‹ La destruction du protestantisme en BohèmeChapitre 4 sur 28 · VA · texte numérisé non relu

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Lorsqu'il quitta enfin le congrès de Ratisbonne, Ferdinand II renvoya l'impératrice à Vienne, et lui-môme, escorté par Maximilien de Bavière, traversa le Haul-Palatinat pour se rendre en Bohème. A Saltzbourg, les comtes de Slawata, de Martinitz et de Kolowrat vinrent à sa rencontre pour lui exposer leur opinion sur les réformes religieuses et politiques à opérer, disant qu'il fallait supprimer résolument tout ce qui était contraire à la gloire de Dieu, aux libertés de l'Église et à la majesté impériale ^ . Il avait convoqué à Prague les États du royaume, qui devaient assister à son couronnement ^. Il espérait sans doute que sa présence faciliterait à l'Église catholique la conquête du pays. Le nonce Carafa était du voyage, précédant d'une étape la cour impériale et consacrant ses loisirs à constater, chemin faisant, les ravages de la guerre et ceux de l'hérésie. On dirait, à l'entendre, qu'il ne s'était pas douté jusqu'ici de l'immensité de sa tâche. Il dut, en effet, pénétrer bien avant dans la Bohème avant de rencontrer des coreligionnaires. Les populations hérétiques, accourues au bruit de l'approche de l'empereur, voyaient passer en silence la suite du légat, et ce spectacle inconnu ne leur inspirait aucun enthousiasme. Ce ne fut qu'à Pilsen que Carafa reprit courage ; cette ville avait été occupée pendant près de trois ans par Mansfeld ; ses remparts et ses édifices étaient également délabrés, mais sa foi était demeurée intacte. Tous les citoyens étaient restés catholiques,

1 Hurler, II, p. 211.

* Ferdinand n'était que roi désigné de Bohème quand éclata la révolution de 1618 ; il n'avait donc pas encore pris possession du trône.

et pas un seul hérétique ne se trouvait dans ses murs ^. Aussi, pour récompenser leur zèle, Carafa fîtril accorder aux habitants de Pilsen, par un bref de Grégoire XV, la protection particulière du SaintrSiége. Mais, après tout, l'état satisfaisant de cette ville n'était qu'une exception fort rare, et la Bohème , au point de vue religieux , se présentait en général, aux yeux du légat, sous les couleurs les plus sombres. A Bischofteinitz, l'archidiacre du lieu vint seul à sa rencontre pour se plaindre du complet isolement dans lequel le laissaient les ouailles récemment confiées à ses soins, et de l'activité des prédicants exilés, qui repassaient sans cesse les frontières pour exhorter les hérétiques 2. A Ghotieschau, le recteur d'un couvent de religieuses carméhtes, âgé de quatrevingt-dix ans, vint se jeter aux pieds de Carafa, en répétant les actions de grâce du vieillard Siméon; il y avait soixantedix ans qu'aucun représentant du Saint-Siège n'avait pénétré dans le pays ^. Dans une ville voisine de Prague, à Rokizan , il n'y avait qu'un seul catholique, le curé, nouvellement arrivé, méprisé de tous, et ce catholique fut le dernier qu'il vit avant d'entrer dans la capitale ; il ne rencontra plus, en avançant, «qu'égUses saccagées, villes incendiées, villages détruits et monceaux de ruines *.» Il parcgurut le champ de bataille de la Montagne-Blanche en versant des larmes de joie, et fit son entrée à Prague le troisième jour de la semaine sainte de l'année 1623. L'état des choses n'était guère plus satisfaisant dans la capitale que dans les provinces : en dehors du clergé régulier, il n'y avait dans toute la ville qu'une douzaine de prêtres, qui jusque-là avaient reculé devant la tâche ingrate d'administrer des paroisses sans paroissiens, ou qui craignaient d'exposer leur vie en s'occupant de leurs ouailles récalcitrantes. La présence de l'empereur leur rendit quelque courage ; Ferdinand n'épargna ni son temps ui

1 Cela prouve — soit dit en passant — combien Carafa et tant d'autres écrivains catholiques après lui ont eu tort d'accuser Mansfeld de tyrannie religieuse ; rien n'était moins dans ses habitudes. Comm., p. 155.

2 Carafa, Comm., p. 154.

3 Ihid., loc. cit.

4 Ihid., p. 155.

sa personne pour entraîner les hérétiques. On le vit aller deux fois, pendant ce séjour, au pèlerinage de Noire-Dame de Brandeis ^ et partout il lâchait de rétablir le culte de la Sainte -Vierge ^, qu'il avait nommée généralissime de ses armées ^. Il résolut en même temps la fondation de quatre évêchés en Bohème, promettant de les doter de ses revenus *. Garafa de son côté sut pousser en avant ceux dont le zèle laissait à désirer 5. Mais la tâche que le nonce s'était imposée devint plus difficile à cause de la sourde résistance des politiqvsSy qui allèrent, à ce qu'il paraît, jusqu'à exciter contre lui l'archevêque de Prague; l'empereur dut leur faire dire, quand l'envoyé papal eut porté plainte contre eux, de laisser l'arrangement des choses religieuses aux hommes d'église, sous peine de disgrâce ^. Il fallait en outre, comme souvent après la victoire, calmer les dissensions qu'occasionnait parmi les vainqueurs le partage des dépouilles. Les Carmes déchaussés étaient en instance pour être admis à s'établir dans la viUe; les ordres religieux qui s'y trouvaient déjà s'opposaient à l'arrivée de voisins et de concurrents incommodes et se voyaient soutenus par les catholiques tchèques, peu portés à recevoir chez eux tant d'étrangers ^, Les temples hérétiques étaient un objet de disputes entre les diverses congrégations reUgieuses ®, et lorsqu'un décret de Ferdinand eut fait don du plus beau de tous aux Carmélites, on vit les Dominicains mettre en avant des bulles papales pour empêcher l'effet de cette donation. Les religieux de Saint-Fran-

1 Hurter, II, p. 225.

2 «Nulla est utraque in Austria, nulla in Ungaria Bohemiaque regnis BeatissiniiB Virginis pin sodalitas in cvjus album nomen suum non retvlerit.» Lamormain, p. 76.

3 Lamormain, p. 80.

4 Lamormain, p. 231.

5 Comment aria, p. 156.

6 «Insinuando a mons. arciveseovo che egîi s*io non li mosfravo sopra cio spécial brève di Sva Beatudine non fosse tenuio ad obbedirmi.» Raggnaglio de Carafa, chez Ranke, III, p. 406.

T Commentaria, p. 156.

8 II y en avait bien assez cependant pour toutes les convoitises ; on trouvera la longue liste des églises de Prague dans VHistor.persecnt., chap. 52, §§ 3 et 4.

çois-(le-Paule reçurent également une église et les maisons attenantes pour fonder un monastère ^ Les Augustins et les Servîtes ne furent pas moins bien partagés, et Ferdinand dota toutes ces églises et ces ordres divers de riches revenus ^. Mais de tous les ordres religieux aucun ne fut plus richement doté que celui des Jésuites. C'était Tordre privilégié de Ferdinand, qui avait coutume de dire que ceux qui touchaient à l'un d'eux touchaient à la prunelle de ses yeux ^ et qui, plus d'une fois, exprima le regret de ne pouvoir entrer lui-même dans cette compagnie célèbre ^. Aussi plus que tous les autres se dévouèrent-ils à l'entreprise de l'empereur et plus que tous les autres attirèrent-ils sur eux la haine des victimes ^. L'université de Prague, ou le Collegium Carolinum, fondé par Charles IV en 1347, et qu'on avait fermé dès l'entrée des Impériaux en 1620, fut abandonné aux Jésuites et réorganisé par eux pour servir de centre à l'enseignement catholique du pays. Ce fut également à leurs soins que fut confiée la surveillance de toutes les imprimeries du royaume^. Après avoir partout chassé «les bavards hérétiques», il importait de les remplacer aussi rapidement que possible;

1 L'autre appellation des religieux de Saint-François-de-Paule, celle de Minimes, donna lieu à un dévot calembour que Carafa raconte avec bonheur et dont il est bien près de faire un miracle. En prenant possession de leur nouvelle église, ils trouvèrent sur une des portes l'inscription suivante : Quod uni ex minimis mets fecistis, mihi fecistis. Cette rencontre fortuite édifia fort les catholiques, qui trouvèrent plaisant que Dieu eût ainsi permis aux hérétiques de prophétiser. Carafa, Eelatione, p. 152.

2 Dans les premiers temps, Ferdinand n'avait pas dépensé moins de 100,000 florins comptant pour l'entretien des ecclésiastiques de Prague, à une époque où il avait bien peu d'argent. Carafa, Conim., p. 93. — Il faut voir aussi dans les Décréta et Diplomata (p. 184 et suiv.) les sommes et les donations vraiment princières qu'il ne cessa de prodiguer au clergé, de 1621 à 1628.

3 Lamormain, p. 240.

4 Lamormain, p. 241.

5 Voici comme exemple un passage de Habernfeld, p. 78 : «Non poterat instrumentum magis conveniens excogitare ad negotium Sathan. . . . Dextra sede apud inferos ipsos cohonestabit, igné perpetuitatis donahit; addct altissimus inextinguihilem cniciatus plagam, qui nomen sanctum sunm j>rophanari née honorem ipsi soli debitum surripi ungtuim patietur.»

6 Ranke, III, p. 408.

mais Tentreprise était difficile. Il n y avait plus ni curés ni vicaires, ni diacres ni maîtres d'école, et malgré les efforts que fit le nonce, des années se poissèrent avant que les postes, même les plus importants, fussent tous pourvus ^ La plupart de ceux qui avaient habité le pays avant Texpulsion des ordres religieux et qui s'étaient retirés en Bavière, en Styrie et jusqu'au-delà des Alpes, avaient trouvé dans ces pays des positions satisfaisantes et ne se souciaient pas de revenir s exposer à de nouveaux dangers. En Moravie, le cinquième à peine du clergé catholique se retrouva après la conquête 2. On chercha cependant à fixer un prêtre dans chaque commune de quelque importance, «moins encore pour veiller au salut des habitants, qu'à celui des gamisaires.» Pour les communes allemandes, on en recruta dans l'évêché de Passau, en Bavière et jusqu'en Alsace ^; mais parmi ces recrues « il y en avait peu, de l'aveu même de Garafa, qui eussent quelque valeur 4.» Il était plus difficile encore de trouver des curés pour les paroisses tchèques; on dut faire venir de Pologne des bandes de moines mendiants qui contribuèrent à démoraliser bien plus qu'à convertir les masses ^. Si indul gent qu'on se montrât pour les admettre, on ne pouvait en trouver assez,' et longtemps il y eut des curés chargés de l'administration de trois et de quatre, voire même de dix à douze paroisses ^. Encore en 1649, alors que déjà tout le pays était depuis vingt ans officiellement converti, il y avait des paroisses sans conducteur spirituel '^. Quant aux rares prêtres catholiques qui restaient dans le pays, ils étaient gagnés eux-mêmes par l'hérésie : ils avaient adopté le calice, aboli la confession auriculaire, et disaient la messe en •

1 Carafa, Comm,, p. 93.

2 Carafa, Comm,, p. 93.

8 Un des grands convertisseurs du pays, le P. Aug. Stein, qui devint plus tard curé de Reichenberg, était d'Altkirch, dans le Haut-Rhin.

4 Comm., p. 130. — Carafa, qui savait parfaitement quel était le mal, avait, immédiatement après la conquête, fait établir de nombreux séminaires ; mais il s'écoula bien du temps avant qu'on en pût utiliser les fruits. Comm., p. 103.

5 Oh defeetum seientia et proha vitaparvi respecttis, dit Carafa. Comm., p. 160.

6 Hist. peraecut., chap. 54.

"7 Nemethy, Schloss Ft-iedland, p. 171.

langue tchèque. «Ils étaient pour la plupart, ditCarafa, sans connaissance des doctrines religieuses , sans teinte aucune de littérature, ignorant absolument les rites et les cérémonies ecclésiastiques ; et, vivant publiquement dans le péché, ils donnaient au peuple grossier un scandale plus grand encore que les ministres hérétiques ^»

Néanmoins, comme il était impossible de trouver mieux, Carafa se mit à rebâtir l'édifice de la foi cathohque avec les matériaux qu'il avait sous la main. Le vieil archevêque de Prague, Jean LoheKus, venait de mourir en 1622, âgé de plus de soixante-treize ans, usé par la crainte et la maladie ^. Son zèle n^avait pas toujours répondu aux instances du nonce papal, et précédemment déjà, pour le soutenir ou le surveiller, Carafa lui avait adjoint, comme vicaire général, un chanoine d'Olmûtz, Ernest Plateys, homme d'autant plus fanatique qu'il avait personnellement souffert sous le règne de Frédéric V. Cette mort opportune permit au représentant du Saint-Siège de choisir un auxiliaire selon son cœur. Sur sa demande, Grégoire XV nomma le comte Ernest de Harrach, dont le père était grand-maître des cérémonies à la cour de Vienne et conseiller intime de l'empereur, et qui lui-même était camérier du pape ^. C'était un jeune homme à peine âgé de vingt-quatre ans, mais énergique et plein de talent, auquel on promit le cardinalat comme récompense de ses services futurs ^. Il avait bien le défaut, comme aussi son

1 Belatione, p. 138. «Peeeando gravemente i jparochi nelV abuso di porgere il calice a* laici, nelV amministratione délia confessione auriculare, nelV usare ne' divini offlcii Vidioma Boemo, usurpato anco nel sacrificio délia messa da gli ffussiti, et essendo per lo piû detti parochi senxa alcuna buona dottrina o lettere, ignorantissimi di riti e cérémonie ecclesiastiche e vi^endo in publici peceati, erano al roao popolo di piû scandalo, che H stessi ministri heretici.» — Après cet aveu, les histoires scandaleuses racontées au chap. 54 de VRist. persec, n'ont absolument rien d'invraisemblable. — Voy. aussi sur les mœurs dépravées des couvents. Holyk, cité par Peschek, II, 58.

® Voy. pour la vie de J. Lohelius, les Miscellanea de Balbinus, lib. VI, p. 71. — > Vers la fin du siècle il était déjà en train d'être béatifié, grâce aux moines de l'ordre de Prémontré. Balbinus, lib. IV, p. 104 ss.

3 Pour l'histoire de l'archevêque E. de Harrach, voy. Balbinus, lib. VI, p. 72.

4 J. Pessina, Phosphorus septicornis, p. 390. — Il fut effectivement revêtu de la pourpre romaine en 1626. Carafa, Comm., p. 233.

prédécesseur, de ne pas savoir prononcer trois mots de la langue du peuple aux destinées religieuses duquel il devait présider, mais ce n'était point là ce qu'on lui demandait K En attendant que le nouvel archevêque, que Ferdinand se hâta de confirmer et qui se trouvait encore à Rome, pût prendre possession de son diocèse, le légat dut se constituer lui-même son suffragant pour conférer les ordres, régler les afiaires les plus urgentes et vaquer aux fonctions épiscopales. Il déploya le plus grand zèle pour reconstituer aussi vite que possible le clergé catholique; n'ayant pas à sa disposition un nombre suflisant d'ecclésiastiques, il ordonna que partout où il n'y avait pas encore de prêtre, le maître d'école lirait chaque dimanche le catéchisme et ferait les oraisons. Pour combler les lacunes qui restaient, il se procura des brefs pontificaux qui enjoignaient à tous les généraux d'ordres de lui céder un certain nombre de religieux; la Bohème alors se vit inondée d'Augustins, de Carmes, de Barnabites, de Dominicains, de Franciscains et de Servîtes, « afin qu'il y eût plus d'ouvriers pour une aussi belle moisson *^.»

Assistant aux services religieux de la semaine sainte, Garafa s'était aperçu, non sans indignation, que les chants religieux étaient entonnés en langue vulgaire, et quoique le clergé de Prague l'assurât que cette coutume datait d'avant l'hérésie, il ne voulut pas la tolérer phis longtemps. La même ordonnance qui défendait absolument le calice aux laïcs prescrivit de la manière la plus formelle l'usage de la langue latine pour les offices ^. L'habile politique savait trop bien quel est l'effet des choses extérieures sur l'esprit des masses, pour ne pas essayer de les gagner par de pareils moyens et pour ne pas détruire d'abord tout ce qui pouvait rappeler aux sens le culte qu'il voulait anéantir. Ainsi par ses soins le public protestant fut attiré dans les églises cathohques par des chants mélodieux et des concerts de violons exécutés

1 Stransky, p. 304.

2 Carafa, Relatione, p. 153.

3 Relatione, p. 151.

par des artistes de talent ^ ; puis les symboles utraquistes furent partout détruits ; les calices placés sur la plupart des clochers furent abattus et brisés 2. Les églises elles-mêmes dont les tours affectaient cette forme furent presque toutes détruites ^. Dans les endroits où Ton se décida à les garder par économie, des exorcismes souvent répétés durent en chasser les démons; les chaires évangéliques et les autels où Ton avait célébré la communion sous les deux espèces, furent frappés de verges, et les Jésuites purifièrent leur église avec de la poudre à canon, parce que, sous l'usurpateur, elle avait servi aux Frères Bohèmes ^. L'immense calice doré posé par le roi Podiebrad en 1462 sur l'église de Sainte-Marie^e-Teyn, à Prague, fut jeté à bas miitanunent par le Jésuite George Plachy et ses élèves ^, ainsi que la statue de George Podiebrad lui-même, et remplacé par une image de la Sainte-Vierge; le roi national de la Bohème voyait en même temps sa place usurpée par une statue de Ferdinand écrasant les hérétiques. A Graetz, on mit à la place de la coupe un ciboire, au-dessous duquel on peignit un calice renversé d'où découlait de la lie, avec ces mots : Ehïberunt et fœces! et l'entrée même de l'église fut ornée de l'inscription suivante : «Ma maison est une maison de prières, et non la tienne, obscène Calvin ^ ! » A Leitmeritz, on brûla en grande cérémonie les statues de Jean Hus et de Jérôme de Prague, relevant à plus de deux siècles d'intervalle le bûcher de Constance ^, Un édit spécial raya du calendrier la fête de J. Hus, que le peuple célébrait chaque année avec les plus vives démonstrations de joie, le 6 juillet, et substitua au

1 Pelzel,II,p. 741.

^ Ce symbole, si fréquemment répété, donna lieu à Tépigramme suivant des catholic[ues :

Totpingit calices Boemortm turhaper urbes Ut credas Baccki numina sola coli l — Carafe, Reht., p. 151. 8 C'était une forme de clocher alors très-usitée; on en rencontre encore de nos jours quelques rares échantillons en Bohème.

4 Hist.persec, chap. 105, %2.

5 Pelzel, Bœhmische Gelehrte, p. 16.

6 Histor. persec, chap. 105, § 3.

7 Histor. persec, loc. cit.

grand martyr hérétique une obscure victime de Wenceslas, saint Népomuk, devenu, grâce à la réaction catholique, le saint national de la Bohème ^ . Les morts n'échappèrent pas aux outrages calculés de la sainte milice de Carafa : à Czas-

1 Relatioiie, p. 151. — Qu'on nous permette de dire ici quelques mots de la singulière légende de saint Jean de Nepomuk, qui touche de si près à notre sujet. Voici le fond historique de la tradition : Le roi Wenceslas, empereur d'Allemagne, fit jeter en 1393 le vicaire-général de TarcheTêque de Prague, Jean de Pomuk, dans la Moldeu, à propos d'une querelle de propriétés et d'impôts; c'était au moment où commençait le mouvement hussite, et Ton ne fit guère attention à l'événement. Mais au commencement du seizième siècle, alors que le catholicisme essayait de reconquérir la Bohème, le clergé sentit le besoin d'avoir un personnage à opposer à Jean Hus, le grand martyr hérétique du siècle précédent, vénéré par tout le pays, et dont les images se voyaient dans toutes les maisons. C'est alors qu'on inventa la légende de Jean de Népomuk, victime innocente du secret de la confession auriculaire, quïl avait respecté jusqu'au martyre et qu'on voulait remettre en honneur. L'auteur lui-même du schisme religieux dut se laisser métamorphoser en saint catholique. Car le saint Jean de Népomuk de la légende populaire n'est en réalité qu'un singulier mélange de deux personnages fort différents, le grand-vicaire Jean de Pomuk, noyé par le roi Wenceslas, et le "tnagister Johannes , brûlé par l'empereur Sigismond , frère de Wenceslas. Le peuple appelle encore aujourd'hui son grand saint du nom de Mistr Jan, qui était celui du réformateur et que le grand-vicaire du XIV* siècle n'a jamais porté. Un autre trait qui montre avec combien d'art on sut embrouiller les deux histoires, c'est que J. Hus en effet fut le confesseur de la reine Sophie, tandis que Jean de Pomuk n'a jamais été le confesseur d'aucune reine de Bohème. C'est de cet incident biographique qu'on profita pour introduire dans la légende de saint . Jean de Népomuk et pour lui donner comme centre, si je puis m'exprimer ainsi, le refus de violer le secret de la confession d'une reine de Bohème. On changea partout les images de Hus, en lui mettant une auréole au front, en troquant la Bible contre un crucifix; au lieu de saint Jean de Hussinecz on eut saint Jean de Népomuk, comme jadis on avait changé le dieu national Swantewit en saint Vit, premier patron de la Bohème chrétienne. Contrarié pendant un siècle par l'influence de la Réforme, le saint orthodoxe finit par triompher du saint hérétique lors de la destruction du protestantisme, et le souvenir de Hus ne tarda pas à s'effacer dans les esprits. Les Jésuites favorisèrent de toutes leurs forces le culte du saint nouveau, mais ce ne fut qu'en 1729 qu'ils purent obtenir sa canonisation de Benoît XIII. Des religieux eux-mêmes s'étaient longtemps opposés au culte «d'un homme dont on ne savait rien» (Balbinus, lib. IV, p. 111). On trouve la version officielle de la légende de saint Jean de Népomuk, racontée pour la pre* mière fois, dans Balbinus, au livre IV des Miseellanea, p. 94-113. Nous recommandons sur ce sujet, comme un chef-d'œuvre de critique lumineuse et pénétrante, le livre du regretté O. Àbel , mort trop tôt pour la science : Die Légende vom heiligen Johann von Nepomitk , eine geseMchtliche Âbhandlung, Berlin, 1855, in-8o,

lauy les cendres de Ziska furent jetées au vent, et les restes de Rokyzana, l'archevêque utraquiste de Prague, furent arrachés au tombeau qui les couvrait depuis près de deux cents ans. Les moines d*Horasdowitz s'amusèrent à piler avec des barres de fer les ossements des prédicateurs hérétiques ensevelis dans l'enceinte de leur couvent, pour les brûler ensuite; d'autres s'acharnaient aux statues mortuaires de la noblesse protestante ; le cimetière de Saint-Égidius fut employé parles capucins de Prague pour jouer aux quilles ^ Les commissaires de ré/brmation ^ (c'est ainsi qu'on appelait les missionnaires catholiques) ne recherchaient pas avec moins de zèle les livres hérétiques pour les détruire. Sous l'influence du mouvement religieux, une grande culture intellectuelle avait pénétré dans les masses, qui maintenant, grâce aux influences contraires, sont plongées dans une ignorance proverbiale. Il n'était pas de maison, pour ainsi dire, où l'on n'eût une Bible en langue vulgaire ou du moins quelque livre de prières en langue tchèque. Pour déraciner l'hérésie dans le cœur des populations, il fallait détruire d'abord tous ces témoins vivants d'un passé qu'on voulait effacer à tout prix 3. Partout où les missionnaires arrivaient, ils convoquaient les habitants au son des cloches et ordonnaient à chacun d'apporter tout ce qu'il possédait de livres; cela fait, on organisait encore une enquête à domicile, et malheur à ceux qui croyaient avoir caché dans un endroit sûr quelque Bible ou quelque livre de cantiques ! Les inquisiteurs savaient les découvrir avec un flair infaiUible, à l'aide de misérables délateurs, à l'aide aussi des enfants dont ils savaient provoquer et exploiter l'imprudence. Les récalcitrants étaient punis de cinq semaines de prison ou de cent écus d'amende et le pouvoir séculier venait renforcer Tau-

1 G. Holyk, p. 125, cité par Peschek, II, p. 18.

^ Le mot sonne étrangement aux oreilles protestantes, et nous entendons d'habitude indiquer le contraire de ce qu'il signifie ici; mais il faut bien l'adopter, car c'était l'expression favorite des catholiques, qui disaient volontiers : Vous avez â4formé l'Église ; nous la réformons»

3 Rescrit impérial du 10 mai 1628 contre les livres hérétiques. Décret, et Diplom., p. 112.

torité religieuse ^. Quelques missionnaires moins fanatiques essayaient aussi de remplir leurs fonctions en échangeant les ouvrages hérétiques contre les livres d'édification de l'Église romaine ^. Puis on dressait un bûcher sur la place publique, et pendant que la foule consternée voyait les flammes dévorer les livres saints, les moines se livraient à d'odieuses plaisanteries contre les Écritures ^ et prédisaient, en face du bûcher, un sort semblable aux hérétiques obstinés ^. Plus d'une fois, les âmes pieuses crurent voir des miracles s'accomplir en faveur de leurs trésors sacrés, et leur foi n'en devenait que plus ardente ^, Dans les couvents, les beaux manuscrits des siècles passés servaient systématiquement aux plus ignobles usages ^. Gomme il s'agissait d'étouffer une nationalité en même temps qu'une religion, l'on ne s'arrêtait pas à faire un triage, mais tous les livres tchèques sans distinction s'amoncelaient sur les bûchers ''.

1 Histor, persee., chap, 118, § 3.

2 Voy. la vie du P. Mathias Steyer, dans Pelzel, Bœhmische Gelekrte, etc. , p.'72.

3 Jouant sur le mot Biblia, ils disaient que les Bibles hérétiques étaient wiklija, c^est-à-dire quelque chose de conspué. Hist, persee,, chap. 103, § 14.

4 Holyk, Pœbstische Qeiszel, cité par Peschek, II, p. 98 et suiv. Holyk fut lui-môme témoin de la persécution ; enlevé jeune encore à ses parents, il fut élevé d'abord par les Jésuites, puis dans un couvent de capucins, et réussit à se sauver plus tard en Saxe; on a de lui quelques autres petits écrits relatifs à notre sujet.

5 Ainsi la tradition raconte que jamais les Jésuites ne purent réussir à brûler, à Saatz, en 1630, une Bible et un livre de cantiques que des exilés conservèrent longtemps encore à Fribourg en Misnie. Hist. persee, chap. 106, § 9.

6 Holyk, loc. cit. — Le comte de Nachod, nouveau converti, fit jeter, pour plaire aux missionnaires, toute sa magnifique bibliothèque dans les latrines de son château. Hist. persee, chap. 105, § 4. — On comprend ainsi pourquoi rien n'est plus rare de nos jours que des livres en langue bohème d'avant la guerre de Trente Ans.

'7 Ce ne fut pas seulement alors, mais bien plus tard encore que cette destruction systématique de la littérature tchèque et protestante continua. Un Jésuite., le P. A. Konias, se vantait d'avoir brûlé à lui seul plus de 60,000 volumes. Je dois à M. L. Léger le résumé d'un travail de M. Hanusch, conservateur de la Bibliothèque de Prague, sur ce curieux missionnaire du XYIII* siècle, paru dans la Revue du Muséum (Casopis) de Prague, en 1863. Konias, né en 1691, mourut en 1760. Il écrivit un Index librorttm pemiciosorum , dont la première partie : Indew hohemorum lihrorum prohihendorum, etc., parut à Prague en 1770. Malheureusement pour l'auteur, l'ouvrage fut mis lui-même à l'Index, sans doute afin que les méchants n'allassent pas y chercher l'indication des mauvais livres.

Ces mesures violentes en faisaient présager d autres plus violentes encore. Pour mieux assurer Texécution des «ordres supérieurs», on commença par éloigner des emplois municipaux tous les hérétiques; dans chaque ville, à côté du curé, on établit un commandant militaire, un bourguemestre, un juge, un receveur cathoUques. Clergé, justice, fisc et force armée allaient désormais opérer de concert dans la grande lutte contre l'hérésie et se prêter main forte pour dompter les récalcitrants ^

Le plan suivi poiu* regagner la Bohème à TÉgUse romaine était habilement combiné , et si la conscience n'était point révoltée par les odieux moyens mis en usage, on pourrait dire qu'il était admirablement calculé sur les faiblesses de la nature humaine. Quelques fanatiques excessifs n'auraient pas reculé devant l'idée d'exiler en masse et d'un seul coup tous les hérétiques. D'autres, plus prudents et plus avisés dans leur haine, s'étaient opposés à un projet qui, à part l'extrême diiBculté de l'exécution, privait l'Église et l'empereur de la satisfaction de ramener au bercail tout un peuple égaré. Le comte Paul Michna, jadis élève favori des Jésuites d'Olmûtz et parvenu, lui le fils d'un boucher de la petite ville de Budin, grâce à leur concours, aux plus hautes fonctions, démontra dans le Conseil qu'il fallait commencer par dépouiller les hérétiques de leurs biens afin que le royaume ne fût pas appauvri par leur fuite et que, dans leur exil, ils n'eussent pas une vie trop douce ^. On commença donc par établir partout des impôts extraordinaires et des contributions de guerre qui naturellement ne pesaient que sur la noblesse et la bourgeoisie protestantes. Lorsque les sommes exigées ne rentraient pas assez vite, on envoyait des garnisaires; ces soldats étaient des aventuriers venus de tous pays 3 et pour la plupart des gens sans aveu. Plus d'un

1 Relatione, p. 153.

2 HUt, persec, chap. 45, § 3.

9 Beaucoup de Français servaient aussi dans l'armée impériale et dans celle de la Ligue ; Descartes lui-même avait combattu dans les rangs des Impériaux à la bataille de Prague et ne quitta l'Allemagne qu'en 1622. On se demande quelle impression dut faire sur l'esprit du philosophe l'odieuse persécution religieuse qui s'exerçait sous ses yeux.

malheureux se convertit dans Tespoir d'échapper à leurs avanies et à leurs persécutions. Presque toujours' ces apostasies tardives ne servaient pas même à protéger les convertis, et quand ils se plaignaient des. outrages dont ils étaient victimes, on leur répondait qu'ils devaient s'estimer trop heureux d'avoir sauvé leurs âmes et payer joyeusement les sommes qu'on leur demandait ^ Les fluctuations incessantes de la détestable monnaie que Ferdinand fit battre à profusion d'abord et qu'il mit plus tard hors de cours, de 1622 à 1624, contribua également à ruiner le pays, «plus que ne l'auraient fait dix années de contributions de guerre ^.»

A ces déprédations, qui affaiblissaient les protestants en leur ôtant leurs ressources pécuniaires, se joignit bientôt un autre genre de persécution peut-être plus redoutable encore : la moquerie. On poursuivait les hérétiques de railleries et Insultes perpétuelles. La modération relative qu'on s'était im]p6|te à leur égard pour des raisons d'opportunité politique fit placë^tOT. manifestations de la haine la plus violente quand on crut le m^hjent favorable venu 3. Partout on prêchait contre eux; partout circhl^ent sur leur compte des pamphlets et des affiches injurieusesr^rtout où les cathoUques étaient en nombre, on excitait contre eux la haine de la populace. De

aaces qu'on ne croit. Sans doute, les croyants sincëîwsjilenjkrent pas émus ; mais les mondains et les lâches, irrités et effrayés de ces vexations continuelles, hésitèrent bientôt, ne voyant devant eux qu'une ruine certaine et le triomphe inévitable des catholiques. En présence des succès toujours croissants que l'empereur obtenait en Allemagne, Us se disaient qu'il était inutile de fuir leur patrie,

1 Hist. persec, chap. 46, § 5.

^ Paroles de Michna. Hist. persec, chap. 47, § 1. — Les malversations effroyables des princes faux-monnayeurs et l'activité incessante des faux-monnayeurs au petit pied, ainsi que des rogneurs de monnaie, Kipper utid Wipper, contribuèrent peut-être autant à la ruine de l'Allemagne pendant la guerre de Trente Ans que les violences des armées ennemies. Voyez, sur l'état déplorable des finances en Allemagne à cette époque, une excellente étude de M. J. Opel dans la Historische Zeitschrift de M. de Sybel, année 1866, n« 4.

3 «Immatura enim res visa Hareticos a sanguine récentes et vulneribus fiuenies concionibus irritare.» Balbinus, lib. IV, p. 139.

que le bras séculier et spirituel les atteindrait partout. Dans quelques années, pensait-on, le monde entier sera catholique; pourquoi perdre ici notre bien, nos honneurs, notre famille, et nous bannir nous-mêmes pour subir bientôt le même sort à l'étranger ^ ? Le clergé catholique ne manquait pas d'encourager de telles dispositions, et pour calmer plus facilement les appréhensions des hérétiques, les missionnaires leur promettaient de prendre sur eux tout le mal qui pouvait résulter de leur conversion, s'il y avait quelque erreur dans la doctrine de l'Église, et se portaient garants de leur salut. Les nouveaux convertis eux-mêmes, honteux d'avoir abjuré sans contrainte, n'étaient pas les moins âpres à travailler à la conversion de leurs anciens coreligionnaires, agissant en vertu de cette éternelle erreur de l'esprit humain qui croit diminuer la honte d'une chute en la faisant partager ^.

Pour mettre plus d'unité dans ce travail de conversion et pour le rendre plus productif, on le systématisa. Ferdinand avait refusé d'introduire l'Inquisition sur ses territoires , disant que son nom seul exciterait trop d'horreur en Allemagne et que d'ailleurs le zèle de ses commissaires suflSrait ^. On organisa des commissions mixtes, composées de Dominicains et de Jésuites , auxquels on joignait d'ordinaire quelques jurisconsultes et quelques gentilshommes catholiques ou nouveflement convertis. Elles parcouraient les différents cercles du royaume , prêchaient aux hérétiques la repentance et les engageaient doucement à la conversion. Voici comment l'on procédait d'ordinaire. Arrivés dans une ville ou un village, les commissaires faisaient comparaître devant eux les principaux habitants et les exhortaient à devenir catholiques. Quelqu'un répondait-il qu'il ignorait les doctrines de l'Éghse romaine et qu'ainsi il ne pouvait^ se décider à l'abjuration,

^ Hist.persec.f chap. 48, § 1. — Ces raisonnements et plusieurs autres développements semblables que l'on trouvera plus Bas, sont tirés pour ainsi dire textuellement de V Histoire des persécutions.

^ Hist, persec, chap. 48, §§ 2 et 3. — Ces faits sont confirmés par le té~ moignage du savant Jésuite Balbinus. Miscellanea historica, lib. IV, p. 140 et suiv.

3 Hurter, III, p. 183.

les commissaires lui demandaient s'il consentait à être instruit dans la seule vraie foi. Si l'hérétique consentait, on fixait aussitôt l'époque où conunencerait son instruction. «Malheur à celui qui se prêtait à cette manœuvre ! s'écrie l'historien des exilés ; il était perdu ! Dès ce moment, on ne le perdait plus de vue, et journellement les prêtres venaient le tourmenter par leurs instances.» Quelques-uns n'acceptaient cet arrangement qu'afin de pouvoir disposer avec plus de sûreté de leurs biens et avoir plus de loisirs pour mettre ordre à leurs affaires; mais ils firent pour la plupart un naauvais calcul : étroitement surveillés, la fuite leur était difficile, et, les délais expirés, s'ils refusaient de se convertir, ils se voyaient persécutés avec d'autant plus de rigueur qu'on les traitait comme «contempteurs de la grâce impériale ^)»

Les mêmes commissaires devaient rechercher partout les prédicants hérétiques qui pouvaient se cacher encore dans quelque recoin du royaiune, et les livrer au bras séculier. L'expulsion des pasteurs protestants n'avait pu se faire avec un si grand soin, surtout dans les campagnes, qu'il n'eût été possible à quelques hommes dévoués et résolus même au martyre, de rester dans le voisinage de leurs paroisses pour encourager les fidèles. Menant une vie errante, cachés dans les bois, franchissant en secret les frontières, on les voyait souvent apparaître dans les viDages où ne se trouvaient pas encore de curés catholiques ^. Ceux d'entre eux qui tombaient entre les mains de leurs ennemis, étaient ou hvrés aux plus odieux caprices d'une soldatesque effrénée, ou légalement condamnés à d'affreux supplices. Ainsi le pasteur de Bohdalow, Paul Pschenitschka, vieillard de soixante-dix ans, fut brûlé à petit feu avec les livres de sa propre biblio-

1 Hist. persec, chap. 49, § 2.

2 Carafa, Comm., p. 105. — ïïs entraient même dans les villes ; ainsi, le lendemain du jour où Ton avait renversé le calice de Podiebrad qui ornait la tour de l'église Sainte-Marie à Prague, un prédicateur silésien pénétra dans la ville et harangua les protestants en plein marché, les exhortant à rester fidèles. On le jeta en prison ; mais nous ne savons ce qui advint de lui. Theatrum Sv^ojjaunif I, p. 662.

thèque. A Aurzinowes, les Impériaux bourrèrent de poudre la bouche de leur victime et la firent sauter i. A Kœnigsgraetz, on avait empalé, dès 1622, un étudiant en théologie, nommé André Chebdowsky, au service du comte de Thum, qui essayait de sortir du pays ^. Le pasteur de Gzaslau, Mathias Ulitzky, fut mis à la torture pour avoir baptisé en secret et pour avoir distribué la Cène aux fidèles ; comme il refusait d'apostasier, on lui coupa la main, puis la tête, et son corps fut écartelé le 10 septembre 1627 ^. Rien ne serait plus facile que de multiplier ces exemples, car le nombre des martyrs fut grand parmi le clergé protestant de Bohème. Ceux qui furent simplement massacrés purent se croire heureux ^ ; d'autres qui ne furent pas immolés tout d'abord, moururent lentement dans les cachots ^. Il y en eut aussi qui, moins courageux que ces martyrs, apostasièrent, pour sauver leur vie, quand ils furent découverts dans leurs retraites. Ainsi G. Holyk, cet auteur contemporain que nous avons déjà souvent cité, raconte que tandis qu'il faisait son noviciat chez les Jésuites de Prague, deux prédicateurs hérétiques furent amenés dans cette ville et y déclarèrent sur la place publique que tout ce qu'ils avaient enseigné jusque-là était faux, en prononçant des rétractations solennelles^. Le nouvel édit dirigé contre le clergé protestant vers la fin de 1624, et qui renouvelait, sous les peines les plus sévères, le bannissement général, montrait assez que jusque-là les règlements n'avaient pu être mis à exécution sur tous les points. Cette fois encore, des hommes dévoués restèrent dans le pays pour distribuer les consolations du culte et- les sacrements aux protestants opprimés. Ainsi le prédicateur Jean Decanus

1 Hisi, penec, chap. 50, §§ 11 et 14.

2 Hist. persec, chap. 53, § 13.

3 Hist. persec, chap. 57, §§ 2 à 6.

^ U Histoire des persécutions renferme une liste détaillée des horrihles supplices auxquels succombèrent beaucoup de pasteurs (chap. 50, §§ 1-21, et chap. 57, § 2). — On trouve aussi une longue énumération de ces martyrs dans Regenvolscius, p. 201, 206, 334 et 335.

5 Hist, persec, chap. 55, § 3.

6 Peschek, II, p. 71.

put rester en secret pendant près de quatre années à Prague sans être découvert et ne partit qu'en 1627 i. Ce ne fut que lorsque les peines les plus sévères furent portées contre ceux qui leur donnaient asile, par Tédit de juillet 1625, et des récompenses offertes aux délateurs, que la position de ces fidèles serviteurs de Dieu devint insoutenable ^. A partir de Tannée 1626, lorsque les provinces voisines de la Bohème eurent été également purifiées, occupées par les armées impériales et plus ou moins converties, il devint impossible aux ministres protestants de pénétrer dans le royaume, et, sauf les habitants de la frontière saxonne, les protestants de la Bohème se virent abandonnés à leur propre énergie religieuse. On peut affirmer qu'en 1627 le clergé protestant, sauf de très-rares exceptions, avait disparu de la Bohème 3. De 1624 à 1626, les protestants de la Bohème eurent quelques instants de répit ; la guerre contre le Danemark et l'invasion menaçante de Mansfeld en Silésie commandaient la prudence; aussi la persécution se ralentit-elle quelque peu. Si le culte évangélique ne fut point rétabli, on n'était du moins plus sommé de devenir catholique du jour au lendemain. Mais à mesure que la situation politique s'améliorait, et surtout à partir du moment où la paix avec le prince de Transylvanie, Bethlen Gabor, et la mort de Mansfeld et du duc Jean-Ernest de Weimar en Hongrie et en Bosnie eureùt rassuré l'empereur contre toute attaque à l'Orient, il se manifesta une recrudescence dans la persécution religieuse. Le 20 mars 1626, Ferdinand réclamait à Prague un projet de réformation plus complet et plus énergique que ceux qu'on avait tracés jusque-là '*, et bientôt un nouveau système d'oppression fut introduit dans tout le pays. La persécution atteignit son apogée quand Ferdinand vint s'établir à Prague en oc-

1 Regenvolscius, p. 329.

^ Quelquefois on punissait le receleur de mort ; les dénonciateurs lycevaient 50 écus. Hist.persec.y chap. 56^ § 3.

3 II y avait en 1622 environ deux cents pasteurs chez les Frères Bohèmes ; en 1632 il n'en restait plus que quatre-vingt-seize. Le reste était mort par le glaive, la peste , la famine, le froid, la prison, etc. Histor.persec, chap. 107, §8.

4 Décréta et diplomota, p. 81.

tobre 1627, pour être plus à portée du congrès électoral siégeant à Mûhlhausen, en Thuringe, et pour y faire couronner l'impératrice et son fils l'archiduc Ferdinand-Ernest, roi de Bohème ^ Au milieu des négociations politiques et des fêtes de la cour, entre ses chasses à l'ours et les représentations dramatiques que lui donnaient les Pères de la Compagnie de Jésus ^, il trouva le temps d'écouter de nombreux rapports sur l'œuvre de la reconversion du pays, de stimuler le zèle des commissaires et de récompenser richement les apostats, n ne dédaignait pas d'entreprendre lui-même la conversion des seigneurs bohèmes qui jusque-là n'avaient point encore cédé; il leur choisissait des confesseurs habiles et prenait la peine d'expliquer à ceux-ci le caractère d'un chacun pour qu'ils sussent le gagner plus facilement ^. En même temps il posait la première pierre d'une nouvelle église, dédiée à Notre-Dame de la Montagne-Blanche, pour rappeler aux Bohèmes le moment de sa victoire et de leur plus grande humiliation.

C'est de 1626 à 1628 que les violences des persécuteurs arrivèrent à leur apogée. «On avait reconnu, dit avec une brutale sincérité le légat Carafa, que pour éclairer les Bohèmes et les ramener dans le bon chemin, il n'y avait qu'un seul moyen : la persécution -4.» On persécuta donc, mais afvec autant d'habileté que de cruauté, diversifiant les

1 Theatntm Burop., I, p. 1011 etsuiv.

* Hurter, III, p. 187. — La pièce jouée en son honneur portait le titre significatif de : Comtantinm Victor, hilaris tragœdia; elle était du Jésuite italien Julius Solimanus, professeur de rhétorique à Prague.

3 Lamormain, p. 12. — Voy. aussi Carafa, Comm., p. 317 et suiv. — Jusqu'à quel point les odieuses violences que nous avons à décrire furent-elles connues de l'empereur? C'est ce qu'on ne saurait décider. Peut-être les ignorait-il. peut-être fit-on de ces persécutions un cas de conscience, et sou esprit dévot s'ahandouna-t-il en toute sûreté aux inspirations de son confesseur, qu'il regardait comme son ange tutélaire (Lamormain, p. 100]. Il avait été habitué de bonne heure, à Gratz, par son confesseur, le P. Villerius, à ne pas se décider par luimême «per essere libero d'ogni scrupolo di conscienza.» Carafa. Belatione, p. 159 et 165.

"^ «Cognitum fuit solam veaationem Bohemis posse intellectum prabere eosgne in honam viam dirigere.» Carafa. Comm., p. 102.

procédés de la persécution selon les classes de la société ; en sorte que, pour être complet, il faut que l'historien adopte une sorte de division scolastique et qu'il raconte les souffrances de la noblesse, de la bourgeoisie, des paysans i. Si triste que soit le tableau que nous aurons à retracer, il est riche en traits héroïques et plein de sérieux enseignements. On y trouvera peut-être moins de sang répandu que dans les persécutions des siècles précédents; mais qu'on ne se hâte pas de croire que les persécuteurs de Bohème furjent moins odieux. Ce n'est pas l'humanité qui empêcha les Jésuites de raUumèr à Prague les bûchers de l'Espagne, de la France et des Pays-Bas ; ce fut un simple calcul : au lieu de ruiner les corps, ils préférèrent avilir les âmes, et ils y réussirent ^.

1 Déjà les auteurs de VHistoria persecutionum ont compris les difficultés d'un récit purement chronologique de la destruction du protestantisme en Bohème ; seulement ils ont poussé trop loin la disposition systématique de leur récit; j'ai tâché; pour ma part, de conserver au moins le fil chronologique de la narration jusqu'au moment de la persécution définitive de 1627 et 1628.

2 Ce n'est pas là une supposition gratuite. L'un des meneurs du parti catholique, Jodocus de Rosenberg, évêque de Breslau, disait que de même que la vermine pullule dans les viandes rôties, de même on ne faisait qu'augmenter le nomfbre des hérétiques en les brûlant, et qu'on avait un moyen bien plus efficace de les mater. Il faut les chasser de partout, disait-il ; à la fin, ne sachant plus où aUer et désespérés, ils seront bien obligés de revenir et de s'amender. Regenvolscius, p. 173. — Amos Comenius exprime la même idée : «Voyant que pour guérir cette fièvre de l'hérésie luthérienne, les saignées ne servaient à rien, comme le prouvait une expérience séculaire, Rome se décide à essayer des remèdes contraires; et conune calmants elle emploie l'exil, la prison et les lentes tortures de toute espèce.» Historia frai'nim, p. 44-45.

En Bohème, comme partout dans les pays slaves, les paysans étaient serfs et la bourgeoisie libre n'existait qu'à l'état d'exception ; aussi est-ce la noblesse qui opposa aux persécuteurs la plus forte résistance. La petite noblesse surtout était généralement protestante. Ce fut donc de ce côté que se portèrent d'abord les efforts des commissaires de réformation. La tâche était diiKcile à cette époque, où le priribipe du pouvoir absolu comme celui de la centralisation administrative n'étaient pas encore généralement acceptés par l'opinion publique; aussi Ferdinand eut -il à combattre des obstacles infiniment plus sérieux que Louis XIV, quand, cinquante ans plus tard, le monarque français mit en œuvre les mêmes procédés. En Bohème, la féodalité avait encore de profondes racines ; chaque seigneur était souverain sur ses terres, et l'un de ses droits les plus incontestables était celui de nommer aux vacances de ses paroisses ; ce droit, catholiques et protestants y tenaient également, et pour ravir à la noblesse de tels privilèges, on dut procéder avec une extrême prudence. Cependant l'entreprise était nécessaire: il fallait convertir les seigneurs pour gagner leurs vassaux. Les persécutions politiques servirent à faire la première brèche. Le 28 juin 1621, huit jours après l'exécution de Prague, avait paru l'édit qui confisquait les biens des rebelles et de tous ceux qui s'étaient expatriés dans la crainte d'ain châtiment plus ou moins mérité i. Pendant près d'un an, la

^ La liste des biens confisqués se trouve chez Londorp, II; p* 432. Les biens confisqués avaient, d'après Kbevenhiiler {Annales Ferdinandei, vol. IX, p. 164G et suiv.), une valeur totale de 5,290,996 schock de gros. Le numismate Â. Voigt nous apprend {Beschreibung der bisher bekannten hœhmisehen Mihizen, etc., Prafff 1774, in-4®,. vol. III, p. 38), qu'en 1610 le schork bohème valait cinq florins et

noblesse protestante qui n'avait point pris une part active à la révolution put croire que les rigueurs impériales se borneraient là. Mais, le 3 février 1622, Ferdinand envoya dlnnspruck au prince de Lichtenstein l'ordre de citer devant lui tous les seigneurs du royaume. Ils devaient avouer les fautes qu'ils avaient commises et réclamer le pardon de l'empereur. Ceux qui ne viendraient pas et dont la culpabilité serait démontrée, étaient exclus d'avance de tout pardon. Quant aux autres, on leur faisait espérer que, s'ils se repentaient sincèrement de leurs méfaits, ils seraient quittes pour payer quelques contributions. Dans les six semaines qui sui virent la publication de l'édit, la noblesse bohème vint affluer à Prague ; on compta jusqu'à 728 seigneurs et membres de Tordre équestre, car personne ne savait au juste s'il n'avait point péché par omission et aucun ne se souciait de perdre par sa faute tout ce qu'il possédait ^ Tous signèrent une déclaration par laquelle ils se reconnaissaient coupables de rébellion et invoquaient la miséricorde impériale. Cette déclaration, qu'ils avaient considérée comme une simple formalité, fut alors retournée contre eux, et beaucoup d'entre les signataires furent condamnés en vertu même de leurs aveux ^. Les princes protestants essayaient-ils d'intercéder en faveur d'une des victimes, on leur répondait ironiquement que la justice impériale ne s'exerçait que contre

demi. Seulement il ne nous dit pas si cette valeur en florins est ceUe de 1610 ou de 1774. Dans un autre auteur (C. A. Redel, Dos sehensfcûrdige Prag, etc., Nûmherg und Prag, (1710),in-12, p. 165) nous avons trouvé l'indication qu'un tcKoek valait soixante gros ou un marc d'argent au XV* siècle et correspondait à dix thalers, seize gros de monnaie actuelle (1710) , mais que depuis le schock avait baissé au point de ne plus valoir que vingt gros. Toute évaluation en monnaie moderne sera donc assez hasardée pour nous et nous en demandons pardon d'àvance, les données exactes nous faisant absolument défaut. Si nous prenons pour 1621 une valeur moyenne de 30 gros, nous trouverons une somme de plus de 5 millions de thalers, équivalant à près de 100 millions de francs de notre mon* naie. Pelzel (II, p. 742) parlt d'une somme plus de quatre fois plus grande, vingt-quatre millions de schock; peutpétre est-ce le total des confiscations subsé- ({ueiites.

1 Pelzel, II, p. 741.

^ On trouve le formulaire des jugements de confiscation, chez Peschek, I, p. 480.

ceux qui s'étaient eux-mêmes reconnus coupables^. Beaucoup perdirent ainsi tout leur avoir ; d'autres se virent enlever la moitié, quelques-uns le tiers seulement de leurs terres. Pendant que les commissaires impériaux préparaient ainsi les arrêtés innombrables qui devaient briser la puissance de la noblesse bohème, on avait sévèrement défendu de vendre et d'acheter des terres protestantes, sous peine de perdre le prix d'achat qu'il fallait rembourser, et de payer encore une somme équivalente à titre d'amende, le fisc craignant de voir passer en d'autres mains une partie des domaines qu'il convoitait. On voulait ainsi empêcher les nobles de réahser leur fortune et de réunir des sommes suffisantes pour émigrer. Il est du reste évident que ceux qui furent ainsi dépouillés de leurs biens n'ét.aient pas tous coupables ; il suffisait, pour voir ses biens confisqués, d'être inscrit au cadastre comme grand propriétaire 2. Ainsi furent ruinés Pierre Skopek d'Otradowitz, aveugle depuis dix ans, et Jean Charwat de Bieloschitz, qu'une paralysie complète retenait au lit depuis plus de huit années, tous les deux j^our avoir assiégé V empereur dans Vienne et pour avoir tiré des coups de TiMmsquet contre les fenêtres de son palais! On alla jusqu'à citer devant le tribunal des hommes que la mort protégeait déjà contre les persécuteurs 3. Le cardinal de Dietrichstein et le comte de Michna, plaisantant agréablement au milieu des interrogatoires, répondaient fréquemment à ceux qui démontraient leur innocence, que, bien qu'ils n'eussent commis aucun méfait, ils n'en devaient pas moins être punis, étant coupables du double crime d'hérésie et de richesse 4. Les hauts fonctionnaires du royaume se gardaient bien d'ailleurs

1 Eût. jpersec, chap. 87, § 2.

^ Le chancelier du royaume, Slawata, avoue dans ses mémoires, cités par Balbinus «eversos esse bonis omnibus et proscriptos qui nihil peccarant etper atortem nihil peccare poterant,» Miscellanea, lib. VII, p. 267.

8 Hist. persee., chap. 87, § 4. •

4 II est bon de remarquer que les opérations de cette commission durèrent assez longtemps. Ce fut l'affaire de plusieurs années que de dépouiller ainsi la noblesse protestante. On avait peur de pousser à Tinsurrection en allant trop vite; il y eut en effet quelques rares exemples de nobles ainsi dépouillés qui tentèrent de s'opposer à la confiscation de leurs biens. Pelzel, II, p. 742.

de laisser arriver toutes ces richesses au trésor impériale Lichtenstein, Michna, Martinitz et bien d'autres encore volaient de la manière la plus scandaleuse au milieu du désordre général des finances ^. La plupart du temps, comme nous venons de la dire, on ne prenait pas aux condamnés la totalité de leurs biens; pour sauver les apparences, on se contentait du tiers ou de la moitié. Mais cette modération apparente n'était qu'une feinte, et le malheureux qui, par l'abandon d'une partie de ses biens, avait cru du moins acquérir le droit précaire de jouir en repos de ce qu'on lui laissait, se voyait bientôt détrompé. L'on s'emparait d'abord de toutes les propriétés immobilières des condamnés ; on leur donnait des assignations sur le trésor public du royaume : jamais aucun d'eux n'en put tirer un écu; bien peu purent rester sur leurs .terres, par faveur spéciale et à titre de loca-' taires^.

Toute action politique était ainsi enlevée à la noblesse pro testante, qui déjà avait été exclue des États du royaume. Elle ne parut pas encore suffisamment ruinée à ceux qui craignaient son influence ou son pouvoir. Après avoir pris ses terres, on voulut confisquer encore ses capitaux. On établit une conunission spéciale devant laquelle chacun devait présenter les lettres de change, les reconnaissances et les valeurs financières qui se trouvaient entre ses mains, afin qu'elles fussent vérifiées, le tout sous peine de perdre les capitaux en entier. Après un triage consciencieux, la commission rendit aux propriétaires, que la peur avait rendus obéis sants, toutes les valeurs dont le recouvrement paraissait difficile ; les autres furent déclarées propriété de l'empereur.

1 «Bo tempore innvmera sub justissimo principe in justitiam admissa peccata, maxime in confiscatione bonorum.» Balbinus, Spitome, p. 630.

* Hurler, I, p. 588. — Balbinus cite également à ce propos les mémoires inédits de Slawata : «Jushtm principem (il s'agit de Ferdinand) rapaciitm harpy^ ffiarum aduncas manua sœpius expertwn fuisse et pupillorum et viduarum opjpres" sioneSf eo nihil sciente, perpetratas.» Miscellanea, lib. VII, p. 267.

8 Hist. persec, chap. 87, § 6. — Quelquefois on ne se contentait pas de saisir les terres. L'un de ceux dont on avait confisqué les biens, Burjan Slibowsky, fut arrêté au moment où il montait en voiture pour fuir à l'étranger, et voiture i chevaux et bagages lui furent enlevés comme appartenant à l'empereur.

En même temps, le fisc saisissait partout des sommes considérables, déposées, suivant la coutume du pays, dans les caisses publiques. Il est vrai qu'en retour on offrait aux créanciers involontaires des reconnaissances du Trésor et que des placards publics excusaient ces confiscations par les besoins de la guerre ^ On empêchait ainsi les propriétaires de capitaux de se soustraire à la persécution en allant vivre à l'étranger. Sous ces coups répétés, Tancienne aristocratie territoriale disparut presque tout entière, et des parvenus allemands et italiens fondèrent une noblesse nouvelle, servile instrument du despotisme et du clergé, avec lequel ils partagèrent les dépouilles des vaincus ^. C'est de cette époque que date, par exemple, la fortune colossale d'Albert de Waldstein, le célèbre généralissime de l'empereur, mais qui n'était encore que colonel à cette époque. La principauté de Friedland seule, qu'il reçut de Ferdinand, comme paiement de dettes contractées à son service, comptait neuf villes et cinquante-sept villages. En outre, il acheta encore une soixantaine de domaines confisqués pour la somme de 7,290,228 florins, qui représentait à peine un cinquième de leur véritable valeur 3. En une seule année, il y eut 642 seigneuries confisquées. Les Lichtenstein, les Dietrichstein, les Harrach, les Villani, les Buquoy, les Gallas, les Dufour, les Gollato, les Golloredo, les Khevenhiller, les Kinsky, les Huerda, les Marradas ont tous acquis ou reçu vers cette époque leurs immenses possessions territoriales en Bohème, et pour beaucoup d'entre eux c'est de la même époque que datent leurs diplômes de princes et de comtes du Saint-Empire-Romain.

Ce que Ferdinand ne donna pas à ses courtisans ou bien à ses généraux, tomba bientôt entre les mains des ordres religieux. «Si quelqu'un traverse la Bohème, dit un contemporain, et si en entrant dans une ville ou dans un village, en passant près d'un château, il interroge les habitants et leur

1 Hist.persec.y chap. 87, § 8.

^ On trouve la liste, assez nombreuse d'ailleurs, des nobles bohèmes restés fidèles à Ferdinand, chez Balbinus, Bpitome, p. 626. 3 Fœrster, Wallenstein ah Feldherr, p. 38 et 328.

demande à qui sont ces palais, ces champs» ces vignobles, enfin tout ce qu'il a de beau sous les yeux, partout il recevra cette réponse : Cela appartenait autrefois à tel ou tel seigneur et maintenant c'est aux Jésuites^.»

La confiscation des biens de la noblesse protestante n'avait pas été poursuivie, nous l'avons déjà dit, dans le but unique de la ruiner et de lui enlever ainsi tout moyen de ré-, sistance politique ; on avait aussi voulu la priver des droits seigneuriaux qui protégeaient encore la liberté de conscience de leurs subordonnés. La religion du seigneur devait être celle du serf, en vertu de cet axiome inique du droit public d'alors: ^Cuiiis regio, eius Teligio,-» axiome également invoqué par les protestants et les catholiques. Les terres confisquées par le fisc, un rescrit de Ferdinand avait ordonné déjà de les soumettre à la juridiction spirituelle des curés catholiques^. Les acquéreurs catholiques étaient naturellement tenus d'en agir de même. Quant aux rares protestants qui résidaient encore sur leurs terres, on leur défendit expressément de confier la direction spirituelle des paroisses situées sur leurs domaines à d'autres que des catholiques ^ ; plus tard, on leur défendit aussi de célébrer chez eux le culte évangélique, même sans pasteurs^, et ceux qui gardaient pour leurs enfants des précepteurs protestants furent menacés du dernier supplice. Après avoir anéanti de cette façon leur liberté religieuse, on se mii à attaquer les seigneurs protestants dans leur indépendance civile. Un édit du 30 juillet 1624 alla jusqu'à interdire le mariage à ceux qui n'étaient pas catholiques ^, et l'année suivante un nouveau rescrit impérial privait solennellement les hérétiques de tous les droits et privilèges poUtiques et civils dans toute l'étendue du royaume^. Cette rigueur toujours crois-

1 G. Holyk, p. 96, cité par Peschek, II, p. 176.

2 Décret du 14 juillet 1623. Décret, et diploni., p. TO.

3 Carafa, Comm., p. 113. ^ ^ Carafa, Melatione, p. 153.

5 Décret, et diplom., p. 78. — Peut-être la date est-elle fautive dans Carafa. Cette mesure extrême fut prise sans doute en 1626.

6 Édit du 22 juin 1625. Hist. persec, chap. ^, § 4. -

santé de la persécution s'explique par les victoires continuelles des armées de Ferdinand. Plus les forces de l'Allemagne protestante étaient affaiblies, plus il se sentait libre d'agir à son gré en Bohème, et lorsque la défaite du roi Chrétien IV de Danemark l'eut délivré de son dernier ennemi, lorsque la mort eut enlevé Ernest de Mansfeld, Chrétien de •Brunswick et Jean Ernest de Weimar, les trois plus hardis généraux qu'il eût à redouter, il ne se vit plus d'ennemis assez puissants pour l'arrêter, et résolut d'en finir à tout prixi. Le 31 juillet 1627, jour de la fête de Saint-Ignace de Loyola, Ferdinand lança de Vienne un triple édit par lequel il mettait la noblesse protestante en demeure d'opter définitivement entre l'abjuration et l'exil 2. L'empereur déclarait l'hérésie seule cause de tous les malheurs que la justice divine avait fait fondre sur le royaume de Bohème. Tant pour satisfaire à ses devoirs comme roi que pour sauvegarder le salut de ses sujets, dont il devait rendre compte un jour au juge suprême, il exigeait que tous ils revinssent à la sainte religion catholique et romaine, afin de maintenir l'autorité dans ce royaume et d'y rétablir le calme et la concorde. Il invitait donc ses féaux à rentrer dans la communion dans laquelle ses ancêtres et les leurs étaient morts en paix. L'édit accordait six mois comme dernier délai de conversion, et nommait en même temps de nouveaux commissaires de réformation qui devaient parcourir le pays, travailler au salut des âmes et recevoir les adhésions à l'Église cathoHque. Que si, contre l'espoir de l'empereur, quelques esprits endurcis persistaient dans l'hérésie, l'empereur leur défendait de séjourner désormais en Bohème et même d'y posséder quoi que ce fût. Ils devaient vendre leurs biens, soit à leurs parents catholiques, soit à tout autre confesseur de la vraie foi. Un second délai de six mois leur était assi-

^ La marche audacieuse de Mansfeld et du duc de Saxe-Weimar, à travers la Silésie jusqu'en Hongrie, avait lortement remué les masses, et Ton avait pu craindre un instant que le hardi condottiere, se jetant en Bohème, n'essayât de soulever le royaume. Il importait d'éviter à l'avenir de semblables dangers.

2 Décret, et diplom., p. 94 et suiv. — L'Édit se trouve aussi'chez Londorp, II, p. 730> et chez Balbinus, lib. VIII, p. 135.

gné pour ces opérations financières. «Afin qu'on ne puisse croire, continuait le rescrit impérial, que nous agissions ainsi, poussés seulement par l'appât du gain, et non point à rhonneuret à la gloire du Tout-Puissant, nous déclarons par ces présentes à tous et à chacun, qu'en vertu de notre pouvoir impérial et royal, nous permettrons à ceux qui ne se conformeront pas à notre décision définitive si démente, d'émigrer librement et de quitter le royaume sans payer aucun droit de sortie^. Nous les autorisons même à charger quelque parent ou ami catholique de régler leurs affaires après leur départ. Mais rien ne nous serait plus agréable ni plus doux que de pouvoir conserver dans le royaume les descendants de tant de familles antiques et illustres, dont les ancêtres, longtemps avant la naissance de l'hérésie, ont pieusement vécu dans le giron de l'Église. C'est pourquoi nous les adjurons tous ensemble et chacun d'eux en particulier, de réfléchir à leur salut et de sonder leur conscience, afin de ne pas perdre à la légère, par l'effet d'un châtiment céleste, les biens du ciel en même temps que ceux de la terre. Nous les engageons à renier librement les erreurs qui ont mené ce royaume à sa perte, à se réunir à nous dans une même foi, en acceptant la religion catholique romaine, et d'accomplir ainsi notre volonté clémente et nos immuables résolutions.»

Ces paroles ont un accent convaincu, et si l'on ne peut nier qu'elles soient d'un fanatique, elles sont du moins d'un fanatique sincère. Ferdinand avait coutume de dire que plutôt que de renoncer à propager la foi catholique, il voudrait mendier avec les siens son pain dans la misère, et plutôt mourir que de voir plus longtemps l'Église ainsi combattue et insultée dans ses provinces ^. Il regardait comme le de-

1 Le droit de sortie était alors un impôt parfaitement légitime, et l'empereur, sïl l'avait exigé, n'aurait fait qu'user de son droit. D'ailleurs ces promesses solennelles furent fort mal exécutées. Ainsi nous savons que pour la seule ville d'Egra l'impôt du droit de sortie rapporta jusqu'en 1635 plus de 70,000 écus au fisc impérial. Rieger, Archiv der Statistik und Geschichte fUr Bœhmen, Dresden, 1792, vol. J, p. 293 et suiv.

2 Lamormain, p. 7.

voir d'un père aimant de ramener ses enfants égarés à la vérité, et volontiers il aurait sacrifié son existence pour les voir tous convertis. Il se croyait évidemment responsable envers Dieu du salut de ses sujets. Infiniment plus scrupuleux que Louis XIV dans sa vie comme dans sa foi, Ferdinand II acceptait pour lui-même les croyances et les règles de conduite qu'il proclamait pour les autres, et jamais il n'offrit le spectacle odieux du monarque français, décrétant la pureté de la foi au milieu de ses adultères ^ Aussi, quelque peu sympathiques que doivent nous être ses opinions et quelque déplorable que nous paraisse sa conduite, nous sommes loin de vouloir comparer l'empereur d'Allemagne au roi de France, et nous comprenons que les catholiques de son temps aient vu en lui «un homme selon le cœur et la volonté de Dieu, par la candeur de sa conscience et son inébranlable confiance dans les secours d'en haut ^.»

Les effets de cet édit furent très-divers. A considérer les choses de plus près, la plupart des protestants étaient totalement dépouillés déjà et les terres qu'ils possédaient encore avaient presque perdu toute leur valeur 3. Tout le monde étant ruiné par la guerre, on ne trouvait plus à qui vendre. Comment obtenir même un prix minime, quand ceux qui auraient pu vouloir acheter savaient d'avance que dans quelques mois les propriétaires légaux seraient obligés d'aller en exil? Les rares seigneurs catholiques du pays avaient tout intérêt à déprimer la valeur des biens qu'ils convoitaient et la liberté concédée aux bannis, de se défaire à l'amiable de leurs domaines, n'était en pratique d'aucune utiUté. Quand ils achetaient, les acquéreurs payaient d'ordinaire en papiers qui n'avaient pas cours à l'étranger, et le prix de la vente

1 Lamonnain, son confesseur, qui mieux que personne devait le connaître, entre dans de grands détails sur la chasteté de ses mœurs et la candeur de son âme. De virtut., p. 123 ss. et 145 ss. — Voy. aussi sur les pratiques religieuses de l'empereur et sur les minuties de sa dévotion, la Relatione, p. 159-162, et le Status particularisa p. 49 et suiv.

2 Le nonce Palotta, successeur de Carafa, dans un rapport à Urbain VIII, cité par le Status particularis, p. 54.

3 Carafa avoue qu'un tiers de tout le royaume a/oait été confisqué. Comm., p. 186.

était en réalité perdu ^ . Il s'agissait donc, pour la noblesse protestante, d'opter entre Tapostasie et le dénuement absolu dans l'exil. La dureté de cette alternative fit fléchir bien des gens; aussi Carafa regardait-il la vente forcée des biens comme une des plus habiles combinaisons de son plan de réforme ^. Les plus courageux et les plus fermes, qui prévoyaient depuis longtemps ce dénouement, se mirent en devoir de partir pour l'exil ; d'autres, plus faibles, assaillirent Ferdinand de leurs supplications pour faire difiérer le terme fatal ; les plus timides, mis en face de la misère, finirent par céder, croyant avoir assez fait pour leur foi. Les politiques enfin du parti, essayant de concilier leurs intérêts mondains avec les scrupules de leur conscience, simulèrent une conversion et obtinrent des prêtres, à force d'argent, de faux certificats d'apostasie 3. Bientôt les provinces avoisinantes se virent inondées de fugitifs ; la plupart s'arrêtèrent en Silésie, en Hongrie, dans les Lusaces, en Transylvanie ; d'autres allèrent jusqu'en Pologne, en Suisse, dans la Brandebourg et dans les Pays-Bas^. Quand on eut vu partir ainsi les plus fermes, on se relâcha quelque peu dans l'application du bannissement. On pensait que le temps amènerait les faibles à plier. Un décret de Ferdinand, daté du 6 décembre 1627, recula de quelques mois le terme décisif, «pour ramener les âmes errantes à Dieu, leur Créateur ^.» Mais il avait hâte d'ajouter que ceux qui n'avaient pas encore obéi, dans le vain espoir d'une fausse clémence, devaient se présenter sur-le-champ devant les commissaires impériaux et terminer leur instruction religieuse avant la fin du mois de mai 1628 ^. Il ordonnait en même temps que les nobles qui s'op-

1 Hist. persec, chap. 89, § 11.

^ «Indicibile ffiovamento alla rifoi'nia.» Relatione, p. 154.

3 Hist. persec., chap. 89, § 3.

4 Ceux qui s'étaient retirés dans d'autres provinces autrichiennes (Silésie, etc.) n'y purent séjourner longtemps. Un édit impérial du 18 août 1628 les força de prendre une seconde fois le chemin de l'exil.

5 Décret, et diplom., p. 101.

6 Rien ne montre mieux combien le principe de la liberté de conscience est une conquête toute moderne, que le jugement que portait sur cette mesure, un siècle plus tard, lliistorién protestant Glafey, disant sérieusement dans son aile-

poseraient en secret à la conversion de leurs vassaux devaient être dénoncés pour être sévèrement punis. LesTemmes qui ne se convertiraient pas avec leurs maris devaient quitter également le pays, ainsi que les veuves obstinées dans Terreur; mais on devait retenir partout les enfants, quel que fut leur sexe ou leur âge, et les confier à des tuteurs catholiques ou bien les envoyer dans les séminaires des Jésuites et les couvents. Ceux qui avaient déjà émigré, emmenant avec eux des enfants étrangers confiés à leur garde, étaient sommés à les renvoyer sous peine de perdre ce qui restait de leurs biens ^. Les veuves protestantes elles-mêmes ne devaient pas garder leurs propres enfants^. On avait peur tout particulièrement des femmes et avec raison, car dans cette persécution, comme dans toutes les autres, elles montrèrent une fermeté plus grande que bien des hommes. Dans un sermon prêché vers ce temps à Prague, le Jésuite André s'écria un jour qu'il était infiniment préférable pour un catholique d'avoir le diable à ses côtés qu'une femme hérétique; qu'on pouvait chasser l'un par des exorcismes et de l'eau bénite, mais que pour les malheureuses hérétiques, signe de croix, chrysame et baptême, tout était inutile ^, Plus tard encore, en 1628, l'empereur écrivait à Prague que les maris cathoUques devaient travailler de toutes manières à la conversion de leurs femmes et leur défendre tout blasphème contre l'empereur et la religion cathoHque ^. On alla même jusqu'à ordonner aux seigneurs cathoUques dont les femmes étaient protestantes, de les répudier si elles ne se convertissaient pas dans un certain délai. La dureté même de la mesure en empêcha l'efficacité. Aucune femme ne se convertit, et pas un mari ne renvoya sa femme. Le P^mai 1629, un

maiid naïf et barbare : «Welches gewiss ein sehr genereuser und raisonnabler modm procedendi mar.» Pragmatische Geschichte der Cron Bœhmen, Leipzig, 1729, iii-4".

1 Rescrit du 21 juin 1628. Décret, et diplom., p. 119. — Déjà par un édit du 28 février 1626, Ferdinand avait pris la tutelle de tous les orphelins hérétiques, en sa qualité de «pupillorum supremm tutor,» Décret, et diplom., p. 80.

2 Rescrit du 20 juin 1628. Décret, et diplom., p. 115.

3 Peschek, II, p. 594.

4 Lettre du 18 octobre 1628, citée par Hurter, III, p. 180.

nouveau rescrit permit aux femmes protestantes de rester dans le pays jusqu'à la mort de leurs maris catholiques; mais après le décès de leurs conjoints elles devaient s'exiler et renoncer à tout héritage. A ces mesures on ajouta des insultes mesquines ; on défendit aux dames protestantes de paraître aux noces et aux festins ; dans toutes les cérémonies on les rangeait après les dames catholiques, etc. ^

Le nombre de ceux qui restèrent fut toutefois considérable; mais plus d'un ne refusa de quitter la patrie que dans l'espoir de conserver secrètement sa foi. Au commencement, les commissaires de réformation, pressés d'enregistrer des néophytes, ne furent pas trop scrupuleux dans leurs enseignements dogmatiques. Quand on se présentait devant eux pour se faire instruire ou pour discuter les questions controversées, ils accordaient tout, voire même la justification par la foi; ils ne demandaient qu'une chose : c'était de croire à la sainteté de l'Église et d'en reconnaître le pape comme chef suprême, dans un intérêt d'ordre public^. Plus d'un finit par céder à des instances sans cesse réitérées et ne crut pas acheter trop chef son repos en allant réciter aux pieds d'un moine la formule suivante qui le faisait rentrer dans le giron de l'Église et dans la possession de ses biens : «Moi, pauvre et misérable pécheur, je reconnais et je vous confesse, à vous, vénérable père, en la place de Dieu, de la Très-Sainte Vierge et de tous les Saints, que j'ai adhéré longtemps à la maudite doctrine des hérétiques, que j'ai vécu dans le péché, que j'ai assisté à la communion hérétique et y ai mangé du mauvais pain et bu du mauvais vin. Mais à présent je veux m'en abstenir durant ma vie tout entière, la maudire et la persécuter et ne plus jamais consentir à y prendre part. Que Dieu et Marie la Vierge-Immaculée me soient en aide avec tous les Saints ^ ! »

1 Hiêt, persec, chap. 89, § 9. — On donnait aussi les veuves ou les filles de riches seigneurs protestants, contre leur gré, eu mariage à des catholiques et à des nouveaux convertis pour récompenser leur zèle ou leurs services. Stransky, p. 291.

« Sût. persec, chap. 89, § 6.

3 Der neuen Bœmischr-CathoHschen Seiehtê, etc., p. 7. — Des auteurs catholiques ont prétendu que l'Église romaine n'avait jamais employé d'autre formule

Une pareille confession ne pouvait sembler bien dure, et les bontés impériales, acquises d'avance aux convertis, exerçaient un puissant altrait sur bien des âmes. D'autres espéraient s'épargner une apostasie réelle par une conver^on fictive et gagnaient le curé de leur paroisse pour obtenir un certificat de catholicité. Mais ce n'était pas sans péril, et ce commerce, trop impudemment pratiqué, fut souvent découvert. Ainsi l'un dès curés de Prague, Laurent Nizbursky, coupable d'avoir ainsi trafiqué de billets de confession pendant plusieurs années, fut arrêté avec cent notables de la capitde, et tous ils furent condamnés à mort comme coupables de lèse-divinité et de lèse-majesté. Les laïques purent se sauver en abandonnant tous leurs biens et en allant sérieusement à confesse ; mais le prêtre fut exécuté sur le vieux marché de Prague, le 7 avril 1631 ^

Le mensonge d'ailleurs, et surtout le mensonge religieux, énerve l'âme, et à force de simuler des croyances, on arrive insensiblement à les professer en réalité, ou du moins à ne plus croire aux doctrines opposées. Les Jésuites connaissaient fort bien ce penchant naturel du cœur humain et pouvaient sans inconvénient tolérer ces conversions apparentes dont ils n'étaient certainement pas les dupes. Si les parents, au fond de l'âme, restaient rebelles, les enfants du moins ne savaient plus rien des doctrines hérétiques et l'avenir appartenait à la vérité !

Les mesures employées à l'égard de la noblesse avaient donc réussi. Un grand nombre des plus illustres familles de la Bohème avait pris le chemin de l'exil ^; les autres se courd'abjuration que celle établie par le concile de Trente. Si l'on veut se reporter à une savante discussion de la Zeitschrift fur die historische Théologie, de Leipzig, année 1842, vol. I, p. 173 et ss., on verra que cette allégation ne peut se soutenir. J'ai eu le bonheur de me procurer il y a quelque temps la plaquette fort rare dans laquelle se trouve le fonnulaire cité plus haut et j'en donnerai la traduction complète dans le second appendice de ce travail, en discutant plus au long la question d'authenticité.

1 Rist. persec, chap. 89, § 4.

^ Pelzel compte 185 familles seigneuriales, dont chacune était représentée par quatre mâles au moins, et dont plusieurs comptaient 15, 20 et 50 représentants. ffistoire dt la Bohème, II > p. 754,

bèrent sous le joug. Ce n'est pas d'ordinaire, sauf d'honorables exceptions, dans les rangs de l'aristocratie qu'il faut chercher les confesseurs de la foi. Les faveurs qu'il faut dédaigner et les richesses qu'il faut perdre sont un sérieux embarras au martyre, et Garafa, qui quittait Vienne au moment où les dernières mesures étaient prises (octobre 1628), ne se trompait pas en annonçant, avant l'expiration même du terme final, la défaite de l'hérésie; mais il se trompait étrangement quand il affirmait que la violence n'était pour rien dans un si heureux résultat ^ Pour combler les lacunes de l'exil, Ferdinand n'eut que l'embarras du choix. Son armée présentait assez de capitaines heureux, ses conseils assez de fonctionnaires dévoués pour former une noblesse nouvelle. Dans la seule année 1626, il créa soixante nouveaux comtes 'et cent vingt barons. Puis, pour bien marquer la victoire remportée par l'Église sur l'aristocratie hérétique, il rétablit le clergé comme Ordre dans les États et lui donna le premier rang, en le dotant de magnifiques revenus ^.

1 «Senza violema aîcuna.» Relatione, p. 155. — Dans les années suivantes, on permit de temps en temps à des émigrés qui donnaient quelque espoir, de rentrer dans le pays pour un temps plus ou moins limité, afin de mettre ordre à leurs affaires. Les commissaires délivraient dans ce but des passe-ports ou saufconduits dont on trouve la formule dans VHist. persec, chap. 89, § 13. — Quelques-uns rentraient sans permission, pour sauver du naufrage quelques débris de leur fortune. Une série de mandats impériaux (11 sept. 1628, 20 juillet 1630, etc.) fut dirigée contre cette transgression des édits antérieurs.

* Carafa avait conseillé cette mesure dès 1623; mais alors elle avait semblé prématurée à Ferdinand. Comm., p. 157.

Après avoir assisté à Texpulsion du clergé protestant, nous avons vu la noblesse évangélique disparaître par l'exil ou l'apostasie. Voyons maintenant par quels procédés Ferdinand opéra la conversion de la bourgeoisie. Les villes de la Bohème avaient pris peu de part à la révolution de 1618 ; mais dans ces cités dont les libertés étaient garanties par d'antiques privilèges, la Réforme avait jeté de fortes facines. Les villes libres étaient donc les centres d'une forte résistance, d'une résistance toute religieuse, il est vrai, mais aussi détestée des commissaires impériaux que la révolte politique. Nous avons vu qu'aussitôt après la conquête du pays, le prince de Lichtenstein avait fait établir partout, à côté du curé, un juge et un capitaine catholiques pour dompter les récalcitrants et «pour mettre un frein au peuple.» Ces juges et ces capitaines étaient, pour la plupart, des gens de peu d'autorité; on remarquait parmi eux quelques rares gentilshommes bohèmes, mais surtout des Allemands et des Italiens et des renégats protestants. Les désordres causés par la brutahté de ces chefs militaires furent bientôt si grands et les .réclamations dirigées contre eux tellement unanimes, que Lichtenstein dut révoquer leurs pouvoirs en 1624 et donner aux juges seuls la haute main dans l'administration des cités 1. Ils avaient en effet fait bien plus de tort à l'œuvre de conversion qu'ils ne l'avaient aidé. On les voyait saccager les églises catholiques tout comme celles des hérétiques, souiller les hosties consacrées et se porter aux dernières

^ Ce n'est' que plus tard qu'il s'avisa de convertir ces capitaines, ou plutôt ces banditS; en missionnaires. Le mot ne paraîtra pas trop dur si l'on tient compte de ce qu'en dit Cafafa : « Commisero tali inaudite rubbarie, sacchegiamenti e tributi e con tanta insoUnza oppressera quelle città, borghi epopoli, etc.» jRelatione, p. 80*

violences contre leurs propres ecclésiastiques ^ En voyant les Impériaux maltraiter ainsi les catholiques, les hérétiques ne voyaient plus aucun avantage à se convertir ^. Les juges commencèrent, comme nous l'avons déjà vu, par écraser d'impôts nouveaux les citoyens que la guerre avait à moitié ruinés, à chasser des conseils municipaux les protestants qui y étaient encore; mais ce n'étaient là que les préludes. Bientôt on vit ces juges surveiller la fréquentation du culte, pousser les hérétiques, par des amendes répétées, à la messe et au confessionnal, faire baptiser tous les nouveaux-nés par des prêtres catholiques , punir ceux qui ne prenaient point part aux processions ou qui ne s'astreignaient pas aux jeûnes prescrits par l'Église, défendre de recevoir dans les villes des citoyens hérétiques , interdire à ceux qui y avaient été admis depuis 1618 l'exercice de leurs professions ou de leur commerce ; déjà même on allait jusqu'à prohiber les mariages, si les deux conjoints ne s'avouaient catholiques 3. Les esprits timorés eurent bientôt cédé à ces mesures sans cesse appliquées avec rigueur, et beaucoup se conformèrent, extérieurement du moins, aux pratiques du culte romain. Mais il y en avait d'autres qui n'étaient point d'aussi facile composition. On résolut d'employer des mesures plus rigoureuses, et en juillet 1624 l'on expédia aux commandants de tous les cercles du royaume l'instruction générale que voici :

Art. L Défense à tous ceux qui ne veulent pas s'unir à S. M. dans la foi, d'exercer un métier, un commerce, une industrie quelconque.

IL Tous ceux qui permettront à qui que ce soit de prêcher, de baptiser et de bénir des mariages dans leurs maisons, paieront 100 florins d'amende, et en cas de non-paiement passeront six mois en prison.

IIL Le curé n'accompagnera point au lieu de repos les corps de ceux qui ne sont pas morts catholiques, et ne célé-

1 Hurter, I, p. 324, II, p. 231, ® Carafa, Comment., p. 1*76.

3 Rescrit du 24 mars 1624, Décret, et diplom., p. ^75, et pour l'ensemble de ces mesures, Hist. persec, chap. 90.

brera pas pour eux les rites funèbres ; néanmoins il percevra tous les droits mortuaires et d*enterrement.

IV. Tous ceux qui, en un jour de fêle catholique, s'occuperont d'un travail quelconque, seront mis en prison et paieront 10 florins d'amende.

V. Tous ceux qui se tiendront au cabaret au moment de la messe, seront mis en prison et paieront 10 florins d'amende; l'aubergiste paiera le double.

VI. Tous ceux qui manifesteront par paroles, gestes ou autrement leur irrévérence à Tégard du culte et du clergé catholiques, seront bannis du royamne et leurs biens confisqués; il en sera de même pour ceux qui tiendront des réunions hérétiques.

VII. Tous ceux qui mangeront de la viande le vendredi et le samedi, sans autorisation spéciale de l'archevêque, paieront 10 florins d'amende.

VIL Tout père de famille qui, les dimanches et jours de fête, n'assistera point à la messe, sera tenu de donner des cierges d'un poids de quatre livres, s'il est riche ; de deux livres, s'il est pauvre.

IX. On fera partout le recensement de la jeunesse. Les parents qui ont envoyé leurs enfants dans des écoles non catholiques seront tenus de les en retirer avant la Toussaint, sous peine de 50 florins d'amende pour les riches, et de 30 florins pour les pauvres ^

X. Quiconque essaierait de donner secrètement, à domicile, l'instruction religieuse à la jeunesse, sera chassé par la police, et tous ses biens seront confisqués.

XL Aucun testament ne sera valable s'il n'est d'un catholique : les hérétiques sont privés du droit de tester.

XII. Aucun jeune homme, qu'il soit orphelin ou non, ne sera admis à exercer un métier ou une industrie quelconque, s'il ne fait profession de cathoUcisme.

1 Un grand nombre d'enfants fut ainsi converti dans les écoles catholiques, contre le gré et quelquefois à l'insu de leurs parents ; les Jésuites y firent plus d'une recrue pour leur (H*dre. Voy. Pelzel, Bœhmische Gelehrte aus dem Jesuitenorden, p. 31, 35, etc.

XIII. Quiconque se permettra de blasphémer contre Dieu, la Très-Sainte Vierge et les Saints, ainsi çue contre ïa glo-^ rieuse maison de Habsbourg y sera puni de mort impitoyablement, et ses biens seront confisqués.

XIV. Tout citoyen dans la maison duquel on trouverait une inscription hérétique ou un emblème quelconque, blessant pour la religion catholique, paiera 30 florins d'amende. Partout où de pareilles inscriptions et dessins se trouvent aux édifices publics, on aura soin de les effacer.

XV. Les pauvres et les malades nourris dans les hospices, qiïi ne se seront pas convertis jusqu'à la Toussaint, seront expulsés des hôpitaux et désormais on n'y recevra plus que des catholiques: ainsi s'accomplira l'immuable dessein de Sa Majesté ^

Les différentes mesures indiquées dans ce édit étaient, on le voit, combinées avec un art odieux, propre à décourager toutes les résistances. A chaque instant de sa vie, le protestant était surveillé, menacé, puni; sa vie privée était livrée aux dénonciateurs ; s'il désobéissait aux prescriptions qui le forçaient à l'apostasie, il s'exposait à une ruine lente, mais certaine, à moins que la défense d'exercer son commerce ou son industrie ne le ruinât d'un seul coup. Pour contrôler la fréquentation du culte, on notait les noms des citoyens sur des bulletins qu'on faisait distribuer avant le service par les délégués des différents quartiers; au sortir de l'église, le bedeau se tenait à la porte et recueillait les bulletins. Ceux dont l'absence était constatée devaient payer l'amende^. Par un raffinement de persécution, les amendes que le protestant avait à payer contribuaient aux frais de ce culte qu'il regardait comme une idolâtrie; ses enfants, privés du baptême ou baptisés par le prêtre, lui paraissaient à lui-même voués à la perdition ; le mariage lui étant interdit, ses enfants étaient bâtards, et son union, s'il en contractait une, était un concubinage, n faut voir à ce propos comment G arafa remarque avec une pieuse indignation que beaucoup d'hérétiques pré-

1 Hist. persec.f chap. 91.

^ Hist. per sec, chap. 95, § 2.

feraient vivre «par malice dans des unions clandestines et dans la prostitution», plutôt que de devenir catholiques i. S'il perdait ceux qui lui étaient chers, il devait les porter clandestinement enterre et les cacher dans un recoin ignoré pour qu'au moins leurs cendres reposassent en paix, car la pénétration des Jésuites avait bientôt remarqué que le refus de sépulture aux hérétiques était un des moyens les plus efficaces de conversion*-^. S'il mourait lui-même dans l'impénitence finale, ses dernières volontés n'étaient pas même respectées. Ces tortures morales devaient plus lourdement peser aux âmes pieuses que les plus terribles souffrances du corps.

Mais quelle que fût la sévérité des prescriptions impériales, et si grand que fût le zèle des juges-commissaires, leur activité ne réussit pas à purger le pays de l'hérésie. Les hérétiques, en masses compactes, opposaient à la persécution une résistance passive et une obstination d'inertie qu'on ne pouvait vaincre : à force de frapper des victimes, les mesures les plus sévères devaient s'émousser.

Cependant un semblant de légalité s'attachait encore aux décisions des commissaires, et la nécessité de procéder individuellement contre les hérétiques obstinés empêchait l'œuvre des conversions de marcher rapidement. Il y avait d'ailleurs dans les plus hautes régions du gouvernement de Bohème des dissensions intimes qui ne pouvaient qu'entraver les succès de l'Église catholique. Le prince Charles de Lichtenstein, malgré tout son zèle pour les questions religieuses, ne paraissait pas assez actif à l'archevêque de Prague, et en ootobre 1626, Ernest de Harrach, qui venait d'être nommé cardinal pour récompenser et stimuler à la fois son zèle, avait fait le voyage de Vienne pour se plaindre de lui ^, Le prince-gouverneur mourut bientôt après, et dès lors le cardinal-archevêque devint l'arbitre incontesté des destinées du royamne. Ce fut sur ses instances que Ferdinand II, par une patente du 5 février 1627 4, institua une Haute-Commis-

1 Carafa, Comm., p. 186.

2 Mémoire du P. Lamormain, chez Hurter, III, p. 169.

3 Carafa, Eelatione, p. 154.

4 Décret, et diplom., p. 85.

sion de Réforme, composée de l'archevêque, du comte de Martinitz, du grand-juge Frédéric de Tallenberg, de Gaspar deQueslenberg, du capucin Valerianus Magnus et de Christophe de Mitrowitz, pour diriger l'activité des commissaires. Cette Commission reçut plein pouvoir de régler le sort des hérétiques. L'empereur lui envoya en même temps de nouvelles instructions fort détaillées, dans lesquelles il recommandait d'agir surtout par la persuasion, d'employer à la prédication populaire les reUgieux les plus habiles, et d'en finir aussi rapidement que possible ^ . Les commissaires avaient recueilli jusque-là peu de fruits de l'éloquence de leurs subordonnés et ne se faisaient sans doute aucune illusion à cet égard; mais Ferdinand autorisait, heureusement pour eux, «l'emploi décent de la force coërcitive^». C'est en s'appuyant sur ces dernières paroles qu'ils mirent en mouvement leursplus puissants auxiliaires : les dragons de Lichtenstein, dignes prédécesseurs des «missionnaires bottés» de Louis XIV.

La Haute-Commission débuta par l'organisation de la réforme dans la capitale, où les protestants étaient encore nombreux, malgré les vexations continuelles dont ils étaient l'objet. On avait depuis quelque temps déjà enjoint à tous ceux qui dans les six dernières années s'étaient fait recevoir comme bourgeois à Prague, de se convertir et de demander alors la confirmation de leurs droits de bourgeoisie, ou bien de quitter la viUe^. Mais cette mesure avait eu peu de résultats et ne s'appliquait pas d'ailleurs à tous. Dans un rescrit adressé aux trois cités de Prague, la Commission, exaltant la mansuétude de l'empereur et l'endurcissement des hérétiques, déclarait que désormais des mesures plus efficaces devaient être prises pour ramener au bercail les brebis égarées. Elle ordonnait en conséquence à chaque magistrat de dresser un tableau des habitants de son ressort et de le communiquer à la Commission. Ce tableau se divisait en quatre colonnes, destinées à recevoir les noms des catholiques-nés,

1 Décret, et diplotn., p. 86 et suiv.

® «Per deeentia média cogère,» dit le latin barbare des instructions. Diplom., p. 92.

3 Hurter, II, p. 230.

des nouveaux convertis, de ceux qui avaient promis ou promettaient d'abjurer, et finalement, ceux des hérétiques endurcis ^ Sur l'ordre des magistrats, les députés de quartier, les Viertelsmeister, se mirent à parcourir la ville en interrogeant tout le monde, propriétaires et locataires, maîtres et serviteurs, sur l'état de leurs croyances en leur demandant dans laquelle des quatre catégories ils désiraient être inscrits. Cette habile combinaison fut une grande occasion de chute pour les faibles et les tièdes. Plus d'un recula devant \di folie de se dénoncer lui-même aux persécutions imminentes en se faisant inscrire parmi les hérétiques endurcis ; aussi la liste de ceux qui promettaient de se convertir se remplit-elle bien vite. «La fermeture de leurs magasins, dit Carafe, et la peur de l'exil en firent céder beaucoup qui ne furent plus retenus par ime fausse pudeur, lorsqu'il s'en fut trouvé quelques-uns parmi les notables pour donner l'exemple^.» Toutefois l'effet de la mesure ne fut pas aussi décisif que l'avait espéré d'abord la Commission; un grand nombre de bourgeois avouèrent courageusement leur foi. «Et cependant, dit encore Carafa, personne ne pouvait se plaindre de l'instruction qu'on lui donnait, car chacun était libre de choisir les jours et l'heure du catéchisme et jusqu'à la personne du maître; malheureusement tous ces avantages étaient peu appréciés^.» On résolut de dompter cette opposition, en éloignant ceux qu'on croyait en être les fauteurs principaux. Par un arrêté du 12 juUlet 1627, quatre des notables de la Vieille-Ville furent condamnés à quitter le royaume à la fin du mois, s'ils ne s'étaient pas convertis jusque-là, après avoir payé les amendes dues à Sa Majesté et totalement acquitté leurs dettes. L'excédant de leur fortune, taxée par des arbitres assermentés, devait leur être remis. Les autres habitants étaient invités à méditer cet exemple et à en profiter ^. Les condamnés ayant sollicité quelque répit, on leur répondit qu'ils pourraient rester deux semaines de plus, à condition

1 Hiit. persec, chap. 92, § 6.

» Comm., p. 289.

8 Comm., loc» cit,

4 Hist» persec,, chap. 92, § 8.

— Sade se laisser instruire pendant ce temps par les Jésuites ou bien qu'ils iraient en prison. Ces conditions leur parurent si peu rassurantes qu'ils s'enfuirent précipitamment de Prague, laissant en arrière leurs familles qui, quelques semaines plus tard, (urent également expulsées du royaume (28 août). Ce procédé sommaire fut appliqué à plusieurs reprises à l'égard des récalcitrants, qu'on chassait, tantôt en petit nombre, tantôt par groupes plus considérables. Il y en eut jusqu'à soixante-dix qui furent exilés en une fois. Après avoir ainsi délivré la capitale de quelques centaines d'hérétiques obstinés, qui furent volontairement suivis par d'autres fidèles, la Commission put arrêter ses vengeances; toute opposition avait disparu et les habitants de Prague étaient tous devenus catholiques, avec plus ou moins de sincérité i. Mais plus d'un de ceux que la peur ou l'amour des biens terrestres avaient poussé à céder, se vit en proie aux remords et pour étouffer le cri de sa conscience, recourut au suicide: ainsi Jean de Witte, le riche négociant hollandais, qui se donna la mort en se jetant dans un puits^. D'autres moururent de honte, comme Jean Campanus, professeur à l'Université et assesseur du Consistoire, qui, maudit par sa femme le jour de son abjuration, mourut subitement ; comme le pasteur Jean Chytreus, qui, frappé de mutisme au moment où ses lèvres tremblantes allaient renier sa foi, expira quelques instants après avoir été ramené dans sa maison^. Ce qui s'était accompU sous les yeux de la Haute-Commission avec une certaine modération dans les formes, se répéta dans les autres villes du royaume avec des violences et des brutalités révoltantes, exercées par les instruments subalternes de la persécution. Kuttenberg, célèbre par ses mines d'argent, tenait le second rang parmi les villes de la Bohème. Aussitôt après la victoire de Prague, la plupart des mineurs, allemands et luthériens d'origine, s'enfuirent, et les revenus considérables que l'empereur tirait de la cité parurent perdus pour

1 Hist. persec, chap. 92, § 10. — Carafa, Comm., p. 289. '^ Sur cette mort, voy. un passage d'une chronique contemporaine, cité par Fœrster, p. 358.

8 Hist. persec, chap. 106, § 10-17. — Regenvolscius, p. 67.

toujours. Mais Ferdinand, faisant taire pour un temps ses scrupules, pour sauver ses intérêts, prit la ville sous sa protection spéciale. Le 24 juin 1625, il lui concéda pour dix ans l'exploitation des mines, l'exercice du culte protestant et l'exemption de toute garnison, en échange de redevances considérables. Mais cet arrangement solennel ne fut pas longtemps respecté. Six mois à peine après la signature du contrat, des garnisaires firent leur entrée dans Kuttenberg, sous prétexte qu'une révolte y était imminente. On établit chez le bourguemestre et chez les principaux membres du conseil municipal vingt mousquetaires qu'ils devaient loger et entretenir à leurs frais jusqu'à ce qu'ils eussent présenté un billet de confession, délivré par le curé de l'endroit. Ces soldats dont l'indiscipUne n'était nullement réprimée, se livrèrent bientôt à de tels désordres, que plus d'un d'entre les persécutés préféra tout abandonner et s'enfuir en secret; d'autres laissèrent les clefs de leurs maisons aux garnisaires et se retirèrent chez leurs amis. Lorsqu'on vit que ce moyen de conversion n'était pas assez efficace, le juge impérial, qui peu de temps auparavant avait été cocher (d'autres disent maquignon), fît appeler un missionnaire fameux dans les annales de la réformation catholique, le colonel Don Martin de la Huerda, qui jadis avait commencé par être tailleur en Espagne et auquel ses exploits en Bohème avaient valu des lettres de noblesse. Caractère sombre et féroce, ce fut lui qui, lorsque la nouvelle de la victoire de Prague parvint à Ferdinand, lui conseilla de tout massacrer sans distinction dans tout le royaume, afin qu'il ne restât plus que les ossements de ce peuple hérétique et pervers^. Il entra dans la ville, l'épée nue, suivi de quelques escadrons de dragons, la veille de Pâques 1626. Sa réputation était si bien établie, que la nuit même qui suivit son arrivée, tous les habitants protestants quittèrent la ville pour se réfugier dans les villages voisins. Des amendes de 100 thalers furent imposées à tous ceux qui leur offraient un asile, et pour ramener plus sûrement les fugitifs, un rescrit du 17 août leur

1 Hist. persec, chap. 43, § 3.

promettait protection et pardon s'ils rentraient chez eux ; les plus sages n'en tinrent compte et partirent poiu* l'exil ; ceux qui retournèrent dans leur patrie furent aussitôt remis aux soins des dragons impériaux, et à la fin de l'année suivante la ville entière était catholique ^

Les mêmes moyens eurent partout le même résultat. Dans l'espace de trois ans, les capucins fixés à Jung-Bunzlau avaient fait si peu de progrès, qu'à peine avaient-ils converti assez de gens pour en former un conseil municipal. C'était en vain qu'ils se transformaient en commissaires-inquisiteurs, faisant la ronde dans la ville et scellant impitoyablement les caves, les magasins, les auberges de ceux qu'ils présumaient être hérétiques^. Mais en 1626 on établit, sur leur demande, dans la ville quelques compagnies de soldats. D'abord les protestants les plus fermes furent emprisonnés ou expulsés. Le 20 mars, trois des principaux citoyens furent chassés de la ville, portant des tablettes sur lesquelles étaient inscrites les causes de leur châtiment. On y lisait, entre autres : «Adam Trubatsch a été chassé de la ville pour avoir dit que personne n'était assez puissant pour commander à sa conscience, et pour avoir déclaré qu'il ne voulait pas sacrifier son âme au Malin, comme tant d'autres avaient fait, etc.^.» Puis on cita les autres à l'Hôtel-de- Ville, et là, en présence du bourreau, qui se tenait, l'épée nue, à l'entrée de la salle, on leur demanda s'ils persistaient dans l'hérésie. Beaucoup abjurèrent; les récalcitrants furent jetés en prison, où l'un d'eux mourut. Après un ralentissement momentané dans la persécution, tous les protestants qui restaient furent expulsés ou s'exilèrent eux-mêmes en 1627, et les capucins restèrent vainqueurs. A Leitmeritz, les soldats furent également appelés par les convertisseurs. Le syndic de la ville, Paul Stransky, ayant refusé d'assister à la procession catholique, vit samai-

1 Hist. persec, chap. 93.

^ Hist. persec. i chap. 94, § 8.

8 Hist. persec, chap. 94, § 2. — Ces pancartes étaient fixées à de longs bâtons, et cet usage explique la locution que nous rencontrons si souvent dans nos sources : «prendre le bâton de l'exilé.»

sou envahie par un escadron de cavalerie qui saccagea tous ses biens et le força de fuir. Les autres habitants, également maltraités, ayant suivi son exemple, on les fit rentrer par la promesse de les laisser tranquilles, pourvu qu'ils signassent six articles latins qu'ils ne comprenaient pas ; ils s'y engageaient à faire élever leurs enfants dans la religion catho-/ lique, etc. Quand on voulu exiger la réalisation de ces promesses, ils s'enfuirent de nouveau; cinq cents d'entre eux arrivèrent en une fois à Pirna, sur le territoire saxon ^ A Kœnigingrœtz, on faisait marcher les bourgeois en procession entre deux haies de Croates, le sabre nu. Comme beaucoup d'entre eux refusaient néanmoins d'aller à confesse, on fit venir eu 1626 tout le régiment du colonel Preuner et l'on enferma tous les hommes à J'Hôtel-de- Ville, pendant que les gamisaires se livraient aux derniers outrages sur leurs femmes et leurs filles ; ces malheureuses, folles de honte et de douleur, venaient crier autour de la prison et supplier les captifs de se convertir. Cet odieux moyen décida la conversion de la ville ^. A Bidschow, Don Martin de Huerda assommait lui-même les récalcitrants à coups de bâton 3. A Saatz, on faisait mener chaque jour les hérétiques à la messe par des soldats. Des capucins armés de bâtons abattaient tous ceux qui ne voulaient point plier les genoux devant l'hostie. Ceux qui ne furent pas assez heureux pour échapper cédèrent à des tortures continuelles, prolongées pendant près de deux ans'*. A Domaslicze (Tauss), Don Martin avait parié 500 ducats contre Jenischek, le sous-trésorier du royaume, qu'il convertirait les habitants de cette ville en un temps donné ; il y réussit avec ses gamisaires, et le trésorier, pour ne pas débourser la somme, trouva fort plaisant de la

1 Eist, persec, chap. 95. — L'ancien syndic de la ville de Leitmeritz, Paul Stransky, publia plus tard à Leyde, en 1634, une Respuhlica Bojema, qui fait partie de la célèbre collection des E^publiqties elzéviriennes, et dont nous avons déjà cité quelques passages dans notre récit.

2 Eist. persec, cbap. 96, § 4. — Le nom tcbèque de Kœnigingrœtz est Kralowi-Hradecz.

3 ffist. persec, chap. 97.

^ Eist. persec, chap. 98.

faire payer aux malheureuses victimes elles-mêmes ^ A Rokizan, le comte de Kolowrat, commandant les dragons de Lichtenstein, assomma de sa propre main un vieillard au pied de l'autel. Après une série d'actes cruels, il fit signer un certificat aux bourgeois par lequel ils reconnaissaient devoir le salut de leurs âmes à la Très-Sainte Mère de Dieu et à lui, comte de Kolowrat, et déclaraient qu'ils lui en étaient très-reconnaissants ^. C'est là un des traits les plus odieux de cette persécution et l'un de ceux qui en marquent le plus rhypocrisie : partout les persécuteurs après s'être livrés aux plus indignes manœuvres pour arriver à leur but, trouvent une satisfaction béate à se faire certifier par leurs victimes que c^est spontanément, après avoir largement profité de la sdenee et des bontés des bons Pères convertisseurs, qu'ils se sont convertis, sans pression aucune, par suite de leur fervent désir d'appartenir à la religion catholique. A Slany (Schlan), Martinitz, auquel cette ville avait été remise comme garantie d'une dette impériale, avait nommé gouverneur un malfaiteur récemment condamné à mort pour plusieurs méfaits, mais que les Jésuites avaient converti dans les cachots de Prague. Cet apostat fit jeter tous les notables delà ville dans une étroite prison, où ils pouvaient à peine se mouvoir, et les y tint trois jours et trois nuits sans leur permettre de sortir et sans leur donner la moindre nourriture ; en même temps, il enferma leurs femmes dans ses propres appartements et leur infligea le même traitement ; tous promirent de se convertir ^. A Prachatitz, les bourgeois effrayés de l'approche des soldats fermèrent leurs portes et essayèrent, bien inutilement, sans doute, de se défendre. Le troisième jour, reconnaissant l'inutilité de leur tentative, ils vinrent remettre les clefs de la ville. Mais la soldatesque irritée de ce temps d'arrêt se précipita par les rues et dans les maisons, massacrant tout sur son passage^ en trois heures, seize cents

1 ffist.persec, chap. 99.

^ ffist. persee., chap. 100. — Peschek a tenu dans ses mains de nombreux certificats de ce genre, à peu près identiques. C'est sans doute avec des papiers pareils qu'on apaisait les scrupules de Ferdinand, Peschek, II, p. 155 et suiv.

3 Hist. persee, chap. 101.

soixante habitants furent égorgés ; dix hommes à peine réussirent à échapper. Et cependant la conversion des tristes restes de la population se fit encore assez longtemps attendre ^ A Egra, ce fut Carafa lui-même qui fit venir trois escadrons de cavalerie pour seconder les missionnaires ; le châtiment des uns et la fuite des autres firent ici, comme partout, triompher de Thérésie ^. Il serait trop long de raconter en détail les horreurs monotones de toutes ces persécutions ert nous pouvons nous borner aux faits que nous venons de citer. Dans certaines villes, très-rapprochées de la frontière saxonne, qui jouissaient de privilèges spéciaux et qui se livraient à des industries plus particulièrement protégées, comme Schlaggenwald, par exemple, où les mineurs étaient exclusivement protestants, on laissa jouir plus longtemps les hérétiques d'une tolérance relative, après avoir expulsé leurs pasteurs. Mais vers 1628 on vit s'installer là aussi les exécuteurs militaires et le protestantisme disparaître sous la persécution ^. Grâce aux procédés que nous avons signalés, le succès qu'obtinrent les persécuteurs n'a rien qui puisse étonner. Les forces humaines ne pouvaient aller au-delà de ce que les protestants de la Bohème ont supporté. L'énergie de résistance que l'homme puise dans les convictions les plus sincères et dans la foi la plus entière a ses limites, et la force brutale triomphera toujours lorsqu'elle sera employée sans scrupule et systématiquement au service d'idées dominantes et généralement reconnues. Aucune voix assez puissante pour se faire entendre, aucun bras assez énergique

1 Hist. persec, çhap. 102.

^ Cmnm., p. 334. — Notons en passant que le zèle de Carafa le poussait jusqu'à faire assiéger par ses Jésuites les officiers prisonniers de guerre , procédé contraire à toutes les pratiques internationales du temps. Comm., p. 337.

8 A. Kohi, WiedereinfUhrung der kathol. Lekre in Schlaggemvald, p. 47. — Ce travail a le mérite d'être fait sur les protocoles même du conseil municipal de Schlaggenwald, et nous y pouvons suivre pas à pas la croissance de la persécution religieuse. Malheureusement, pour l'année décisive de 1628 les protocoles sont muets, le conseil, composé jusque-là de protestants, ayant été dissout et le secrétaire du conseil hanni ; leurs successeurs catholiques n'avaient aucun intérêt à nous conserver le souvenir des mesures violentes prises immédiatement plus tard par les autorités ecclésiastiques et militaires.

pour se faire respecter, ne se levaient en faveur des opprimés. Malgré les prières et les larmes des victimes et les exhortations de leurs frères à l'étranger, la lutte était impossible à la longue. Un pasteur d'Altenberg, dans TErzgebirg saxon, David Wangenheim, composa à l'adresse des émigrés et des protestants qui restaient encore en Bohème, un petit livre intitulé : La Ceinture de vérité ^ qui parut à Leipzig en 1628. Il y résume très-nettement les motifs nombreux qui devaient forcer les âmes faibles àpUer; quant aux moyens qu'il indique à ceux qui veulent persévérer dans la foi, il ne nous paraissent guère efficaces. L'exil seul pouvait sauvegarder encore la liberté des consciences ; mais pour combien de malheureux l'exil n'était-il pas impossible? Aussi trouvonsnous bien naïf ou bien hypocrite l'enthousiasme de Garafa, qui considère la conversion de Thabor par les Jésuites et Don Balthasar de Marradas comme une preuve spéciale de l'intervention divine en faveur de l'Église i. Le ciel n'avait que faire d'intervenir, et les moyens terrestres suffisaient pleinement pour expliquer cette victoire. Un jour que quelques Jésuites à Rome se vantaient devant le pape d'avoir converti à eux seuls la Bohème entière, le capucin Valerianus Magnus, qui lui-même avait pris part à cette tâche, et qui se trouvait à l'audience, dit en souriant à Urbain VIII : «SainIrPère, donnez-moi d'aussi bons soldats qu'on en donne aux Pères Jésuites, et je m'engage à convertir au catholicisme le monde entier^!»

1 Itelatione, p. 153.

a Pelzel, II, p. 788.

Pour retracer dans son ensemble ce lamentable tableau, il nous reste à voir quel fut le sort du petit peuple et des paysans. Ces classes inférieures de la société ne s'étaient guère mêlées de la révolution politique ; indifférentes à tous les changements dynastiques, à toutes les luttes de privilèges qui passionnaient leurs maîtres, horriblement foulés partons les partis, les habitants des campagnes avaient essayé quelquefois, quand ils le pouvaient sans trop de dangers, de mettre un terme à leurs souffrances en assommant les mercenaires impériaux ou bohèmes qui les pillaient et massacraient au gré de leurs caprices. Rarement et imparfaitement appelés sous les armes au commencement de la lutte, ils s'étaient bientôt complètement effacés devant les soldats enrôlés à l'étranger i. Néanmoins ils furent atteints comme les autres par la réaction catholique et durent porter la peine de fautes qu'ils n'avaient point commises. Ils furent même plus malheureux encore que les nobles et les bourgeois, car d'après les doctrines universellement admises à cette époque, ils étaient tenus de suivre la foi de leurs maîtres. Or, les domaines de leurs maîtres, vendus ou confisqués, étant devenus la propriété de seigneurs catholiques, les malheureux serfs devenaient catholiques sans autre forme de procès. Mais dans les rangs de ces laboureurs et parmi ces artisans courbés sous le joug, se levèrent des confesseurs de la foi, d'autant plus nombreux que contre de si humbles victimes on se croyait tenu à moins de ménagements.

1 Voy . sur ce sujet, K. A. MûUer, FUnf Bûcher vom bœhmischen Kriege, passim.

L'œuvre de conversion avait commencé dans les chaumières des paysans en même temps que dans les villes et dans les châteaux de la noblesse.

Beaucoup de personnes expérimentées blâmaient ces mesures comme trop hâtives ; ainsi nous lisons dans une lettre d'Albert de Waldstein, du P" novembre 1628 : «C'est trèsmaladroit de commencer à parler de religion aux paysans avant que la noblesse soit tout à fait hors du pays ; il n^est pas prudent d'offenser ainsi tout le monde à la fois. Laissez les bourgeois et les paysans en paix jusqu'à ce que la noblesse soit expulsée ^.» Mais les convertisseurs étaient pressés d'atteindre leur but. On employa d'abord, comme partout, les promesses et les flatteries. Les moines mendiants parcouraient le pays, disant aux paysans qu'il ne s'agissait pas de renier leurs convictions, mais d'admettre seulement en sus l'autorité du SainIrSiège ^. Ils déclaraient à leurs auditeurs hésitants que si par hasard ils se trompaient dans leurs opinions religieuses, ils en prenaient la responsabiUté devant le tribunal de Dieu et qu'ils porteraient pour eux les peines de l'enfer ^. D'autres missionnaires, arrivant dans un nouveau village, commençaient par exhiber en grande pompe les ordonnances impériales, ainsi que les lettres missives de l'archevêque et des seigneurs de la contrée, puis ils se rendaient à l'ÉgHse, entourés des anciens de la paroisse et suivis de la foule curieuse qu'ils haranguaient avec autant de véhémence et d'énergie que possible, faisant alterner dans leurs sermons les promesses captieuses et les menaces des châtiments terrestres et divins^. Les convertisseurs promettaient en outre l'allégement des corvées et des impôts^; ils distribuaient des provisions dans les campagnes

1 Fœrsler, Wallenstem, p. 356.

2 Hist. persec, chap. 103, § 3.

3 Balbinus, lib. IV, p. 143.

^ Balbinus dit de l'un de ces missionnaires, le P. Krawarsky, «tanta viri auctoritas ut non loqui sedimperare viâeretur. Lib. IV, pars II, p. 143. — Un autre missionnaire qui vécut plus tard et dont nous avons déjà parlé, le P. Konias, prêchait de telle façon sur le jugement dernier et l'enfer, que se» auditeurs en devenaient fous. Pelzel, Bœhm, Gelehrte, p. 185.

5 Holyk, p. "77, cité par Peschek, II, p. 6.

horriblement ravagées par la guerre et la famine, et par de tels moyens ils réussirent souvent à convertir les nécessiteux. Quelquefois aussi, ce moyen était inefficace. Un moine établi à Koschumberg avait promis un quart de froment à tous ceux qui viendraient se confesser à lui, et les paysans affamés d'accourir. Sa provision fut bientôt réduite au point qu'il ne voulut plus donner qu'un demi-quart de blé. Les paysans moins favorisés en furent indignés: «Gomment, dirent-ils, nos âmes ne valent-elles que la moitié de celles des autres?» et ils renoncèrent à se faire catholiques ^ Les Jésuites Lamormain et Philippi, qui ne voulaient pas priver les seigneurs et l'Église catholique du travail de tant de serfs hérétiques, avaient recommandé à l'Empereur de ne pas les exiler, mais de travailler à leur conversion «par des châtiments modérés et sagement gradués; Dieu aurait soin du reste ^.» Nous verrons tout à l'heure la modération des convertisseurs. On ne dédaignait pas non plus des moyens plus ou moins surnaturels pour travailler les esprits. Le cardinal de Dietrichstein fit opérer à Nikolsburg de nombreuses guérisons par une image de la Vierge. On venait de loin pour l'adorer, et dix mille prosélytes s'y pressèrent un jour au pied des autels ^. Holyk, ce novice forcé des Jésuites, qui parvint plus tard à s'échapper de Bohème, et qui pendant ses longs séjours dans les couvents de diflFérents ordres, a pu étudier à loisir les procédés employés par eux dans l'œuvre de la réforme catholique, nous entretient aussi des miracles d'une autre image de la Vierge à laquelle on faisait répandre des larmes sur l'endurcissement des hérétiques, larmes que produisaient de petits poissons placés dans im réservoir à l'intérieur de la statue. Il y avait aussi une grande image du Christ en croix qu'on promenait par les villages ; les bras de la croix étaient creux et la tête mobile ; docile à l'impulsion qu'elle recevait en secret de la main du porteur, l'image du Crucifié saluait affablement les catholiques et semblait se

1 Hist. persec, chap. 103, § 3.

2 Hurter, III,p. 371.

3 Carafa, Comm., p. 224.

détouraer avec horreurs des hérétiques qui se trouvaient sur son chemin ^ Mais bien souvent ces procédés restaient sans résultat. Alors les missionnaires et le clergé appelaient à leur aide les dragons de Lichtenstein, disant «qu'aussi longtemps qu'on n'aurait point coupé deux ou trois têtes, on n'arriverait à rien^.» Les soldats arrivaient et les brutalités commençaient. On faisait la chasse à ceux qui ne voulaient point assister au culte catholique ; on maltraitait les femmes et les enfants, on défendait les mariages et les enterrements. Une des tortures les plus infâmes imaginées par les dragons de Lichtenstein était d'attacher, en face des jeunes mères, leurs nourrissons et de les tenir séparés, malgré leurs larmes et leurs cris, jusqu'à ce qu'elles eussent abjuré ^. Un jour, dans un village de Silésie, deux officiers, saisissant un enfant devant ses parents éplorés, le coupèrent en deux à coups de sabre et jetèrent les restes palpitants devant le père et la mère , disant en ricanant : « Voici votre communion sub târaque! ^» Et ces dragons s'appelaient eux-mêmes — en plaisantant, il est vrai — «les sauveurs», die Seligmacher! A Wysoka, un village près de Kuttenberg, les dragons ayant surpris le jour de Noël une réunion clandestine de prières, s'amusèrent à fouler aux pieds le pain déjà préparé pour la communion, à écraser sous le talon de leurs bottes la coupe consacrée et à dépouiller les assistants de leurs vêtements, les forçant, après avoir fait subir aux femmes les derniers outrages, de rentrer ainsi chez eux à travers une neige profonde ^. A Leitomischl, on alla jusqu'à défendre de vendre des vivres aux hérétiques. A Prostiejowa, quel-

^ Holyk, p. 109, cité par Peschek, II, p. 282. — Balbinus nous raconte également en détail de nombreux miracles opérés par la Sainte -Vierge de 1620 à 1627. :Epitome, lib. VII, p. 47 et suiv.

2 Paroles de Jean Cœlestinus, archiprêtre de KœnigingrsBtz. Hist. persec, chap. 96, § 3.

3 Worbs, Geschiehte von Sagan, ZûUichau, 1795, in-S®, p. 313. — Hurter (III, p. 162) ne nie pas ces faits, mais il se contente de dire que Ferdinand ne les a jamais approuvés ; triste excuse î

4 Peschek, II, p. 141.

5 Cela se passait dès l'année 1623. Theatrum Snroj)., I, p. 764. — Voy. aussi Peschek, II, p. 272.

ques centaines de paysans furent enfermés dans une écurie dont on boucha les portes et les fenêtres, et Ton y tint les malheureux jusqu'à ce qu'un grand nombre eût succombé aux miasmes du lieu et que le reste eût promis d'aller à confesse. A Holeschau, le Jésuite Jean Drachowsky, fit fabriquer des cages en bois de chêne, dans lesquelles la victime, suspendue dans les airs et le dos voûté, ne pouvait ni s'asseoir, ni se coucher, ni se tenir debout. Cette torture rafllnée matait d'ordinaire les plus intrépides au bout d'une demi-journée 1. Souvent on empêchait aussi les récalcitrants de dormir pendant des semaines entières, pour les forcer à céder. Il y eut des malheureux qui en devinrent fous. A Pardubitz, on mettait les hérétiques endurcis dans des cachots souterrains de deux mètres de long, au fond desquels coulait une eau glacée; chaque mouvement y précipitait les prisonniers, qui ne tardaient pas à se faire catholiques ^.

L'archevêque de Prague avait découvert, pour sauver l'âme des paysans, un moyen qui fait honneur à son esprit inventif, n ordonna qu'on les empêchât de nourrir leur bétail : les animaux, tourmentés par la faim et la soif, criaient jour et nuit, et finissaient par convertir leurs maîtres. «Voici, disaient les paysans, voici nos vaches, nos porcs, nos bœufs sont bien plus savants que les Jésuites qui nous ont prêché des années entières sans succès ; nos bêtes nous ont faits catholiques en quelques jours 3.»

L'intimidation fut bientôt générale. Bien peu se sentaient appelés au martyre, et comme le dit tristement un des pasteurs exilés, ceux qui peu de temps auparavant avaient accompagné en pleurant leurs prédicateurs évangéliques, se rendaient en fbule auprès du curé, cherchant le certificat de confession dont les magiques paroles {/ecit pro/essionem fidei iV. JV.) devaient les protéger contre les maux qu'on leur infligeait '*.

1 Hist, persec, chap. 103, § 10.

2 Hist. persec, chap. 103, § 11.

3 K. Schrœter, JBxulantenhistorie, p. 118.

4 Relation de Jean Nippe, pasteur à Grûnberg, citée par Peschek, II, p. 136. — Voy. aussi Stransky, p. 292.

A Koschumberg, pour ne citer qu'un seul exemple, il y avait trois cents protestants; lorsqu'ils furent appelés à la messe, dix à peine déclarèrent préférer la prison à l'abjuration, et sur ces dix, il y eu eut six qui cédèrent bientôt. Les quatre autres furent enfermés en plein hiver, pendant cinq semaines, dans un lieu rempli d'immondices. On les y laissa pendant neuf jours sans nourriture; ils durent se sustenter par les plus tristes moyens, refusant de plier, mais demandant en grâce qu'on les menât au supplice. On leur répondit comme on répondait alors en général, quand les malheureux qu'on tourmentait ainsi demandaient à mourir; on leur disait avec une hypocrite douceur que l'empereur n'avait pas soif de leur sang, mais de leur salut, et que d'ailleurs ce n'était pas à eux à réclamer la couronne du martyre, étant de trop grands scélérats pour qu'on leur permît de se vanter d'un bonheur pareil i. Plus tard on les tint pendant cinq mois au secret, ne leur donnant à boire et à manger que deux fois par semaine ; finalement, les Jésuites, désespérant de les convertir et trouvant l'exemple d'une pareille fermeté dangereux, les envoyèrent en exil : c'étaient quatre pauvres ouvriers ^.

Les seigneurs eux-mêmes travaillaient ardemment à la conversion de leurs vassaux. Nous pouvons juger de la disposition générale des seigneurs catholiques par les lettres d'A. de Waldstein, qui n'était rien moins que fanatique. Cependant lui aussi, le jour même où il demandait «un bon tailleur français», écrivait une lettre sévère aux magistrats de Leipa pour y extirper l'hérésie 3. Plus tard on le voit ordonner que soixante fils de bourgeois de Sagan soient envoyés à leurs frais chez les Jésuites de Gyczin pour y faire leurs études ^y et cependant quelle détestable opinion n'avait-il pas des moines de Leipa •^, et combien ne se plaint-il pas des «im-

^ ffist. persee., chap. 103, § 14, et Amos Comenius, Historia /ratnmi, p. 44. « Hist. persec, chap. 103, §21.

^ Fœrster, Wallenstein, p. 44.

4 Fœrster, p. 72.

^ «Je suis fort étonné que les moines de Leipa aient employé déjà leurs 2000 écps ; je ne doute point qu'ils ne les aient dépensé, mais avec des filles de mau-

pertinences exorbitantes» des Jésuites i? Mais Waldstein gagna néanmoins la réputation d'un homme tolérant à cette époque et il faut avouer qu'il la méritait, lorsqu'on le compare à certains de ses nobles compatriotes. Ainsi le seigneur de Talho forçait ses paysans à coups de sabre à tomber à genoux devant l'hostie consacrée. Un autre, George Mitrowsky, fît mettre quelques-uns de ses vassaux à la question jusqu'à trois fois pour les forcer à se rétracter. Le comte de Kolowrat enfin, que nous avons déjà signalé comme un des plus sauvages convertisseurs, faisait ouvrir la bouche des malheureux avec le canon des fusils et la maintenait ouverte avec un bâillon, pendant qu'on y introduisait i'hostie. A Kniezowsy, l'on enivra les paysans qu'on avait rassemblés à coups de sabre, afin de pouvoir les traîner plus facilement à la communion ^ !

Un pareil régime de terreur devait, on le comprend, briser à la longue toute opposition. En lisant l'histoire de ces paysans bohèmes, il faut s'étonner, non pas de leur défaillance finale, mais de leur résistance si énergique et si longue. Pour les vaincre, il fallut plus de temps, plus de violences, plus d'iniquités que n'en avait coûté la conversion des bourgeois et des nobles ^.

La noblesse et la bourgeoisie protestantes, grâce à leur fortune et à leur position politique .et sociale, avaient pu du moins, en se décidant à l'exil, trouver les moyens de fuir et espérer un accueil bienveillant à l'étranger. Les malheureux serfs n'avaient pas même cette ressource suprême. Us ne

vaise vie et d'autres vagabonds, comme c'est leur habitude.» Lettre du 19 août 1627. Fœrster, p. 346.

1 «J'ai appris les tumultes que les Jésuites ont excité parmi mes paysans. Il y a un proverbe italien qui dit : cosi vol, cosi hahhia. C'est pourquoi ne vous mêlez point de cette affaire. Si les Jésuites se conduisent bien, ils en viendront heureusement à bout; je ne me soucie point, pour ma part, de défendre leurs impertinences par le bras séculier, car leurs prétentions sont insupportables.» Lettre au Landeshauptmann Gérard de Taxis, du 20 juin 1626. Fœrster, p. 351.

2 ffist.persec, chap. 103, § 15 eipassim.

3 En présence de toutes les atrocités que nous venons de raconter, Hurter a eu le courage peu enviable de se demander si la force fut employée pour obtenir des conversions? «Il ne paraît pas,» dit-il. Hist. de Ferdinand II, II, p. 201.

possédaient rien, pas même leur propre corps. Sans doute on les vit quelquefois, poussés par le désespoir, incendier leurs maisons et se retirer dans les bois avec leurs familles ^. Les habitants de Lissa mirent le feu à la ville, à l'approche des commissaires et quittèrent en masse le pays ^. Mais la faim forçait bientôt les fugitifs à sortir de leurs cachettes ; s'ils se retiraient dans d'autres villages, ils y rencontraient toujours des délateurs. De lourdes amendes frappaient les receleurs compatissants 3. Quant à sortir tout à fait du pays, cela n'était possible qu'à ceux qui habitaient près des frontières'*. Les pauvres gens, ne connaissant que leur langue maternelle, ignorant les chemins qu'il aurait fallu suivre, ne possédaient point les ressources nécessaires à un voyage. D'ailleurs, les moines avaient soin de leur dire que la fuite ne servirait qu'à augmenter leur misère, que l'empereur avait partout soumis les protestants aux mêmes lois et qu'il était partout le maître s. H y eut cependant, même parmi les paysans, des caractères fortement trempés qui ne reculèrent pas devant une fuite si périlleuse pour eux et qui réussirent^.

En de rares endroits seulement, l'excès du désespoir poussa les paysans à des révoltes, non préparées et sans lien entre elles, condamnées par conséquent à ne pas réussir. Cependant les paysans de la Haute-Autriche détruisirent deux armées et firent un instant trembler l'empereur ^. Mais les

1 Carafa, Comm., p. 187.

2 Pelzel, II, p. 750.

3 Un mandat du 3 mars 1628 fixait l'amende à 100 thalers par nuit.

4 Sur le triste sort d'un grand nombre d'exilés à l'étranger, — sujet que nous ne pouvons aborder ici, — voir la troisième partie de l'ouvrage de Peschek, intitulée : Les protestants bohèmes à l'étranger, vol. Il, p. 431-570.

5 Hist.persec., chap. 103, § 18.

6 II faut lire l'histoire touchante du vieux Peschek, qui échoua dans sa tentative, et dont le descendant raconte les souffrances et le martyre avec une pieuse émotion. Peschek, II, p. 284 et suiv.

"^ Nous ne pouvons retracer ici l'histoire de cette lutte héroïque entreprise pour la défense des libertés religieuses. C'est une des plus belles pages de l'histoire du dix-septième siècle. Ceux qui ne voudraient point l'étudier aux sources, pourront lire l'ouvrage de F. Kurtz,. Versnch einer Geschichte des Bauemkrieges in

autres insurrections qui éclatèrent successivement en Bohème ne furent que des échauffourées dont Tunique résultat fut de faire verser du sang. Dès 1625, la comtesse de Wartenberg avait été tuée par ses paysans à Morgenthal, ainsi que le seigneur de Werda, près de Kuttenbergi. En 1627, quelques milliers de paysans se levèrent, prirent la ville de Kaurzim et plusieurs châteaux; mais ils furent facilement réduits. On en tua quelques centaines, on écartela les plus coupables, on renvoya les autres avec le nez ou les oreilles coupées, marqués d'un fer rouge au dos ou sur le front 2. En mars 1628, quatre mille sujets du comte Terzky se soulevèrent également dans le cercle de Kœnigingraetz, et après avoir massacré le P. Camille, missionnaire bénédictin, commandés par un noble dépossédé de ses biens, ils vinrent s'établir devant Neuhaus, en demandant des pasteurs utraquistes. Le grand général de l'Empereur, A. de Waldstein, nommé duc de Friedland, dut les combattre; il n'eut pas de peine à mettre en fuite ces hommes débiles «qui tombaient devant lui comme l'oiseau devant l'oiseleur 3», et le 11 mai, les prisonniers furent mutilés ou mis à mort sur le marché de Prague *. En 1629, une nouvelle révolte eut lieu parmi les sujets du duc de Friedland eux-mêmes, qui commença, elle aussi, par le massacre d'un missionnaire et fut égale-

Oherœstreich unter Fadinger, etc., Leipzig, 1805 ; ils en trouveront aussi un résumé suffisamment impartial dans V Histoire d'Autriche du comte de Mailàth, aux chap. 43 et 44, vol. II, p. 36-77.

1 Fœrster, p. 358.

2 Pelzel, II, p. 751.

3 Balbinus a vu lui-môme, encore enfant, du haut de la grande tour de Kœnigingrœtz, les bandes désordonnées des paysans s'approcher en menaçant de la ville, «sed carpehantur paulatim ut aves autumnales in aucupiis.» Balbinus, lib. m, p. 266.

4 Q-ewisse wahrhafte Relation vom Au f stand, etc. — Voy. aussi Theatr. Surop., I, p. 1097, Carafa, Comm., p. 187, et Fœrster, p. 358. — Il est difficile cependant de croire à cette conspiration de paysans qui, lors du séjour de Ferdinand en Bohème (1628), auraient voulu l'enlever pendant qu'il était à la chasse, et l'étrangler. Les tortures cruelles (rigidissima tormenta) auxqueUes furent soumis les adhérents de ce prétendu complot pouvaient arracher tous les aveux qu'on désirait obtenir dans un intérêt facile à comprendre. Carafa, Comm., p. 340.

ment étouffée dans le sang i. Dans les montagnes Wzetiniennes, en Moravie (Weiss-Oebirge), des partis des paysans se maintinrent contre les troupes impériales jusqu'en 1632, retranchés dans des gorges impénétrables, comme ces outlaws saxons qui fuyaient la tyrannie de Guillaume -le -Bâtard.

Lorsque tout mouvement insurrectionnel fut enfin étouffé, des coups de mains hardis ou le meurtre de quelque convertisseur trop impitoyable montraient que le feu couvait sous la cendre. Il importe de remarquer ici, que la tâche des missionnaires n'était pas toujours sans danger. Quand ils n'étaient pas escortés de leurs soldats, ils avaient souvent à essuyer les insultes du peuple exaspéré, et plus d'un succomba dans l'exercice de ses fonctions. Nous en avons déjà vu quelques exemples ; il serait facile d'en citer bien d'autres encore. Ainsi le Jésuite Mathias Burnatius qui avait appelé à son aide les soldats du commandant de Gyczin, pour que saisies de terreur, ses ouailles récalcitrantes suivissent plus docilement ses leçons, fut assommé à coups de hache et de fourche par les paysans de Rowensko, en 1629 ^. D'autres furent tués en errant seuls dans les montagnes et dans les campagnes, par des fanatiques qui croyaient venger sur eux tant de sang innocent, injustement répandu. Uniquement occupé de la vérité historique, nous reconnaissons que la vie de plus d'un de ces martyrs, telle que nous la raconte le Père Balbin, nous a paru touchante; il se trouvait certes parmi eux des hommes honnêtes et sincères, qui avaient foi dans les doctrines qu'ils prêchaient et qui se croyaient obligés en conscience d'appliquer le Oompelle ivr trare aux hérétiques récalcitrants. Beaucoup d'entre eux moururent aussi de la peste en veillant au lit des malades et en soignant avec dévouement leurs ouailles en danger 3. Mais combien aussi qui n'avaient pas cette triste sincérité !

1 ffist.persec, chap. 103, § 19. ,

* «Ut perterriti facilius ai(4irent de regno Dei et JScclesia.» Balbinus, MisceJrlanea, IV, p. 210 ss.

^ Balbinus, Miseellanea, lib. IV. — A la fin du livre se trouve un appendice sans pagination intitulé: Coronis eontinens indiculum eorum e Societate Jesu.... qui in Bohemia.... sese victifnas eharitatis Deo et patria jprabuerunt, etc.

Même quand leur vie n'était point en danger, la mission des commissaires de réformation n'était pas toujours agréable. On nous a conservé deux curieuses lettres du dominicain George Landherr, envoyé par l'archevêque de Prague à Joachimsthal pour convertir cette ville, dans lesquelles il rend compte à son supérieur des résultats de sa mission. La jeunesse turbulente et la po^Jace l'avaient poursuivi dans les rues, avaient pénétré à sa suite dans l'église, se moquant de lui, renversant les bancs et lui jetant des pierres, si bien qu'il avait du descendre de chaire et se sauver au plus vite pour ne point être lapidé, au milieu des huées d'une foule irritée qui l'appelait moine du diable et Satan. Aussi ne saurait-on s'étonner de voir la lettre se terminer par la phrase suivante: «Le meilleur remède serait d'envoyer ici quelques centaines de soldats ; ils sauraient bien comment mater les rebelles ^ ! » Les mêmes faits se sont reproduits sans doute avec plus ou moins de violence, en plus d'une occasion.

Tout n'était pas fini sans doute en Bohème. Dans les endroits déserts, on voyait encore se réunir des fidèles plus ou moins nombreux, pour célébrer à la dérobée le culte de leurs pères. Un contemporain dont nous avons déjà souvent cité les paroles, G. Holyk, nous dépeint, comme témoin oculaire, une de ces réunions. «Je me rappelle encore, dit-il, qu'ayant environ sept ans, je me trouvais avec mes parents dans une immense et sombre forêt. Nous étions assis, au milieu du plus profond silence, dans un chariot, à l'abri des arbres couverts de neige. Bientôt plusieurs centaines de personnes vinrent s'établir autour de nous et se bâtir des huttes de branchage. On puisait la nourriture dans deux viviers voisins. Non loin de là, près d'une colline, une clochette pendait entre deux arbres ; on la sonnait pour le service divin, et je me souviens encore aujourd'hui, comme dans un rêve lointain (il écrivait en 1673), d'avoir entendu

1 Les lettres se trouvent chez A. D. Richter, De persecutionibus bohemicis tu valle Joachimica, Annaberg, 1758, cité par Peschek, II, p. 235. Elles sont aussi imprimées dans lUgen, Zeitschrift fUr die kist, Theol., 1841, vol. II, p. 150.

prêcher là deux prédicateurs et de les avoir vu distribuer la Gène à la foule qui se pressait autour d'eux .... D'où venaient les conducteurs évangéliques qui figuraient dans ces pieuses réunions? Je ne saurais le dire; on mettait aux coins des bois de vigilantes sentinelles et puis on chantait joyeusement les louanges du Seigneur. Après le : sermon, la communion se faisait autour d'un tronc d'arbre grossièrement façonné. Ah ! chrétiens fidèles, qu'il était doux et sublime d'entendre retentir les saints cantiques au milieu des plus épaisses forêts ^ ! »

De temps à autre, il se levait, au sein de ces réunions clandestines, quelque confesseur enthousiaste ou quelque prophétesse inspirée qui prédisait le triomphe de la justice et le châtiment des méchants et cherchait à conquérir la palme glorieuse du martyre. Ces extases religieuses étaient le produit naturel des transports et des angoisses continuelles au miHeu desquelles ils vivaient. Ce sont des symptômes absolument semblables à ceux des illuminés des Gévennes. L'im de ces malheureux, le paysan George Balthasar, fut décapité à Prague et puis écartelé, le 14 août 1629. Ces inspirés s'ingéniaient à trouver partout dans la nature les signes du courroux céleste, et notaient avec un rehgieux effroi la fin terrible et prématurée d'un grand nombre de leurs persécuteurs, puisant une force nouvelle dans ces faits où ils voyaient le jugement de Dieu ^.

Mais ce ne furent que des apparitions isolées. Les masses étaient domptées, et c'est pour cela qu'on a dit avec raison que l'année 1628 marquait la fin du protestantisme en

1 Holyk, cité par Peschek, II, p. 298. — Holyk raconte à cette occasion que l'habitude des réunions secrètes continuait encore bien plus tard, alors que, vers 1667, se trouvant dans les ordres, il allait quelquefois dans un village, visiter les paysans. Le secret fut un jour trahi par une petite fille qui répondit à ses questions en disant que ses parents étaient à la forêt pour recevoir le bon Dieu blanc (le pain consacré). Loe. citât.

2 Hist. persec, chap. 104 et chap. 106, §§ 10-22. — Amos Comenius, âme profondément chrétienne, mais crédule à l'excès, publia plus tard les prophéties de quelques-uns d'entre ces personnages. Voy. l'article Comenius dans la Théologische Realencyclopadie de Herzog, III, p. 3. Pour la vie de l'évoque, voy. aussi Regenvolscius, p. 322.

Bohème ^ Les esprits inquiétés et affaiblis par cinq années de persécutions, latentes, il est vrai, mais obstinément continuées, ne purent résister à la Terreur catholique ^ organisée en 1627. Jusqu'à cette époque, les conversions avaient été rares; mais depuis lors, le succès de l'Église fut assuré, et les convertisseurs n'eurent plus qu'à paraître pour récolter enfin cette moisson d'âmes qu'ils convoitaient depuis si longtemps. Ils étaient en quantité suffisante; nous ne savons pas quel était leur nombre total, mais Balbinus nous raconte qu'après 1627, trois cents missionnaires de la seule Société de Jésus parcouraient la Bohème^. Leur ordre était fier de leurs triomphes; l'un deux, le P. André Matsch, se vantait d'avoir converti pour sa part dix mille hérétiques et neuf « prédicants » . Mais le plus célèbre d'entre eux est le P. Adam Krawarsky, de Prague, qui pendant sa longue carrière parcourut la Bohème en tous sens et qui, lorsque ses supérieurs lui demandèrent un compte-rendu de ses travaux, put leur présenter une liste de 33,140 hérétiques que son éloquence entraînante avait ramenés au culte catholique ^. Que de souffrances inconnues et de longues angoisses cachées sans doute sous ce chiffre orgueilleux! Tous du moins, parmi ces convertisseurs, ne se faisaient point illusion sur la valeur de leur œuvre : ainsi le comte Hannibal de Dohna, l'un des plus ardents entrepreneurs de dragonnades, se vantait un jour, après avoir triomphé de la résistance des habitants de Glogau, d'être un homme plus saint encore que l'apôtre Pierre. «H n'a converti que trois mille personnes par son sermon de Pentecôte, disait-il en riant, et moi, aujourd'hui même, j'en ai converti bien plus, sans prendre

1 Quelques critiques m'ont reproché d'avoir terminé mon travail à cette date; je ne puis m 'empêcher de la maintenir comme date capitale dans mon sujet ; après 1628 il y a bien encore quelques protestants épars et qui pour échapper à la mort ou à l'exil doivent faire profession extérieure de catholicisme, mais, par cela même, le protestantisme a cessé d'exister. L'accord est d'ailleurs général sur ce point; Regenvolscius (p. 206) et Stransky (p. 295) s'entendent là-dessus avec les auteurs de VHistoria perseeutiommt.

« Hurter, III, p. 176. — Voy. aussi Balbinus, lib. IV, p. 146.

3 Balbinus, Miscellanea, IV, p. 142.

même la peine de leur prêcher ^ » — Mais qu'importait l'imperfection de l'œuvre ! Le but était atteint et les moyens sanctifiés. Sans doute, c'était la mort dans l'âme et la haine dans le cœur que les foules, naguère encore hérétiques, remplissaient les églises ; mais les convertisseurs n'y regardaient pas de si près. Les Jésuites, qui dès lors avaient pris la haute main dans la direction morale et intellectuelle du pays, qu'ils cherchent à conserver encore aujourd'hui,^ savaient que le ressort des âmes était brisé, et qu'à cette première génération d'hérétiques convertis, mais assez mal affermis dans la foi, succéderaient des générations plus ferventes et plus dociles; aussi s'abstinrent-ils prudemment pendant longtemps de trop scruter les consciences; ce ne fut que plus tard qu'ils s'efforcèrent de rendre encore plus pesant et plus dur leur joug déjà si lourd pour les pauvres Bohèmes. Après la conversion officielle du pays, ils se contentèrent de veiller avec un soin jaloux à ce qu'aucune influence du dehors ne vînt troubler l'unité, si chèrement acquise, de l'Église catholique 2. Ils y réussirent, il est vrai, mais à quel prix ? Au point de vue matériel, le pays était dévasté ; des milliers de villages y disparurent dans le cours de la guerre de Trente Ans. Avant la guerre il y avait eu dans la Bohème près de trente mille communes ; le tiers à peine existait après 1648^, et parmi celles qui restaient, beaucoup ne subsistaient que de nom et présentaient le plus désolant aspect ^. Voici ce que disaient,

1 Loci communes schlesiscker Gravaminum, Bresslaw, 1634, in^?, p. 166.

^ «Integ raque régna cadaver fada,» dit énergiquement Amos Comenius {De ter^m humanantm emendatione eonsultatio eatholica ad genus humanum, ante alios «d eruditos, religiosos, patentes Suropa. Halœ, 1702, in-4o, p. 35). — Nous venons de relire ce singulier opuscule du pieux évêque qui fut aussi un grand grammairien et dans la Janua linguanim reserata duquel plusieurs générations eu Europe ont puisé leur connaissance du latin. Au milieu de bien des bizarreries, on est frappé d'y rencontrer une foule d'idées neuves et larges. Le chapitre final, Communia generis humant ad Deum suspiria, est d'une grande beauté.

^ H. Wuttke, Die Sntwicklmg der ôfentlichen Verhœltnisse Schlesiens vornehmlich unter den Hàbsburgern [Leipzig, 1842), cité par Sugenheim, Geschichte der Jesuiten in Deutschland, I, p. 276. — Voy. aussi Hormayr, Taschenbuch fUr faterlandische Geschichte, année 1836, p. 296.

4 Balbinus, lib. lU, p. 63.

en 1635, des ambassadeurs étrangers qui traversaient la Bohème, dans une relation officielle : «L'état du pays est misérable et désolant ; on ne rencontre ni homme, ni animaux, pas même un chien ou un chat, dans la plupart des villages. Dans les villes et dans les campagnes une foule de maisons tombent en ruines ou ont été démolies et les champs ne sont plus cultivés ^ » Au point de vue intellectuel, le résultat fut bien plus triste encore. A la place d'une activité scientifique et Uttéraire qui donnait à la Bohème un rang élevé dans le mouvement intellectuel de l'Europe, on vit peser sur tout le pays le joug d'une ignorance systématique, regardée comme le meilleur moyen de défense par le despotisme religieux et politique ^, Tout ce qui pouvait rappeler l'ancienne culture et les traditions nationales fut soigneusement étouffé; pendant plus d'un siècle, les moines et les curés donnèrent la chasse à tout volume écrit en langue tchèque, qu'on regardait de prime-abord comme infecté d'hérésie ou comme pouvant réveiller des souvenirs d'indépendance nationale qui devaient être ignorés des générations à venir ^, Quand cinquante ans plus tard le Jésuite Balbinus, après avoir décrit lui-même les souffrances du pays, déclarait, en finissant son ouvrage, que les plaies infligées à la Bohème par l'hérésie avaient été guéries par la clémence de la maison d'Autriche 4, il niait l'évidence des faits, et ses affirmations rappellent involontairement les paroles de Tacite : ubi solitudinem fadunt, pacem appellant ^. Deux siècles ont passé depuis lors et sans doute il faudra de longues années encore pour que les désastreux efiiets de la réaction catholique soient complètement réparés en Bohème et pour que l'antagonisme des races, imprudemment nourri dans ce beau

1 Hurter, III, p. 186. — BaU)inus dans son Sj)itome, va jusqu'à avouer: «minim si j)08t tôt proscriptiones, cades, fugas, expilationes, incolas superesse,» p. 630.

2 Pelzel, II, p. 788 et suiv.

3 Peschek, II, p. 317.

^ Gravia illa ab Haresi patria infiicta vulnera elementia austriaca persanata sitnt.» Balbinus, Epitome, p. 631.

5 Vita agricole, chap. 30,

pays par une oppression séculaire, s'efface enfin dans une égale et sérieuse liberté.

H est difficile ou plutôt impossible d'arriver à une estimation tant soit peu exacte du nombre de ceux que la Té formation de la Bohème envoya dans l'exil. L'historien catholique Pelzel, s'appuyant sur l'avis du chancelier Slawata, contemporain de la persécution, donne un chiflre de 30,000 familles i; Peschek porte ce nombre à 36,000 familles émigrées^; mais qui donc aurait pu compter tous ceux qui passaient nuitamment les frontières ou se glissaient en secret hors du royaume 3? L'immense majorité de ce chiffre appartenait aux classes supérieures de la société, et l'on peut dire que l'élite du pays sortit du royaume, portant à l'étranger le savoir et les talents dont la patrie ne devait plus jouir qu'au prix d'une apostasie^.

C'est ainsi que Ferdinand II triompha du protestantisme en Bohème ; c'est ainsi que le plan de conquête habilement tracé par la curie romaine reçut son exécution ; mais comme toute conquête violente et contraire aux lois éternelles de la justice, eUe renfermait dès le principe, pour le vainqueur, le germe de dangers et de malheurs futurs ^. Celui qui, plus que tout autre, avait rendu possible cet éclatant succès de l'Église, n'assista pas au dénouement final. Rappelé par Urbain VIII, en octobre 1628, Carafa dut quitter l'Allemagne avant que la victoire ne fût entièrement décidée. Le nonce papal cependant n'avait aucun doute sur le succès

1 Pelzel, II, p. 754.

2 Peschek, II, p. 319.

3 Balbinus semble aller encore plus loin que les deux chiffres cités plus haut, quand il parle de trente-six mille familles de possesseurs territoriaux, sanz compter les artisans, etc. Miscellanea, lib. III, p. 63.

^ Pelzel, dans son Histoire de Bohème, II, p. 755 et suiv., a donné, d'après des manuscrits contemporains, la liste des principaux émigrés ; mais elle est loin d'être complète. — Ajoutons d'ailleurs, pour rester fidèle à la vérité, que parmi la noblesse surtout plus d'un de ceux qui d'abord avaient quitté le pays, se trouvant à l'étranger dans la misère, faiblit et retourna en Bohème se faire catholique pour regagner ses biens confisqués. Carafa, Belatione, p. 155.

5 «Nulla quippe scelere adquisita potentia diutwna est,- turhulenta sane, ruitwa çmm primum.» Habernfeld, p. 185.

que tout faisait prévoir, et, terminant ses Commentaires, il pouvait se réjouir d'avoir opéré ce changement immense et déraciné cette hérésie que deux conciles, tant de papes et d'empereurs puissants avaient en vain combattue; mais il repoussait modestement tout mérite personnel de ce labeur, et en attribuait humblement toute la gloire au Père Céleste et à la Très-Sainte mère de Dieu ^.

L'histoire impartiale ne peut s'associer à ces hymnes de triomphe et à ces chants d'allégresse. Elle ne peut que condamner de pareilles œuvres et les hommes qui les ont accomplies. Elle ne peut admettre qu'en reniant tout sentiment humain on accomplisse jamais les volontés de Dieu. On aurait tort, sans doute, de juger absolument les hommes du dix-septième siècle comme s'ils étaient des nôtres et d'après les idées qui gouvernent notre temps ; ce serait être injuste envers eux que de leur demander en fait de moralité politique ce que nous exigeons de nous-mêmes. Mais en les jugeant même au point de vue de leur époque, autant que cela nous est possible aujourd'hui, nous ne saurions cependant les absoudre. Après qu'ils ont joui des applaudissements des fanatiques contemporains, il est juste de leur infliger le blâme sévère de la postérité. L'histoire a le droit de reprendre ainsi à distance les grandes causes un moment perdues et de les remettre en lumière. C'est pourquoi ne dédaignons pas l'étude consciencieuse du passé et ne craignons point de le montrer sous son vrai jour, non pas pour raviver des haines confessionnelles qu'on voudrait voir éteintes, mais pour manifester d'une manière irréfutable combien, depuis deux siècles, nous avons marché dans la voie du progrès !

1 Carafa, Comm., p. 351 et suiv. — Les Commentaires parurent pour la première fois en Italie, en 1630. L*histoire de Carafa est encore très-peu éclaircie; on n'a jamais pu savoir pourquoi, contrairement à tous les usages de la curie romaine, il ne fut pas promu à un archevêché ni au cardinalat; il retourna dans son obscur évôché d'Aversa, où il mourut. Ni M. MûUer, l'éditeur de la Relatione, ni M. Anthieny, dans son opuscule sur Carafa (Berlin, 1864) , n'ont discuté la question.

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