PIECE PR
— 130 — conjugués de la dégénérescence progressive, héréditaire; et le dernier ajoute : « Par rapport à la gravité de la prédisposition héréditaire, les descendants d’alcooliques sont plus ex- : posés. » De son côté, la doctoresse Tarnowskaïa (1) a observé 82 °/, d'ivrognes habituels parmi les parents des prostituées, et elle ajoute ces conclusions instructives : que toutes présentent un raccourcissement des diamètres crâniens,; que 84°/, offrent des signes de dégénération physique, tels qu'asymétrie faciale, anomalie du palais, des dents, des oreilles ; enfin que 18 °/ sont les derniers survivants d’une nombreuse famille de huit à treize enfants, tous morts en bas âge. Après ces travaux et ces opinions, la preuve de l'influence désastreuse de l'alcoolisme des parents sur les passions des descendants n’est plus à faire.
Si nous étudions ces passions, nous les voyons s’aggraver jusqu’à l’aliénation mentale et persister pendant la folie intercurrente ou surajoutée, et lui donner une couleur très-accentuée vers le mal. Les archives de l'asile possèdent deux observations typiques à cet égard. Dans celle que nous rapportons, c’est la perversité consciente entée sur un état pervers original ; dans l’autre, la perversité est en quelque sorte inconsciente.
Observation XI.— M. A... (Jean-Émile), dix-neuf ans, sans profession, né et domicilié à Mèze, entre le 31 mai 1882 à l'asile. Ce jeune homme a été toute sa vie un mauvais sujet; il a eu des instincts pervers dès qu’il à commencé à marcher. Livré à lui-même dans son tout jeune âge, grâce à la mort prématurée de sa mère et à l’inconduite notoire de son père, il fit de bonne heure l’école buissonnière et réus-
criminels et des rapports entre les lignes de dégénérescence et les névropathies. (Allgemeine Zeitschrift für Psychatrie, 1883.)
(1) Tarnowskaïa, Prostitution, examen anthropométrique. (The Medical Record, 16 juillet 1887.)
sit cependant par son intelligence à avoir quelque instruction, malgré les visites intermittentes qu’il faisait à son maître d'école. Il se plaisait à vagabonder, à courir la campagne, maraudant, dénichant des nids d'oiseaux, jouant des tours pendables aux cultivateurs et aux passants. D'une indocilité complète, il fut envoyé dés l’âge de onze ans à la co- ‘“lonie pénitentiaire de Vailhauquès pour vagabondage et menus vols. Il était la terreur de Mèze, il devint le cauchemar des gardiens de la colonie : sujet à des colères intenses, irritable à l’excès, il fut maintes fois fouetté, puni corporellement sans profit; au sortir du cachot, il ne cherchait qu'à se venger, à organiser la rébellion, à tenter l’escapade, ne reculant pas devantla violence.
A seize ans, libéré, il retourne chez lui, non moins pervers, non moins incorrigible ; pendant un an il s'emploie, grâce à un oncle, chez un jardinier, mais le travail lui fait peur et ses instincts vagabonds le saisissent. Il court alors tout le midi de la France, s’occupant à tout travail de peu de durée, s'employant de préférence dans les cafés, où il peut s’adonner à la boisson, au cognac qu’il préfère; il fréquente en outre les maisons de tolérance, où il apprend et pratique tous les vices : pédérastie, masturbation, saphisme.
A vingt ans, au milieu de cette vie déréglée et désordonnée, au retour des vendanges qu'il avait faites dans la région de Béziers, il revient chez lui grelottant la fièvre; mais l’impaludisme dissimulait mal un accès de délirium tremens. Pendant sept mois, il reste à l'hôpital de Mèze, continuant en cachette ses excès de boissons ; les accès fébriles disparurent vite, mais il se montra peu à peu un état psychique et nerveux qui l’a fait admettre à l'asile. Énervé, agité par instants, ne dormant pas, il a des perversions de la vue, se montre érotique, hypochondriaque enfin ; c’est ainsi que certain soir, voyant son lit mal fait, il frappe dessus toute la nuit, croyant battre quelqu'un; qu’il poursuit la religieuse de ses obsessions, qu’il s’'imagine n’avoir plus que quelques jours à vivre.
A son entrée à l'asile, il est en état de manie ; quelques mois après, il était calme ; l'alcool était supprimé: il ne fut plus aliéné. Mais restaient les imperfections originelles: capricieux, paresseux, vantard, volontaire, querelleur, batailleur, il fait dans l'asile le coq de village.
Il reste calme ainsi pendant deux ans; mais, sans cause connue,
bb
survient alors un nouvel accès : énervement, céphalalgie, idées hypochondriaques ; il dit que ses poumons lui font mal ; il pleurniche pour obtenir un régime spécial, avoir des gourmandises, et menace si on ne les lui accorde pas. Depuis lors, à part des rémissions de quinze jours, dues autant à la sévérité qu’on montre envers lui qu’au traitement, la surexcitation est maintenue, les instincts dépravés se montrent à tout instant; voleur, vicieux, insulteur, menaçant, violent, il est incapable d’une bonne résolution pendant plus de quinze jours; le naturel reprend le dessus et on doit surveiller de très-près l'évasion, les tentatives de violence, la lubricité.
Bien bâti, bien pris de forme, de taille moyenne, mais manquant de mollets, la peau fine, non velue, il a une physionomie agréable, la tête ronde, de volume normal, aplatie au niveau du frontal gauche ; il existe un très-léger strabisme convergent des deux yeux. Anémie considérable, avec décoloration intense des muqueuses. Rarement malade du corps, il est sujet à quelques écoulements sanguins par l'anus, de nature traumatique ou hémorrhoïdale ; en outre, il a eu deux attaques épileptiformes, dont la valeur pathogénique est considérable, rapprochée des imperfections originelles de l'intelligence et des sentiments affectifs.
Son père est un absinthé, qui buvait beaucoup même avant son mariage, et qui dans son ivresse maltraitait sa femme, ses enfants ; toujours sous pression, il buvait la quinzaine avant de l'avoir gagnée, laissait sa famille dans la misère et finit même par abandonner ses enfants ; il continue du reste toujours ses excès. Le grand-père, cordonnier, était aussi un alcoolique méchant, qui fit mourir sa femme de mauvais traitements ; celle-ci mourut poitrinaire vers cinquante ans. Un oncle paternel, aussi grand ivrogne que le père, vagabonde. Une tante originale, cancanière, a une fille bien portante.
Sa mère était une honnête et brave femme qui mourut à trente-trois ans, épuisée des suites de couches. Le grand-père, vieillard de quatrevingts ans, vit encore, sujet à des vertiges céphaliques dans sa vieillesse ; la grand'mère mourut à quarante-sept ans, à la ménopause. Sur quatre oncles, trois moururent de la variole, un autre est bien portant.
Un frère, compagnon habituel de ses maraudes, vols et débauches,
enfermé comme lui à Vailhauqués, se fit mettre aux compagnies de discipline pour vol pendant son service militaire, et vient de succomber du choléra au Tonkin. Deux sœurs: l’une, élevée dans un orphelinat jusqu'à quinze ans, n'a pas vécu six mois au dehors sans faire des frasques, se mal conduire et quitter sa famille ; l’autre, âgée de douze ans, à été abandonnée chez sa nourrice ; on ignore ce qu'elle est de-
venue.
Grand-père, buveur. Grand-père et grand’mère normaux. d Sa , Tante Oncle Père ép. Mère 3 oncles Oncle originale, alcooli- buveur honnête, morts sain, canca- que, d’'ab- morte épuisée de bien nière. vagabond. sinthe. à 33 ans. la variole. portant. | | Cousine | Sue Fils Frère Sœur Sœur portante. aliéné, voleur, prosti- 42 ans.
vicieux, discipli- tuée défectuo- paire. à 18 ans.
sités de caractère, buveur.
La dipsomanie (mania alchoolica periodica) est au nombre des passions que l'on rencontre souvent chez les dégénérés; mais cette forme est morbide: il arrive bien plus souvent de voir un appétit continuel et surexcité pour les liqueurs fortes, pour le vin. Nous verrons plus loin qu'il arrive souvent que cette alcoolisation personnelle ajoute ses effets psychiques à ceux de la décénérescence elle-même et donne lieu à des maladies mentales à caractère particulier; quoi qu’il en soit, 1l est un fait avéré: c’est que les enfants des ivrognes sont souvent des ivrognes. Rarement cette passion est seule; elle se combine facilement avec les diverses passions génitales, religieuses, politiques. L'observation suivante nous en est une preuve suffisante.
Observation XII. — M'"°H.... (Anna), épouse L..., trente et un ans, marchande de bric-à-brac, née à Bourg-Saint-Andéol (Ardèche),
ro
domiciliée à Béziers, entre à l’asile le 10 novembre 1886. Intelligente et réussissant dans son commerce de bric-à-brac, elle faisait marcher à elle seule la maison. Mariée à dix-sept ans à un homme immoral, elle avait déjà du goût pour les liqueurs fortes et buvait jusqu'à l'ivresse du vin, du cognac et de l’absinthe; elle continua ses excès alcooliques et mena, de concert avec son beau-frère, une vie des plus irrégulières. De cinq enfants qu'elle a eus, aucun n’est de son mari, assure-t-elle. A la mort de son beau-frère, dix-huit mois avant son entrée à l'asile, elle exagère ses excès de boisson et boit jusqu'à un demi-litre d’absinthe tous les jours. Elle ne tarde pas à se croire électrisée : son mari commande le fluide, qui est porté le long des tuyaux de conduite du gaz, et lui fait voir, entendre, ressentir des choses qui se rapportent toutes au sens génésique; dans la rue, elle attire comme l’aimant les hommes près d’elle ; ils la suivent et se montrent obscènes; ou bien elle voit des précipices, entend des refrains de café-concert dirigés contre elle et chantés par des oiseaux invisibles ; on écrit des livres sur sa vie intime, on l’accuse de s'occuper de politique et on la martyrisera le jour de sa fête, car elle a eu des relations avec des chiens. Cette électricité l’énerve génitalement, l’oblige à courir, à sauter, danser, se lever, lui arrache les yeux, lui déplace le cœur; «c’est tellement- intense qu'elle se croit dans les nuages. » Après plusieurs plaintes portées à la police, celle-ci la fait enfermer.
Dans l'asile, cette folie des persécutions si nette, dépendant entièrement des perversions sensorielles, revêt le masque de la surexcitation maniaque ; la nuit, elle a bien des insomnies, pendant lesquelles elle parlotte, dit des grossièretés et se montre irritable aux remontrances; mais les perversions sensorielles deviennent rapidement de plus en plus élémentaires : dans l’espace d’un mois, elle n’a plus que des étincelles passagères, des sifflements rapides ; le sens génital se tait. Quelques poussées, de moins en moins intenses, se produisent ; ce n’est plus que de la céphalée certains jours. Survient une petite bronchite avec fièvre rémittente ; Mme H.... s’alite pour huit jours, et trouve dans cette maladie une crise salutaire à son état mental. Quelques semaines après, elle était rendue à sa famille.
De taille moyenne, de formes harmonieuses, d’un physique agréa-
ble, la physionomie intelligente, cette malade a toute la moitié droite de la face moins développée que la gauche. La peau est-hâlée comme celle de certains gitanos, le visage allongé, le menton pointu, la tête petite ; mais le front bombé, plus à gauche qu'à droite, et le crâne pointu en arrière et assez volumineux dans son ensemble. À part des symptômes dus à l'alcoolisme, propres à la malade, on ne trouve pas d’autres particularités pathologiques.
Le père, adonné à tous les excès, surtout grand buveur, mais supportant bien la boisson, a mangé une assez jolie fortune. Le grandpère, buveur aussi, est mort d’un rhumatisme à soixante-dix ans; un grand-oncle est mort aliéné.
La mère est morte poitrinaire à quarante ans, peu après son quatrième accouchement. Les grands parents et les aïeux sont morts fort âgés. Quatre oncles sont inconnus.
Deux frères moururent de la rougeole.
Quatre enfants de son beau-frère : deux morts à trois et dix-huit mois, d’athrepsie; deux vivants, bien portants et intelligents, ont sept et dix ans.
3° Intelligence. — Toutes ces facultés diverses; par lesquelles notre esprit perçoit les objets, se retrace leur image et se les rappelle, conçoit la vérité, juge et raisonne, ne sont que les modes divers d’une faculté unique, dont le degré supérieur dans l’homme est la raison. Les vraies facultés de l'intelligence (conscience, sens et raison, mémoire, imagination) se distinguent facilement dans la vie ordinaire des opérations de l'intelligence (attention, comparaison) qui forment le raisonnement. Chez le dégénéré, le déséquilibre est le plus souvent très-accusé entre ces deux éléments de l'intelligence, ces derniers l’emportant souvent et faisant des aliénés des gens raisonneurs, sinon raisonnables. Enfin, même dans l’une ou l’autre de ces catégories des facultés de l'intelligence, on trouve une désharmonie originelle fort évidente: l'imagination et la mémoire vont le plus souvent ensemble ; l’exaltation de la conscience et de la raison ont fait certains génies. Nous nous
Cr SP