DEVANT
Surgite, et ite; non kabeti? hic requiem.
Levez-vous, et allez, votre repos n'est pas
Mich (îi-lO).
Messieurs,
Nous avons vu ce que la pensée de la Destinée finale est par rapport à notre vie humaine ; vous avez compris que la recherche de cette fin dernière c'est la vérité, Tordre, la sagesse, la grandeur , la puissance, la liberté, et avec tout cela la meilleure félicité, que nous puissions trouver sur la terre.
Nous avons posé ensuite la question capitale en ce sujet : Avons-cous réellement une Destinée finale, telle que nous l'avons définie»
c'est-à-dire une Destinée positive, qui est la perfection, l'achèvement et la consommation de notre vie ?
Nous avons répondu : Oui, cette Destinée existe, et cette Destinée est absolument certaine et indéniable. La nier, c'est donner un démenti deux fois insensé et deux fois audacieux à deux irréfragables témoignages, le témoignage de Dieu et le témoignage de Vhomme; témoignage de Dieu créateur disant par tous ses attributs : J'ai créé l'homme intelligent et libre, et, comme tel, je l'ai créé pour une Destinée finale ; témoignage de l'homme sa créature, disant par toutes ses facultés, par toutes ses puissances, par tout son être, et par sa situation royale dans la création : Je le vois, je le sais, je le sens, j'ai une Destinée, une Destinée finale, correspondant à tous les instincts et à toutes les aspirations de ma vie.
Maintenant, une autre question se pose devant nous; et à cette question, tout ennous appelle une réponse : Où est la Destinée ? Cette fin dernière ou cette Destinée finale, dont nous portons en nous l'invincible témoignage, où donc la trouver? Dans quel monde visible ou invisible, sur quelle terre ou dans quel ciel entrerons-nous
en possession de cette Destinée, qui est tout à la fois la vision, le rêve, l'aspiration et l'ambition de l'homme ici-bas? Cette Destinée doit-elle s accomplir sur la terre que je foule de mes pieds, et dans la durée qui renferme la mesure de mes jours ?
C'est ici surtout que je crois entendre tous nos libres-penseurs et nos libres-jouisseurs s'écrier d'une voix unanime.
« Yenez, jouissons des biens qui existent.
« Venez, couronnons-nous de roses avant qu'elles se flétrissent. Faisons couler les flots du vin le plus précieux. Couvrons-nous de tous les parfums. Cueillons toutes les fleurs de la saison , et qu'il n'y ait pas de prairie charmante où notre volupté ne se promène; car jouir de tout cela, c'est notre sort, c'est notre partage , c'est notre Destinée. Et hœc est pars nostra; et hœc est sors nostra (1). »
« N'attendons pas de repos par delà notre mort, car il n'y en a pas; non est refrigerium in fine hominis. On ne connaît personne qui en soit revenu; non est agiiilus qui sit reversus. Donc mangeons et buvons, car nous mourrons
(1) Lib. Sapieotise. C. n.
domain , et notre vie s'évanouira comme lu nuée qui passe (1). »
Ainsi disaient déjà, il y a plus de trois mille ans, des libertins de la Jérusalem antique.
Et combien de voix contemporaines répondent, à travers ces trois mille ans, comme de3 échos agrandis, à cette voix lointaine de la libre-pensée et delà libre-jouissance! Qui n'entend retentir surtout, dans la grande rumeur dû siècle, des paroles comme celles-ci :
« Que nous parle- t-on de la Destinée d'une autre vie? 11 n'y a qu'une Destinée pour l'homme, c'est la Destinée qui lui est faite sur cette terre , où il passe, et où tout meurt comme lui et avec lui.
« 0 homme, assez long-temps tu as été la victime de la chimère. En vain tu cherches vers les horizons de ton avenir une Destinée d'outretombe; en vain tu te fatigues à la poursuite de ce fantôme fuyant et vide. Ta Destinée, ton unique Destinée est de ce côté de ta tombe, non par delà. Ton paradis, si tu dois en trouver un, n'est pas dans un ciel où t'égare un rêve mystique; il est sur cette terre qui, un
(1) Ibid. v. i.
jour, perfectionnée par ton génie, réalisera pour tous l'unique paradis que tu puisses attendre. »
Et ces paroles, qui bornent notre Destinée aux limites de cette vie du temps, et la font retomber des splendeurs du ciel dans les obscurités de cette terre,, ce n'est plus seulement, comme à Jérusalem, dans les festins et les orgies de la volupté ;c'estdanslesforums,danslesacadémies, dans les tribunes, en un mot, dans le bruit de la grande publicité qu'elles ont leur sinistre retentissement.
C'est donc répondre à un besoin de l'heure qui sonne, de remettre dans sa pleine lumière cette troisième vérité : La Destinée humaine n'est pas sur cette terre; et le temps qui nous y est mesuré, ne la renferme pas dans son sein.
C'est le sujet de notre méditation présente.
Certes Messieurs, pour établir que la Destinée de l'homme n'est pas sur la terre, je pourrais évoquer du dehors de grands et irrécusables témoignages.
Je pourrais invoquer tout d'abord le témoi-
gnage directement divin, le témoignage éclatant de la sainte Ecriture. Il faudrait lire ici non pas seulement quelques-unes de ses pages divinement inspirées ; il faudrait les lire toutes. L'affirmation implicite ou explicite de ]aDestinée finale par delà laterre oùnous passons, et par delà le tempsde notre rapide passage, c'est le contextede toute la sainte Ecriture, et notamment de l'Evangile. Mille fois, sousune forme ou sousuneautre, cette grande affirmation s'y produit.
Nier la Destinée d 'outre-tombe, c'est nier toute la Bible, et c'est par-dessus tout donner à l'Evangile tout entier le plus insolent démenti.
A.vec le témoignage de toute l'Ecriture, je pourrais invoquer le témoignage de l'humanité entière. De quelque manière qu'on tente de l'expliquer, c'est un fait qui défie toute négation , et même toute tentative de doute : l'humanité partout et toujours a été persuadée que les limites de notre vie sur la terre ne marquent pas les limites de notre Destinée, et que la mort n'en résout pas le problème; toujours et partout elle a cru, d'une persistante et invincible foi que, par delà les frontières de la terre et du temps, notre Destinée s'étend encore , et que là seulement, au sein de cette Destinée conquise et pos-
sédée, se révéleront, à la fois, tout le plan de la Providence et tout le mystère de la vie.
Ce témoig-nag-e est absolument universel, dans le sens moral de ce mot; car il sort du fond de toute humanité : c'est, par excellence, le témoig-nag-e populaire, et c'est en même temps l'unanime attestation de ses plus illustres interprètes.
Parcourez tous les chefs-d'œuvre des plus grands interprètes de la vie et des aspirations de l'humanité; chefs-d'œuvre de littérature, d'histoire, de poésie, d'éloquence; tous, sous des formes diverses, et avec plus ou moins d'éclat, proclament cette universelle conviction de l'humanité : La Destinée humaine hors de la terre et par delà le temps. Les quelques voix discordantes, qui s'élèvent çà et là à travers les siècles, contre cette foi indestructible de l'humanité, se perdent dans l'universel concert, et ressemblent aux désaccords qui complètent une belle harmonie.
À ces deux témoigmag-es d'autorité divine et d'autorité humaine, je pourraisjoindre un témoig-nag-e qui, pour nous croyants et catholiques, n'est pas moins décisif: le témoignage de Y Eglise. Son symbole, sa prédication, sa liturg-ie, ses ce-
rémonies, ses sacrements, son sacrifice, ses chants lugubres 011 joyeux, tout, et jusqu'à ses temples avec leurs colonne s élancées , leurs vitraux étin celants, tout dans l'Eglise nous dit et n >us redit, de toutes les manières, que notre Destinée n'est pas de ce monde, mais d'un autre monde, qu'elle ne s'accomplit pas sur la terre, mais au delà.
Certes, ces trois grandstémoignages, énoncés et entendus avec les vastes développements qu'ils comportent, constitueraient déjà de cette vérité une démonstration assez éclatante. Mais j ! les nég-lige, pour vous faire entendre, surtout, le témoignag-e qui sort de vos convictions, de vos instincts, de vos aspirations, de \0us-mêmes tout entiers.
C'est que, pour nous démontrer jusqu'à l'évidence que cette terrestre vie ne nous explique pas l'énigme et ne résout pas le problème de notre Destinée, nous n'avons qu'à nous interroger nous-mêmes. A la lettre, nous sommes nous-mêmes à nous-mêmes la vivante démonstration de notre Destinée d'outretombe.
Ecoutons, sur le sujet qui nous occupe, les voix qui parlent au plus intime de nous-mêmes. Dans
le silence de notre recueillement et dans le calme de nus passions, entendons et comprenons ce que toutes ces voix nous révèlent sur ce tenue final que nous appelons la Destinée. Et comme nous écoutons parfois la respiration de notre poitrine ; écoutons les aspirations de notre âme et de notre cœur; car ces aspirations ellesmêmes nous font, sur la vérité que je vuus prêche en ce moment, la plus intelligible et la plus infaillible révélation.
Les aspirations naturelles des êtres sont les signes authentiques de leurs Destinées. C'est un axiome reconnu et proclamé même par l'adversaire, que les aspirations sont proportionnelles et adéquates aux Destinées, et que, par conséquent, nos Destinées se démontrent par nos aspirations.
Voyons donc quelles sont, par rapport à notre Destinée, nos aspirations; et ces aspirations, interprétées par notre intelligence et notre raison, vont nous dire avec une éloquence à laquelle nous ne pouvons résister : Non, notre Destinée n'est pas sur cette terre ; car, rien de ce qui est de cette terre ne répond à ce que nous aspirons à embrasser et à posséder comme notre vraie Destinée.
Et d'abord, la Destinée que nous appelons et que nous aspirons, c'estune Destinée qui termine, achève et complète notre vie.
Nous désirons et voulons, au bout de cette vie, un terme où elle puisse s'arrêter et dire, en regardant derrière elle : Je n'irai pas plus loin ; ma carrière est achevée : me voici arrivé Ici je m'arrête, non pour y mourir, mais pour trouver à ma vie, jusqu'ici défectueuse et imparfaite, son légitime complément et son perfectionnement suprême.
Tel est le premier besoin que tous nous éprouvons naturellement, et spontanément. Dans cette marche du temps, où chaque année , chaque mois, chaque jour y marquent des étapes diver. ses, nous allons de station en station. La vie humaine, en effet, n'est qu'une route marquée par une suite d'étapes ou de stations. Or, le plus simple bon sens nous dit qu'au bout de toutes ces stations, il doit y avoir une dernière station.
Et, quand même la raison et le bon sens ne me le diraient pas assez, j'en garde dans mes
plus invincibles aspirations l'irréfutable preuve, la complète démonstration.
Chose remarquable, dans cette nécessité de marcher sans cesse, nous portons l'invincible besoin à' arriver un jour, et de nous arrêter enfin. Je ne sais quoi de plus fort que toutes les négations, nous affirme, au plus intime de nous-mêmes, que nous ne sommes pas faits pour marcher toujours et n'arriver jamais.
Cette aspiration constante vers le terme final, qui échappe à l'animal sans raison , est le fait le plus incontestable de l'animal raisonnable qui s'appelle l'homme. C'est le caractère royal qui le distingue de tout le reste des animaux de la terre.
Tandis que la brute fait un pas , puis un autre, puis un autre, sans même avoir l'idée d'une fin quelconque; l'homme marche, il marche encore, appelant toujours ce terme suprême ou cette Destinée finale entrevue à travers le clair-obscur de son avenir; et cela, même à la seule lueur de sa raison, alors même que, commo à nous chrétiens , elle ne lui est pas montrée, à travers l'ombre de sa foi , par une infaillible autorité.
Cela posé, s'il n'y a, par delà le temps, un terme où l'homme s'arrête, pour se compléter; où donc, à
cet invincible besoin de notre nature humaine, à cette aspiration spontanée, constante et inapaisable, satisfaction sera-t-elle donnée? A quel lieu et à quel moment de cette vie, qui court d'étape en étape et fuit comme l'ombre, l'homme trouvera-t-il ce point d'arrêt qu'il aspire, comme sa poitrine aspire l'air qui le fait vivre? A quel lieu? Nulle part! A quel moment? Jamais!
Dès lors, que devient notre vie avec ses tendances sans but et ses aspirations sans objet, si ce n'est la contradiction même? Qu'est-ce, si ce n'est la vie , à chaque pas qu'elle fait, se mentant à elle-même , en poursuivant toujours un terme qu'elle est condamnée à n'atteindre jamais? Et se peut-il concevoir que le Créateur ait voulu mettre dans la vie un tel démenti à la vie; et que l'homme, ce roi de la création, soit condamné à rouler dans une telle contradiction?
Et maintenant, ma raison demande : de cette contradiction entre l'aspiration qui appelle le terme final, et le terme final qui se dérobe à cette aspiration , comment sortir? Et que peut ici, pour échapper à cette contradiction, le négateur de la Destinée d'outre-tombe ?Quellehypothèsepourra l'arracher à ce cercle fermé où l'emprisonne sa libre pensée?
Pour échapper à ce cercle, où le libre-penseur s'enferme par la négation de la Destinée finale, telle que nous l'avons définie, et dont nous avons démontré l'existence, on peut imaginer surtout ces deux hypothèses : ou l'extinction complète de notre vie par la mort, c'est-à-dire notre Destinée s'arrètant à notre tombe; ou bien la permanence de la vie par delà notre tombe , mais de la vie poursuivant, après la mort, sa marche indéfinie , sans arriver jamais à un terme fixe, aune Destinée finale : deux hypothèses aussi absurdes l'une que l'autre, et l' une et l'autre aboutissant à une égale contradiction.
Et d'abord, si mon sépulcre doit me dévorer tout entier; si par delà cette tombe, où je vais descendre, rien de moi ne doit plus subsister; en un mot, si ma Destinée ne s'étend pas plus loin que la terre et ce court moment où je vis sur la terre : alors, je demande pourquoi, par delà cette terre où je marche, et par delà cette tombe qui va me dévorer, l'âme humaine aspire spontanément, nécessairement, universellement? Pourquoi notre aspiration à la Destinée s'élance-t-elle, contre toute raison, par delà les limites de notre vraie Destinée? Qui ne voit ici la contradiction dans les choses
se traduisant par la contradiction dans les mots?
Si l'horreur, qu'inspire naturellement à tout être vivant la totale extinction de la vie, nous rejette dans la seconde hypothèse, à savoir celle qui nous fait survivre à notre mort du temps, mais sans donner à notre vie un but déterminé; qui ne voit qu'ici encore nous sommes enfermés, sans en pouvoir sortir, dans le cercle fatal de la contradiction?
D'après cette hypothèse, moins grossière, mais aussi absurde que la précédente, survivant au mystère de notre mort, nous devons aller de purification en purification, de transformation en transformation, errant de monde en monde, sans but déterminé, sans Destinée fixe, et marchant dans une durée sans limite , à la poursuite d'un Infini ou plutôt d'un Indéfini, qui reculera éternellement devaut nous : hypothèse non moins répugnante et non moins contraire aux aspirations d'une vie qui, à travers la continuité de ses marches, appelle le terme au delà duquel elle n'aura plus rien à poursuivre, plus rien même à aspirer, à imaginer, à concevoir : terme vraiment suprême où, pour notre vie humaine en pleine possession de sa perfection, ni lu
recherche, ni l'aspiration , nimème la pensée d'un par delà quelconque ne sera plus même possible.
Ainsi, en dehors de la Destinée, telle que par tout mon être je l'aspire et l'appelle, je ne vois que ces deux hypothèses également désolantes: au bout de ma course terrestre, un anéantissement absolu ou un voyage e'tcrnel; une vie qui s'éteint pour ne ressusciter jamais, ouune vie qui dure pour voyager toujours.
Ces deux hypothèses, je pourrais dire que ma foi de chrétien les condamne, et que ma raison elle-même les désavoue et les réprouve ; oui, ma foi les condamne comme insultant à son symbole , et ma raison les réprouve comme l'insultant elle-même. Mais ce que je tiens sur. tout à proclamer ici, c'est que tous mes instincts, toutes mes aspirations les repoussent, comme insultant à ma nature humaine, qui aspire et veut dans sa Destinée finale un terme où, sans cesser d'être et de vivre , elle s'arrête sans pouvoir ni vouloir tendre au delà.
Ah ! je le sais, une autre hypothèse prévaut aujourd'hui, dans les théories de l'humanitarisme moderne : l'hypothèse de la jouissance indéfinie sur la terre, vers laquelle l'humanitémarcherait comme à sa Destinée suprême.
Remarquez qu'il s'agit ici, non de la Destinée de l'humanité , mais d ■ la Destinée do V homme, et de l'homme individu. Quand même, par impossible , l'humanité en masse serait appelée à trouver dans le vague lointain de l'obscur avenir , ce que l'on nomme de ce nom plein de fascination : jouissance indéfinie; le bon sens demande: Qu'est-ce que cela ferait poui la Destinée réelle de chaque être humain'.'' Tout homme a droit, s'il veut la conquérir, à la possession de la Destinée. Or, dans la supposition humanitaire, combien d'êtres humains manquent fatalement leur Destinée? Combien qui mourront sans avoir jamais pu saisir ce fantôme toujours fuyant, sans avoir pu jamais toucher cette terre promise de la jouissance indéfinie, voire même d'unejouissance quelconque, et n'auront connu sur cette terre que la soufrance renaissant de la souffrance?
D'ailleurs, dans ce système nouveau, inventé pour séduire les générations populaires, c'est ? Indéfini, et toujours l'Indéfini; donc ce qu'il y a de plus contradictoire avec l'idée de la Destinée, c'est-à-dire d'un terme essentiellement défini. La notion de la Destinée implique l'idée d'un terme. Mais comment affirmer uu terme indé-
termine', sans mettro la contradiction dans les mots, comme la contradiction dans les choses ? Donc, le progrès indéfini dans la jouissance, même en l'admettant comme réel, de ce côté de la tombe, ne pourrait constituer une Destinée, c'est-à-dire un terme final à l'existence, pas plus que l'hypothèse d'une marche ou d'un voyage indéfini de l'autre côté de la tombe ; la jouissance progressive et indéfinie dans ce monde , ne pouvant pas plus arriver à un terme , que la pérégrination indéfinie et éternelle dans l'autre.
Inutile d'ajouterque cette Destinée, soi-disant humanitaire, de la jouissance indéfinie, est absolument chimérique, si, parce mot jouissance indéfinie, il faut entendre surtout félicité indéfiniment progressive. La raison philosophique et la raison populaire ou le sens commun, ce génie de l'humanité, nous disent ensemble que, quoi qu'on fasse, pour agrandir sur la terre le banquet de l'universelle félicité ; toujours au sein des générations vivantes il y aura, comme ensemble, une compensation et un équilibre de jouissances et de souffrances ; en sorte que , de même qu'il y a chaque année une certaine somme de joie qui descend dans le cœur de l'huma-
l.M) LA DESTINEE
nité, il tombe aussi de ce cœur, à peu près une même quantité de larmes, comme il tombe du ciel sur la terre, chaque année, à peu près Je môme nombre de gouttes de pluie ; c'est-à-dire que la moyenne de la jouissance et de la souffrance, de la joie et de la tristesse, du bonheur et du malheur, au sein de l'humanité entière, est toujours à peu près la même.: ce qui réduit à néant la théorie menteuse de la jouissance indéfinie et du progrès toujours croissant de la félicité terrestre.
Et ce progrès lui-même , fût-il une réalité , et le banquet de la jouissance universelle dût-il être de plus en plus splendide et béatifique ; il mentirait encore à l'idée élémentaire de la Destinée ; parce que , comme nous venons de le dire, il n'aboutit pas et ne peut pas aboutir à ce qui est de l'essence même de la Destinée, à un terme défini, à un but final et déterminé; c'est-à-dire à ce que notre intelligence conçoit, à ce que notre cœur aspire, à ce que notre liberté cherche comme notre vraie Destinée.
Un autre phénomène de notre vie humaine démontre à tous et à chacun, que la Destinée n'est pas sur cette terre : c'est, au milieu de l'universel changement, le besoin permanent de trouver et de posséder V immuable.
La terre , et notre vie sur la terre , qu'est-ce donc, je vous prie, si ce n'est le chang-ement, et encore le changement; chang-ement hors de •nous, et chang-ement en nous-mêmes?
Rog-ardez autour de vous ; que trouvez-vous de changeant? Tout. Que trouvez-vous d'immuable? Rien. Ah! cette terre vous apparaît bien ce que la nommait le grand Bossuet : « La région des changements. »
Chang-ement dans la nature. Malgré la permanence de ses lois g-énérales ; malgré le fond, en apparence immuable, sur lequel elle repose; que nous montre la nature, avec toutes ses merveilles, si ce n'est le spectacle du perpétuel et de l'universel chang-ement? Chang-ement dans les saisons, dans l'atmos-
plière, dans les arbres, dans les fleurs ; en un mot, dans tout ce qu'elle étale sons nos yeux, en captivant notre admiration .
No dirait-on pas que la Sagesse créatrice, qui est en essence unité et immutabilité, a voulu se jouer dans l'univers par le changement et la mobilité? Prodige de mobilité et d'instabilité se révélant dans tout ce que la. nature nous laisse voir d'elle-même, et qui n'a d'égal que la fixité et la permanence de la force latente qui y produit en tout et partout, avec l'universel changement, l'universelle diversité. Union admirable de l'immuable et de l'instable, qui fait la grande harmonie de la nature; mais qui, en nous dérobant le mystère de l'immuable, ne nous laisse bien voir que le spectacle de l'universel changement et de l'universelle mobilité.
Changement dans la Société, c'est-à-dire dans ses constitutions, dans ses législations, dans les gouvernements, dans les révolutions: théâtreperpétuellement mouvant où se jouent, avec leurs péripéties toujours diverses et toujours changeantes,tous les dramoscttouteslestragédics delà vie sociale, et sur lequel les acteurs succèdent aux acteurs avec une rapidité vertigineuse.
Changement dans la, famille. Ah ! la famille, qui semble êtrclelien le pins prédestiné à la stabilité, qn'ya-t-ilde pins soumisàla loi du changement? Avez-vousvula famille dans sa floraison et dans toute sabeauté? Revoyez-la après vingtans seulement; quelle différence ! Sousce toit, qui abritait tant de prospérités et de félicités, quels vides! quels deuils! quelles funérailles, peut-être 1
Changement dans les situations. Eh ! qui donc, parmi nous, n'en a pu faire la triste expérience? Même sans sortir du foyer, qui donc peut y voir se perpétuer la même situation? Hélas! tous, qui que nous soyons, ''nous sentons dans notre vie entière la vérité de cette parole que Dieu dit de l'homme sur la terre. « Nunquam in codem statu 'permanet', jamais il ne demeure dans le même état. »
Changement dans les relations. Pour vous, qui déjà avez beaucoup vécu, que de relations finies , que d'autres qui se nouent aujourd'hui pour se rompre demain ! Regardez en arrière ; comptez ceux qui déjà vous ont quittés ; et, sans même tenir compte des inévitables séparations accomplies par la mort, combien que l'égoïsme, l'inconstance, l'oubli ont séparés de vous !
Ainsi, tout hors et autour de nous, c'est changement et encore changement.
Et, chose plus remarquable encore, ce chang-ement que nous constatons hors de nous, nous le voyons et nous le ressentons en nous. Nous sommes nous-mêmes le chang-ement en permanence; le changement dans toutes nos puissances et toutes nos facultés.
Changement dans notre corps, c'est-à-dire da ns notre chair vivante. Le changement lui est si inhérent, si nécessaire, qu'ilrésulte du fonctionnement de la vie et qu'il est comme sa vie elle-même, sa vie qui vient et sa vie qui s'en va ; sa substance, — au dire de la science — se renouvelant sans cesse. Et puis, à mesure qu'il marche dans la vie, comme il change en cheminant, à toutes les étapes de la route; et comme le temps, en passant sur cette chair délicate et fragile, y grave les signes authentiques de l'inévitable changement!
Et ce que nous disons du corps de l'homme, est-ce que, toute proportion gardée, nous ne pouvons pas le dire aussi de son intelligence, de son cœur, de son imagination , de sa mémoire, de sa volonté, de sa conscience, bref, de son âme tout entière9
DEVANT LA TETtRE ET LE EMPS 135
Quels changements dans notre intelligence, c'est-à-dire dans nos idées, dans nos opinions, tournant avec les vents qui soufflent, comme les girouettes au sommet de nos demeures !
Quels changements dans cette imagination, qui court d'un objet à un objet, comme le papillon au soleil voltige de fleur en fleur!
Quels changements dans cette mémoire, o l'image des choses s'empreint et s'efface, et où les souvenirs se succèdent, se mêlent, se confondent , s'éteignent et disparaissent dans l'oubli, ce sépulcre des souvenirs!
Quels changements dans cette conscience, où la figure du bien et la figure du mal, trop souvent se transforment au gré des passions; dans cette conscience devant laquelle, malgré la constante lumière qui brille sur elle, ce qui s'appelait hier l'injustice s'appelle aujourd'hui le droit, et ce qui posait la veille comme le crime, pose le lendemain comme la vertu!
Quels changements, enfin, dans notre cœur. Ah ! ce pauvre cœur humain! C'est lui, lui surtout qui subit l'inéluctaVe loi du changement et de la mobilité, alors qu'il sent passer en lui, tour à tour, les affections quiviennentetles affections
qui s'en vont! Comme d'un jour à un jour, et môme d'une heure à une heure, il passe luimême souvent d'une passion à une passion, et parfois de l'extrême amour à l'extrême haine i Qu'y a-t-il de plus mobile, de plus changeant que les vagues de la mer soulevées parle vent, si ce n'est ce cœur humain, qui est une mer aussi ; mer perpétuellement remuée par le souffle des passions? Et qu'y a-t-il de plus rare au monde, que la constance et la fixité dans notre amour? Ah ! le grand Bossuet a raison : « Tout passe, et nos sentiments aussi! »
Voilà le l'ait, le. grand fait humain qu'il fallait constater, ou plutôt rappeler.
Dès lors, si ma Destinée est sur la terre et rien que sur la terre, manifestement je dois me complaire dans cette région du changement. Je dois m'y attacher comme à mon suprême bonheur, du moins je dois y respirer comme en mon propre élément.
Eh bien, comment se fait-il que moi, être perpétuellement changeant, je porte en moi l'invincible besoin de l'immuable?
Quoi ! s'écrie une voix qui sort de moi et qui est moi-même appelant ma vraie Destinée, quoi! Vhanger, toujours changer ; alors que tout en moi
invoque et cherche ce qui ne change pas? Quoi! lorsque mon intelligence appelle, comme son complément, la vérité qui ne change pas ; lorsque mon cœur invoque, comme son bonheur final, un amour qui ne change pas; lorsque ma volonté, ma volonté spontanée cherche pour l'embrasser un bien qui ne change pas; et lorsque, pour ce corps lui-même dont la vie est le perpétuel changement, je rêve et j'appelle, après sa résurrection, le sceau de l'immutabilité ; quoi! déshérité à jamais de l'immuable, je serais condamné à la fatalité et à la perpétuité du changement? Et ce changement, qui est ici-bas le tourment de ma vie, deviendrait, par un mystère inexplicable, la Destinée de ma vie? v
Mais alors, si l'immuable ne doit pas être mon héritage; si je suis rivé au changement, comme à ma Destinée elle-même; oh! alors, je me demande pourquoi et comment, dans cette course fatiguée à travers tout ce qui change, et dans l'être qui est lui-même le changement en personne , pourquoi cet incroyable besoin d'arriver à ce qui ne change pas? Ah! ici encore ce serait, dans l'œuvre de Dieu, l'incompréhensible, l'inexplicable, la contradiction même, c'est-
à-dire, la vie aspirant nécessairement à une Destinée qui lui échappe fatalement.
Oh! non, mille fois non, cela ne peut pas être, cela ne sera pas ; j'en atteste, avec mon Dieu créateur, tout ce que lui-même a mis dans sa créature : au bout de ma vie perpétuellement changeante, jetrouverai l'immuable; l'immuable sera ma Destinée, puisque à travers tout ce qui change en moi et autour de moi , l'immuable est le perpétuel besoin et l'invincible aspiration de ma vie elle-même.
Ainsi, notre âme vivante, contre cette absurde et désolante hypothèse, la Destinée finale sur laterre, rend ce double témoignage : elle affirme une Destinée qui, terminant la vie, en exclut tout par delà; et elle affirme une Destinée qui exclut tout changement, c'est-à-dire la Destinée finale dans là possession de l'immuable.
Nous pourrions nous arrêter ici; mais notre âme, sur ce point, est un clavier dont toutes les touches rendent le même son. Ecoutons donc jusqu'au bout cette vivante harmonie, qui chante au plus intime de nous-mêmes la vérité fondamentale de toute vie humaine.
Voici, en effet, une autre voix intérieure nous attestant que notre Destinée n'est pas sur la terre; c'est la voix qui nous dit : O homme, ta Destinée, ta Destinée suprême ne peut être que dans la plénitude ; et tout sur la terre te laisse vide; rien n'y pouvant répondre à la capacité de tes désirs.
Il ne faut pas une grande connaissance de notre nature humaine , pour comprendre qu'au fond de nos pensées et de nos aspirations, la plénitude s'identifie avec le bonheur, et l'un et l'autre avec la Destinée.
Tout ce qui ne me remplit pas, tout ce qui me laisse plus ou moins vide, est incompatible avec ce que je rêve comme mon bonheur, et avec ce que j'attends comme ma Destinée. Si un fleuve pouvait avoir le sens du bonheur, j'appellerais heureux le fleuve coulant à pleins bords entre ses deux rives. Ainsi j'appelle heureuse la vie humaine qui se sent pleine, et dont toutes les facultés ont le sentiment de leur plénitude.
Toute âme dont la capacité n'est pas remplie, souffre du vide qu'elle porte en elle, et ses
g-émissemeiits ne sont que la manifestation au dehors du vide qui est dans son fond. Ses désirs inassouvis retombent sur elle comme un poids qui l'accable et qui lui fait éprouver, avec une vague tristesse, ce qui s'appelle Vennui% cet inexorable ennui dont parle Bossuet, l'ennui qui « est le fond de la nature humaine. »
Pénétrez, Messieurs, au plus profond de vos âmes; creusez en tous sensle mystère de vos souffrances morales, de vos tristesses, de vos mélancolies; cherchez surtout le secret de vos ennuis. Que découvrez-vous au fond de ce mystère ? Des désirs qui n'ont pas leur objet, des capacités qui ne sont pas remplies, en un mot, le vide, le sentiment du vide , ce supplice des âmes ; supplice que, dans une mesure, nous connaissons tous à une heure de notre vie, si ce n'est pendant toute la vie ; supplice que connaissent, plus encore que tous les autres, ceux qui, en essayant d'assouvir leurs passions, n'ont abouti qu'à agrandir leurs désirs, avec leurs désirs leur vide, avec leur vide leur ennui, et avec leur ennui leurs tristesses et leurs mélancolies. Sup- •plice de la terre, qui est pour nous comme un pressentiment de celui de l'Enfer ; car l'Enfer, dans son fond le plus profond, que sera-t-il
surtout , si ce n'est le seutiment éternel du vide que l'Infini laisse, en se retirant de lui, dans l'âme du damné.
Ah! le vide au chemin de cette vie, je le comprends ; et facilement je me résigne au supplice que me fait sentir ce bourreau intérieur, que j'appelle l'ennui. Oui, volontiers je me résigne à ce tourment de ma vie présente; parce que je sais que cette vie de la terre n'est pas le dernier mot de ma Destinée, et que, si je suis condamné à porter, ici-bas, la douleur du vide, je sais que je suis en route pour arriver à ma plénitude. Mais le vide au sein même de ma Destinée,jene puis plusle comprendre, et moins encore m'y résigner. Le sentiment de ce vide dans la possession de ma Destinée, ce serait le perpétuel supplice là même, où j'attends et où j'ai droit de trouver laperpétuelle félicité, c'est-à-dire la plus amère contradiction dans ma vie, et la plus cruelle dérision dans l'auteur de ma vie.
Oh! non, ne me parlez pas du vide au terme de ma Destinée finale. La Destinée qu'il me faut, c'est une Destinée qui doit me rassasier.
Mon âme, mon cœur, ma pensée, mon amour tout crie en moi d'une voix unanime : J'ai horreur du vide. Le vide est mon supplice; le vide*
est mon bourreau; le vide est mon enfer : donnez-moi la plénitude. Oui, la plénitude, il nous la faut dans cette vie, ou au delà de cette vie. La plénitude, c'est ma faim et ma soif. Si je ne la trouve sur la terre , je la chercherai par delà la terre. Si le temps me la dérobe, je la demanderai à l'éternité. Oui, à quelque festin que l'on me convie; s'il me laisse vide, j'irai plus loin rassasier ma faim. A quelque source que je boive, à quelque fleuve que je m'abreuve; s'ils me laissent vide; pour étancher ma soif, j'irai plus loin. Et si tous les continents et toutes les mers me laissent vide; eh bien, pour me rassasier et me combler, je m'élancerai par delà toutes les mers et tous les continents.
Ah ! je le sens, tant que cette faim et cette soif de la plénitude ne seront pas apaisées, je ne serai jamais content. Etre remplie et comblée de toutes les manières, dans toutes ses puissances et toutes ses capacités , c'est l'indestructible besoin, c'est l'indéracinable passion de toute ma vie ; et renoncer à cette légitime et nécessaire passion de la plénitude et du rassasiement, ce serait nier ma vie elle-même.
Donc, que ceux qui veulent faire de ces étroites limites de la terre et du temps le lieu et le terme
suprême de ma Destinée, ah! qu'ils me disent comment dans cette obscure et triste prison où ils m'enferment avec elle, je pourrai assouvir cette inextinguible soif et cette insatiable faim de la plénitude.
Mais, la plénitude, où la trouverai -je sur cette terre? Et qui donc la pourra connaître ici-bas, même dans les conditions les mieux faites, en apparence, pour nous combler par l'accomplissement de tous nos désirs et l'assouvissement de nos passions?
La plénitude!... hélas! rien en nous ne nous la peut faire sentir, non rien; ni notre intelligence dans tout ce qu'elle sait, ni notre cœur dans tout ce qu'il aime, ni notre corps dans tout ce qu'il absorbe. Même quand tout cela est à souhait et au gré de nos désirs, rien ne nous remplit, et tout nous laisse le sentiment de ce vide, d'où sort une voix gémissante qui appelle autre chose. Ah ! je n'en suis pas étonné. Nous ne possédons ici-bas le tout de rien; et, tout nous fût-il donné tout entier, ne suffirait pas encore à combler cet abîme sans fond de nos désirs toujours inassouvis, même dans la possession de tout, et fatalement condamnés à ne trouver que le vide, là où ils lèvent de trouver la plénitude.
Qu'est-ce, en effet, ce que nous appelons ici la plénitude?
Dans l'ordre purement matériel , c'est l'équation exacte outre le contenu et le contenant.
Dans l'ordre moral, la plénitude est une équation encore; c'est l'équation entre nos désirs et les objets de nos désirs ; autrementdit , une équation entre notre capacité et notre possession.
Dès lors, comment la terre, avec tout ce qu'elle renferme, pourrait-elle nous donner la plénitude?
Mesurez la capacité de vos désirs et la réalité de ce que la terre offre à vos désirs ; l'équation, où est-elle? Et que devient la plénitude?
La capacité de vos désirs? Mais, c'est Y immense; et considérée dans son objectif, c'est l'Infini; l'Infini en largeur, l'Infini en hauteur, l'infini en profondeur : trois abîmes qui n'en font qu'un .
Et maintenant, pour combler ces trois abîmes, que vous présente la terre? Et quelles réalités, pensez-vous, seront en équation exacte avec cette incommensurable capacité ?
Quoi? les riebesses? les honneurs? les voluptés?
Les richesses? Mais, je sens qu'un seul de
mes désirs est plus grand que toutes les richesses du monde entier.
Les honneurs? Mais, quelque haut que je puisse monter sur les degrés dos honneurs, je sens que mes désirs monteront encore plus haut.
Les voluptés'! Mais, que peuvent faire, pour mon âme affamée d'infini, les voluptés, toutes les voluptés, si ce n'est de la creuser au lieu de la remplir ? Et quand je les aurai épuisées toutes, hélas! qu'aurai-je fait, si ce n'est agrandir mes désirs au lieu de les comhler?Et, au lieu de la plénitude et de la paix qu'elle apporte avec elle, que ressentirai-jc, au plus intime de ma vie, si ce n'est ce vide, auquel je voulais échapper, et dans ce vide cet inexorable ennui, devenu plus fort et plus implacable pour me tourmenter?
Inutile de creuser plus avant, sur ce point, le mystère des choses.
Ah! sous ce rapport, l'expérience est faite; rt malheur à quitenterade la recommencer !...
Un homme s'est rencontre, que Dieu semble avoir tout exprès comblé de tout, pour mieux servir d'exemple à l'humanité entière, et qu'il a élevé aussi haut que possible, comme pour faire mieux voir en lui le néant des choses de la terre, et l'impossibilité pour quiconque les possède
toutes, de trouver ce qu'il y cherche, ù savoir, avec le sentiment de sa plénitude le sens de la vraie félicité.
Salomon — lui-même le proclame — a possédé tout ce que nous avons énuméré plus haut: richesses, honneurs, volupte's, voire même la science et la sagesse. Tout cela lui fut donné dans la plus grande mesure, on pourrait presque dire sans mesure. Si l'homme peut trouver, ici-bas, je ne dis pas la réalité, mais au moins l'apparence de la plénitude, ah! sans doute, Salomon va se déclarer satisfait. Dans le sentiment d'une plénitude au moins relative , et du bonheur qu'il en éprouve, il va s'écrier : « Voilà qui est bien; tous mes désirs sont comblés , ma capacité de posséder, de m'élever, de jouir, et même de savoir, est remplie. Entre tout ce que j'ai désiré et tout ce que Dieu m'a donné, l'équation est faite : mon bonheur esteonsommé; j'ai trouvé ma plénitude. »
Eh bien ! chose étonnante : Salomon après avoir goûté de tout, joui de tout, possédé tout, s'écrie d'une voix gémissante et plaintive : « Et j'ai vu qu'en tout cela il n'y a que vanité, c'est-à-dire , vide et affliction d'esprit. » Et, depuis Salomon, tous ceux qui, dans les
diverses sphères de la vio, ont tenté la même expérience , ont tiré de leur âme et de leur coeur trompés un gémissement pareil : « J'ai voulu jouir de tout ; atout ce que j'ai étreint par mes désirs, j'ai demandé la plénitude, et je n'ai conquis que le vide. » Hommes des richesses, hommes des honneurs, hommes des voluptés, tous les affamés qui cherchent pour leurs désirs la plénitude et le rassasiement, rendent le même et douloureux témoignage: Manducatimus el non fuimus saturat> Nous nous sommes assis à tous les festins ; et tous nos efforts pour nous remplir, n'ont abouti qu'à nous nourrir de nos propres désirs et à nous rassasier de notre propre faim.
Et vous-mêmes, Messieurs, si vous avez demandé àlater/e et à ce qui est de la terre de rassasier votre faim, en comblant tous vos désirs ; estce que vous n'avez p is abouti à la même douloureuse et désolante déception? Est-ce que, vous aussi, au bout d? tout ce qui vous promettait la plénitude, vous avez trouvé autre chose que le vide et encore le vide, et avec ce vide l'ennui et la tristesse? Vide d'autant plus profond et d'autant plus vaste, que vous aviez vous-même l'âme plus profoude et le cœur plus grand : la posscs-
sion et la jouissance de tout le créé devant laisser dans une grande âme plus de vide, et partant plus d'ennui et de tristesse, que dans une petite.
Et voilà, ici encore, la contradiction dans ma vie : du fond de tout mon être, par toutes mes puissances et par toutes mes aspirations j'invoque la plénitude; et tous les biens , tous les objets auxquels je la demande me répondent par le vide .
Quoi ! et l'on voudrait que cette terre, avec ce vide et cet ennui qu'elle me crée sous toutes les formes et dans toutes les sphères , fut pour moi le dernier mot de ma Destinée, ma Destinée ellemême? Et mon bonheur, mon suprême bonheur, qui, dans ma conviction intime et mon aspiration nécessaire, s'identifie avec ma Destinée elle-même, ce serait précisément et ce vide, où ma vie étouffe, et cet ennui qui l'accable? Et, pour toute consolation, pour toute espérance, je devrais m£ croire condamné à sentir retomber sans cesse sur moi , comme le rocher de Sysiphe , ce double fardeau du vide et de l'ennui, auquel précisément j'aspire à me dérober par chaque aspiration de mon cœur, de mon âme, de mon être tout entier?
0 Dieu ! vous qui êtes à la fois la sagesse et la bouté infinie, non, vous n'avez pu mettre dans votre créature privilégiée cette douloureuse contradiction. Et puisque mon besoin d'arriver à la plénitude est absolument invincible, et la difficulté de la trouver sur la terre absolument insurmontable; ah! au nom de cette sagesse et de cette bonté, qui ont présidé à ma création, je puis m'éci'ier, sans crainte de me tromper : Non, ma Destinée rC 'est pas sur la terre.
Avec l'aspiration à la plénitude il en est une autre qui. lui ressemble, et qui démontre, d'uue manière non moins convaincante , que notre Destinée n'est pas sur cette terre; c'es l'aspiration au repos, à laquelle la terre ne répond que par la perpétuité et l'universalité de Yagitation.
S'il est dans la vie humaine un phénomène curieux à observer, c'est sans contredit celui-ci : l'homme sons le joug du travail et sous le poids de la fatigue, l'homme dans la perpétuité de l'agitation portant l'invincible besoin d'arriver au
repos. Chose remarquable, le travail n'est qu'un effort pour trouver le repos. Regardez, sur la vaste
scène du monde, tous ces hommes si affairés , si tourmentés, si fatigués, si ardents souvent au travail le plus asservissant, le plus accablant : demandez-leur ce qu'ils cherchent par ces labeurs, qui n'ont de comparable à la fatigue qu'ils leur causent, que l'opiniâtreté avec laquelle ils les poursuivent.
Tous vous répondent d'une voix unanime, et avec un accent plus ou moins douloureux : Le repos-, le reposl Oui, si nous travaillons avec une ardeur si persévérante; si nous luttons contre tous les obstacles avec un courage que rien ne déconcerte, c'est qu'au bout de ces travaux et de ces fatigues, nous aspirons à nous reposer; et si nous multiplions et précipitons le travail, c'est pour nous assurer un reposa la fois et plus grand et plus prompt.
Que d'exemples éclatants , dans toutes les sphères de l'humaine activité, viennent à l'appui de cette vérité !
Voyez le Commerçant , si âpre au gain et si dur à la fatigue : que veut-il? qu'ambitionne-t-il si ce n'est, après la conquête de la fortune, le bonheur du repos?
Voyez le Voyageur, traversant sous un brûlant soleil les sables arides du désert. Qu'est-ce qui le soutient et l'empêche de défaillir au chemin? Qu'est-ce, si ce n'est le repos qu'il attend au terme du voyage?
Voyez le Navigateur, poursuivant, à travers toutes les tempêtes, sa course aussi périlleuse que lointaine. Qu'est-ce qui lui donne la force de lutter contre toutes les violences de Forage, si ce n'est l'espoir de goûter bientôt, avec tous ses charmes, le repos du rivage?
Voyez le Soldat qui, souslepoidsdesonarmure, par ses marches forcées, court vers le champ de bataille, non plus seulementpour y affronter la fatigue, mais pour y braver la mort. Qu'espère surtout cet intrépide et vaillant soldat, si cen'est un repos glorieux dans la patrie victorieuse?
Voyez le Savant, opiniâtre à creuser la terre aride et hérissée de la science. Pour la conquérir, que de labeurs, que de fatigues ! Que de jours sans repos! Que de nuits sans sommeil! Qu'estce qui le soutient, lui aussi, dans ces luttes solitaires, plus dures et plus difh'eiles souvent que celles du soldat lui-même? Une chose surtout: après la science conquise le repos mérité, dans l'honneur et la dignité.
Voyez, enfin, V Ouvrier, celui qu'on nomme, surtout le travailleur. Comment porte-t-il, avecun courage que rien ne lasse, ce lourd fardeau di travail quotidien? 11 espère pour lui et les siens. après le travail dans la pauvreté, le repos dans la richesse ou du moins dans l'aisance.
Vous le voyez ; ce que l'homme , môme ici-bas, demande à l'énergie et à la constance de son travail, c'est la garantie et l'assurance de son repos. Bref, l'homme se fatigue pour se reposer ; le repos est le grand mobile de son travail.
Remarquez-le bien , ce besoin du repos se développe avec la vie, il grandit avec la vie elle-même. Il est plus grand dans l'âge mûr que dans la jeunesse, et plus grand dans la vieillesse que dans l'âge mûr. Le vieillard surtout l'appelle, comme sa poitrine aspire l'air. Le repos lui devient comme la nécessité de sa vie; et, même à l'heure où la mort va le saisir, il aspire encore, et alors surtout, à trouver ce repos toujours poursuivi et toujours fuyant.
Et, lorsque je dis besoin du repos, aspiration au repos , recherche du repos, je n'entends pas parler seulement du repos de ce corps , que l'homme traîne ici-bas, trop souvent rompu et
bruvé par le poids du travail et de la fatigue ; j'euteuds parler du repos de l'âme , surtout du repos de l'âme: de V intelligence, aspirant à se reposer dans la possession de la vérité totale; de la volonté', aspirant à se reposer dans la possession du bien suprême; du cœur, aspirant à se reposer dans la possession du plus parfait et du plus pur amour; de l'âme, enfin, tout entière, aspirant à se reposer dans la pleine possession de son bonheur.
Car, ce repos que nous appelons par chaque souffle et par chaque aspiration de notre vie, ce n'est pas un repos quelconque, un repos relatif; c'est un repos complet, un repos sans mélange de trouble, ce repos qui n'est autre que la tranquillité de l'ordre, c'est-à-dire de la vie fixée à son centre, et en possession de sa vraie Destinée.
Ce repos, en effet, tel que je l'invoque par toutes mes facultés et par toutes mes puissances, c'est dans la pleine possession de ma Destinée conquise que je prétends le trouver.
Que je marche ou que je me traîne ici-bas dans le travail et la fatigue, certes, je le puis accepter. Que j'y souffre, pendant les courtes années de mon rapide passage, le brisement de
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mon corps et l'affliction de ma chair; que j'y porte dans mon intelligence le trouble de ma pensée incertaine et inquiète de tout, même de son avenir et de sa Destinée; que ma volonté se sente irrésolue, flottante entre le bien et le mal, ballottée en sens contraire par les souffles qui passent sur elle, tantôt la poussant en avant et tantôt la ramenant en arrière ; que mon cœur soit livré aux secousses et aux violences de ses passions ; qu'il subisse, tour à tour,les attractions et les répulsions de tout ce qui le touche, et que pareil à une mer en tourmente, il ne puisse trouver même une heure de repos ; que mon imagination toujours en mouvement se surmène, se surexcite et s'exalte, sans paix ni trêve, et m'emporte avec elle agité et haletant dans le monde de la chimère ; que ma conscience elle-même , au lieu de se reposer dans le calme et la sérénité de son innocence, porte en elle la perturbation du scrupule et la perturbation plus grande encore du remords et de ses tourments : Ah! je le puis accepter; pourvu qu'au bout de tout cela, au terme de ma Destinée, je puisse entrevoir et atteindre le repos ; pourvu que je puisse me dire : Un jour viendra, où, pour moi rien de ces agitations et de ces tourments ne
subsistera plus : Un jour viendra, où, arrivé au terme final, au sein de ma Destinée, heureux et tranquille je me reposerai.
Il résulte de là que si ma Destinée finale est sur la terre et dans cette courte durée du temps, il doit y avoir un lieu, sur cette terre et un moment de cette durée, où je trouverai la tranquillité et le repos que j'espère. Et si, à tous les moments de ce temps et à tous les lieux de cette terre, je ne rencontre que cette chose incompatible avec le repos, V agitation: oh! alors, je puis dire, appuyé ici encore sur l'infaillible témoignag-e de ma propre vie : Non, ma Destinée n'est pas sur cette terre; car, possédé que je suis par l'invincible besoin de me reposer, je ne puis être destiné à m'agiter toujours et à ne me reposer jamais.
Eh bien! qu'est-ce pour moi, comme pour tous, que cette terre où je marche, si ce n'est le lieu de l'universelle agitation ? Et qu'est-ce que ce court passage à travers le temps, si ce n'est la continuité et la perpétuité de l'agitation?
Regardez l'homme à tous les moments de sa courte existence; reg-ardez-le dans toutes les facultés et toutes les puissances de son être : que voyez-vous? Une même chose, ne finissantjamais
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que pour recommencer toujo%\s. Suivez, d'étape en étape, le cours d fine vie humaine; j'entends, non d'une vie la plus livrée aux crises, aux péripéties, aux catastrophes, qui composent parfois le drame ou la tragédie d'une vie d'homme; mais j'entends d'une vie suivant son cours le plus ordinaire , le plus régulier et en apparence le plus tranquille.
Eh bien ! même dans cette vie humaine la moins surmenée , la moins tourmentée par les secousses du dehors et le choc des événements, à toutes ses étapes que trouvez-vous ? L'agitation , encore l'agitation et toujours l'agitation. De l'enfance à la jeunesse, de la jeunesse à l'âge mûr, de l'âge mûr à la vieillesse, de la vieillesse à la mort, comme l'homme ne trouve que le vide , il ne trouve que l'agitation; et pas plus que la plénitude il ne rencontre le repos.
Voyez l'enfant à peine descendu des genoux de sa mère; dès la première lueur que projette sa raison , comme déjà il s'agite, et semble, par ces premiers tressaillements, s'élancer vers ce monde, dont il entend les bruits vagues et lointains !
Et l'adolescent, l'homme qui a vingt ans,
comme il s'inquiète et s'agite, en regardant devant lui ! Avez- vous vu l'aigle prêt à s'élancer pour la première fois, à travers l'espace que son regard interroge et mesure? Son œil palpite, son aile tremble, tout son corps s'agite : tel est l'adolescent, aumoment où l'avenir s'entr'ouvre devant lui. Où poser ma vie? Où dresser ma tente sur cette terre où tout tremble?
Et lorsque l'adolescent a fait son choix • quand il a fixé avec son cœur sa vie tout entière, pour se faire un foyer; ah! ne croyez pas qu'il y ait trouvé le repos. Alors pour lui commencent des inquiétudes, et par suite, des agitations qu'il ne connaissait pas encore. Et lorsque touchant à l'âge mûr, il monte vers le sommet de la vie; aloEë, son agitation redouble à mesure qu'il s'élève; comme le voyageur, en approchant de la cime des hautes montagnes, sent sa poitrine s'agiter de plus en plus, à mesure que l'air lui manque davantage.
Et lorsque l'homme a franchi ce sommet de la vie, et déj à s'achemine, en descendant, vers la vieillesse ; alors que le monde peu à peu le quitte et que lui-même bientôt va quitter le monde : alors l'homme devenu vieux, le père devenu patri-
arche s'agite encore et quelquefois même plus que jamais. N'ayant plus à s'inquiéter de la première génération qu'il laisse après lui, il s'inquiète de la seconde , peut-être de la troisième. Et, à sa dernière heure, \a mort le saisira dans une suprême agitation, doublement agité par le regret de ce monde qu'il va quitter, et par l'anxiété devant le monde où il va entrer.
Ainsi, notre vie sur la terre n'est qu'une course fatiguée à travers l'agitation.
Remarquez-le bien, ce que nous avons dit à propos du vide, qui nous suit toujours avec l'ennui, nous pouvons le dire aussi et mieux encore de cette agitation, qui ne nous quitte jamais tout à fait. De même qu'elle est à tous les moments de notre vie, elle est dans toutes nos facultés et toutes nos puissances.
L'agitation, nous la sentons dans notre intelligence; alors que le choc des erreurs et des systèmes la secouant de toutes manières, l'empêchent de se reposer dans la possession tranquille de la vérité.
L'agitation, nous la sentons dans notre volonté'; alors que les assauts du mal, les violences de la tentation et le tourment de ses propres
incertitudes ne lui permettent pas de se reposer dans les embrassements du bien.
L'agitation, nous la sentons dans notre imagination; alors que, nous prenant sur ses ailes ardentes, elle nous suspend entre le monde réel et le monde imaginaire ; et alors que se remuant toujours et ne se reposant jamais, elle communique à tout l'ag-itation qu'elle porte en ellemême.
L'ag-itation, nous la portons dans notre cœur, ali! surtout dans notre cœur; alors que les passions s'y poussent les unes les autres, comme les vagues d'une mer en tourmente, sans nous laisser un quart d'heure de repos.
L'ag-itation, nous la sentons quelquefois jusqu'au sanctuaire intime de notre conscience; alors qu'au lieu de se reposer tranquille dans la conviction d'une innocence conservée ou retrouvée, elle porte en elle, dans un silence dou loureux, la perturbation que lui créé le tourment de ses scrupules, si ce n'est la perturbation plus grande encore, que produit en elle le supplice du remords !
Ainsi, agitation à tous les moments, c'est-à-dire toutes les étapes de la vie; agitation dans toutes les puissances de la vie.
Et encore, je n'ai considéré cette vie que dn us son cours le plus ordinaire et le moins agité.
Qu'est-ce donc, si je vous I avais montrée aux prises avec les grandes infortunes, les grands désastres et les grandes catastrophes qui peuvent s'abattre , et trop souvent s'abattent sur l'homme ici-brs?
Qu'est-ce , si j'avais pu vous peindre, dans leur poignante réalité, les agitations de la famille; alors que des ruines soudaines, des écroulements de fortune et d'honneurs, ou les coups redoublés de la mort, viennent frapper si douloureusement des cœurs de pères, de mères, d'enfants» et font de ce lieu le plus prédestiné à la paix et au repos, le lieu de l'agitation, du trouble et de la perturbation?
Qu'est-ce, enfin, si je vous avais mis en face des crises, des commotions, des révolutions etdes cataclysmes de la société; alors que se sentant suspendue sur l'abîme et prenant le vertige, elle s'agite, et tous les citoyens avec elle, pareille à un malade qui a le transport à la tête, le tressaillement au cœur et la fièvre partout?
Et voilà l'homme sur la terre, partout, en tout et toujours à la poursuite du repos, et n'aboutissant jamais qu'à l'agitation!
Quoi!.. Et ce serait là encore tout le mystère de ma Destinée : m'agiter toujours et ne me reposer jamais?..
Quoi! lorsque sur la terre, brisé par la fatigue, je crie et crie encore : Repos, repos! Cette terre, avec son universelle et perpétuelle agitation, serait le terme suprême de ma Destinée?
Quoi! mon intelligence s'agiterait au milieu des erreurs, des opinions etdes systèmes; elle poursuivrait haletante et fatiguée des fragments de la vérité partielle, sans pouvoir jamaistrouver le reposcompletdansla possession de la vérité totale?
Quoi! ma volonté s'agiterait dans ses luttes permanentes contre les violences du mal , sans pouvoir jamais se repose dans la paix du souverain bien?
Quoi! mon cœur, ah! mon cœur si affamé d'amour, s'agiterait dans la tempête des passion s aux prises avec d'autres passions, sans pouvoir jamais se reposer au sein du plus légitime et du plus pur amour?
Quoi! mon corps lui-même s'agiterait dans la 'fièvre de ses concupiscences et dans le trouble de tous ses sens, sans pouvoir jamais se reposer dans le bonheur d'une jouissance légitime bt d'un plaisir tranquille?
Ali! voilà ce que je ne puis accepter et ce que tout mon être repousse avec horreur.
Oui, voilà ce qui soulève en moi la protestation unanime de ma raison, de ma volonté, de mon cœur, de tout mon être, enfin, contre une hypothèse, qui ment à la fois au témoignage de mes plus profondes aspirations et de mes plus indéracinables instincts.
Ah! ce témoignage me suffit, et je n'ai pas besoin d'autre démonstration : à mon invincible besoin du repos la terre répond par la perpétuité et l'universalité de l'agitation : donc, ma Destinée ri! est pas, ne peut pas être sur la terre. J'en crois à un témoignage qui ne peut me tromper: témoignage intime, s'imposant à moi-même; témoignage de tout mon être, que je ne pourrais récuser sans me nier moi-même tout entier, sans renier avec moi le Dieu qui m'a créé, et qui ne pouvait, sans se mentir à lui-même, me condamner à la fatalité de la contradiction, en mettant, entre tout ce que j'aspire et tout ce que je puis embrasser, une antinomie fatale et un antagonisme absolu!
Ah! que ceux qui espèrent le bonheur au sein de la perpétuelle et universelle agitation, mettent, s'ils le veulent, sur cette terre partout et
toujours agitée, leur Destinée suprême; moi, instruit par l'expérience do tous, et mieux instruit encore par ma propre expérience, je crois à mon bonheur au sein de mon repos; donc je crois à ma Destinée hors de cette terre, où il n'y a pas de repos.
Rien ne manque plus, ce semble, à la démonstration qui s'appuie sur le témoignage intime de notre nature humaine etde ses invincibles aspirations.
Mais , pour achever sur une vérité si grave et si décisive la plénitude de l'évidence, il nous faut interroger en nous une dernière aspiration qui résume, en quelque sorte, toutes les autres, et à cause de cela même, plus démonstrative encore que toutes les autres ; je veux dire l'aspiration à la Vie, le besoin inhérent à l'être vivant, le besoin de vivre, de vivre toujours davantage, et, comme conséquence, la répulsion instinctive de la mort, surtout de la mort cou sidérée comme la Destinée elle-même.
Si, sur cette terre nous aspirons à vivre, à
vivre le plus possible; si, de plus, au terme de la Destinée finale, nous aspirons non seulement à vivre , mais encore à nous unir à un être vivant ; et si, dans notre course du temps, nous ne rencontrons que les spectacles de la mort, apparaissant partout hors de nous et en nous- / icmes : oh ! alors, force nous sera bien de ©hercher , par delà la terre que nous foulons de nos dieds, la Destinée que nous appelions par nos inapaisables désirs.
Eh bien ! de ces trois hypothèses , laquelle, je vous prie, pourriez- vous contester? Aucune.
Et tout d'abord, qui ponrait contester cette vérité de sens intime, à savoir, que le besoin et l'aspiration nécessaire de notre vie, c'est cela même : vivre, vivre davantage, vivre le plus possible ?
Comme le besoin de l'être végétal, c'est de végéter ; comme le besoin de l'être pensant, c'est de penser ; et comme le besoin de l'être aimant, c'est d'aimer: ainsi le besoin de l'être vivant, c'est de vivre. Et parce que, vivant et intelligent tout à la fois, je porte en moi, avec lebesoin de la vie l'idée de la mort, j'aspire à diminuer en moi le plus possible l'empire de la mort, et à agranQirenmoileplus possible l'empire de la vie
DEVANT LA TERRE ET LE TlîMr-S 165
Le besoin de mourir que semble éprouver parfois un être souffrant, n'est qu'une illusion de notre besoin de vivre; car, à la bien prendre et à la bien définir, notre souffrance la plus vraie, c'est de ne nous sentir pas assez vivre.
Oh ! ne me parlez pas de mourir, à moi être vivant ! Mourir d'une mort partielle, je puis y consentir. Mais, même en mourant, c'est encore la vie que j'aspire; et ce que j'appelle mon dernier soupir, ce ne serapas seulement un soupir; ce sera une aspiration, mon aspiration suprême à la vie, ma dernière protestation contre la mort.
Ainsi, rien n'est plus certain, le besoin de vivre est en nous absolument indéracinable ; et si la vie nous échappe au chemin, nous l'attendons plus belle, plus parfaite, plus heureus< au terme. Là, non seulement nous espérons et voulons vivre plus que jamais ; nous rêvons, comme notre suprême bonheur, notre complète union à un être vivant: la solitude au terme final de la vie nous paraissant trop ressembler à la mort.
Dès lors, je me demande ici encore, et ici surtout, comment cette terre, même avec tout ce qu'elle me peut donner, pourrait être le lieu de ma Destinée; alors qu'à cette passion de vivre ef
de m'unir sans pouvoir m'en séparer à lin être vivant, cette terre semble ne répondre que par le perpétuel et universel spectacle de la mort, et que tous ses échos semblent redire de partout cette voix lamentable : Mourir, mourir, mourir! C'est la loi et la fatalité de notre vie !
Si je regarde dans mon passé la trace de mes pas; hélas! parmi c?,ux qui m'accompagnaient au chemin et y marchaient avec moi, combien dont la main s'est détachés de la mienne, arrachés qu'ils étaient par la froide main de la mort ! Combien, dont j'avais entendu la voix, alors que nous descendions ensemble le fleuve rapide du temps, et qui ne me parlent plus que dans- le silence de l'éternité !
Parmi les cœurs qui ont touché à mon cœur, et dont l'amitié fit un jour le charme de ma vie, combien sont éteints et gdacés par la mort ! Que de liens brisés, que d'affections évanouies, que de joies disparues sous le perpétuel passage de la mort! Hélas ! tous les lieux où j'ai vécu, et où j'ai moi-même laissé quelque chose de moimême, m'apparaissent comme des cimetières, où l'on dirait que je n'aperçois plus que des tombes, c'est-à-dire des monuments delà mort !
Voilà ce que je découvre daûstout ir:on passé, moi si ambitieux de vivre : la mort, et toujours la mort !
L'histoire de mon passé, est-ce que ce n'est pas encore aujourd'hui l'histoire de mon présent? Est-ce que chaque jour, que Dieu me donne encore de vivre, ne multiplie pas autour de moi et devant moi avec les funérailles les images de la mort? Puis-je compter seulement tous ceux que je vois chaque jour précipités dans son sein 9 Et qu'entends-je, à l'heure qui sonne, de plus retentissant que la rumeur de la vie, si ce n'est le glas de la mort?
Ce que je vois derrière moi en regardant mon passé, et ce que je vois autour de moi en regardant mon présent, est-ce quejenepeuxetne dois pas, en regardant devant moi, l'entrevoir et le pressentir au fond de mon avenir? Puisque, dans la première phase de ma vie sur la terre, je n'ai fait que traverser les régions de la mort; que puis-je espérer voir dans la seconde, si ce n'est ce que j'ai partout rencontré dans la première ?
Et, tandis que tout ce qui est hors de moi, me donne partoutle spectacle de la mort; est-ce que moi-même je ne porte pas, dans toutes les par-
tics de mon être,la réalité d'tinémortde tous les
jours ? hélas ! ilest trop vrai; chaque pas que je fais m'approche de ma tombe. Tout, mouvement de ma vie est un acheminement vers ma mort. Et, chose remarquable, cette mort se fait chaque jour, par le fonctionnement même de ma vie. Je m'épuise, et, dans un sens vrai, je meurs peu à peu par mes propres enfantements La fécondité de ma vie précipite ma mort; en sorte que chacun de nous peut dire avec le Roi-prophète : Je meurs tous les jours ; quolidic morior ! parce que, chaque jour, quelque chose de moi se retire de moi-même.
Ainsi, devant cette inapaisable ambition de la vie, devant cet indéracinable besoin de vivre que je sens dans mon âme, comme je sens dans mon corps la respiration de ma poitrine , voilà la réalité qui se pose, la réalité que je vois partout hors de moi, la réalité que je sens surtout en moi-même, à savoir, la mort, et encore la mort; la mort qu'on dirait une dérision de ma vie.
Et pourtant, à travers tous ces spectacles et tous ces triomphes de la mort insultant à la vie, et en dépit de cette mort continue qui se fait en moi-même, je porte l'indestructible ambitim île vivre, de vivre encore. Et chaque respiration de
ma poitrine , où gît le germe de ]a mort, chaque mouvement de ce corps qui va bientôt mourir, semble me dire et me redire à chaque pas que je fais dans cette région des mourants et des morts: « Vivre, vivre encore, vivre de plus en plus. »
Et, comme consommation, comme achèvement de ma vie, comme complément de la félicité, j'appelle l'union béatifique de mon être vivant à un autre être vivant ; et tout en moi, et ma raison, et mon âme, et mon cœur, ah! mon cœur surtout, me crient ensemble : 0 homme, être vivant, être ambitieux de vivre et de trouver l'amour dans la vie, non, tu n'es pas fait pour la mort permanente et pour le perpétuel déchirement. Non, tu n'es pas créé pour mourir toujours et pour te séparer sans cesse ; surtout, tu n'es pas fait pour ensevelir dans une même tombe, sans espoir de survivance, c'est-à-dire dans une même mort sans résurrection, toute ta vie et tout ton amour.
Et, tandis que je me donne à moi-même ce témoignage invincible de ma vitalité d'outretombe; tandis qu'une voix, plus infaillible que la voix de tout oracle, me dit au plus intime de mon âme Ne crains pas cette mort qui t'attend
au bout de ta terrestre vie; car tu n'y mourras pas tout entier; et par delà ce sépulcre, qui dévorera ta dépouille mortelle, tu vivras encore?
Quoi! tandis que cette voix me parleau dedans, j'entends des voix qui crient autour de moi : O homme, pourquoi chercher et pourquoi attendre de l'autre côté de la tombe une Destinée chimérique, un bonheur imaginaire? Ta Destinée est sur la terre, tout ton bonheur est ici-bas. La terre et le temps fermentpourtoi toutlecyclede tes Destinées. Ton besoin de vivre n'est que ta peur de mourir, et ton ambition de la vie doit s'ensevelir dans ta mort. Malgré les désirs et les aspirations que tu invoques, pour te promettre la vie par delà ton tombeau ; le sort en est jeté, il faut en prendre ton parti : sur ce chemin où tu marches en mourant tous les jours, tu t'arrêteras pour mourir tout à fait ; et la terre, qu'aura foulée ton pied de voyageur, t'ensevelira tout entier dans son sein. En vain tu voudrais chercher ailleurs le m y stère de ta Destinée. Ce mystère est là : pourquoi le poursuivre dans la région des chimères?
Ainsi me parlent des hommes qui ont perdu, avec la dignité, le vrai sens de la vie : hommes aveuglés par les passions et abrutis par la dé-
bauchc; hommes de la chair et de la convoitise, qui ont un intérêt honteux à s'ensevelir tout entiers dans la matière, pour mieux étouffer en eux avec les droits de l'esprit les protestations de la conscience, et qui ne travaillent avec teint d'acharnement à borner la Destinée au bonheur de leur présent , que parce qu'ils redoutent davantage les menaces de leur avenir!
Mais, contre ces voix qui mentent tout à la fois et au témoignage de ma nature humaine et au témoignage universel et séculaire de l'humanité, ah! tout en moi se soulève et proteste, et je me dis avec une certitude que rien ne peut ébranler : Non, mon besoin et mon ambition de vivre par delà cette terre ne seront pas trompé?. Un irrésistible instinct, qui est pour moi comme la voix de Dieu même , me dit qu'au bout de toutes ces morts, que je vois autour de moi, et après cette mort qui chaque jour se fait en moi, la vie m'attend encore. Et après toutes ces séparations qui, sur cette terre, arrachent mon être vivant et aimant à tant d'autres êtres vivants et aimés, oh! je le sens, il faut qu'au terme de ma Destinée je puisse trouver, à la fois, et la vie et l'amour; mais la vie agrandie et achevée l'amour parfait et consommé. Oui, il faut qu'au
sein de cette Destinée vaillamment conquise et heureusement possédée, je trouve ce que j'ai en vain demandé à la terre, à ce lieu des funérailles àt des séparations, à savoir, l'union tranquille de mon être vivant à un autre être vivant; non seulement ma survivance à toutes les morts et à toutes les séparations de la terre, mais encore la vie unie à la vie, et dans cette union, la possession de ma vraie félicité par la conquête de ma vraie Destinée.
Ah! cette Destinée finale, comme solution du problème et comme explication de la grande énigme de la vie, ma raison l'exige, mon cœur l'aspire , tout mon être l'invoque ; Dieu lui-même la veut, Dieu mon créateur, Dieu aussi infiniment sage qu'infiniment bon, etqui, commetel, n'a pu donner sans raison à l'homme jusque dans sa mort l'ambition de vivre , de vivre plus que jamais, et qui a fait de son dernier soupir un suprême appel à la vie !
Ah! j'en suis certain, ma course à travers toutes les funérailles et toutes les tombes de la terre, me conduit et accélère mes pas vers une vie qui n'est pas de la terre. Tout en moi et hors de moi m'en donne la pleine certitude et l'infaillible assurance : ma Destinée n'est pas
DEVANT LA TEItUE ET LE TEMPS 173
sur cette terre; parce que le terme final d'un être possédé du besoin de vivre ne peut pas être fixé dans l'empire de la mort.
CONCLUSION
Vous le voyez, Messieurs, pour établiravecune inébranlable certitude que la Destinée pournous n'est pas sur la terre, nous n'avons besoin, ici encore, que de notre propre témoignage. Que l'Eglise, que Jésus-Christ, que l'humanité entière, par impossible, cessent de nous le dire : vous seriez toujours là pour l'attester. Oui, vous-mêmes êtes les témoins irrécusables de votre propre Destinée; et, pour savoir et pour affirmer que ni la terre ni le temps ne vous disent le dernier mot de cette Destinée finale, vous n'avez qu'à vous interroger vous-mêmes : tous , vous entendez sortir du fond de votre propre vie une voix qui vous dit comme à moi :
Je veux, pour ma Destinée, une fin déterminée, un terme sans par delà, et je repousse, par tous mes instincts les plus invincibles, l'extinction totale de ma vie et la marche indéfinie, de ce côté ou de l'autre côté de ma tombe , vers uii terme que je ne puis atteindre.
Je veux, au terme de. ma Destinée, ce qui ne change pas; et, à cette aspiration spontanée vers l'immuable, la terre et le temps ne me répondent que par le perpétuel et l'universel changement.
Je veux, au terme de ma Destinée, ce qui seul peut me donnerle bonheur, à savoir, ]&pléfiilude. et la terre et le temps me disent partout et eu tout : le vide, rien que le vide.
Je veux, au terme de ma Destinée, cette autre condition du bonheur que j'appelle le repos; et la terre, le temps, c'est pour moi, dans le travail et dans la fatigue, l'agitation et toujours l'agitation.
Je veux enfin, au terme de ma Destinée, non la mort, mais la vie, la vie achevée, la vie consommée par mon union à un être vivant; et voici que la terre et le temps ne me montrent partout autour de moi et en moi-même, que l'universel spectacle et la perpétuelle réalité de de la mort.
Ainsi, la terre et le temps, par tout ce qu'ils renferment et tout ce qu'ils me promettent, en contradiction absolue et flagrante avec toutes mes plus légitimes et mes plus invincibles aspirations, me disent à moi, voyageur cher-
chant le terme final de ma vie : Le terme suprême que vous cherchez n'est pas en nous, mais hors de nous. Donc> levez- vous ot marchez, surgile et ite; cherchez ailleurs le mystère de votre Destinée.
Puisse, Messieurs, cette vérité aussi simple qu'elle est fondamentale, vous entrer profon dément dans l'âme. Puissiez-vous tous, à la lumière qu'elle y fait resplendir.comprendre, une fois pour toutes et mieux que jamais, ce que c'est que cette vie de la terre et du temps ; et ce que vous avez à faire, en ce chemin où vous marchez, pour arriver sûrement à la conquête de votre Destinée. C'est ce que nous essayerons de montrer dans les discours suivants.
Semitam per quam non recertar ambulo.
Je marche dans un chemin par où je ne repasserai plus.
{Job xvi. 23.)
Messieurs,
Nous savons maintenant l'importance de premier ordre, qui s'attache à la méditation de la Destinée finale.
Nous savons que ce mot Destinée finale n'est pas un mot vide de sens, ou ne représentant que la chimère. Il y a une Destinée, une Destinée positive où la vie doit s'arrêter, non pour cesser d'être, mais pour se perfectionner, s'achever, se consommer. Nous en avons pour garant le témoignage de Dieu et le témoignage de l'homme.
178 rOYAV.h DE CETTE VIE
Nous savons, enfin, que la Destinée finale n'est pas sur la terre, mais par delà Le temps que nous passons sur la terre. Même sans invoquer le témoignage éclatant et universel de l'humanité entière, nous avons, pour établir cette vérité fondamentale, l'irrécusable témoignage de notre nature humaine, et notamment l'irrésistible témoignage de nos aspirations.
A travers les étapes successives d'une vie qui ne s'arrête pas, nous aspirons à un terme final où la vie doit s'arrêter.
Atravers cette région des changemen ts où nous marchons, en changeant toujours nous-mêmes, nous aspirons à la possession de Yimmuàble.
A travers toutes les réalités de la terre et du temps, dont la possession nous laisse toujours vides, parce que rien n'y répond à la capacité de nos désirs, nous aspirons à la plénitude.
A travers la perpétuelle agitation de cette vie de la terre, agitation au dehors et agitation au dedans, nous aspirons à la possession du repos, du repos complet au sein de l'ordre absolu.
A travers tous les spectacles de la mort, que la terre nous présente partout et toujours, nous aspirons à vivre et à vivre toujours davantage, à vivre surtout après notre mort.
Ainsi, la Destinée sur la (erre, ce n'est pas une fois, mais cinq fois, et plus encore, le démenti insultant donné à notre vie humaine et à ses plus nécessaires aspirations.
De cette démonstration qni s'impose à toute âme sincère, se dégage une vérité absolument décisive pour le gouvernement de notre vie, une vérité simple et supérieure, à la fois profonde et populaire, parlant au génie comme au peuple, intelligible pour tous, et pour tous surtout éminemment salutaire, et dont la méditation sérieuse et l'intelligence pratique ont la puissance de faire dans une vie humaine une transformation complète. Cette vérité est celle-ci : notre vie sur la terre est un Voyage; et tous nous devons dire, en passant sur la terre, ces graves paroles du patriarche Job: «Je marche dans un chemin par où je ne repasserai plus ; Semitam per quam non rêver tar, ambulo. »
Certes, il ne se peut concevoir d'idée en apparence plus commune, plus élémentaire, plus vulgaire. Mais, sachons-le bien, ce sont les idées élémentaires qui portent le monde et guident l'humanité dans sa route. Oui, ce sont les vérités les plus simples, les plus vulgaires, et en apparence, les plus triviales, qui sont la grande
lumière do la vie; ot ce sont elles aussi qui en sont la grande puissance.
La lumière du soleil est, sans contredit, ce qu'il y a, dans le monde matériel, déplus manifeste, de plus connu et de plus vulgaire. Mais éteignez ce brillant flambeau de la nature , ou fermez vos yeux à sa lumière ; alors, la nuit pour vous est partout; vous errez dans les ténèbres, et au bord des abîmes. Ainsi cette vérité, la vie est un voyage, comme l'idée de la Destinée elle-même, est le soleil du monde humain; sans sa lumière toutretombe dans les ténèbres, roule dans le chaos, marche à la décadence et se précipite aux abîmes.
Et cette vérité, qui projette sur lechemin de la vie la grande lumière, est aussi puissante qu'elle est illuminative. Quand elle a pris de l'intelligence une possession complète , quand une urne s'ouvre tout entière à son rayonnement; elle a la merveilleuse puissance d'y accomplir les transformations les plus radicales et les plus salutaires.
Ouvrons donc religieusement nos âmes à la contemplation de cette vérité si pleine à. la. fois de lumière et de puissance : La vie de l'homme CW la terri n'est qu'un voyage. Ecoutons sur ce
point, le témoignage pour nous lo plus irrécusable, lo témoignage de notre humanité. 1° Témoignage de l'humanité unioersclle, partout et toujours se considérant et se proclamant ellemême voyageuse. 2° Témoignage de chaque homme en particulier, constatant e Dtre les incidents du voyage et les incidents de la vie, non seulement une analogie et une similitude, mais une sorte d'identité.
Témoignage double etun tout ensemble, vous affirmant la même vérité et vous donnant ce même avertissement : Vous marchez dans un chemin par où vous ne repasserez plus.
Pensez-y donc toujours et ne l'oubliez jamais; votre vie n'est qu'un voyage, et vous n'êtes que des voyageurs.
Pour établir cette vérité, qui éclaire toute la vie et a la puissance de la trausfoimer, les témoignages abondent et surabondent.
Car, tout ce qui atteste une vie d'outre-tombe, atteste implicitement que la vie présente est un acheminement qui nous conduit à la vie fu-
turo, donc qu'elle est un voyage et rien qn'nn voyage.
Or, sur ce p Dint deux témoignages divinement infaillibles s'imposent à tout chrétien : le témoignage de Jésus-Christ et le témoignage de l'Eglise.
L'affirmation d'une autre vie que cette vie, c'est tout le contexte évaugélique ; c'est l'Evangile tout entier. Supprimez de l'enseignement de l'Evangile l'affirmation d'une autre vie, rien, absolument rien ne s'y comprend plus. Et Jésus-Christ, en affirmant qu'il est la voie, et quïl va, en remontant au ciel, nous préparer une place, nous dit assez clairement que cette vie de la terre n'est qu'un voyage qui doit nous conduire au ciel.
Le témoignage de l'Eglise n'est ni moins alternatif, ni moins démonstratif. Par son Symbole , par son culte , par ses temples , ses fêtes , ses cérémonies et sa prédication, l'Eglise nous crie dans le monde entier, que la terre est le lieu de l'exil, du pèlerinage, du voyage, enfin. Sans cette conception de la vie humaine, l'Eglise n'a plus de sens; elle n'a plus même de raisoj. d'être.
Nous pourrions donc, nous appuyer ici sur ce s deux grands et augustes témoignages. Mais,
devant les évoquer ailleurs , pour établir directement l'éternité de la vie, et implicitement la vérité présente, je me contente d'invoquer ici le témoignag-e de l'humanité; de l'humanité universelle et de l'humanité individuelle.
Et tout d'abord j'invoque le témoignage séculaire et universel de l'humanité entière : témoignage qu'il est impossible de récuser.
Partout et toujours, en effet, l'humanité, plus ou moins explicitement, s'est proclamée ellemême voyageuse.
Lorsque le patriarche Jacob, appelé en Egypte par son fils Joseph, parut devant le Roi Pharaon, portant sur son front la double couronne de ses années et de ses vertus, Pharaon lui demanda : « Vieillard, quel âgeavez-vous? » Jacob fit cette simple réponse : « Les jours de mon pèlerinage « sont de cent vingt ans, jours petits et mauvais, « qui n'ont pas égalé le pèlerinage de mes pè- « res. »
Ainsi parlaienttous les patriarches, par la voix de Jacob. Ces hommes qui vivaient de longs siècles, comprenaient cependant qu'ils n'étaient que des passagers, des pèlerins, des voyageurs sur la terre.
Un jour, dans une autre contrée, dans la Grèce, quelqu'un ayant demandé au philosophe Anaxagore, pourquoi il était si indifférent envers
sa patrie : « Oh ! reprit le vieillard philosophe, je « l'aime, ma pairie. » Et de sa main il montrait le ciel; attestant par là, qu'exilé sur la terre, il se croyait, lui aussi, en voyage pour arriver à la patrie.
Or, le témoignage de ces deux vieillards résume le témoignage de l'humanité entière : Jacob représentant l'humanité éclairée à la lumière de la révélation divine; Anaxagore représentant l'humanité éclairée au flambeau de la raison humaine.
Ecoutons les témoignages que l'humanité entière rend à cette vérité : la vie est un voyage ; et vous entendrez mieux comment Jacob et Anaxagore en sont les fidèles interprètes.
Le premier témoignage que rend l'humanité universelle à la vérité qui nous occupe, c'est le témoignage de sa ferme foi et de son inébranlable conviction.
En vain, dans certaines heures de perturbations et de ténèbres, on essaye de la tromper sur cette vérité qui éclaire toute sa vie. En vain, les erreurs et les passions incarnées dans des hommes viennent l'arrêter au chemin, pour essayer de la séduire. En vain, ils lui disent sous mille formes diverses .' 0 humanité, écoute: l'Eglise te
trompe, et tu te trompes toi-mèmcsur la réalité de ta vie. Le prêtre te disait : Ta vie n'est qu'un voyage\ ailleurs est ton repos. Et, avec le prêtre, des sages te disaient : Pour toi le temps est le chemin et l'éternité le terme ; la terre est ton exil et le ciel est ta patrie. Ils te montrent ce qui n'est pas, pour t'arracher à ce q'i-i est. Ils te promettent l'imaginaire, pour te dérober le réel : ton terme, ô humanité, ce n'est pas le ciel que tu rêves, c'est la terre où tu marches : car tu y marches, non pas pour vivre au delà, mais pour y mourir. Là, où il n'y a pas de point d'arrivée, de terme positif, il n'y a pas de voyage; il n'y a qu'une chute lente ou soudaine dans ton légitime néant.
Ainsiparlentensembleàl'humanitéleserreurs et les passions, pour arracher de son âme la foi à une autre vie. Eh bien! à toutes ces tentatives l'humanité résiste. Forte de sa foi intime et de sa conviction profonde, à toutes ces séductions» de l'erreur et des passions, partout et toujours, elle a fait invariablement la même réponse : « Laissez-moi passer; je suis voyageuse; « je le sais, je marche dans un chemin par où je « ne repasserai plus; semitam per quant non re- « vertar, ambulo. » Je crois au Paradis que j'ai
perdu, et je crois au Paradis que j'attends. Je crois au terme d'où je suis partie, et je crois au terme où je dois arriver, credo. Placée entre ces deux termes, ma vie est une marche vers mon point d'arrivée ; donc un voyage et rien qu'un rapide voyage : credo; oui, c'est ma foi, c'est mon invincible conviction. Ah! si cette vérité se dérobe au philosophe s'évanouissant dans l'orgueil de ses propres pensées; si le flambeau de sa raison ne suffit pas à la lui montrer: moi, je ne puis ni la méconnaître ni l'oublier; parce que j'en ai, dans mes plus intimes et mes plus infaillibles instincts, la révélation toujours ancienne et toujours nouvelle.
Comment cette conviction est-elle entrée dans l'âme humaine? Comment en a-t-elle pris une possession si complète, si universelle, si permanente, si indestructible? Cette conviction estelle dans l'humanité un vague souvenir de son expulsion de l'Eden primitif, et un pressentiment de son bonheur futur dans un monde meilleur? Ou bien, est-ce une conviction acquise à la seule lumière naturelle? Il importe peu de le savoir. Quelle qu'en soit la cause secrète , la raison plus ou moins mystérieuse, c'est un fait qui éclate en pleine lumière de l'histoire
humaine. Ce fait peut se produire et se produit, en effet, sous des formes indéfiniment variées ; mais le fond en est semblable à lui-même; et, dans son unité fondamentale, il constitue un témoignage d'autant plus irrécusable et d'autant plus triomphant, qu'il ne repose sur aucun intérêt de passion, qu'il n'est l'effet d'aucune convention, d'aucune éloquence, d'aucune persuasion; mais qu'il naît spontanément des plus naturelles et des plus profondes aspirations de l'âme humaine.
C'est ici le second témoignage, que l'humanité se rend à elle-même, sur la réalité de sa vie voyageuse. Elle aspire au delà; Y au deli est 1 aspiration spontanée de sa vie.
Cette aspiration, elle aussi, est un fait, un fait universel, un fait permanent, un fait profond. Quelques hommes isolés peuvent, çà et là, protester contre ce fait, et nier, pour leur propre compte, que ce soit leur fait. Mais quelques hommes rares apparaissant, de loin en loin, dans l'humanité, comme les monstruosités apparaissent dans la nature, ne pourraient en rien infirmer ce grand témoignage, réunissant les trois caractères de Y universalité , de la profondeur et de la perpe'luilé; caractères qui distinguent le fait
SA. KÊALITÉ 189
de l'humanité entière aspirant par delà la terre et le temps
Or, ici encore, ici surtout, revient l'application déjà faite ailleurs de ce principe posé en axiome par nos modernes réformateurs eux-mêmes; à savoir, que les Destinées sont promotionnelles et adéquates aux aspirations; et que, par conse'quent les aspirations démontrent les Destinées. Et, puisque l'aspiration de Yau delà est absolument certaine, il faut absolument aussi que Yau delà existe.
L'aspiration de Yau delà n'est donc pas, comme on pourrait être tenté de le croire, un rêve de l'imagination, un charme du g"énie poétique, un enchantement où se complaisent les grandes âmes et les natures d'élite. L'aspiration, j'entends l'aspiration spontanée, irrésistible, universelle, est une démonstration; c'est la démonstration de son objet. D'où cette conséquence qui s'impose : l'aspiration de Yau delà démontre la réalité de Yau delà.
Or, si Yau delà existe, s'il n'est pas un rêve mais une réalité, la suprême réalité de notre vie ; s'il se dresse , sous une forme plus ou moins saisissable, derrière notre tombe; et, s'il nous ouvre, pour nous y attirer, son sein plus ou moins
mystérieux : alors, je le demande, que peut être la vie humaine, dans la pensée et la conviction intime de l'humanité , si ce n'est une marche en deçà pour arriver au par delà? Un voyage, enfin , pour arriver, en passant par la tombe., à ce que nous aspirons et à ce qui nous attend par delà notre tombe? Car, il est évident que ce qui démontre que tout ne finit pas pour nous sur la terre et dans le temps, démontre, par là-même, que l'homme ne traverse le temps et ne marche sur la terre, que pour arriver, comme au terme final de sa vie, à ce qui n'est ni de la terre ni du temps.
Ainsi, l'aspiration universelle de l'humanité répond harmonieusement à l'universalité de sa conviction. Ce qu'elle croit, elle l'aspire. Le témoignage de son cœur confirme le témoignage de son intelligence, et le mouvement de toute sa vie répond à l'affirmation de sa foi. Témoignage tellement spontané, et tellement démonstratif dans sa spontanéité, que, s'il pouvait être récusé et argué de faux, rien ne pourrait plus être démontré. Niant toute certitude, nous n'aurions qu'à nous enfoncer dans les obscurités et les incertitudes d'un scepticisme universel.
Mais quoi? Ce témoignage universel et sécu-
laire, ce témoignage de l'humanité entière, être récusé ou convaincu dé faux? Oh! non, jamais! Il le peut d'autant moins, qu'il est confirmé magnifiquement par d'autres témoignages non moins irrécusables ; et tout d'abord par le témoignage des langues et des littératures humaines.
Tandis que la vérité se réfléchit dans les croyances universelles de l'humanité, l'universalité des croyances se réfléchit elle-même, d'une manière merveilleuse, dans les langues que les peuples ont parlées. Si l'âme humaine est un vivant miroir où la vérité se peint; le langage est un autre miroir où se peint l'âme humaine elle-même.
De li, dans les langues humaines, une puissance incomparable de démonstration ; puissance si forte , qu'elle résiste à tout, et désespère même ces esprits forcenés, qui entreprennent de déraciner dans l'âme des peuples ces vérités primordiales et ces croyances élémentaires, qui sont la vie même des peuples ; parce que, pour nier ces vérités et ces croyances de l'humanité, ils sont forcés de mentir au langage que cette humanité a parlé , et même à la langue qu'ils parlent eux-mêmes . Témoin cet audacieux négateur de la livinité, Proudhon, laissant échapper de
son âme vide de Dieu ce remarquable aveu . « J'ai besoin de V hypothèse-Dieu pour justifier mon style : » tant il voyait et sentait le nom de Dieu incrusté dans sa langue; en sorte que, sans nommer et affirmer Dieu, il désespérait de parler français.
Quelque chose de semblable se vérifie par rapport à la vérité qui fait l'objet de ce discours. Sous ce rapport, l'humanité de tous les siècles a mis dans son langage ce qu'elle porte en son âme. Il y a un mot, en effet, qui, chez toutes les nations, est gravé dans le tissu varié de leur langage, comme une révélation spontanée de leur croyance et de leur aspiration ; et ce mot est précisément celui-ci, la vie est un voyage; formule populaire de leur notion et de leur définition de la vie de l'homme sur la terre.
Chose singulièrement remarquable : partout et toujours, les peuples, comme les hommes, par un langage que leur avaient appris Dieu et la vérité, se sont eux-mêmes nommés tels qu'ils se connaissaient; ils se sont nommés voyageurs.
Vous qui aimez à pénétrer le mystère du langage humain, creusez toutes les langues que l'humanité a parlées, et toutes celles qu'elle parie encore ; pénétrez dans leur fond , jusqu'aux
racines qui touchent aux idées, comme les idées touchent à rùme humaine; vous découvrirez que toutes les langues ont un mot identique ou similaire , pour exprimer la vie , et ce mot correspond à l'un de ceux-ci : le passa >ge, le pèlerinage, Vexil, le retour, Y itinéraire, le voyage, enfin. Tons les peuples, sous des formules diverses, ont redit la parole de nos grands patriarches , parlant de leur propre vie : Dies peregrinationis, les jours de mon « pèlerinage ».
Et le témoignage rendu à cette vérité par le langage populaire, est magnifiquement confirmé par le langage philosophique, oratoire et poétique de tous les plus illustres interprètes de la nature humaine, en un mot, par toutes les littératures, qui, sous mille formules variées, sont l'expression de l'homme et de la société.
Sauf quelques génies égarés et quelques êtres parvers qui essayent, de siècle en siècle, de jeter le désaccord au sein de cet universel concert; tous les grands philosophes, les grands poètes et les grands orateurs, qui ont fait de leur parole l'organe plus sonore et plus harmonieux des croyances, des convictions et des aspirations de l'humanité, ont tous, avec plus ou moins d'éclat, proclamé cette vérité qu'ils ont eux-mêmes trou-
vée incrustée dans leur propre langage : l'homme exile, l'homme pèlerin, l'homme voyageur, en route pour retourner dans sa patrie.
Et, ce que l'humanité atteste par sa parole, elle l'atteste encore plus par son action; par une action qui réalise sa parole, comme sa parole exprime sa pensée.
Pénétrons au fond de son action, si multiple, si diverse et, en apparence, si étrangère à toute pensée, àtoutepréoccupation d'unautremonde que celui où elle se meut. Sous cette surface où voltigent tant de choses légères, folâtres et éphémères, vous découvrirez un ressort caché, qui pousse, par delà tout ce qui est du temps et de la terre, son action de la terre et du temps : ressort secret, dont elle-même ne se rend pas toujours compte, inconsciente qu'elle est le plus souvent du véritable mobile qui détermine ses mouvements; mais ressort puissant, qui, même à son insu, pousse au terme final où elle veut aboutir, sa vie voyageuse.
Là, comme le voyageur, au milieu de ses agitations, elle ajourne son repos. Là, comme le voyageur, au milieu de ses tristesses, elle ajourne ses joies. Là, au milieu de ses humiliations, elle ajourne sa gloire. Là, broyée par le malheur,
elle ajourne sa félicité. Là, victime de l'injure et de la malice des hommes, elle ajourne les représailles des divines justices. Là, dans la perpétuité de cette mort dont nous avons parlé, elle ajourne la pleine possession de sa vie. Là, enfin, comme l'exilé revenant vers le foyer domestique, elle ajourne à un foyer tranquille et permanent l'union béatifique, qui est le rêve de toute sa vie; et, comme les solitaires de la Thébaïde, mais, sans en avoir, comme eux, la conscience réfléchie et la pensée continue, elle traverse sa vie présente, en portant dans son âme plus ou moins vaguement aperçue la perspective de sa vie future ; et, c'est à ce terme de sa vie avenir, qu'elle subordonne l'action de sa vie présente; parce que, au fond de toute cette action du temps, elle porte une aspiration vague et une tendance inconsciente vers ce qui n'est pas du temps.
Mais, il y a dans l'action de l'humanité quelque chose qui mieux que tout le reste proclame cette vérité : La vie est un voyage ; c'est la Religion, ou faction religieuse proprement dite.
La Religion est le fait le plus strictement universel qu'il y ait dans l'histoire humaine; et ce fait est la plus éclatante manifestation de
l(.H VOYAGE DE CETTE VIE
cette vérité : L'homme voyageur sur la terre.
Tous les peuples de la terre, quelque degré qu'ils occupent dans la hiérarchie humaine et sociale, ontiine religion. Dans les espaces etdans la durée qu'embrasse l'histoire de l'humanité, il y a diversité de dogmes religieux, de liturgies religieuses, de rites religieux, de cérémonies religieuses. Il y a multiplicité de symboles, de temples, de sacerdoces, et souvent même entre ces cultes, ces symboles et ces sacerdoces, il y a plus que diversité et variété ; il y a antagonisme et hostilité.
Mais, au sein de ces multiplicités, de ces antagonismes et de ces hostilités, il y a un accord, un concert, une unité. C'est que tous les peuples sans distinction de race, de caractère, de mœurs, de civilisation, tous ont une religion. Sous ce rapport, barbares, sauvages, civilisés, peuples anciens et peuples nouveaux , peuples de tous les continents et de toutes les mers, ont un culte, une liturgie, une religion, c'est-à-dire une manière quelconque de communiquer avec la Divinité. Des savants, des voyageurs, des explorateurs de toutes les contrées delà terre, donnent sur ce point des renseignements, et signalent en détail des phénomènes et des faits
qui ne peuvent trouver ici leur place. Mais la constatation de l'universalité, de la perpétuité et de l'actualité du phénomène religieux est absolument incontestable. Quelques peuples, vus dans un trop rapide passage par des voyageurs inattentifs, ont paru, un moment, déroger silice point au fait universel. Mais mieux étudiés, mieux examinés et mieux connus, ces peuples, (c'est la science même qui le constate, ) rentrent dans la loi et l'harmonie universelles ; et, eux aussi démontrent, à leur manière, ce fait désormais acquis : Tous les peuples ont une religion.
Or, ce grand fait une fois constaté, il n'est pas difficile de comprendre comment il achève ici le témoignage que l'humanité rend à la vérité que je vous prêche, en se proclamant ellemême voyageuse.
Qu'est-ce, en effet, que la Religion? Prise en son sens à la fois le plus g-énéral et le plus radical, la Religion est un lien qui rattache l'homme à un autre monde; c'est un commerce efficace avec Dieu; maisc'estaussi un commerce, c'est-à-dire une communication avec ce que nous avons nommé Ta» delà. Comme il y a, dans l'ordre matériel, uncommerce bien nommé, transatlantique ; on peut dire que, dans l'ordre
religieux, il y a un commerce, que volontiers nous nommerions (si le vocabulaire français nous y autorisait) transterrestre ou transmondain; commerce réel et effectif avec un monde et une région d'outre-tombe.
La religion, bornée à la terre par ses pratiques et au temps par ses aspirations, ce n'est plus la religion ; c'est une occupation triviale ; c'est un aplatissement et une dégradation. Aussi, jamais, à le bien prendre, pareille religion n'a existé sur la terre. Les paganismes eux-mêmes, qui se faisaient, à travers les siècles, et q\ii se font encore aujourd'hui les dieux les plus rapprochés de la terre et de l'homme, les religions les plus sensuelles et les rites les plus grossiers, adoraient des divinités habitant un monde supérieur, des régions supra-terrestres. Sur ce point, Rome et Carthage , Athènes etCorinthe, l'Egypte et la Grèce, l'Inde et la Chine, la Perse et la Médie, Ninive et Babylone; bref, l'Europe et l'Asie, l'Afrique et l'Amérique, se rencontrent ici encore dans un concert vraiment universel; tous par l'action religieuse ont prétendu et prétendent encore entrer en communication avec un autre monde. Sans une élévation vers un monde supérieur, sans une pensée et une as-
piration dépassant les limites de la terre et du te:nps, les religions n'ont plus de sens; elles deviennent un je ne sais quoi, qui ne mérite plus d'avoir un nom dans les lang-ues humaines.
Donc, toutes les religions, sans aucune exception , même les plus abaissées dans leurs croyances et les plus triviales dans leur culte, supposent, comme fondement à leurs pratiques religieuses, la vie d 'outre-tombe, c'est-à-dire, la survivance de l'homme de l'autre côté de son sépulcre.
Voilà pourquoi, comme l'Eglise elle-même, mais d'une manière moins parfaite et quelquefois sous les formes les plus grossières , par leurs rites, leurs chants et leurs cérémonies, toutes les religions proclament, avec l'Eglise, que la vie de l'homme sur la terre est un passag-e, un voyage , enfin , à travers ce monde pour arriver à un autre monde.
Ainsi, sur ce point, dans le grand témoignage de l'humanité, tout s'accorde pour démontrer et proclamer la même vérité. La ferme foi et la conviction inébranlable de l'humanité; Y aspiration spontanée, constante et universelle de l'humanité ; le langage qu'en tout temps et en tout lieu a parlé l'humanité; Y action variée, multi-
pic, mais toujours une de l'humanité; les religions qui, de siècle en siècle, ont prévalu dans l'humanité : tout cela, vous venez de L'entendre, rend le même témoignage. Par touteela, sous des ïormes diverses, l'humanité vous dit ce qu'elle se voit et se sent elle-même sur la terre.
Donc, si vous ne croyez pas à l'Eglise proclamant, de toutes les manières, l'homme voyageur, homo viator-, croyez du moins à l'humanité se proclamant elle-même voyageuse.
Et, si même ce témoignage de l'humanité ne su [fit pas encore à vous convaincre; alors je vous dirai : croyez au moins au témoignage de votre propre vie, c'est-à-dire à vous-mêmes. Car, si vous voulez vous rendre compte de ce qu'est votre vie, et de ce qu'est le voyage; vous allez voir que ce ne sont pas deux choses, mais une même chose.
Même avant tout examen des phénomènes tic la vie et du voyage, un secretinstinct nous avertit que cette vie n'est pas autre chose, à savoir, un voyage qui nous conduit au terme où nous devons aboutir.
Un homme, un jour, écrivait à l'un de ses amis : « Mon ami, je me sens voyageur sur la « terre, et vous, êtes- vous donc plus?» Cette parole, moi aussi, je vous la dis : plus j'avance au chemin de ma vie, plus je sens que je suis voyageur; et vous, ètes-vous donc plus? Et cette parole, qui parmi vous ne peut la dire à quiconque marche avec lui au même chemin?
« La vie, disait un autre, quand on n'a plus « vingt ans, devient un voyage à travers un pays « austère, monotone souvent, par accident en- « chanté et radieux, mais toujours intéressant et « curieux; jusqu'à ce que ia fatigue venant à « accabler le voyageur, il se prenne d'un grand « amour pour le repos. »
« Dans le tète-à-tète avec Dieu et avec la mort, « avec quelle force la vérité se montre aux re- « gards! Et qu'il devient sensible à notre âme, « que nous ne restons sur la terre que pour y « faire un pas de plus (1). »
Je pourrais ici multiplier indéfiniment des citations semblables ; aveux spontanés échappés de l'àme et du cœur de ceux qui ont vécu, et qui nous ont dit, soit dans le sccfet des conriden-
(1; Madame Svvetcliine.
ces, soit dans le bruit de la publicité, l'idée qu'ils se sont faite de leur propre vie, et le sentiment qu'ils en ont éprouvé.
Chacun de nous, en se repliant sur lui-même, peut retrouver au fond de son âme une idée, et au fond de son cœur un sentiment pareils.
Ceux-là seuls qui n'ont jamais voyagé et qui ont à peine vécu, pourraient ne pas avoir, ou n'avoir que peu cette idée et ce sentiment. Mais, j'affirme que quiconque a déjà vécu, et voyagé sur la terre, ne peut échapper ni à Tune ni à l'autre; il voit, il sent qu'il est bien en réalité, ici-bas, ce que l'Eglise le nomme, homo vialor, l'homme voyageur.
Et pour moi, je l'avoue, depuis l'aurore de ma raison, depuis le jour où j'ai pu commencer à regarder dans la vie, et à m'en rendre compte, c'est-à-dire depuis déjà plus de cinquante ans, j'ai eu au plus intime de ma pensée et au plus intime de mon cœur, cette révélation et ce sens de notre vie sur la terre. Et plus j'ai marché au chemin de cette vie, plus pour moi cette révélation est devenue claire et ce sens profond; comme le voyageur qui part dès le grand matin, sent croître avec la lumière la chaleur du soleil montant vers son midi.
Ah! c'est qu'en effet, plus nous apprenons, en vivant, ce que c'est que la vie, et en voyageant cequec'cstquele voyage ; plus nous constatons qu'entre les incidents ou les phénomènes du voyage et les incidents ou les phénomènes de la vie humaine, il y a non seulement analogie et similitude, mais identité.
C'est ce qui va ressortir, avec une pleine évidence, du rapprochement de ces phénomènes et de ces incidents.
Examinez attentivement les phénomènes qui se produisent dans le voyage; est-ce que ces phénomènes ne vous représentent pas exactement les réalités de votre vie?
Le premier phénomème du voyage, c'est la perpétuité du déplacement et du passage. Cesser pe se déplacer, c'est cesser de voyager; tant il est vrai que voyager et se déplacer ne sont pas deux choses, mais une môme chose.
Voyager, c'est faire un pas, puis un autre, puis un autre ; donc avancer toujours et se déplacer sans cesse; et, en se déplaçant, changer les rapports que le voyageur a avec les choses, et que les choses ont avec le voyageur.
Ainsi, ce qui était hier pour lui l'orient est aujourd'hui l'occident; et ce qui est aujourd'hui
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pour lui le nord sera demain le raidi. Bref, le voyageur est un passager; il passe toujours, et en passant il change, avec tous les objets devant lesquels il passe ses propres relations.
Tel est l'homme en voyage : un pied qui se pose, un pied qui se lève, disait un voyageur, et jamais ne demeurant dans le même lieu ni dans la môme situation, nunquam in eodem statu permanet.
Voilà la vie de l'homme sur la terre. Cette vie est dans un perpétuel mouvement, vita in molu; non dans le mouvement d'une vie qui s'arrête, pour recueillir toutes ses puissances et pour jouir d'elle-même dans la pleine possession d'elle-même; mais dans ce mouvement instable qui la porte sans cesse d'un lieu à un lieu, d'une chose à une chose, d'une situation à une situation, sans la laisser jamais dans un même état, nunquam in eodem statu permanet.
Il en est ainsi : le déplacement de notre vie ne finit jamais que pour recommencer toujours ; si bien que nous ne sentons, pour ainsi dire, la réalité de notre vie qu'à la perpétuité de ses déplacements et à la rapidité de son passage.
Où est-elle, votre vie? Dans le passé? Il n'est déjà plus. Dans l'avenir? 11 n'est pas encore.
Dans le présent? Mais il vous échappe. Le voici qui s'enfuit comme vous et avec vous.
Le moment où je parle est déjà loin de moi, dit le poète.
Telle est notre vie sur la terre, une figure qui passe, une ombre qui fuit, fugit veîut timbra. En sorte que notre vie passe plutôt qu'elle ri est; et l'homme fuit, plutôt qu'il ne vit.
Vous croyez être dans une affection, dans une jouissance : vous vous trompez ; vous sortez d'une affection, d'une jouissance, et plus souvent d'une souffrance, pour entrer dans une autre. Vous n'êtes plus dans celle-là; vous n'êtes pas encore dans celle-ci. « Emcrsion d'un « état passé, immersion dans un état futur; » voilà la vie, dit un auteur, qui en avait fait l'expérience; c'est-à-dire la perpétuité, non de l'être, mais du passage.
Et, par une corrélation nécessaire, variation de toutes chpses par rapport à nous, et de nous par rapport à toutes choses. Tandis que vous passez devant tout, ne voyez- vous pas comment tout passe et fuit devant vous? Prœlerit figura hujus mundi; la figure du monde passe; et il n'y a de comparable à ce passage de la figure du monde devant vous , que votre propre
passage devant cette figure du monde.
Ces fêtes et ces ovations, ces pompes et ces funérailles que vous avez vues passer, où sontelles? Tout cela a fui devant vous, et vousmêmes avez fui devant tout cela; il ne vous en reste qu'un souvenir, une image qui vous sert, tout au plus, à reconnaître l'identité d'une vie se précipitant sur les points de la durée, comme un coursier sur les points de l'espace, sans y être jamais tout entier.
S'il en est ainsi, qui parmi vous ne se sent en voyage? Depuis que vous marchez dans ce chemin de la vie, avez-vous pu seulement perpétuer deux jours les mêmes relations avec les hommes et avec les choses? Aussi, sous ce rapport, alors même que vous demeuriez au même point de l'espace, et que le ciel vous faisait au foyer la vie en apparence la plus stable et la plus reposée; combien votre pensée a voyagé, votre imagination a voyagé, votre cœur a voyagé ! En vain vous essayez de faire à vos pensées, à vos désirs, à vos affections des stations ou des étapes où l'on s'arrête : la vie vous pousse; elle vous crie : En avant. En vain vous vous écriez : Pourquoi passer toujours? Je voudrais m'arrèter quelque part, me
fixer à quelque chose. Il y a une voix qui vous crie, comme la voix de la fatalité : Non; ce n'est pas ici le lieu où l'on s'arrête; c'est le lieu ou l'on passe. Donc, passez, passez; vous êtes voyageur; accomplissez votre vocation.
Mais il y a quelque chose qui nous fait sentir plus profondément encore que nous sommes voyageurs, c'est la perpétuité de nos séparations.
« Étrange est la Destinée du voyageur», disait un homme qui l'avait appris en voyageant lui-même. « Il aborde à un rivage; il y con- « tracte des affections, y sème des souvenirs et « des regrets. Et, quand il part, il sait que des « yeux et des cœurs le suivent de ce rivage, qu'il « voit fuir. Il y attache un dernier regard ; il y « laisse quelque chose de son cœur; puis le vent « l'emporte vers d'autres horizons. »
Tel est le tableau du voyage, tracé par la main d'un voyageur célèbre (1).
C'est en raccourci le tableau de notre vie.
Quelque profonds que soient les liens qui nous attachent les uns aux autres, et si prolongées que puissent être nos unions sur la terre; il est trop vrai de dire que, comme les voyageurs, nous ne nous rencontrons que pour
(1) Lamartine (Voyage en Orient).
nous quitter; nous no nous unissons que pour nous séparer; je puis ajouter : nous ne nous aimons que pour nous mieux pleurer.
Et si, entre nos courtes unions d'ici-bas et nos douloureuses séparations, notre imagination, pour mieux tromper notre cœur, ne savait mettre des siècles; nous ne voudrions pas de ces unions, qui sont pour nous la prophétie infaillible de nos inévitables séparations ; car, hélas! trop souvent les douleurs et les tristesses de nos séparations touchent de si près aux joies et au bonheur de nos unions, que ce bonheur ne nous apparaît que comme un rayon fugitif dans l'ombre de notre vie voyageuse.
Jeunes encore , quelquefois nous connaissons, même au matin de notre vie, cette âpre et douloureuse loi de la séparation.
A peine y avons-nous fait quelques pas, que déjà notre cœur saigne de ses premiers déchirements. Voyez-vous d'ici l'enfant, à l'aurore de sa vie, marchant entre son père et sa mère, souriant à l'avenir, comme on sourit le matin à l'éclat d'un beau jour. Pauvre enfant! Il se figure qu'il en sera toujours ainsi! Mais, un jour, un coup soudain et violent arrache de sa main droite la main de la paternité; un autre jour, un
coup plus violent et plus douloureux encore arrache de sa main gauche la main de la maternité. . Et le voilà seul, emportant dans son cœur ces deux blessures qu e rien ne pourra plu s guérir.
Alors même que la mort n'a pas hâté pour un homme ces drames douloureux de la séparation, il n'échappera pas à l'empire de cette inéluctable loi de la vie. «L'homme», dit -l'Ecriture, « quittera son père et sa mère, pour s'attacher à sa femme. >■■ Et, comme il a quitté ses parents, ses enfants le quitteront lui-même; trop heureux encore si la Providence, intervertissantl'ordre naturel des choses, ne le condamne lui-même à pieurer sur la tombe de ses propres enfants!
Et, ces douleurs de la séparation, il ne faut pas croire qu'elles n'atteignent que nos unions les moins légitimes et les moins faites pour durer. Hélas ! nos unions même les plus saintes» auxquelles leur sainteté même semblerait devoir promettre l'avenir, n'y échappent pas ; et la famille elle-même, qui réalise ici-bas l'union la plus intime et la plus heureuse, subit la loi des inévitables séparations.
Ah ! la famille, je l'ai vue dans toute sa beauté, toute sa floraison, toute sa fécondité et toute sa
félicité. Elle m'apparaissait pareille à un arbre magnifique, couvert de ses nombreux rameaux et de son superbe feuillage : et, en voyant là le père et la mère entourés de leurs beaux et joyeux enfants, rangés autour de leur table, comme les rameaux de l'olivier, je me disais : Pourquoi un tel bonheur ne peut-il durer toujours?
Dix ans plus tard, j'ai revu le lieu où j'avais contemplé toute cette beauté et tout ce bonheur de la famille. Hélas ! rien de tout cela n'existait plus. Le vent de l'adversité avait soufflé sur cet arbre vivant ; il en avait emporté le feuillage et brisé les rameaux. Et je n'ai plus retrouvé là que quelques enfants vêtus de noir, pleurant sur des tombes récentes.
Or, s'il en est ainsi de ces unions , qui sembleraient devoir toujours durci* ; que dire de ces unions fortuites , que les passions font aujourd'hui et qu'elles déferont demain? De ces unions qui naissent d'un caprice, d'un hasard, d'un intérêt fugitif? Ah ! de telles unions ne ressemblent que trop à celles que contractent, un soir, dans une même hôtellerie, des voyageurs range' s un moment autour d'une même table, et qui le lendemain se quittent pour ne plus se rencontrer jamais.
Un homme qui avait déjà beaucoup vécu, et mi-même beaucoup souffert de la douleur de ces séparations, Chateaubriand écrivait :
« Cette société, que j'ai vue la première, est « aussi la première qui ait disparu à mes yeux.
« J'ai vu la mort entrer sous ce toit de paix, « le rendre peu à peu solitaire, fermer une « chambre, puis une autre, qui ne se rouvrait « plus. Vingt ibis j'ai fait cette expérience ; vingt « fois j'ai vu les sociétés se former et se dis- « soudre autour de moi. Et, cette impossibilité « de durée dans les liaisons humaines me ra- « mène à l'isolement .. *
Chateaubriand eût mieux fait de dire : me ramène au détachement. Car, pourquoi s'attacher aujourd'hui à ce qu'il nous faudra quitter demain?
Tous ceux qui ont un peu vécu, ont déjà vu aussi ces révolutions et ces séparations qu'amène autour de nous le voyage de cette vie. Ces amis que nous avons aimés, où sont-ils? Ces cœurs qui s'appuyaient sur le nôtre, où sont-ils? Hélas ! il est trop vrai : avoir des amis , les perdre pour en retrouver d'autres , que Ton perdra de même; n'est-ce pas la douloureuse réalité de toute vie sur la terre'.'' Si bien que notre
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cœur, qui ne veut vivre que d'attachements, se sent condamné à la perpétuité des séparations.'
En vain ce cœur proteste et crie au dedans de nous : Je ne veux plus me séparer ; je veux m'unir, et m'unir pour toujours. La réalité, la triste réalité répond : Non ; ce n'est pas ici le lieu où l'on s'unit, c'est le lieu où l'on se sépare. Vous êtes voyag-eur; or, voyager c'est toujours arriver et c'est toujours partir; c'est toujours quitter quelqu'un ou quelque chose ; donc , toujours se séparer. Partez donc, et, bon gré magré, séparez-vous. Et, nous nous allons dans ce chemin arrosé de nos larmes, poursuivant une course qui n'est qu'une série d'adieux tous plus tristes les uns que les autres , et semant partout un peu de cette vie toute composée des tristesses de nos séparations et des fatign.es de notre voyage.
La fatigue ! la fatigue permanente dans le perpétuel ajournement du repos ; telle est la troisième réalité du voyage; tel aussi le troisième phénomène de notre vie sur la terre.
Voyager, ce n'est pas seulement se déplacer et se séparer, c'est aussi se fatig*uer. Même quand on voyage dans les conditions du confor-
table moderne; pour peu que le voyage se prolonge, on n'échappe pas tout à fait à cette âpre loi du voyage.
Voyager, c'est partir de chez soi, un matin, plein de force et de fraîcheur, de joie et d'espérance; et le soir, se retrouver loin de tout ce que l'on aime, la fatigue dans les membres et souvent la tristesse au cœur. Voyager, en un mot, c'est se fatiguer toujours, jusqu'à ce qu'on arrive au terme du voyag*e; ou plutôt, jusqu'à ce qu'on soit de retour au foyer que l'on a quitté.
Eh! n'est-ce pas là encore l'image expressive de notre vie sur la terre ? Qu'est-ce que la vie de l'homme sur la terre? La vie est une fonction, la vie est un travail, la vie est un combat, la vie est une charge, la vie est un fardeau. Vivre, en effet, c'est remplir une fonction; vivre c'est porter un fardeau; et, chose remarquable, toutes les langues humaines disent avec une philosophie aussi admirable que simple: le fardeau de la vie.
Il résulte de là que notre vie est, dans le per. pôtuel ajournement de notre repos, la réalité perpétuelle de la fatigue. L'homme sur la terre se fatigue, rien qu'à porter la vie ; et si pesant
parfois est pour lui ce fardeau, qu'il en est accablé, pour ne x>as dire brisé.
Pour sentir cet accablement ou ce brisement de la vie, il n'est pas même nécessaire d'en connaître les grandes crises et les grandes catastrophes. Il suffit d'en connaître les réalités communes, et d'en suivre le cours normal. Et la pio>péritéelle-mèmenelaisse pas que d'en sentir avec le fardeau la fatigue et même le brisement.
C'est une âme dans une prospérité relative, un jeune homme ayant déjà au front une auréole de gloire, qui écrivait un jour à l'un de ses amis :
« Mon ami, le ciel d'aujourd'hui est beau et « pur, comme- un ciel de la Grèce ou de l'Italie. « Mais, hélas! ces belles fêtes de l'air et de la « lumière ne me donnent pas le repos. Mon ami, « qu'y a-t-il de plus rompu que ma vie. >:•
On ne pouvait mieux dire : qu'y a-t-il, en effet, de plus rompu, de plus brisé que la vie de l'homme sur la terre?
Vie brisée par le travail.
Quel travail, demandez- vous? Travail du corps, pour arracher à la terre le pain de chaque jour; travail de V intelligence, pour
creuser en tout sens l'âpre domaine de la science, et conquérir la vérité; travail du cœur , pour y ouvrir les sillons douloureux où doivent germer les semences de la vertu.
Vie brisée par le malheur.
Dans cette rude traversée de la vie humaine, fréquents sont les jours orageux, rares les jours sereins. Comme les voyageurs de nos jours, des chocs soudains vous secouent et vous brisent, si tant est qu'ils ne vous tuent tout à fait. Qu'est-ce à dire? Ce sont les hommes qui attaquent et renversent votre honneur; ce sont les événements qui renversent votre fortune; c'est la mort qui renverse vos espérances ; c'est sons toutes les formes le brisement du malheur.
Vie brisée par les passions.
Voyez- vous d'ici cet homme qui se traîne, la sueur au front, à travers un désert sous les feux du soleil? Sa tète brûle; ses pieds brûlent; tout son corps brille ; l'accablement est partout. Voilà la vie, à l'heure ardente des grandes passions. Alors, l'orgueil vous fatigue, la cupidité vous fatigue, l'ambition vous fatig-ne, la jalousie vous fatigue, la volupté, ah! la volupté surtout vous fatigue et vous brise.
Vie brisée même par le plaisir.
Chose singulière ! le plaisir qui semble n'avoir
d'autre but que de vous donner le repos , ne vms produit, en réalité, que fatigue et encore fatigue. Partout j'ai rencontré et vu de mesyeux le même spectacle. Tous ceux qui, au Chemin de la vie, marchant à travers les fleurs et les parfums, promènent de fête en fête et de festin en festin leur soif du plaisir et du repos , au bout de ces festins et de ces fêtes, trouvent la même chose : accroissement dé fatigue et accroissement de souffrances. Et assurément, de tous ceux que la fatigue accable, les plus fatigués de tous, ce sont les héros et les héroïnes du plaisir. Je les ai vus partout, le lendemain de leurs banquets et de leurs fêtes , montrant à tous par leurs fronts assombris et leurs pâles visages, que le plaisir, qui leur promet le soulagement et le repos, est lui-même pour la plupart , la plus grande cause de lassitude et de fatigue.
Ainsi, comme le voyageur au chemin, tout plus ou moins dans cette vie nous fatigue et nous brise.
Et, chose remarquable, cette fatigue qui nous vient de tout et de partout, nous suit à toutes les étapes de notre vie. Que dis-je? Elle croît avec notre vie et se multiplie avec nos jours.
Elle est plus grande dans la jeunesse que dans l'enfance; plus grande dans l'âge mûr que dans la jeunesse; plus grande encore dans la vieillesse que dans l'âge mûr : le poids de la vie se faisant plus sentir, à mesure que nous y avançons.
Et, alors que vient pour nous le soir de cette vie : comme le voyageur qui a longtemps porté son fardeau, nous nous sentons défaillir sous le poids qui nous accable ; et, comme le voyageur au déclin du jour, au milieu des ombres qui descendent sur nous, souvent nous nous disons en soupirant et en regardant devant nous : Estce que le repos ne va pas bientôt venir? Où donc est- il pour moi le terme où je me reposerai?
Et, ici encore, ici surtout, une voix lugubre nous crie : Non ; ce n'est pas ici le lieu où l'on se repose; c'est le lieu où l'on se fatigue. Vous êtes voyageur; marchez, marchez encore, jusqu'à ce que la mort vienne vous délivrer du fardeau de la vie. Surgi le, cl ile , non habetis hic requiem, levez- vous, et allez; vous n'avez pas ici de repos.
Un quatrième phénomène atteste l'identité du voyage et delaviehumaine sur la terre : c'est la
réalité et le sentiment de Texil; et, comme conséquence, le mal delà patrie absente.
Le voyag-eur, qui franchit les frontières de la patrie, se condamne à l'exil ; et alors même qu'il voyag-e en deçà des frontières de la vie nationale, il ne laisse pas que d'être un exilé; car il s'exile de cette petite patrie, de cette patrie dans la patrie, qui se nomme la famille, et qui nous donne surtout le sens et l'amour de la patrie, parce qu'elle est la terre où nous avons eu notre père, terrapatria. Et, loin de ce qui pour lui est surtout la patrie, le voyageur, même sans passer la frontière, se sent plus ou moins exilé. Plus exilé encore se sent-il, s'il ne voit plus les champs, les prairies, les lacs, les fleuves, les montagnes, les collines de la terre natale. Alors, facilement il se sent seul ; il se sent étranger ; il se sent triste > et plus ou moins, il souffre du mal du pays, ou de la. patrie absente. Et, si cet exil est forcé; si l'enfant de la patrie enfutarraché parla violence, la tyrannie, la proscription, oh! alors, l'exilé seul peut bien dire ce que son cœur souffre, loin de cette patrie qu'il aime et qu'il ne peut plue revoir. Lui seul peut dire aussi, de quel charme s'embellit aux yeux de l'exilé estte patrie, qu'il n'aperçoit plus qu'à travers le prisme de son
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imagination et les rêves de son cœur attristé par l'absence.
Et n'est-ce pas encore ici l'image saisissante de la réalité de notre vie?
Comme le voyageur, est-coque nous ne portons pas au cœur, nous aussi, le sentiment de l'exil, ou de la patrie absente? Est-ce que, nous aussi, nous ne souffrons pas du mal du pays? Est-ce que nous ne connaissons pas tous, plus ou moins, cet ennui qui est la grande souffrance des exilés? Or, quelle est, d'ordinaire, la situation de l'exilé?
« L'exilé partout est seul, » dit un homme célèbre. Or, pour peu que nous sortions du cercle restreint des parents et de quelques amis ; estce que, même au sein des multitudes, nous ne sommes pas seuls, nous aussi? Qu'est-ce donc, lorsque, par l'injure du sort ou de l'événement, même les parents et les amis nous font défaut?
L'exilé partout est étranger. Autour de lui les hommes parlent une langue qu'il ne comprend pas ; et, peut-être, la langue que lui-même parle n'est comprise de personne. Partout des hommes inconnus ; nulle part un visage pour lui sourire; nulle part une parole pour le consoler; nulle part une main pour serrer sa main. Conur
de personne, étranger pour tous, seul , dans le sens le plus complet de ce mot : Ah! oui, voilà bien la situation du véritable exilé. Ainsi, le plus souvent, sommes-nous sur la terre. Une fois sortis de la famille, si toutefois nous avons encore une famille, et en dehors de quelques rares amis; partout des étrangers, encore des étrangers , et toujours des étrangers !
L'exilé, enfin, partout est triste. Souvent au souvenir de la patrie, il arrose de ses larmes la terre de son exil; et il souffre d'une tristesse que personne ne peut consoler ; personne autour de lui ne sachant pas même qu'il souffre, ettous passant insensibles et indifférents devant sa souffrance non seulement incomprise, mais tout à fait ignorée.
Eh ! qui de nous, sous ce rapport, ne se sent, comme l'exilé, triste souvent et presque toujours d'une tristesse inconsolée? Qui de nous ne se dit souvent, dans sa tristesse solitaire : « Mon âme , pourquoi es-tu triste et pourquoi me troubles-tu? Hélas! qu'il est long mon exil sur la terre! Incolatus meus quam prolongalus est! » Quand donc enfin, le reverrai-je le soleil de la patrie?
Ici encore la voix des choses nous crie,
comme au voyag-eur exilé : voyageur, passez; et cherchez ailleurs le ciel et le soleil de la patrie : ici pour vous c'est l'exil, et encore l'exil.
Enfin, une dernière chose atteste mieux encore que toutes les autres , l'idendité du voyage et de la vie; c'est la perpétuité de la mort.
Nous l'avons dit : Voyag-er, c'est toujours arriver et c'est toujours partir; donc toujours quitter quelqu'un ou quelque chose. Or, nous mourons pour ceux que nous quittons, et ceux qui nous quittent meurent pour nous. En sorte que, voyager c'est apprendre à mourir.
Et, en réalité, qu'est-ce qui ressemble plus à la mort que le départ? Alors surtout que l'on part pour de lointains rivages? Ala douleur que l'on éprouve, aux pleurs que l'on verse, ne croirait-on pas assister à des funérailles anticipées9
Oui, à la lettre, le voyag-e est comme un apprentissage de la mort.
Et n'est-ce pas, ici surtout, la grande réalité de notre vie? Est-ce que pour nous, vivre icibas est autre chose qu'apprendre à mourir? Et qui de nous ne peut dire avec le Psalmiste : « Quotidie morior, je meurs tous les jours. » Est-ce que notre vie, en effet, n'est pas uni-
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quement la continuité de notre mort? Et qu'estce qui atteste mieux cette perpétuelle mort, que notre vie elle-même? Ah ! je le sens par ma vie elle-même, je meurs tous les jours. Est-ce que tout ce que je viens de dire n'en est pas ici l'irrécusable témoignage?
Ma vie est la perpétuité du déplacement et du passage. Je passe, je passe encore et toujours. Et, quand j'aurai accompli jusqu'au bout mon passage; en d'autres termes, quand tout pour moi sera passé, et que j'aurai passé devant tout; bref, quand j'aurai passé tout à fait ; je sais bien ce que l'on dira de moi : c'est un trépasse', c'est un mort.
Ma vie est la perpétuité de la séparation et du départ. Comme le voyageur, j'arrive toujours, mais toujours je pars. Ceux, qui m'ont quitté sur la terre, ont fait le grand et suprême départ. Partis du rivage du temps, ils touchent au rivage de l'éternité. Ils sont partis, c'est-à-dire, décèdes : tant est vraie ici la philosophie des mots. Et, quand j'aurai accompli le suprême départ; on dira de moi aussi : il est parti; c'est un décédé; c'est un mort.
Quotidie morior, je meurs tous les jours. Ah ! je le sens à la perpétuité de ma fatigue. Ma
vie est une charge; ma vie est une fonction. A mesure que je vis, je porte ma charge et je remplis ma fonction. Et, quand j'aurai porté jusqu'au terme suprême cette charge ou ce fardeau de ma vie, c'est-à-dire quand j'aurai rempli toute ma fonction; ail! Je sais aussi ce que l'on dira de moi : il a fini de porter sa charge ; il a accompli toute sa fonction; de f une lus est , c'est un défunt; c'est un mort.
Qaotidie morior! je le sens aussi à la perpétuité de mon exil. Chaque pas que j'y fais me rapproche de la patrie, vers laquelle je marche. Et cette mort, qui doit m'y introduire, se fait pour moi à mesure que j'avance. Et, quand j'aurai fait mon dernier pas sur cette terre de mon exil; lorsqu'on n'y retrouvera plus que la trace que j'y aurai laissée, si tant est même qu'on en retrouve quelque chose; ah! je sais encore ce que l'on dira de moi : l'exilé est retourné dans sa patrie ; c'est un rapatrié; c'est un mort!
Ainsi, vue sous toutes ses faces, ma vie se révèle elle-même comme la perpétuité de ma mort; et elle se compose de la perte de mes jours. En vain je m'attache et je me cramponne à cette vie qui se dérobe, comme un naufragé au rivage. Je me trompe, je ne m'attache qu'au
frêle navire emporté par le courant du fleuve. Ah! je me trompe encore; car je suis moi-m('vme ce fleuve qui court vers l'abîme; moins que cela, je suis un flot, ou moins encore, une goutte emportée avec toutes les autres, dans ce grand fleuvedes générations humaines, où nous fuyons comme des eaux qui s'écoulent et ne reviennent plus. Oui, dit l'Ecriture, nous mourons tous, et nous nous écoulons comme les eaux sur la terre; omnes morimur, et quasi aquœ dilabi- •mur in terram, quœ non revertuntur. (n. Reg^ xiv. 14.)
Ah! oui vraiment, je suis un voyag*eur. J'en crois, sur ce point, non seulement au témoignage de l'humanité ; j'en crois aussi au témoignage de ma propre vie ; car elle-même me le crie de toutes les manières : Oui, je suis sur la terre ce que l'Eglise elle-même me nomme, homme voyageur homo viator.
CONCLUSION
Puisse, Messieurs, cette vérité si grave dans sa simplicité, et si importante, pour la pratique
de votre vie, pénétrer jusqu'au plus intime de votre âme. Puissiez-vous ne l'oublier jamais, et la porter en vous comme un flambeau destiné à éclairer votre vie tout entière; car il n'en est pas qui illumine d'une plus grande clarté tous les horizons de notre vie.
Donc, partout, toujours et dans toutes les situation, dites- vous, et dites- vous encore : Je le crois, je le vois, je le sens: ma vie est un voyage, et je suis un voyageur.
Hélas ! jusqu'ici cette vérité-mère , cette vérité à la fois si simple et si profonde, si populaire et si décisive effleurait à peine les surfaces de ma vie égarée et distraite en ses égarements. Trop épris des charmes de la route, je ne songeais pas même au terme où doit aboutir cette course rapide à travers le temps. Aujourd'hui, à cette heure même, mon existence fugitive, ici-bas, s'est révélée à mon âme telle qu'elle est en réalité. Désormais, je ne l'oublierai plus. Dès ce soir même, en quittant ce temple où m'est venue la lumière, et en retournant vers cette fragile demeure, qui n'est pour moi qu'une étape dans ce voyage de ma vie, je me dirai, et me dirai encore avec le grand patriarche : « Je passe dans un chemin, par où je ne repasserai plus. »
Oui, Messieurs, faites ainsi; et demain, j'essaierai de vous montrer, comment cette vérité qui est la grande lumière, pour éclairer notre vie, est en même temps, la grande puissance pour la transformer.