‹ La dernière Morosini, ou, Le poignard de cristalChapitre 4 sur 9 · VENISE · texte numérisé non relu

VENISE

traire, charme sa vue. Mais Otbcii avait hâte de descendre à la Piazzetta ; en dix coups de rame, l'éperon de fer brillant qui dentelait l'avant de sa gondole aborda les degrés marmoréens.

Certes, il aurait un caillou pour cœiîr celui qui considérerait froidement pour la première fois un si majestueux et en même temps si charmant spectacle. Otbert, après avoir contemplé la lagune sur laquelle s'éparpille cet archipel d'îles dont le Lido est la digue protectrice, s'avança le long du Palais-Ducal, dont les piliers trapus supportent cette ravissante galerie trilobée à jour, où parut, il va six siècles, le juge qui montra au peuple la hache baignée du sang de Mariao Faltero. En face, la merveilleuse ligne de bâtiments deSansovino, allant faire le coude au pied du haut campanille de Saint-Marc, pour border de ses élégants portiques un des côtés de la place célô-

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bre qui fut le forum vénitien. Arrivé au centre, de cette arène des passions républicaines d'autrefois, Otbert se trouva en face de la basilique Saint-Marc, enrichie par Dandolo de la dévastation de Sainte-Sophie la Constantinopolilaine. La tour de l'horloge épuisait les heures de la nuit :ie jeune étranger était seul au milieu de ce magique spectacle dont la pompe l'originalité et la poésie comblaient toute son attente. Otbert avait beaucoup espéré de cette impression solitaire et nocturne.... Venise l'avait complètement réalisée. Ce n'était plus comme pour VEuryanthe; ici au contraire, tout concourait à rendre plus complète et plus vive la sensation qu'avait cherchée ce sybarite d'art et de poésie.

L'immense et austère silence de cette ville avait pour Otbert un imprévu auquel il n'avait pas songé dans ce qu'il s'était figuré de Yenige. C'est que dans cette ville, sur laquelle planent

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tant de souvenirs d'espionnages historiques et de terribles passions, il semble que le silence écoute.... au lieu d'être le néant. L'architecture de tous ces palais en fait des nids d'échos. Aujourd'hui encore, en plein dix-neuvième siècle, lorsque les Dix appartiennent à l'histoire, de même que les plombs et les puits du palais ducal à la curiosité déçue du voyageur, il est facile de vous sentir naître un vague frisson de terreur, eii entendant la nuit, errant par la ville endormie, \ crêpas solitaire répercuté dans la sonorité des portiques....

C'est qu'aux lieux où se tait le bruit humain, la nature a ordinairement ses mille voix. Là elle fait jaser les oiseaux, ici chuchoter les feuilles d'arbre. Mais à Venise il n'en est point ainsi. Si ce n'est de loin en loin le cri enroué d'un gondolier attardé, qui prévient le choc d'une autre barque au tournant de quelque canal, rien ne vient troubler ce silence

124 — YEISISE.

sapulcral de la viilc eiKÎoi'inie qui semble morte. Des chants du Tasse, tant cités par les poètes à imagination, il n'en faut plus parler!' Mais aussi ces façades de marbre poli, ces dalles, ces degrés sonores, s'emparent du plus insaisissable atome de bruit, comme le font de la moindre nouvelle les habitants desœuvres (l'une petite ville. Il y a sur le Rhin, dans un endroit appelé Lurley, un écho qui répète sept fois, l'indiscret ; ce qu'on lui confie : à Venise, le vol d'un pigeon, hôte familier de ses toits, qui va du dôme au campanille, retentit comme relui d'un aigle. Si un flâneur nocturne éternue sur la place de Saint-Marc, toute la ville,sielle vo dormait pas, pourrait s'écrier : Félicita — Dieu vous bénisse? Lorsque le jour parut, Otberî chercha une auberge (1).

(I) L'auîcur aurait pu tenter ici une plus longue description De Venisp, car il possédait pour cela tons les droits nécessaires, i abord, il avait à sa disposition autant de pages qu'il lui eût plu (!i' s'en adjiiîîer, cl nous niellons ceci au premier rang, parce quo

VEMSE.

j-our plus d'un écrivain, accumuler dos pages eût été l'affaire principale; connaître Venise n'était qu'une condition secondaire. On en a vu^ et de célèbres ! faire arriver leurs héros en chaise de poste au beau milieu de la place Saint-Marc. — L'auteur de ce livre ayant longtemps habité Venise, aurait donc pu se croire en droit de raconter plus longuement tout ce que vit, éprouva et pensa Olbert. Mais il a préféré se borner à un rapide aperçu, et cela pour plusieurs raisons. D'abord la description nocturne et diurne de la cité des Doges, a déjà été faite ou tentée une foule de fois, et souvent trf's bien, même par des auteurs qui n'j- sont jamais venus. Ensuite celui qui tient ici la plume, a longuement décrit Venise dans un volume spécial, destiné à ceux qui voient, verront, ont vu ou désireraient avoir une idée de Venise. Ce livTC tente d'énumérer les diverses physionomies historique, traditionnelle, artistique, pittoresque, poétique, statistique, philosophique et anecdotique de cette merveilleuse fille des eaux. 700 pages, et des mieux remplies (typograpiiiqucment parlant), y ont été consacrées. En tenant ici son héros pendant cinq ou six heures sur pied, l'auteur eût donclrop aisément abusé de sa position. Si le lecteur, auquel on destine ici d'autres récits, regrette quelque chose de cette réserve, il pourra recourir à l'ouvrage dont nous parlons, dans lequel on a essayé d'être plus amusant que ue l'est d'ordinaire uns descripiion de viHe, ou un ffuide.

7j9 ffioadiol£er Tiii&oteo.

« — K'eût-on pas dit qu'il avait pria pour point de mire P.uckingham et ses royales aventures, comme Cattlina fut imité par le jeune de Relz ? — n

Notre voyageur transalpin avait souvent entendu dire que les gondoliers vénitiens étaient les gens les mieux instruits qui fussent sur le compte des familles patriciennes, mais

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que par contre, ils avaient conservé des temps funestes delà république, une tradition enracinée de prudence et de discrétion, qui ne permettait guère à un étranger, à un Allemand surtout, de pouvoir obtenir quelque confidence (|ui dépassât la banalité des clioses de notol'iété publique. Quoiqu'il en pût être, Otbert résolut d'essayer s'il ne lui serait pas possible d'apprendre quelque chose sur l'intérieur de la famille à laquelle il avait à offrir sa restitution. Il fît donc appeler un gondolier, dans l'intention de le garder quelques jours à son service, afin d'essayer de mieux capter sa confiance; et d'en obtenir, à i'yide de sa générosité, une exception à ce qu'on disait de cette discrétion traditionnelle.

— Conduis moi vers le pulais Bastigliaî — dit Otbert au fils des lagunes. — Le connais-tu?

— Si je connais le palazzo Bastiglia ! — exclama le gondolier d'un*î\ir presque formalisé

LE GONDOLIER TIMOTEO. — i^O

— et qui donc pourrait le connaître mieux que moi? est-ce que pendant quinze ans je n'ai pas amarré ma barque à ses poteaux de défense?.... Ah ! si je voulais parler 1 j'en sais long, signore, tel que vous me voyez !

— As-tu donc servi la comtesse ! — s'écria Otbert, charmé de ce hasard.

— Comme vous dites, padron mio î et du temps de son premier mari, encore! un Morosiniîrien que ça... un illustrissimo quia eu plus de doges dans ses ancêtres, que moi je ne compte de prix de Regata parmi les miens !

— C'est à merveille! — reprit Otbert. — Ecoute, mon brave, tu vas me conduire vers le palais Bastiglia, dont je suis curieux devoir l'extérieur seulement.... puis tu me donneras sur cette famille quelques renseignements dont j'ai besoin.... et pour que ta langue et tes bras manœuvrent ensemble, je te promets double paie!...

150 — LE GOr^DOLIER TIMOTEO. —

— Ma langue et mes bras ne sauraient trop faire pour un aussi généreux patron.... pourvu qu'il ne me demande rien que je ne puisse dire.... Nous autres gondoliers vénitiens, nous savonslûen des secrets de famille,mais ça meurt avec nous. Le Larcarol est un tombeau pour les secrets !

— Je le sais! je le sais.... mais pourtant je voudrais avoir une idée de cette famille, des membres qui la composent, des vivants comme des morts, de ce qu'on dit en ville enfin....

— Je pourrais vous dire le tout comme à un véritable inquisiteur d'Etat, padron mio., La Casa Bastiglia, la Casa Morosini c'est mon fort î J'ai donné plus de centaines de coups de rame pour elles, qu'il n'y a eu de pigeons à Saint-Marc depuis la fondation de ces innocentes bêtes.... qui sont très dures, par parenthèse, car une fois....

— Tu pourrais dont m'expliquer — intcr-

— LE (;0!<DOLIER TIMOIEO. — loî

rompit le jeune homme — la liaison de ce double nom de Bastiglia et de Morosini?

— Per Ubbidirla signor miol II y avait autrefois sur une des places de l'intérieur de la ville un grandissime palazzo habité par le dernier descendant des Morosini, des guerriers si fameux, qu'ils ont été la perte des Turcs en Grèce, et qu'il y a leur nom en latin, ou en je ne sais quoi qu'on ne peut pas lire, sur plus de je ne sais combien de tom^beaux à l'église àeSan-Giovanm-e-Paolo.... des Morosini, enfin, padron mio, vous comprenez.... ça veut tout dire. Ah ! si je voulais parler!

— Et ce palais était celui du père de la comtesse? — interrompit Otbert.

— De son mari, mon aimable patron ! de son premier mari.... par Ubbidirlal

— Comment? La comtesse n'est-elle pas née Morosini? — repritle jeune homme, en fouillant dans sa poche, pour trouver î'envc-

152 — LE GOISnOLIEK TIMOTEO. —

loppe dans laquelle la Vénitienne avait tracé ses noms, afin d'indiquer la source de l'envoi d'argent.

— Nata Morosini, maritata Morosinil..,. impossible d'être plus Morosini qu'elle! Oh! personne mieux que moi ne sait....

— En ce cas, explique-toi ! — interrompit Otbert.

— Per Ubhidirla..,. pour vous obéir, padronmio. Or donc, la comtesse Faustina était la fdle unique de son père, de même qu'elle avait un cousin fils unique du sien. Les deux vieux, les deux frères Morosini, n'ayant eu que ça d'enfants, pour rendre le nom plus solide à l'avenir, et réunir pour son soutien les deux fortunes, décidèrent de marier le cousin et la cousine.... à ce propos j'ajouterai quej'en pourrais raconter long....

— Je comprends alors comment la comtesse procède du même nom auquel elle s'est alliée..

-r- Lt: eo>(DOLÎER TÎMOTEO. — i55

— Ver îibhidiila ! f.;i comîesse Fausiina eiit à son tour deux cillants, un {Ils, i'hérilier du nom des farnèuxdoges, et une fille belle comme la Madone de mon traguetto. Mais le bon Dieu né fait pas plus attention aux Morosini qu'à d'autres ; quand il s'agit de la mort, il laisse faueber la vieille où ça se trouve ... C'est pour vous dire qii'ily aui-a dix ans à la procbaîne Sagra dd redentore, le mari de la comtesf^e mourut dans son cbateau auprès de ïrévise, comme un simple noble de terre ferme, et que deux ans après, b> jeune Alvisc Morosini, le seul qui restait du nom de si fameux guerriers, chavira à son tour, ou éteignit son fanal, dirai-je, pour me faire mieux comprendre, durant un voyage en Allemagne....

— Comment? le jeune comte mourut aussi, veux-tu dire? — interrompit Otbert.

— Si, signer mio.... PerUbbidirla l le dernier mâle de la fanjille, // conte Alvùe est moi t

154 — LE GONDOLIER TIMOÏEO. —

à vingt-deux ans, d'aucuns disent d'une chute (le cheval, ce qui est bien possible, car les Vénitiens sont plus accoutumés aux gondoles (îu'aux chevaux.... d'autres aussi prétendent savoir qu'il s'est battu avec un officier.... mais <;a, on se le glisse à l'oreille. Quant à moi, si je voulais parler.... mais jamais! jamais! vrai gondolier vénitien dans l'àme! Donc, pour en revenir à notre jeune maître, povero conte ! c'était un brave et beau jeune homme! quelle mine superbe il vous avait, quand il manœuvrait son gondolino sur le grand canal ! Il protégeait les Castellani (1) et payait delà musique la nuit sous les balcons des belles voyageuses

(1) Los ^kolotti et les Castellani {arment, de longuedate, deux factions rivales dans le corps des gondoliers vénitiens. Ces factions, qui aux beaux temps de la république, rivalisaient de force et d'adresse dans les Régates et dans les jeux des réjouissances pabliques, subsistent encore de nos jours, et trouvent parfois aussi octasion de produire leur savoir-faire traditionnel, LeslSicololli portent le bonnet ou béret noir — les Castellani l'ont conservé

rouge. Tout gondolier, mémo au service d'un palais, appartient à

'une d( s deux factions.

LE GONDOLIER TlMOTEO. 155

polonaises.... Oh! c'était un vrai Morosini, et s'il avait vécu, et qu'il y eut encore des Turcs !..

— En ce cas la comtesse Faustina est restée seule avec une fille ?

— Avec la contessina....

— Ne me dis pas son nom ! — interrompit vivement Otbert, qui eût été contrarié d'apprendre d'une aussi vulgaire façon comment s*appelait celle qu'il supposait bien être la jeune fille du Mont-Stelvio.

- Si vous savez son nom, padron mio, inutile alors de passer mon temps à vous le dire., d'ailleurs je suis discret.

— C'est bien.... tu ne l'appelleras jamais que la contessina, lorsque tu m'en parleras....

— Et c'est qu'elle l'est en effet et d'une furieuse force encore ! car c'est sur elle seule que repose maintenant tout l'avenir de la famille.. Oh ! je connais tout ça, moi !

ir)î> — l-U (;0NIH)LHÙK TlMO'iEO. —

— Fvlais la conjlo.ssc n](M'C s'est remariée, n'est-ce pas?

— Per ubbidirla.... ]>our vous obéir. Mais (;a n'as pas réussi.... je peux bien vous le dire, car {ont Venise le sait, et jtour cela je nesuis {»as indiscret.

— Comment, ça n'a jtas réussi.... qu'enlcii(ls-tu ]>ar'là?

— Ça veut dire que la veuve Morosini, qui tiMiail à l'avenir de sa race, comme le gondolier tient à son lelze, avait espéré, en se remariant, avoir un autre fds. Or, taute do trouver encore un Morosini à épouser (il n'y en avait plus d'authentiques....) elle s'était décidée à prendre le comte Bastiglia, un seigneur bien vu à la cour de Vienne, ce qui lui permettait d'espérer qu'on p )nrrait obtenir de faire reporter sur un nouveaumàle, le nom maternel avec tout ce qui s on suit... mais comme je disais tout à l'heure.

LK GO:^l)OI,îril TIMOTEO. 1 •-> /

(;a n'a pas réussi,... Oh ! le vieux Tiuioico en sait long!

— Enfin, tu veux dire que le nouveau mariage a été stérile?

— Perubbid.,.. On dit môme ([ue e'cnt ii eause décela que le eomte et la eomteî^se ne sont pas très bien ensemble. Mais, tenez! padron mio, voilà le nouveau palais de la famille.... La vieille comtesse n'a plus voulu remettre les })ieds dans l'autre depuis la double mort de son mari et de son fds.... Ah! quelle perte pour les Castellani, (pie la mort du eonjto Alvise !

En ce moment la gondole se trouvait {U'esquc en face d'un am[>le palais situé non loin (h' l'académie des beaux arts, ou Musée de Venise. Otbert reconnut que c'était là qu'il s'était le plus longtemps arrt té la nuit précédente et les battements de son cœur lui avaient dit sans qu'il eut rien demandé aux rameurô, que

158 LE GO.NbOLIER TIMOTEO.

cette demeure était celle de la belle jeune fille. Ce phénomène de l'intelligence et de l'âme n'étonna nullement l'adepte des théories mystiques, des pressentiments et de la seconde vue. Dès que le vieux Castellano avait dirigé le fer de sa gondole de ce côté du canal, tout en l'interrogeant et en l'écoutant, Otbert avait compris, deviné, senti, devons-nous plutôt dire, où il allait....

Dès qu'on fut en face du palais, le jeune homme se retira à l'abri de ce petit dôme de drap noir, qui, sous le nom de felze forme la cabine de chaque gondole. Sûr de n'être pas reconnu, il put alors tout à son aise examiner cette demeure, dont l'histoire des hôtes venait de lui être sommairement racontée. C'était un palais dans le style mauresque et ogival du splendide XVI™* siècle. Une double galerie à colonnettes tréflées, et garnie de balcons de marbre, en décorait la façade, dont l'ensemble

— LE GONDOLIER TIMOTEO. — î T)!)

offrait un aspect chevaleresque et élégant (!). On y arrivait par un perron de marbre brocatelle, flanqué de deux rempardes garnies de vases de fleurs. Tout le balcon du premier grand étage (/)«anono6r7e) était également bordé de caisses et d'urnes pleines d'arbustes, de plantes grimpantes et tombantes, qui s'enlaçaient aux colonnes, en mêlant leurs fleurs aux sculptures des chapitaux, ou bien qui pendaient à travers les meneaux du balcon, et descendaient en festons, comme une draperie brodée de verdure et de fleurs, jetée là pour une fête. Des petits lions de marbre semblaient en vedettes sur l'angle des balcons dont chaque fenêtre était garnie. Un petit canal ( canalelto) suivait la droite du palais, qui avait une autre entrée par terre, sur le campo San-]itale. Au-dessus de la porte-d'eau, et à l'endroit njè-

(1) Ce palais a depuis changé de nom, c'est aujourd'hui le Palozzo-Cavalli, résidence du consulat de France.

Î40 I.E GOr^nOLIER timoteo. —

incoùron voit aujourd'hui respleniir ie blason colorie tVune puissance étrangère, se trouvait alors le double écu sculpté en piçrre, des Morosini et des Bastiglia, sous leur couronne corntalc.

Lorsqu'il eut examiné le palais, Otbertdità son gondolier de passer outre, et bien que riîciire matinale n'eût guère dû lui faire Ci-aindied'èlro reconnu, il ne sortit du fehe, et ne Tcprit sa conversation avec le gondolier, que lorsqu'il eut dépassé le palais Valmarana, audelà du traghctio ou traguet San-Yitale.

— Tu ne m'as pas encore appris ton nom — dit Oîbcrt, en s'appuyant sur la voûte du felze, ;iii balancement de la gondole.

— Je m'appelle Timoteo;... mon saint patron ctait.unévêque, ce qui l'ait qu'on peut me iCter le 24 janvier de chaque année, quand on y pense! mais à dire vrai, et ce (uie je n'aime

.'■}>:vc, on no m'appelle îe plus souvent quo

— LE GONDOUEK TIMOTEO. 141

Tco, par manière d'économie de temps sans doute....

— Eh bien, mon brave Timoteo, achèvemoi ton récit sur les Morosini, maintenant quej'ai vu leur demeure.

— Héhïs, padronmio! comme je vous le disais donc, des Morosini, c'est fini ! ça ne peut aller q^ue de màle en mâle ces grands noms-là et la dernière créature du pur sang est une fille,... mais une brave fdle pourtant que la contessina ! Je l'ai vue grande comme le bambine de la madonna du traghetto, et on rélevait sous mes yeux dans l'ancien palais, que déjà son frère Alvise nous trempait de fameuses chemises à ramer dans le canal délia Giudeccal Mais c'est une justice à rendre à la petite Morosina: aussitôt qu'elle a été en âge de nous faire verser du vin, elle n'y a jamais manqué, quand elle nous voyait rentrer au palais si môuiilé.s, que nous avions plutôt l'air d'à-

voir navigué dessous que dessus la lagune!

Le petit comte a de bonne heure ressenti le noble goût des barques!.. Et aller se tuer en dérapant d'un cheval.... (si c'est de ça qu'il est mort....) s'il s'était noyé encore passe!

Otbert interrompit ces , singuliers regrets, en demandant au vieux Teo s'il y avait longtemps qu'il avait quitté le service de la famille et quel était la raison de cette retraite.

— , Ah padron mio ! — s'écria-t-il, en suspendant pour un instant le mouvement cadencé de sa rame — j'aime mieux tomber à l'eau que d'y penser ! la vieille comtesse, voyezvous... je m'entends!... j'en sais plus que je n'en veux dire.... et sur la contessina aussi! Si la sércnissime république subsistait encore, la vieille eût pu pétitionner pour être du Conseil dcsDixl.... c'est un caractère à ça! Ces petits nez crochus, disait mon père, (qui avait servi à l'arsenal sous l'amiral Enfio, et qui se connais-

sait en patriciens,) n'annoncent jamais rien de bon.... VOUS comprenez bien, signor mio, qu'après ça jene pouvais plus rester à son service.

— Comment, vieux fou, à cause de ce nez crochu ?

— Non, non ! n'ai-je pas dit la raison? Ah! j'ai le frisson rien que d'y penser! C'est à cause de la baignade mais chut! il faut être discret!

— Quelle baignade, vieux logogriphe? finiras-tu enfin de t'expliquer avec ta discrétion ? n'es-tu pas à mon service pour les bras et la langue?

— Ne vous l'ai-je donc pas dit? Ah! quel

événement! Une Morosini dans l'eau! la dernière fille de tant de fameux guerriers dans le canal, comme le vil caniche qui nage ordinairement auprès de mon aviron!... Ah! il y a des moments où je suis bien forcé d'en convenir, ce fut un rude quarî-d'heuro ! mais c'est égal

clic m'a puui durement, et j'ai perdu là une belle rente de verres de vin Vicentin! mais, voyez-vous, il y avait longtemps^que la'vieille comtesse m'en voulait.... d'ailleurs elle ne m'appelait jamais autrement que Teoje crois que c'est parce que je ne lui disais jamais Excellence....

— De sorte que, malgré tous tes bavardages, JG ne puis pas savoir quel tort tu as eu envers ta maîtresse?

— ' Je croyais l'avoir dit, padron mio ; exc usez-moi, je croyais que vous le saviez.... Eh bien donc î c'était un soir, ou une nuit [dutot que j étais allé avec un autre camarade attendre la comtesse-mère au sortir du théâtre do la Fenice — reprit le bonhomme, en se remettant à ramer. — il faisait noir comme dans un un pot à goudron, et froid comme je ne sais pas dire où, pour dire assez. Nous avions attendu deux heures au péristyle (je crois que

— LE GO?\DOL1ER TIMOIEO. — Hh

c'est comme ça qu'on dit), et nous nous ennuvions comme des girouettes, mon camarade et moi. Bref, signor mio, voilà que le valet de pied arrive avec soii fanal nous annoncer que vient la Padrona. — AlfTte ! — crie-t-on; j avais fermé les yeux pour les tenir chauds, et je crois qu'ils avaient abusé de ça pour s'en- * dormir.... — La Padrona t la Padrona ! — que répétait cette grosse caryatide de valct-depied ! je me lève tout engourdi et je me plante à mon poste : un pied dans la barque et l'autre sur la nàarche de l'escalier du théâtre, pour offrir mon épaule à la comtesse, en ma qualité de gondolier de l'avant. Mais je ne sais pas si la padrona n'avait pas aussi dormi au spectacle.... car le fait est qu'elle n'était pas très solide. Elle descend l'escalier jusqu'à la dernière marche, parce que l'eau était basse comme tout.... Voilà que je veux rapprocher a gondole, qui s'écartait un peu, en resserrant

146 LE GONDOLIfiR TLMOTEO. —

mes jambes,... et que mon pied glisse sur lo marbre où l'eau avait laissé des herbes endiablées.... Je veux aussitôt reprendre mon équilibre;... mais, sans le vouloir, j'écarte davantage ma gondole, et la padrona n'ayant plus de point d'appui, ni pour ses pieds, ni pour ses mains, tombe droit dans l'eau!!.. Je vois encore sa toque à plunies qui s'en va à droite, pendant que la comtesse plongeait à gauche!.. Heureusement le fanal éclairait la chose! elle en fut donc quitte pour être mouillée quelques pouces à peine plus haut que la tête. Elle aurait dû me tenir compte de ce que je me jetai aussi dans l'eau, où peut-être, à vrai dire, avais -je glissé presque en même temps qu'elle.... Bref, signer mio, on nous repêcha tous les deux, mais la comtesse dans un état un peu plus pitoyable que le mien,... à cause des falbalas. C'était au mois de décembre.... J'avoue qu'il y avait de quoi s'enrhumer!...

— Teo! Teo! — cria-t-elle aussitôt qu'elle se vit à tlot — je te chasse!., tu iras en prison!, pour dix ans au Spielberg, misérable!... — Elle aurait pu m'offrir d'y aller pour cent ans, que j'aurais été incapable de dire non. La colère la réchauffait.. .. Moi je pensais que c'était triste, et qu'il faisait humide. Enfin, on revint au palais. Le lendemain la comtesse était au lit entre quatre docteurs, et moi à spasso, c'est-à-dire en disponibilité, en promenade, après quinze ans de coups d'aviron sani? reproche au service de l'illustre famille. J'aurais compris la vengeance de la comtesse, si c'avait été son fils, un mâle délia casa auquel l'accident fût arrivé.... Mais à elle! une fois changée de robe, qu'est-ce que ça pouvait lui faire ?

— Que veux-tu, mon vieux bonhomme, sans doute que ta maîtresse n'aimait pas les bains de lagune au mois de décembre! Chacun son a;oùt !

lis — LE GONDOLIEN JlMOTliO. —

— Bah ! si elle avait fait comme moi... trois ou quatre verres de vin à rotïiee> et se secouer un peu, c'était fmi ! Le fait est que de cette affaire là, j'ai perdu mon sort : mon père m'avait bien dit de me défier des nez crochus! mais j'en ai trop dit déjà....

— vSois bien persuadé qu'aucune sorte de nez ne se serait arrangé de ta baignade, qui un rien de plus, par une saison pareille, tournait en noyade, ou tout au moins en fluxion de poitrine.... et alors, adieu la souche des Morosini !

— Bah! on n'avait plus besoin d'elle pour cela ! — ajouta le rancuneux Timoteo — le lendemain de ma disgrâce, le comte Alvise me fit dire dq ne pas trop me désespérer, et que si sa mère ne toussait pas trop, il tâcherait de la décider à me laisser rentrer au palais pour ramer dans une autre barque que la sienne. Mais la vieille ne voulut phis entendre

— LE GOKDOLIKR TÎMOTEO. 14?)

parler de moi ; elle se mit en fureur contre ses enfants, et leur demanda s'ils voulaient la voir finir comme les pratiques du Canal-Orfano,... C'était tout bonnement me comparer à ces gondoliers-sbires qui allaient noyer les condamnés des Dïx là bas où il était défendu dépêcher.... avec ça elle ne m.e nomma que Teo, et ivrogne de Teo....! Dieu sait pourtant l'eau que j'ai bue cejour-îà ! Enfin, signer n,iif>, je fus à jamais bani du palais ; mais pour me consoler, efc me faire un sort, le jeune comte Alvise et sa sœur m'envoyèrent de quoi acheter une gondole pour que je pusse me mettre à mon propre compte au Traguet. Ce fut bien à eux, les dignes enfants ! car la vieille comtesse fit tant d'embarras de son petit désagré= ment du canal, que jamais je n'aurais trouvé une autre placç dans une famille de Venise. Il ne m'aurait resté qu'à m'aller faire gondolier à Paris ou à Vienne... Mais voyez-vous, j'ai-

POIG. r, iO

irJO — LE CONDOLIEK TIMOTEO.

me mieux Venise, quoique les francs et les sheiling's valent plus que les swanzigers !

Une fois sur le chapitre de ses malheurs, le vieux Timoteo n'eut sans cloute pas tari aisément, si Otbert, qui en savait assez à ce sujet, n'eût jugé à propos, en se faisant conduire dans la passe de la Guidecca, de ramener le bonhomme au complément des renseignemens nécessaires sur la famille Bastiglia. Il finit donc par savoir, malgré toute la discrétion du bonhomme, que la vieille comtesse passait à Venise pour une femme sévère et inflexible, autant que profondément fière de son nom; qu'elle vivait assez mal avec le comte son second mari, qui n'avait pas su répondre aux espérances que 1 ambition aristocratique de la comtesse avait fondées sur lui. Quant à celui-ci, c'était, paraissait-il, un homme faible, terne, ni bon ni méchant: unemachiae en toute circonstance

remontée par la femme, et rien de })lus. I e comte Alvise était mort depuis huit ans environ ; sa sœur, celle qui n'a encore été désignée que sous le titre de Contessina, entrait, suivant le calcul de Timoteo, dans sa dix-neuvième ou sa vingtième année.

Comme malgré ses airs de réserve et de discrétion, le vieux gondolier ne semblait pas savoir grand chose de plus que ce qu'il avait dit à notre héros, celui-ci crut pouvoir se contenter de ces premiers renseignements. La promenade à la Guidecca terminée, Otbert se fit porter à la rive des Schiavoni ou des Esclavons, pour revoir au jour les monuments dont il avait durant la nuit précédente, reçu une si vive impression. Il fit marché avec Timoteo pour se l'attacher une semaine, et le congédia provisoirement jusqu'au soîr.

On trouvera peut-être que le jeune Inspruckois avait tiré bien peu départi de sa conver-

î J^ LE GONbOLîER TîMOTïO. —

ation avec rancion serviteur de ki casa Basli- ^iia, relativement' aux renseignements que, înaîgré toutes ses protestations de prudente iisorétion, Otbert eût pu en obtenir, sur le . ompte de relie qui était le but secret et réel '<eson voyage,mais les esprits délicats auraient >iupris cette réserve de l'eatimabîe jeune omnie. Après tout, ce qu'il avait fait dire au ondolier, ne sortait guère du cercle de. ces malités assurément connues de toute la ville, î nul autre n'eût fait difficulté de lui raconler. Mais il lui semblait que des questions plus particulières, adressées ainsi en plein air, à un valet mécontent, eussent été à la fois inconvenanles et imprudentes : inconvenantes, ])arce que le caractère, les habitudes, la vie 'une jeune personne de haut rang et d'une belle ame. ne devaient pas être l'objet d'une conversation fiivole, et livrés ainsi aux interprétations équivoques d'un homme gros-

— LE GOXDOLlEn. TIMOTEO. — 155

fiicr; imprudentes, en ce que Timotco, absent depuis quelques années da palais, pouvait ne savoir que peu de chose, et inventer à plaisir pour se rendre utile ou intéressant. 11 eût aussi pu arriver que, tout en sachant parfaitement ce qu'il eut importé à Othert d'apprendre, cet homme qui avait so^jvent reçu des bienfaits de la Contessina, eût assez de réserve pour ne pas livrer aussi légèrement à un étranger, à un inconnu arrivé de la veille, mille détails dont on ignorait quel usage on pourrait faire. Pour ne pas rester court en ce dernier cas, Timoteo eût donc encore trompé le questionneur.... Evidemment, "mieux valait; donc ne pas interroger du tout. Ainsi, de quelque manière que Ton considère la conduite tenue par Otbert, elle apparaît ou prudente ou convenable, et délicate surtout, si l'on songe qu'il était épris delà belle jeune fille du Stclvio.

Le soir il prit une autre gondole, afin de nr

loi LK GONDOLIER TÎMOTEO. —

pas faire travailler la tête de Timoteo, en suppositions inutiles et compromettantes, et après s'être fait promener sur différents points des lagunes, vers neuf heures il désigna le palais Bastiglia. La lune n'était pas encore levée, et le canal était fort sombre. De loin en loin on voyait passer silencieusement une gondole de maître, avec son petit fanal allumé, dont le reflet glissait sur l'eau, brisé et divisé en mille étincelles paroles coups d'aviron du gondolier. L'air était frais; Otbert enveloppé dans son manteau, contemplait l'aspect général de cette nuit vénitienne, sombre et silencieuse. Vue ainsi, c'était bien la Venise des Dix.... la cité de la vengeance secrète et de la terreur, La gondole arriva devant le palais désigné.

Otbert fit arrêter. Alors un singulier spectacle frappa ses yeux. Toute la façade du palais était sombre ; seulement deux fenêtres d'une salle basse fiambovaient. L'éclat de cette

LE GONDOLIER TIMOTEO. — îo5

illumination intérieure resplendissait à éblouir. Une fête, un bal eût semblé ainsi trop ardemment éclairé. Otbert demanda à son gondolier ce que cela signifiait, mais celui-ci était un Nicolotlo d'un quartier éloigne, et il ignorait ce qui se passait dans les palais du Grand-Canal.

Une des fenêtres de cette salle était entrouverte. Otbert fit approcher sa gondole, pour essayer de voir; mais il ne put s'élever suiTisamment, bien que dans les proportions générales du palais, ces fenêtres fussent celles d'une salle basse. Nepouvantréussirà voir, il écouta, d'abord il n'entendit rien ; mais après quelques instants d'attention, il crut saisir, au milieu de ce grand silence nocturne, une faible voix qui s'élevait par moment et se taisait presqu'aussitôt. Il était difficile de se rendre compte si c'était un chant ou une conversation, car le bruit n'en arrivait au dehors que

i'M) — Ll', GONDOLIER ÏLMOTEO. —

comme un murmure intermittent, intrigué au dernier point, Otbërt contemplait les ardentes projections de cette bizarr<3 illumination sur l'eau du canal, lorsqu'une voix eluire et impérieuse s'éleva de l'ombre, sans qu'on pût voir personne, et cria au gondolier de passer son chemin,... Sans attendre que l'ordre lui en fût confirmé par celui qui l'employait, le gondolier fit rapidement tourner sa barque l'éperon vers la Salale, et se mita ramer de toutes ses forces. — - Qui l'a dit de partii ? -— s'écria Otbert vivement contrarié.

— Moi! — dit la voix s'élevàntde l'ombre.

— Vous l'entendez, mon maître! — murmura le gondolier évidenmient effrayé, et ramant coup sur coup.

On ne saurait préciser pourquoi, mais le voyageur iui-méme se sentit sous le poids d'une certaine émotion...! Cette nuit si épaisse, dans- laquelle resplendLssait uniquement l'il-

— LE GONDOLIER ÏIMOTEO. — lo7

îumination étrauiic. Ce siienee qu'avait seule troublé cette voix impérieuse, cette solitude dans laquelle n'intervenait qu'un personnage invisible... tout, dans cette atmosphère lugubre et vénitienne, imprimait la terreur ! Otbert évidemment superstitieux, on le sait, ne revint de cette première et involontaire impression que lorsque déjà sa gondole vigoureusement emportée par le rameur obéissant, se trouvait arrivée dix palais plus loin.

— Dans le temps passé, notre maître, cette curiosité là nous aurait fait faire connaissance avec les Plombs du Palais-Ducal ! — dit le gondolier, lorsqu'il vit, en se retournant, que les flamboyantes fenêtres ne se montraient plus que dans un profil afJciibli. Mais en ce moment Otbert était en quelque sorte honteux de l'impression qu'il avait subie, et son amour-propre se révoltait de cette servile obéissance qu'il avait apportée à un ordre singulier et.

abusif. De quel droit un inconnu, sorti on ne savait d'où, se permettait-il de lui intimer l'expression d'une volonté en désaccord avec ce qu'il lui plaisait de faire? N'était-il pas libre de s'arrêter^sur ce canal, devant n'importe quel palais? Que se passait-il donc de caché, de mystérieux dans celui-là,'^qu'on redoutât tellement l'investigation des passants?... Un moment le jeune homme eut envie de forcer son gondolier à retourner.... mais il songea que ce palais était celui qu'habitait une femme qui n'était pas précisément une étrangère, ni une inconnue pour lui, et il se décida à rentrer à son hôtel, pour rêver plus à l'aise au bizarre et double incident de la soirée.

Le lendemain Otbert pensa qu'il ne devait pas laisser s'écouler trop de temps avant que d'effectuer la remise d«la somme que la comtesse Bastiglia lui avait adressée. Tarder trop, c'était donner à supposer qu'il avait accepté,

etcctte supposition lui semblait injurieuse. Il ki était surtout insupportable de songer que la contessina connaissait cet envoi et cette apparence d'acceptation ; il résolut donc de mettre fin le plus tôt possible à une position sem^ blable.

Lorsque Otbert eût démontré l'inébranlable résolution d'accomplir son voyage de Venise, le vieux Bruschall, ayant vainement usé toute sa logique à lutter contre sa détermination, s'était décidé à remettre au jeune homme une lettre de recommandation pour une de ses connaissances de la ville adriatique. Cette lettre était à l'adresse d'un certain marquis Durazzo, un Dalmate dont Bruschall avait été pendant quelques années précepteur en Allemagne. Otbert qui avait peut-être besoin d'être guidé dans ce qu'il avait résolu de faire, songea tout naturellement à celui auquel il était recommandé. î! prit donc sa lot-

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iro, et se fit conduire à îa demeure du marquis. Celui-ci reçut d'abord assez froidement le recommandé. Mais lorsque ce dernier eût expliqué les faits sur lesquels il demandait un conseil et quelques éclaircissements, les façons du maî^juis Durazzo changèrent presque ins'antanèmcnf. Il se dit fort lié dans la famille Bastiglia, et en position d'ouvrir les portes du palais à l'étranger, quelque fût le motif qui pût lui faire désirer d'y avoir accès. 11 confirma en partie tout ce que le gondolier avait appris à Otbert, et compléta ces renseignements sur certains points. Ainsi pour cette fois notre amoureux entendit narler assez Ionguement de la jeune comtesse, dont le marquis ;tRdépeignit avec une certaine insistance le caractère fier et la morgue aristocratique. Otbeit put en outre saisir, par les faits cités, quelques traits nouveaux du caractère de îa vieille patricienne, que, suivR*nt toute appa-

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renoe, Tiiuoleo, iiiulgrc son dé^h contre ellt;, n'avait pas trop chargée. Quant au voyage par (le ià les Alpes entrepris deux. mois auparavant par la comtesse et sa fille, voici l'explication qu'en donna le marquis., explication qui rendait naturelle Tëtrange rencontre qu'Olbert avait fait du convoi, dans la montée du Steivio.

En apprenant la mort de son fds unique (et l'on n'avait jamais bien connu dans le public la cause et les cii'constances de cette mort....) la comtesse était presque devenue folle do douleur. Yeuve depuis deux ans du patricien Morosini, dernier du nom, elle n'avait d'espoir que dans l'avenir de son û\s, pour relever cette glorieuse famille prête à s'éteindre. Cette mort déplorable ruinait toutes ses espérances. Dans son orgueil de patricienne de Venise, l'altière comtesse voyait avec désespoir le grand nom <|u'eile portait, destine à finir, coniuîc s'étaient

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déjà éteints depuis un siècle, d'autres noms historiques^ du pays, parmi lesquels le sien était assurément des plus beaux. L'orgueil déçu donna à sa douleur des formules presque extravagantes. On la vit passer de longues heures agenouillée sur les dalles des églises, le front appuyé sur les tombeaux de ses aïeux, comme si elle demandait à leurs cendres illustres un remède contre cette fatale extinction de leur race. A la fois passionnée et injuste, elle devint dure et inexplicable envers la charmante enfant qui lui restait, comme si toute sa tendresse maternelle se fût ensevelie dans le linceul du fils mort. Il semblait qu'elle en voulût à sa fille d'être une fille, et qu'elle voulût la punir de n'offrir qu'une fleur sur l'arbre héraldique dont la tige était rompue.... Quelques années se passèrent, après lesquelles le bruit se répandit, que celle qui était à la fois la fille,la veuve et la mère des derniers

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Morosini allait se remarier. Cotait sans doute une résolution prise comme une tentative de remède à l'infortune dont elle se trouvait accablée, espérance de son orgueil toujours ar-* dent. On disait à Venise que l'empereur d'Autriche avait promis de reporter sur le fils qui pourrait naître de catte nouvelle alliance, le nom de ses aïeux maternels, La comtesse peu de temps après, épousa en effet un patricien qui, sans avoir eu de doges de son nom, comptait cependant durant les derniers siècles de la république, des procurateursde Saint-Marc, des sénateurs, des inquisiteurs d'Etat, et surtout un amiral sous les ordres de Francesco Morosini dit le Péloponésiaque, lors de l'expédition glorieuse que signala, en 1G85, la conquête de la Morée, l'ancien Péloponèse; de plus il y avait déjà eu alliance entre les deux familles au XYIII" siècle, un Morosini (Gianjacopo) Tîyant épousé une Bastiglia dont le dernier

î04 — LE GONDOLIER TIMOTEO. —

comte était arrièro-petit-ncvpu. C'était (ionc presque un Morosini, ei à moins de porter héréditairement ce nom,'il était difficile, comme naissance, alliance ou services publics, de s'en approcher davantage. Le mariage eiit donc lieu, mais ne réussit pas dans le sens espéré, ainsi que le vieux Timoteo l'avait déjà raconté h Oibert, dans son lantrase de traG:iîetto. Les années s'écoulèrent^' et avec elles tout tspoir de voir naître la possifcîlité d'une greffe sur ]a branche épuisée. Le dépit, l'orgueil blessé, sa morgue aristocratique, tout contribua àcom hier le désespoir de la fière patricienne ; elle resta malade pendant plusieurs années, et n'en' continua que mieux à témoigner à sa fille la plus blâmable indifférence^ bien que celle-ci, par l'âge, la beauté et des qualités charmantes, méritât toute tendresse, et fût déjà singulièrement remarquée dans le monde, où elle n'apparaissait, du reste, que fort rarement.

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Enfin, la santé longtemps chancelante de i'altière comtesse sembla tout à coup comme galvanisée. Son mari, personnage insignifiant, auquel on s'était habitué à ne faire aucune attention, apporta bientôt dans le monde des airs de préoccupation inhabituels; il avait l'air de penser. On sut que le comte avait de fréquentes conversations avec les autorités, et que la comtesse avait eu plusieurs conférences avec le prélat, patriarche de Venise. A la suite de toutes ces agitations insolites, elle partit, accompagnée de sa fille, d'une suite de domestiques assez nombreuse, et fut rejointe à Vérone par plusieurs autres membres de la famille qui habitaient divers points du Lombardo-Vénitien. Un mois s'écoula, et la comtesse reparut avec cette petite cour de parents et de Yalets : elle rapportait, em, baume dans un triple cercueil de bois précieux, le corps de son fils qu'elle était allée réclamer par delà les x41pes....

POIG, I. Il

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Du moment où elle avait été contrainte de renoncer à tout espoir de voir sa race continuée par la naissance d'un enfant mâle, la fière patricienne avait voulu qu'au moins le dernier du nom reposât dignement parmi ses aïeux. Elle avait fait en secret les démarches nécessaires auprès des autorités, et le prélat avait promis d'officier en personne le jour où la dépouille du jeune comte Alvise irait rejoindre, dans le caveau de l'église de San-Stefano, les illustres restes de Francesco Morosini. C'était au retour de cette funèbre expédition, qu'Otbert et le vieux Bruschall , cet ennemi acharné de Vesprù des nerfs, avaient rencontré le convoi dans une situation où le courage du jeune homme avait probablement empêché la comtesse de rouler, avec le cercueil de son fils et la berline drapée de noir qui lui servait de corbillard, dans les profondeurs rocheuses du torrent de Fredolfo.

A la suite de ces explications, données par le marquis Durazzo, Otbert devina enfin la cause de la bizarre illumination qui l'avait tant intrigué la veille durant sa promenade nocturne sur le grand canal : c'était une chapelle ardente, dans laquelle reposait, en attendant le jour des grandes funérailles, le corps du dernier Morosini, auprès duquel un prêtre récitait jour et nuit les prières des trépassés...

vin.

Son IVoin...

— Il semble qu'en faoe de oe magoiflqne élément, te corps doire prendre les fgrced de l'esprit , et parcourir l'inuoen- ■t(4 danj un vol Bublime ! —

Interrogé par Otbert sur l'opportunité de sa visite de restitution au palais Bastiglia, au milieu de ces préparatifs de funérailles, le marquis Durazzo fut d'avis que rien nel'empêehait.

170 SOX NOM... — •

Il offrit même de prévenir la comtesse, ce que le jeune homme refusa, dans la crainte que la grande dame ne se retranchât à l'avance dans quelque parti pris à son égard. Le Dalmate avait assez longuement interrogé notre héros sur les particularités de son entrevue avec la jeune contessina, lors de la scène des Alpes; mais Otbert n'en avait dit que tout juste ce qu'il était naturel et convenable d'en raconter, sans toutefois avoir songé à remarquer l'insistance et la préoccupation avec lesquelles le marquis était à plusieurs fois revenu sur ce sujet, il rentra chez lui décidé à se présenter dès le lendemain au palazzo Bastiglia-Morosini.

Otbert, dans l'objet de son voyage comme dans la démarche qu'il se disposait à faire, n'était entraîné par nulle idée extravagante, nul espoir présomptueux. En quittant Inspruck, il avait, sans calcul, obéi à son instinct, à son élan de poète attiré en Italie, dans une

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des villes les plus prestigieuses qui fussent, par son besoin de voir, de connaître, de recueillir de nouvelles émotions. Il est vrai qu'au fond de son âme, dans un repli qu'il n'avait guère tenté de dérouler aux yeux de sa raison, résidait un vague pressentiment qui lui disait qu'il reverrait cette jeune fille qui lui était* si rapidement et si bizarrement apparue dans la montagne.... Mais qu'espérait-il? rien assurément ; tout au plus de recueillir un regard de ses beaux yeux, — et de sa charmante bouche un mot nouveau, comme récompense bien autrement précieuse pour lui, que cet or qu'on lui avait envoyé comme à un mercenaire. D'ailleurs il lui eût été impossible de vivre avec l'idée que cette noble jeune fdle le crût un homme à garder une somme pour un service rendu au péril de ses jours. Ce dernier motif seul eût au besoin sufïi pour f\\ire admettre la nécessité morale de ce voyage par tout

17i SON NOM...

homme animé de quelques-uns des sentiments d'honneur et d'enthousiasme qui enflammaient notre héros : ceci est donc chose établie.

Maintenant, nous devons nous empresser d'ajouter, que du premier moment oià, par ses interrogations à Timoteo, Otbert avait reconnu à quelle famille éminente il avait affaire, il s'était plus sérieusement décidé que jamais, à ne pas prolonger son séjour à Venise, au delà du temps nécessaire pour réaliser l'objet matériel de son voyage, et visiter la curieuse ville. Sans doute il avait gémi en secret de voir l'inconnue une aussi grande dame; mais son amour-propre était aussitôt venu le consoler de la ruine de nous ne saurions précisément dire quelles espérances non avouées à luimême.... Et en homme de cœur et décourage, il s'était plus résolument que jamais raffermi dans son programme : La voir une fois, l'entendre encore... et retourner, s'il le fallait.

— SON NOM... — i75

rimer des odes à Francfort pour le Kundschafter, en mettant secrètement un nom à ces inspirations trop longtemps adressées par l'étudiant, à un être imaginaire et apocryphe!

C'est dans ces dispositions, qu'après avoir passé toute sa matinée dans la visite du palais ducal, Otbert se fît, vers trois heures, conduire par le discret Timoteo, à la demeure des Bastiglia, ayant pris sur lui la somme de la comtesse.

Il débarqua au perron, sonna et pénétra dans le vestibule. Le concierge vint à lui :

— Que désire le signore?

— Parler à madame la Comtesse et 5. sa fdlc. Le valet eut l'air fort étonné de cette prétention.

— Le signore est étranger, je suppose. c.

— Comme vous dites ! — répondit Otbert, que cet interrogatoire subalterne commençait déjà à impatienter.

474 — so.x NOM... —

Le concierge semblait irrésolu. Pour mettre fin à ces préliminaires, le jeune homme fit quelques pas vers l'escalier, que décoraient ainsi que le vestibule, de grandes lanternes de galères de la république, et des faisceaux de vieilles armes provenant sans doute des équipements de gens d'armes des Morosini et des Bastiglia.

L'initiative qu'avait prise Otbert , mit fin aux hésitations du concierge, qui pensa qu'il était préférable de reporter sur les gens de la galerie supérieure la responsabilité de l'admission ou du renvoi. L'homme à la hallebarde tira donc un cordon de sonnette destinée à prévenir la valetaille d'en haut, et montra les degrés à l'étranger, en se décidant à le saluer humblement.

Oibcrt fut reçu au premier étage par une seconde et plus complète inquisition. — Le signore est-il attendu par madame la Comtesse?

— Le signore a-t-il déjà été présenté à son Excellence? — Est-ce pour affaire particulière que le signore désire voir madame la Comtesse ? — Le signore veut-il bien dire son nom? il suo rwerito nome ?

Pour les gens fort au courant des relations habituelles de leurs maîtres, tout visage nouveau est un texte d'inquisition et presque de défiance. Il faut dire aussi que les incidents particuliers qui se passaient alors dans la vie domestique de la famille pouvaient motiver ce redoublement de formalité d'antichambre.

— Dites à madame la Comtesse Bastiglia et à mademoiselle sa fdle, que la personne qui se trouve ici est celle qui a été assez heureuse pour leur être utile à leur passage dans les Alpes, et que cette personne désire obtenir d'elles un moment d'entretien.

Deux valets s'en furent dans les appartements. En attendant leur retour, Otbert, dont

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