CHAPITRE I
Toutes les maladies, fussent-elles infectieuses, ne sont pas égales devant la désinfection ; il est facile de le pressentir, étant connues les différences extrêmement nombreuses qui existenPentre les allures et les propriétés des divers agents infectieux. Ici, comme en tant d'autres occasions, lorsqu’il s'agitde lois biologiques, on ne saurait trop se défier de la généralisation et des formules simples.
On peut, à notre point de vue, faire trois classes des maladies infectieuses :
A. Une première classe serait formée de celles dans lesquelles la désinfection est toujours nécessaire;
B. Dans une 2° classe se rangeraient les maladies dans lesquelles la nécessité de la désinfection est subordonnée à des circonstances particulières, variables;
G. Enfin, une .‘T classe comprendrait des maladies assurément infectieuses, mais dont la prophylaxie ne réclame que des précautions très simples, ne méritant pas le titre de désinfection.
On comprend qu'entre lalroet la 2° classe la démarcation est délicate, et qu’il y a des maladies dont la place, dans ce cadre, est controversable. Nous l'indiquerons à l’occasion.
1 10 classe. — Maladies entraînant toujours la désinfection.
Les bases de classification sont, naturellement, dans la matière actuelle, le degré de gravité des maladies contagieuses, la vitalité et la résistance de l’agent infectieux, son aptitude à être propagé par les choses à. l’usage de l’homme. A cette mesure, tous les hygiénistes ont rangé dans la première classe le choléra , la diphtérie, la variole. Les Allemands ajoutent à cette nomenclature le typhus exanthématique et le typhus à rechutes , familiers aux régions orientales de l’empire. En France, nous n’avons pas le droit de supprimer ces affections de la liste, puisque notre Bretagne conserve le premier de ces typhus. Nous sommes obligés d’y joindre la fièvre jaune, qui fait encore des visites à notre littoral Atlantique et, d’ailleurs, intéresse au plus haut point quelqu’une de nos colonies.
Il va sans dire que, théoriquement, la peste rentrerait dans le même cadre.
Nous sommes d’avis qu’il faut y réunir la scarlatine , à l’occasion de laquelle la police sanitaire de Berlin conseille seulement la désinfection, sans l’imposer, à moins que la maladie ne se montre maligne. La raison en est que, d’après notre expérience personnelle, on ne sait jamais bien si la série de cas en présence de laquelle on se trouve sera maligne ou non. Telle épidémie de scarlatine commence par des cas espacés, bénins, qui touL- à-coup précipite et multiplie les atteintes, ou bien fait surgir des formes graves et des cas mortels, au moment où l’on s’habituait à considérer l’effort épidémique comme inoffensif.
Au surplus, nous allons reprendre en détail chacune des espèces morbides qui viennent d'être nommées et faire ressortir les raisons pour lesquelles il est nécessaire de recourir contre leur propagation, aux pratiques de désinfection modernes.
Le choléra. — Il est généralement admis, depuis les recherches exécutées à Calcutta, en 1883, par R. Koch, et d’après les rapports et conférences du môme illustre savant, de 1881 à 1887, que le choléra relève d’un microbe qu’il a dénommé, à cause de sa forme, « bacille virgule » (Kommabacillus), encore que cette forme ne lui soit pas exclusive. Des protestations se sont élevées, alors et depuis. Finkler et Prior (de Bonn), tentèrent de prouver qu’il n’est pas nécessaire d’aller dans l’Inde pour trouver des bacilles courbes, voire cholérigènes ; Emmerich (de Munich), attribua le choléra de Naples (1881) à l’activité d'un bacille, /Jacillus neapolitanus , qui pourrait bien, selon Koch et Flügge, n’être autre chose que le Bacille d'Escherich, /Jacillus coli communis , le « colibacille, » comme disent les modernes. Douglas Cunningham, Surgeon-major du service de santé au Bengale, a fait connaître récemment qu’ayant besoin d’expérimenter avec le bacille virgule, il avait ouvert plusieurs cadavres de cholériques, morts dans les hôpitaux à Calcutta, sans pouvoir obtenir le komma-bacille des cultures faites avec le contenu de l'intestin de ces cadavres ; d’où la conclusion que le komma n’est pas nécessaire comme cause du choléra *. Un peu plus tard, le même médecin annonçait l’existence de variétés nombreuses de bacilles cholériques. Des travaux contemporains, tels que celui de Kelsch s, ont fait naître, sinon revivre, l’idée que le choléra dit asiatique ne diffère pas autant que l’on croit du choléra dit nostras et que, peut-être, dans des circonstances particulièrement favorables, caractérisées sur-
1. Cunningham (D.), Die Milch als Nührmedium fur Choiera- Kommabacillen ( Archiv fur Hygiene , XII, p. 233, 1891 ),— Ueber einige Arten in Calcutta vorkommenden Cholera-Kommabacillen (Ibid., XIV, p. 45, 1892).
2. Kelsch (A.), Considérations sur Pétiologie du choléra ( Revue d’Ilygiène , t. XI, p. 5, 1889).
tout par de graves lacunes d'hygiène, le second pourrait s’élever à la hauteur du premier et se faire passer pour un tléau exotique. Le choléra d’Espagne, en 1890, venu l’on ne sait d’où ni par qui, a semblé naître sur place, de germes familiers et préexistants, transformés soudain en microbes pathogènes et d’une extraordinaire vigueur de multiplication. Naguère, Gilbert et Girode 1 ont observé des cas de choléra nost?-as, à Paris, dans lesquels le bacille d’Escherich se montra si abondant et si virulent que les auteurs ne purent s’empêcher de reconnaître à ce microbe le pouvoir de réaliser ce qu’ils appellent « un nouveau type morbide, » le choléra nosiras infectant , c’est-àdire une maladie que rien, en clinique, ne différencie du choléra Indien. Dans l’épidémie de 1892, à Paris, Netter 2 ne reconnut le bacille virgule de Koch que 29 fois sur 49 malades; encore différait-il par quelques caractères du microbe classique. Les recherches bactériologiques, dans les 20 autres cas, ne donnèrent pas de résultats uniformes. C’est ce qui arrive dans le choléra nostras. Peter 3 a communiqué, à cette occasion, à l’Académie de médecine, les examens pratiqués par Nanu, dans son service. Sur 24 cas,
3 étaient avec bacille virgule pur, 9 avec bacterium coli pur, 1 avec bacille virgule de Finkler et Prior ;
4 présentaient le bacille virgule associé au bacterium coli ; 6, le bacterium coli associé au bacille de Finkler et Prior ; 1 cas était avec diplocoque pur. De telle sorte que l’auteur incline vers l’opinion de Cunningham, qu’il y a plusieurs bacilles également cholérigènes et
1. Contribution à l'clude clinique et bactériologique du choléra nostras ( Société médicale des hôpitaux, 6 février 1891).
2. Recherches bactériologiques sur les cas de choléra ou de diarrhée cholériforme observés dans la banlieue ouest de Paris ( Semaine médicale, n° 38, 20 juillet 1892).
3. Le choléra à Paris en 1892 (Bull. Acad, méd., 20 septembre 1892).
même que, peut-être, les manifestations morbides sont plutôt la cause que l’effet de la présence des bacilles courbes. Brouardel, de son côté, n’affirme pas que le bacille de Koch soit la caractéristique invariable du choléra asiatique.
Néanmoins, l’opinion régnante, ainsi qu'il résulte des vues échangées au Congrès d'hygiène de Londres ( 1 SîH ), est que « l’influence pathogène du bacille virgule, dans la production du choléra, est à peu près démontrée. » (Max Gruber.)
Au fond, s’il s’agissait d'un autre microbe, le rôle de la désinfection n’en serait pas diminué. Fût-il banal à l’origine, ce microbe a prodigieusement pullulé par le fait qu’il y a eu un malade, et il est dans tout l’épanouissement de son activité végétative. Autant dire qu’il a atteint, pour l’homme, à la virulence, puisqu’il a dès lors le pouvoir d’envahissement.
Le komma-baeille a été présenté par H. Koch presque comme une bactérie aquatique et, d’ailleurs, sans spores ni forme permanente. La dessiccation lui est mortelle et il ne vit point dans les milieux nutritifs acides ou simplement pauvres. Il est essentiellement aérobie. Tous ces attributs sont autant de faiblesses de la part du microbe et des conditions défavorables à la prolongation de son existence hors du corps de l’homme. En effet, d’après Koch lui-même, il meurt rapidement dans les matières des fosses d’aisances ; pour qu’il vive dans l’eau, il faut que celle-ci soit presque stérilisée et, d’ailleurs, à une température d’au moins 16° (Wolffhügel et Itiedel, 1880). C’est pour cette dernière raison que Frænkel, plaçant à des profondeurs diverses contre les parois d'un puits des bacilles de type varié, ne réussit ;Y obtenir le développement de celui du choléra, à 8 mètres de profondeur, que pendant les mois d’août A octobre. Le professeur de Giaxa (de Lise) a reconnu qu’il succombe rapidement (en 2 à 7 jours) dans le sol non
stérilisé, sous la concurrence des saprophytes. Enfin, Uffelmann, Schiller, W. Kaupe, ont confirmé de différentes manières la loi de Koch, que le bacille virgule ue résiste que très peu de temps dans les matières fécales; de 1 à 4 jours, dans ces matières seules, jusqu’à 13 ou 14 jours quand elles sont mélangées à l’urine, qui leur assure l’alcalinité. Dans le cas contraire, en effet, selon Kaupe, les acides gras développés dans la masse stercorale suffisent à lui donner le degré d’acidité qui tue le komma-bacille, et, si Kilasato a réussi à le faire vivre 25 jours dans des matières fécales stérilisées, c’est à la fois parce que le chauffage avait anéanti les saprophytes et parce qu’il avait évaporé les acides gras '.
L’espèce humaine aurait donc de grands avantages dans la lutte contre le choléra, au moins dans nos pays tempérés, où la chaleur dans les milieux n’est pas longtemps suffisante à entretenir le microbe et où, d’habitude, quand il fait chaud, il règne aussi une sécheresse qui ne lui est pas moins funeste que le froid.
Malheureusement, il y a probablement quelques points à modifier dans l’histoire naturelle que R. Koch a faite d’emblée au bacille du choléra. Déjà, en 1885, Hueppe indiquait une sorte de sporulation par arthrospores dubacille virgule cholérique. Un peu plus tard1 2, il expliqua que le komma-bacille, anaérobie dans l’intestin, est forcé de vivre aèrobiotiquement une fois dehors ; beaucoup d'individus de l'espèce succombent immédiatement à ces conditions nou\ elles, défavorables; mais ceux qui ont assez d’énergie pour survivre, s habituent au nouveau milieu et à une nourriture