‹ La destruction du protestantisme en BohèmeChapitre 3 sur 28 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Jusqu'ici la guerre de Trente Ans n'a point attiré l'attention de nos historiens protestants. Peu d'époques cependant présentent, au point de vue du conflit des croyances, autant d'intérêt que la première moitié du dix-septième siècle. Nous assistons alors à l'effort suprême que fit l'Église catholique pour refouler et anéantir l'hérésie, pour restaurer partout l'autorité si profondément ébranlée du Saint-Siège. Ce grand élan de conquête, correspondant à une période d'affaissement au sein du protestantisme, ne réussit qu'à demi. L'accord nécessaire des grandes puissances catholiques avec la papauté ne put se maintenir au miheu du conflit des intérêts politiques, et l'ÉgUse de Rome perdit le fruit d'une lutte soutenue avec autant de persistance que d'habileté. Après les traités de Westphalie, le catholicisme dut renoncer pour toujours à reconquérir le monde chrétien par des moyens violents ; mais le protestantisme aussi ne sortit de cette guerre fatale qu'avec de profondes blessures. Il s'était définitivement établi dans le norddel'AUemagne, aux Pays-Bas, au Danemark, en Suède, mais il était à jamais expulsé des pays héréditaires* de la maison d'Autriche, où, un moment, il avait cru triompher. C'est un épisode de cette défaite du protestantisme que nous voulons raconter ici . Nous essaierons de montrer par quels moyens la tyrannie religieuse sut dompter les consciences et briser les

volontés qui refusaient de plier. L'histoire de la reconversion de la Bohème sera d'ailleurs d'un intérêt tout spécial pour les protestants français : ils y retrouveront, pour ainsi dire mol à mot, le récit des tribulations de leurs ancêtres. En comparant ces deux pages funestes de l'histoire religieuse, quQ sépare un intervalle de soixante ans, en y voyant les mêmes procédés de violence et le même mépris des droits les plus sacrés, on sent combien est lente la marche progressive de l'humanité.

Disons, avant d'entrer en matière, quelques mots des sources qui nous ont servi pour cette étude. Elles sont aussi variées que nombreuses. L'historien impartial peut se renseigner auprès des deux partis, interroger les persécuteurs et les persécutés. Outre les nombreuses feuilles volantes écrites au milieu mêm€ des événements, et que nous citerons souvent dans le cours de notre récit comm« des témoignages curieux des sentiments et des passions du moment, tout en nous gardant à leur égard de trop de confiance, il faut signaler avant tout, comme Toeuvre capitale de la littérature d'exil (si je puis m'exprimer ainsi) , VHistoria persecutionum ecclesia bohemicœ, ouvrage composé dès 1632 par des prédicateurs exilés du royaume, témoins oculaires de la persécution, et parmi lesquels nous citerons Amos Comenius, le dernier évêque des Frères Bohèmes ^ Ce petit volume, martyrologe touchant des Églises protestantes soumises à la maison d'Autriche, a joui d'une grande popularité ; on en fit bientôt après son apparition des traductions bohèmes et allemandes, devenues, comme l'original lui-même, extrêmement rares aujourd'hui, n doit même en exister des traductions anglaises et françaises, mais il nous a été impossible d'en trouver l'indication quelque part. La meilleure traduction que nous possédions est celle que fit paraître en 1766 Jean Théophile Elsner, pasteur de la communauté des Frères Bohèmes de Berlin ; elle est enrichie de notes assez nombreuses et c'est d'elle que nous nous sommes servi pour ce travail, n'ayant pu nous procurer nulle part l'original latin.

1 Pour le titre exact des livres, etc. , voyez la Bibliographie à la fin du volume.

On trouve aussi, sur la première époque de la persécutiou, un grand nombre de détails dans VIdea mutationum bohemoevangelicarumecclesiarum, duprédicateur de Prague, Jacques Jacobaei, qui parut en 1634. Malheureusement nous n'avons pu citer cet auteur que d'après les extraits assez nombreux de Peschek ; il nous a été impossible de trouver un exemplaire de cet ouvrage dans les bibliothèques publiques de France et d'Allemagne où nous l'avons cherché ou fait chercher par nos amis. Nous avons été réduit à la même nécessité pour les ouvrages de George Holyk, également curieux et aussi introuvables que celui que nous venons de citer. Mais si nous n'avons pu réunir complètement tous ces témoignages des protestants persécutés, les sources écrites en sens contraire ne nous ont pas fait défaut.

C'est un monument bien précieux pour nous, parce qu'il est irrécusable au point de vue catholique, que l'ouvrage du nonce papal, Carlo Carafa, qui pendant huit ans présida avec autant de zèle que d'habileté à l'œuvre religieuse entreprise par Ferdinand. Les Commentaria de Oermania sacra restath rata renferment le récit détaillé des actes au moyen desquels la destruction du protestantisme s'accomplit en Bohème. On y trouve la vérité, mais pas toujours la vérité tout entière. L'auteur l'avoue lui-même à la fin de son travail : « . . .aliçua de induslria circumscripsimus et tantum delineavimus, alia vix tetigimus etparum explicavimus, muUa reticuimus et reliquimns^.i* Mais ce qu'il tait dans cet ouvrage destiné à la publicité, il l'a lui-même raconté ailleurs. A son retour en Italie, le nonce rédigea un mémoire confidentiel sur sa mission, mémoire que M. G. Mùller a récemment publié à Vienne. Cette Relatione dellostato delV Imperio e délia Oermania fatta dopo il ritorno délia sua nuntiatura appresso Vlmperatore^ rédigée dès 1628, contient les plus curieux détails sur la persécution religieuse etsur lapartactivequeCarafay avaitprise. Quant aux documents officiels, il a eu lui-même soin de les t^unir dansles Décréta, diplcmiata y privilégia. . . Anfavoremre- Hffioniscatholicce . . . .abannoîôSOusçue ad anmim 1629 yqni

1 Commentaria, p. 352.

font suite à ses Commentaria. Outre ces deux ouvrages imprimés, il existe encore à Rome, aux archives du Vatican, deux autres relations de Garafa, l'une intitulée Relatio Bohemica, écrite en novembre 1622, l'autre qui porte le titre suivant : Baggv4iglio dello Stato di religione nelregno di Boemia e sue provincie incorporate 1624. C'est un premier rapport adressé au pape et à la Propagande et qui paraît renfermer des détails très-curieux, à en juger par les extraits qu'en a donné M. de Ranke ^

C'est dans Carafa que nous prendrons la plupart des indications nécessaires à ce travail, guidés par une préférence dont on saisira facilement le motif. Nous ne nommerons pas ici une série d'ouvrages contemporains de moindre importance dont les citations trouveront place dans le cours de notre travail; nous devons mentionner cependant d'une façon plus spéciale les Miscellanea regni Bohemiœ du savant Jésuite Bohuslav Balbinus, auteur à peu j)rès contemporain et aussi impartial que le lui permettait son temps et l'habit qu'il portait. Nous avons puisé dans son volumineux travail une série de curieuses indications. Disons encore que les chercheurs patients et que n'effrayent pas les masses d'in-foUos trouveront la plupart des pièces officielles de quelque importance qui se rattachent à notre sujet dans la grande collection de Michel Gaspar Londorp : Acta publica, etc. parue dans la seconde moitié du dix-septième siècle en 19 volumes in-folio, avec 4 volumes de suppléments.

Parmi les ouvrages plus récents qui traitent de la matière, il faut citer avant tout V Histoire de la Oontre-Ré formation en Bohêmey de Peschek, ouvrage consciencieux et auquel nous sommes redevables de nombreuses indications, mais dont les digressions innombrables, la disposition malhabile et le style diffus fatiguent bientôt le lecteur. On peut également reprocher à l'auteur d'avoir peut-être tenu trop grand compte des plaintes des exilés, ses ancêtres. Il ne pouvait connaître d'ailleurs la relation secrète de Carafa ni plusieurs autres documents qui ne se sont produits qu'après l'apparition de son

1 Die rœmischen Papste im XVII. Jhrdt., III, p. 403.

livre. A côté de lui nous nommerons un ouvrage d'une loul autre nature : nous voulons parler de V Histoire de Ferdinand II y de M. de Hurter, qu'une certaine école affecte de regarder en Allemagne comme l'ouvrage le plus remarquable sur la guerre de Trente Ans. La critique sérieuse a fait depuis longtemps justice de lalourde et diffuse compilation de ce pasteur converti, devenu plus tard Thistoriographe officiel de la famille des Habsbourgs. Mais quelques documents curieux qu'on y rencontre au milieu des accusations mensongères, des niaiseries béates et des appréciations erronées qui se trouvent à chaque page, et quelques aveux précieux que l'auteur n'a pu s'empêcher de faire, nous ont semblé devoir prendre place dans un travail dont l'auteur ne poursuit que la vérité.

Signalons en outre les aperçus, moins détaillés, il est vrai, de \ Histoire de Bohènie de Pelzel et de V Histoire d'Antriche du comte de Mailàth. On trouvera aussi une appréciation générale de la politique religieuse de l'empereur dans le second volume de Y Histoire des papes au seizième et au dixseptième siècle, par Léopold de Ranke, écrite avec cette profonde science, cette largeur de vues et ce style brillant qui ont fait de cet écrivain l'un des plus grands historiens de notre époque. D'autres sources, moins importantes, seront indiquées dans le cours même du récit.

Ces documents divers suffisent pleinement à la tâche que nous avons entreprise ; mais il en est bien d'autres qui seuls permettront un jour de tracer un tableau complet de ces persécutions religieuses. Les archives archiépiscopales de Prague et celles des principales villes de la Bohème renferment sans doute encore les protocoles et les rapports des missionnaires envoyés par tout le pays pour convertir les hérétiques. Malheureusement l'Église catholique, plus puissante que jamais dans le royaimie, et peu soucieuse de dévoiler ses propres fautes, veille avec un soin jaloux sur les dépôts qui cachent les souffrances du passé. Nous resterons sans doute privés longtemps encore de ces documents officiels, qui nous en apprendraient plus que tous les autres récits contemporains.

Grâce au mouvement hussile ^ la Réforme trouva en Bohème un sol fertile et préparé depuis longtemps à une rénovation religieuse. Aussi y eut-il à Prague, dès l'année 1519, des prêtres qui se mirent en relation avec Luther, et dès 1524 on put fonder, à côté des vieilles égUses utraquisteSj de nouvelles communautés protestantes. Les doctrines de Calvin pénétrèrent à leur tour dans le pays, entraînant malheureusement à leur suite de déplorables dissensions. Les persécutions qui ne tardèrent pas à éclater et qui furent d'ailleurs politiques autant que reUgieuses, n'empêchèrent pas la propagation des nouvelles doctrines. Les cruautés dont Ferdinand P** ensanglanta la Bohème après la victoire de Muhlberg (1547) n'eurent d'autre résultat que d'enflammer le zèle des néophytes. Bientôt un prince sage et tolérant,* qui à ce titre doit compter parmi les meilleurs souverains de l'Allemagne, vint donner aux consciences le repos et la liberté : Maximilien II permit aux dissidents du royaume de lui présenter leur confession de foi. On vit alors les utraquistes, les luthériens tchèques et allemands, les calvinistes et les Frères bohèmes, unis par des sentiments de concorde, s'entendre fraternellement, laisser de côté les points en litige et les subtilités théologiques, pour proclamer en commun les croyances admises par tous les partis évangéliques. Entente d'autant

1 Voy. sur ce sujet les Gesehichtsschreiber àer hussitischen Beweffung inBœkmen, publiés par M. C. Hœfler à Vienne, 1856-1866, 3 vol. in-8*>, et surtout aussi V Histoire de Bohème, de M. François Palacky, l'illustre doyen des historiens tchèques, dont le savant travail paraît malheureusement devoir s'arrêter en 1526. Au point de vue plus particulièrement théologique on peut consulter aussi le récent ouvrage de Krummel : Geschichte dtr bœhmischen déformation im 45ten Jakrhmdert. Gotha, 1866, 1 vol. in-S*».

plus belle et plus touchante qu'elle était rare à cette époque et qu'elle valut d'amers reproches à ses fauteurs ^.

Maximilien II reçut avec bienveillance la Confession de 1575^; mais les libertés qu'il accorda plus tard aux dissidents ne furent malheureusement point enregistrées dans des édits officiels et sa mort amena pour les protestants une nouvelle ère de souffrance. Rodolphe II, qui lui succéda comme empereur d'Allemagne et roi de Bohème, entouré de Jésuites et mal habile à gouverner ses États, laissa commettre en son nom une foule d'injustices ^. Beaucoup d'églises furent fermées, quelques autres détruites, des prédicateurs exilés. Cependant, jusqu'au commencement du dix-septième siècle on ne se départit pas encore d'une certaine tolérance. Mais l'année 1604 vit éclater un redoublement de persécutions. Un bref de Clément VIII, daté du 14 octobre et adressé à l'archevêque de Prague, Zbinko de Berka, donna le signal. Do rénavant tout magistrat, tout fonctionnaire civil ou politique, tout prédicateur, professeur et libraire, et jusqu'aux précepteurs particuhers des familles nobles, tous durent signer une profession de foi cathoUque pour pouvoir exercer leurs fonctions; les récalcitrants étaient chassés du royaume^*. Encouragés par des excitations tombant de si haut, les seigneurs catholiques se mirent à persécuter leurs vassaux et à opérer par la violence des conversions en masse. On ne recula pas

1 Un luthérien bohème les traita plus tard d'écervelés pour avoir mêlé à neuf tous ces dogmes si nettement classés par la Formule de Concorde et en avoir ainsi fait «un chaos embrouillé et un ignoble amas,» montrant ainsi que s'ils étaient «une nation habile dans les cours, ils étaient très-sots en affaires religieuses.» Et ce même pamphlétaire terminait sa semonce par une tirade poétique : Nulla fides jpietasque viris gui Calva seguuntur Dogmata.... Xenium Calvino-Turcieum, p. 107.

* Histor, persec, Ch. 39, § 5. — Elle a été imprimée en allemand sous le titre de : Confessio Bohemiea Evangeliea, dos ist Bœhemisehe Confession oder Bekandtnuss des heiligen christlichen Gktuhens.... Nûrnberg, MDCXXI, in-4*'.

3 L'histoire de Rodolphe II a été écrite dans les plus grands détails par M^ A. Gindeljr dans son savant ouvrage : Rudolf II und seine Zeit (46(HH64%) . Prag, 1863-1865, 2 vol. in-8°.

4 Voy. le Synodus Pragensis anni 1605, dans Peschek. Geschichte der Gegenrefonnation in Bœhmen, vol. I,p. 127.

wy

(levant les moyens les plus odieux pour atteindre ce but^ Mais le moment n'était pas favorable à des projets d'extermination. Une crise politique provoquée par l'incapacité de Rodolphe II et par les dissensions de la famille impériale, allait éclater en Bohème. En butte aux réclamations ambitieuses de son frère Matthias, l'empereur cherchait un point d'appui et ne dédaigna pas de solliciter le secours des opprimés. Mais les chefs de la noblesse protestante , devenus méfiants par leurs souffrances passées, ne voulurent lui prêter leur concours qu'après avoir reçu de sérieuses garanties pour l'avenir. Rodolphe ne put se décider à en offrir et préféra subir dans Prague la loi de son frère vainqueur, qui fut reconnu à la fois roi de Hongrie et héritier du royaume de Bohème. Maladroit et lent en toutes choses, le vieil empereur s'exposa même à perdre sa dernière couronne. Lors de la diète réunie à Prague en 1608, il repoussa de nouveau toutes les demandes des protestants. Leur patience était épuisée, et l'année suivante, comme la diète allait encore une fois se séparer sans rien leur accorder, les chefs des utraquistes se réunirent malgré l'empereur, nommèrent des directeurs du royaume et levèrent des troupes. Privé de tous les moyens de résistance, Rodolphe II finit par céder, et le 9 juillet 1609 il signa cette fameuse Lettre de Majesté qui donnait aux dissidents le libre exercice de leur culte et des droits politiques considérables^. L'édit de 1609 accorde aux seigneurs, chevaliers et bourgeois sub utraque (telle était leur dénomination ofl&cielle), non-seulement le droit de professer leur culte sur leurs territoires respectifs, sans empêchement de la part des autorités civiles ou ecclésiastiques, mais encore celui d'élire parmi leurs coreligionnaires des magistrats spéciaux, des defensores fidei, chargés de les représenter vis-à-vis du pou-

1 Jacobœi, Idea mutatiomim hohemico-evangelicarum ecclésim'umj chez Pescliek, vol. I, p. 129.

2 Les édits ordinaires n'étaient valables que pour la durée du règne oîi ils étaient publiés; les Lettres de Majesté, scellées d'un sceau particulier, devenaient lois fondamentales du royaume et ne pouvaient être révoquées. — On trouve l'historique des négociations avec Rodolphe II dans le second volume de l'Histoire des Frères Bohèmes, de M. Gindely. Prague, 1856-1858, 2 vol. in-8".

voir impérial. Les paysans serfs, qui ue pouvaient jouir d'un pareil privilège, devaient être du moins à Tabri de toute tentative violente de conversion, qu'ils appartinssent à l'ancien culte ou au nouveau. L'Université de Prague était remise aux utraquistes. Plus de cinq cents églises furent ouvertes à la suite de cet édit, et faisant subir une légère modification à des institutions déjà existantes, on mit à la tête de l'Église un Consistoire composé de douze membres et représentant les diverses communions protestantes, sous la présidence d'un Administrateur^. Les provinces autrichiennes voisines de la Bohème, telles que la Moravie et la Silésie, obtinrent également une plus grande liberté religieuse.

Ce fut là le moment le plus favorable aux protestants soumis à la maison de Habsbourg, Ils purent même espérer un instant que la majorité dans l'Empire se rangerait de leur côté. Dans la Haute- et la Basse-Autriche, en Silésie, en Moravie, en Hongrie, en Lusace., les nouvelles doctrines comptaient un grand nombre de partisans. Dans quelquesunes de ces provinces les protestants étaient les maîtres, car la noblesse surtout avait embrassé la Réforme, et, prépondérante dans les États provinciaux, elle y faisait dominer le culte nouveau. Mais, en se rattachant ainsi aux institutions politiques , la liberté religieuse s'exposait à de graves dangers. Ce qui semblait devoir la protéger concourut activement à sa perte, car un souverain décidé à briser les résistances autonomes des États devait considérer les protestants comme de dangereux adversaires. Pour le moment, il est vrai, rien ne faisait présager une lutte sérieuse : la puissance de la maison de Habsbourg s'en allait en lambeaux et l'empire d'Allemagne tout entier, déchiré par les factions politiques et reUgieuses, sans direction suprême, présentait le plus triste aspect. Après la mort de Rodolphe II, Matthias, monté sur le trône impérial, se montrait tout aussi peu ca-

1 Lorsque le pape Pie II avait refusé de confirmer Jean Rokyczana comme archevêque de Prague, les Hussites avaient nommé comme autorité supérieure de leur Église un -Consistoire de douze prêtres, présidé par un Administrateur, en 1459. Ferdinand I"^ fut le premier empereur qui remit à Prague un archevêque catholique, en 1562. — Carafa, Helatione, p. 137.

pable que son prédécesseur de rétablir la paix et l'ascendant de sa maison en Allemagne. Les membres autrichiens de la famille de Habsbourg, d'accord avec ceux de la branche d'Espagne, comprirent alors qu'il fallait confier à tout prix le sceptre à un homme énergique, capable de faire briller d'un nouvel éclat la fortune de leur dynastie ^. Leur choix tomba sur l'archiduc Ferdinand de Graetz, qui, jeune encore, avait déjà fait ses preuves comme souverain habile et comme catholique dévoué. L'influence de la curie romaine ne fut pas étrangère à l'élévation subite de ce prince, que sa naissance ne destinait pas au trône, mais qui dans son enfance avait été l'orgueil et l'espoir des Jésuites d'Ingolstadt. Matthias fut donc obligé de l'adopter et de le présenter comme héritier présomptif aux États de Bohème et de Hongrie. La diète de Hongrie le reconnut sur-le-champ comme souverain, tandis que celle de Prague s'engageait à le proclamer à la mort de l'empereur, sous la garantie de toutes les libertés reUgieuses et politiques du royaume. Ce ne fut pas sans de noirs pressentiments que Tes protestants virent s'accompUr ces événements. Catholique dévot, Ferdinand s'appuyait sur la maxime odieuse du droit pubUc alors en usage : Cuius regio, eius reliffioy et pratiquait dès lors dans sa province héréditaire de Styrie ce qu'il devait essayer plus tard dans l'Empire entier. La noblesse de ce petit pays professait en majorité les doctrines de la Réforme, qui comptaient également de nombreux adhérents dans toutes les classes de la société. Cependant l'archiduc engagea résolument la lutte, convaincu qu'il fallait arrêter à tout prix le développement de l'hérésie. Pour un homme moins énergique, la partie pouvait sembler désespérée. Garafa, le nonce du pape, avoue que «les hérésies de Luther et de Calvin, pour ne point parler de quelques autres moins importantes, avaient fait de tels progrès, que toutes les provinces de l'Empire, sauf le Tyrol, la Bavière et l'archevêché de Salzbourg, pouvaient être regardées comme

1 Ce fut là le vrai motif qui détermina la révolution de palais dirigée contre Matthias et son conseiller intime, le cardinal Khlesel, le 20 juillet 1618. — Voy. Carafa, Commentana de Germania sacra rcstaurata, p. 55.

hérétiques plutôt que comme catholiques ^» De 1599 à 1609, l'œuvrq de' la «recatholisation» s'accomplit en Styrie, en Camiole, en Carinthie, grâce à l'emploi de procédés qui sembleraient odieux aux fanatiques mêmes de notre époque, mais qui n'excitaient alors que les plaintes des victimes et l'indignation de leurs coreligionnaires ^.

Fort de ses droits de souverain, poussé d'ailleurs par sa foi religieuse, Ferdinand ne s'arrêta que lorsque le pays fut purgé d'hérétiques. C'était avec des précédents pareils que leur futur monarque se présentait aux populations de la Bohème ; la promesse de respecter l'édit de 1609 ne calmait guère les esprits effrayés qui connaissaient la toute-puissance des Jésuites sur Ferdinand et qui n'ignoraient pas leurs doctrines sur le serment.

Tout concourait d'ailleurs à faciliter les violences ; l'Empire était en proie à de perpétuelles discordes. Protestants et catholiques avaient formé des Ligues et des Unions, politiques autant que religieuses ^; mais, tandis que sous la main ferme de Maximilien de Bavière, les catholiques avançaient sans cesse sur le terrain reconquis, les protestants se divisaient chaque jour davantage. Luthériens et calvinistes, mais les premiers bien plus que les seconds, négligeant leurs intérêts communs, se renvoyaient les accusations d'hétérodoxie et poussaient la fureur des dissensions confessionnelles jusqu'à proclamer hautement qu'ils s'allieraient plutôt aux ca- ^ tholiques et aux musulmans qu'à leurs frères évangéliques'*. Cependant les Espagnols et la Ligue catholique amenaient chaque jour la conversion violente de quelque ville ou de quelque principauté protestante qu'on laissait succomber avec

1 Carafa, Comm. de German. sacr. rest., p. 3,

® On trouvera ces persécutions racontées avec une satisfaction visible dans les premiers volumes de V Histoire de Ferdinand II et de ses parents, de M. Hurter.

3 L'Union évangélique date de 1608, la Ligue catholique de 1609.

4 Un des chefs de l'orthodoxie luthérienne, le D"" Hoë de Hoënegg, prédicateur de la cour de Dresde, se distinguait surtout par ses diatribes furibondes contre les calvinistes. Il leur reprochait de ne s'être séparés de l 'Antichrist d'Occident que pour se soumettre à celui d'Orient, etc. — Voy. Fasciculus ex Bohemia,

I D' M. Hoëns Schreiben an Herrn Grafen Andres Srhlick, etc., 1620, in-4°.

autant d'imprudence que de lâcheté. L'affaire deTarchevèque Gebhard de Cologne (1583), la lutte entre protestants et catholiques à propos de l'évêché de Strasbourg (1592), la suppression du protestantisme à Aix-la-Chapelle (1597), enfin la confiscation de la ville libre protestante deDonauwœrth(1607), montraient la faiblesse toujours croissante des princes protestants et engageaient les catholiques à oser chaque jour davantage ^ .

Dans cet état des esprits, dans cette confusion, dans cette irritation qui régnaient partout, le plus petit incident, semblable à l'étincelle qui tombe sur un monceau de poudre^, devait amener une de ces conflagrations universelles qui produisent les grandes catastrophes de l'histoire.

Cette étincelle jaillit en Bohème. L'édit de 1609 avait concédé aux utraquistes le droit de bâtir partout des églises sur leurs propres terres ; il n'avait pas défendu non plus d'en élever ailleurs, mais, avec les idées du temps, on ne pouvait demander à un seigneur catholique de tolérer sur ses domaines l'érection d'un temple hérétique. Un dignitaire ecclésiastique surtout ne pouvait guère accorder cette permission. De nombreux croyants étaient donc privés de leur culte, malgré les concessions qui leur avaient été faites 3. On voit la fausse position dans laquelle se trouvaient placés les utraquistes et les luttes inévitables que devait amener l'interprétation de ce paragraphe de l'édit, même pour des esprits loyaux. Mais, en

1 Sur l'épisode de Donauwœrth qui provoqua la formation des deux Ligues mentionnées plus haut, voyez l'ouvrage de M. Lossen, Die Reichsstadt Dona-uwœrik und Herzog Maximilian. Ein Beitrag zur Vorgeschichte des SOjahrigen Krieges. Mûnchen, 1867, in-8°.

2 C'est l'expression même d'un écrivain coniemiiOTQ.m : «Der Zunder hat JFen?'»gefangen, auf JErden ist allwege Pulver gezettelt, wehre wer da kann !» Acia Bohemica, I, f. ppii.

3 Les protestants publièrent bien une brochure intitulée : Grûndlicher Be— weis dass die zu den Geistlichen Gûtern gehœrige Unterthanen nach Ânweisung des Majestatsbriefs befugt seyen zu ihrem Gottesdienst Kirchen aufzuhamen, etc . , 1618, in-4°. Mais les douzes raisons qu'ils en allèguent sembleront peu concluantes à l'historien impartial. On n'y tient pas compte du princijie de droit, détestable sans doute, mais généralement admis alors que le sujet n'a de droits que du consentement de son seigneur.

général, on ne se piquait pas de loyauté à l'égard des adhérents de la Réforme. L'archevêque de Prague, l'évoque d'Olmûtz, les conseillers impériaux Slawata, Martinitz et d'autres seigneurs, stimulés par l'espoir de plaire en haut lieu, ou naturellement emportés par leur fanatisme religieux, se livraient à une guerre continuelle de chicanes et de mesquines persécutions contre leurs vassaux protestants ^ Il en résultait par tout le pays une sourde mais incessante agitation. Un dernier événement donna au mouvement une impulsion fatale. Les utraquistes, interprétant à leur manière l'édit de 1609, avaient élevé des églises à Klostergrab, ville soumise à l'archevêque de Prague, auprès de l'abbaye de Braunau, ainsi qu'à Krumau, fief de la couronne. Ces trois églises furent démolies et les fidèles brutalement dispersés. Au point de vue strictement légal, les catholiques étaient dans leur droit ; mais la passion ne raisonne pas en légiste. Exaspérés partant de vexations dont ils n'obtenaient jamais justice, persuadés qu'ils l'obtiendraient encore moins du successeur de Matthias, les defensores fidei se décidèrent à frapper un grand coup. L'empereur leur défendit en vain de se réunir en les menaçant de sa colère. Ayant convoqué les États suh utraque pour délibérer du salut de la chose publique, ils montèrent au Hradschin le 23 mai 1618, — jour fatal pour le repos de l'Allemagne et pour l'avenir du protestantisme, — et à la suite de récriminations inutiles et d'altercations violentes, les conseillers détestés du monarque, Martinitz et Slawata, furent jetés par les fenêtres du château. Ainsi commença la révolution bohème et la Guerre de Trente Ans ^.

Nous n'avons point à raconter ici les péripéties de la lutte acharnée qui pendant trois ans désola le royaume, avant de

1 On raconte que Martinitz lançait sa meute de chiens anglais contre ses malheureux serfs protestants et les chassait dans Tégliso catholique, où il leur faisait ouvrir de force la bouche pour recevoir ITiostie consacrée. Voy. Habern-, feld, De hello bohemico, p. 18 : Kurtzer Bericht undAbleimmg der Beschwerungen, etc., 1618, p. 3, et Jacobœi chez Peschek, I, p. 130.

2 Sur les motifs des protestants, voir surtout leur publication officielle : Die andere nnd grosse Apologia der Stœnde des Kœnigreichs Bchcimh, etc., 1619, in-4", avec les nombreuses pièces justificatives.

se terminer par la défaite de Prague. Il faudrait pour en parler, même de la façon la plus sommaire, sortir du cadre que nous nous sommes tracé. Nous dirons seulement que cette lutte, engagée sous l'inspiration d'un moment de colère, ne fut pas conduite par l'aristocratie bohème, ni par le souverain qu'elle se choisit à l'étranger, avec l'énergie nécessaire pour en assurer le succès. Si c'est toujours une tâche pénible de juger sévèrement les représentants d'une cause vaincue, c'est une tâche doublement pénible quand leur cause nous paraît juste et qu'eux-mêmes méritent sous bien des rapports nos éloges. Mais l'historien doit savoir imposer silence à ses sympathies pour dire la vérité tout entière, et c'est notre intime conviction que les luttes d'influence, les dissensions intestines, Tégoïsme et l'avarice de plusieurs, le manque enfin de discipline patriotique en face de l'ennemi commun, contribuèrent au moins autant que l'énergie de Ferdinand II à consommer la défaite de la Bohème et à la priver de ses Ubertés ^ Ajoutons que si la lutte eut un ca-

1 Nous ne pouvons pas motiver en détail ce jugeïnent qui paraîtra sévère à plusieurs. Nous renvoyons aux nombreux documents renfermés dans l'ouvrage de K. A. MûUer, F€â^f Bûcher vom bc^hmisehen Krieg, etc. Dresden, 1841, ainsi qu'à notre propre travail, GrafSmst von Mansfeldim hœhmischen Kriege, 4648- 46^4. Braunschfoeig , 1865, in-8®. Nous voulons cependant citer ici deux passages de contemporains, acteurs tous les deux dans le drame de la révolution bohème et tous les deux appartenant au parti vaincu. «Partout, écrit L. Camerarius, vicechancelier du royaume, dans une de ses lettres familières, partout aussi bien dans les affaires militaires que dans les négociations politiques régnent une confusion et un désordre prodigieux; qtti diligentius inspicit, Hli Avgia stabnlum in mentcfn venit.» J. D. Kœler, Fridericiis V Cornes Palatintis JRheni et Blector afectans regmwi Bohemia. Altorf. Norie., 1716, in-4*, p. 50. — Voici maintenant le second passage, tiré de V Apologie pour le très-illustre Seigneur Erneste Conte de Mansfeldy Maréchal de Camp général du Royaume de Bohème et pais incorporez, etc., Tan 1621, in-4'» : «Et pour ne m 'extendre par trop sur ce subiect je diray seulement que ^ens dignes de foy et qui ont eu crédit de mettre le nez dans les livres de conte asseurent que depuis le commencement de la Direction jusques au mois de Novembre 1620, les Estats de Bohême n'ont pas desboursé trois millions de florins.... Un de ces messieurs du premier Estât, estant interrogué combien il contribueroit volontairement pour l'entretien de la guerre, de 20,000 Thalers de rentes qu'il possédait, il osa bien offrir trois cents Thalers par an. Un des principaux et qui avait les mains bien avant dans les affaires et en prévaloit beaucoup , estant cottisé à 2000 Thalers par an, se contenta de bailler 2 ou 3 cents. Un autre

ractère plus partie alièremeiil politique pour la noblesse, elle conserva son caractère religieux pour les classes inférieures. On s'est plu bien souvent à déclarer que la guerre de Trente Ans ne fut pas une guerre de religion et de principes , mais seulement un conflit de haines dynastiques et de convoitises personnelles ^ Si Ton veut dire par là que les mercenaires qui, de part et d'autre, composaient en majeure partie les armées, n'étaient point poussés par l'enthousiasme de la foi, mais plutôt par l'amour du pillage, tous les écrivains impartiaux seront d'accord. On peut concéder également que les grands principes politiques et religieux qui furent en jeu dans cette lutte trentenaire ne ressortaient pas nettement aux yeux des masses et que ceux môme qui étaient plus particulièrement chargés de les représenter et de les défendre n'ont pas toujours compris la grandeur de leur tâche. Nous ne ferons aucune diflSculté d'avouer que l'orthodoxie protestante du XVIP siècle ne fut, si l'on peut s'exprimer ainsi, l'expression de la liberté religieuse qu'à son corps défendant, et nous ne contredirons pas non plus ceux qui ne retrouvent pas tous les éléments de la vraie liberté politique dans le gouvernement d'une aristocratie féodale comme l'était celui des États de Bohème. Il n'en est pas moins vrai que cette guerre qui dura un âge d'homme fut au fond le résultat d'un conflit entre des principes contradictoires, qui se disputaient la suprématie. Il s'agissait en efiet de savoir si la liberté religieuse triompherait de la tyrannie de l'Église romaine et si la liberté politique saurait tenir tête à la monarchie absolue. Ce qui est vrai pour toute la durée de la guerre de Trente

de mesme éloEfe au lieu de 2000 florins qu'il devoit pour sa quota ne voulut payer que 500 pour n'avoir (à ce qu'il disoit) d'avantage d'argent. Cependant s'enfuyant de Prague après la bataille, il laissa derrière 300,000 Thalers comptant qu'il ne peust sauver avec le reste, etc.» Apologie, p. 20.

1 Aux yeux de l'empereur c'était si bien une guerre de religion, qu'en 1631 encore il demandait à Urbain VIII de faire prêcher la guerre sainte [Ranke, Die rœmischen Papste, II, p. 563). — Gaspard Scioppius, conseiller du roi d'Espagne, écrivit, au commencement de la guerre de Bohème, une brochure dont le titre indique suffisamment la tendance : Classicum helli sacri, Ticini, 1619, in-4*'. Le savant Bernegger, de Strasbourg, répondit à cet opuscule par la Ttti>a pacis occenta Scioppiano dassico, Aug. Treboc, 1621, in-l*».

Ans, l'est aussi pour la période de la lutte en Bohème; les événements ont prouvé que le protestantisme y fut encore plus complètement détruit que la liberté politique. D'ailleurs, la conversion de ce royaume et de& autres pays de l'Empire fut toujours l'idée dominante de Ferdinand II qui regardait l'Église catholique comme sa mère nourricière * et qui avait promis de ne pas s'arrêter dans ses efforts aussi longtemps qu'un hérétique resterait dans ses états ^. Sincèrement et aveuglément obéissant aux prescriptions de sa foi, il se croyait obligé de montrer ainsi à Dieu sa reconnaissance pour les miracles évidents qu'il avait faits en sa faveur. C'est lui rendre justice que de reconnaître qu'à ses yeux toutes les conquêtes politiques ne valaient pas la gloire d'arracher les âmes à l'hérésie, car son plus grand bonheur, vers la fin de sa vie, était de pouvoir se dire qu'il avait gagné dix millions d'hommes au catholicisme et qu'il avait vraiment le droit de s'appeler l'Empereur Apostolique ^.

Nous ne voulons donc nous occuper ici que des conséquences désastreuses qu'eut la défaite de la Montagne-Blanche, subie par Frédéric V 4, le 8 novembre 1620, et rendue irrévocable par la faiblesse du monarque et la lâcheté de ses conseillers ^. Ces conséquences, nous allons les étudier dans le tableau véridique et lamentable des persécutions dont le protestantisme fut l'objet et dont il finit par être la victime. Nous apprendrons à connaître ainsi l'un des plus lugubres épisodes de cette guerre de Trente Ans dont les horreurs ont laissé des traces si profondes dans la mémoire des nations.

l «..\. Reîigionis partes quam Ferdinanâi^ semper eximinm hahuit ut a matris utero in nutricium religionis sinum migrasse videretur.» Mascardi, Laudatio Ferdinattdi, p. 6-7»

* Lamormain, Virtutes Feràinandi II, p. 4.

3 Lamonimin, îoc. cit. — On sait que c'est encore aujourd'hui l'un des titres des empereurs d'Autriche.

4 Comme Électeur Palatin il s'appelait Frédéric V; en Bohème il était le roi Frédéric I".

5 Sur le triste spectacle qu'offrirent en cfttte occurrence les gouvernants de la Bohème, voy. Zwey denckwUrdige Schreiben eines JSngelœndischen vom Adel anss welehen aile Umbsiandt derer den 8. Novembris ergangenen Pragevisrhen N'ide^-loge ut sehen, etc. y 1621, in-4°. Ce curieux document a été réimprimé chez Lon— dorp, II, p. 220.

Après la victoire de Prague, Ferdinand poursuivit en Bohême un double but : l'anéantissement des libertés politiques dont le royaume avait joui et la destruction des hérésies diverses qui s'étaient enracinées dans le pays. Il voulait restaurer en même temps le pouvoir absolu de l'État et la domination exclusive de l'Éghse catholique, et il faut reconnaître que les deux choses étaient en réalité inséparables. Ce n'est qu'en détruisant l'autonomie politique des Bohèmes qu'on pouvait assurer le triomphe de la foi catholique; ce n'est qu'en écrasant la liberté reUgieuse, en faisant plier les âmes sous l'habile direction des Jésuites ou sous les persécutions brutales des dragons de Lichtenstein, qu'on pouvait faire succéder l'obéissance passive aux franchises et aux privilèges nationaux.

Cependant, dans l'esprit de Ferdinand, c'est l'intérêt religieux qui dominait : c'est le désir de convertir ses peuples qui déterminait tous ses actes, et s'il ralentit quelquefois ses efforts sous l'influence des nécessités politiques, ce ne fut jamais qu'à contre-cœur et pour un moment. Établir une même foi dans tout l'Empire, tel fut le rêve de sa vie; ce rêve, il le poursuivait encore lorsque la mollesse de l'Espagne, l'hostilité secrète de la France, l'inertie calculée d'Urbain VIII, les préparatifs belliqueux de Gustave- Adolphe avaient fait évanouir tbut espoir de mener à bonne fin cet immense projet d'une grande restauration catholique ^ .

1 Ce plan général d'une réforme catholique de toute rÂllemagne protestante se trouve développé dans une pièce fort curieuse et dont je ne crois pas qu'on ait nié l'authenticité. Elle est intitulée : Copia eines auss dem Latein in Teutsch uberseizten Schreihen so Ihrer Kays. May. Herr Beichîvater an einen seiner Herrn Mit Collegio, einem fûmehmen Jeswvyter narher ffildessheimb wegen mchtiyen Motiven gethan, svb dato Prag, den 8. Aprilis. Gedrn^kt zu Druesselskirchen, anno 1628, in-4".

A la (in de la lulle enlre le pouvoir impérial et Taristocralie proteslanle, il ne se trouvait que peu de catholiques en Bohème; il était presque impossible de s'appuyer sur eux pour en former un noyau de résistance, un soutien dans l'œuvre de conversion qui devait s'accomplir. Cent cinquante ans de schisme avaient éloigné du sein de TÉghse catholique l'immense majorité de la population ^ «Pour un noble, dit (Parafa, c'était presque une honte que de professer la religion catholique, dont les sectateurs étaient traités avec un grand mépris et tournés en ridicule comme la lie du peuple'^.»

Les événements révolutionnaires n'avaient fait qu'augmenter Téloignement entre les deux cultes. Un des premiers actes des Directeurs avait été l'expulsion des Jésuites et la confiscation de leurs biens; çà et là les opprimés, bourgeois ou paysans, poussés par la soif de la vengeance, profitaient de la réaction protestante pour mettre à mort leurs anciens persécuteurs. Ainsi le bourguemestre d'Aussig, Emest Schosser, catholique exalté, fut assassiné par quelques fanatiques en novembre 1618; ainsi Jean Sarcander, le doyen d'Iloleschau, fut mis à la torture à Olmiitz, en février 1620, par la commission judiciaire des États de Moravie, pour n'avoir point voulu trahir les secrets de la confession. Le cathohcisme eut donc aussi ses martyrs ^,

L'élection de Frédéric V ne vint pas améliorer sa situation. Sous l'influence de son prédicateur de cour, le Silésien Abraham Schultz ou Scultetus "*, homme honnête, mais fanatique, le nouveau roi, par ses tendances iconoclastes, froissa les sentiments religieux, non-seulement des catho-

1 «Ut via; centesimus quisque supeivsset qui non Evangelicam profiteretur doctrinam.» Regenvolscius, p. 66.

2 Comment., p. 87.

3 Balbini P. S. J. Miscellanea Ustonca regni Bohemia, Decas I, lib. IV, p. 201 et suiv.

4 Vier wahrhaftige newe Zeitungen. .... von Zerstœiting der ueberauss sehœnen Schlosskirchcn zu Prag, 1620, in-4°. — On n'a qu'à lire l'autobiographie que Scultetus publia plus tard à Embden en 1624, pour voir combien peu il avait conscience d'avoir commis une action repréhensible. De curriado rita, in primts utero de actionibus Pragensibus Abrahami Sculteti narratio apologetica, Emdm^ 1624, in-4«.

liques, mais encore des utraquisies et des luthériens ^ Les églises de Prague et du royaume furent brutalement saccagées; autels, reliques, crucifix furent jetés à bas et dispersés dans la boue. La crainte d'une révolte des bourgeois de Prague put seule l'arrêter dans ces folles violences, inspirées par son zèle calviniste ^.

On peut facilement s'imaginer l'état où se trouvèrent les esprits catholiques quand ils virent leurs ecclésiastiques suspendus de leurs fonctions, privés de leurs revenus, les églises profanées, les reliques des saints déshonorées et foulées aux pieds. Comment n'auraient-ils pas fait des vœux ardents pour la réussite de F'erdinand, et quelle haine secrète ne devaient-ils pas nourrir contre les hérétiques qui les opprimaient? Quand à la suite de la défaite devant Prague les chefs du mouvement et le roi Frédéric lui-même abandonnèrent une résistance qui était loin d'être devenue impossible 3, pour ne songer qu'à la fuite, les catholiques sentirent que leur heure était venue. Aussi lorsque les portes de Prague s'ouvrirent devant Maximilien de Bavière, le 10 novembre 1620, on vit un long cortège d'ecclésiastiques, chanoines, abbés, religieux des ordres mendiants, sortant des retraites ou ils avaient vécu, s'avancer processionnellement à la rencontre de leur libérateur, avec des hymnes de joie,

1 Les imprécations contre «les renards calvinistes qui dévastent les vignobles du Sei^eur Zebaoth» et contre «le menteur et le trompeur Scultetus, ce prophète de Moloch» qui tient captive la liberté évangélique, se font jour surtout dans une pièce intitulée : Pradikanten Klag, d. i. Klaglich Schreiben der Prœdicanten auss Bœhmen an ihre umblandiscKen Brûder darinn der jammerlicke Zustand dièses Kœnigreichs entdeckt wird, 1620. Elle a été réimprimée par Londorp, I, 926.

* C'est méconnaître complètement la vérité historique que de prétendre que Frédéric accepta la couronne pour se faire le champion de la liberté de conscience. C'est cependant là ce qu'a soutenu Peschek, I, p. 374.

3 Habernfeld, p. 55-58. — Stransky s'écrie avec amertume : « Si n8Us avions su être sages, si nous avions employé ces trésors d'or et d'argent que tant de mains scélérates nous ravissent à présent, à bien diriger une guerre entreprise en même temps pour la défense de notre culte et la liberté de nos ancêtres, si nous avions volontairement offert à la patrie tout notre avoir ainsi que l'ont fait nos aïeux, certes aucun de nos ennemis, aucun évêque de Rome, leur complice, ne triompherait de nous à cette heure et ne courberait notre douce patrie sous un aussi cruel esclavage.» Respvhlica Bojema, p. 522.

et redemander à grands cris leur avoir, leurs anciens monastères, leurs champs, leurs revenus. D'autres, plus expéditifs, reprenaient sans formalités les immeubles cpi'ils prétendaient leur avoir appartenu, sans que dans la confusion générale quelqu'un songeât à les empêcher i.

Comblés de dons par la dévotion des généraux enrichis par le pillage de la Bohème, ils semblaient sortir de dessous terre et se multiplier comme par miracle. Les protestants, au contraire, avaient attendu ce moment avec angoisse. Lâchement abandonnés par leur monarque el leurs chefs pour lesquels ils avaient tout sacrifié 2, ils se sentaient à la merci d'un vainqueur impitoyable 3. Sous l'influence d'une terreur subite, plus d'un se réfugia dans quelque couvent catholique, ou prit en main le missel et le rosaire, tandis que d'autres enfouissaient leurs trésors et se cachaient. Plus exposés encore au danger que leurs ouailles, les prédicateurs des différentes communions évangéUques ^ vinrent se présenter à leur tour devant le nouveau gouverneur de Bohème, le prince Charles de Lichtenstein, pour le supplier humblement qu'il leur fût permis à eux et aux leurs de rester à Prague et dans le royaume et d'y professer leur foi.

. Le moment n'était point favorable à la persécution. Mansfeld résistait encore dans un coin de la Bohème; la Hongrie était menaçante; il fallut donc temporiser. On se contenta de réintégrer les catholiques dans leurs biens, sans attaquer

1 Carafa, Comment., p. 88. — Dans sa Relation, cet auteur nous apprend qu'il n'y avait plus à Prague que 2000 catholiques, et que, dans le royaume tout entier, de trois mille paroisses, trois cents au plus étaient restées ûdèles à l'ancien culte, «havendo jparticipato guesto capo a tutte le membre i suoi pestiferi kvrmori.» Les prêtres ignoraient souvent la langue du pays et étaient pour la plupart gens de peu de zèle et de savoir; ils étaient d'ailleurs en bien trop petit nombre e^nême à Prague on était souvent obligé de recevoir les sacrements de la main des moines mendiants. Relatione, p. 136-137.

* «Milites nostri leones erant, Duces cervi, Cwratores columba; si cor keroïcum Imperitantis adfuisset, res Bohemorum mansisset intégra.» Habernfeld, p. 6.

3 Malgré la promesse de protection, donnée par Maximilien, plus de 600 maisons furent pillées à Prague après l'entrée des Impériaux. Hurter, I, 584.

4 Carafa {Comment., loc. cit.) les nomme avec mépris : hlaterones verhorum Dei.

encore directement les hérétiques pour cause de religion. Quelques-uns furent incarcérés, mais ils Tétaient sous prétexte de haute trahison. Dès le 7 décembre 1620, un rescrit impérial ordonnait aux commissaires de remettre entre les mains du Père Provincial Valentin Coronius toutes les anciennes possessions des Jésuites; le 29 janvier suivant, un nouvel édit accordait Téglise principale de Prague à ces fidèles alliés de Ferdinand ^ Le 28 février, la cathédrale, consacrée à Saint-Vit, fut solennellement purifiée, puis rendue à l'ancien culte, en présence du prince de Lichtenstein, le nouveau gouverneur du royaume, par l'archevêque Jean Lohelius, qui était revenu tout récenunent à Prague, après avoir séjourné à Vienne pendant toute la durée de la révolution bohème. On jeta les ossements des seigneurs et des prédicateurs protestants qui s'y trouvaient et on les remplaça par des reliques telles que quelques cheveux de la Sainte- Vierge, le buisson ardent de Moïse, la nappe de Jésus-Christ et une des pierres avec lesquelles on avait lapidé Saint- Etienne ^. Nous ne nous arrêterons pas à énumérer les nombreuses confiscations et restitutions qui suivirent. Les Directeurs avaient donné ou vendu beaucoup de ces. biens d'église pendant leur administration. Les malheureux acquéreurs se virent obligés non-seulement de restituer les. biens ecclésiastiques, mais encore de rendre compte de leur gestion^.

De toutes les communautés protestantes, la plus nombreuse, si nous exceptons les anciens utraquistes, comme aussi la plus antipathique aux catholiques, était celle des calvinistes^; ce fut elle qu'on attaqua d'abord. Tout en permettant l'exercice de leur culte aux luthériens, qu'il fallait ménager à cause de l'Électeur de Saxe, allié de Ferdinand, on ferma les temples calvinistes. Mais comme, en général

^ Pessina, Pkosphorus septicomis, etc., p. 385 ss.

^ Garafa, Comment., p. 90.

^ Garafa explique sa popularité d'une curieuse façon : «Gomme étant la plus impie d'entre les hérésies, elle séduit plus facilement l'esprit de ceux qui se proposent d'être- infidèles à la vérité catholique.» Reïatione, p. 136.

Êi

du moins, les différentes confessions protestantes vivaient en assez bon accord quand leurs théologiens ne les excitaient pas à la discorde, les fidèles des autres dénominations allèrent alors prendre part aux exercices du culte luthérien, et, selon l'expression du nonce papal, «il se fit un mélange d'impiétés et l'on vit Picards, Anabaptistes, Hussites et tout cet amas de sectes diverses demander un abri au nom de Luther ^»

C'est sur ces entrefaites que le nouveau représentant du Saint-Siège, Carlo Garafa, évêque d' A versa dans le royaume de Naples, vint occuper son poste à Vienne dans les premiers mois de l'année 1621 ^. Exalté par l'idée de ramener à la foi des royaumes entiers, décidé à tout oser pour atteindre son but, unissant à son fanatisme clérical une grande connaissance des hommes, habile à les conduire et à les dominer, plié à toutes les manœuvres souterraines qui caractérisaient alors la diplomatie italienne, Carafa était au point de vue cathoUque, l'homme de la situation. Si l'ÉgUse romaine parvint à ramener dans son sein la moitié de l'Empire, c'est à Carafa pour le moins autant qu'à Ferdinand qu'elle le doit. Grégoire XV avait recommandé à son légat de travailler avant tout au rétabhssement de la vraie foi. Il lui indiquait soigneusement la marche à suivre. Dans de curieuses instructions, datées du 12 avril 1621 et qui nous sont parvenues, nous trouvons tracé d'avance et dans tous ses détails le plan de cette campagne religieuse contre le protestantisme de Bohème, dressé par une main qui connaissait l'art de vaincre les consciences 3. On commençait par lui rappeler que ce n'était plus le temps des entreprises secrètes et des compromis et qu'il fallait marcher droit au but. Puis on lui faisait

1 JRelatione, p. 136. Cette grande variété dans le protestantisme est une des choses qui épouvantaient le plus Carafa; aussi la Bohème lui paraît-elle un «monstre horrible, comparable à Thydre de Lerne.» Relatione, p. 135.

* C'est une erreur de la part de l'éditeur de la Relatione, M. Jos. God. MûUer, de prétendre que Carafa vint à Prague dès le printemps 1621 (p. 139). Rien dans le récit du nonce ne justifie cette supposition.

3 On les trouve tout au long dans Ranke, Die rœmischen Pœpste, III, p. 387 et suiv.

rénumération des points sur lesquels devait se porter son activité. Il s'agissait de créer une Université catholique, de rétablir partout des curés et des maîtres d'école catholiques, de distribuer partout des catéchismes et de faire apprendre aux enfants les anciennes litanies des saints en langue bohème. En outre on le chargeait d'appeler à son aide les Jésuites et les autres ordres religieux, de rétablir des confréries laïques, de recueillir partout les anciennes possessions de l'Église. Il devait enfin ne pas négliger les moyens terrestres pour arriver à ce but et engager la jeunesse à se convertir par l'appât des honneurs et des dignités ^.

Garafa, dès son arrivée, se plaignit des lenteurs de la cour de Vienne où cependant on déployait un grand zèle ^; mais Ferdinand lui-même lui paraissait tiède. Les conseillers de l'empereur surtout excitaient sa colère. Leurs lenteurs diplomatiques, leurs considérations mondaines lui étaient insupportables : il avait hâte, lui, de convertir tout ce pays. D'abord il s'entendit avec le Père Becanus, alors confesseur de Ferdinand II et qui peu après fut remplacé par le Jésuite Lamormain, Belge d'origine, homme âgé déjà et d'une influence sans rivale à la cour de Vienne ^. En cela il ne faisait que suivre ses instructions^. Bientôt il gagna un ascendant irrésistible sur l'esprit de l'empereur qui obéissait

1 Ce n'est pas le moins curieux des paragraphes de ces instructions; il y est dit textuellement : «Lasciandosi le mente humant piu consigliare dal proprio interesse che da altro, incominceranno apoco apoco, massimamente i giotani, apiegare Vanimo alla religione catioliea, se nonper altro, per partecipare dipublici honori.»

^ On alla jusqu'à fonder à Vienne en 1621 un ordre de chevalerie, destiné à soutenir la politique religieuse de Ferdinand dans toutes les provinces héréditaires de la maison d'Autriche. K. A. Mûller, Forschungen, \\\, p. 458. Nous ignorons pendant combien de temps il subsista. On en trouve les statuts dans : Kegula et confirmatio nova sodalitatis in Germania, Freistadii, 1622, in-4°.

8 Voici ce que dit du P. Lamormain le Status partieularis regiminis Ferdinandi II, espèce d'almanach officiel de la cour de Vienne : «Hic maxime in Aula Casarea pollet auctoritaie utpote gui cor Casaris in manihus et in nutu hahet cujusque omnia consilia tam in rébus ecclesiasticis guam inpoliticis omnia alia prévalent, cuique omnia ae singula remittuntur,» p. 85.

4 Ranke fait ressortir avec raison le passage curieux où le pape, tout en parlant avec éloge des Jésuites, recommande à son légat de ne s'ouvrir à eux qu'avec une confiance prudente. Ranke, III, p. 389.

aux impulsions de son guide spirituel «comme la brebis obéit au berger ^ . » Bien peu avait été fait, selon lui. On avait rendu aux catholiques une partie de leurs biens, mais il en manquait encore beaucoup; on leur avait rendu des églises, mais il n'y venait point de fidèles; on avait fermé quelques églises hérétiques, mais bien d'autres restaient ouvertes. Politique habile, Garafa comprit fort bien qu'aussi longtemps qu'il y aurait dans chaque ville et dans chaque village par tout le pays des prédicateurs et des instituteurs protestants^, les Bohèmes, ou du moins le plus grand nombre, ne songeraient jamais à se convertir; que les convertis eux-mêmes ne seraient pas définitivement gagnés tant qu'il leur serait possible de revenir à l'hérésie. Tout serait perpétuellement à recommencer, si l'on ne débarrassait d'abord la Bohème de quiconque pouvait enseigner les doctrines de la Réforme. H se disposa donc à «purger le pays de cette boue immonde ^. »

Une mesure préliminaire restait à prendre. Le peuple, poussé par le désespoir, aurait pu vouloir se soulever : il fallait d'avance le priver de ses chefs. Après la victoire de Prague, l'empereur avait tacitement laissé jouir les meneurs des «rebelles» d'une amnistie générale; les fugitifs seuls avaient été mis au ban de l'Empire et leurs biens confisqués. Trompés par cette apparente douceur, beaucoup d'entre les hommes marquants du royaume , compromis dans la révolution, étaient revenus à Prague; ils s'y trouvaient pour la plupart en pleine jouissance de leur liberté, et ceux mêmes que l'on surveillait n'appréhendaient aucun danger. Mais, à la veille d'une mesure qui devait frapper au cœur le protestantisme

1 «In casibus religionis et conscientia omniaprim ad Confessorem sum», qui atcutissimus et prudentissimus pater est, remittit, cujus consilium et judicium Casarea Sua Majestas veluti ovis pastorem spontanée et prompto animo ac corde sequitiMT.» Status, p. 55.

2 L'instruction publique était alors très-développée en Bohème. Pas de ville, pas de bourg qui n'eut son école; les plus petits villages en étaient presque toujours pourvus. A Prague on ne comptait pas moins de seize écoles; l'instruction y était donnée de telle façon que le pauvre aussi bien que le riche pouvait venir s'y préparer aux études supérieures. Voy. Stransky, p. 318 ss.

3 Carafa, Relatione, p. 139.

et détruire les libertés politiques du pays, on crut nécessaire de les faire disparaître et de terrifier en même temps les masses par le spectacle d*une exécution. Le 17 février 1621, Ion arrêta par tout le royaume ce qu'on y trouva d'anciens défeifiseuTs de la foi et de directeurs du royawne, puis en général tous ceux qui avaient marqué dans le mouvement et dont on pensait qu'ils pourraient devenir dangereux ^ . Une commission judiciaire, composée en partie de protestants qui venaient d'apostasier et présidée par ceux-là même qui jadis avaient subi les violences du comte de Thurn et qui brûlaient de se venger 2, fut constituée pour instruire leur procès. Après des interrogatoires aussi longs que dérisoires, la sentence fut enfin prononcée et après avoir passé sous les yeux de Ferdinand pour être ratifiée, on la communiqua aux accusés le 19 juin 1621 . Vingt-sept des principaux chefs du parti de Frédéric V, seigneurs, chevaliers et bourgeois, étaient condamnés à mort,-plusieurs avec des raffinements de cruauté atroces. Ce fut en vain que leurs femmes et leurs enfants vinrent solliciter en pleurant le gouverneur du royaume ; les ordres de l'empereur étaient formels et après un intervalle de deux jours qu'on leur laissa pour se préparer à la mort, et pendant lesquels les obsessions des Jésuites qui tâchaient de les convertir, ne leur laissèrent pas un instant de repos 3, on les conduisit au supplice. La journée du 20 juin 1621 est restée dans l'histoire de la Bohème une date lugubre; de cinq heures à dix heures du matin on vit monter successivement sur l'échafaud dressé dans le marché de Prague, en présence du prince de Lichtenstein et d'une foule frémissante,

1 Historia persecutionum, chap. 59, § 2. — Tandis que Tilly, dont la réputation de cruauté a été grandement surfaite, contribuait sous main à la fuite de certains accusés, l'Électeur de Saxe eut la bassesse de livrer aux bourreaux, ù l'instigation du D'' Hoé, le comte A. de Schlick, le chef de la noblesse luthérienne de Bohème, celui-là même qui était venu lui offrir la couronne en 1619, et qui jadis avait été son gouverneur. Hist. persec, chap. 61, § 2.

2 Ainsi le comte Guillaume de Slawata lui-même avait appartenu jadis à la secte picarde. Voy. sur lui Balbinus, Micellanea, Lib. IV, p. 130 ss. — «Istis ipsis qui e fenestra volitabant, sententiam dicentibvs,» dit Habernfeld, p. 16.

3 On permit aux luthériens d'appeler quelques-uns de leurs prédicateurs, mais les calvinistes se virent refuser cette dernière consolation. Hurtcr, I, 598.

retenue par une triple haie de soldats, vingt-six condamnés, dont beaucoup jouissaient d'une réputation européenne, et qui tous possédaient l'estime et l'affection de leurs concitoyens. Près de la moitié étaient des vieillards : l'un d'eux, Gaspar de Kaplirz, avait près de quatre-vingt-dix ans. A côté du comte de Schlick, chef de la noblesse luthérienne du pays, on remarquait le vieux Wenceslas de Budowa, président de la Cour d'appel, un des plus fervents adhérents des Frères Bohèmes, et le docteur Jean Jessenius, l'illustre Recteur de l'Université de Prague, condamné d'abord à être écartelé vivant, mais auquel, par grâce y on ne fit que couper la langue avant de le décapiter. Un seul des condamnés, Théodore Sixte d'Ottersdorf, dont le chanoine Plateys était le neveu, reçut sa grâce, au moment où il s'agenouillait devant le bourreau. Ils moururent tous sans avoir voulu se reconnaître coupables, en appelant de l'injuste jugemenf de l'empereur à la justice de Dieu, affirmant jusqu'au bout n'avoir usé que de leurs droits légitimes et s'exhortant les uns les autres à mourir dans la foi. Les paroles qu'ils essayèrent d'adresser à leurs concitoyens furent étouffées par le roulement des tambours. Ils avaient demandé que le ciel leur accordât un signe de réconciliation avant l'heure du supplice, et pendant qu'ils marchaient à la mort un magnifique arc-en-ciel se montra sur Prague, émotionnant vivement la foule superstitieuse qui y vit un gage de l'innocence de ceux qu'on allait appeler bientôt des martyrs i. Leurs têtes et leurs corps écartelés furent exposés sur les tours de Prague et dans tous les carrefours du royaume, pour y répandre Igi terreur dans les esprits.

Pour beaucoup sans doute ce but fut atteint, mais bien d'autres aussi puisèrent une nouvelle constance dans la fer-

1 Le récit le plus détaillé de ces scènes tragiques se trouve dans VHistoria persecutionum, chap. 59-82. — On a fait sur cette sanglante exécution le quatrain suivant, que nous citons d'après Peschek, I, p. 424 :

Septem viginti procerum de gente bohema

Colla truci gladio demetit una aies.

Si cei^ix foret ima tibi, gens czechica, rredam Uno momento demetet ima dies.

mêlé déployée par les condamnés au moment du supplice. Qu'on écoute plutôt ces quelques mots de leur éloquent panégyriste : «Mais pourquoi, dit-il, les plaindre et les pleurer? Ils sont couverts maintenant de toute la gloire qui rejaillit du nom Bohème, en dignes enfants de la patrie et de leurs aïeux, maintenant qu'ils ont écouté avec un calme inébranlable l'ignominieuse sentence de mort et qu'ils ont versé leur sang avec tant de constance. Mais tu te trompes, o Phalaris (Ferdinand), si tu penses que ta force brutale pourra séduiro le jugement de la postérité. . . . Adieu, grands et nobles cœurs, âmes maintenant bienheureuses, qui avez attendu la mort avec tant de courage et de résignation. Loin de nous les plaintes efféminées et les mélancoliques regrets ! Laisseznous contempler toujours vos vertus, que nous ne devons ni plaindre ni pleurer, mais que nous devons imiter sans cesse ! ^»

On raconte — et ce sont des écrivains protestants, des exilés bohèmes qui l'affirment — que Ferdinand II hésita longtemps à signer l'arrêt de mort. Il fallut l'intervention de son confesseur pour l'y décider, et même alors il commua plusieurs sentences capitales ^. Gela est possible, car Ferdinand n'était point sanguinaire de nature ^, mais cela est peu vraisemblable : cet acte de rigueur était certainement juste à ses yeux et de plus il devait lui paraître nécessaire à l'accomplissement de la grande tâche qu'il s'était imposée^.

1 Pulegius de Zybisin. Parentatio Herotbus hohemis à Ferdinando Jl indigna passis, Amstelod., 1621 . — Je cite cette plaquette à peu près introuvable d'après Peschek, I, p. 473.

2 Habernfeld, De bello bohemico, p. 61. — Le trait suivant accuse la barbarie de la justice d'alors bien plus encore que celle de l'empereur. Un des accusés, Nicolas Diwis, secrétaire de la municipalité du Vieux-Prague, avait été condamné à mort. On lui fit grâce du dernier supplice, mais il fut cloué par la langue au gibet durant de longues heures, puis jeté, pour le reste de sa vie, dans une prison où il succomba quelque temps après à sa blessure. C'est ce qu'on appelait alors grârter. Warhafie Relation tmd Bericht welchermassen, etc., p. 7.

3 «Nunquam sitibundus humant cruoris erat,» dit Habernfeld, loc. cit. Cela ne nous oblige pas nécessairement à croire les flatteries de son panégyriste : «Tania fuit in Ferdinando (/ratia ut ab hostibus etiam amorem extorquere cidtmnqve potuit.» Laîtdatio Mascardi, p. 6.

4 On peut différer d'opinion sur la justice et sur l'efficacité de ces. sanglantes

Pour conserver à la condainiialion des chefs protestants un caractère politique, on avait compris dans le procès un catholique qui avait joué un rôle tout-à-fait secondaire dans la révolution Iwhème. Personne n'y fut trompé, car le même rescrit qui prononçait la condamnation des rebelles annulait aussi redit de 1009; l'empereur se déclarait dégagé de toutes promesses vis-à-vis d'un peuple coupable de haute trahison et révoquait tous les privilèges accordés autrefois aux dissidents. Le comte Adam de Waldstein, landhofmeister du royaume de Bohème, dut lui apporter à Vienne les originaux des privilèges impériaux et de la Lettre de Majesté, soigneusement conservés à Prague. Ferdinand, dit-on, les contempla longtemps en silence, puis il s'écria : Voici donc les paperasses qui ont causé tant de peine à mes prédécesseurs ! et ayant pris des ciseaux sur la table voisine, il les coupa en morceaux et en jeta les fragments au feu ^.

Jusque-là les persécutions avaient gardé des apparences politiques : lorsque Ferdinand avait ordonné d'expulser les prédicateurs calvinistes, coupables de lèse-majesté (13 mars 1621), il avait eu soin de déclarer que la question de religion n'y entrait pour rien^. Maintenant on devint plus hardi. Le 3 juin 1621 fut lancé un rescrit impérial par lequel Ferdinand enjoignait au prince de Lichtenstein de profiter de l'occasion présente et de commencer enfin l'œuvre sainte au nom de Dieu. Toutes les églises de Prague devaient être rendues aux catholiques. Gela fait, on devait bannir du royaume tous les prédicants et maîtres d'école qui professaient les erreurs calvinistes et picardes ou telles autres

mesures. Pour ne pas être injuste envers Ferdinand, il ne faut point oublier que nous sommes au XVII* siècle, à l'époque où partout en Europe l'absolutisme monarchique étouffe le germe ou les restes des libertés publiques. Le droit d'élection populaire qu'affirmaient les États de Bohème devait être une monstruosité aux yeux d'un homme persuadé qu'il régnait de droit divin. Mais ce qui est contraire à tous les procédés de la science historique, c'est de voir un écrivain citer quelques pages d'un ignoble pamphlet sans aucune valeur, les Acta Mansfeldicay pour prouver que l'opinion publique réclamait à grands cris ce supplice. Hurter, I. 606.

1 Historiapersecut.y chap. 87, § 10.

* Diplomata, p. 62.

doctrines défendues par les constitutions de TEmpire; en outre, tous ceux qui avaient causé du scandale (c'est-à-dire prèclié contre les catholiques) en chaire ou dans leurs écoles, tous ceux qui avaient prié pour le prétendu comte Palatin (le roi Frédéric), tous ceux enfin qui avaient assisté aux délibérations des rebelles^. On leur permettait d'emporter dans l'exil leurs biens mobiliers; leurs immeubles devaient être vendus dans l'espace de trois mois. Nécessairement tous les hérétiques enseignants rentraient dans l'une ou l'autre de ces catégories; c'était un ordre d'exil général. On n'accordait aux expulsés que le plus bref délai; des commissaires furent envoyés par tout le pays, avec ordre de faire sortir les maîtres d'école, prédicateurs, etc. de Prague sous trois jours et du royaume sous huit jours, les menaçant, s'ils ne quittaient point le pays ou s'ils y revenaient jamais, des peines les plus sévères ^.

C'était la première victoire de Carafa. Il avait habilement représenté à l'empereur que l'édit de 1609 n'existait plus, que jamais les calvinistes n'avaient été reconnus par les constitutions de l'Empire ^, que le procès des principaux rebelles avait effrayé et que leur exécution effraierait bien plus encore les Bohèmes, qu'il fallait profiter de cette occasion unique pour frapper un coup décisif. L'empereur d'ailleurs devait se sentir l'obhgé de Dieu pour le secours miraculeux qu'il avait reçu dans le danger. A son tour, il devait témoigner au ciel sa reconnaissance profonde par quelque démonstration éclatante en faveur de la vraie foi, pour ramener les âmes à la vérité religieuse, comme la condamnation des rebelles ramènerait les corps à l'obéissance politique. Rien ne pouvait être plus agréable à Dieu que l'expulsion des hérétiques. Prudent au plus fort même de son zèle, Carafa conseillait cependant de ne pas insister, dans les documents

2 Relatione, p. 140.

3 En effet, même à l'époque où deux des Électeurs et plusieurs autres princes marquants de l'Empire le professaient, le calvinisme ne fut Jamais officiellement reconnu par les empereurs d'Allemagne. Le traité de Passau ne connaît que la Confession d'Augsbourg et ses «associés» (ReUgionsverwandten) .

officiels, sur le côté religieux de la queslio». Tous les prédicateurs n'avaient-ils pas prié pour Frédéric V, et cela ne suffisait-il pas pour les considérer comme rebelles? C'était donc comme coupables de lèse-majesté qu'il fallait les expulser du royaume ^ . Ces considérations, habilement présentées par le diplomate italien, ne manquèrent pas leur effet. Ferdinand «demeura benoîtement convaincu.»

Toutefois l'exécution de cette mesure fut encore retardée par les efforts àespolitiçnes. Le prince de Lichtenstein, auquel les moyens violents ne répugnaient certes pas — nous le verrons dans la suite — mais qui vivait à Prague au milieu des passions et des impressions du moment, voyait mieux que la cour de Vienne tout le danger d'une insurrection générale dans un pays à peine pacifié. Il était donc enclin à temporiser et demandait qu'on respectât du moins, en écartant les protestants plus prononcés, les rites du culte national utraquiste tels que les avait autorisés le concile de Bâle^. Peut-être aussi était-il influencé par les hérétiques qui se trouvaient en assez grand nombre dans son entourage ^.

Sans résister en face aux ordres de l'empereur, il hésita longtemps à les faire exécuter, quelque précis qu'ils fussent. Il employa tour à tour divers prétextes pour retarder l'expulsion des exilés. Garafa, que ces longs délais impatientaient, envoya finalement un homme de confiance à Prague pour stimuler le zèle du gouverneur; mais sa démarche eut peu de succès'^.

Vers l'automne cependant, la situation politique changea. Pressé par les troupes de Maximihen de Bavière, Mansfeld dut évacuer le Haut-Palatinat, tandis que le prince de Transylvanie, Gabriel Bethlen, entrait en négociations avec Ferdinand et renonçait à la Hongrie^. Les frontières de la Bohème

1 Carafa, Relatione, p. 140.

2 Ranke, m, p. 461.

3 Lettre de Michna à Ferdinand, du 13 janvier 1621 , citée par Hurler,!, p. 589.

4 Carafa, Relatione, p. 141.

5 Le traité définitif entre Bethlen et l'empereur fut signé à Nikolsburg, le 21 décembre 1621.

se trouvaient ainsi dégagées iVenneinis; désorinais les protestants ne pouvaient plus attendre de secours du dehors. De nombreux régiments impériaux, occupés jusque-là dans les provinces hongroises et moraves, devenaient disponibles, et sur la prière du nonce, on en expédia deux pour augmenter la garnison de Prague. Tout étant prêt, Carafa, qui n'avait cessé «d'assiéger l'oreille de l'empereur S» fit mettre redit à exécution dans toute sa rigueur. Le 13 décembre 1621, tous les prédicateurs calvinistes et tous ceux dont on avait pu prouver l'immixtion à un degré quelconque dans les événements révolutionnaires, reçurent l'ordre de quitter le royaume ^. On avait cité d'abord l'Administrateur du Consistoire de Prague, George Dicastus, devant les commissaires impériaux, avec l'ordre de transmettre à ses collègues les propositions suivantes : 1® réunir une forte somme d'argent pour la solde des troupes; 2® désavouer le couronnement de Frédéric V; 3*^ rétabhr les anciennes institutions ecclésiastiques ; 4° se faire consacrer par l'archevêque de Prague ; 5*^ répudier leurs femmes ou solliciter du moins une dispense à cet égard. Si l'un d'eux désirait, tout en se convertissant, quitter la carrière ecclésiastique, on lui promettait des fonctions civiles avantageuses. Les prédicateurs de Prague furent unanimes à repousser ces offres honteuses et à déclarer qu'ils resteraient fidèles à leur conscience ^, Alors on cessa d'user de ménagements : plus de quarante exilés quittèrent le même jour la capitale au milieu des lamentations universelles 4. Les pasteurs de l'Église luthérienne tchèque furent expulsés en même temps que les calvinistes. L'Électeur Jean-George de Saxe adressa, «sans vouloir examiner les motifs qui avaient pu motiver une punition pareille, » quelques doléances officieuses à l'un des hauts fonctionnaires du royaume, Adam de Waldstein. Le comte répondit à son au-

1 «Di baiiere Vorrechio di Sua Masta.» Relatione, p. 141.

* L'édit de Lichtenstein contre les prédicateurs bohèmes se trouve dans Londorp, II, p. 555.

3 Histor. persécution., chap. 51.

* Carafà, Helatione, p. 142. — Comment., p. 114.

gusle correspondant que les coupables seuls avaient été punis et que d'ailleurs ie prince de Lichtenstein avait dit aux pasteurs allemands de l'Eglise de la Confession d'Augsbourg qu'ils n'avaient rien à craindre ^. En effet, il y avait encore à Prague, outre les utraquistes, quatre prédicateurs luthériens allemands ^, qui prêchaient dans deux églises que l'on n'avait point encore fermées. Un motif purement politique les maintint quelque temps dans cette position tout exceptionnelle : l'empereur avait convoqué les Électeurs à Ratisbonne pour y faire conférer la dignité électorale, dont il avait privé le comte Palatin, à son fidèle allié, le duc Maximilien de Bavière, appartenant, comme celui qu'on dépouillait à son profit, à la famille des Wittelsbàch. Il était pour lui de la plus haute importance d'avoir pour ce transfert , à peu près sans précédents en Allemagne 3, l'assentiment du plus puissant des princes protestants, et l'on craignait de pousser à bout l'Électeur de Saxe en expulsant de Bohème les derniers représentants du clergé évangélique. Aussi Ferdinand penchait -il du côté des politiques qui soutenaient, non sans raison, que l'édit de bannissement ne s'appliquait pas aux quatre prédicateurs qui n'étaient ni Calvinistes, ni Bohèmes et qui ne s^avouaient coupables d'aucune faute '*. Carafa, se résignant pour le moment à une tolérance qui n'était point dans ses habitudes, les fit surveiller du moins par des espions, qui guettaient chacune de leurs paroles pour en tirer des motifs d'accusation ^.

En même temps Ferdinand^ qui voulait faire éclater son indulgence aux yeux de tous et qui peut-être aussi croyait

1 La lettre de l'Électeur est du Ôl décembre 1621 , celle de Waldstein du 19 janvier 1622. On les trouve toutes deux dans K. A» MûUer, Forschungen, etc. , m, p. 463 ss.

2 Carafa n'en compte à tort que deux. Commentaria, p. 114.

3 Un fait à peu près semblable s'était présenté après la défaite des princes protestants de la ligue de Schmalkalde, à Mûhlberg, par Cbarles V. Cet empereur avait dépouillé la branche aînée de Saxe de sa di^'Hité électorale pour la transférer au duc Maurice de Saxe, alors son allié.

4 Relatione, p. 142.

5 Commentaria y p. 114.

les masses suflisamment subjuguées par la terreur, fit proclamer une amnistie générale pour ce qui restait de coupables du fait de rébellion; il déclara que quant aux confiscations générales opérées jusque-là, il était tout prêt à montrer sa clémence à ceux qui s'en rendraient dignes. En parlant ainsi, ajoute Carafa, l'empereur indiquait assez clairement son désir de voir prospérer la vraie foi par une soumission générale à l'Église catholique ^

Dans les premiers jours de 1622, l'on tint à ce sujet un conciliabule à Vienne, où les plaintes réitérées du nonce papal ne trouvèrent point d'écho ; le soutien de l'empereur même lui fit défaut et le prince de Lichtenstein reçut l'ordre d'user de patience à l'égard des quelques prédicateurs qui restaient, jusqu'à la Pâque prochaine. Mais à Pâques il se produisit à Prague «un scandale» qui fit perdre patience au nonce papal. Voici ce qu'il en dit lui-même dans son rapport à la Propagande, seul document où ces faits aient été mentionnés: fuLes poHtiçtces extorquèveni une lettre au prince de Lichtenstein et appelant auprès d'eux les deux curés de Sainte-Marie-de-Teyn et de Saint-Henri, leur enjoignirent, comme par ordre de Sa Majesté, de présenter indifféremment à tous la communion sous les deux espèces. Ainsi par la perfidie des politiques il arriva qu'une grande abomination fut perpétrée le Jeudi-Saint dans l'église de Teyn, plus de mille scélérats hérétiques recevant de cette manière le corps vénéré du Seigneur et le sacrement étant ainsi jeté aux chiens par des hommes cathoKques^.» Indigné d'une pareille «profanation», Carafa renouvela ses instances pour que les prédicateurs fussent chassés; mais Ferdinand, à l'instigation des politiques y répliqua qu'il ne pouvait y consentir avant que la diète de Hongrie, qui devait se réunir bientôt, ne fût dissoute. Parmi les grandes familles de Hongrie, plusieurs

1 Commentaria, p. 102.

2 Carafa, Baggiiaglio, cité par Ranke, III, p. 405. L'histoire est loin d'être très-claire. On ne sait trop ce que pouvait être cette lettre extorquée au prince de Lichtenstein, ni comment des curés catholiques pouvaient obéir à des ordres semblables sans avoir consulté d'abord l'archevêque ou le nonce du pape; mais nous ne nous chargeons pas d'interpréter le récit de Carafa.

étaient encore protestantes, et il importait de ne pas irriter de nouveau des populations à peine soumises ^ . La diète hongroise ayant eu lieu, Carafa harcela Ferdinand de nouvelles supplications, lui exposant toute la gloire terrestre et tout le bonheur céleste qu'il acquerrait en persévérant dans ses pieuses intentions. Il lui rappelait que le pas difficile était fait, qu'il n'y avait plus qu'un petit nombre d'hérétiques dont l'insolence devenait chaque jour plus insupportable, et qu'il fallait les envoyer rejoindre les autres dans l'exil. Dans cette affaire d'ailleurs, le zèle pour la foi n'était pas l'unique motif de Carafa. Ici, comme partout dans l'histoire, des motifs secondaires assez mesquins se mêlent aux grandes luttes des principes. Lui-même en indique un autre moins élevé : c'est que tout le monde à Prague allait chez les prédicateurs allemands qui restaient, en sorte que le clergé catholique n'avait, pour ainsi dire, plus de casuel et s'en montrait fort irrité ^.•

Avant de partir pour Ratisbonne, où devait se vider la question du transfert de l'électorat, l'empereur réunit une dernière fois son conseil. On y examina longuement les conséquences possibles d'une mesure extrême contre les lu thériens allemands de la Bohème. Quelques-uns opinaient pour la tolérance; Carafa s'écria que des raisons humaines ne devaient jamais prévaloir contre la votonté de Dieu, que c'était d'ailleurs une honte pour le chef de l'Empire de tant hésiter à propos de l'un de ses subordonnés; puis il ajouta qu'il fallait se hâter d'en finir avant la rencontre de Ferdinand et de l'Électeur de Saxe à Ratisbonne. «Jean-George, dit-il, n'aura jamais l'énergie nécessaire pour agir; tout au

* C'est à un homme d'une grande habileté, d'une énergie et d'une éloquence supérieures, au Jésuite Pierre Pazmany, plus tard cardinal-archevôque de Gran, que le catholicisme dut son existence en Hongrie. Par ses écrits, par sa prédication, par son influence personnelle sur la haute société du pays (Pazmany était de vieille noblesse) , il ramena dans le giron de TÉglise de nombreux hérétiques. Les persécutions exercées par les seigneurs convertis contre leurs vassaux firent le reste. Un tiers à peine de la Hongrie resta protestant.

2 «Conducevano in disjperatione iparochi catolici per vedersi da essi (LuteraniJ letarsi ogni emolumento.» Relationc, p. 143.

plus proférera-t-il quelques plaintes inutiles; mais si Tempereur ne fait rien maintenant et si TÉlecteur, au moment du vote, sollicite de lui la grâce des protestants, il ne pourra pas refuser, et s'il ne refuse pas, comment fera-t-il pour dégager plus tard sa parole ^ ?» Ces observations, présentées avec une habile énergie, firent évanouir les derniers scrupules de Ferdinand. Engagé du reste par des vœux récents, il céda. Peu de temps après l'exécution de Prague, il était allé avec son frère l'archiduc Charles en pèlerinage à Mariazell, sur les confins de la Styrie, pour remercier la Sainte- Vierge de son secours et pour lui porter de riches présents. Le vœu d'exterminer partout l'hérésie dans ses États, vœu que l'archiduc de Grœtz avait prononcé jadis aux pieds de Notre-Dame-de-Lorette, l'empereur l'avait renouvelé dans cette dernière journée ^. Le prince de Lichtenstein fut renvoyé à Prague, avec l'ordre d'expulser les derniers prédicateurs hérétiques. L'édit fut pubhé le 24 octobre 1622 3, après qu'on eut déposé la veille les quelques protestants qui siégeaient encore dans les conseils des trois cités de Pftigue, pour empêcher toute manifestation.

Le 29 octobre, sans avoir pu consoler encore une fois les fidèles qui se pressaient en pleurant autour des églises fermées et mises sous scellés par ordre des commissaires impériaux, les quatre derniers prédicateurs évangéliques de Prague se mirent en chemin. Ils avaient en vain sollicité le gouverneur du royaume pour obtenir de lui la permission de distribuer ime dernière fois la Sainte-Cène aux milliers de fidèles qui venaient réclamer leur ministère. Lichtenstein leur déclara cependant, au nom de l'empereur, que ce n'était pas un châtiment que leur infligeait Sa Majesté mais un renvoi gracieux qui n'impliquait aucune défaveur contre leurs personnes, et leur avait remis de la part de Ferdinand quatre cents écus pour subvenir aux frais du voyage. Leurs coreligionnaires en foule les suivirent hors des murs.

1 Relationcy p. 143.

* Carafa, Comment., p. 108'.

3 Carafa donne la date du 28 octobre [Relatione, p. 144), mais Hurter fixe la date an 24, d'après des documents inédits des archives de Vienne.

Quelques insultes à peine vinrent troubler la solennelle tristesse de ces adieux auxquels assistait la ville tout entière. A une demi-lieue de Prague, dans un endroit qu'on appela depuis «le champ des larmes», les exilés s'arrêtèrent et prêchèrent leur dernier sermon, exhortant leurs auditeurs à ne pas succomber à la tentation, mais à confesser fidèlement leur foi; puis, au miUeu des sanglots de leurs ouailles, ils continuèrent leur route vers la frontière saxonne avec une escorte de vingt cavaliers et de trente mousquetaires ^

Leur arrivée causa un grand émoi à Dresde. A la première nouvelle de l'événement qui venait de s'accomplir, Jean-George avait demandé des explications au prince de Lichtenstein. Son prédicateur de cour, Hoe de Hoënegg, qui jusqu'ici avait rendu les plus grands services à la cour de Vienne, «en noircissant chaque jour les calvinistes et les Bohèmes aux yeux de son maître ^, » crut devoir joindre aussi ses doléances à celles de l'Électeur ^. Lichtenstein répondît qu'il n'avait fait qu'exécuter les ordres de l'empereur, selon les Constitutions du royaume. Jusqu'alors l'Electeur était demeuré convaincu que Ferdinand ne toucherait pas aux adhérents de la Confession d'Augsbourg; il l'avait promis lui-même jadis ^ et cette assurance, il faut bien le dire, avait rempli d'une joie odieuse plus d'un luthérien lors de l'expulsion des calvinistes ^. C'est en vain que ceux-ci leur prédi-

^ L'un des quatre exilés, Sigismond Schererz, nous a laissé le tableau de ces adieux dans une brochure : Vole Pragense. Vont Ah^uge âer vier deutschen P^ediger zu Prag, 1622, que Peschek a insérée dans son second volume, p. 37 et suiv. — Voy. aussi Histor, persecut., chap. 52, § 5, et Theatr. Europ.^ I, p. 656.

^ Rapport du conseiller intime d'Elwers à l'empereur, 1622, aux archives de Vienne, cité par Hurter, I, p. 542.

3 Les lettres de Jean-George à Ferdinand, de Hoë à Lichtenstein et de Ferdinand à l'Électeur de Saxe se trouvent dans le Theatr. Burop., I, 656 et suiv.

4 Carafa, Relatione, p. 145. Hurter, I, p. 545. — La lettre même dans laquelle Ferdinand faisait cette promesse est du 16 juin 1620. On la trouve dans Londofp.suppletus, etc., II, p. 316.

^ On peut étudier cet esprit haineux qui animait tant de membres des confessions protestantes, entre autres dans une brochure allemande déjà citée et intitulée : Xenium Calvino-Turcicvm pro rebellibus Bohemis, écrite vers la fin de

saient, eu partant pour l'exil, que leur tour viendrait et qu'eux aussi seraient victimes du fanatisme catholique ^ Jean-George n'était-il pas Tallié fidèle et le grand ami de l'empereur? Rien n'était donc à craindre. L'arrivée des exilés à Dresde détruisit ces misérables illusions. La réponse de Lichtenstein, mêlant la moquerie à la persécution et osant invoquer ces Constitutions du royaume qui garantissaient la religion protestante et qu'on venait de déchirer, exaspéra l'opinion publique, L'Électeur lui-même, si apathique qu'il fù4, dut ressentir quelque colère quand il se vit si brutalement joué. C'étaient en définitive ses propres sujets qu'on exilait ainsi, c'étaient des églises, bâties en partie avec son argent et celui de ses prédécesseurs, qu'on enlevait aux protestants de Bohème. Poussé par sa mère, luthérienne zélée, il envoya un de ses chambellans à la rencontre de Ferdinand qui s'acheminait vers Ratisbonne. L'envoyé de l'Électeur rencontra la cour à la frontière bavaroise, à Schœrding. On ne s'y attendait pas au langage énergique et presque menaçant que Jean-George prenait dans la missive dont ce gentilhomme était porteur. Il envoyait à l'empereur copie de sa lettre écrite en 1620, dans laquelle Ferdinand prétendait que les calvinistes voulaient opprimer les catholiques et les luthériens. Ce ne sont pas les calvinistes, disait l'Électeur dans sa réponse, qui veulent chasser maintenant les luthériens des églises qui leur appartiennent, malgré les serments les plus solennels et les plus sacrés, et il priait Ferdinand avec une déférence qui semblait masquer à peine des sommations plus

1621 par un luthérien de Bohème. L'auteur y dépeint comme un sacrilège la tolérance à l'égard des calvinistes, et engage ses coreligionnaires à se réjouir de l'anéantissement de cette «secte turbulente, sanguinaire et turcophile», et à travailler au triomphe des catholiques unis aux luthériens par la paix et la concorde. Ces opinions n'étaient pas isolées, tant était grande l'inintelligence de la situation politique et religieuse parmi les orthodoxes luthériens de cette époque. Un professeur de théologie de l'Université de Leipzig, Poly carpe Leyser, avait publi quement enseigné des doctrines analogues. Hurter, I, p. 544.

1 Carafa, Comment., p. 136. — " Ils rappelaient ce fameux distique adressé p un Jésuite à lempereur Rodolphe II, en 1581 :

IJterejure tv.o, Casar, servosque Lutheri

jEnse, rota, pontOy funihus, igné necal — (Peschek, I, p. 2'7'7).

énergiques, de ne pas persévérer dans une action qu'il était obligé d^^ regarder comme blessante pour lui^ Tous les hommes officiels, protestants ou catholiques, qui entouraient Ferdinand, se mirent à regretter la décision prise contre les hérétiques et à en rejeter la faute sur Carafa, dont on accusait le zèle impétueux et irréfléchi. Déjà l'on voyait les conférences de Ratisbonne interrompues, la paix de l'Empire décidément compromise et l'Électeur de Saxe ligué avec les ennemis de l'empereur ^. Le nonce du pape, qui ne se trouvait pas dans le cortège impérial, à cause des difficultés d'entretien que causait en voyage une suite aussi nombreuse, fut averti en toute hâte, par un homme de confiance, de la disposition des esprits. Il s'empressa de rejoindre l'empereur, qu'il trouva à Straubing le 18 novembre 3. Il ne se laissa point intimider par le mauvais accueil que lui firent les courtisans. Abordant la question de front, il dit au monarque qu'il avait entendu parler des «vociférations» de l'Électeur de Saxe, mais qu'il en avait eu peu de souci, ne pouvant croire que Sa Majesté prêterait l'oreille à des doléances si déraisonnables et si éloignées de toute convenance. Ce serait offenser Dieu, ajoutait-il, que de reculer après avoir purgé Prague «des immondices du culte hérétique.» Les peuples, d'aiUeurs, ne peuvent guère obéir à des maîtres professant une religion différente de la leur, et l'intérêt politique bien entendu exige qu'ils adoptent le culte, du souverain.

Ferdinand ne fut pas tout d'abord convaincu. Il désirait pour le moment réussir à Ratisbonne, et les conseiïlers surtout de Maximilien de Bavière, quelque bons catholiques qu'ils fussent, tenaient infiniment plus à l'élection de leur maître qu'à l'expulsion de quelques prédicanls bohèmes. D'ailleurs, la lettre qu'il avait écrite autrefois à Jean-George ne laissait pas que d'inquiéter sa conscience. Aussi répondit-il avec quelque humeur à Carafa que l'on avait agi avec trop

1 Relatione, p. 146.

^ Relatione, p. 144.

3 Relatione, p. 145.

de précipitation et qu'il aurait mieux valu attendre jusqu'après le congrès de Ratisbonne i. Le nonce, sans se déconcerter, répliqua que c'était de lenteur et non de précipitation qu'on pouvait accuser Sa Majesté ; qu'au congrès, en cas de discussion, on aurait pour soi l'avantage du fait accompli. Il conseilla de répondre à l'Électeur que la Bohème, séparée de l'Empire par sa langue et ses lois, ne pouvait aucunement réclamer le bénéfice de l'édit de pacification de 1555 ; que l'empereur entendait réformer l'Eglise dans ses États "Comme les princes protestants avaient fait sur leur territoire^. Si l'Électeur invoquait les droits de la conscience, Ferdinand devait lui répondre que sa conscience à lui ne lui permettait pas de montrer moins de zèle pour sa foi que Jean-George ne montrait d'obstination dans ses hérésies^. Garafa termina cette importante entrevue en disant qu'à son avis l'Électeur de Saxe n'avait jamais eu l'intention de se rendre à Ratisbonne, et que ce qu'il pourrait faire de pire serait de n'y point venir.

Ges arguments eurent pour effet de rassurer Ferdinand. Garafa fut secondé dans ses efforts par le vieux princeévêque Jean-Geoffroi de Wûrzbourg, qui répondit aux doléances de l'empereur : «Sire, un aussi glorieux souverain que Votre Majesté doit craindre bien moins de succomber aux forces humaines que de tomber entre les mains du Dieu vivant 4!» — Dès que le légat du Saint-Siège se fut retiré,

^ Il importe de remarquer en passant que cette réunion de Ratisbonne n'était nullement la Diète régulière et légale de l'empire. Ferdinand n'y avait convoqué que les Électeurs, quelques princes de la Ligue et un ou deux princes luthériens tout dévoués à sa politique.

2 Comment., p. 145. — L'Édit de Restitution de 1629 devait montrer plus tard conmient Ferdinand respectait l'autonomie des princes protestants qu'on lui conseillait d'invoquer.

8 Garafa, Relatione, p. 145-147. — Tous ces raisonnements nous paraissent odieux aujourd'hui et ils le sont en effet, car on y bafoue les libertés imprescriptibles de la conscience humaine. Mais notre devoir d'historien nous oblige de rappeler ici qu'il ne faut point spécialement les reprocher au catholicisme d'alors. C'étaient les doctrines générales du seizième et du dix-septième siècle, et de trop nombreux exemples démontrent qu'on les professait également dans les deux Églises.

^ Carafa, Relatione y p. 149.

les conseillers impériaux furent convoqués et Ferdinand prit la résolution de persévérer dans son entreprise, de ne rien rétracter et de répondre à l'Électeur, en termes généraux, qu'on traiterait de cette question en même temps que des autres, lorsqu'il serait arrivé à Ratisbonne^ Jean-George se contenta de ne pas assister au congrès, sans faire de plus grands efforts personnels en faveur de ses coreligionnaires opprimés, ce qui prouve avec combien de justesse le nonce avait apprécié son caractère. Il envoya bien encore à Ferdinand quelques commissaires chargés d'intercéder en faveur des prédicateurs exilés; mais, dans l'instruction secrète donnée à ces mêmes commissaires, il leur prescrivait de se contenter de garanties en faveur des protestants de Silésie, que l'empereur n'avait pas le droit de persécuter, ainsi qu'en faveur de ceux des deux Lusaces, aussi peu menacés, puisqu'ils étaient pour le moment sujets de l'Electeur lui-même ^. Ce qui acheva de raffermir l'empereur, fut une lettre écrite, au dire de Carafa, par un des conseillers de Dresde à son frère, qui se trouvait à la cour de Ratisbonne. Le nonce en eut connaissance et se hâta de la communiquer à Ferdinand. On y disait que l'Électeur n'était au fond guère touché du sort de ses coreligionnaires de Bohème, qu'il n'avait pris leur défense que pour calmer les clameurs de ses sujets et afin de ne pas montrer pour sa religion moins de zèle que les autres princes protestants; qu'il cherchait avant tout un prétexte pour ne pas assister au congrès de Ratisbonne ^.

1 Relatione, p. 148.

^ La Silésie n'appartenait à la famille de Habsbourg que par des liens de vasselage; elle était gouvernée en grande partie par des ducs protestants; plus tard, Ferdinand, en violant de solennelles promesses et en abusant de sa toutepuissance, essaya d'étendre aussi l'œuvre de la reconversion à cette province; le temps lui manqua. Mais les protestants ne pardonnèrent point sa conduite à ses descendants, et cent cinquante ans plus tard, Frédéric H s'en aperçut bien aux sympathies qu'ils lui témoignèrent partout. Quant aux deux Lusaces, Ferdinand les avait engagées pour sept millions à l'Électeur de Saxe comme prix de son concours contre Frédéric V; il ne put les dégager plus tard et les traités de Westphalie les laissèrent à la Saxe.

3 Carafa revient à deux reprises sur cette lettre [Relat., p. 148, et Comment. , p. 138); il n'est pas probable qu'il ait eu le front d'inventer une fausseté pareille

Enfin Henri d'Ulm, vice-chancelier de TEmpire, et les conseillers auliques Stralendorf et Nostiz furent chargés par Ferdinand de rédiger une réponse définitive aux demandes de la Saxe. S'appuyant principalement sur les droits du vainqueur, l'empereur déclarait qu'aucun rebelle n'ayant volontairement déposé les armes, il se regardait comme dégagé de toutes ses promesses envers les Bohèmes; qu'il ne cesserait d'exercer ses droits à leur égard et qu'on ne parviendrait à l'arrêter dans l'œuvre sainte qu'il avait commencée qu'en le privant de tous ses états ^ . Vers la fin de la Diète, alors que la coopération de la Saxe fut devenue moins importante par suite de l'accord entre l'empereur, l'Espagne 2, le Saint-Siège et les trois électeurs ecclésiastiques, Ferdinand avait repris sa confiance accoutumée. Le prince de Lichtenstein ayant, de son autorité privée, et, à

et de la faire imprimer du vivant de l'Électeur. Elle n'a d'ailleurs jamais été révoquée en doute, même par M. K. A. Moller, le plus récent biographe de l'Électeur. Jean-George, prince à l'intelligence bornée, aux penchants vulgaires, est une des plus tristes personnalités de cette époque où le principe protestant eut si peu de représentants vraiment dignes de lui en face des défenseurs habiles et persévérants de l'Église catholique. Nous savons d'ailleurs d'autre part que plusieurs des ministres de l'Électeur et, ce qui est bien pis, le prédicateur de la cour lui-même, Hoë de Hoënegg, recevaient une pension de l'empereur pour soutenir sa politique. On lui donna en une fois 12,000 écus. Hurter qui rapporte le fait (I, p. 544) a bien soin, il est vrai, de dire que ces présents n'étaient point donnés pour le corrompre, mais comme une honnête récompense de bons services. La distinction nous semble un peu subtile. Hoë faisait nier le tout conmie une atroce calomnie. Voy. M. Joh. Mylius, Viel und langst gen>Ûnschter Bericht, etc., p. 66. Les lettres du surintendant de l'Église luthérienne de Saxe à Ferdinand témoignent d'une plate soumission qui révolte le lecteur. On en trouve par exemple quelques-unes chez Hurter, I, p. 543 et 663, et chez K. A. MûUer, Forschungen zur deutschen Geschichte, III, p. 404.

1 Belatione, loc. cit. — Comment., p. 145. \

^ L'Espagne, qui négociait à cette époque le mariage d'une infante avec le prince de Galles, beau-frère du Palatin, et qui craignait pour les Habsbourg l'éclat naissant des Wittelsbach, avait refusé d'abord son approbation à l'élévation de Maximilien. C'est à Grégoire XV que le duc de Bavière dut d'obtenir enfin l'adhésion de la cour de Madrid à sa dignité nouvelle. — La correspondance secrète relative à ces affaires fut interceptée par Mansfeld et livrée à la publicité dans la Cmcellaria hispanica, Freistadii, 1622, in-4°. C'est un document d'un grand intérêt, même au point de vue qui nous occupe spécialement ici.

ce qu'il paraît, en secret, demandé l'avis de quelques universités catholiques et de plusieurs congrégations religieuses sur la question de la tolérance des hérétiques, son maître en fut fort irrité et répondit aux plaintes de Carafa à ce sujet : «Si tous les théologiens môme étaient d'un avis diflFérent, je ne reculerais point ^!»

Ainsi les prédicateurs protestants furent maintenus en exil et le protestantisme cessa d'avoir en Bohème une existence légale. Il ne restait plus, au dire des vainqueurs, qu'une foule égarée à laquelle il ne manquait qu'une direction habile «pour arriver à la vérité.» La première et indispensable mesure pour la conversion des masses était accompUe. Après avoir exterminé les chefs politiques et expulsé les conducteurs spirituels des communautés évangéUques, on allait aborder une entreprise plus difl5.cile encore : c'était d'étouffer dans les âmes les convictions les plus chères, de violer le sanctuaire des consciences au nom des lois divines et humaines. L'Église de Rome et la monarchie absolue n'ont jamais reculé devant une tâche pareille. L'une a toujours prêté de bonne grâce son concours à l'autre, et pour arriver au but, toutes deux ont toujours préféré la force brutale aux exhortations spirituelles et à la libre persuasion.

3 Carafa, Relatione, p. 150. — 11 est à peine nécessaire de rapporter que toutes les consultations furent unanimes à glorifier les intentions de l'empereur et à déclarer «très-dommageable pour sa conscience» toute mesure de douceur.

Page 1