LE VOYAGE DE LA VIE
Homo oiator L'homme voyageur
Messieurs,
Ainsi l'Eglise, qui nomme bien toute chose , appelle l'homme sur la terre : homme voyageur.
Cette appellation, donnée à l'homme par l'Eglise, résume parfaitement tout ce que nous avons dit dans le discours précédent. La vie sur la terre n'est pas le terme de la destinée : elle est le chemin qui conduit au terme; donc elle est un voyage, et l'homme est un voyageur. Le témoignage de l'humanité en général, le témoignage de notre vie personnelle en particulier,
tout atteste cette vérité simple et populaire, mais, aussi capitale et décisive qu'elle est simple et populaire.
Cette vérité élémentaire, précisément parce qu'elle est élémentaire, a, pour transformer une vie humaine, une incomparable puissance.
Lorsque l'homme la porte dans sa pensée, elle jette sur son existence la grande lumière ; elle éclaire toutes les parties; et, lorsqu'il lui ouvre toute son âme, elle a non plus seulement pour l'éclairer une puissance d'illumination; elle a, pour le transformer," une puissance de transformation, et par suite, unepuissance deconversion à nulle autre pareille.
C'est cette puissance que je voudrais mettre dans tout son jour, en vous montrant comment cette vérité : Je suis voyageur, une fois entrée profondément dans une âme, y transforme, tout à la fois , l'intelligence , le cœur, l'action , c'est-à-dire toute la vie ; Y intelligence, en faisant tomber toutes ses illusions; le cœur, en brisant tous ses attachements ; Y action , en redressant tous ses égarements, et en mettant fin à toutes ses prévarications.
Eh ! qui parmi nous n'éprouve le besoin de se transformer plus ou moins ? Qui n'a besoin de
faire tomber de sa pensée, avec les erreurs qui la trompent, toutes ces illusions qu'il est si facile de se faire sur la réalité de la vie? Qui n'a besoin de mettre plus d'ordre dans ses affections, en brisant quelques-uns de ces attachements qui le fixent au chemin et l'empêchent de inarcher vers la destinée? Qui n'a besoin , de redresser, dans ses actions et ses habitudes, quelques-uns de ces écarts et de ces ég-arements, qui peuvent compromettre son immortel avenir? Qui n"a besoin, enfin, sous l'un de ces rapports, si ce n'est sous tous ses rapports, de se corriger, de s'améliorer, de se réformer?
Or, pour opérer efficacement l'une de ces réformes, ou plutôt ces trois réformes à la fois, qu'y a-t-il de plus efficace que cette pensée : Ma vie n'est qu'un voyage?
Sans doute, il est d'autres considérations qui peuvent sur ce triple changement exercer une grande influence ; mais il n'en est aucune plus capable d'opérer l'une ou l'autre de ces transformations, ou toutes les trois à la fois.
C'est ce que je me propose de montrer dans le présent discours, en vous signalant les conséquences pratiques de cette vérité : Notre vie n'est qu'un voyage, et nous ne sommes que desvoyageurs.
Et d'abord, cette pensée : je suis un voyageur, et je marche en un chemin 9Ù je ne repasserai plus, transforme notre intelligence; elle en chasse les grandes erreurs ; elle en fait tomber toutes les illusions que nous nous faisons sur les choses du temps. Que de jugements à rectifier sur les réalités de cette vie! Que d'obscurcissements, que de fausses lueurs jette pour nous sur toutes choses d'ici-bas , ce que l'Ecriture nomme bien la tromperie de la bagatelle , fallacia nugacitatis obscurat bonal
Tous les spectacles que nous regardons sur le théâtre de cette vie, nous font des illusions qui nous dérobent la réalité des choses. Là, comme tout nous abuse et nous trompe ! L'imagination nous trompe, nos sens nous trompent, les passions nous trompent. Et, de même qu'au théâtre où se jouent les drames de l'action humaine, les décorations factices, les fausses lueurs, les masques menteurs, les péripéties artistiquement ménagées trompent le spectateur sur le fond des choses., et lui fout un moment
prendre l'imaginaire pour le réel : ainsi, dans la vie, les images et les fantômes qui passent et repassent sous nos yeux, les impressions et les sensations , les mirages et les fascinations de toutes sortes forment, devant notre pensée, comme un prisme miroitant qui nous illusionne, nous séduit et nous trompe sur tout ce que nous rencontrons au chemin de cette vie.
Or, à quoi tient, pensez-vous, cette universalité et cette perpétuité de l'illusion et de la tromperie, dont nous sommes les victimes plus ou moins volontaires?
Ah! voici, sur ces étranges phénomènes, le vrai mot du mystère : c'est que, voyageurs en réalité, trop souvent nous oublions ce que nous sommes. Nous pensons, nous aimons et agissons comme si réellement nous n'étions pas en voyage. Dès lors, nous avons sur toutes choses, sans aucun correctif, toutes les illusions qu'aurait un voyageur, qui viendrait à oublier qu'il vole rapide comme l'oiseau sur les lignes de fer, et se croirait au repos.
Représentez-vous un moment ce voyageur emporté sur les ailes de la vapeur , traversant les champs, les prairies, les fleuves, les montagnes, les cités, les hameaux, av^c une rapidité.
vertigineuse. Supposez que ce voyageur, par oubli, par distraction, vient à se tromper sur le mouvement qui l'emporte, et à se figurer qu'il est lui-même immobile au chemin, contemplant le panorama qui se déploie sous ses regards : ne voyez- vous pas, alors, comme ce voyageur se trompe sur toutes" choses, sans le vouloir, et même sans le savoir?
Comme il se méprend sur la situation de tout ce qu'il regarde ! comme il a de tout une vue renversée qui le trompe partout, surtout et toujours! Se croyant au repos, il prête à tous les objets devant lesquels il passe, aux champs, aux prairies, aux forêts, aux vallées, aux montagnes, la rapidité du mouvement qui remporte. Et surtout, les arbres fixés au chemin lui semblent fuir de toute la vitesse avec laquelle il fuit lui-même devant tout.
Et, comme il se trompe sur le mouvement et la stabilité des choses, il se trompe aussi sur leur réalité et leur vraie physionomie. Regardant tout en courant, non seulement il ne voit rien d'une manière complète ; mais regardant tout de côté, il voit tout de travers, et jamais n'embrasse tout entière ni la figure des choses, ni la physionomie des hommes.
Surtout, lui voyageur, mais se croyant au repos, il se trompe sur la valeur qu'ont pour lui les choses de la route. S'il s'estimait ce qu'il est réellement, c'est-à-dire courant d'une course rapide au but qu'il doit atteindre; tout ce qu'il voit devant lui et autour de lui, n'aurait pour lui d'autre valeur que celle d'un spectacle qu'on regarde en passant. Mais, persuadé qu'il est au repos, et oubliant le terme où sa course doit aboutir; ces spectacles , ces changements , ces péripéties du voyage ont, pour son âme et son cœur trompés, l'intérêt qui doit s'attacher au terme seul de son voyage.
Ainsi, vous le voyez ; pour le voyageur qui oublie qu'il marche, court et vole au chemin, en se croyant en repos, le voyage devient une scène toujours changeante, où l'illusion succède à l'illusion, l'erreur à l'erreur et, dans un sens vrai, la mystification à la mystification ; illusion nécessaire, erreur fatale , mystification irrémédiable ; parce que ce voyageur n'a aucun correctif possible de ses inévitables tromperies.
Telle est la vive et expressive image des illusions et des erreurs, qui nous trompent ici-bas sur la réalité, la physionomie et la valeur de
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toutes choses, lorsque nous vouons à ouulier, uous aussi, que nous sommes au chemin, non au terme de cette vie.
Tous ceux qui, dans leur vie, ont voyagé, surtout dans les conditions mudernesdu voyage savent combien cette image est hdèle, et que dans cette image apparaît la réalité de lu vie humaine.
Regardez les multitudes dans le vaste mouvement qui les emporte : toutes marchent et se précipitent au chemin de la vie, comme les voyag'eurs soulevant sous leurs pas la poussière qui tourbillonne sur leur passage.
Eh bien ! dans ces millions et ces millions de créatures humaines, toutes soumises à la même loi de cette vie voyageuse, combien, je vous prie, se souviennent qu'elles sont en voyage ? Combien au contraire, qui travaillent à l'oublier; et, en voilant devant elles le terme où elles doivent aboutir, conspireut avec tout ce qui les environne, à se tromper elles-mêmes, et à multiplier à chaque pas leurs propres erreurs, sur la réalité, la physionomie, et la valeur des choses d'ici-bas!
Et tout d'abord, nous l'avons remarqué, la grandeet principale cause d'erreurs etd'illusions pour l'homme qui voyage, c'est l'oubli uu la
distraction du terme où il doit aboutir. Pour lui voyageur, et eu tant que voyageur, une question prime toutes les autres questions : aboutir ou ne pas aboutir; arriver ou ne pas arriver.
11 résulte de là que, s'il prend pour point de vue le chemin , au lieu de prendre le terme ; il a nécessairement une vue fausse qui le trompe, lui aussi, sur la valeur de toutes choses.
Et voilà précisément la grande tromperie, l'illusion funeste des hommes oublieux de leur vie voyageuse. Au lieu de tout rapporter au terme seul point de vue véritable, tout se rapporte au chemin. Hélas ! Combien parmi vous, peut-être, par leur attitude devant les choses de la terre, confirment cette parole! Combien qui arrangent leur vie, non comme en un chemin où l'on passe, mais comme à un terme où l'on s'arrête, et où l'on doit demeurer toujours !
Et si l'on vous annonçait, tout à coup, qu'au lieu d'être pour vous comme un jour, la vie sera pour vous non seulement comme un siècle, mais comme une éternité; et, qu'au lieu de passer au chemin, vous avez touché le terme luimèine; ah! je le demande, qu'auriez-vous à changer dans l'économie et l'ensemble de votre vie Vliicn, peut-être. Est-ce qu'eu effet, tout n'y
est pas arrangé pour le présent, rien que pour le présent? Est-ce que tout n'y est pas dispos»', comme si le chemin où l'on passe était luimême le terme où l'on doit aboutir f
De là une vue fausse et un jugement erroné de toutes les choses de cette vie. C'est qu'alors réellement avec le point de vue qui se déplace, vous avez de tout une vision renversée; ce que l'on pourrait appeler vulgairement le tromi><- Vœil de la vue retournée.
Alors, les choses de la route pour vous voyageur abusé, sont comme les choses du terme. Les choses de l'exil valent comme celles de la patrie; et, ce qui passe vaut comme ce qui n-3 passe pas. Le fugitif a le prix du permanent; le périssable a la valeur de l'immortel ; et les fragiles demeures, où votre vie d'un jour vient s'abriter en passant, sont pour vous, que tout abuse et tout trompe, comme des palais taillés dans un granit éternel. Tous vos spectacles et tous vos amusements, tous vos banquets et toutes vos fêtes, tous vos plaisirs et toutes vos jouissances, pareils aux éphémères qu'un même iour voit naître et finir, pèsent dans la balance de vos jugements comme des siècles, que dis-je? comme une éternité de bonheur.
Mais si, comme le voyageur oublieux ou distrait, nous marchons sans regarder le terme; souvent, comme lui encore, nous regardons, à droite et à gauche, tout ce qui se déroule sous nos yeux.
De là, une autre source d'erreurs et d'illusions, dont nous avons peine à nous défendre. Comme le voyageur, dont nous parlions tout à l'heure, nous nous trompons sur la réalité et sur la vraie figure des choses. En voyant devant nous passer et fuir la figure du monde, prœterit figura hujus mundi, nous oublions que nous passons et fuyons nous-mêm es, plus rapides que tout ce que nous croyons voir passer et fuir autour de nous. Et, nous aussi, victimes d'une illusion d'optique, nous voyons en mouvement ce qui est en repos, et en repos ce qui est en mouvement.
De plus, toujours en course et nous déplaçant sans cesse, nous ne jetons jamais sur les choses un regard fixe, ferme et vraiment sûr de luimême. Les regardant de côté, nous ne les voyons jamais en face ; et n'en ayant qu'une vue oblique et toujours changeante, nous n'en embrassons jamais ni la physionomie pleine, ni la figure réelle.
0 vous qui du haut de vos quarante ou
cinquante ans, jugiez d'un jugement si confiant en lui-même les hommes et les choses; dites , n'est-ce pas là votre propre et véridique histoire?
Rien de ce qui est du monde n'a pu échapper à vos sentences, à vos approbations ou à vos condamnations, à vos jugements et à vos appréciations. Vous avez toutvu, tout entendu. Les créations et les ruines, les élévations et les chutes, les progrès et les décadences, les plaisirs et les douleurs, les triomphes et les funérailles : tout a passé sous vos yeux; et vous avez tout jugé. Oui, mais comment? En couvrant. Au lieu de placer à un point fixe et sûr le regard de votre pensée; et, au lieu de vous arrêter dans la contemplation de ce qui ne passe pas, pour mieux juger ce qui passe; voyant tout au passage, vous ne saisissez rien d'une manière complète. Ne regardant que de côté, vous aussi vous voyez tout de travers; et tous vos jugements, comme ceux du voyageur qui oublie le voyage, mentent à la vérité et à la réalité.
Telles sont pour nous, voyageurs légers, distraits et oublieux de ce que nous sommes sur la terre, les grandes sources de nos erreurs et de nos illusions : nous ne voyons rien du terme su-
prême de la vie; et chaque chose nous trompe sur sa valeur. Nous voyons tout de la route, où notre vie court et se précipite ; et chaque chope nous trompe sur sa réalité.
Eh bien! pour anéantir toutes ces erreurs, pour faire tomber toutes ces illusions , pour redresser tous ces faux jug-ements, que faut-il? Des méditations profondes? Non. Des efforts de g-énie? Non. Des révélations surnaturelles? Non. Que faut-il donc? Le voici : se souvenir de cette parole : Ma vie est un voyage ; et, comme le voyag-eur qui veut aboutir, à chaque pas que l'on fait, songer au terme où l'on doit arriver; conformément à ce grand mot de l'Imitation : « En toutes choses , considérez la fin , in omnibus respicefinem. »
Là, en effet, à ce sommet, où tout doit tendre et converg-er, est le vrai point de vue, pour jug-er de toutes choses; parce que de là jaillit la grande lumière qui éclaire tout d'une splendeur telle, quelle chasse toutes les ténèbres, dissipe toutes les illusions, et rend toute erreur impossible.
Donc, ô vous, qui comme moi et avec moi marchez dans les sentiers obscurs de cette vie ; montez, montez là-haut, plus haut que tout
ce qui est du temps, de la terre et de l'humanité; montez avec moi, par la pensée, jusqu'à ce point
le plus culminant de la vie, la fin dernière ; et, de cette cime qui domine tout, et d'où la vraie et incorruptible lumière illumine tout, regardez, méditez et jugez toutes choses.
Grand Dieu! comme tout se transforme soudainement à vos yeux! Vu de ce point élevé et rayonnant, comme tout change dans vos pensées ! Comme tout se pose et se découvre devant vous, avec sa valeur et sa physionomie, dans sa pleine réalité! Et dans ce vaste panorama, où tout vous trompait par de fausses lueurs et par une vue renversée de toutes choses, comme tout se rétablit et se montre dans ses vraies perspectives! Oh! alors, comme toute ma pensée se replace et se repose dans la vérité ! et, tout infirme et borné que je me sens, comme je juge tout avec une sorte d'infaillibilité !
De ce point fixe et lumineux de ma fin et de ma Destinée suprême, je regarde toute chose, et je la vois telle qu'elles dans une pleine clarté. J'évoque toute créature ; je la somme de me dire ce qu'elle vaut pour ma Destinée; et, sur sa réponse, je la juge d'un jugement qui ne se peut plus tromper.
A toute créature, qui vient à ma rencontre pour m'accompagner au chemin , je pose cette question, la seule question qui m'intéresse : — Qu'ètes-vouspourle terme où je dois arriver? — J'en éloigne, me répond telle créature; oui, mais en revanche, je vous promets et vous prépare tous lescharmes du chemin. — Arrière ! vous m'éloignez du but que je dois attei ndre ; retirez- vous; je vous connais; vous êtes le mal, rien que le mal.
Mais voici venir à moi une autre créature, au maintien plus grave, au visage plus austère. — Qu'êtes- vous, que faites-vous, pour la fin où je tends ? — J'y conduis, me dit-elle, mais à travers des chemins âpres et difficiles, voire même à travers la fatigue et la souffrance. —Venez; donnons-nous la main; et allons ensemble au terme où je veux arriver; je vous connais, vous êtes le bien.
Enfin , une troisième créature , au maintien et au regard vulgaires, se présente. — Que faites-vous par rapport à ma Destinée ? — Moi, dit-elle, je n'y conduis pas; mais je n'en éloigne pas non plus. Je suis dans la vie une distraction, un charme, un amusement: distraction inoffensive, amusement per-
mis, charme innocent ; rien de moins, mais aussi rien de pins. — Alors, vous êtes la bagatelle, la vanité, l'inutile. Donc, vous aussi, retirez-vous ; et laissez-moi suivre mon chemin; car, j'y marche, non pour me distraire, m'amuser, me charmer ; j'y marche pour arriver.
Ainsi, à la lumière qui tombe sur toutes choses, du point culminant, d'où je les regarde , tout est vu, tout est reconnu, tout est jugé, le bien, le mal, l'inutile ou l'indifférent. Et, grâce à cette vérité si simple, mais si lumineuse et si puissante dans sa simplicité, disparaissent toutes les erreurs et s'évanouissent toutes les illusions, que les sens, l'imagination et les passions conspirent à nous faire ; et, toutes choses nous apparaissent dans une lumière qui nous les montre, tout à la fois, dans toute leur réalite', avec leur physionomie propre et leur véritable valeur.
Ainsi s'explique la transformation que cette vérité : Je suis voyageur, accomplit dans notre intelligence.
Voici un témoignage, que l'histoire rend à tout ce que nous venons de dire, et qui montre toute la puissance de cette vérité, pour transformer la pensée, et avec elle l'homme tout entier.
A la fin du dernier siècle, un révolutionnaire célèbre avait été jeté, par le cours des événements et le triomphe de ses ennemis, dans un ï obscure prison. Là, cet homme se souvint de cette vérité jusque-là oubliée. Et voici en quels termes il raconte lui-même la transformation que fit dans sa pensée, d'abord, puis dans tout son être, la vérité dont nous parlons. Ecoutez.
« Dieu m'a fait une pause, une balte au chc- « min de ma vie. Je me suis arrêté, et je me suis « recueilli, pour merendre compte de moi-même à s moi-même. J'ai reg'ardé derrière moi, pour mc- « surer l'espace que j'avais déjà parcouru ; et j'ai « regardé devant moi, pour voir celui qu'il nie- « restait à parcourir. J'ai vu les sentiers que «j'avais suivis, et j'ai cherché ceux que désor- « mais je devais suivre. Et je ne puis dire la lu- « mière que cette contemplation a jetée dans ma « pensée, l'influence qu'elle a eue pour élever « mon àme vers les choses grandes et sublimes, <.<. et ce qu'elle a pu pour transformer ma vie (1). »
Puisse, Messieurs, la méditation attentive et recueillie, de cette vérité : La vie- n est qu'un voyage, produire dans vos àmes une transfor-
(1) Paroles d'Isnard.
mation pareille. Elle la produira infailliblement, si vous savez lui ouvrir votre âme toute entière. Elle vous illuminera comme d'une soudaine clarté; et elle fera s'évanouir, comme les ténèbres devant la splendeur du jour, tous les vains fantômes, tontes les folles illusions, toutes les erreurs désastreuses qui trompent, au chemin, toute vie qui oublie et perd de vue la fin. Elle fera plus: elle transformera vos cœurs, en y brisant tous les illégitimes attachements.
La pensée : Je suis voyageur, ne fait pas seulement tomber de notre intelligence les erreurs et les illusions qui la trompent sur la réalité; elle brise dans notre cœur les attachements illégitimes, c'est-à-dire les attachements qui en nous fixant au chemin nous empêchent d'arriver à la fin.
Je dis, remarquez le bien, les attachements illégitimes. Cette pensée, en effet, ne brise pas tous les attachements et ne détruit pas toutes les affections. 11 est des attachements que Dieu lui-même autorise, et des affections que luimême noue au plus profond du cœur humain:
affections do pères et de mères, de frères et de sœurs, de pure et sainte amitié.
Dieu, en nous disant de l'aimer lui-même par dessus tout, ne nous dit pas : Va, dédaigne tout, et passe, môme au milieu des tiens, le cœur vide et froid. Oh! non, Dieu qui est amour, et qui réclame la meilleure part de notre cœur, ne proscrit pas , même dans cette vie voyageuse, toute humaine affection.
C'est que toute affection n'est pas un obstacle pour arriver au terme final. Il en est même qui sont, pour y arriver, un secours plus ou moins efficace. Il peut être bon et salutaire de ne pas être seul au chemin; et pour mieux conquérir le terme, d'y marcher avec un saint ami, le cœur près du cœur et la main dans la main.
Il s'agit donc exclusivement ici de ce que j'ai nommé attachements illégitimes : j'entends les attachements en opposition avec la loi suprême de la vie, c'est-à-dire avec la tendance au but qu'elle doit atteindre.
Hélas! le cœur de l'homme est ainsi fait : il éprouve le besoin de s'arrêter à quelqu'un ou à quelque chose; et là où il s'arrête, il tend à pousser, comme l'arbre dans la terre , des racines
profondes; si profondes parfois qu'il faut, pour s'y arracher, remuer de fond en comble la vie tout entière. C'est que là où le cœur s'attache et se fixe, la vie entière d'ordinaire s'attache et se fixe avec le cœur : le cœur, où l'homme s'abrège et se résume tout entier, entraînant avec lui toute la vie.
Combien, hélas, puisent dans ces attachements contractés au chemin de la vie l'oubli complet du terme suprême de la vie !
Combien qui, un jour, se sont attachés à un être rencontré au chemin, et lui ont dit en s'y arrêtant, comme au terme du voyage : Donne-moi ton cœur; je te donne le mien : sois mon ciel etmon paradis. Unissons-nous, et que ce soit pour toujours. Qu'importe l'avenir? Reposonsnous dans le présent que Dieu nous fait. Le terme de notre vie, c'est notre bonheur, et notre bonheur le voici. Donc jouissons et jouissons encore: tel est notre sort et telle est notre Destinée.
Et tandis qu'ils parlent encore, souvent la mort vient, et subitement emporte cette félicité qui se promettait d'être immortelle.
Telle est, Messieurs, la grande tentation,telle grand danger de notre vie. Contracted- des affections qui nous fixent au chemin, et nous empè-
client d'arriver à la fin. Danger de tous et danger do chacun; danger de toute condition et danger de tout âge ; mais danger plus particulier pour le jeune âge; alors que toutes les passions du cœur conspirent avec toutes les séductions du monde et toutes les industries de Satan, pour nous créer des affections qui confisquent notre liberté, et des attachements qui, en nous arrêtant aux charmes du chemin , nous empêchent de marcher à la conquête de la fin.
Ah! c'est que là, au bord de ce chemin où passe l'homme voyageur, tant de séductions sous tous les noms et sous toutes les formes se rencontrent pour l'arrêter! Séductions des choses et séductions des hommes.
Séduction des choses. Qu'est-ce à dire? Pour vous, cette séduction c'est un spectacle charmant; pour vous cette séduction c'est une soiré-e délirante; pour vous, cette séduction c'est un bal voluptueux, c'est une danse immorale, c'est un livre obscène ; c'est un entraînement affolé de plaisirs, de fêtes, de sensualismes , de ces mille choses qui vous passionnent , vous exaltent, vous fascinent , en un mot, vous enivrent de cet enivrement qui vous endort au chemin, etvous fait oublier la fin .
Et, avec les séductions des choses, il y a les séductious des hommes : séductions les plus puissantes et les plus dangereuses de toutes; parce que là, il y a la vie répondant à la vie et la sympathie attirant la sympathie ; puissauce attractive d'autant plus redoutable, qu'en se prenant au cœur elle saisit la vie par son centre, et par là, menace de l'ébranler et de la renverser tout à fait.
Cette séduction, ponr l'un, c'est une conversation; cette séduction, pour un autre, c'est une fréquentation; cette séduction, pour un troisième c'est une affection : conversation, fréquentation et surtout affection , qui par des charmes plus ou moins puissants, retiennent la vie à ce chemin où elle ne doit que passer, et arrêtent sa marche obligatoire vers le terme où elle doit arriver.
Ces séductions des choses et ces séductions des hommes viennent, les unes après les autres, et souvent toutes ensemble, vous attendre et vous assaillir pour vous faire dans la route où vous marchez, oublier le terme où vous devez aboutir, et essayer de vous faire dans l'exil une félicité, qui vous empêche de poursuivre le bonheur de la patrie.
Ah' ces redoutables séductions, je crois les entendre qui vous disent d'une voix dont le charme vous captive, et avec une éloquence dont vos faiblesses secondent la puissance et facilitent les triomphes :
Voyageur, pourquoi marcher toujours et te fatiguer sans cesse? Pourquoi, dans ce laborieux voyage, ne ferais-tu pas une halte, qui, un moment te soulage et te repose? Regarde autour de toi, comme ces rivages sont charmants! Regarde au-dessus de toi, comme ce ciel est serein! Et, sous ce ciel et sur ces rivages, quels spectacles à contempler, quelles délices à savourer! Vois comme ces fleurs sont belles, comme ces ombrages sont frais! Ces fleurs, pourquoi Dieu les a-t-il épanouies, si ce n'est pour que tu en respires le parfum et en contemples la beauté? des ombrages si doux et si frais, pourquoi Dieu les a-t-il faits , si ce n'est pour que tu en goûtes les douceurs et en respires la fraîcheur ? Toutes ces choses riantes, tous ces fruits délectables d'une nature si prodigue et si féconde, pourquoi Dieu les a-t-il créés, si ce n'est pour que tu en jouisses? Tout ce riche banquet de la création, enfin, pourquoi la Providence te l'a-telle préparé, si ce n'est pour que, toi aussi, tu
2o0 Voyage de cette vie
viennes t'y asseoir avec tous ceux qu'elle y convie? Donc, ô voyageur, arrète-toi, au moins un jour; jouis avec nous de tout ce que Dieu a fait tout exprès pour nous; et demain, si tu le veux, tu reprendras, vers des régions moins favorisées du ciel, ta course fatiguée.
Ainsi vous disent, sous mille formules diverses et de leurs voix enchanteresses, toutes les séductions de la vie contemporaine, ce qu'elles disaient déjà, il y a trois mille ans; et aujourd'hui, comme alors, conspiranttout.es ensemble pour vous détourner du terme, en vous arrêtant au chemin.
Peut-être, en entendant ces paroles, aurezvous la tentation de dire : Voilà un tableau charmant et une gracieuse image. Et moi, je vous dis : Voilà une réalité effrayante; voilà le suprême danger de votre vie. Et devant cette réalité toujours présente et toujours menaçante, je me demande, et je vous demande à vous-mêmes : comment votre cœur, sollicité par tant d'attraits si puissants, y résistera-t-il, partout et toujours?
Ce cœur si affamé d'amour,ce cœur qui, comme ju viens de dire, s'arrête à tout ce qu'il aime et prend racine où il s'arrête, ce cœur naturellement, hélas, si accessible à toutes les séductiuni
do latorrc, et notamment à tout ce qui lui promet un peu de sympathie, surtout un peu de cet amour qui est sa souveraine et constante aspiration ; comment ce cœur passera-t-il, sans s'y arrêter, à travers toutes ces séductions qui lui envoient leurs sourires et lui tendent la main?
Ah! je crains bien que cédant, vous aussi, à des enchantements dont vous ne savez pas assez vous défendre , comme tant d'autres vous ne vous laissiez aller au charme d'être séduit; et, au lieu de passer, de hâter le pas , comme le voyageur impatient d'arriver au terme de son. voyage, je crains que vous ne vous en alliez, cueillant une à une toutes ces fleurs qui bordent le chemin et dont le parfum vous attire; je crains que vous ne vous arrêtiez à goûter les ombrages dont la fraîcheur vous invite. Je crains, enfin, que regardant avec envie le festin de ouissances où tout vous convie, vous ne veniez, en effet, vous y asseoir, en disant, sous le charme qui vous captive et vous enchaîne au rivage : Demeurons ici ; il fait bon d'être ici : le ciel y est si pur, la terre si féconde, les champs si beaux, les prairies si riantes, les fleurs si parfumées, les fruits si suaves ! Et, surtout, les hommes y sont si bons, leur commerce si déli-
cioux, leur sourire si aimable, leur sympathie si douce, leurs cœurs si attachants!
O voyageur! voyageur! vous qu'appelaient et invitaient au terme du voyage des délices meilleures, mais lointaines; vous qu'attendait au terme un banquet bien autrement béatifique; vous voilà captif au chemin! Ah! le charme a vaincu; il vous a créé des attachements qui vous pronostiquent et vous préparent des déchirements.
Eh bien, Messieurs, pour empêcher ces attachements, ou pour les briser quand déjà ils existent, qu'est-ce, pensez-vous, qu'il y ait de plus puissant et de plus vraiment efficace? Vous souvenir que la vie est ion voyage, et que vous n'y êtes que des voyageurs ; vous souvenir que cette vie n'est qu'un exil, et que nous n'y sommes que des exilés en route pour retourner à la patrie. Et, puis, faire ce que suggère naturellement ce souvenir : passer au milieu de ces séductions et de ces enchantements, comme un étranger passe, en jetant autour de lui un regard plus ou moins indifférent, pressé qu'il est de retourner dans sa patrie, et, en passant même à travers les merveilles que la nature, l'art et l'industrie peuvent dérouler sous vos yeux, vous dire tous bas : Tout
cela est beau ; tout cela est ravissant ; mais tout cela n'est pas pour moi : Allons, continuons notre route et hâtons-nous d'arriver.
Ainsi faut-il faire, quand les choses ou les hommes vous arrêtent, pour vous demander ou vous imposerdes attachements que la conscience réprouye et que la raison condamne, alors même que le cœur les invoque et que l'imagination et les sens vous y poussent ensemble : Dire à tout ce qui , sous une forme ou sous une autre, par tel charme ou tel autre, prétend vous donner des chaînes et vous fixer à cette route où vous ne devez que passer : « Quoi! vous demandez à mon cœur, et avec lui à ma vie entière, de s'arrêter ici? » Ah! vous oubliez que je suis voyag-eur, et que, comme tel, « je passe par un « chemin par où je ne repasserai plus. » Oui, je passe, et la loi de ma vie est de passer toujours. Je passe si nécessairement, que je ne puis m'arrêter et beaucoup moins m'attacher, sans me contredire moi-même. Et vous médites : Arrêtezvous; dressez ici votre tente; sur ce charmant rivag-e, sous ce ciel d'azur, reposez- vous. Ah ! vous vous trompez; et vous voulez me tromper moimême avec vous, en me faisant oublier ce que je suis aujourd'hui, etcequejedoisdevenirdemain.
Quand môme ce bonheur, que vous me promettez, serait tel que vous me le montrez, je ne pourrais encore, sans me mentir à moi-même, me fixer au chemin où je ne passe que pour arriver au lieu de ma destinée. Hélas, la route que j'ai parcourue m'a déjà trop instruit; et de tous ces charmes que vous me montrez, de cette félicité à laquelle vous me conviez , je sais trop déjà l'irrémédiable fragilité et la fatale caducité. Au fond de tout ce qu'elles sont, ou plutôt de ce qu'elles paraissent être, j'aperçois l'ombre triste de leur néant. Tout ce festin de bonheur où vous me conviez à m'asseoir avec vous, combien durera-t-il?
Demain la mort, peut-être, aura éteint tous ces cœurs qui me promettent avec leur affection une félicité qu'ils sont impuissants àm'assurer, et que Dieu me tient en réserve au terme final où je dois bientôt arriver. Demain, peut-être, sous ce ciel serein, je verrais monter l'orage, j'entendrais gronder la foudre. Ces rivages, au jourd'hui si ravissants, seraient ravagés par la tempête. Les amis eux-mêmes, qui m'offraient le bonheur de leur affection, se retireraient de moi ; et, pareil à ce malheureux abandonné par le nautonier dans une île solitaire, je me retrou-
verais seul, comme en un triste désert; oui, seul avec des blessures que rien ne guérirait plus; seul avec des souffrances que je n'aurais plus même la consolation de confier à un ami. Oh! je vous en prie, laissez-moi passer; laissez-moi emporter jusqu'au bout de ma route un cœur libre et dégagé de toute entrave. Ne me demandez pas de le mutiler en le partageant, et de lui préparer, en l'attachant au chemin , de douloureux déchirements et d'irrémédiables regrets.
Ah! pour jouir de tout ce qui peut ici charmer les regards et enchaîner les cœurs, appelez ceux qui doivent y demeurer : Moi, je vais partir. Beautés de l'exil, appelez d'autres regards pour vous contempler; fleurs de l'exil, appelez d'autres mains pour vous cueillir : Moi je suis voyageur ; il faut que j'arrive au terme de mon voyage. Donc, adieu, je pars; je vais au ciel contempler l'inaltérable beauté; je vais à la patrie, où croissent et fleurissent, sans se flétrir jamais, les véritables immortelles.
Telle est, pour empêcher dans notre cœur les attachements illégitimes, ou pour les briser quand ils existent, la puissance de cette pensée. Je suis voyageur, et, comme tel, je ne puis m'ar-
rèter aux charmes de la route ; car rien de tout cela n'est pour moi.
Une femme du monde, mais chrétienne en fit un jour un aveu, qui nous peut instruire. Obligée par sa position de prendre part à certains spectacles, a certains divertissements de la vie mondaine, elle en subissait, malgré elle, les attraits puissants. Et savez-vous , disait-elle, ce que je fais pour m'en défendre? En regardant toutes ces mille choses séduisantes , dont un moment la fascination m'éblouit et m'attire, je me dis : Tout cela est beau, tout cela est charmant; mais rien de tout cela n'est pour moi. Je regarde tout cet éclat, tous ces spectacles, toutes ces décorations, comme un voyageur regarde en passant les beautés des paysages qu'il traverse ; et cette pensée m'affranchit de toute servitude, c'est-à-dire de tout attachement capable de me faire captive ; elle me laisse la liberté de continuer ma route vers le terme de mon voyage.
Donc puisons, nous aussi, dans cette pensée vraiment libératrice, la force de nous préserver ou de nous affranchir de toute attache plus ou moins illégitime.
Nous y trouverons, en même temps, la puissance de redresser tous les égarements de notre
vie, et de la replacer dans la plénitude de l'ordre. C'est ce qui nous reste à bien entendre, pour mesurer toute la puissance transformatrice de cette vérité : La vie est un voyage.
Ce qui achève, en effet, de mettre dans tout son jour la puissance transformatrice de cette pensée, c'est qu'elle transforme notre action, et par là notre vie tout entière , en redressant tous ses désordres, et en la ramenant de tous ses égarements.
Il y a, dans la vie humaine, deux sortes de désordres : Il y a le désordre de la vie qui ne fait rien, et il y a le désordre de la vie qui fait le mal.
Or, la pensée : je suis voyageur, redresse l'un et l'autre , et replace la vie dans la plénitude de l'ordre et de l'harmonie. Car de la vie stérile et inutile elle fait une vie féconde ; et de la vie désordonnée et criminelle elle fait une vie vertueuse, souvent même une vie sainte.
Assurément, d'autres pensées peuvent exercer sur l'œuvre de cette transformation une influence réelle : pensée de la mort, qui nous arrache à tout et met fin à tout ; pensée du jugement
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do Dieu, où nous portons, pour être condamnés, la responsabilité de tout ; pensée du ciel, que nos désordres nous enlèvent en nous déshéritant de tout.
Oui, ces pensées et d'autres encore, peuvent avoir sur ces miracles de transformation une influence plus ou moins efficace. Mais nulle antre n'a une puissance plus décisive que celle-ci : « Je suis voyageur, et je marche dans un che- « min par où je ne repasserai plus. »
Et d'abord, il est dans certaines vies un grand désordre par lequel elles mentent au dessein de Dieu créateur et providence; c'est la stérilité; ce sont les vies qui ne font rien ; j'entends, rien de bon, d'utile, de salutaire; vies étranges, pareilles à ces ruisseaux qui vont se perdre dans un aride désert, sans pouvoir féconder même un seul grain de poussière ; vies absolument stériles, qui ne font rien croître sur la route où elles passent, pas même une humble fleur dont on puisse en passant respirer le parfum ; vies infructueuses , que leur infécondité même rend, au tribunal de Dieu, responsables de tout le bien qu'elles n'ont pas fait, et qu'elles avaient l'obligation de l'aire.
Ah! ne l'oublions pas; au terme de cette vie
nous ne trouverons que ce que nous aurons produit au chemin de cette vie. Là, nos œuvres seules nous suivront, pour nous accuser ou pour nous défendre. Là, tout nous laisse; nos amis nous'laissent; nos plaisirs nous laissent; même nos pensées et nos désirs nous laissent : Seules nos actions, c'est-à-dire nos œuvres nous demeurent, et nous suivent au tribunal des divines justices, opéra eorum sequuntur illos.
Eh hien! je vous le demande : où sont-ils ceux qui marquent, par leurs bonnes œuvres, chacun des pas qu'ilsfont au chemin de cette vie, et qui en laissent derrière eux, brillant comme des perles précieuses les traces éclatantes?
Regardez derrière vous : voyez la route que vous avez parcourue, et les vestig*es que vous y avez laissés de votre passage. Combien d'œuvres y voyez-vous , qui se lèvent en témoignage et disent en se montrant : Il a passé en faisant le bien; transîit benefacicndo?
Ah! de cette longue série d'actions qui marquent, derrière vous, la trace de vos pas, séparez les mauvaises, c'est-à-dire, les coupables et les criminelles, divide; et puis séparez les inutiles; retranchez toutes ces agitations, qui n'ont pas abouti, ou n'ont abouti qu'à la stéri-
lité et au néant, divide. Alors, de vos œuvres comptez ce qui reste, numera ; et ce reste mettez-le dans la balance, pondéra; et voyez ce qu'il pèse. Oui, d'un côté mettez tout ce que vos péchés doivent à Dieu, de l'autre, ce que Dieu doit à vos œuvres, et pesez, pondéra. Et vousmême prononcez la sentence; fac conclusionem. Ali! j'entends ici la voix de votre conscience, disant avec la voix de la justice : vie inutile, vie inféconde! Il n'a rien fait, nihilfecit : rien d'utile pour Dieu, pour les nommes, pour lui-même, nihil fecit. Hélas! hélas! Combien, même parmi ceux qui m'écoutent, trente ans, quarante ans, peut-être, ont marché dans la vie, et dont on peut dire aussi en regardant les chemins où ils ont passé : 11 n'a rien fait , nihil fecit. Cet arbre humain planté au jardin de Dieu, pour y produire les fruits d'or de l'amour, du dévouement et du sacrifice, n'a rien produit.
Eh bien, Messieurs, cette vie qui pendant trente ans, quarante ans de mouvements et d'agitations, n'a rien produit, rien créé, rien fait, quand donc deviendra-t-elle féconde, de stérile qu'elle était?
Ah! je vais vous le dire: lorsquearrivé au sommet de cette vie , du haut de la cime qui la par-
tage en ses deux grandes phases, regardant ce qui est derrière vous et ce qui est devant vous, et voyant d'un côté le passé qui vous fuit, de l'autre l'avenir qui vous appelle, vous vous serez dit : 0 Dieu! De ces vingt, trente, quarante ans qu'ai-je fait? A travers cette série de mes jours évanouis, dans cette marche à travers les plaisirs , les banquets et les fêtes , à travers, peut-être aussi, les souffrances, les tristesses et les funérailles, qu'ai-je fait, pour rendre ma vie féconde et salutaire? Où sont mes œuvres , mes dévouements, mes bien faits ? Hélas ! dans cette route déjà longue , où chaque pas devait laisser la trace du bien qui vient de passer, et où chaque goutte de sueur aurait dû faire germer, fleurir et fructifier quelque chose: voici que je n'aperçois rien\ rien que les hommes puissent bénir et que Dieu puisse récompenser !
Et cependant, voici le terme qui approche; voici bientôt venir la fin, venit finisl La fin!.. Oui, la voilà qui vient. Et mon passé et mon présent, ma main droite et ma main gauche, tout est videl.. Ah! c'en est fait; ma résolution est prise; tandis que nous avons le temps encore, faisons le bien, dwm tempus habemus,
npcremur ùonum. J'ai dit; et voici que je commence ; disait nunc cœpi.
C'est alors que pour l'homme ou la femme qui a eu, enfin, l'intelligence de sa propre vie, une nouvelle ère commence. A des années stériles succèdent des années fécondes. Alors, l'homme ou la femme de la volupté devient l'homme ou la femme de la charité. La vie de l'égoïsme devient la vie du dévouement. La passion du plaisir devient la passion du sacrifice. En quelques années, cette vie renferme, ou du moins aspire à renfermer des siècles de bien ; et le vide du passé sera, autant que possible, comblé par la plénitude de l'avenir.
Ah! combien de vies humaines, qui avaient jusque là jeté leur sève à tous les souffles du plaisir, et jusque là s'étaient dépensées, prodiguées, fatiguées même dans l'inutile et le vain, ont retrouvé, tout à coup, dans cette pensée, le germe d'une fécondité et le ressort d'une puissance qu'elles ne s'étaient jamaisconnues. L'histoire de l'Eglise le proclame avec éclat. Combien d'oeuvres et même d'institutions fécondes, dans le Christianisme, ont eu dans cette grande pensée leur première inspiration et leur premier poin de départ9 11 faudrait, pour le dire, prolonge
indéfiniment le discours; et j'ai hâte d'arriver à ce qui achève surtout de montrer l'admirable puissance transformatrice de cette parole . l'homme voyageur.
11 y a , en effet , un désordre plus grand encore que la vie qui ne fait rien, la vie stérile de tout bien ; c'est la vie qui fait le mal, rien que le mal , toujours le mal : vie désordonnée, vie désastreuse , qui laisse sur ses pas des crimes qui font pleurer les anges, et avec ces crimes des désastres qui font pleurer les hommes.
Qu'il en est, mon Dieu, sur la terre, de ces vies dont on ne saurait dire, si les prévarications qu'elles commettent surpassent les ravages qu'elles font, ou si les ravages qu'elles accumulent l'emportent sur les prévarications qu'elles multiplient. Vies vraiment néfastes, qui avaient reçu de la munificence divine tous les dons les plus précieux et notamment ces trois choses, qui constituent dans l'homme Ja grande puissance du bien, à savoir, la lumière, l'amour, la force; triple puissance de l'intelligence, du cœur et de la volonté, dont l'union harmonieuse prédispose aux grandes créations et aux œuvres fécondes; mais vies tristement égarées, qui retournent contre les hommes et contre Dieu les
dons qu'elles ont reçus de Dieu pour le bonheur des hommes.
Ces vies absolument stériles pour le bien, mais effroyablement fécondes pour le mal , passent dans l'humanité, non comme le fleuve qui arrose et féconde , mais comme le torrent qui déborde et ravage; non comme un soleil qui échauffe, mais comme un feu qui dévore ; non comme une force qui produit, mais comme une foudre qui détruit.
Oh ! le voyez- vous d'ici le grand prévaricateur, le désordre incarné, le voyez-vous emporté par le triple courant de son org'ueil, de sa cupidité, etde sa volupté9 Le voilà se précipitant au crime , souillant tout ce qu'il touche, corrompant tout ce qui l'approche, tramant derrière lui la longue chaîne de ses crimes sans repentir; et laissant partoutoù il passe, nonpas ces perles précieuses, et ces points brillants que laisse après lui le passage du bien; mais ces points noirs et ces souillures déshonorantes du mal, qui vient de passer !
Ah! Messieurs, ces prévarications, filles d'un immense orgueil, et ces prévarications filles d'une insatiable cupidité, et ces prévarications filles de ses honteuses voluptés, qui pourra les compter? Etqui pourra dire avec leur nombre, leur gravité,
leur énormité, leur monstruosité? Qui ne sait, en effet , quels monstres de crimes , de forfaits , de scélératesses peuvent engendrer et muliplier ces trois filles de Satan, qui se nomment les trois concupiscences ; alors qu'un homme se livre tout entier aux inspirations de ces furies d'enfer : la superbe, la cupidité', la volupté'?
Et quand on pense qu'il existe des hommes qui, jour par jour, heure par heure, pendant vingt ou trente ans, ne relèvent dans toutes leurs actions que de ces trois infernales inspiratrices; on peut deviner jusqu'où un homme, livré à la tyrannie de ses passions, peut porter dans sa vie le desordre et la prévarication.
Eh bien ! cette vie , si effroyablement desordonnée, qu'est-ce qui aura surtout la puissance de la replacer, tout à coup , dans la plénitude de l'ordre? Cet homme prévaricateur au premier chef, cet homme tel que je le suppose, dont chaque pensée se souvient ou se préoccupe d'un crime, dont chaque désir est l'aspiration d'un crime, dont chaque action, pour ainsi dire, est la consommation d'un crime; cet homme qui court à travers tous les escarpements, et qui, emporté par le vertige de ses passions , se suspend sur tous les abîmes; qui le ramènera au
chemin qu'il doit suivre, pour continuer son voyage et arriver à sa destinée? Ecoutez; un exemple encore, ici surtout, vous parlera mieux que le discours.
Un jour, un homme se rencontra pareil au prévaricateur que je viens de peindre; couvert de toutes les iniquités qui peuvent pervertir une vie humaine, et personnifiant enlui le désordre élevé à la plus haute puissance. Depuis vingt ans déjà, il suivait cette voie lamentable, où la prévarication succédait à la prévarication, où le crime s'enchaînait au crime.
Un matin, il sortait de sa maison pour continuer, dans cette carrière du mal, sa course échevelée et libertine; lorsque tout à coup, sans savoir comment, ni pourquoi, il croit entendre une voix mystérieuse, qui lui crie au plus intime de lui-même : Voyageur, où vas-tu ? — Où je vais ? — Oui, continue la voix, Où vas-tu, avec toutes ces agitations sans but? où vas-tu avec ces crimes sans repentir? Où vas-tu avec ces souffrances sans consolation? 0 homme, voyageur que tu es sur la terre, par ce chemin du désordre et de la prévarication, où vas-tu, et où prétends-tu arriver? — Où je vais? s'écrie alors ce pécheur, comme un homme subitement ré-
veillé en sursaut : grand Dieu ! Mais je n'y songeais pas ! 0 mon âme, quoi! depuis trente ans, nous marchons au chemin de la vie ; et, pas une seule fois, nous ne nous sommes demandé : Où allons-nous? Et où devons-nous aboutir? Où allons-nous? Mais c'est la question, la grande question, et, dans un sens, l'unique question de ma vie sur la terre !...
Alors, dans cette âme jusque-là si fermée à toutes les voix de la vérité et du bien, et si ouverte à toutes les voix du mensonge et du mal , tout à coup les passions font silence ; l'orgueil se tait, la cupidité se tait, la volupté même se tait. Et dans ce silence des passions seule la voix de la vérité se fait entendre.
Alors , cet homme s'arrête. Une lumière soudaine l'illumine tout à coup. Et, à cette lumière qui éclaire tous les désordres de sa vie , il voit tout ce qu'il a fait, il comprend ce qui lui reste à faire ; et il se prend à dire tout bas , dans le secret de sa conscience : Quoi ! je suis voyageur; et je l'avais oublié !
Ah ! s'il en est ainsi; alors, à quoi servent ces triomphes poursuivis par mon orgueil, à travers tous les chemins du crime et de la prévarication ? Encore quelques jours, c'est-à-dire, encore quel-
ques étapes à ce chemin où je marche ; et, de tout ce bruit que j'auraiiait je n'entendrai plus même un écho ; de ma gloire évanouie je ne verrai plus même une lueur ; et de mon passage dans ce chemin, par où je ne repasserai pas, même une légère trace ne subsistera plus.
Je suis voyageur! Mais alors, à quoi bon ces richesses, celles-là surtout dont l'acquisition a fait murmurerla justice etpleurer les misérables. Ah! pour un si court voyage, ai-je besoin d'un si grand viatique? Brevis via, non est magnum viaticum quœrendum. Donc, arrière ce lourd bagage de la richesse et de l'opulence. La route est étroite, angusta via est; et ceux qui traînent après eux de grands fardeaux n'y peuvent passer, via non capit magna onera portantes. Donc, adieu à ces richesses qui encombrent ma route et entravent ma marche vers ma destinée.
Je suis voyageur ! alors, qu'adviendra-t-il de ces plaisirs et de ces voluptés, que je demande à toutes créatures, et que je vais chercher jusque dans la boue et dans toutes les fanges? Hélas! ce qui est advenu de tant d'autres, que le temps déjà a emportés loin de moi. Où êtes-vous, plaisirs et voluptés d'hier? Tristes bonheurs de mes jours évanouis, qu'êtes-vous devenus?
Ah! vous fuyez sur le torrent de mes années qui s'écoulent; et je vous vois d'ici, plaisirs d'il y a dix ans, plaisirs d'ily a vingt ans, je vous vois fuyant, comme les feuilles tombées des arbres de la rive dans le courant du fleuve, et emportées dans les uqts sans espérance de refleurir jamais !...
Ah! c'est fini; j'ai compris le mystère de ma yie et de ma destinée. Désormais, cette vie ne sera plus pour moi que ce que le chemin est au voyageur cherchant le terme du voyage. Pour moi, plus d'autre gloire que le ciel, plus d'autre richesse que le ciel, plus d'autre joie que le ciel. Oui, adieu, gloire de la terre; adieu, richesses de la terre; adieu, voluptés de la terre; adieu! Je veux trouver au ciel une gloire infinie ; je veux trouver au ciel une richesse infinie, je veux trouver au ciel une volupté infinie. Oui, infinie, comme tout ce qu'aspirent ces désirs, que vous trompez toujours, et que vous ne comblez jamais !...
Tel fut le discours, que du fond de son âme tout à coup illuminée, cet homme adressait à tout ce qui, jusque là, l'avait séduit, égaré, perverti. Et, dans une résolution suprême, brisant pour toujours avec l'orgueil, la cupidité et la volupté, ces trois complices de tous ses égare-
ments, qui ne l'accompagnaient au chemin, que pour l'empêcher d'arriver, il appela à lui pour compagnes de sa vie, l'humilité, la pauvreté, la chasteté, ces trois divines sœurs, qui nous conduisent au paradis par la voie du sacrifice.
Quelques jours plus tard, à la porte d'un monastère caché au fond d'une obscure vallée, un homme frappiat : c'était lui, le grand prévaricateur subitement transformé. Que venaitil chercher dans cette austère demeure? Il venait demander d'être humble, pauvre et chaste pour l'amour de Jésus-Christ; et s'assurer par la pauvreté, l'humilité et la chasteté de son exil, la richesse, la gloire et les célestes voluptés de la patrie.
Comment s'est faite cette profonde et soudaine transformation ? Cet homme s'est souvenu de la réalité de sa vie; et il a conquis, la grâce de Dieu aidant, le bonheur de la fin.
Quel est cet homme, demandez-vous, peut être? Cet homme, c'est tout grand pécheur illuminé par la lumière et converti par la puissance de cette pensée : Ma vie riest quun voyage. Cet homme, c'est qui vous voudrez, parmi tant d'hommes illuminés de la même clarté, et, transformés par la même puissance. Et, si vous
le voulez , cet homme , ce sera vous , vous-même, vous qui n'avez jamais ouvert toute votre âme à cette vérité fondamentale de la destinée, et dont cette méditation transformera, si vous le voulez, avec vos pensées, vos affections et vos actions, votre vie tout entière.
CONCLUSION
Telle est, Messieurs, la triple transformation qu'accomplit dans la vie la puissance de cette pensée : Je suis voyageur.
Vous l'avez compris, cette pensée transforme votre intelligence; parce qii'elle en fait s'évanouir toutes les erreurs et toutes les illusions. Elle transforme vos cœurs, parce qu'elle en brise tous les attachements qui vous fixent au chemin. Cette pensée, enfin, transforme, avec votre volonté, toutes vos actions; parce qu'elle en redresse tous les désordres et tous les égarements.
Dès lors, qui parmi vous ne voudra ouvrir toute son âme aux illuminations, et se livrer tout entier à l'empire de cette pensée puissante et salutaire entre toutes les pensées?
Mais je crois entendre des cœurs qui murmurent, et protestent contre cette austère parole : Quoi! disent-ils, peut être, ne voir dans la vie qu'un voyage, et y passer indifférent à tout ce qu'on rencontre au chemin? Comment disent-ils, avec l'immense besoin de s'attacher qui est le fond du cœur humain, comment passer à travers tout ce qui est de ce monde , en effleurant à peine la surface des choses?
Ah ! je le sais, passer sur la terre sans s'y attacher à rien , tout cœur humain s'en épouvante ; et tous, qui que nous soyons, nous pouvons le trouver dur.
Mais dépend-il de vous ou de moi de changer les conditions de cette vie passagère? Ah! faites, si vous le pouvez, que l'exil ne soit plus l'exil, mais la patrie. Faites que le voyage ne soit plus le voyag-e où l'on marche, mais le terme où l'on s'arrête: Oh! alors, je vous dirai : arrêtez-vous, et ici reposez-vous.
Mais vous l'essayeriez en vain. Plus d'une fois peut-être, à chaque étape de la route, vous avez tenté de vous faire dans le repos une sorte de paradis. Mais le temps à peine avait fait quelques pas, qu'il emportait en un jour ce que vous vouliez faire immortel. Compa-
gnons de ce voyage où nous marchons ensemble à travers les mêmes déceptions, les mêmes déchirements et les mêmes douleurs, ah! l'expérience est faite. A quoi bon la recommencer, pour aboutir à des déceptions, à des déchirements et à des souffrances pareilles?
Il vous est dur de ne tenir à rien; et vous rêvez de vous prendre et de vous attacher à quelque chose. Mais , à quoi donc, je vous prie? Est-ce que vous ne sentez pas comme tout, icibas, vous échappe et se dérobe? Ne sentez-vous pas, comme la terre semble fuir sous vos pieds, et comment autour de. vous tout s'écroule et semble s'évanouir? Et, dans cet écroulement des choses et dans cet évanouissement des hommes, sur quoi et sur qui appuyer ce cœur tant de fois trompé dans ses espérances, et déçu, pour ne pas dire trahi, dans ses plus chères affections?
Il est dur, il est triste, dites-vous, de passer dans la vie comme un voyageur au chemin. Mais n'est-ce rien que d'y emporter, avec une espérance qui ne nous quitte pas, la jouissance anticipée d'un bonheur que nous allons posséder demain?
Ilestdur de passer, sans s'y arrêter, à travers tous les enchantements de cette vie : Mais, le
navigateur qui entrevoit de loin , même à travers les orages, la félicité qui l'attend au terme de son voyage, trouve-t-il donc si dur de ne pas s'arrêter aux enchantements des îles dont il rase en passant les rivages embaumés?
Et l'explorateur des vastes et arides déserts, qui marche la sueur au front sur le sable embrasé par le soleil , trouve-t-il si dur de ne pas faire aux oasis dont il respire la fraîcheur une halte permanente?
Et le jeune soldat, emporté par la guerre aux plus lointaines régions , alors qu'il revient vers la patrie, d'étape en étape; est-ce qu'il trouve si dur de ne pas s'arrêter aux magnificences qu'il rencontre sur sa route? Oh! non, mille fois non. Voyez plutôt ce qu'il fait : il traverse les grandes cités, et il en admire les splendeurs. Il traverse des paysages enchanteurs, et il en admire en passant les ravissantes beautés : et cependant, il passe, il avance, il avance toujours. Pourquoi? Ah! c'est que de loin déjà il entrevoit et pressent les douces joies du foyer. C'est que là-bas , au fond d'une vallée , sous un humble toit, notre jeune soldat, à travers le lointain de la distance et le charme de ses souvenirs, aperçoit un père,
une mère, des frères, des sœurs, tous lui tendant les bras, et préparant à son retour si ardemment désiré , les meilleures et les plus pures joies que son cœur puisse goûter sur la terre.
Ainsi font, à leur manière et dans leurs situations diverses, ces voyageurs désireux et ambitieux, avant tout, de toucher au terme du voyage.
Ainsi devons-nous faire , nous aussi, voyageurs que nous sommes sur la terre. Avant tout, aller au lerme.
Comme ce nautonier traversant la haute mer, sans s'arrêter aux îles charmantes qu'il rencontre; nous aussi traversons la mer orageuse du monde, sans nous arrêter aux lieux enchantés, où le plaisir et la volupté nous invitent à nous fixer, et allons droit aux rivages, où nous attendent la paix et le bonheur au sein de la Destinée.
Gomme l'explorateur hardi des vastes déserts marche sous des ardeurs dévorantes, sans s'arrèterau charme des oasis; nous aussi, marchons, sous le soleil brûlant des passions, même à travers les plus arides sentiers , sans nous arrêter, comme au terme de notre course, là où le monde
nous promet le rafraîchissement, comme l'oasis au désert.
Enfin, comme le soldat, revenant au foyer paternel des lointains pays où l'emporta la guerre, hâte le pas, et passe vite à travers les magnificences et les charmes de la route ; nous aussi, marchons et marchons vite, à travers tout ce qui pourrait nous séduire en chemin; hâtons-nous d'arriver au foyer béatifiquedu divin amour; là où nous attend, en nous ouvrant son cœur, notre Père qui est au ciel, pour être lui-même la Destinée finale que nous cherchons vainement sur la terre.
— -*VTN^Xj?"«ly'*V>>'r*-
Nolumfac mihi, Domine, flnem meum.
Seigneur, faites- moi connaître ma fin.
(Ps. xxviii. — 5.)
Messieurs,
Avant de clore nos considérations sur ce point culminant de notre vie, la Destinée finale, rappelons, en quelques mots, ce que nous avons dit jusqu'ici sur ce grave et important sujet.
Et tout d'abord, nous avons montré l'importance exceptionnelle de la pensée de la destinée, et l'influence décisive qu'elle a sur notre vie entière.
Après ce préliminaire établi sur des fondements inébranlables, nous avons montré dans
278 DIîSTINÉE FINALE
une pleine évidence l'existence de la Destinée, appuyée tout à la fois sur le témoignage de Dieu et sur le témoignage de l'homme.
Mais où est la Destinée? La Destinée, avonsnous dit, n'est pas sur la terre : toutes les aspirations de notre vie nous disent qu'il faut la chercher ailleurs.
Dès lors, il est facile d'entendre comment et pourquoi, notre vie sur la terre n'est qu'une marche pour aller à la Destinée ou au terme de notre vie, donc un voyage.
Et nous avons vu les conséquences qui résultent de cette vérité bien comprise, pour la transformation de nos pensées , de nos affections et de nos actions, c'est-à-dire de notre vie tout entière.
Maintenant se pose devant nous la suprême question de la vie : quelle est la Destinée? Qu'est-ce qui doit être pour moi le terme suprême de toutes les aspirations par lesquelles j'appelle, et de tous les mouvements par lesquels je cherche ma Destinée finale?
C'est ici que j'entends retentir la voix qui pour moi résout l'énigme de ma vie, en dissipe toutes les obscurités, et me donne le courage de marcher à travers l'épreuve, de vaincre tous les obs-
tncles, et de porter sans défaillir jamais le fardeau de la souffrance : voix révélatrice de tout le mystère de ma destinée et qui m'apporte, avec la grande lumière, la force et la consolation ; et cette voix dit : Ta destinée, c'est Dieu; ton terme final, cest Dieu. Oui, Dieu vu, Dieu aimé, Dieu possédé, Dieu embrassé d'un embrassement béatifique : voilà le mot du grand mystère, Ecce myslerium dico.
Ah ! je crois de toute mon âme et de toutes mes forces à cette voix qui me révèle, dans un seul mot, tout le mystère de ma destinée. Oui, j'y crois, non seulement une fois, mais trois fois; car cette voix sort pour m'instruire, me consoler et m'encourager, tout à la fois des profondeurs de Dieu, des profondeurs du monde et des profondeurs de moi-même. C'est qu'en effet, tout ce qui est de Dieu créateur, tout ce qui est du monde créé, tout ce qui est de moi, abrégé du monde et créature de Dieu , tout me crie : Ta Destinée finale, le terme suprême de ta vie voyageuse, c'est Dieu même.
Vérité capitale entre toutes les autres, qu'il s'agit de mettre dans tout son jour.
Oui, tout ce qui est de Dieu, de Di^u créateur, dit à l'homme sa créature: Ta Destinée c'est moi; oui, moi qui t'ai créé pour moi et pour jouir de moi.
Et d'abord, Dieu est mon principe , c'est-à-dire mon créateur, mon auteur, mon père ; et tout ce qui est en moi me vient de lui, et, à cause de cela, se rattache nécessairement à lui.
Où étions-nous, il y a mille ans? Il y acentans? Et qu'étions-nous au point de vue de l'être et de l'existence? Plongés dans les profondeurs d.e notre néant, nous avions la possibilité' de l'être, mais la possibilité seulement; supposé qu'il existât un être capable de nous faire exister.
Comment avons-nous franchi l'abîme qui sépare le néant de l'Etre? Comment avons-nous fait, un jour, notre apparition à la surface de la terre? Dieu l'a voulu; il a dit, et nous avons été faits , clixit et facta sunt. Du fond de notre néant il nous a appelés ; sa parole créatrice a dit : viens , et parais dans cet empire que je t'ai préparé, et où je veux te faire Roi. Et nous avons paru, et nous avons dit : Me voici.
Oui, c'est lui qui nous a faits, et nous ne nous
sommes pas faits nous-mêmes, Ipse fecitnos , et non ipsi nos.
Tel est l'acte de foi fondamentale, sur lequel pour nous croyantsreposetoutcequenousavons à dire, pour établir cette vérité souveraine: Dieu est notre fin.
Mais pourquoi et pour qui Dieu nous a-t-il faits? Ah! tout crie en moi, comme dans le grand Augustin : « C'est pour vous, mon Dieu, « pour vous seul que vous nous avez faits , « fecisti nos ad te, Domine. »
Oui, parce que Dieu est notre principe , il est notre fin. Ego sum principium et finis. Dieu créateur ramène à lui sa créature, comme, dans l'ordre logique, le principe ramène à lui la conséquence qui en découle. Une chaîne infrangible rattache la créature à son créareur, d'une manière si intime, si essentielle, si nécessaire, que la créature, qui librement ne remonte pas à son Créateur, c'est le désordre à la plus haute puissance.
Donc, je le crois, je le vois à la clarté même de l'évidence, Dieu est ma Destinée finale et ma fin suprême; parce qu'il est, dans le sens le plus radical et le plus absolu de ce mot', mon principe , mon créateur, mou père. C'est la force des choses.
Lieu principe est le premier anneau de la chaîne des êtres; Dieu fin, en est le dernier; et ces deux anneaux se rejoignent et sont rivés l'un à l'autre aux profondeurs mêmes de Dieu.
Ce Dieu principe, d'ailleurs , est intelligence et amour ; et, sous ce double rapport, infiniment parfait. A ce double titre, il se doit à lui-même de nous créer pour lui, et d'être lui-même notre terme suprême et notre destinée finale.
Intelligence infiniment parfaite, il a une sagesse infinie; or, tout être sage veut à son action une fin digne de lui
Mais quelle fin, en me créant Dieu pouvait-il avoir, si ce n'est lui-même? En tout ordre de choses, la fin ou le terme, que veut atteindre un être agissant, est le point culminant de son action. La fiu de Dieu créateur est donc nécessairement aussi élevée que lui-même. Dès lors, où peut ètr e ma destinée, si ce n'est dans a possession même de Dieu? Au dessus de lui, qu'ya-til? Rien. Au dessous de lui, qu'y a-t-il, qui dans le plan de sa sagesse infinie puisse être le terme final de son action créatrice? Quel être, quelle substance, quel corps ou quel esprit, quel ange ou quel archange peut être mon terme final, mal Destinée suprême ? Aucun.
Bref, dans le plan de la sagesse infinie, ma destinée ne peut être ni au-dessus, ni au-dessous de Dieu, mon créateur et mon principe : reste donc que ma destinée soit en lui, et seulement en lui.
Oui , ô mon Dieu, vous-même êtes ma fin ; vous-même, vous seul êtes ma Destinée; j'en atteste votre infinie sagesse : c'est pour vous que vous nous avez faits ; fecisti nos ad te.
Mais, ô mon Créateur, ô mon Père, vous n'êtes pas seulement l'infinie sag-esse ; vous êtes Y amour infini ; et seul cet amour a pu vous déterminer à me donner l'existence. Quel autre motif, en effet, pouvait vous porter à me communiquer quelque chose de vous, en me faisant à votre image? Oui, mon Père, mon véritable Père, c'est cet amour qui, comme tout amour, a besoin de se donner et de se répandre, c'est lui, lui-même qui m'a donné l'être. Dès lorsr pourquoi m'auriez-vous créé, si ce n'est pour me béatifier? Et pourquoi, m'avezvous donné la vie, si ce n'est pour me communiquer au terme de cette vie votre propre félicité? Et comment comprendre un amour qui m'aurait créé sans vouloir être lui-même ma propre Destinée ?
Mais Dieu n'est pas seulement ma destinée, parce qu'il est mon principe et mon Créateur ; il l'est encore, et surtout, parce qu'il est mon maître et mon souverain Seigneur. A ce titre, il est mon possesseur, et je suis sa possession; il est mon propriétaire, et je suis sa, propriété.
La création engendre l'autorité. Créer, c'est être auteur; et tout auteur, comme le mot même nous le révèle, est une autorité. Et, parce que Dieu est créateur et auteur, dans le sens le plus complet et le plus absolu que comporte ce mot; il en résulte qu'il est Maître et propriétaire, dans le sens aussi le plus complet et le plus absolu de ce mot.
Cette propriété de Dieu a des attributs réservés, qui lui sont absolument propres. Cette propriété est essentielle; elle tient à l'essence même de Dieu créateur ; car étant donné l'acte de la création , il ne peut être conçu sans la propriété de sa créature.
Cette propriété est inaliénable. Toute propriété humaine peut être aliénée. Tout homme qui possède, peut abdiquer son bien. Dieu, par impossible, le voulut-il, ne pourrait abdiquer sur sa créature son droit de souverain et de propriétaire.
Cette propriété est universelle. Elle atteint tout ce que Dieu a mis dans sa créature : l'intelligence, la mémoire, le cœur, la volonté, la liberté, le corps; en un mot, l'être tout entier, le fond et l'usage, la substance et le mode. En sorte que, pas une fibre de la vie, pas une parcelle de l'être ne peut échapper à l'autorité et au droit du divin propriétaire.
Cette propriété est perpe'tuelle. Comme elle s'étend à tout l'être, elle s'étend à toute la durée de l'être. De même que je ne puis dérober à ce domaine une parcelle de mon être ; je ne puis lui dérober un instant de sa durée. Et, comme il n'y a dans tout mon être aucun point où ma volonté puisse se poser en souveraine et dire : Cettre fibre, cette parcelle de vie m'appartient; de même il n'y a pas, dans le cours de cette vie, un jour, une heure, un instant dont je puisse dire : Ce jour, cette heure, cet instant est à moi tout entier; et Dieu même n'a pas le droit de m'en demander compte.
Cette propriété est imprescriptible.
Contre toutes les propriétés humaines, même justement acquises, il y a des lois de prescription. Contre la propriété divine, il n'y en pas; il ne peut pas y en avoir. Un temps déterminé de
Ta violation d'un droit de l'homme propriétaire emporte la suppression ou la perte de la propriété. Mille ans de violation des droits de Dieu propriétaire laissent subsister sa propriété; etun million d'années ne l'annuleraientpas davantage.
Cette propriété , enfin, est inviolable , et tellement inviolable, que la violation de ce droit de Dieu emporte la damnation de l'homme. Car ce qu'on appelle d'ordinaire la prévarication, l'iniquité, le pec/iC, c'est cela même; c'est la révolte contre l'autorité de Dieu; c'est la violation de la propriété de Dieu, par l'indépendance de l'homme. Et, qu'est-ce que le péché, le péché grave et inexpié, si ce n'est l'enfer commencé dans cette vie pour se consommer dans l'autre?
Ainsi, Dieu mon auteur et mon principe est, à cause de cela même, mon maître, monpropriétaire ; et moi son sujet, je suis, au sens le plus strict, sa propriété.
Or, qu'est-ce que la propriété, si ce n'est la faculté de disposer pour soi du bien que l'on possède? Oui, droit et liberté d'user de sa possession pour son propre avantage, pour son bonheur, pour son bien-être, pour sa gloire personnelle : telle est clans l'homme l'essence de la propriété.
Mais remarquons-le bien, la propriété en Dieu, ce n'est pas seulement la faculté, c'est la nécessité de rapporter à lui-même l'œuvre sortie de ses mains; l'homme, par conséquent, comme dit de Maistre après Platon, l'homme, cette propriété de Dieu : nécessité métaphysique imposée à Dieu par sa propre nature.
Et voilà ce qui explique ce beau mot de la sainte Ecriture: « Univcsa propter semetipsum opcratus estDominus.»(Prov. xvi-4). Dieu atout l'ait pour lui-même; et cette autre parole de St Augustin interprétant la première : « Mon Dieu, c'est pour vous que vous nous avez faits ;» fecisti nos ad te. »
Ce n'est pas là, comme on serait tenté de le croire, un égoïsme divin ; c'est une exigence de la nature divine. Dieu créateur ne pouvait pas ne pas imposer à sa créature l'obligation do tendre vers lui et de tout rapporter à lui ; le bonheur de la créature se rencontrant nécessairement avec le but du créateur, et la plus grande félicité de l'homme avec la plus grande gloire de Dieu.
Enfin, Dieu qui est notre Destinée, parce qu'il est notre principe, etcommc tel notre propriétaire et notre maître, l'est aussi, parce qu'il est notre
centre, le centre unique où tout ce qui est en nous doit graviter, et où nous devons faire tout graviter avec nous-mêmes.
Il faut un centre à toute créature et à la création tout entière. Que serait la création sans un centre où tout g-ravite? Ce ne serait plus un monde, c'est-à-dire une harmonie; ce serait un chaos, c'est-à-dire un désordre, une anarchie. Tous les êtres sans coordination dans leurs mouvements, sans unité dans leur pluralité, se retireraient sur eux-mêmes, ou s'en iraient se heurtant dans un pêle-mêle immense, pour devenir je ne sais quel amas informe où réglerait, dans l'absence de tout ordrel'universelle horreur au lieu de l'universelle beauté.
Qu'arriverait-il dans le monde sidéral, si chaque astre qui se meut dans le firmament, au ieu de graviter vers son centre , se prenait à le fuir ou à s'en détourner? Alors, au lieu de cette harmonie, qui chante dans les profondeurs du, firmament la gloire du Créateur, quel désordre, quels heurtements , quel chaos ! S'il en devait être ainsi du monde sidéral, que dire, dès lors, de ce qui se passerait dans le monde humain; si tous ces êtres doués d'intelligence, d'amour et
de liberté n'avaient pas de centre de gravi talion, ou si l'ayant, ils venaient à faillir à cette première loi des èties créés : graviter vers son centre? Autant ce monde humain l'emporte sur le monde astronomique, autant ce dernier désordre doit l'emporter sur le premier.
Or, s'il est évident que tout être doit graviter vers son centre ; il n'est pas moins manifeste que ce qui est le centre de l'être en est en même temps la fin, ou la destinée. Car, c'est la Destinée finale de l'être, de se reposer dans le centre vers lequel il se meut dans l'agitation, jusqu'à ce qu'il arrive enfin au terme, c'est-à-dire, au lieu de son repos.
Le propre du centre, en effet, est d'attirer à soi et d'amener jusqu'à soi l'être qui gravite vers lui ; et, si nulle force antagoniste, nul mouvement opposé ne vient l'empêcher de suivre jusqu'au bout la force centrale qui l'attire ; en vertu même de sa gravitation, il doit aller à sou centre, et là s'arrêter, se fixer, comme à son terme final et à sa destinée suprême.
Donc, pour savoir où est ma destinée , il me suffit de savoir où est mon centre, c'est-à-dire le lieu où plutôt l'être vivant, vers lequel je dois tendre par tous les mouvements et toutes les
puissances de ma vie, jusqu'à ce que j'arrive à me reposer en lui.
Or, mon centre, mon véritable centre, c'est vous, ô mon Dieu! vous, en qui seulement ma vie peut trouver le repos auquel elle aspire.
Dieu est notre centre, parce qu'il est notre principe et notre créateur. Ce qui donne l'être et la vie demeure centre de l'être et de la vie qu'il a donnés. Ainsi l'arbre qui pousse par sa sève ses nombreux rejetons, demeure le centre des rejetons qu'il a poussés. Ainsi le foyer qui envoie la chaleur et la lumière, demeure centre de la lumière et de la chaleur qu'il envoie. Ainsi le père ou le patriarche, qui engendre une postérité, demeure le centre de la vie sortie de lui.
Ainsi, ô Dieu, mon principe et mon créateur, vous demeurez, dans le sens le plus absolu de ce mot, le centre de cette vie dont vous êtes l'origine et la source ; et avec votre grand serviteur Augustin, j'éprouve le besoin de m'écrier : « Seigneur, c'est pour vous que vous « nous avez faits ; et notre cœur est inquiet, « c'est-à-dire agité, jusqu'à ce qu'il se repose « en vous. »
Ah ! c'est ici surtout que m'apparaît la grande
et belle harmonie de la création entière; et je vois, je sens que là est l'harmonie spéciale de la vie humaine , créée pour graviter vers son centre divin. Dieu, en effet, centre nécessaire de tous les êtres et de tous les mondes sortis de ses mains, est, en particulier le centre attractif de tout ce qu'il a créé en moi-même. Oui, Dieu est centre de mon intelligence, faite pour se reposer dans le vrai; parce qu'il est la vérité. Dieu est centre de ma volonté; parce qu'il est le centre du bien que cherche ma volonté. Dieu est centre de mon cœur; parce qu'il est centre de cet amour qu'ambitionne mon cœur. Dieu est le centre de ma vie ; parce qu'il est par excellence l'être vivant, centre de toute vie. Je suis un rayon; je cherche mon soleil. Je suis une étincelle; je cherche mon foyer. Je suis un ruisseau; je cherche mon océan. Loin de vous, ô mon Dieu, mon intelligence s'agite, mon cœur s'agite, ma volonté s'agite, ma vie entière s'agite; parce que vous seul, qui êtes l'auteur et le principe de tout mon être, vous en êtes, en même temps, le centre, où tout doit graviter, donc la fin où je dois tendre pour m'arrêter et me reposer en vous.
Ainsi, ô mon Dieu, tout ce qui est en vous et
de vous le proclame; vous êtes ma Destinée finale, vous êtes mon terme suprême. Pour le savoir, pour en avoir la pleine certitude, je n'ai pas besoin d'autre témoin que vous-même; car tout en vous me dit : Oui, moi-même je suis la fin que tu poursuis; je suis la destinée que tu cherches; parce que je suis à la fois, ton principe, ton maître et ton centre. Comme ton principe, je te ramène nécessairement à moi. Comme ton maître,, je dois te rapporter à moi, Comme ton centre, je t'attire et je t'ordonne de graviter vers moi. Et à ce triple titre, c'est ma nature même qui l'exige , il faut que tout ce qui est en toi, tout ce qui est toi-même aboutisse à moi, comme à ton terme final et à ta destinée suprême.
Oui, ô mon Dieu, vous êtes ma Destinée: J'en crois à cet infaillible témoignage qui sort pour moi des profondeurs de vous-même.
Ce témoignage, me fît-il défaut, j'en croirais encore au témoignage de tout ce qui est hors de moi, car tout ce qui m'environne dans cette création, dont je suis moi-même l'abrégé et la
condensation, me le crie de partout et du fond de tout : vous seul êtes ma fin, vous seul êtes ma Destines.
Oui, tout ce qui est hors de moi, tout ce qui m'environne et me touche, rend le même témoignage : car la création tout entière n'atteste pas seulement l'existence de Dieu; elle atteste aussi, et avec la même certitude, la destiuée de l'homme. L'œuvre de Dieu créateur proclame par toutes ses voix la destinée de l'homme sa créature.
L'homme sur la terre, depuis la chute originelle, éprouve le besoin de s'attacher à la surface de cette terre, c'est-à-dire aux créatures qu'il y rencontre ; et un penchant redoutable le porte à leur demander de résoudre l'énigme de sa destinée. Il s'en va, errant à travers le monde, et demandant vainement à tous les êtres créés, ce qu'il ne peut trouver qu'en Dieu créateur. Il tente des expériences et encore des expériences, essayant d'appuyer sur quelqu'une de ces créatures cet immense besoin qu'il porte dans son âme, le besoin de savoir le terme où il doit aboutir, la fin où il doit s'arrêter, en un mot, la Destinée qu'il doit conquérir. Comme Augustin, cherchant à comprendre le mystère de sa vie, il se
met à la poursuite de l'inconnu; il interroge et interroge encore toutes les créatures qu'il rencontre à toutes les étapes de sa route. — Est-ce à vous que je dois m'arrèter? Est-ce vous dont la possession doit me dire le dernier mot et résoudre l'énigme de ma Destinée? Et toutes, quoique d'une manière diverse, lui font la même réponse. — Non, votre Destinée ce n'est pas nous. Votre Destinée, c'est Lieu même; car l'auteur de votre vie peut seul en être le consommateur.
C'est qu'en effet, si nous creusons jusqu'au fond l'idée de la Destinée, telle que nous l'avons définie au commencement; si nous en examinons une à une toutes les conditions : toutes les créatures nous crient elles-mêmes, par toutes leurs impuissances, que Dieu seul répond à tout ce qu'elle exige, à l'idée que nous devons nous en faire, et que nous nous en faisons en réalité.
Et tout d'abord, l'idée de la Destinée, avonsnous dit, implique un terme où l'être vivant s" arrête; un terme vraiment final, que l'on doit atteindre sans pouvoir désormais ni aspirer ni tendre au delà.
Si, en effet, à une étape de la route, je dois ou je puis encore aspirer et tendre au delà;
alors, je ne suis pas vraiment arrivé; je n'ai pas atteint ma Destinée. Car ma Destinée, ma Destinée vraiment finale, c'est le point culminant où je devrai me dire : Ici je m'arrête Je suis arrivé; plus d'au delà.
Eh bien! où est-elle la créature, si grande, si magnifique soit-elle, qui, à l'heure même où je la possède, puisse me dire : C'est assez ; demeure ici ; au delà, plus rien que tu puisses aspirer et atteindre? Quel corps ou quel esprit? Quelle étoile ou quel soleil? Quel -homme ou quel ange? Quel chérubin ou quel séraphin pourra me dire : Par delà moi-même, c'est le néant, encore le néant : embrasse-moi' repose en moi. Je suis le terme de tout; je suis l'extrême frontière de l'être; je suis la Destinée finale? Où donc est-elle, la créature qui puisse tenir ce langage, surtout, faire ce qu'elle dit et réaliser ce qu'elle promet? Nulle part, nulle part vous dis-je.
0 mon Dieu, cette parole, vous seul pouvez me la dire et faire ce qu'elle dit. Après vous rien que je puisse aspirer. Par delà ce que vous êtes, rien que je puisse poursuivre. Vous êtes l'infini, l'infini en hauteur, en largeur et en nrofondeur. Vous êtes l'extrême frontière de
l'être; ou plutôt votre être lui-même n'a pas de frontière; car vous êtes l'immensité. Qui vous possède, ne peut plus avoir de raison d'aspirer et de tendre au delà; parce que qui vous possède n'a plus rien autre à posséder. Il doit dire : c'est assez, arrêtons- nous, nous sommes au terme ; notre fin est conquise; notre Destinée est consommée!
Oui, me dit le Seigneur, viens à moi ; plonge-toi dans l'océan sans rivage de mon être. Même en y marchant de clarté en clarté, même en y voyant s'élever pour toi des astres toujours nouveaux et resplendir des beautés toujours nouvelles, tu ne sortiras pas de moi; tu ne cesseras pas d'être et de te reposer en moi. De quelque côté que tu regardes, tu te verras toujours vivant en Moi. De quelque manière qu tu te meuves, comme pour le poisson dans la mer, c'est l'eau, encore l'eau, toujours l'eau ; ainsi pour ta vie plongée dans l'infini de l'Etre, ce sera Moi, encore Moi, toujours Moi; Moi ta destinée suprême, Moi ton terme final.
Ce que je cherche et ce que je veux trouver dans ma Destinée, ce que sa notion même implique nécessairement, c'est V immuable ou l'absence du changement.
Comme nous l'avons vu dans notre troisième entretien, ce que nous cherchons, à travers cette région de la variation et du changement, c'est V immutabilité , non pas une immutabilité ou immobilité morte, mais une immutabilité vivante» une immutabilité qui loin d'exclure le mouvement et la vitalité, les complète, les élève à la plus haute puissance que comporte notre être arrivé à sa pleine consommation. Non, je ne puis accepter que ma vie , arrivée à la possession de sa Destinée suprême, c'est-à-dire à son point culminant, soit réduite à une fixité qui supprime tout mouvement, à une immobilité inerte, qui fait horreur à la vie, et que je ne rencontre partout que dans la mort.
Mais , cette vivante immobilité , cette stabilité active , où la trouver sur la terre ? Hélas , plus je parcours la vaste sphère des êtres créés qui m'environnent et passent avec moi dans le temps; plus je creuse, de couche en couche, toutes ses profondeurs; plus je constate que partout se rencontrent, en présence l'une de l'autre, ces deux- choses qui se touchent de toutes parts : d'un côté, la mutabilité dans la vie; de l'autre, l'immobilité dans la mort. Tout ce que j'y rencontre de vivant est chang-eant; et
tout ce que j'y rencontre d'immobile, n'est que la fixité dans la mort.
Où donc trouverai-je ce que je veux embrasser au sein de ma Destinée conquise, à savoir, l'immutabilité dans la pleine consommation de la vie?
0 Dieu vivant, ô Dieu immuable, vous seul pouvez faire, de ce que je rêve au chemin de ma vie, la réalité de cette vie arrivée à son terme suprême. Vous êtes l'immuable, mais l'immuable vivant; et vous seul pouvez me communiquer, dans la possession de vous-même, quelque chose de cette immutabilité que j'appelle. En vous possédant, je vivrai de votre propre vie; et je sais que, dans cette divine vitalité, rien n'est soumis à cette inexorable loi du changement, qui atteint ici-bas les hommes et les choses. Ah! oui, ma raison elle-même me dit ce que ma foi m'affirme et ce que mon cœur aspire, à savoir que cette vie, achevée et consommée en vo' s, ne connaîtra plus rien des fragilités, des altérations et des décadences dont tous les vivants d'ici-bas m'offrent partout le spectacle attristant. Là, au terme de ma vie; loin de connaître la décadence et le dépérissement, je sais que, sans changer jamais, je
vivrai toujours davantage; mais cette vie, en grandissant et en se dilatant de plus en plus dans l'Infini de Dieu, ne cessera pas d'être ellemême.
Alors, ô mon Dieu, au sein de votre immutabilité vivante, se résoudra le problème ici-bas sans solution possible: le progrès dans la fixité, l'immobilité dans la vitalité. Et cette antinomie inexplicable dans la vie au chemin, deviendra l'harmonie ravissante de la vie au terme, ou de la vie consommée au sein de la Destinée.
Ce qu'exige encore l'idée de la Destinée, et ce que nous aspirons à trouver au terme de la vie consommée, nous l'avons dit, c'est la plénitude ; c'est quelque chose qui puisse répondre à ce besoin d'Infini qui possède notre âme, et par là donnera toutes nos facultés une légitime et pleine satisfaction. Ah ! c'est que si, là même, au sein de ma Destinée, je devais me sentir encore plus ou moins vide; s'il manquait à mes facultés quelque chosp de ce qui doit les remplir : alors il resterait place au désir; alors, comme tout C3 qui n'est pas satisfait, je demanderais autre chose. Et, ce terme, dont la possession ne me remplirait et ne me satisferait pas, ne serait plus ma Destinée ; car, n'ayant pas atteint tout
ce que j'aspire, je me dirais : Ce n'est pas assez; encore plus, encore plus! plus loin, encore plus loin!
Mais, hélas, comme nous l'avons constaté, rien ici-bas n'est à la mesure de nos désirs. La gloire ne nous remplit pas; la richesse ne nous remplit pas; le plaisir ne nous remplit pas; la science elle-même ne nous remplit pas. Même après avoir joui de tout, c'est-à-dire après avoir jeté dans l'abîme de nos désirs tout ce que la création peut nous offrir, pour essayer de les satisfaire; l'abîme n'est pas comblé; et des mondes et encore des mondes y seraient ■•étés, qu'ils ne le rempliraient pas davantage
Ah! je comprends; c'est que mon âme a la capacité de posséder Dieu; et, tout ce qui n'est pas Dieu ne la remplira jamais. « CapacemDei, quidquid Dnus non est, non replebit », s'écrie St Bernard; et cette parole du grand docteur, je l'entends retentir au plus profond de moi-même.
Oui, parce que mon âme, malgré ses étroites limites, a la capacité de posséder l'Infini; tout ce qui n'est pas l'Infini, c'est-à-dire vous-même, ô mon Dieu, ne la peut remplir. Et, parce que ma Destinée, pour être vraiment ma Destinée, ma Destinée finale, doit faire en moi la plénitude,
vous seul, ô Dieu, infini, immense, sans limites dans votre être, serez pour moi la Destinée que j'appelle par chacune de mes aspirations, et que je cherche par toutes mes ambitions. Car, je le vois, je le sens, j'en ai l'invincible certitude : quand vous vous serez donné à moi; quand je vous posséderai tout entier; le vide en moi ne pourra plus être. L'océan de votre être s'épanchera, pour les combler, dans toutes les profondeurs de mon être et dans tous les abîmes de mes désirs. La plénitude sera partout, le vide nulle part; et dans le sentiment de cette plénitude consommée, je m'écrierai : En moi tout est comblé; en moi tout est plein; c'est la Destinée que j'appelais, la plénitude, et avec elle le repos dans la possession de l'Infini.
Ce que ma Destinée exige, et ce que j'appelle encore comme le terme suprême de mes désirs, c'est une union avec un autre être que moimême; union béatifique, qui me guérisse du mal profond de ma solitude, et de toutes les blessures que me fait la loi douloureuse de mes inévitables séparations. Non, une vie solitaire ne peut pas être le mot de ma Destinée. Sortir de ma solitude, en m'unissant à un autre, c'est le plus invincible besoin de ma vie.
Voilà pourquoi ce qui m'afflige, ce qui me désole surtout dans cette course du temps, c'est d'y marcher de séparation en séparation; c'est de voir un ami, puis un autre, puis un autre se retirer de moi, sans même laisser l'espoir d'un retour; c'est de sentir ma solitude se faire partout, même au milieu et surtout au milieu des multitudes. Oui, ce qui est le grand supplice de mon cœur, et ce qui me fait espérer et aspirer autre chose au terme final de ma Destinée, c'est d'être forcé de me dire : Au sein de ces foules qui m'environnent et qui passent et repassent devant moi, sans me donner même la consolation d'un reg-ard, ni l'aumône d'un sourire , personne n'est avec moi ; et parmi ces millions de créatures humaines, que je coudoie sans les connaître, dont je vois les ag'itations et dont j'entends les clameurs , pas un cœur qui m'aime et que moi même je puisse aimer !
Hélas! telle est la grande douleur de cette vie; et, à mesure que nous vivons davantage, nous l'apprenons toujours mieux : être seul au monde, ce qui s'appelle seul, au sens le plus complet de ce mot, c'est-à-dire vivre sans union quelconque à un autre être que soi; et, alors même qu'on a
pu s'unir un jour à un être fragile, savoir que cotte union d'aujourd'hui va faire place à la solitude de demain : Ah! voilà bien ce qui est pour moi sur la terre le martyre du cœur, et ce qui du fond de cet exil, où je marche seul , me fait appeler dans la patrie une destinée, c'est-à-dire une vie où je no serai plus seul, et où la joie de l'union chassera de moi, sans retour possible, la tristesse de ma solitude.
Et voilà, ô Dieu, ce qui, même à défaut de toute autre preuve, me démontre que non seument pour moi cette Destinée existe, mais que vous êtes vous-même cette Destinée que j'invoque, et que je veux trouver au terme de ma vie tristement solitaire.
Oh ! oui, je le sais; une fois uni à ce divin amour, pour moi la séparation ne pourra plus être. Donc ma solitude ne sera plus possible, parce que, repousser ou délaisser votre créature après l'avoir embrassée, vous ne le pouvez. Votre amour est fidèle; votre amour est constant; ce qu'il veut aujourd'hui , c'est ce qu'il voudra demain, après demain et toujours. Et, moimême, je le sens , une fois uni à vous , je ne pourrai plus m'en séparer. Une fois dans vos bras, je ne pourrai m'en arracher; et moi aussi,
comme l'épouse des Cantiques, je dirai : je le tiens, et je ne le quitterai pas : Il est à moi, et je suis à lui. L'union est faite, l'union rêvée du sein de mon exil, la voici consommée au sein de la patrie ; et c'est à jamais !
Ce que je conçois, enfin, comme l'idée complète de ma Destinée, et ce que ma vie aspire à y trouver, c'est ce que nous poursuivons toujours ici-bas, sans le rencontrer jamais, c'est le bonheur, dans l'absence de toute souffrance; c'est-àdire la paix, le repos de l'Etre, qui jouit de tout et ne souffre de rien ; la joie, enfin, la joie parfaite, sans mélange de tristesse.
Comment comprendre, en effet, que la tristesse et la souffrance entrent , même pour la moindre part, dans ce que j'appelle ma Destinée? Ah! ma raison me dit, et tout en moi confirme le témoignage de ma raison : Non , je ne suis pas fait pour souffrir partout et toujours, même au terme final de ma Destinée. Lasouff 1 anco peut être la loi de ma vie au chemin ; elle ne peut être la loi de ma vie au terme. Or, si à travers les ombres qui m environnent, je ne puis voir tout à fait ce que sera cette destinée qui m'attend; je vois clairement ce qu'elle ne sera pas, ce qu'elle ne peut pas être. Je sais que la
LA POSSESSION DE DIEU 30ô
souffrance n'y aura pas sa place ; que la tristesse n'y séjournera pas; que les soupirs n'y retentiront pas ; que les larmes ne s'y verseront pas. Et, sans pouvoir ici pénétrer le mystère intime de cette Destinée, je l'entrevois, je la pressens, comme un ciel sans nuage, comme une cité de paix, à travers laquelle se répandra le fleuve de la joie et de la félicité consommée.
Mais, où sont les créatures inanimées ou vivantes, matérielles ou spirituelles, dont la pos session puisse former pour moi ce ciel sans nuage, me donner cette paix sans orage, et répandre en moi cette joie, cette joie toute pure et sans mélange de tristesse?
Hélas ! telle est, ici-bas, l'infirmité qui atteint toutes choses, et par contre-coup, moi-même avec toutes choses : Bien loin que la possession des créatures, même des meilleures , puisse nous donner le plaisir sans mélange de souffrance, et la joie sans mélange de tristesse : leur possession même nous laisse plus ou moins tristes, et souvent nous apporte un accroissement de souffrance.
Quelle que soit la raison mystérieuse de ce fait humain ; le fait est absolument certain. Comme Salomon,nous sentons, même dans la jouissance
de tout, avec le vide la tristesse ou l'affliction de l'esprit.
Aussi, je comprends la vérité si bien exprimée par l'un de nos poètes, au sujet des jouissances et des plaisirs de la terre :
Là, jamais de pure allégresse, L'âme y souffre de ses plaisirs; Les cris de joie ont leur tristesse,
Et les voluptés leurs soupirs!
Et surtout, ce qui achève de montrer l'impuissance de toutes choses créées pour réaliser les conditions qu'exige la Destinée, c'est leur impossibilité de durer et de perpétuer le bonheur qu'un moment elles pourraient nous donner. Ah! c'est que, même au sein des plus grandes jouissances qu'il soit possible de trouver sur la terre, l'ombre delafin qui approche, en se projetant sur leur festin, y gâte, si je puis le dire, la jouissance elle-même. Qui ne sait l'inquiétuie et le trouble qu'apporte, même aux plus heureux d'ici-bas, la pensée de la fin qui va venir? Et que peut, pour nous donner le sentiment de la Destinée conquise, la possession d'un bonheur qu'on sait devoir bientôt finir, et dont la jouissance d'aujourd'hui ne peut jamais garantir tout à fait la jouissance de demain?
Qui ne peut apprendre chaque jour, par sa propre expérience, et par la leçon que les événements nous donnent, la vérité saisissante de ces autres paroles du même poète :
La crainte est de toutes les fêtes ; Jamais un jour calme et serein, Du choc ténébreux des tempêtes N'a garanti le lendemain.
Mais, si rien sur cette terre, alors même que tout y paraît être pour le mieux, ne peut me donner ce que je dois trouver dans le mystère de ma Destinée, à savoir le bonheur sans souffrance aucune, la joie sans ombre de tristesse : qu'estce, si, à côté de ces jouissances, et même au sein de ces jouissances, la souffrance pour moi abonde et surabonde? Qu'est-ce, lorsque le malheur tombant sur une^vie orageuse et tourmentée, détruit et fait s'évanouir même ces jouissances fragiles et ces félicités menteuses, auxquelles on nous conviait à demander le dernier mot de la Destinée?
Ah! je le vois, je le sens, ô mon Dieu, toutes ces créatures elles-mêmes, si impuissantes à me satisfaire et si puissantes à me tourmenter, me disent toutes à la fois, comme chacune en particulier, que vous seul êles ma fin, et que vous
posséder vous-même est ma vraie Destinée. Oui, toutes, et par les jouissances et par les souffrances qu'elles m'apportent, me crient de partout : Non, nous ne sommes pas ta fin : va plus loin et monte plus haut, excelsior, excelsior ! Ta Destinée, c'est ton Dieu, ton Dieu Créateur, ton Dieu Souverain Maître, ton Dieu centre, ton Dieu infini, ce Dieu qui seul par l'Infinité même de son être, peut te donner tout le bonheur que tu veux trouver, et le garantir contre la fragilité et la caducité que tu redoutes ; caducité redoutable en effet, qui porte jusqu'en tes jouissances du présent les inquiétudes de ton avenir; Dieu, enfin, qui seul peut réaliser complètement ce que tu rêves d'embrasser au sein de ta Destinée, à savoir, la possession de tout bien dans l'absence de tout mal, et dans la cessation de toute anxiété et de toute souffrance, la plénitude et la perpétuité de la jouissance et du repos.
Tel est l'universel et l'irrécusable témoignage par lequel la voix de toutes les créatures répond au témoignage du Créateur, et proclame Dieu comme notre unique et suprême Destinée.
Toutes ces voix de la création ont ici dans l'àme humaine des échos profonds ; et en ce sens,
notre âme répond au témoignage des créatures, comme l'écho répond à la voix.
Mais , même en faisant abstraction de ce témoignage du dehors, nous avons le témoignage propre de notre âme elle-même, indépendant de celui des autres créatures. Et c'est ce troisième témoignage qu'il nous reste à faire entendre, en faveur de cette vérité : Dieu seul est notre fin et notre Destinée.
La voix pour moi la plus éloquente et la plus puissante, qui me crie : Dieu est ta Destinée, celle du moins que j'entends et que je comprends le mieux, ce n'est pas celle qui sort pour moi des profondeurs de Dieu; ce n'est pas non plus celle qui sort du fond de la création universelle; c'est celle qui retentit en moi , et atteste, partout ce qui vit et parle en moi, ma Destinée finale.
Un moment, je suppose que hors de Dieu et demoi il n'y a rien, et que moi seul, avec toutes mes puissances et toutes mes facultés, je suis toute la création, c'est-à-dire toute l'œuvre de Dieu agissant en dehors de lui-même : je n'en entendrai pas moins retentir au fond de tout
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moi-même cette parole véridiquc, ce témoig'nag'e irrécusable : Dieu est ma fin dernière ; Dieu est ma Destinée. Car cette vérité, Dieu lui-même l'a écrite en caractères éclatants au fond de toutes mes facultés ; et c'est à cette lumière qui jaillit de lui sur moi et tombe de son visage pour s'imprimer dans mon àme, que cette vérité fondamentale, la plus fondamentale de toutes, se révèle à moi dans toute sa divine clarté.
Sur ce point, à la rig-ueur, je n'aurais pas besoin même d'interroger d'autres témoins que ma propre vie. Il me suffirait d'écouter attentivement toutes les voix qu'elle fait parler en moi, et que, bon gré, malgré, je ne puis pas ne pas entendre. Car, plus ces voix, qui me parlent au sanctuaire de mon âme, sont intimes et profondes; plus, comme d'infaillibles oracles, elles me disent : Dieu est ta fin.
C'est qu'en effet, plus je le creuse ce mystère de ma vie intime, plus j'écoute tout ce qui parle en moi; plus j'entends sortir du fond de toutes mes facultés la réponse à cette première et dernière question de toute ma vie : Oà est ta fin? Ecoutons-les donc parler ces voix intimes, révélatrices infaillibles de notre Destinée.
Et d'abord, j'ai une intelligence, c'est-à-dire le
regard de mon âme ouvert à la vérité. La vérité c'est sa lumière, c'est son aliment, c'est sa vie elle-même.
Aussi, comme elle est ambitieuse de la vérité, altérée de la vérité ! Comme elle la cherche et la poursuit de toutes manières et dans toutes les sphères de l'être, où son reg-ard peut atteindre. Qui dira jamais jusqu'où va, dans une grande âme et une vaste intelligence, ce besoin, ce désir, cette faim et cette soif de la vérité?
Et, remarquez-le bien, ce qu'appelle, ce que cherche cette intelligence affamée et altérée de la vérité, ce n'est pas une parcelle, un fragment du vrai; c'est le vrai tout entier. Ce qu'il faut, pour satisfaire son ambition de voir, de connaître, de savoir, ce n'est pas seulement un rayon ou quelques rayons ; c'est le foyer total de la lumière ou de la vérité.
Mais, hélas! sur cette terre, où je marche dans l'ombre encore plus que dans la lumière, dans cette région plus crépusculaire que radieuse, qu'est-ce que je vois, d'une vue claire et tout à fait lumineuse? A peine quelques rayons détachés du grand foyer. Je vois des lueurs plutôt que des clartés, des ombres plutôt que des figures, des images vides plutôt que des réalités
saisissable. Et je souffre du mal de l'intelligence, c'est-à-dire, de l'indigence de la vérité. Je souffre de la nostalgie du pays de la lumière. Mon intelligence est comme une exilée qui cherche sa patrie, cette grande et resplendissante patrie, où luit toujours et dans son plein le soleil de la vérité totale. Et du fond de mon indigence de la lumière et du vrai, je me dis : un jour, je la verrai cette vérité, que je poursuis toujours sans la rencontrer jamais : un jour, je vous verrai vousmême, ô mon Dieu, vous la vérité pleine; et, quand je vous aurai vu, ma pensée sera rassasiée, Satiabor cwnapparuerit gloriatua; etmonintelligence ravie s'écriera dans son ravissement : « J'ai trouvé ma Destinée. »
J'ai un cœur, et dans ce cœur je porte, comme tout cœur humain , cet immense et inapaisable besoin de trouver au terme final ce qu'il cherche partout et toujours, ce qui est surtout sa grande aspiration , un amour. Notre cœur aime, comme notre poitrine respire; et sa respiration à lui, c'est d'aimer et d'être aimé. Mais, l'amour que ce cœur appelle par son aspiration la plus profonde, ce n'est pas un amour quelconque, mais un amour parfait, un amour plein, un amour sans limite, en un mot, l'Infini dans l'a-
mour. Car, ce qui fait la tristesse, pour ne pas dire le désespoir de notre amour, c'est de sentir partout et en tout la limite dans ce que nous aimons.
Donc, ce que nous cherchons, ce que nous voulons, pour étancher cette soif de notre cœur, ah! ce n'est pas seulement une goutte, ou quelques gouttes d'amour; c'est plus qu'un fleuve encore, c'est un océan d'amour. Non, jamais ce cœur ne sera content, jusqu'à ce qu'il se sente plongé, comme le poisson dans la mer, dans les profondeurs de cet océan de l'amour, seul vraiment béatifique, c'est-à-dire de l'amour infini, ou de l'Infini dans l'amour.
Mais, hélas, sur cette terre, qu'est-ce que l'amour qu'on me donne pour apaiser cet immense besoin d'aimer? Quoi? Une miette, qui n'a d'autre effet que de me mieux faire sentir ma faim? Une goutte, une goutte même souvent amère, qui ne peut aboutir qu'à me faire mieux sentir ma soif?
Pour ce cœur si affamé et si altéré d'amour,grand Dieu, quelle situation ! Si je n'aime et si jene suis aimé , je crois sentir tomber sur mon cœur vivant le froid de la mort. Si j'aime, je crains que le désordre n'entre dans mon amour lui-même ; et
l'ombre du mal se projette sur ma joie pour la changer en tristesse.
Ah! telle ne peut être ma destinée finale! Mon cœur me le dit par ses tristesses comme par ses joies; par ses abattements comme par ses ravissements : j'arriverai à l'amour parfait, à l'amour sans limite et sans tache : Oui, un jour, ô Dieu, je vous aimerai de toute ma puissance d'aimer. Et ce cri de ma pleine béatitude sortira de mon cœur rassasié : Merci, mon Dieu, merci! En vous embrassant, j'ai trouvé ma vraie Destinée, V Infini dans V amour l
J'ai une imagination aussi ; et par elle, surtout, je cherche l'idéal de la beauté. Oui, comme mon intelligence cherche l'Infini dans le vrai, et comme mon cœur cherche l'Infini dans l'amour; mon imagination appelle l'Infini de la beauté, ou l'infiniment beau.
Ici-bas, même à travers l'ombre des réalités terrestres, j'entrevois la souveraine beauté, assez pour me la faire désirer davantage, mais trop peu pour en jouir assez. Hélas! j'ai beau regarder et regarder encore le ciel de la beauté idéale ; mille nuages, plus ou moins, me la dérobent; et volontiers je lui dirais le mot de l'époux des Cantiques : O beauté , beauté divine ,
montrez-moi votre visage, « oslendc mihi faci cm. »
Mais vainement je la cherche partout ici-bas; je n'en saisis, toutou plus, que de pâles reflets. Puis-je croire que cette lointaine apparition de la beauté idéale n'est qu'une chimère qui doit me tromper, un fantôme qui doit se dérober toujours? Et suis-je appelé, comme à ma vraie Destinée, à poursuivre sans cesse cette beauté qui doit me fuir éternellement?
Oh! non; j'en suis certain; ce rêve d'exilé est un pressentiment de la patrie. Là, dans cette patrie de la lumière, dont elle est comme le soleil, cette beauté m'apparaîtra. Comment? Je l'ignore. Je ne puis savoir ici-bas le mystère de cette vision; mais je sais qu'elle m'apparaîtra; et l'apparition de cette beauté, dont une image déjà se reflète en moi-même, ce sera, le paradis de mon imagination satisfaite; ce sera le complément de ses visions incomplètes de la terre; ce sera la concentration béatifique de toutes les images et de tous les rayons épars qui l'auront attirée, à travers l'ombrede cette vie, jusqu'à la contemplation de la beauté substantielle!
Et cette vision qui m'attend au terme de ma vie voyageuse, ce sera pour mon imagination
un ravissement, dont les ravissements du génie des artistes ne nous donnent ici-bas qu'une faible idée
J'ai une volonté, une voionté libre; et par elle je veux le bien, rien que le bien : le bien est l'objectif propre de mon vouloir. Cela est si vrai, que l'homme n'embrasse le mal lui-même qu'en lui prêtant le vêtement du bien. Interrogez, sur ce point, le plus grand prévaricateur, le plus forcené sectateur du mal; lui-même, s'il est sincère, vous en fera l'aveu. Oui, vous dira-t-il, alors que trompé par les apparences, séduit par la fascination des choses, attiré par le mirage des passions, je cours après le mal; alors même, c'est encore le bien que je poursuis; et jusque dans les embrassements du mal, c'est encore le bien que je crois embrasser.
Mais ici encore, chacun de nous peut dire : Ce bien que je poursuis toujours, même en m'éloigmant de lui, ce n'est pas non plus un bien quelconque, une fraction du bien : non, ce que i'e veux, c'est le bien tout entier, le bien suprême, le souverain bien, le bien dans toute sa pureté, et sans aucun mélange de mal. Ah! je le sens, je ne serai jamais satisfait, jamais en possession de ma vraie Destinée, tant que je ne me sentirai
pas dans la pacifique et béatifique possession de ce bien complet que je rêve et que j'appelle.
Hélas! et voici que, sur cette terre, je ne rencontre que le bien divisé, dispersé, partagé, fragmentaire ; et, dans le fond même de ce bien tel quel, plus ou moins je sens passer comme un souffle du mal. Ali! je le sens, Dieu seul est ce bien, ce bien total que je veux embrasser. Et, quand je l'embrasserai; alors seulement je pourrai dire encore une fois : J'ai trouvé ma fin; j'ai conquis ma Destinée. Car j'ai trouvé en vous, ô mon Dieu, la plénitude de ce bien que j'ai cherché dans le temps, et dont je n'avais saisi que des fragments et embrassé que les fantômes.
J'ai un corps aussi, et dans ce corps des sens, et, dans ce corps et dans ces sens, je porte un immense besoin, une passion ardente de jouir. Du fond même de ce corps et de ces sens , une voix semble sortir, et cette voix dit : « Des plai- « sirs et encore des plaisirs; des voluptés et encore des voluptée ! Apporte, apporte ; affer, afferl » Et, par une aberration dont ils sont eux-mêmes les victimes, combien, qui retournent sur ce corps limité, avec l'Infini de leurs désirs un besoin de jouir, qui ne connaît pas de limites;
combien qui en demandant à ce corps ce qu'il ne peut leur donner, prétendent rassasier par la vile pâture qu'ils lui jettent, cette faim de l'Infini , qui est le fond même de notre être !
Mais, hélas ! que peut, pour m'assouvir et me donner le sens de la Destinée finale, cette étroite et basse région de mon être, que j'appelle mon corps, ma chair et mes sens? Que peut, surtout, pour me donner tout ce que mon âme appelle, la volupté, cette reine souveraine de l'empire des sens? Ce qu'elle peut? Hélas, depuis six mille ans, l'expérience s'en fait tous les jours davantage : elle creuse dans la vie des abîmes de désirs qu'elle est impuissante à combler. Et, quand j'aurai touché le fond de tout ce qu'elle jette à ma passion de jouir, qu'y trouverai-je, grand Dieu? Nous l'avons dit, et il faut le redire : quelques gouttes amères, pour combler des abîmes, que seul pourrait remplir un océan de joie.
0 Dieu! mes sens eux-mêmes, et jusqu'aux fibres les plus intimes de mon corps, prennent une voix pour vous dire: Vous seul pouvez être ma fin et ma Destinée; parce que vous seul pouvez me plonger au torrent des voluptés infinies, et au fleuve des plaisirs sans souillures et sans remords.
Enfin , au fond do toutes ces facultés, qui appellent Dieu comme ma fin et ma Destinée dernière, tous nous portons un instinct et un besoin commun à toutes, à savoir l'instinct, de Vord re, le besoin de l'harmonie; et, au sein de cet ordre et de cette harmonie, nous rêvons de trouver cette tranquillité sans trouble, qui nous apparaît comme le caractère essentiel de la Destinée et de la béatitude finale.
Tout en nous, en effet, même du fond des désordres que nous portons en nous, et des orages qu'ils soulèvent au plus intime de notre être, nous appelons au terme de la vie, la paix et la tranquillité ; et nous nous en allons, redisant, même à travers les tempêtes qui passent et grondent sur nos tètes : « La paix, la paix; pax, pax. » Oui, cette paix, et, comme dit Saint Augustin , cette tranquillité dans l'ordre , tranquillitas ordinis, nous la voulons au sein de notre Destinée suprême. Et parce que nous en avons la perception évidente, l'aspiration nécessaire et l'infaillible instinct; tout nous dit que cette tranquillité dans l'ordre doit exister. Et parce que cette tranquillité pleine dans un ordre complet se dérobe à nous de toutes parts , et que rien , dans le créé, ne nous la peut assurer; ah! j'ea
crois à toutes mes facultés; j'en crois à ma vie tout entière; vous seul, ô Dieu créateur et rémunérateur, vous seul êtes ma Destinée; parce que vous seul, centre vivant de tout ordre et de toute harmonie, vous me garantissez ce que je veux trouver au terme final de ma vie, la paix jou la tranquillité dans V ordre.
Voilà, Messieurs, même en dehors et abstraction faite de tout autre, l'irrécusableet l'invincible témoignage que notre âme, fût-elle seule dans la création, rendrait encore à cette vérité : La Destinée en Dieu. Ce témoignage, absolument propre» à l'âme humaine , démontre par lui-même cette vérité décisive ; il corrobore, en le confirmant le témoignage du créateur et de la création tout entière.
Déjà notre âme, considérée dans ses rapports avec les créatures, rendait elle-même avec toutes les créatures l'universel témoignage de la création, en constatant l'impuissance de tout le créé, à réaliser ce qu'elle appelle et poursuit comme la Destinée finale. Mais ici, c'est notre âme, notre âme seule qui, en face de son Créateur, tire elle-même du fond d'elle-même la preuve, disons mieux, la démonstration que Dieu seul peut être sa Destinée ; parce qu'il a jeté
sur elle et sur toutes ses facultés, avec le reflot de son infinité, ce prodigieux et inapaisable besoin d'Infini, que lui seul peut satisfaire, et satisfera, en effet, au terme suprême de notre vie, par la possession complète de lui-même : possession mystérieuse et ineffable, dont je ne fais qu'entrevoir le mystère à travers les ombres de ma foi, et pressentir le bonheur à travers les tressaillements de mon espérance ; mais dont la réalité est pour moi si certaine, si manifeste, si évidente , que , si cette vision , ce pressentiment, cette conviction pouvaient me tromper; je renoncerais à toute certitude, pour me précipiter, avec toutes mes convictions perdues et toutes m'es croyances anéanties, dans l'abîme d'un scepticisme universel.
Mais quoi? Me précipiter dans le scepticisme? Mais quoi ? renoncer à toute conviction ? Oh ! non jamais. Bon gré, malgré, je suis condamné à l'affirmation ; je suis rivé à la certitude par l'indestructible témoignage de mon âme elle-même, et notamment à l'affirmation et à la certitude de ma Destinée et de ma Destinée en vous, ô mon Dieu! Et fallût-il même, par hypothèse, hésiter sur tout le reste; ah! je sens que sur ce point, je n'hésiterai amais; parce que, ô Dieu créateur
et auteur de mou être et de tout ce qui est dans mon être, je sens que, sans vous mentir à vous même, et sans faire de toute ma vie une contradiction amère et une ironrb cruelle , vous n'avez pu créer dans toutes mes facultés un tel besoin de vous, c'est-à-dire une telle passion de voir en vous la vérité infinie , d'admirer en vous la beauté infinie , d'embrasser en vous le bien infini, d'aimer en vous l'amour infini, de jouir en vous d'un plaisir et d'une joie infinie , bref, de trouver en vous le repos sans trouble, au sein d'un ordre et d'une harmonie infinie. Non, j'en jure, par votre Sagesse et par votre amour, vous n'avez pu créer au centre de tout moi-même un tel besoin, une telle faim et une telle soif de vous, si vous ne vouliez vous donner vous-même à moi, comme ma destinée finale et ma félicité suprême.
Donc, j'en crois à l'invincible témoignage de mon âme : oui, ma destinée finale, oui ma félicité suprême, ô mon Dieu, ce sera vous, encore vous, et toujours vous.
CONCLUSION
Tels sont, Messieurs, les trois inébranlables fondements sur lesquels repose la vérité qui fait
le fond de ce discours : Dieu, est la Destinée
Cette vérité qui porte le monde tout entier. Dieu créateur, les êtres créés, et en particulici l'âme humaine, l'attestent ensemble: oui, Dieu, la création, Came, me disent d'une voix unanime : Dieu seul est ta Destinée.
Dieu, d'abord, Dieu principe et auteur; et, comme tel, devant ramener à lui l'homme créé pour Lui. Dieu propriétaire et Maître, et à ce titre, devant user de l'homme comme de sa propriété, c'est-à-dire pour Lui. Dieu Centre; et, comme tel, devant attirer et faire graviter vers lui l'homme créé pour se reposer en lui.
De ce triple chef Dieu me dit : Je suis la fin dernière; et ta Destinée c'est moi-même.
Le Monde, c'est-à-dire l'ensemble delà création, répond au témoignage de Dieu. Toutes les créatures, en effet, par l'infirmité qui les atteint, par les souffrances qu'elles nous causent, par les tristesses qu'elles nous laissent, nous disent d'une voix unanime : Non, nous ne sommes pas ta fin. Dieu seul qui t'a créé, peut être, au terme final de ta vie, la Destinée que tu poursuis au chemin de ta vie.
Mon âme, enfin, mon âme surtout, rend icile témoignage pour moi le plus intelligible et le
plus démonstratif. Mon âme, c'est-à-dire moimême, témoin vivant de ma Destinée; moimême par mon intelligence cherchant l'Infini de la vérité, par ma volonté poursuivant l'Infini dans le bien, par mon cœur aspirant l'Infini dans l'amour, par mon imagination rêvant l'Infini de la beauté, par mes sens eux-mêmes appelant l'Infini de la jouissance; par toutes mes puissances, enfin, invoquant l'infini dans l'ordre dans l'harmonie, dans la paix, c'est-à-dire l'Infini dans le bonheur lui-même. Oui, cette âme si affamée et si altérée d'Infini, me crie par toutes ses voix les plus intimes et pour moi les plus retentissantes : Ta Destinée, ta Destinée suprême c'est l'imperturbable repos qui t'attend , dans l'inadmissible possession de l'Infini, c'est-à-dire de Dieu lui-même.
Et maintenant, je le demande : de ces trois fondements sur lesquels repose la certitude de notre Destinée en Dieu, lequel, pense z-vous, peut être ébranlé? Aucun, aucun, vous dis-je.
Et la vérité que proclament ces trois grands témoignages , qui pourra la contester? Personne.
Non, personne, sans mentir à Dieu, au monde et à lui-même , ne peut contester ce témoignage trois fois incontestable et trois fois démonstratif.