LA. PLACE MAUBERT
M. de Cramayenne eût plus tôt émigré, si un malheur, dont il n'avait voulu faire la confidence qirà M. de Kermaji, ne l'eût condamné à demeurer à Saint- Mandé et à y subir les avanies de son impitoyable voisin. Depuis qu'il avait quitté l'école de Bapaume pour venir à Paris sans la permission de ses supérieurs ni l'agrément de sa famille, et l'on sait qu'il y était venu pour assister à la prise de voile de Constance de Rétal, Francis n'avait donné que des nouvelles vagues de son existence à son père. Il s'était borné à le prévenir de sa sortie de l'école militaire de Bapaume et de son intention irrévocable de n'y plus rentrer. Dans le désir de lui épargner des perquisitions inutiles et fâcheuses
peut-être par leur éclat, il le suppliait de ne pas s'occuper de lui. Dès que son esprit serait plus calme et qu'il serait en position de se faire pardonner une conduite dont il ne cherchait pas à justifier la témérité, il irait Fexpliquer lui-même. Jusque-là il demandait le silence; il ne cachait pas qu'il était malheureux et qu'il avait renoncé pour toujours à la carrière des armes. Quoique le caractère invariable et ferme de son fils lui fût connu, M. de Cramayenne espérait toujours qu'il reviendrait d'un projet conçu dans un moment de découragement, et cet espoir avait prolongé son séjour à Saint-Mandé, malgré son désir d'échapper à la haine de son voisin. Quand il se décida à quitter ou plutôt à fuir son habitation, il s'était convaincu de l'inutilité d'une plus longue attente, et du danger de ne pas y mettre immédiatement un terme.
On comprend maintenant pourquoi M. de Kermaji avait évité de parler de Francis de Cramayenne à sa fille le jour où il était allé lui faire ses adieux au courent.
Francis s'était renfermé dans le cloître des Franciscains; il n'en était plus sorti depuis le soir de son orageuse prédication au couvent des Sœurs-Grises de la rue du Temple. Trop tard, il reconnaissait enfin l'inutilité de l'assistance qu'il avait demandée à la rigide condition du prêtre. Sa liberté seule était engagée ; son cceur, sa pensée, appartenaient encore aux passions
du monde, comme il l'avait avoué lui-même avec tant de spontanéité ; et Ton ne rentre plus dans le monde, il ne l'ignorait pas, quand on en est sorti par la porte qu'il avait choisie. On n'y pénètre plus que sous une forme presque incorporelle, qu'à titre d'homme de Dieu, charge de relever les âmes courbées, de ramener celles qui s'égarent, de montrer à côté de la persuasion d'un ange l'impassibilité d'un martyr. Cette force, où la prendre, quand on ne l'a pas en soi? Francis ne comprenait que trop combien il y a de charlatanisme avéré, d'impiété profonde, à indiquer la route aux autres, quand on ne va soi-même que de fossé en fossé; de menacer son semblable s'il ne renonce pas aux choses de la terre, lorsqu'on y fonde soi-même toutes ses pensées, tous ses attachements. Ce n'est pas la peine d'être prêtre pour vivre en contradiction perpétuelle avec les doctrines qu'on conseille à autrui de pratiquer et de suivre! Sa tête se brisait à l'angle de ces réflexions ; rien n'en calmait l'effervescence, ni l'étude, ni la prière, ni l'exercice. Il avait demandé en grâce d'occuper, au fond du jardin du cloître et à la partie supérieure d'une tour en briques consacrée aux observations célestes, pendant la vie de l'avant- dernier supérieur, très-versé en astronomie, une pièce depuis longtemps abandonnée. Hommes la plupart épurés au feu des déceptions, les chefs religieux de la communauté y consentirent, et le dispensèrent en même
temps des pratiques pénibles de la discipline. Ils le laissèrent aller sans obstacle jusqu'aux dernières limites de la douleur, dans l'espoir que son retour au calme serait complet. On connaissait plus d'une philosophie dans ces maisons si décriées, trop décriées. Depuis plus d'un an il vivait de cette manière, ne sachant rien des affaires du dehors et ne désirant pas les connaître. Chaque mois on renouvelait ses provisions, et on le laissait. Un jour Francis se leva avec la pensée de confier au supérieur un projet sur lequel il lui fallait avant tout son assentiment. Il descendit de la tour, traversa le petit parc, et se rendit au bâtiment qui était le cloître. Les portes en étaient ouvertes, mais il ne vit personne dans les appartements ; il appela, et aucune voix ne retentit dans les corridors. De portes en portes ouvertes devant lui, il parvient jusqu'à celle de la rue. 11 la franchit, et il se trouve au haut du faubourg Saint-Jacques. « L'archevêque, à défaut du supérieur, se dit-il, m'éclairera sur mon projet de voyage ; allons à l'archevêché . »
Le projet de Francis de Cramayenne était celui de saint Xavier et de tant d'autres jeunes imaginations blessées dans leur tendresse, trompées par les promesses de leur temps, n'importe lesquelles. Comme eux il aspirait à retremper sa vie dans les luttes pour la foi sous un ciel lointain. Ces guerres corps à corps d'un homme avec une nation entière sont héroïques; si l'on
n'en revient pas changé on n'en revient plus. Que de semblables calculs parmi ceux qui allèrent au mov enâge se faire tuer sous les murs de Jérusalem et d'Ascalon ! C'était en Chine, comme missionnaire de la foi, que Francis avait arrêté le dessein de se rendre. En marchant il supputait avec joie les périls dont il se verrait entouré : les risques d'une longue traversée, la rencontre des pirates, la fièvre en débarquant, les tortures assurées aux chrétiens qui cherchaient à convertir. Que de morts certaines! «Ah ! pourquoi, comment n'y ai-je pas songé plus tôt! » murmurait-il, sans remarquer les groupes qui se formaient et discouraient avec une étrange curiosité sur son passage.
Des rires railleurs, un mot grossier, le saluèrent au détour de la première rue. Il n'entendit pas, il était en Chine. A quelques pas plus loin, un enfant le saisit à deux mains par le bas de sa soutane, et si fort que le morceau fut emporté.
Francis n'en prit pas d'autre souci.
Dans une ruelle où il s'engagea, une jeune femme se mit devant lui comme pour lui fermer le passage. — Mais, malheureux, lui dit-elle, vous voulez donc mourir ? Ma porte est ouverte, entrez, entrez vite !
Il écarta la femme et passa son chemin.
A peine cette femme tout épouvantée rentrait chez elle en fermant sa porte avec violence, de peur d'avoir été vue, qu'une pierre lancée de l'autre bout de
la ruelle frappa Francis au visage. « Quelque fragment de tuile se sera détaché d'un toit, pensa-t-il. 11 essuya le sang de sa blessure, et il continua à marcher devant lui.
Celte ruelle qu'il venait de parcourir aboutissait à la place Maubert. g C'est clone jour de marché, se ditil, qu'il y a tant de monde et tant de bruit !» — Un étrange marché en effet ! A un bout de la place s'élevait, sur une estrade grossière, une table présidée par deux soldats et une espèce de capitaine, et autour de cette table des jeunes gens, des hommes, des vieillards même paraissaient mettre un empressement extraordinaire à écrire leurs noms sur une feuille de papier posée sur la caisse d'un tambour. A l'autre bout de la table s'allongeait, fluette et pourprée, une guillotine.
Francis n'avait pas marché quatre pas sur la place Maubert, qu'il fut saisi, crocheté par les pieds, par les bras, par la tête, par le milieu du corps.
— Au dernier les bons ! hurlait-on à ses oreilles.
— D'où sort-il, celui-là ?
— Est-ce qu'il est resté pour graine?
— C'est le confesseur du tyran !
— Non, c'est l'abbé de madame Veto... Francis croyait rêver. Quel rêve !
— Moi, je veux ta calotte, lui dit une femme de la halle.
— Moi, ton rabat, monseigneur.
— Moi, tes boucles d'argent, je t'en rendrai la monnaie.
— Moi, tes sciliers, on n'en a pas besoin pour le voyage que tu vas faire.
— Moi, tes manchettes, je m'en arrangerai un battant-1'œil; c'est du fin point d'Alençon : voyons ça, beau muguet de sacristie.
— Est-ce que tune nous laisseras que ta peau? lui criaient aux oreilles d'autres nuées de femmes enivrées, les bras nus, le regard farouche, les mains ouvertes près de son cou, pies braillardes, enragées, sorties effarées du colombier du bourreau.
— Que vous ai-je fait? demanda enfin Francis, qu'on avait mis un instant sur ses jambes pour contenter le désir de tout le beau monde de l'endroit.
— Qu'est-ce qu'il nous a fait ? Il demande qu'est-ce qu'il nous a fait : personne ne veut ici répondre à sa question ?
— Je vais tranquillement chez monseigneur l'archevêque de Paris.
— Il a dit monseigneur !
La place clapota de rire comme une mare à grenouilles dans une soirée du mois d'août.
— Il a dit monseigneur ! Monseigneur de quoi ? monseigneur du diable ! De quel monseigneur parles-tu? comment est-il ? où est-il logé ? de quel vin boit-il, ton monseigneur ? donne-nous sa pratique.
— Je suis donc fou? réfléchit tristement le pauvre Francis. Cependant c'est bien moi ; me voilà au milieu de la place Maubert, j'y suis presque nu et couvert de sang et de noue.
— Comment te nommes-tu, citoyen? lui dit un homme qui vint vers lui du fond d'un cabaret, un verre d'eau-de-vie à la main, une pipe à la bouche et une immense cocarde tricolore sur un bonnet rouge.
— Francis, vicomte de Cramayenne.
— Ah! tu es vicomte ! lui dit son interlocuteur. Cela te va bien dans ce moment. Et tu dis cela sans broncher?
— Pourquoi ne le dirais-je pas ? j'avoue aussi que je suis prêtre, et que je suis sorti il y a une demi-heure du cloître des Franciscains.
— Tu es noble et tu es prêtre ! il ne te manque plus que d'être roi pour être complet. Et où allais-tu ?
— Je me rendais chez monseigneur l'archevêque de Paris pour lui demander la faveur d'aller en Chine convertir les habitants au christianisme.
L'espèce de juge rapporteur qui avait questionné Francis avala d'un trait son verre d'eau-de-vie, heurta sa pipe sur l'ongle du pouce afin d'en chasser la cendre, et, après tous ces mouvements lents et précis, il dit à Francis :
— Qu'aimes-tu mieux, ceci ou cela? ceci est la guillotine, et cela est la lanterne : tu as le choix.
— Je ne vous comprends pas, répondit Francis.
LA DEBNIÈRE SŒUR GBISB. 85
— En ce cas, tu t'en rapportes à nous. Qu'il éternue dans le paniei , n'est-ce pas, mes oiseaux ? dit cet homme en jetant sa question sur la mer houleuse étendue tout autour de lui et de Francis.
— Oui ! oui ! qu'il éternue dans le panier î
— Dieu vous bénisse ! cria un Auvergnat qui prenait le frais à sa croisée.
La tempête sourit au "bon mot de l'Auvergnat, et elle rit plus fort encore quand Francis eut répondu naïvement :
— Je vous remercie.
— Allons ! marche, lui dit le bonnet rouge qui avait rempli les fonctions de juge, ce n'est pas loin.
— Mon Dieu ! qu'est-ce que tout ceci ? se demandait Francis. Où me conduit-on?
Il était déjà sur les planches de l'échafaud lorsque le capitaine qui présidait aux enrôlements volontaires quitta sa place pour courir de toute la vitesse de ses jambes. La foule s'écarte devant lui, il fait signe au bourreau permanent d'arrêter, et en deux bonds il est à côté de Francis.
— Mon camarade à Bapaume ! s'écria le capitaine en embrassant Francis. Mais on va te tuer, mon pauvre rêveur, lui dit-il ; on va te tuer ! tu n'as pas l'air de t'en douter. Éveille-toi donc ! Nous sommes en pleine république; on a tué les nobles, on a tué les prêtres, on a tué le roi, on a tué la reine.
86 LA DKBNIÈBE SŒUB GBISB.
— Je n'en savais rien, dit Francis, en rendant à son ami le capitaine recruteur ses témoignages publics d'affection; depuis un an j'étais dans la tour du cloître des Franciscains, je n'en suis descendu que ce matin.
— Laisse-moi faire, Francis.
« Citoyens, s'écrie le capitaine en étendant le bras afin d'obtenir le silence, citoyens, ce jeune homme est une malheureuse victime du fanatisme religieux. Ses parents, d'ignobles ci-devant, l'avaient cloîtré, muré, étouffé dans un monastère depuis trois ans, et il ignorait que le soleil de la liberté avait lui sur la patrie. Oui! depuis trois ans ! Le mois passé, il vous souvient, on chassa de leur antre les Franciscains, mais en les expulsant on oublia dans la tour du cloître ce malheureux qui n'avait jamais voulu être prêtre, et qui rougit d'être noble. Répandrez- vous son sang? n'a-t-il pas assez souffert ? voyez sa pâleur, voyez ses souffrances ! D'ailleurs, de quoi est-il coupable ?
— Grâce ! grâce ! crièrent ces mêmes femmes qui avaient déchiré Francis avec leurs ongles. Une d'elles monta sur Féchafuud et lui appliqua un gros baiser sur la bouche.
— Je vous offre en lui, poursuivit le capitaine recruteur, un défenseur de plus pour la patrie en danger. Dès ce moment la victime échappée au fanatisme devient soldat de la république. C'est moi qui reçois ici, à la face du ciel, son engagement. Une se nomme plus
Francis de Cramayenne, mais il prend le nom de cette place patriotiquement populaire..... Tu te nommes Maubert, genadier de la république.
— Vive la république ! cria la foule.
Francis et le capitaine recruteur descendirent, dans les bras lim de l'autre, les marches de l'échafaud.
— Ce soir, dit le libérateur à Francis, tu partiras pour la frontière. Viens signer ton engagement sur le tambour.
— Où est Constance ? mumura Francis en quittant Paris le soir même sous le costume de soldat pour se rendre aux frontières, et en passant devant le couvent des Sœurs-Grises de la rue du Temple.
Sur la porte du couvent on lisait à un écriteau :
ESTAMINET NATIONAI