‹ La Descendance des AlcooliquesChapitre 36 sur 39 · CHAPITRE II Thérapeutique · texte numérisé non relu

CHAPITRE II Thérapeutique

« Sublatà causà, tollitur effectus.» L’étiologie actuelle tend de plus en plus à se renfermer dans cet axiome : « Plus de microbes, plus de maladies»; «Plus d’alcoolisme, plus de dégé.: nérés », pourrions-nous dire.

La prophylaxie, cette étiologie renversée, ne tend qu’à faire disparaître les causes des maladies. Or les causes de l’alcoolisme sont multiples: sociales ou personnelles, misère ou ennui (1). La lutte pour l'existence nécessite l'excès de travail,

(1) Rouxel, l'A/coolisme et ses causes. (Journal d'hygiène, 1887.)

l'alimentation insuffisante, d’où misère, l’homme prend l’habitude de demander à l'alcool des forces factices, momentanées, mais qu’il sait où puiser; d’autres hommes boivent pour leur plaisir, parce qu’ils s’ennuient : ces causes tiennent à l’organisation de la société. Les causes personnelles se résument dans l’exagération de ces besoins d’excitants, dans le besoin souvent maladif de ces excitants. S’opposer à ces causes, limiter ces besoins sociaux pour ne pas verser dans l'abus, quelle puissance peut entreprendre cette tâche humanitaire ? Avecses rouages multiples, avec son autorité incontestable, l'État a dans la main tout ce qu’il faut pour aboutir ; le choléra, la peste, ces fléaux du genre humain, ont diminué, grâce aux mesures prohibitives prises. Pourquoi l'alcoolisme ne seraitil pas justiciable du même moyen? Nos législateurs ont entrepris cette tâche. Les travaux parlementaires en font foi: la loi Roussel, en France, née des discussions scientifiques dont retentit la tribune de l’Académie de médecine en 1870-1871 (1), donne des moyens pratiques de combattre l’ivrognerie : réglementation sévère des débits, taxe spéciale sur les alcools, augmentation des droits de patente, emploi de mesures répressives graduées contre l'ivresse publique, de pénalités, moyens légaux de protection des intérêts de la famille et de la société. En outre, depuis 1871, se sont créées des associations dont le but est de montrer aux masses les effets funestes de l’empoisonnement chronique par l'alcool. L’un par la force physique et morale, les autres par la persuasion, attaquent avec une généreuse ardeur cette plaie sociale, et nous augurons bien de l'avenir, quand nous voyons ce qui est au sommet faire effort pour descendre en bas. Certainement, on doit retirer de ces tentatives des résultats que les années seules peuvent per-

(1) Discussions sur l'alcoolisme. (Ac. médecine, 13, 20, 27 décembre 1870 ; 3, 10, 17, 24 janvier; 7, 14, 21 février 1871.)

mettre de juger. La diminution du nombre de ces dégénérés par alcoolisme, dont les tribunaux, les asiles d’aliénés et les hospices sont remplis, sera le réactif indicateur de la décroissance dans Pabus des spiritueux. Les autres statistiques faites à des échéances moins éloignées contiennent ipso facto des éléments d'erreurs ; aussi faut-il ne faire, à notre modeste avis, qu'un fonds peu certain sur la valeur de ces statistiques et ne pas trop tôt crier victoire parce que les agents de l'autorité auront dressé un moins grand nombre de procès-verbaux pour ivresse publique.

A côté du traitement prophylactique de la dégénérescence qui produit l'alcoolisme, traitement qui est intimement lié à celui de Palcoolisme lui-même, il y a le traitement médical du dégénéré ; moral ou médicamenteux, ce traitement ne doit tendre qu’à rétablir l’équilibre, l'harmonie qui est originellement rompue entre les divers éléments de toute manifestation vitale ; il S'adressera à l'esprit, il s’adressera aussi au corps.

Les asiles spéciaux pour les ivrognes, dont l'Amérique et PAngleterre sont abondamment pourvues, tenant le milieu entre la prophylaxie et le traitement médical, évitent, par l'isolement qui est leur principe, nombre de ces procréations à produits monstrueux dans tous les sens; le malthusianisme ainsi appliqué perd son caractère fâcheux pour le progrès et devient excusable. D'autres moyens indirects, semi-prophylactiques, semi-médicaux, serontceux qui s’adresserontaux parents alcoolisés. Nous n'avons pas l’intention de citertous les traitements qui ont été institués contre les tendances ébrieuses de certains hommes : Lancereaux{(1), Flemming (2), Nasse(3),

(1) Lancereaux, art. ALcooLSME, tn Dict. Dechambre, p. 694.

(2) Flemming, des Moyens d'empêcher les rechutes dues à l'ivrognerte. (Ann. méd.-psych., 1879, p. 161.)

(3) Nasse, Comment pourrait-on arriver en Allemagne à combattre les suites fächeuses de l'alcoolisme? in Ann. méd.-psych., 1879, p. 331.

Rolles et Salomon, ont tour à tour prôné la privation des amers, le dégoût par mélange à l'alcool de substances émétiques ou d'alcool aux aliments, les bromures, lanesthésie médicamenteuse de l’estomac, et bien d’autres procédés dont la valeur respective est certaine, mais tient rarement devant livrognerie invélérée.

L'on s’adressera enfin au dégénéré par une hygiène bien entendue et par le traitement du moment. Pour traiter les accidents du moment, on aura recours à l'hygiène transitoire, corporelle et psychique; on recherchera dès l’abord le calme des sens, car ce sont les sens qui sont le plus souvent le siége des manifestations morbides du dégénéré ; un repos strictement réparateur, le travail manuel amenant une fatigue limitée, l'occupation physique, le moins possible intellectuelle, seront prescrits, de façon à ne pas laisser l'imagination de l’individu vagabonder ; l'intervention par les sédatifs généraux ou locaux, si besoin est : tels seront les moyens employés pour pareraux manifestations psychiques anormales du moment. L'isolement sera en outre un facteur important du succès, à la condition d’une liberté de mouvements très-grande. Quant aux maladies somatiques des dégénérés, elles seront justiciables des traitements ordinaires, mais le médecin devra avoir toujours présent à la mémoire l’état des forces, que chez ces dégénérés nous avons montré être toujours restreintes.

L’hygiène de l'esprit et du corps du dégénéré seront dès le berceau l’objet de tous les soins du médecin, l’éducation sensorielle, morale, intellectuelle, cette génération psychique, sera surtout dirigée dans le sens des tendances actuelles de la société; car ce qu’il faut éviter avant tout, c’est que le dégénéré ne soit pas dans un milieu en harmonie avec ses défauts innés, ne vive pas dans une société qui ébranlerait par ses moqueries ou ses habitudes ses convictions intimes.

Il faudra tenir compte de l’éducabilité du sujet, réprimer les

tentatives d’exagération de telle ou telle faculté: la pondération des parties constituantes de l’intelligence séra enfin le but à atteindre. Si l'intelligence le permet, on arrivera à une uniformité de sentiments, à une égalité de facultés intellectuelles, à une parité de volonté qui sera le signe de l’amélioration, car cet équilibre parfait des facultés de l’âme est l'expression de l’homme dans sa vie intellectuelle normale.

Au point de vue du corps, dès l’enfance ou dès les premiers soupçons de dégénérescence, l’état général devra être surveillé; affaibli ou exubérant, il faudra le corriger dans le sens d’un équilibre constant; à chaque âge devra correspondre sa fonction, elle devra être provoquée si elle tarde ou si son apparition languit : la menstruation chez les filles, les désirs physiologiques chez les garçons; pas de précocité, mais pas de retard. Le mariage, l’accouchement, les excès de travail, les fatigues, les excès quelconques, même légers, devront être soupçonnés comme cause possible d'apparition de la tendance au déséquilibre ; de même la ménopause, le passage à l’âge viril, la vieillesse. Les états locaux ne devront pas être négligés. Le médecin devra se souvenir que, malgré les apparences de santé, il existe une susceptibilité spéciale pour les maladies épidémiques, que ladjonction à l’hérédité alcoolique de diathèses agorave singulièrement les chances de moindre résistance vitale, est une épée de Damoclès toujours menaçante pour certains organes plus fréquemment atteints par la diathèse, et que sa localisation devient de ce fait même probable.

Enfin le spectre de l’aliénation mentale ou d'une maladie grave devra toujours être évoqué dès la moindre atteinte à la santé. L'équilibre qu’on aura obtenu au prix de tant de soins reste essentiellement stable; un rien peut détruire l’œuvre, une cause d'ordre secondaire peut amonceler en un instant des ruines là où se dressait un superbe édifice ; une mauvaise nouvelle, un excès même faible, un traumatisme, peuvent cau-

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