‹ La Descendance des AlcooliquesChapitre 31 sur 39 · STE · texte numérisé non relu

STE

pas d’un passant ; en outre, il à quelques mouvements choréiques isolés des épaules ou du visage.

Dans l'asile, il présente les signes de la manie avec prédominance d'idées de grandeurs et de persécution : il accuse une chaleur inusitée dans tout le corps, un sentiment de force, un besoin de mouvement continuel ; des idées baroques lui traversent l'esprit, nées de sensations extérieures, le font rire involontairement. Il a sur toutes choses des idées très-élevées, qu'il désespère de voir appliquées ; invulnérable, inaccessible, etc., sont des qualités qu’il donnerait sa chair pour posséder ; l’histoire, ses souvenirs littéraires entretiennent ces idées, où l’incoordination plutôt que l’incohérence règne en maîtresse. Se voyant incompris ou raillé, il s’est isolé, à même subi en martyr les menaces et les horions de ses camarades, parfois s’est révolté et a fait pûtir sa famille de ce fait. Ce délire, purement psychique, l'accompagne dans son sommeil: il rêve d'hommes forts luttant entre eux, et une voix douce lui paraît exprimer ses idées ou répéter ses souvenirs au moment de s'endormir. L'esprit très-malléable, il a pris depuis son entrée une direction religieuse qui lui vient des conversations qu’il a avec un autre aliéné, ancien chantre et sacristain, à qui on a confié le soin de le diriger.

Faible, débile, peu développé pour son âge, cet enfant est asymétrique de la face: toute la moitié gauche de la face et du crâne est notablement plus petite que la moitié droite; les proportions sont bien gardées entre les diverses parties du corps; blond, il a la peau blanche, la physionomie agréable, le nez fort; il a de nombreux tics du côté gauche de la face, et porte sur ses lèvres et sur le cou des desquamations furfuracées. Rien d’anormal dans les viscères ; l’excitabilité musculaire et tendineuse est seule accrue.

Le père, âgé de quarante-deux ans, ancien sous-officier, est fort et robuste, mais d’une irritabilité extrême; il fait volontiers des excès de boisson et pousse les idées jusqu’à l’exagération; il a abandonné sa femme depuis longtemps. Le grand-père, fantasque, était un ivrogne dans toute l’acception du terme. La grand'mère mourut au Brésil, de la fièvre jaune. Un oncle, fort et intelligent, à eu huit enfants fortement scrofuleux ; un autre oncle, faible de constitution, n’a pas eu d'enfants. Une tante bien portante à eu trois enfants, dont le plus jeune, une fille, est faible d'intelligence.

La mère, trente-cinq ans, débile, eut entre treize et seize ans des manifestations hystériques, qui se traduisaient quotidiennement par des contractures des doigts et des orteils, durant trois à quatre heures, se généralisant pour plusieurs jours à tout le corps, à l’occasion d’une émotion ; disparues avec l'instauration des règles, ces manifestations hystériques se sont reportées sur l’état psychique : sensiblerie, idées bizarres relativement à l’influence de ses déterminations sur l’état mental de son fils ; intelligente, elle n’a pas eu de maladie réelle. La grand'mère mourut tubereuleuse à trente-huit ans ; le grand-père, consécutivement à une attaque survenue à soixante-neuf ans, fut paralysé des jambes, tomba dans la démence et fut emporté par une nouvelle congestion cérébrale ; l'enfant ressemble à ce grand-père. Une tante, célibataire, normale d'intelligence et de sentiments, est faible et sourde depuis cinq ans, par suite d’angine chronique.

Un frère et une sœur : le premier, fort, vigoureux, intelligent, déluré; la seconde, vive, nerveuse, agitée, apprenant facilement; l’un et l'autre ont eu de graves convulsions dans leur jeune âge.

Nous nous abstiendrons de citer d’autres exemples ; à la lecture des observations disséminées dans notre travail, on reconnaîtra facilement la vérité de ce que nous venons d’énoncer : déséquilibre en tout, même entre les facultés les plus indépendantes. Telle aptitude aux sciences, aux arts, ne reconnaît pas d’autre source. Un autre caractère capital de ces altérations partielles des facultés de l'intelligence, parmi les membres de certaines familles alcoolisées dans l’un de leurs cénérateurs, est leur caractère originel, sur lequel l'éducation ne peut presque rien. La discussion sur les enfants menteurs, que souleva à la Société médico-psychologique M. Bourdin (1), nous paraîtrait avoir eu une base autrement solide, si elle s'était appuyée sur l’origine alcoolique de la plupart de ces anomalies mentales. Avant toute éducation, au berceau ou lorsque s’éveille le sentiment ou la faculté déviés, ces feux qui

(1) Bourdin, les Enfants menteurs, (Ann. méd.-psych., 1883, p. 374.)

couvaient sous la cendre éclatent avec une intensité dévorante et font reconnaitre, dès l’abord, la morbidité de leur cause.

En résumé, l'alcoolisme traduit son influence sur l’état intellectuel originel de la descendance par des effets incontestables ; chacune des trois grandes facultés de l’âme (intelligence, sensibilité, volonté) est atteinte dans sa quantité ou sa qualité; leur fonctionnement isolé ou leur consensus habituel, qui fait de chaque homme une personnalité ou un être vivant au milieu de ses semblables suivant les conventions sociales, est plus ou moins lésé, et cela dès la naissance; l'éducation, cette génération psychique, est le plus souvent sans ressources contre ces anomalies de l’état intellectuel et moral, et la société doit le plus souvent imputer à l'alcoolisme des géniteurs ces états morbides constitutionnels.

$ B. Etats fonctionnels. — « La folie n’a qu’une soudaineté supposée, dit Morel (1). Les troubles ont été précédés de phénomènes incubatoires, dont le point de départ est dans l’ascendance,; ils sont l'expression terminale d’un état de souffrance antérieur, avec complication de troubles intellectuels datant de plusieurs années. » Rien, on le sait, n’est plus commun chez les dégénérés que l’aliénation mentale; tous la côtoient, la plupart y versent. Il serait inutile de produire à nouveau les édifiantes statistiques qui, depuis cinquante ans, ont été publiées sur ce sujet ; c'est que l’état originel du dégénéré est déjà une tendance au délire (de lira, hors du sillon). Aboutir de ces perversions natives à ces perversions maladives de l’esprit n’est pas en effet nécessaire : beaucoup de dégénérés restent braques, insociables, ou avec d’autres défauts de ce genre, toute leur vie; mais la transformation de cet état originel en un état fonctionnel tendant à se constitutionnaliser

(1) Morel, de l'Hérédité morbide progressive ou des types dissemblables et disparates. (Arch. générales médecine, 1867.)

2qt

sous cette forme est fort probable; vienne en effet une occasion, et alors la folie sera vite constituée. L’étude des causes de ce passage de l’état originel à l’état constitutionnel s’impose donc.

Les causes de l’aliénation mentale chez un dégénéré par alcoolisme sont de tous les instants: immédiates, liées aux états physiologiques, aux maladies, aux intoxications ; toutest occasion pour délirer, pour verser dans l’aliénation mentale.

a) CAUSES IMMÉDIATES. — Les causes déterminantes de l’aliénation mentale sont alors très-lécères, rarement isolées, le plus souvent combinées aux autres causes dues à individu ou au milieu. Ce sera parfois l’exagération de ces anomalies de caractère, de ces passions marchant naturellement de pair avec l’âce, comme nous l'indique l'observation suivante :

Observation XIV. — M"° D... (Élisabeth), épouse A..., qua: rante-six ans, sans profession, née et domiciliée à St-Jean-de-Buëège, entre à l'asile le 1° février 1884. Intelligente et vive, mais d'humeur mobile, elle fréquenta l’école et y prit une certaine instruction; elle n’a jamais été malade. À quatorze ans, les règles apparurent avec difficulté, mais sans troubles psychiques. Mariée à dix-neuf ans, elle tint toute sa vie le ménage dans la petite ferme qu'habite son mari, propriétaire assez aisé ; laborieuse et économe, elle aurait voulu tenir les cordons de la bourse; mais le mari s’y refusait, et c'était là la source de fréquentes discussions. Vers quarante-cinq ans, la menstruation, que quatre grossesses n'avaient que peu ou pas troublée, devint irrégulière ; en même temps elle se brouille avec sa famille et ne vit plus en bonne intelligence avec son fils. Impressionnable, irritable, emportée même, elle s'inquiète plus que de raison de certaines difficultés financières, se préoccupe de sa santé, envoie chercher des médecins à tout propos, croit à toutes les prescriptions des voisins, s'évanouit à volonté, se palpe, s'attend à mourir d'un moment à l’autre. D'un autre côté, ele est indocile pour tout traitement sérieux.

Elle présente à l'asile les signes de la lypémanie à direction hypochondriaque ; ses douleurs sont multiples et à siége varié ; la tête seule

ne lui fait pas mal. [Il n’y a pas de perversions sensorielles ; la santé physique est détériorée, l'anémie est profonde, mais les sensations sont évidemment exagérées. Quelques jours après son entrée, cette malade contracte la variole, mais l’état mental reste le même. Après trois mois de séjour à l'asile, elle sort, sur la demande de ses parents, comme elle était entrée.

Le père, quatre-vingt-trois ans, est en bonne santé; rhumatisme noueux.

La mère est morte à soixante-cinq ans, après s'être profondément alcoolisée toute sa vie. Un oncle maternel perdit la raison vers l’âge de vingt.ans ; pas d’autres renseignements.

Quatre frères, l’un mort sous les armes, un autre d’excès de boissons ; deux autres sont bien portants.

Quatre enfants, l’un mort d'accident à vingt-sept mois, l’autre de diarrhée estivale à vingt-deux mois. Un garçon intelligent, vingt-cinq ans et bien portant. Une fille scrofuleuse, onze ans, dont l'instauration des règles est fort difficile.

Ce seront des causes minimes, qui, chez un individu bien équilibré, non en imminence de perte de la raison, seraient restées sans résultats; la frayeur, comme le montre, entre autres, l'observation suivante, sera capable d'amener la folie.

Observation XV.— Mie B.... (Anna), trente-huit ans, née et domiciliée à Montouliers (Hérault), entre à l’asile le 22 décembre 1880. Intelligente, possédant une certaine instruction, très-forte et très-active, le caractère très-doux, Mk B. n’a jamais été malade, mais souffrait parfois de douleurs de tête assez vives. N'ayant jamais eu de chagrins ni fait d’excès, désirant vivre célibataire, elle entend une nuit frapper à sa porte et en conçoit une vive frayeur; ses idées deviennent incohérentes d'abord, puis naît un délire général avec prédominance d'idées de persécution : elle croit qu’on veut l’'empoisonner, lui faire du mal ; elle voit et entend une de ses sœurs morte depuis longtemps; les anges lui rendent visite, elle est sainte.

A l'asile, pendant de longues semaines, elle refuse de manger, par-

lant, criant, prêchant ou pleurant sans cesse ; elle à toutes sortes de pouvoirs surnaturels ; elle prend les uns pour les autres et reconnaît plusieurs membres de sa famille dans les malades de la section. Le

décousu est extrême, c’est une démente agitée ou une maniaque. Pen-

dant un an, l'agitation persiste avec la même intensité, les rémissions sont de quelques jours; puis, une lésion cardiaque ayant été reconnue, on obtient avec de la digitale des sédations notables ; mais de petits accès vite calmés se produisent encore. Deux ans après, il y avait une amélioration importante au point de vue de la maladie, qui semblait devenue chronique et incurable; peu à peu l’irritabilité et les impulsions disparurent ; l’habitus, les manières, devinrent meilleurs ; de bruyante et indocile, elle était devenue calme et obéissante, et il n'existait plus de perversions sensorielles. Elle fut rendue à la liberté le 25 novembre 1883.

D'une forte complexion, d’un tempérament sanguin, le système musculaire bien développé, la poitrine voussée en avant, le cou court, la colonne vertébrale déviée à gauche, cette malade n’offre de pathologique qu'une lésion cardiaque se traduisant par le battement des carotides, du larmoiement, l'irrégularité du pouls, la radesse du premier bruit, la perception du choc précordial sur un large espace.

Le père, faible d'esprit, fort et vigoureux, mourut à soixante ans ; il aurait eu pendant un an environ un accès d'agitation, principalement caractérisé par des idées de crainte. Le grand-père, trois oncles et une tante, sont morts forts âgés; la grand'mère est inconnue.

La mère, soixante-dix ans, ivrogne, a toujours bu beaucoup de vin et commence à s'abrutir. Le grand-père, ancien militaire, intelligent et vigoureux, est mort à soixante-dix ans. Un oncle, mort âgé, a perdu de la phthisie deux enfants âgés de vingtet vingt-sept mois; une tante, ivrogne comme la mère, mourut des suites de brûlures qu'elle s'était faites en tombant dans le feu ; elle a laissé une fille mariée et bien portante.

Une sœur, quarante et un ans, à facies cardiaque, se porte bien, a perdu l’un de ses enfants de méningite ; une autre sœur devint aliénée à vingt-trois ans : toutes deux ressemblaient physiquement à la malade.

HS —

L’accomplissement du moindre devoir de citoyen, la peur d’être enrôlé, comme dans le cas suivant, est aussi capable de faire éclater l'aliénation mentale : c'est que l'équilibre est instable, c'est que ces dégénérés ne considèrent pas les choses comme le vulgaire; qu'ils se sont fait, l'imagination aidant, sur les choses les plus ordinaires, des opinions ne cadrant pas avec la réalité, et que leur volonté ou leurs sentiments résistent pour les aborder de front: ils se cabrent alors contre les cohventions sociales, mais ils sortent de la voie, mais ils déraisonnent.

Observation XVI. — M. R... (Antoine), trente-deux ans, né et domicilié à Caux, propriétaire, entre à l'asile le 11 octobre 1873 pour la première fois, le 27 octobre 1880 pour la seconde fois.

Ce malade, intelligent, toujours le premier dans le courant de ses études, rangé et ne faisant pas d’excès, dirigeait la maison et la propriété avec succès; mais sombre, d'une timidité excessive, il fuyait la société et n'allait pas au café, croyant que tout le monde le regardait et s'occupait de lui. Il eut deux maladies graves indéterminées, l’une dans son enfance, l’autre à vingt-cinq ans.

En 1870, il fut sur le point de partir comme mobilisé ; décidé à ne pas servir, il s'était creusé une cachette, où il courait se caeher dès qu'un gendarme paraissait dans le village, croyant toujours qu'on venait l'incorporer. D’alors datent les premières manifestations du dérangement d'esprit: égoïste, c’est à peine s’il fit fête à ses frères à leur retour du service; on le surprenait souvent à rire tout seul. Tout à coup naquirentde nouvelles idées de peur: les gendarmes vont venir le prendre parce qu'il a fait la contrebande, volé; parce qu'il s’est mal conduit avec certaines femmes; craignant d'être empoisonné ou tué, il portait des armes sur lui, ne travaillait plus, était menaçant pour certaines gens du vilage et ses frères.

A l'asile, il présente les signes de la folie des persécutions se rattachant à des hallucinations de l’ouïe; difficile, indocile, irritable, offensif même, il refusait de voir ses parents au parloir. Au bout de trois ans, les hallucinations devenant rares, les facultés intellectuelles s’af-

faiblissant, R..., inoffensif désormais, pouvait être rendu à sa famille. Mais, après trois ans de séjour dans la société, R..., entrait à nouveau dans l'asile, agité à la facon des déments ; depuis lors, il a vécu en dément, travaillant sans intelligence à ce qu’on lui met dans les mains, criant parfois pendant quelques minutes, parlottant sans cesse, ne fréquentant personne, ramassant des inutilités ou des ordures, insouciant, peu touché des visites que lui fait sa famille. De taille moyenne, de bonnes proportions, vigoureux, la tête a un volume normal, mais le front n’a pas de saillies. Pas d’asymétrie, visage ridé; dents mal implantées, mal usées, les incisives inférieures aux dépens de leur fce antérieure ; voûte palatine arquée. Rien dans les principaux viscères. Facies de vieil aliéné. +

Le grand-père paternel du malade était un homme borné d'intelligence, qui faisait de grands excès alcooliques. Le père, moyennement intelligent, buvait aussi passablement : on le trouva un jour mort dans les champs, brûlé par un feu de ronces qu'il avait allumé.

La mère est une femme très-nerveuse et intelligente, cousine d'un aliéné, entrée par deux fois à l’asile et parente au quatrième degré avec un criminel exécuté à Pézenas, qui, par ses arrestations à main armée, avait jeté la terreur dans tout le Midi.

Deux frères : l’un célibataire et peu intelligent; l’autre, marié, a le crâne en pain de sucre, à la facon des fœtus dont les pariétaux ont chevauché pendant un accouchement laborieux.

A ces causes multiples, tenant au milieu social dans lequel est jeté le dégénéré pendant la vie, nous pourrions en ajouter

quelques autres, le traumatisme par exemple, dont M. le pro-.

fesseur Verneuil consacre ses meilleurs arguments à démontrer l'influence sur le réveil des diathèses, influence que nous avons nous-même signalée dans une récente observation (1). Mais la démonstration de l'influence de ces diverses causes, morales ou physiques, sur lapparition de troubles mentaux,

(1) Combemale et Fédou, Traumatisme réveillant une syphilis ignorée. (Un. méd., 1887.)

est du reste depuis si longtemps établie que nous n’insistons pas outre-mesure; la présence d’alcooliques parmi les ascendants des individus aussi peu résistants aux causes internes ou externes est le seul fait que nous voulons retenir, de concert avec les stigmates physiques ou psychiques, pour indiquer d’où proviennent le plus souvent cette prédisposition à l'aliénation mentale et l'apparition de la folie pour des causes peu intenses. L'’individu est dégénéré, et c’est à cette dégénérescence qu'il doit sa susceptibilité mentale.

b) INFLUENCE DES ÉTATS PHYSIOLOGIQUES (puberté, ménopause, puerpéralité, etc.). — La puberté par elle seule suffit à faire éclater, sous la plus faible cause occasionnelle, Paliénation mentale latente. Les Allemands, Hecker (1), Fink (?), lui ont donné le nom d’hébéphrénie et en font une psychose présentant successivement et indubitablement les symptômes de la mélancolie, de la manie, puis de laffaiblissement intellectuel avec délire généralisé, et enfin la démence. Étroitement liée à la transformation physique que subit l’organisme de dixhuit à vingt-deux ans, l’évolution psychique est arrêtée dans son développement normal, et ses symptômes (altérations du caractère, de lPhumeur et des sentiments, exagération de la sensibilité, exubérance de l'imagination, excitation ou dépression, etc.) sont en quelque sorte déclarés en permanence et stéréotypés dans lorganisme psychique par la maladie ; l’ho rizon intellectuel, la puissance de la pensée, cessent de s’élargir, et il en résulte une forme particulière de faiblesse intellectuelle dès lors permanente. Le combat de l'organisme a cessé, mais les éléments combattants sont en quelque sorte pétrifiés dans l'attitude de la lutte, et il ne se produira à peu près plus

(1) Hecker, de l'Hébéphrénie. (Virchow’s Archiv, 1872.) (2) Fink, Contribution à la connaissance de l’hébéphrénre. (Allgemeïine Zeüschrift für Psychiatrie, 1880.)

d’autres conceptions que celles qu’elle avait produites. L’observation qui suit parait suffisante pour démontrer les rapports de l'hébéphrénie avec la dégénérescence par alcoolisme; la curabilité de ces troubles mentaux est du reste fort prohléma: tique, la répétition de leur acuité fréquente.

Observation XVII. — Les deux malades dont suivent les observations sont frère et sœur. La sœur, L... (Augustine), vingt-six ans, sans profession, née à Cette, domiciliée à Frontignan, entra à l’asile le 11 septembre 1884. Le frère, L. . (Paul), dix-sept ans, né et domicihé à Mèze, entra à l'asile successivement le 28 mai 1880 et le 3 août 1883. N

La sœur, médiocrement intelligente, peu robuste, mais jamais sérieusement malade, parvint jusqu’à l’âge de dix-neuf ans sans encombre, travaillant avec sa mère au ménage; insouciante et coquette, elle faisait une ménagère peu occupée. Mais elle souffrait fréquemment de douleurs de tête, coïncidant avec des poussées congestives vers l’encéphale au moment des règles, qui étaient du reste régulières. A dix-neuf ans, premier accès de manie très-passager, d’un mois à peine de durée.

Mariée vers vingtet un ans, elle a en quatre ans trois enfants. À son second accouchement, elle perd le premier enfant d’un horrible accident; mais ce malheur ne produit pas de trouble psychique. Six mois avant son entrée à l'asile, elle accouche pour la troisième fois d’un enfant mort; fatiguée par l'allaitement précédent, elle est surmenée pendant cette troisième parturition et ne tarde pas à déraisonner; des idées de jalousie traversent son esprit : son mari la trompe avec sa sœur, etelle veut le châtier en le châtrant. L’agitation vient ensuite, elle ne tient pas en place; elle à aussi des idées de tristesse prononcées. Elle est amenée à l'asile en pleine manie : le délire est niais, en rapport avec le peu de développement intellectuel; l'agitation muscu laire intense ; elle tripote son lit, chante, danse, parlotte constamment, refuse tout travail. Au bout de cinq mois de séjour, elle était devenue calme et pouvait sortir; depuis trois ans, la guérison ne s’est pas démentie.

Grande, les membres graciles, le crâne petit, la physionomie agréa-

ble, mais peu expressive, anémique ; pas d'anomalies de développement. |

Le frère, d’une intelligence moyenne, mais beaucoup plus développée comme mémoire, est allé pendant plusieurs années à l’école et n'a appris qu'avec peine les éléments du calcul, alors qu'il met assez bien l'orthographe. Il n’a eu comme maladie qu'une tumeur blanche de l'articulation coxo-fémorale gauche, qui a laissé une claudication très-marquée. Peu surveillé par sa famille, il faisait l'école buissonnière, courait les champs; placé par charité chez plusieurs maîtres, il ne put apprendre aucun métier, à cause de la mobilité de son esprit ou de son peu d'attention.

A dix-sept ans, sans autre cause connue que la misère, éclate un accès de manie qui se traduit par des excès de boisson, une agitation incessante, des idées de grandeur. Vagabond, il se fait arrêter comme tel par la gendarmerie, et il est amené à l'asile. Le délire est général, intense ; l’incohérence très-marquée, l'agitation considérable ; la santé générale est sérieusement atteinte par épuisement des forces. Il se dit fort intelligent, né pour de hautes fonctions, destiné aux honneurs : politique, religion, sciences, agriculture, rien ne lui est étranger. Au bout de six mois, il était rendu à la liberté.

Mais deux ans et demi après, mal nourri etexcité par de légers excès alcooliques à l’occasion de la fête patronale de son village, il eut un nouvel accès : il courait les rues, faisait du tapage, sans être dangereux. Amené à l'asile, il dit encore être préfet, déchire ses effets, refuse de travailler; au bout de quelques mois naissent des impulsions sucidiques, et un matin, avec un ciseau de serrurier, il se frappe à la tempe; il veut mourir, est trop misérable en ce monde. Peu à peu l'agitation tombe, le calme revient, mais les idées de supériorités restent latentes ; il ne fait pas comme les autres aliénés, il affecte même de ne pas les fréquenter; ses lettres à sa famille sont emphatiques: la rend responsable de sa déchéance ; il se sent assez de courage pour reconquérir sa fortune. En outre, parfois il refuse d’obéir; il s'emporte jusqu'aux violences ; il a des instincts érotiques : il maigrit alors, pâlit, n’a plus un raisonnement sérieux.

De petite taille, fort et bien musclé, en dehors de sa boiterie et de l'atrophie du membre consécutive à la coxalgie, ce jeune homme ne

mi

présente rien d'anormal dans son développement crânien et corporel.

Le père, buveur, ivre presque tous les soirs, est mort cardiaque ; déséquilibré ; il a goûté de tous les métiers et a été successivement consul d’une minuscule république d'Amérique, courtier en vins, commis aux écritures, garçon de café, vivant par intermittences seulement avec sa femme.

La mère, excentrique, insouciante, paresseuse, eut des amours inconsidérées, dissipa par des prodigalités une fortune assez considérable, a toujours manqué de jugement et de caractère. Le grand-père, intelligent pharmacien, prodigue, actif, mais sans conduite, fut déporté en 1852, mourut d’apoplexie comme son frère, dont la vie fut la répétition de la sienne. La grand’mère, sensée, souffrit des frasques politiques et pécuniaires de son mari. Un grand-oncle, pharmacien, tour à tour allopathe et homæopathe, auteur de nombreuses spécialités, est déséquilibré pour tous les gens du pays.

Deux frères morts jeunes, hydrocéphales ; un autre bien portant, bon ouvrier,ne pouvant se fixer; une sœur institutrice bien portante, composaient avec les malades ci-dessus la descendance. La sœur internée a perdu deux enfants sur trois, l’un mort-né, l’autre d’accident; le

troisième annonce bien.

Gris | | : \ Grand-oncle Grand-père déséquilibré. déséquilibré.

| | Oncle Mère ép. Père normal excentrique, buveur.

sans jugement.

Es Augustine 2 frères Paul Frère Sœur manie hydro- manie mobile bien.

à 19 céphales. à 17 de et 26 ans, et 20 ans. caractère puerpérale.

| i à | Fils Fils Fils mort bien, mort-né.

d'accident.

Si la puberté détermine souvent des troubles psychiques et sans consistance, traduisant les oscillations d’un esprit en voie de formation, elle peut donc aboutir aussi à la folie, à l’arrêt du développement intellectuel, à la démence.

Les autres états physiologiques sont susceptibles des mèmes effets chez les dégénérés, et il n’est pas rare de voir dans une famille de dégénérés la puberté, la ménopause, la vieillesse, être chacune, isolément ou successivement, l’occasion d’un accès de folie passager ou incurable. La ménopause chez la femme devient parlois à elle seule cause de la folie: les Allemands en ont fait une folie spéciale, le climactérium. Le cas suivant présente comme caractères singuliers d’être une folie de la ménopause, chez une femme qui n’a jamais été menstruée, folie se terminant du reste par le suicide, l’une des impulsions les plus habituelles de cette folie.

Observation XVIII.—M""L...(Françoise), épouse C..., cinquantequatre ans, sans profession, née et domiciliée à St-Gilles (Gard), entre à l'asile le 11 février 1886. Peu intelligente, sans instruction, elle n’a jamais pu qu'aider son mari à garder ses bœufs ; économe pourtant, elle a pu ramasser quelque argent. Robuste, très-forte, elle n’a jamais été malade et, phénomène particulier, n’a jamais été menstruée; jamais aucun symptôme n’a non plus traduit des règles supplémentaires ; elle avait rarement du reste des désirs amoureux. Mariée à vingt-huit ans, elle avait alors les pâles couleurs; cet état de chloroanémie disparut vite et elle prit beaucoup d'embonpoint; elle a pesé jusqu'à 92kilog. Elle avait fréquemment des furoncles et s’est fait trois fois opérer pour de volumineux lipomes.

A quarante-quatre ans, le caractère devint bizarre ; en outre, elle entendait fréquemment la nuit de prétendus malfaiteurs passer et repasser dans la rue en parlant. Vers cinquante-quatre ans, le lendemain de la mort de sa mère, elle fait de vrais actes de folie : tout est perdu ; elle a laissé mourir sa mère faute de soins; elle est ruinée ; elle ne pourra pas guérir; toute personne qui passe va la dénoncer à la

gendarmerie, car dans le payement des contributions elle a trompé l'État; aussi tente-t-elle de se pendre et de se noyer, mais elle recule devant la mise à exécution complète de ses desseins suicidiques ; elle veut entraîner son mari avec elle et s'accuse de l'avoir empoisonné, d'avoir voulu mettre le feu. Les hallucinations redoublent et entretiennent ce délire lypémaniaque. ]

Elle entre à l’asile, l'intelligence conservée ; amaigrie, triste, le cerveau hanté d’hallucinations pénibles et d'idées de suicide. Au bout de six mois, la maladie mentale n'avait pas changé, les perversions sensorielles s'étaient atténuées ; se sentant surveillée, elle ne songeait pas à se détruire. Les idées avaient toujours une direction triste, et elle s’acceusait volontiers de mauvaise conduite, d'absence de soins, de malversations d'argent, se prétendant ruinée, perdue, destinée au supplice ; elle vieillissait du reste rapidement. Sans qu'aucune exagération du délire ait pu faire prévoir ce qu’elle méditait, elle se suicida par pendaison, le 23 août 1886, avec des cordes qu’elle gardait dans ce but depuis plus de quinze jours. L’autopsie fut refusée par la famille.

De haute taille, la poitrine voussée, les lobes latéraux de la glande thyroïde hypertrophiés ; au cœur, il existait une hypertrophie compensatrice d’une lésion mitrale d’ailleurs peu avancée ; dans l'abdomen, siégeait une tumeur médiane, dure, allongée, douloureuse, soulevée à chaque battement de l'aorte, mais ne présentant pas de bruit de souffle, évidemment dépendante de l'utérus, et dont la nature, la date d'apparition, nous sont restées inconnues.

Le père, mort d'une pneumonie a frigore à soixante-deux ans, était depuis longtemps un alcoolique lorsque naquit la malade.

La mère, robuste, économe et rangée, mourut fort âgée.

Plusieurs frères de la malade sont forts et robustes, mais possèdent une tendance aux excès de boissons évidemment morbide.

Mais la fonction génitale chez la femme, une fois établie, devient aussi l’origine de troubles intellectuels et mentaux: les impulsions à la dipsomanie, au vol, à l'érotisme, à l'incendie, à l'homicide, au suicide, sont périodiques comme les menstrues chez certaines dégénérées; mais, si la grossesse survient pendant la gestation, au moment de l’accouchement,

nn Phi

la lactation, la folie peut éclater. Nous avons observé nousmême à l'asile semblable influence. Il serait trop long de rapporter toutes ces observations; nous nous bornerons à donner la suivante, dans laquelle, sous l'influence de causes adjuvantes, les soucis et plusieurs lactations prolongées, une fille d’alcoolique à réalisé une aliénation mentale d’un pronostic grave.

Observation XIX.— Me G..., née Jeanne C..., vingt-six ans, sans profession, née à Agen, domiciliée à Béziers, entre à l'asile le 6 mai 1887. Intelligente, cette malade recut une certaine instruction ; mais, d'un caractère vif, elle s’emportait facilement et était vite agacée. À l'âge de trois ans et demi, elle eut une convulsion à la suite d’une correction de sa mère; à huit ans, un cheval emporté la renversa, mais la chute fut insignifiante. Réglée à quatorze ans, il n’y a jamais rien eu d’anormal dans la menstruation.

Mariée à dix-huit ans et demi à un individu buveur et brutal, elle eut en sept ans quatre grossesses menées à terme et trois lactations (trente-cinq mois). Mal nourrie, vivant de privations, souffrant moralement de la conduite de son mari, elle cachaït encore ses souffrances et se surmenait de travail pour nourrir ses enfants, payer son loyer. A vingt-cinq ans, altercation avec une voisine; condamnée à 10 fr. d'amende, elle n’en devint que plus irritable. Quatre mois après son dernier accouchement, le propriétaire réclame le loyer et menace de jeter les meubles à la rue; le mari n’a pas porté un sou au ménage depuis trois semaines, elle lui expose la situation, il refuse; dispute; la même nuit éclate un accès de folie fort aigu: elle quitte la maison conjugale, menace de sauter la fenêtre, pleure, se plaint des misères qu'on lui fait, qu'elle se vengera ; elle est perdue, on veut l’assassiner, faire rôtir son enfant, et elle se réfugie chez son père; là, elle ne mange pas de trois jours et accuse le diable de lui faire voir des choses terrifiantes.

Elle entre à l'asile en état de manie avec agitation ; l’amaigrissement et l’anémie sont considérables ; les idées de persécution sont très superficielles. L'agitation tombe assez rapidement, mais la malade reste fort embrouillée de l'intelligence et est du reste sujette, à la moindre exci-

tation, à des accès de colère violents. Désobéissante, contrariante, d’une gourmandise et d’une voracité extrêmes, on n'obtient d'elle un peu de travail qu’avec peine, et la menace d’une punition procure seule quelque calme; insolente, grossière, menaçante même, récalcitrante, tracassière, la guérison ne semble pas prochaine, parce que la malade obéit trop à ses instincts.

D'une taille au-dessus de la moyenne, symétrique, maigre, anémique, la poitrine étroite ; le crâne est un peu petit, et le front, assez bien développé, est rétréci latéralement; la région temporo-pariétale gauche est aplatie. La physionomie intelligente, fine même; les joues creusées de fossettes ; la dentition est mauvaise, les lobes latéraux de la glande thyroïde sont un peu hypertrophiés, la tête est chaude, le foie en mesure que deux travers de doist sur la ligne mamelonnaire. I] existe un strabisme interne convergent, bilatéral. La menstruation avance toujours de plusieurs jours, il y a même parfois de petites époques ; la malade a beaucoup engraissé depuis l'entrée.

Le père, homme intelligent, est resté trente-deux ans dans les chemins de fer, a toute sa vie fait de nombreux excès alcooliqees auxquels il résistait bien, mais qui lui procurèrent, vers cinquante ans, une grave maladie de nous inconnue ; émotif, mais beaucoup de jugement; mémoire un peu affaiblie. Deux oncles, tous deux buveurs: l’un mourut poitrinaire, à quarante-cinq ans, avait perdu cinq enfants tout jeunes ou poitrinaires, deux autres sont bien portants; l’autre, stérile, mourut de pneumonie. Une tante mourut à vingt-neuf ans, d'apoplexie. Une autre tante, aliénée (manie) du chagrin d’avoir été flouée dans une vente de maison, mourut poitrinaire peu de temps après sa guérison, laissant deux fils bien portants.

La mère, soixante-deux ans, nerveuse, maigre, sourde depuis fort longtemps, anémique toute sa vie, est une bonne et intelligente ménagère, qui n’a jamais été malade. Une tante maternelle mourut stérile à trente-six ans, de maladie utérine. Un oncle et deux autres tantes sont bien portants.

Trois frères morts, l'un né avant terme, l’autre à peine né ; le troisième, à dix-sept mois, de convulsions. Deux sœurs bien portantes, travailleuses, assez intelligentes: l’aînée, nerveuse, peut-être hystérique ; la seconde, strabique, à manifestations scrofuleuses. Leurs enfants sont

bien portants; l’un d'eux est mort de convulsions au moment de la dentition.

Quatre enfants, trois filles et un garcon: deux filles mortes, l’une à huit jours, l’autre à seize mois, de convulsions. Une fillette de neuf ans, intelligente ; n’a pas eu de convulsions, mais un écoulement d'oreilles depuis Pâge de trois ans; est sujette à des indispositions fréquentes : insomnie, étouffements, grincements de dents la nuit.

C’est enfin à la vieillesse que les dég'énérés peuvent devenir aliénés; des radoteurs avant l’âge, nous en avons vu de par le fait de leur dégénérescence ; des vieillards aliénés, délirants, excités et turbulents nocturnes, hallucinés ou libidineux, suicidiques ou voleurs, l'alcoolisme de leurs parents peut en fabriquer aussi.

De tous ces faits il ressort donc, d’une façon incontestable, que l'influence des états physiologiques s'étend à tous les dégénérés. Nous avons voulu, par nos observations, prouver que c'est surtout aux dégénérés par alcoolisme des ascendants que s'applique cette notion de l'influence des états physiologiques sur le développement de laliénation mentale.

C) INFLUENCE DES MALADIES LOCALES DES APPAREILS ORGA- NIQUES. — La folie sympathique, cette folie, développée sous l'influence d’un processus pathologique de l'organisme, réagissant à distance et indirectement sur le cerveau, peut relever aussi de la dégénérescence alcoolique. Dans ce cas, l’hérédité fournit l’un ou l’autre substratum, soit la lésion organique qui appellera la détermination locale point de départ de la réaction psychique, soit la tendance de lesprit à délirer. L'union de ces deux éléments, à un moment quelconque de la vie, surtout aux époques critiques que nous venons d'étudier, permettra la réalisation de l’aliénation mentale. Dans l'observation qui suit, la dysenterie fait germer la graine que renfermait le terrain préparé par l'alcoolisme ancestral; dans l’autre, le surmenage intellectuel permet la réaction psychique que de-

mandaient les troubles hépatiques. Nous donnons sans commentaires les deux remarquables observations suivantes ;

Observation XX. — M.J...., (Hippolyte), cinquante-sept ans, cultivateur, né et domicilié à Frontignan (Hérault), entre le 5 mars 1885. Ce malade, dont les renseignements sur les antécédents personnels sont incomplets, a toujours mené une vie très-régulière. Sobre et travailleur, il n’a jamais commis aucun excès et ne quittait sa famille que pour le travail. Intelligent, mais préférant rester en sousordre que commander, cet homme a présenté cette particularité toute sa vie, que quatre heures de sommeil lui suffisaient amplement chaque jour ; il était d'un caractère très-doux. *

Marié à trente et un ans, J... était d’une robuste constitution. À quarante ans, il contracta des fièvres intermittentes, qu'il garda sept mois, et, quelques années après, il était pris d’une dysenterie aiguë à laquelle fit suite une diarrhée chronique, qui ne cessa que huit mois avant l'entrée. À ce moment, il accusa sa femme d’infidélité et, convaincu qu’elle menait une vie irrégulière, se livra sur elle à des voies de fait; ce qui se faisait et se disait autour de lui était dirigé contre sa personne qui gênait, d'où des idées de persécution et d'empoisonnement. Ne travaillant plus, iln’agissait qu’au gré de ses faux jugements et de ses illusions.

A l'asile, il présente les signes d’un délire des persécutions varié, dans lequel prédominent les idées de jalousie et auquel se rattachent diverses perversions sensorielles de l’ouïe et de la sensibilité générale. Mais bientôt ce n’est plus que de la lypémanie anxieuse par instants, au lieu des tendances suicidiques d'autrefois. Actuellement, des idées de grandeur se sont ajoutées à ce délire déjà compliqué ; cet homme se galonne, se décore, mais garde le masque de la lypémanie, de sorte que le calme semble cacher une démence commencante.

De taille moyenne, bien pris et bien musclé, les cheveux tout blancs et la barbe blanchissant aussi, cet homme ne présente rien d’anormal comme conformation extérieure, rien non plus dans les divers organes.

Le père mourut à l'asile de Montpellier à quatre-vingt-quatre ans, après trois ans de séjour à l'asile, dans la décrépitude sénile. Dès

soixante-cinq ans, il avait abandonné sa femme; brutal vis-à-vis de tous, même de ses enfants, violent, vif, offensif, il avait de la répugnance pour le travail de la terre et ne croyait pas que ses enfants fussent de lui. Le grand-père paternel, vieux sous-offficier de l’empire, toujours pris de vin, mourut ivrogne invétéré. La grand’'mère, une tante et un oncle paternels, sont peu connus.

La mère, très-vigoureuse, se rebiffant avec avantage contre les brutalités de son mari, portant un sac de blé ou traînant une brouette de sel comme un homme, intelligente et rouée, bonne et honnête personne, était épileptique et avait trois ou quatre attaques par mois, depuis l’âge de vingt ans; excitable comme les épileptiques, elle mourut subitement à cinquante-quatre ans. Le grand-père, paresseux, mais sobre et paisible, mourut à quatre-vingts ans; la grand'mère mourut à quatre-vingt-quatre ans de sa première-maladie. Une tante était morte à douze ans, épileptique.

Six frères ou sœurs: l’aînée, morte phthisique, avait perdu six enfants sur sept dans la première enfance; trois sœurs moururent entre six et dix mois. Deux frères survivent bien portants, ainsi que leurs descendants.

Sur six enfants, J... en a perdu deux jeunes; les autres, intelligents et bien portants, sont instruits.

Observation XXI. — M. G... (Nicolas), quarante-trois ans, em ployé à la literie militaire, né à Cosnes (Meurthe-et-Moselle), domicilié à Montpellier, entre à l'asile le 8 juillet 1884. Intelligent, d'une instruction primitivement peu soignée, mais qu’il a constamment essayé de compléter, cet homme a toujours beaucoup travaillé, De bonne heure musicien dans les fêtes publiques, il fit un congé militaire à ce titre et, depuis vingt ans, fait partie comme piston des orchestres de théâtre ; en outre, il emploie sa journée comme comptable et trouve encore moyen de donner des lecons de musique. Ces excès de travail intellectuel durent depuis plus de vingt ans.

M. G... n’a jamais été malade à proprement parler; mais, d'un tempérament bilieux, l'été lui est particulièrement difficile à traverser : il a alors le teint et les sclérotiques jaunes, il vomit et a une diarrhée fréquente. Une petite saison à Lamalou avait amendé cet état

progressivement plus grave ; mais, depuis plusieurs semaines, les vomissements avaient reparu, lorsque le malade eut une attaque congestive avec hémiplégie passagère; quelque temps après, nouvelles congestions coup sur coup, apparition de perversions sensorielles de la vue, dé l’ouïe, de la sensibilité générale, égarement: des gendarmes, à coups de crosse de fusil, prétendent arriver à lui faire déclarer où il à son argent; pour les fuir il saute la fenêtre, pour se défendre il fait usage d'armes.

A l'asile, il garde pendant plusieurs jours le même délire; l’alimentation est peu supportée, les troubles gastro-intestinaux étant intenses; toutefois, au bout de quinze jours, l'appareil gastro-hépatique fonctionne mieux, l'intelligence devient nette, les idées de persécution et les perversions sensorielles disparaissent. Au bout de deùx mois de repos à l'asile, cet homme est rendu à sa femme le 4 septembre 1884; depuis lors, la guérison s’est maintenue.

De haute taille, bâti en hercule, cet homme n’a rien d’anormal dans son état somatique.

Le père, gros buveur de liqueurs fortes, propriétaire lorrain, avait de fréquentes jaunisses ; il est mort à soixante-quinze ans.

La mère, florissante de santé jusqu'à un âge avancé, est morte à quatre-vingt-quatre ans. Un cousin maternel est mort tuberculeux; une cousine âgée de soixante-dix ans est hémiplégique.

Deux frères: l'aîné, carrier, alcoolique et bilieux comme le père, mourut à cinquante-trois ans; ses deux enfants sont intelligents et bien portants ; le frère cadet se fait remarquer par un caractère fort insouciant et a un fils que n'épargne aucune épidémie, voire la plus légère.

Un fils âgé de dix-huit ans, musicien et chef d'orchestre distingué, est un névropathe ; bilieux, il vomit souvent.

Outre le tube digestif, les autres organes, cœur, poumons, organes génitaux, retentissent sur l’encéphale; la circulation elle-même est au plus haut degré capable de réagir sur l’état psychique; l’hypohémieet lhyperhémie du cerveau ont été(1)

(1) Luys, Traité d'aliénation mentale.

Page 1