‹ La dernière Morosini, ou, Le poignard de cristalChapitre 3 sur 9 · L AMOUR A L HORIZON · texte numérisé non relu

L AMOUR A L HORIZON

sombres au Iront des pics les plus hauts. La crainte des avalanches les avait détermines à prendre la grande route, qui devait, du reste, leur faire descendre en cinq ou six heures ce qu'ils avaient mis deux jours à gravir par les petits sentiers. Ils partirent donc le fusil sur l'épaule, le couteau de chasse à la ceinture, décidés à arriver prendre gîte le soir mémo sous le toit où les attendaient bon repas et excellent lit, deux choses que le poète commençait à apprécier on ne peut mieux !

Les deux amis, le jeune et le vieux, tantôt suivis, tantôt précédés du guide qui portait le sac aux provisions, avaient déjà parcouru plus de la moitié du chemin, devisant de chose et d'autre, mais nullement de magnétisme ni d'incantation, lorsque, d'un détour que faisait la route au flanc de la montagne, ils aperç^'urent, d'abord un équipage, puis bientôt un second, qui gravissaient péniblement la côte à

78 — l'amour a l'horizon. —

un mille environ au-dessous d'eux. Comme ce passage est celui que fréquentent habituellement les voyageurs qui viennent de Munich, cette rencontre n'avait rien que de fort ordinaire. Quelques instants après, Otbert et son compagnon entendirent derrière eux un bruit de clochettes qui annonçait l'approche d'un muletier suisse. Un quart d'heure s'étant ëcoulé, les deux équipages, le muletier et nos deux piétons, se trouvèrent presque sur le même point de la route : les voitures plus bas montant lentement, les mulets au milieu descendant d'un trot bruyant, et ayant dépassé nos deux amis qui dominaient la scène d'une trentaine de pas.

La route, sur ce point, se trouvait taillée en gouttière au flanc de la montagne. Des bornes de granit réunies par des barres de bois, marquaient sa limite vers l'abîme au fond duquel roulait, parmi les pierres écroulées, le

— l'amouh a l'uouizon. — 79 pelit torrent deFredolfo. Une des voitures, une ample berline noire, s'avançait, soigneusement fermée; le second équipage qui suivait, était un coupé par les glaces baissées duquel on entrevoyait des toilettes de femmes. L'un et l'autre des deux trains, étaient attelés de quatre chevaux renforcés chacun d'une paire de bœufs, ainsi que cela se pratique habituellement dans ces montagnes. Au moment où le muletier allait croiser la lourde berline , un des bœufs effrayé par les bruyantes clochettes des mules, et par le tapage du fouet de leur coiiducteur, fit un brusque (^rt vers le côté dangereux de la route, et ayant dans son effroi porté un violent coup de corne à son voisin, tous deux dévièrent avec fureur du droit chemin, et entraînèrent les chevaux vers la fragile barre de bois qui servait de parapet sur le précipice. Le postillon, par ses cris pour ramener les chevaux, effraya davantage les stu-

80 — l'\moi:u a l'horizon. —

])ides bètesà cornes, et celles-ci, éperdues, so jetèrent si violemment à droite, que tout le train y fut porté, tine des roues d'avant brisa au premier choc la rampe pourrie; les chevaux surexcités, tirèrent tous en sens contraire, et la conséquence presque inévitable de ce terrible désordre, semblait devoir être la chute de tout l'équipage dans le vide...Lorsqu'Otbert, s'étant élancé devant le train, abatlit d'un coup de feu un des bœufs, puis sejetant résolument dans ce chaos, il coupa lestement les cordes qui tenaient à l'équipage le second animal 1^'ieux, celui-ci débarrassé do toute entrave, fit deux ou trois bonds effrayants, et ayant perdu pied au milieu des débris de la rampe brisée, il tomba dans l'abîme, dont les postillons guidés par le courageux sangfroid d'Otbert eurent bientôt écarté la berline mystérieuse...

A peine l'équipage qui avait ainsi failli rouler

-— l'amour a l'horizon. — 8î

dans le torrent, fut-il hors de danger, qu'une femme s'élança du coupé suivant, et piétinant dans la neige, sans prendre le temps de s'envelopper du manteau tombé de ses épaules en sautant brusquement à terre, elle courut vers Otbert, et saisissant une de ses mains : — Merci ! merci, monsieur ! — s'écria-t-elle, avec élan, et en dardant sur le jeune homme un incisif regard. — Vous venez de sauver... ma mère.... et un autre bien...

La jeune fille ne put achever : accablée par l'émotion, par l'effroi que lui avait causé cette scène, elle s'évanouit aux pieds du sauveur do la berline, qui chercha trop tard à la soutenir.

Une femme de chambre accourut du coupé, tandis qu'un domestique, que la terreur avait quelques instants cloué sur le siège de la berline, en descendit enfin :

— Voyez madame la comtesse!.... Ouvrez à

82 — l'amoir a l'horizon. —

madame la comtesse! — lui crie la femme de chambre, qui, relevant la jeune fdle avec l'aide deBruschall, la transporta dans le coupé d'où elle était si brusquement descendue.

Le domestique encore tout troublé par l'effroi, était resté immobile sur la route baignée du sang de l'animal si heureusement abattu. Sur l'observation d'Otbert, il se décida enfin à ouvrir la berline dans laquelle se trouvait une femme d'un certain âge et en grand deuil, évanouie à côté d'un cercueil de bois précieux, posé sur des coussins de velours noir frangés d'argent; tout l'intérieur de la voiture était aussi tendu de noir....

A cet étrange spectacle, Otbert resta frappé de surprise. Pourtant il se fit bientôt aider du valet de la comtesse pour sortir celle-ci de la voiture; ill'assit en plein air sur quelques carreaux enlevés au siège, et se mit à lui frotter le front et les mains avec de la neige. Le grand-

— l'amour a l'horizon. — 85

air et le froid qui la saisirent, tout contribua à faire promptement reprendre ses sens à l'inconnue. Elle rouvrit enfin les yeux, et ayant jeté autour d'elle des regards effarés :

— Où suis-je? — s'écria-t-elle. — mon fils., oii est mon fils?

— Votre fille est là, madame... — répondit Otbert qui croyait avoir mal entendu, et montrant le marchepied du coupé où se trouvait la jeune fille entourée de Bruschallet de sa femme de chambre.

—Oui.... je vois celle-là... — reprit la dame, — mais mon autre enfant?...

— Je n'ai vu ici que cette jeune personne, que mon ami soigne là bas, — dit Otbert étonné.

Mais la comtesse s'étant retournée avait aperçu sa berline :

— Ah ! — s'écria-t-elle, sans s'expliquer

84 • — i/amoir a l'horizo-V. —

davantage. — Conduisez-moi, Peppo.... coiiduisez-moi!

Le valet de chambre s'empressa de soutenir sa maîtresse. Otbert blessé de cette singulière façon d'agir, de la part d'une femme qui, sauvée par lui d'une mort presque certaine, n'avait eu ni un regard ni un mot pour son libérateur, la laissa se diriger seule vers l'objet incompris de sa sollicitude. Dans ce moment une troisième voiture franchit le coude de la route et s'arrêta bientôt devant le singulier spectacle qu'offrait la halte des deux premières. — Plusieurs personnes s'en élancèrent suivies des gens qui garnissaient les cabriolets extérieurs.

— Au nom du ciel qu'est-il donc arrivé? — s'écria un jeune homme plus lesten^ent parvenu que les autres sur le lieu delà scène.

— C'est cet équipage qui a failli rouler

— l'amour a l'houizoi*. — 85 dans le précipice, et ces dames qui se sont évanouies, — répondit simplement Otbert.

Comme l'interrogateur avait aussitôt rejoint la vieille dame de la berline, son libérateur s'avança vers le coupé. Mais déjà les nouveaux venus l'entouraient. Bruschaîl vint à la rencontre de son ami.

— ' Nous ne sommes plus nécessaires ici, — dit-il, — si vous m'en croyez nous reprendrons notre route pour arriver au gîte avant la nuit.

— ' Mais.... cette jeune fille?

— Elle n'a nul besoin de nous.... la voilà maintenant entourée des siens. Gloireà vous, jeune homme ! vous faites courageusement les choses! sans vous cette vieille comtesse et son enterrement roulaient dans le torrent, comme un quartier de roche. La jeune fille est bien jolie!

— Et nous partons si vite ! — exclama Otbert, les yeux tournés vers le coupé. L'ex-

8() — l'amolp. a l'horizon. —

employé ne répondit que par un geste, pour montrer la nuit qui se levait du nord.

— Les belles filles sont encore dans leur genre une poésie, comme les points de vue et les montagnes, — se dit-il , — la journée sera rude pour le cerveau de mon malade ! — Et comme les deux voyageurs alpestres, l'un par parti pris; l'autre faute d'oser résister, s'éloignaient du théâtre de cette étrange aventure, la femme-de-cbambre courut après eux : ■

— Messieurs! messieurs ! — s'écria-t-elle,

— ma jeune maîtresse demande qui vous êtes, elle veut savoir votre nom !

— Dites Otbert Erichsen, étudiant à Inspruck î

— répondit le jeune homme d'une voix émue.

— Et elle?... qui est-elle? — ajouta-t-il par inspiration.

— Monsieur l'étudiant l'apprendra sans doute bientôt î — répliqua la soubrette en s'éloignant.

— l'amour a L'Homzo:^. — 87

Cent pas plus loin la route tournait. Otbert s'y arrêta un instant, apercevant le voile noir de la jolie inconnue, qui flottait au dessus d'un des groupes. Bruschall prit le bras du jeune homme sous le sien. Deux heures après ils étaient assis auprès d'un bon feu, on face d'une table copieusement servie.

Mais Otbert ne mangeait pas....

— Est-ce encorey esprit des nerfs qui vous enlève l'appétit, mon cher hôte, — demanda Bruschall, d'un air moqueur.

— Non ! — répondit en souriant tristement le jeune homme. — C'est une vision... et celle-ci n'a rien de mystique!

li'Etttdiant.

'là

— Le génie est une maoi&red'étro du cerveau, sait-on ce qu'y ga^e le cœur ? —

A vingt-cinq ans Otbert n'avait pas encore sérieusement aimé. Durant les sept ou huit ans employés à faire ses études, il avait vu ses amis user de l'amour comme d'une occupation choisie, au lieu d'un sentiment subi, et faute

00 — l'étudiant. —

d en pouvoir faire autant, il était resté ce qu'on pourrait presque appeler vierge de cœur. Mais s'il ifavait pas encore aimé la femme, comme poète il avait aimé l'amour, et l'avait chanté dans ses vers, suivant ce qu'il avait deviné plutôt qu'éprouvé. Nous ne voulons pas dire pour cela que sa vie ait précisément été celle d'un anachorète ; mais en raison de l'exagération avec laquelle il s'était représenté la volupté, il arriva que lorsqu'il vint à la goûter, les plaisirs qu'elle lui procura furent pour lui comme ces fruits de la Mer-morte qui, roses et éclatants au dehors, ne laissent que cendre dans la houche de celui qui y mord....

Parmi les étudiants les moins portés d'organisation aux travaux positifs des sciences universitaires, il s'était formé à Francfort une sorte de petite pléiade de rêveurs et de philosophes de vingt ans, qui rédigeaient un recueil, dont la prétention n'était pas moindre que

— i/étudlvnï. — or

d'éclairer l'avenir, l'humanité, les progrès de l'art et de la science, et nous ne saurions dire au juste quoi encore. Tous les collaborateurs de ce recueil trempaient bien entendu dans les novations de toute sorte dont la rêveuse Allemagne a toujours eu le monopole,, en fait de philosophie particulièrement. Chaque colla- ♦borateur avait le soin d'une utopie ou d'une découverte à expliquer et propager. En condensant tous les rayons épars de ces petites gloires, il eût été bien difficile d'en former un soleil,... bien que leur recueil eût pour titre der Kundschafier, l'Edaireur. Otbert avait dans le journal le dcpartemenî des Beaux-Arts, et ses articles sur la musique étaient sans contredit parmi les pages les plus sérieuses, comme portée, que publiât le recueil. Ce n'était pas du reste que l'Edaireur ne s'attaquât quelquefois aussi aux questions élevées de la ]>hilosophie ou de la science, et son ambition s'étale

92 — l'ltl'dïam. —

surtout accrue à cet égard, depuis le jour où l'îlluslre Goethe avait daigné lui accorder quelques pages, non pas de poésie, mais de cette -». science qu'il a^ectionnait taat, et dans laquelle il a fait plus d'une découverte de premier or- . dre : nous n'avons pas besoin de dire qu'il s'a^frit d'histoire naturelle,

■ L'article de Goethe, qui servit à attirer pour un moment l'attention sur le recueil des étudiants Francfortois, traitait d'une question d'anatoiïiie hum.aine présentée sous un jour tout nouveau. C'est pour le coup que durant un mon:icnt VEclairenr brilla vraiment comme un soleil! le même numéro du recueil conteiiait une analyse de musique nouvelle, un peu (léiournce du sujet principal par les digressions d'une plume m^ai bridée, et qui à propos de la musique probable des Archanges, offrait cotte phrase qui fit éclat : Swcâenhorçi, 3lesmer, Sp'nzhchu cl Ilahncmann sont quntre cî'ir\ent:< qui

L'ÉTUl)IA>iT. 95

eréc^ront un monde moral phrase signée

d'Otbertî Cette ligne hardie, pour l'époque surtout où eile fut écrite, contribua plus à attirer l'attention sur son auteur, que ne l'eussent fait quarante odes sur le néant du plaisir sans l'amour. Le vieux professeur auquel Tûbingen avait si particulièrement recommandé de bien tenir son neveu en garde contre des innovationspeu goûtées desînspruckois, fut tellement alarmé de cette explosion, qu'il emmena Ot- -bert en vacance chez lui, aOn de faire tous ses efforts pour anéantir en lui le germe de tendances aussi fatales. A son retour il le changea de classe et le jeune homme, sensible au ridicule abondamment déversé sur des savants qu'il n'avait comparés à rien moins qu'au feu, à l'eau, à l'air et à la terre, promit de ne plus imprimer dans le recueil où avait éclaté sa fameuse phrase, que des appréciations sur l'art des sons ou des pcîils vers à sa musc.

94 — l'éïldiant. —

Au reste, comme ce qu'avait écrit Otbert était plutôt au fond le résultat poétique d'une combinaison de mots, qu'une pensée de conviction, il tint parole, et replia les ailes de son imagination lorsque dans son vol elle tenta de s'aller abattre sur les fleurs du jardin mystique. Pourtant, comme la curiosité et l'instinct du merveilleux étaient en lui, on sait ce qui advint, du jour où les expériences reconnues de son oncle, rassurèrent son amour-propre de la crainte d'être dupe.

Donc si, à l'exemple de ses collaborateurs ordinaires, Otbert ne fit point promener sa plume dans i es steppes arides de Kant, ou s'il ne la laissa point planer dans les espaces aériens <le la philosophie platonicienne, il n'en fut pas moins un des tributaires les plus actifs du Kundschafter. Il n'y avait guère que lui qui y parlât en vers, et le temps qu'il employait si peu à l'étude de la science qui pouvait le con-

— L'ÉTi;»îA?*r. — 95

duire un jour à devenir médecin ou chirurrurgien en chef des hôpitaux d'înspruck, il l'appliquait à l'attrayante recherche de nouvelles formes poétiques, à cadonccr, à varier des rhythmes, à raviver des combinaisons délaissées depuis l'antiquité, et à faire manœuvrer des rimes en l'honneur d'EUe, cette amante tant chantée par tout le monde, et qui n'est personne. Ces préoccupations poétiques et son peu de penchant pour les sciences exactes, lui avaient parfois joué de fort vilains tours. Par exemple, un jour dans un examen public , il devait répondre ainsi à une question d'algèbre : la puissance est à la résistance comme le rayon de la roue est au rayon du cylindre, et Otbert, en jdace de la dernière partie de la proposition dit ; le rayon de la lune. Pourtant il faut l'avouer, à la grande douleur du vieux professeur de pathologie qui avait autrefois gardé l'imagination de celui qui lui

1>^> " — i/étudiaet. —

cUnt confié contre des entraînements dangereux, il arriva que vers le temps où l'on avait lieu de le croire classiquement installé dans la clientelle de son oncle, il parut dans VÉclaireur qui scintillait toujours à l'horizon Francfortois, une série d'articles signés de ces téméraires syllabes : Olbert Erichsen, et prenant la responsabilité la plus avancée, dans des récits dont l'audace touchait presqu'au fabuleux. Ce n'était rien moins que la singulière histoire de la cataleptique, racontée par notre héros, à l'aide des documents puisés dans les imprudents manuscrit du pauvre Tûbingen, et renforcés des extraits, citations, déductions et le reste, empruntés auj» œuvres trouvées dans la bibliothèque avonculaire : décidément le hardi jeune homme donnait suite à sa proposition relative aux 5'Maf?*ee/cmenf 5, proposition qu'il crut consciencieusement pouvoir, sans trop de fatuité, réchauQor, enlaphu;ant corn-

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me épigraphe à ses relations sur la visionnaire.

Mais comment Otbert réussit-il à accomplir ce périlleux travail ? — se demandera le lecteur, qui a vu avec quelle honnête sollicitude le vieil ami de l'oncle mort avait secouru le neveu dans son délire. La chose est bien simple assurément. Une ou deux semaines s'étant écoulées depuis l'événement du Mont-Stelvio, et le jeune homme ayant semblé complètement revenu de toute hallucination relative à l'esprit des nerfs,\e digne Allemand l'avait cru sur parole, lorsque celui-ci lui avait parlé de la nécessité d'aviser à prendre quelque parti relatif à son avenir. Après avoir passé tout le mois de mars, soit à la campagne de Bruschall, soit en excursions alpestres, Otbert rentra donc chez lui. C'est alors que poursuivi par une obsession nouvelle, et dont la solution lui semblait sans issue possible pour son bonheur, le pau-

98 — l'étudiant. — vre garçon n'avait rien trouvé de mieux à faire, quelque danger qu'il pût y avoir pour lui, que d'emprunter aux absorbantes rédactions du travail dont on a parlé, une diversion à un autre ordre de pensées on comprend sans

^ doute qu'il s'agit de la belle évanouie du Stelvio, de laquelle il n'avait plus entendu parler, bien qu'elle lui eût fait demander son nom, avec une apparence de sollicitude. Que de fois, depuis le jour où il l'avait trouvée et perdue, Otbert, jetant par dessus les Alpes sa pensée plus envahissante que le regard, avait-il rêvé à cette apparition fugitive, qu'un rayon du jour avait en quelque façon daguerréolypée dans son âme, dirons-nous, en hasardant une pensée soutenue d'un mot nouveau. Si le printemps en retard dans cette froide vallée, se parait de quelque teinte bleue, de quelque reflet solaire, c'était de l'Italie que venait cette lumière d'or et cet qzur. De même encore, si quelque prisme

— l'étudiamt. — 09

fugitif souriait un moment dans les inquiétudes du présent et de l'avenir d'Otbert, c'était de par de là les Alpes que lui arrivait cette douceur. A peine entrevue, cette jeune fille s'était brusquement et despotiquement emparé de tous les élans longtemps sans objet précis, de toutes les odes à Elle, que chaque lectrice du Kundichafter, si déshéritée d'hommages qu'elle fût, avait jusque là pu s'appliquer sans voler personne !

Il n'est pas d'être au monde, quelque soit son genre d'organisation, qui n'ait dans chaque phase de la vie une idée, une préoccupation, un espoir, un désir enfin, vers quoi sa . pensée se retourne plus volontiers, comme fait l'aimant vers le nord, comme la fleur vers le soleil. L'esprit n'est jamais inactif dans ses aspirations, et on se laisse souvent aller ainsi à des rêveries d'un ordre extravagant ou d'une réalisation impossible. Le pauvre calcule ce

iOO L'ÉTLbIANT.

qu'il ferait cFun million, au moment môme où la faim l'aiguillonne ; le prisonnier se voit dans des contrées chéries, lorsque son front qui pense s'appuie sur des barreaux de fer ! C'est ainsi que notre héros songeait à l'amour improbable de cette jeunefdle, dont l'image presqu'aussitôt dissipée qu'apparue, avait offert un point. d'appui à ces mille pensées qui s'envolaient de son âme, comme des Eiders, pour s'élancer dans le ciel illimité de l'amour. Mais ayant reconnu le danger de cette nouvelle folie, il avait mieux aimé plutôt que d'en souffrir les tourments prévus, affronter de nouveau le mal dont il avait pu guérir. Ces espérances insensées, que l'oisiveté et la rêverie font naître, étaient, Otbert le comprit, les boutons de fleurs qui ne devaient pas éclore.

Il prit donc le parti énergique d'en revenir momentanément à ses {►rcmières utopies, se promettant toutefois de ne plus s'aventurer

— l'étudiant. — 101

jusqu'aux limites extravagantes au delà desquelles il avait failli laisser sa raison,ce fut ainsi, qu'à la grande joie de ses amis de la ville élective, Otbert rentra tout armé dans l'arène scientifique, avec la fameuse épigraphe qu'on sait, tracée sur son écu. Mais déjà plus d'un mois s'était écoulé, sans que, malgré ce qu'on en avait pu espérer de l'interrogation faite au nom delà jeune inconnue, Otbert pût apprendre à qui il avait rendu service. Tout ce qu'il savait, c'est que la famille au cercueil était Italienne. Mais Florentine, Romaine ou Vénitienne? il ne pouvait le dire. Bien souvent le jeune homme s'était senti tourmenté du désir de franchir aussi cette chaîne des Alpes, qui ' semble garder les beaux jours pour les contrées charmantes où le soleil se lève? Mais quel prétexte avait-il pour entreprendre ce voyage? N'était-ce pas plutôt vers les grandes cités d'Allemagne que l'appelait le besoin de se

poiG. I. ■ 7

11^ — l'étudiant. —

créer un avenir ? Souvent Otbeit, abusé peutêtre par des succès faciles, s'était laissé aller à l'espoir de se créer cet avenir désiré dans la carrière des lettres, car l'exemple de Goethe tournait alors toutes les têtes. Mais l'incident du Stelvio était venu bouleverser tous ces projets encore incertains, et jeter le désordre dans ses tentatves de méditation sérieuse. Les Alpes lui semblaient la barrière d'un Eden céleste, qu'il parait de tous les prestiges que la poésie antique et celle du moyen-âge ont jeté sur ces prestigieuses contrées, avec les fleurs d'éloquence d'Ovide, de Catulle, de Pétrarque et de l'auteur de Roland. Son enthousiasme lui montrait de modernes Béatrix, des Laures, des Angéliques et des Aloïse d'Albany dans toutes les femmes qui peuplaient ces villes ; et ces villes elles-mêmes ne se présentaient à lui que sous les traits des plus beaux monuments que la peinture a rendus familiers aux fils du

— l'étldiaiit. — 105

Nord. Dans son imagination excitée, le Tibre ne reflétait que l'éclat des colonnades de marbre; l'Adriatique mêlait à son paisible azur le reflet diapré des collines ombreuses, et l'air partout chargé des enivrants parfums des orangers en fleurs, vibrait aux accords charmants des harpes et des voix des filles d'Ausonie.... Ce n'était en tout qu'éclat, senteurs, harmonie, volupté ! Et les Alpes, ces monts neigeux et rébarbatifs, étaient les seuls gardiens qui le séparassent de ce jardin des Ilespérides ! Et celui qui jetait chaque jour sa pensée par dessus ces têtes nuageuses, ne les ranchirait pas ! Otbert devinait tout ce bonheur, d'une impossibilité apparente, qu'il lui suflisait au fond de son ferme vouloir, pour anéantir. L'amour, ce soleil de l'existence qui n'avait encore dardé sur lui que quelques rares rayons, l'attendait peut-être au sein descollines embaumées de Sorrente ou dans la discrète

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gondole des lagunes vénitiennes.... et il restait! Il résistait à ces appels irritants! Vous voyez donc bien que ce bon jeune homme avait recouvré toute sa raison. Le vieil Allemand, son conseiller aulique, lui disait d'aller à Francfort reprendre ses derniers cours, de bien s'abstenir de Vesprit des nerfs, des quatre éléments humaim, et de se mettre en état de pouvoir s'établir comme docteur, hippocratique surtout, dans une des villes Lombardes ou Ycnètes, soumises à la domination autrichienne. Le conseil n'était pas mauvais, car il conciliait tout; mais un incident survint qui coupa court à toutes ces alternatives.

Un matin on vint prévenir Otbert qu'on le demandait à l'administration des postes.

C'était pour un paquet recommandé, arrivé à l'adresse de M. Otbert Erichsen, désigné sous la qualification d'étudiant. Le jeune homme pensa nécessairement aux inconnues de la

— l'étudiant. — 103

montagne et déclara que l'envoi était bien pour lui. 11 paya le port, émargea sur le registre et emporta la chose. Arrivé chez lui, Othert brisa un cachet armorié et trouva sous l'enveloppe dix bank-nôten de chacun cent florins, avec cette simple ligne, d'une écriture tremblée :

« De la part de la comtesse Bastigîia, née corn- )) tesse Morosi'nî, de Venise. »

C'était la récompense à^ son acte de courage dans le Stelvio....

La rougeur monta au front du noble jeune homme ; il courut aussitôt chez Bruschall :

— Tenez ! — lui dit-il, — voilà ce que cette Italienne a cru p(5uvoir m'envoyer !

Le paisible Allemand ouvrit l'enveloppe, vit les billets de banque, les compta, et regardant Olbert :

— Eh bien? vous espériez'donc davantage? Le jeune homme resta un moment comme

îOf) L'ÉTi;yiA>'T.

abasourdi de cette interprétation sincère ou feinte.

— Trois mille zwanzighers ce n'est pourtant pas mal, — reprit tranquillement le bonhomme. — Il est vrai que vous avez risqué d'être foulé aux pieds des chevaux....

— Ce qui est vrai, — s'écria enfin Otbert, — c'est que pour me remercier d'avoir exposé ma vie, on m'insulte!

Pour cette fois le digne Allemand regarda son jeune ami d'un air effaré:

— Est-ce que c'est V esprit des nerfs qui vous revient? — dit-il. — Vous êtes sans un denier comptant, vous n'avez pour tout bien sur terre qu'une bicoque, laquelle, de même que la carapace d'une tortue, ne peut loger que son maître.... Vous en êtes aux expédients pour vivre, et vous appelez insulte mille florins qui vour3 tombent du ciel.

— Je vais vendre la bicoque cl partir pour

— LÉreDiAr^T. — 107

Yeiiiâe, — dit Otbei't.

— Pourquoi faire? — s'écria Brusciïall interloqué.

— Pour re}>or{er à cette comtesse son offre injurieuse!

— Otbert î — fit le malin vieillard, — vos scrupules ne s'augmentent-ils pas ici d'un prétexte de voyage?

— il faut que je voie cette dame au cercueil, — reprit le jeune homme sans répondre. — Je veux lui apprendre, en lui rendant son or, qu'un honnête homme qui tombe au milieu d'un danger pour rendre service, n'est point un mercenaire.

Les deux amis causèrent et discutèrent longtemps sur cet incident, et sur la résolution qu'il avait fait naître chez notre héros. Nous devons dire qu'ils ne s'entendirent i>as complètement, et que si le vieillard appréciait au fond du coeur les scrupules du jeune homme,

iOS LÉTUDUNT.

relativement à l'acceptation de cette récompense, par contre^ il ne comprenait rien à la nécessité d'un voyage auquel pouvait parfaitement suppléer une lettre, accompagnant le renvoi des billets. Mais Otbert n'avait garde de s'avouer à lui-même la validité de telles objections, et enchanté de trouver un prétexte pour céder aux entraînements qui tourmentaient son âme depuis la scène de la montagne, il annonça sa détermination comme inébranlable. En effet, les jours suivants, il traita de sa maison par l'intermédiaire de l'homme dejloi qui lui avait déjà fait une avance sur sa valeur, et ayant aussi converti en argent tous ceux de ses livres pour lesquels il trouva acquéreur, il fit ses adieux au vieil employé, son seul ami dans cette ville qu'il abhorrait, et franchit les Alpes, non sans s'être longtemps arrêté au point du Stelvio où la jeune contessina s'était évanouie à ses pieds.

Tenise.

« — Un homme qui n'a pas vu Venise, porte dans Ib inonde artiste et intelligent la conscience de son infériorité. »

lÎYRON.

« 11 fit comme ces voluptueux dont parla Strabon, qui se promenaient dans d'elégantcs barques sur des lacs délicieux, dont les eaux étaient recouverte» d'odo-? riférants lotus roses. »

Tu. MOORE.

Quelques jours plus tard, il traversait Vé-« rone, se dirigeant sur Padoue, pour delà arranger son arrivée à Venise.

Nous disons arra»j/er, parce que notre héros.

î 10 — vii:<i$E. —

après lant de beaux rêves sur les cites italiennes, n'entendait pas inaugurer à demi ses sensations. 11 avait résolu de jouir de ses premières impressions en toute pompe et à grand spectacle. Pour obtenir ce poétique résultat, voici comment il s'y prit.

Tout Allemand qu'il fût, Otbert, sans pourtant croire aux déclamations élégiaques de la littérature des pessimistes alors en vogue, se figurait bien que Venise avait perdu quelque chose de sa physionomie matérielle des grands • siècles. Sans ajouter foi aux Jérémies littéraires des Revues françaises et anglaises, qui ne parlent que de palais croulant presque sur . les voyageurs, et des descendants du patriciat, affamés derrière les vieux tableaux que la loi seule les empêche de vendre à l'étranger, Otbert se figurait bien que la glorieuse fille des Doges avait au front quelques rides. Il ne doutait })as que l'appareil, le tableau de la vie

— Yoist:. — 411

moderne fût une choquante disparate dans le cadre mauresque et byzantin sculpté aux époques les plus coquettes et les plus somptueuses de l'art. Sans doute le prosaïque^profil d'un bourgeois de nos jours devait choquer tout œil poétique, sous les arcades des palais bâtis par Scamozzi ou par Sansovino. Aussi notre enthousiaste jeune homme, gourmet de sensations intelligentes et d'impressions vives, sybarite de l'art en un mot, ne voulut-il pas se gâter étourdiment Venise. Il y a des impressions dont on ne revient jamais ; Otbert l'avait éprouvé quelques années auparavant, au sujet de VEurianthe de Weber, qu'il avait entendue pour la première fois mal assis, mal disposé enfin, et exécutée ( c'est le mot) d'une façon infâme. Jamais, depuis cette première impression, la célèbre partition n'avait pu reconquenr son rang légitime dans roynnion d'un homme vivement imprcssionnabl»", et le nom

il2 VENISE.

(le l'Opéra était à jamais resté pour lui comme la mnémonique du supplice qu'elle lui avait fait endurer. Otbert se connaissait donc, et il avait résolu de bien éviter de compromettre Venise dans son cœur, où il lui avait sympathiquement préparé une place à part et charmante. Ce fut donc pour en arriver à ses fins, que notre héros n'accomplit que fort lentement le chemin qui, de la chute des Alpes, le séparait de la rive Adriatique, son but étant d'attendre la pleine lune pour faire son entrée dans la cité dotale.

Au jour dit, notre poète arriva à Padoue dont il ne voulut pas même visiter un monument, dans la crainte de déflorer la virginité de son admiration toute prête. 11 attendit le soir pour se rendre à Mestre, et le milieu de la nuit étant arrivé, lorsqu'il vit la lune bien rayonnante dans l'air pur et bleu d'une belle nuit printanière, il s'embarqua et traversa la

lagune, recommandant à ses gondoliers de le conduire à la piazzetta, en suivant tout le prolongement du grand canal.

Si notre voyageur s'était représenté Venise sous l'impression des pages lugubres que présente souvent son histoire, c'est sous l'aspect qu'elle offrit alors à ses yeux qu'il avait dû se l'imaginer. En effet, à cette heure, et éclairée de cette sorte, c'était bien la ville mystérieuse sur laquelle semblait planer encore la sombre influence du double et effrayant Conseil des Dix et des Inquisiteurs. La lune qui escaladait le ciel au dessus du Lido, répandait jsa molle clarté d'argent dans l'air bleu et d'une raréfaction excessive. Pas un nuage au ciel ; pas une gaze vaporeuse ne voilait, les étoiles qui y florissaient comme des roses de feu. L'horizon lui-même* était inappréciable dans cette atmosphère lumineuse et si douce à la fois. L'eau avait la couleur du ciel; tout, dansl'im-

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meiisité déployée aux yeux du voyageur, était noyé, estompé, adouci dans cette délicieuse leinte d'un bleu-iilas particulier aux nuits italiennes, lesquelles n'ont î3as changé depuis l'époque où le poète du lac de Garde, l'amoureux Catulle, les dépeignait si bien.

Et au milieu de cette eau et de ce ciel aux tendres nuances, la cité silencieuse profilait vigoureusement sa masse noire, toute pleine des ombres que la lune trop basse encore sur le Lido n'avait point chassées. Cette agglomération d'édifices étendus sur une longue ligne d'une mate obscurité, offrait, en se découpant sur l'eau et sur le ciel transparent et bleuâtre, un spectacle si bizarre, si neuf et si original qu'il était de ceux dont on a coutume de dire qu'un peintre n'en oserait tenter la reproduction sur la toile, dans la crainte d'être accusé d'invraisen)blance, ou de fantastique. Ce n'était pas précisément beau, mais c'était étrange.

Un poète l'omaulique eût comparé cette longue ligne d'accidents inégaux, s'alîant perdre an loin dans la lacune, à la mâchoire édentéc d'un crocodile. Otbert,lui, trouva que cet amas de tours et de campanillos amincies par la nuit, ces angles saillants des toits, ces coupoles, ces frontons et tous ces profils indéchiffrables, donnaient à cette ville bizarre l'aspect d'un cimetière cyclopéen, avec ses mausolées et ses obélisques. Les mâts des navires accidentés dévoiles et do cordages, ressemblaient à des cyprès funèbres. Otbert se crut en face d'une Ninive maritime.

Mais sa gondole avançant toujours, les colonnes tumulaires et les obélisques redevinrent des campanilles, les chapelles expiatoires des dômes puissants, et chaque tombeau un palais. La masse s'ébréchait en détails, le fantastique s'envolait, à mesure que l'œil se rendait mieux compte de l'incompris. Les vastes

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cheminées on trompe à canonnière, forme bizarre qu'on ne trouve guère qu'à Venise, poussant partout sur les toits, accidentaient de plus en plus à chaque coup de rame, la ligne supérieure. de la ville, où se dessinaient aussi, longs et fluets, quelques tuyaux de tôle ou de briques, portant haut par l^s airsla fumée de quelques usines nouvelles. Cet industrialisme déplut à Otbcrt, qui fût assurément entré dans une sainte fureur poétique, si arrivant à Venise quelques années plus tard, il eût trouvé un che min de fer sur la lagune,un pont réunissant l'île de quatorze siècles à la terre-ferme, et le gaz. hydrogène sur la place de Saint-Marc!

Enfin, la gondole qui portait notre César et sa fortune, entra dans la ville par ce large embranchement du grand canal qui prend le nom de Cannaregio. Otbert se trouvait suivre une double ligne de maisons, parmi lesquelles les palais, à mesure que sa barque avançait.

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tlcvenaient plus nombreux. Lorsqu'il liébout'ha dans le grand canal, ce Corso li({uido, notre héros modéra l'ardeur de ses gondoliers. Si Venise ne lui eiit pas semblée belle alors, c'eût été la faute à elle etnon à lui, car il avait trouvé pour la contempler la plus splendide mise en scène. C'était une de ces nuits que les Chaîdéens passaient sur les monts antiques pour lire dans le ciel. Alors commença pour Otbert l'exposition de ce musée de palais. Sa gondole glissant lentement au milieu du canal, entre la partie qu'éclairait la pleine lune, et celle qui restait noyée dans les pénombres transparentes, le fit assister au plus splendide panorama qui pût se dérouler devant regard d'artiste ou de poète. A côté du palais sévère et renfrogné du style de Sanmicheli, l'architecte des bastions, se présentait l'œuvre de Longhena, sûr laquelle s'épanouissent toutes les tantaisies coquettes de l'architecture ro-

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caille et cliicorée. C'était pour le voyageur un plaisir"" extrême, que de fouiller l'ombre qui noyait sa droite, pour saisir ces mille caprices des balcons, des galeries, des colonnades vaguement estompées à la façade de ces hauts palais, sur les degrés de marbre desquels chaque ondulation de sa gondole refoulait une petite vague, il franchit bientôt l'arche immense du pont de Rialto, et ce fut pour lui comme le portique d'un nouveau spectacle. Le canal s'élargissant et décrivant une nouvelle courbe, recevait sur ses deux côtés à la fois la clarté de l'astre qui traînait sur l'eau un sillon éblouissant, dans lequel la gondole avançait lentement, comme dans un chemin pailleté qui conduit aux prodiges ! Et c'était toujours à droite et à gauche la succession grandiose de ces nobles et splendides demeures, qui ont pour baptême les plus beaux noms inscrits au livre d'or. Ici le palais Manin, celui

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de l'homme qui eut le triste honneur de elore la série des doges d'une république quatorze fois séculaire, anéantie par une république de la veille. A côté, l'humble maison où naquit André Dandolo ; plus loin la demeure des Lorédans à l'arclii Lecture castillane comme leur nom. Et l'immense, l'austère palais Grimani, aux degrés duquel le Bucentaure vint chercher celle que Saint-Marc allait couronner dogaresse ; et plus loin les trois édifices qui portent au front, comme un glorieux camée, l'écu des Mocenigo. Puis enfm le monument mauresque et ogival qui fut la demeure de cet homme au nom duquel l'infortune a ajouté une touchante auréole de gloire : Francesco Foscari.

Mais la gondole a doublé l'angle du canal, et de nouveaux accidents de lumière donnent un attrait plus singulier à la succession de ces palais, que tous recommandent l'art ou i'his-

S^O VKMISE,

toirc. Plus d'une fuis Olbcrt pensa que c'était peut-être derrière une de ces colonnades élér gantes que reposait celle dont le séjour en ces lieux contribuait à lui représenter Venise si belle. Mais après s'être longtemps arrêté (fevant le palais Rezzonico et dix autres qui le suivent, craignant de fatiguer son admiration, il lit avancer plus rapidement sa gondole vers l'embouchure du Canalazzo, que signale pompeusement la magique église délia Sadute, cet édifice qui semble bâti expressément pour être vu la nuit, sous les projections mélancoliques d'un beau clair de lune. Ses trois coupoles, dont l'étain s'argente alors, la font ressembler à une mosquée du Caire : les petits clochetons évidés complètent la ressemblance. La nuit effaçant quelques détails d'une ornementation qui révèle l'époque de décadence artistique où ce temple fut terminé, rien alors liC choque le goût du voyageur ; tout, au con-

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