il était toujours sûr de faire le bonheur moral de son amie, tant que celle-ci aimerait elle-même; mais, par m.alheur, la vie - se compose d'autres élénients encore que les éléments moraux. C'est une terrible chose , n)ais la vie physique, vulgaire, prosaïque, anin;al(' enfin , a ses exigences. C'est elle quia
LE POîr.XVP.f) l)K GIllSTAL. — 4i5
causé bien des suicides de mansardes , bien des asphyxies d'amour, conclusions touchantes dans ce qu'on appelle notre civilisation. Le temps où, suivant la pastorale de Théodule, les fraîches et hospitalièi*es cabanes des bois s'ouvraient, tout ap[»i'Ovisionnées, aux amants cherchant la solitude, est aussi loin de nous, que celui où les Athéniens portaient religieusement la nourriture à leurs philosophes, occupés à rêver dans les jardins du Prytanée. De nos jours , et depuis quelque temps déjà, l'amour, aussi bien que la philosophie, ces deux passions qui portent au mépris des biens delà terre, ont absolument besoin de rentes pour subsister. Or donc, Otbert qui ignorait, et ne voulait même pas chercher à prévoir, quelles conséquences la l'uite d'.Âdriana entraînerait, relativement à sa famille, songeait que c'était sur lui désormais que reposait la responsabilité de i'avenir matejncl de celle qui avait renoncé à tant de biens pour l'amour de lui. Mais, on le sait, Olbert était loin d'être riche, et puisqu'il faut en arriver jusqu'à la mention dos chiiïres , dans cette
iiï LE PO!G>A!U) DE CRISTAL.
partie d'un récit où l'argent doit jouer un si grand rôle, disons donc que le pauvre garçon ne possédait plus qu'environ la moitié du produit delà maisDunette d'Inspruch, c'est-à-dire une somme qu'eût croquée en q ickpies semaines une comtesse en }>]ein dans son centre mondain. Bruschall était resté leconsignataire de ce reliquat de l'héritage du bon Tiibingen. Otbert pensa donc à écrire au digne et flegmatique bureaucrate, pour lui avouer les incidents survenus , et lui demander le reste de sa petite fortune. Quanta s'en créer une nouvelle, c'était là une de ces préoccupations qui ne quittaienl guère l'époux, même au sein des plus envranles douceurs de cette vie d'amour. Un soir, que les deux amants rentraient d'une longue promenade, Adnana,.qui lisait sur le front soucieux d'Otbertla trace de pensées sérieuses , entreprit, à force de prières et de chatteries, de lui l'aire confesser ce qu'il avait dans l'esprit, Ceiui-ci tinit par avouer Uiîc pàiLie de ia vériié; il parla du besoin de s'occuper, d'utiliser son temps ef ses facultés. Adi'iana Uii rit au nez, le ti-aita d'enfant, de
LF. POl{..\AhD DK CRISTAI.. ]«,>
fou, et appela Timoteo, le factotuni du petit ménaiie.
— Monsieur l'intendant — dit-elle au bonhomme — allez chercher certaine petite cassette rouge , qui se trouve dans le tiroir sans serrure de la commode boiteuse de notre chambre à coucher , et apportez-là ici , avec les plus grands égards, si cela ne vous dérange [»as!
— Per ubbidirla !
La cassette apportée, et Timoteo renvoyé à la cuisine , Adriana prit à son bracelet de fer bronzé une petite clef, qu'elle introduisit dans la serrure du meuble de vieux laque chinois.
— Nous attendrons ici quelques mois , dans notre incognito, que le premier éclat de mon aventure soit passé — dit-elle, la main sur le coffret, sans l'ouvrir — puis, on avisera à savoir ce que pense ma mère. Si elle nous îlenfc décidément rigueur, nous passerons quelques années à voyager dans les plus beaux pays de l'Europe; ensuite, lorsque nous serons las de ce genre de vie, nous avons ici une délicieuse villa qui s'abritera à notre gré, soit sous ses
14G — I.K POIGV.VR» Dr. crjstal, — • orangers de SorroiUe , soit sous les platanes de
la Sicile Que |>ailos-tu donc d'utiliser ton
temps, d'einjdoyer tes facultés!
En disant cela, la charmante femme ouvrit la cassette, et en sortit un à un divers objets:
— Je n'aurais voulu pour rien au monde me séparer de toutes ces choses — dit-elle en fouillant dans le coffret — ce sont des souvenirs, à la possession desquels je suis habituée, et qui ont pour moi une valeur inestimable, que je sens mieux que je ne l'expliquerais. — Ceci, par exemple, est un petit crucifix sculpté par Brustolon , fameux artiste vénitien , dont tu as vu les admirables fauteuils à l'Académie des Beaux- Arts ; c'est à cet ivoire que je me coiîfesse de toutes mes fautes, en implorant mon })ardon. — Yoilà un drageoir en onix qu'a long-temps porté mon excellent l>ère. — Ce cachet de malachite est un présent que me fit une amie, aujourd'hui mariée à un prince romain. — Quant à cet émail, qui représente une petite madone dans sa gloire , mon pauvre frère Alvise Tacheta pour moi , peu de jours avant son départ pour ce fatal
■ — LE !*Oir.NA!U) DR C1U5TAI.. iAI
voyage, lorsque nous visitions ensemble un maiiasin de curiosités à Venise.
La jeune lille continua à faire l'énumération de quelques autres objets précieux , soit pour la matière, soit pour le travail, ou par le souvenir qui s'y rattacbait, puis elle en arriva à un élui de velours rouge, dont elle sortit à demi un poignard :
— Ceci — dit-elle ■ — est à la fois une relique de famille, et une cui'iosité. C'est un poignard en cristal — ajouta-t-eîle en retirant tout-à-fait l'arme singulière de son enveloppe — durant les xiv^ et XV® siècles de notre république, ce genre de poignard était fort en usage. C'est une arme terrible', un [uoduit des fameuses manufactures de verre de l'ile Murano. Vois !... sa forme est étrange ! Il est fondu d'un seul jet . de cristal , verd comme une émeraude; la lame est courte, large, trancliante comme l'acier le mieux affilé. A l'endroit où cette lame se joint à la gardb , elle s'évide brusquement, et perd
une partie de sa solidité C'est parce que la
main qui frappe en pleine poitrine, doit rendre la blessure infailliblement mortelle, en brisant
1 't<S IS. POIGNAKI) nu CniSTAL.
Toiitil dans !ri|!laie Observe maintenant ce
petite tube eonservé en vide dans cette lame: il est rempli d'un poison sii])til , enfermé dans le verre à l'instant de' sa tonte, et qui , l'arme brisée , se mêle sur-le-champ aux esquilles du verre, empoisonnant la blessure d'une manière si active et si irrémédiable, qu'il est sans exemple que la victime ait survécu quelques minutes : frappe, on tombe foudroyé !
Le poète frissonnait à ce récit; Adriana, en digne Vénitienne , tenait l'étrange poignard à pleines mains , et le brandissait comme pour mieux faire compi'endre i'elï'rayante explication qu'elle en donnait. Si pâle , avec son abondante chevelure noire, les épaulés et les bras nus, elle ressemblait alors à ce porti-ait que nous fait Shéridan de la bclîe et singîîlière Sybille de Enorr , fascinant avec les yeux les malheureuxqui venaient alors irrésistiblement se livrer à eWel
— Comment une jeune fille possède-t-elle une arme aussi terrible? — dit Orbert — et comm.ent surtout la méle-t-elleà ses bijoux?
— C'est que cette arme n'est ]»as seulement
■;— LE POIGNARD DE CRISTAL. ^-^ iiÛ
Une cuiiosilé historique, — répondit-elle j — mais aussi un précieux souvenir de famille. 11 est de tradition chez nous, que ce même poignard fut porté par Francesco Morosini ^ durant toutes ses luttes , ses guerres et ses assauts contre les Turcs: dans ses Mémoires particuliers^ il dit qu'il était résolu de s'eii frapper, dans le cas où il fut tomhé dans les mains des Ottomans. Un jour même, il paraît ° — continua la jeune fille — que cette pointé faillit pénétrer dans le sein du Pélopimésiague, comme tu sais qu'on l'appelle, à cause de sa conquête du Péloponèse. Voici le fait: Le général avait cru devoir prendre sur lui de faire aux Orientaux la restitution de Candie. Ses ennemis dans le sénat profitèrent de ce fait pour le mander à leur harre, et essayer de le dégrader de sa dignité de procurateur de Saint-Marc. La sentence fut mise aux voix et
faillit être prononcée En ce moment, lé
général tenait le poignard sous sa robe, bien résolu de s'en frapper en plein sénat, si cette injuste assemblée le flétrissait de son arrêti Mais la majorité, si faible qu'elle fût, sauva ;