‹ La dernière Morosini, ou, Le poignard de cristalChapitre 6 sur 9 · S NOM · texte numérisé non relu

S NOM

au-delà des de rnières lignes profilées dans le ciel.... L'aspect de la mer, sans autre limite au loin que celle que met à la puissance de notre vue la débilité humaine, dut nécessairement le ravir, raffoler!

Après avoir longtemps erré dans les méandres de l'eau sur la plage, Otheit finit par s'asseoir sur un rocher. Sans doute , s'il eût fallu parlé , il lui eût été bien difficile de donner une forme à ce qui se passait en lui. Il ne pensait pas: il sentait. Le jour qui finissait, mourait comme la dorade, ce splendide poisson adriatique, auquel chaque convulsion communique une nuance nouvelle. Tige et fleur séparées, le corps du poète était là, immobile; tandis que son âme planait dans les rêves. Préciser ces rêves, eût été vouloir saisir le parfum d'une fleur avec la main. On ne saurait dire comment, après la rêverie, après la poursuite du vague indéfini, naissent et

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s'enchaînent les pensées. Celles d'Olbert se remplirent bientôt de l'image d'une femme qu'il ne devait revoir qu'une fois. Cette mer dont les flots déroulés devant lui , se teignaient peu à peu sous un azur plus sombre, lui rappelait le haut rang social de cette patricienne à laquelle il avait un moment osé rêver. Ces lames avaient porté les flottes que commandaient ses ancêtres et qui les rapportèrent si souvent vainqueurs et couverts de gloire : plus d'un Morosini avait jeté dans cette onde l'anneau allégorique de son hymen dogal avec l'Adriatique. En ce moment , Otbert regretta de ne pas savoir le nom de cette illustre jeune fille , et sa fantaisie chercha à en créer un. Il le fallait d'une euphonie éclatante et douce, rare surtout, car nulle femme ne pouvait se nommer comme elle , qui était une exception parmi les patriciennes, comme parmi les beautés. Otbert cherchait, rêvait; le vent du soir

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ê seleraitsurles flots, et lui apportait leur mur-

iiuire. On eût dit que cette mer, qui avait ouvert son sein au sillage des galères triomphantes du Péloponésiaque, voulait conseiller le poète : la brise et les vagues essayaient des syllabes.... Otbert écoutait!

— Ondes bleues qu'a souvent rougies le sang des Morosini! -- s'écria le jeune homme, — vent parfumé de la Grèce qui fit flotter la pourpre léonienne de leurs étendarts, noble mer Adriatique ! je comprends quel harmonieux baptême vous murmurez àmon oreille!.. Adnaî Adriawa! voilà le nom que ces flots lui donnent ! Adriana ! c'est sous ces syllabes symboliques que mes vers oseront à l'avenir

la nommer Adriana, douce et charmante

femme! Adriatique, mer pure et azurée !

tous deux je vais vous perdre, après vous avoir vue» une fois !...

Et la voix de l'orphelin s'éteignit dans les larmes.

Timoteo cherchait son maître : il était temps de songer à retourner à Venise.

ILe derntcp }IÎOTOB*i%i.

A Venise, les fuDiraill»-; cl iet lombeavi <1(>9 morts lullaient de fasiô, comms lea fôle;; et le» palai» dcâ yiyanti.

Peu de jours après la dernière entrevue de notre héros avec le marquis Dalniate, la grande cloche du campanillc de Saint-Marc, celle qui ne sonnait, sous la république, que pour le

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couronnement des doges ou au jour de leur mort, fut mise en branle, et porta jusque dans les quartiers les plus éloignés de la ville, et même dans les îles voisines, l'annonce qu'une grande cérémonie allait avoir lieu. C'était, en effet, la date fixée pour les funérailles du dernier des Morosini. Du palais Bastiglia , où il avait , pendant les préparatifs de sa translation , reposé dans une chapelle ardente, le corps devait passer par la basilique Saint-Marc, pour la messe mortuaire présidée par le cardinal, et de là, aller s'enfouir dans le caveau de son illustre ancêtre, sous le parvis de l'église Santo-Stefano.

C'était assurément là pour Venise une cérémonie grande et touchante; beaucoup de curieux de la terre ferme, de Padoue, de Yicence, de Trévise et d'une foule d'autres petits pays, étaient venus pour y assister.

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Depuis la mort de l'amiral comte Villaret- Joyeuse, qui commandait à Venise, pour la France, en 1812, depuis celle du général autrichien Chasteler, qui fut inhumé à San Giovanni e Paolo , nulles funérailles plus imposantes ne s'étaient offertes , et cette fois il s'agissait d'un fils de Venise, du dernier rejeton d'un nom rayonnant de la plus éclatante splendeur historique, lequel emportait sous la pierre de son tombeau tout l'espoir ruiné de sa race. S'il n'avait encore pu rien être par lui-même, le jeune comte offrait ce prestige qui provoque le respect autour des descendants des dynasties. A la fois héritier paternel et maternel des Morosini , ce sang doublement illustre coulait dans ses veines, et il avait porté dans son sein la plus rare et la plus complète des légitimités. Parmi les plus anciens noms de patriciat, le sien était des plus beaux , et son front > qui portait une double couronne com-

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talc, semblait ombragé du reflet des algues marines et des lauriers cueillis par la gloire, sur les bords du Péloponèse, en l'honneur de son aïeul, amiral et doge aux plus beaux temps de la république !

Si l'on considère ensuite ce que la position particulière de la famille du mort inspirait de curiosité, outre l'intérêt , à propos de cette cérémonie , on comprendra que dès le lever du jour toute la ville fut en agitation. On connaissait l'immense orgueil aristocratique de la comtesse-mère, et l'on savait par avance que rien ne serait épargné pour donner à cette cérémonie toute la pompe et l'éclat qui devaient en faire comme la dernière page historique écrite au livre d'or de la famille.

Dès le matin, le peuple avait commencé à envahir la place Saint-Marc, la piazzetta, les quartiers environnants, et une foule de gon-

doles flânaient déjà sur le canal et aux abords de la rive des EsclaYons. L'immense cloche sonnait toujours son glas intermittent et funèbre. Vers neuf heures, toutes les fenêtres, tous les balcons, toutes les terrasses et jusqu'aux toits des palais qui bordent le grand canal, depuis la demeure mortuaire jusqu'à la piazzetta, étaient garnis de monde : la plupart des dames patriciennes amies de la famille Morosini s'étaient mises en grand deuil.

Il faisait un temps poétiquement approprié à la circonstance : le ciel glauque, cuivré, gris; l'air frigide, plein de frissons.... il régnait une petite brise de sud-ouest qui déployait suffisamment, sans cependant qu'ils perdissent la langueur funèbre de leurs mornes plis, les trois lourdes bannières aux armes des Morosini, que la comtesse avait obtenu l'autorisation de faire hisser sur les trois pili de la place Saint- Marc , à ces mêmes gaules au som-

i92 — LA der:<ier morosini. — met desquelles le vent des fêtes républicaines déployait autrefois la soie brillante des étendarts de Chypre, de Candie et de Morée.

L'immense fortune des Bastiglia-Morosini avait permis d'étaler le plus grand luxe mortuaire dans cette cérémonie, où figurait pour la dernière fois le plus glorieux de ces deux noms. Soit vanité de patricienne opulente, soit douleur de mère qui cherche les plus éclatantes manifestations, la comtesse n'avait rien épargné. Ainsi son palais avait la façade entièrement voilée par un prodigieux suaire de drap noir constellé de larmes d'argent, et offrant au centre d'immenses armoiries; ce suaire tombait du toit jusque dans l'eau du canal. La porte seule, par laquelle devait sortir le corps, avait été ménagée, et les fleurs, les arbustes qui en ornaient d'ordinaire le perron de marbre , avaient été remplacés par une quantité innombrable de cierges , dont la cire

parfumée brûlait avec une sorte d'éclat que protégeait l'état sombre de l'atmosphèrcTrois autres palais ou maisons , appartenant à la famille, et qui se trouvaient sur la ligne que devait suivre le cortège , avaient également été comme enveloppés d'immenses tentures de serge noire unie, aux armes seules des Morosini , hautes comme un étage et brodées en Wanc au milieu. Nul doute que si la comtesse eût pu jeter un crêpe sur le ciel et teindre en noir les eaux des lagunes, elle l'eût fait !

Otbert, que cette grave et curieuse cérémonie intéressait à plus d'un titre, et qui de son appartement à l'hôtel, pouvait voir défiler le cortège , se promit d'aller ensuite sur la place Saint -Marc pour essayer de pénétrer jusque dans le basilique. Il voulait nécessairement tout voir.

Du petit canaletto qui se prolongeait sur la droite du palais Bastiglia , sortirent peu à peu

tous les préparatifs du convoi. Dans le parcours du canal , le corps ne devait être accompagné que d'une parliedu cérémonial : au débarquement à la piazzetta seulement, le cortège se complétait.

Et d'abord, comme signal de la sortie du corps de la demeure mortuaire, toutes les cloches de Saint - Marc , et celles de Santo- Stefano, remplirent l'air de leurs volées retentissantes. En ce moment, la comtesse en grand deuil patricien, c'est-à-dire en velours et en hermine, les cheveux tombants sur les épaules, et traînant derrière elle le long développement de sa robe, descendait l'escalier drapé de son palais , soutenue par deux de ses femmes, vêtues comme les pleureuses des funérailles antiques. La mère du dernier Morosini s'avança lentement jusqu'au seuil pour en voir sortir le cercueil de son fils unique, sur lequel elle fit l'ablution lustrale

— LE DERNIER MOllOSlINI. — 195

puis elle rentra , et le cortège commença à s'avancer vers l'embouchure du canal, entre les deux lignes de palais, regorgeant de spectateurs qui avaient envahi jusqu'aux toits.

D'abord on vit paraître une immense hissone, bateau d'apparat des vieilles cérémonies vénitiennes, laquelle était toute tendue de noir, et portait trois cents pauvres, la tête nue recouverte d'un crêpe, et appuyés sur d'immenses pains, comme des écuyers sur leurs écus. Le bruit courait dans la foule que chacun d'eux avait reçu un louis d'or.

Une seconde barque, aussi tendue de noir, mais plus petite que la première, suivait, contenant cent gondoliers de la faction dite des Caslclîam, qu'avait protégée le défunt, et tous choisis parmi les plus renommés dans un métier qu'on pourrait presque appeler un art. Il y avait là dix prix de regata, c'est-à-dire des hommes plus fiers d'avoir obtenu la bourse

190 — LE DEI\NIEIl MÛROSIM. —

OU le petit porc qu'un usage traditionnel délivre au vainqueur de ces joutes, que ne le fut Jason, lorsqu'il rapporta à Médée la Toisond'Or, cette splendide dépouille du bélier Phryxus. Tous les Castellani, vêtus d'une façon uniforme , portaient un crêpe sur leur bonnet rouge traditionnel, et s'appuyaient sur l'éperon de fer poli détaché de la proue de leurs gondoles. On disait que chacun d'eux avait reçu deux louis d'or.

En troisième lieu s'avançait un front de six gondoles du service ordinaire de la famille ; chacune desquelles était recouverte en grand d'un drap noir. Deux gondoliers en grand deuil, tête nue, et manœuvrant une rame noire, montaient chaque barque, au sillage lent et solennel.

Puis arrivait une immense bissone toujours amplement drapée de noir, et au milieu de laquelle se dressait le catafalque, .\utour de

récliafaiidage mortuaire, se tenaient une vingtaine de vieillards chauves ou en cheveux blancs, et tous dans les attitudes les plus expressives que le statuaire donne à la douleur : c'est-à-dire agenouillés, penchés, prosternés sur les degrés de velours qui servaient de base au catafalque. Ces vingt vieillards offraient le résultat des recherches minutieuses qu'on avait faites, soit dansVenise, soit dans les îles des lagunes, soit même sur le littoral , pour réunir les derniers gondoliers de la république, et ce qui restait des rameurs du dernier Bucentaure Chacun de ces respectables contemporains du quatorzième siècle de la répi'blique de Venise, avait, dit-on, reçu cinq louis d'or. Le cercueil était recouvert d'un immense tapis de velours noir, qui se déployait jusqu'au bas des degrés d'exhaussement. Il était tout parsemé de larmes d'argent et bordé d'attributs mortuaires que terminait une frange

poio. I. 13

198 LL DEKNIEI'. MOKOSlJSr.

(Iciriesui'ée. Au-dessus du cercueil on voyait, se détachant sur des coussins de -velours noir: deux couronnes dites couronnes- famées de comtes, avec leurs pointes emperlées, de l'une desquelles sortait la corne ducale, pour la branche des Morosini. Ce corao avait été fobriqué et brodé sur le modèle conservé par la tradition, delà coiffure de même forme qu'une abbesse du couvent de San-Zaccaria, laquelle était une Morosini, offrit en hommage au doge Pierre Gradenigo, au IX^ siècle, hommage qui, suivant les auteurs, fut l'origine de l'adoption de la coiffure phrygienne , comme couronne des Doges.

Comme le défunt était de Malte, les insignes de l'Ordre, figurant son grade de chevalier honoraire ou de grâce, reposaient sur un riche coussin de velours rouge, brodé aux armes du crand-maître.

Sur les quatre faces du catafalque, resjden-

— L8 DER?<IER MOUOSISI. — 1 9t)

(lissaient brodées en ronde-bosse, les doubles écussons des deux branches Morosini, dont le comte Alvise était la fleur si tôt fauchée. Ces armoiries détachaient l'éclat de leurs champs de gueules et d« cynople et leurs brillants lambrequins d'or, sur le noir suaire de velours qui recouvrait le cercueil.

L'immense draperie qui enveloppait la bisFone traînait amplement dans l'eau diî toutes parts, et servait à dérober aux regards les rameurs qui faisaientlentement avancer le bateau mortuaire. A la poupe se tenait le valet-de-chambre du comte, vêtu en pleureur, un voile sur la tête, et immobile comme la douleur sur un tombeau.

Immédiatement après, seul et sans moyen apparent, s'avançait le gondolino du défunt, sorte de gondole, d'une forme excessivement svelte et élancée, et d'une légèreté extrême, que le comte Alvise aimait à manœuvrer dans

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