UN AMI FIDELE
Au fond de son âme, quoi qu'il n'osât pas se l'avouer, M. de Rétalne professait pas un amour très-vif nit?èssincère pour la république; le royaliste s'était déguisé dans un moment d'orgie, mais, sous le déguisement, le royaliste était resté. D'abord il s'était montré républi-
88 LA DEBN1EBE SŒUR GBISE.
cain pour faire peur à son voisin; maintenant il se disait encore républicain , parce qu'il avait horriblement peur des autres. Par combien de bassesses, d'hypocrisie et d'exagérations ne payait-il pas un déplorable moment de vengeance, et de vengeance inutile! Il ne croyait jamais donner assez de preuves de son civisme à ceux auprès desquels son titre de marquis ne lui serait jamais pardonné, quoi qu'il fit. Depuis deux ans il se maintenait, par un miracle perpétuel, au milieu de ces faux tournoyantes qui fauchaient d'une aube à l'autre des têtes d'hommes. A force d'habilité, il était presque parvenu cependant à convaincre de son patriotisme les plus défiants. De sa maison il avait fait un club; il fut parrain, il nomma son filleul Brutus; il portait de la poudre, il se coiffa du bonnet rouge, il endossa la carmagnole ; il baptisait autrefois ses roses du nom de Marie-Antoinette, de madame Elisabeth, il eut des roses Couthon, des tulipes Robespierre et Marat ; enfin il n'est sorte d'apostasie qu'il n'imposât, avec l'apparence de l'enthousiasme, à ses opinions, à ses goûts, à ses sentiments primitifs. Il n'oublia qu'un point, qu'une chose, qu'une seule chose, et l'oubli de cette chose lui fut fatal, mortel.
Cette chose était son chien.
On se souvient peut-être de ses guerres intestines avec M. de Cramayenne au sujet de Fly, et surtout de l'horrible collision domestique née de ce malheureux
collier en cuivre sur lequel étaient gravés ces mots : Je m'appelle Fly, et j'appartiens à M. le marquis de Rétal. Eh bien! le croirait-on! il oublia, dans ses préoccupations républicaines, d'arracher du cou du chien cet ornement séditieux, de le briser, de l'anéantir. Un ennemi lut l'inscription, dénonça le marquis par dévouement à la patrie, et M. de Rétal fut aussitôt arrêté, mis en jugement. On sait ce qu'étaient les jugements de la. Convention. Accusé de haute trahison, de pactiser avec l'étranger, de regretter l'ancien ordre de choses, M. de Rétal fut condamné tout simplement à la peine de mort. Cependant, comme il avait rendu quelques services à sa commune, ses juges consentirent à ce qu'il fût exécuté, non sur la place de la Révolution, avec le commun des traîtres, mais à la barrière du Trône, qui, certes, portait un autre nom à cette époque.
Fly l'accompagna jusqu'à l'échafaud, prouvant par là, le généreux animal, qu'aux heures de guerres civiles un chien vaut mieux qu'un homme, puisque M. de Rétal avait obligé son meilleur ami, M. le comte de Cramayenne, à s'exiler, et que lui, Fiy, n'avait pas abandonné son maître.