LA DÉTRESSE L
Il relève le carreau pour r é-veil aux
linea voyageuses.
Il se rassied, en fsre de son frère...
Inseîi?itjIe-meBt, ligne à ligne, en .S3 çj'i.^ . ^o f^ui la banquette, ils se rapprochent, Pierre de VaîenUne, et Dêais de Modeste...
Ils ne cessent de se regarder..
L'un (?ôs deux commande, à coup sûr ; l'autre a Thah: ti:de d'obéir. ^
Et c'est Denis qui guette, dans le regard de Taîné, Vof'
iprême d'agir, pour exécuter le prrJGt conçu en :
Ma.is voilà que tout ?■■ c:îp. la scèise change en:
Ce n'est plus un reg inte, chez Pierre Sarnbui
ce ne sont plus des y ime et de meui-tre...~ Ils
sont adoucis filnfrulièremeûi et Î'ob- dirait. Que c'est beauté de Modeste qui vient d'accomplir ce mlr^'^le ! Une lueur s"y allume, de pa? ' vaise, âr-
rieux...
Ces deux enfants^ peut-être, viennent d'être sauvées a ^ :
anger.
Qui sait si ce n'est pour tonaher dans un danger plus grand encore ?
Denis a vu l'ordre muet de son frère. Il a deviné. Et le lent travail d'approche sur la banquette, cesse aussitôt.
Il était temps : Modeste et Valentine .s'en apercevaient
Elles commençaient à prendre peur... Les stations avaient .ruccédé aux stations... les heures s'écoulaient... et pas un mot n'avait été prononcé par les deux hommes. Pourtant ils se connaissaient... même ils devaient être frères, car leur ressemblance était frappante... Dans leur silence, dans, îa discrétion voulue de leur allure, U y avait je ne sais
loi de menaçant, d'inquiétant.
Après tout, n'étaient-c-e" pas de folles imaginations?
Et Modeste haussa les épaules de dépit contre elle-même.
Valentine, en même t^mps, souriait, rassurée.
A Vouziers, un paysan monta, avec un assortiment de ; guets de toutes les dimensions. Dès lors, elles n'eurent plus aucune crainte. Elles se .sentaient prises d'un irrésistible besoin de dormir. Leurs paupières s'aîourdisspiorit.
Dormirent-elles vraiment, ou bien les heures qui les
^■^araient de Reims furent-elles emipUes de rêves demi-
•eiîlés ? Elles s'en souvinrent difficilement par la suite,
rsqu'elles essayèrent de se rappeler les paroles qu'elles av^'î'^nt entendues, sans doute en rêvant... ou bien les a," rient-elles véritablement entendues?
Ces paroles étaient bien vulgaires. Propos tcrrî à terre écho.ngés entre les deux SamixH et -e pay;»an,.- Sur quoi ? Sur le temps qu'il faisait... la rignour de l'hiver nr^rore .. îâ cherté dés vitrés... lâmoiitations sur îa vie..
LA rjauLssi: D UNE mère 83
v>.... ^ avait rien là qui pût retenir l'attention par
quelque détail sinr;uli(?r... par un aperçu nouveau... par une réflexion caraclénstique...
(>rDè3 lors, comment ces paroles — non du paysan, mais des frères Sambut — s'incrustèronl-elles dans leur souvenir, d'une façon si précise et si nette aue lorsqu'elles s'éveillèrent — dormirent-elles, en réalité 1 — elles furent frappées par certaines inflexions bizarres... par certaines tournures de phrases... par certaines façons de prononcer certains mots ?...
'Brusquement rappelées à elles-mêmes par un arrêt du train, elles ouvrirent les yeux... On était à Reims... Le pays<in descendit...
È11^5 se retrouvèrent seules de nouveau avec les deux Sambut... Pag lonj^temps, car voilà qu'ils descendent, à leur tour... après s être consultés... après s'être regardés... sans un mot... On dirait vraiment qu'ils redoutent de faire entendre le son de leur voix devant les jeunes filles. Alors, s'ils ont parlé tout à l'heure, c'est donc qu'ils les croyaient endormies ?... Et aussitôt, ils descendent, Pierre Sambut soutenant Denis...
Un dernier regard de Pierre emplit d'un frisson d'effroi le oœur de Modeste.
— As-tu vu comme cet homme m'a regardée ?
— Oui... Il m'a fait peur, à moi aussi...
— Je suis contente qu'ils soient pai*tis... J'éprouve je ne sais quel soulagement...
— Tu as dormi, toi, depuis Vouziers?
— J'ai dormi... mais d'un sommeil fiévreux... je crois bien que je me suis réveillée toutes les cina minutes... *'"vais peur... je suis folle... mais j'a.vais peiîr...
■ Moi aussi, comme toi...
Jolies se turent, abîmées dans une réflexion obstinée, chacune essayant de ressaisir certains détails fugitifs qui avaient passé dans leurs rêves. Elles n'osaient se les confier.
Ce fut Modeste, plus hardie, qui commença :
— Je m'imagine que je n'ai pas dormi beaucoup, parce que j'entendais ce qu'ils disaient, les deux qui sont montés ensemble, et le paysan qui est monté à Vouziers...
— J'entendais aussi... et ce n'étaient pas les paroles qui~ retenaient mon attention.,.
'^'>- Ah ] toi non plus, n'est-ce pas ? Toi non plus ?... Alors quoi ? Tu as frémi, en écoutant ?... ainsi que j'ai frémi moi-même... parce que,., parce que... ce n'était pas les paroles que tu écoutai.?... tu écoutais les voix, le son des voix, l'accent des voix qui parlaient
— Oui. dit Valentiiiô très bas, et devenant tout à coup
LA DETRESSE D'UKE . -
— Cenaïus mots t'ont rappelé d autres mots prononc ; devant nous, n'est-ce pas ?
— En une nuit que nous ne pourrons jamais ouiiiei. .
— Ecoute, Vaientine, il faut que nous précisions entij nous chacune de ces infimes petit€3 choses, afin d'être sûre^ que nous pensons de même... car, voi3-tu, si nous pensons de même, si nous avons entendu les paroles et les vci': ^e la même façon, c'est que nous ne nous trompons pas... Nous dormions peut-être, mais de ces sommeils lucides pendant lesquels la vie n'est pas complètement interrompue...
Elles restèrent silencieuses... Elles évoquaient leurs souvenirs.
— Commence, toi, Modeste... Cela me donnera du courtige, après...
Le train siffla, s'ébranla lourdement. On était parti de nouveau. Personne n'était monté dans leur compartiment. Les deux frères, sans doute, s'étaient arrêtés à Reimv, but de leur voyage... L'aube naissait. La campagne, morne, apparaissait couverte de neige, jusqu'au plus lointôin horizon...
— J'ai cru en les écoutant que j'étais reportée tout à coup à six semaines de là, dans cette nuit du 18 octobre... et que ceux qui nous ont menacées parlaient encore devant nous...
— Les deux hommes noirs ?
— Oui... sûrement c'était un mauvais rêve... mais ce mauvais rêve, tu le faisais aussi au même instant... Dans la nuit teriible, quand Us se sont approchés de nous, sous le hangar des fours à chaux, un des deux a pris la parole pour nous interroger, d'abord, puis tous deux se sont mis à parler ensemble pour proférer contre nous les terribles menaces qui ne sont point vaines, hélas ! et qui, tu l'as vu comme moi, pèsent bien réellement sur notre ne.
— Mais sommes-nous certaines ? Serons-nous jamais sûres de reconnaître ces voix... ? Elles étaient étouffées par les foulards qui leur barraient la figure...
— Et, en plus, ils faisaient exprès de parler bas... puis, ils tremblaient aussi, parce qu'ils étaient émus, malgré tout, du crime horrible qu'ils avaient commis...
— Ils n'ont pas toujours parié bas !... Souviens-toi, souviens-toi bien...
— C'est vrai... Parfois, ils oubliaient d'être prudents... et quelques mots éclataient...
— Ce sont ces mots prononcés ave.c une intonation particulière, qui m'ont frappée tout à l'heure, pendant que je dormais... Ai-je dormi ? Ai-je rêvé ?...
— Nous n'avons pas dormi... Parle ! parle !
.— Les mwis qui ont attiré mon attention soût ceux-ci ;
La LLiaESbE D UNE .MLiRÉ 85
cf Mendiantes... fordl... picAnc nuit... quelque cfiose... inteV' roge... les petites iinprudetices... défaillance... »
— Coinitie moi, oui, ce oont les mômes mots qui ont éveillé mon souvenir.. Les hommes noies, en cette nuit-là, grasseyaient, avec l'accent traînard particulier à certaines frontières du Nord et du Nord-Est... I?onr que leur prononciation nous ait frappées, nous deux q'ji sommes habituées à l'entendre, il faut qu'elle ait été biea accentuée...
— Et qu'elle soit bien reconnaissable...
— Voilà maintenant que j'ai penr... encore... Notre imaginp.tion est restée blessée par les épouvantes de cette nuit-là... Et nous allons être -portées, tout naturellement, à reconnaître partout les voix que nous avons entendues... Défions-nous...
— Tn as raison... Défions-nous... Il y a un peu de folie dans notre cas... Les deux hommes noirs ont tenté de nous rejoindre à la V^iergette en escaladant notre fenêtre... Si Ih's <}eux hommes noirs étaient là, tout à l'heure, ils nous
.aient à leur merci, sans défense... dans ce wa{;0n où , 'JUS étions seules... Il leur eût été facile de se défaire ae nous... Nous nous trompons, vois-tu... Ce n'était pas eux.
Apres un nouveciu silence, Modeste murmura :
— Eh bien, Valentine, je vais te dire... Uii moment, j'ai éprouvé une épouvante atroce et j'ai cru qu'allaient recommencer pour nous les angoisses de la terrible nuit... L'un des deux avait ouvert la portière... J'en suis sûre... Pourquoi ?... Et ils se regaj'daient en nous désignant. -le îaioais semblant de ne rien voir, mais je voyais... Celui qui était en face de moi paraissait commander à Tautre... Et, insensiblement, ils se sont rapprochés de nous... Ils nous touchaient presque... J'avais si peur que j'allais crier... sans savoir pourquoi, au risque de m'entendre ensuite traiter de folle, mais c'était plus fort que moi !..,
— Tu n'étais pas folle. Modeste. Ce que tu voyais, je le voyais également... Tes terreurs, je les ai éprouvées... tes remarques, je les ai faites...
— Puis, un revirement... Ils s'arrêtent, s'éloignent de nous... Celui qui commande à l'autre s'adoucit... Son regard pèse sur m.oi une dernière fois, oli ! quel regard !... Valentine... écoute... cet homme me portera malheur...
— Mo'loste, reviens à toi !...
La jeune liîle avait une crise de sanglots. Elle fut longtemps à se calmer.
— Nous nous défendrons. Je te défendrai. Nous Tavona juré autrefois...
— Hélas ! que pouvons-nous faire ?...
— Ils ont disparu. A Paris, jamais ils ae nous retrouveront...
— Disparu ? Tu le crois ? Eh bien, je déclare que touteé mes craintes sont vaines et puériles si vraiment iîs nous ont quittées... Mais tu te trompes, si, tout à l'heure, lorsque nous descondrorjs à Paris, tu les aperçois, se ruêiant à la fouie et essayant, sinon de nous rejoindre, au moins jde nous surveiller, alors, ma Valentine, c'eat que mon pressentiment est juste et j'ai dit la vérité... L'ub f^e ces deux hommes causera mon malheur...
^ îjii peu avant d'arriver à Paris, elles soi-tirent de leur rêverie.
— C'est bientôt, dit Valentine... Encore quelques minutes...
— Oui... qu'aîlons-nous devenir?...
EUr-> ';nnr.i! r .r?.!. Leur cœv.r était gros d'angoisses. Pu: vec un sourire de mélancolie :
— t omptes... Veux-tu ?,.. En somme, nous . vons des re- source s...
Eiie.^ tirèrent leurs porte-monnaie, étalèrent devant elles, sur leurs genoux, des sous, dcs pièces blanches et queiquefi pièces d'or...
— En voilà de l'argent î
— Des mille et des mille, bien sûr I Malgré tout, elles se mirent à rire.
La jeunesse triomphante, toute-puissante, prenant le dessus, faisait oublier les drames du passé, les craintes de l'avenir... et surtout l'anxiété du présent...
— Combien, t-oi ?
— • Cent dix-sept francs soixante-quinze centimes... Et toi ?
— Moi, je suis plus riche... j'ai cent trente francs, juste... ns compter une pièce de quarante sous que je possède
..epuis six mois, dont je n'ai jajnais pu me débaxi'asser, et qui est fausse !
— Deux cent cinquante francs à nous deux ]
— Une fortune I On peut vivre des mois, avec un peu L-}. prudence...
Les gares, plus rapprochées, succédaient aux gares. Mo- - 'ste se pencha et dans la bi-ume qui planait sur la grande \ iile, elle put cfuand même apercevoir des édifices dont elle connaissait les images et qu'elle nomma...
— C'est Paris !... Voilà Notre-Dame, les Invalides î la tour Eiffel !!1 dit Modeste, joyeuse.
— Paris I fit Valentine, le cœur serré...
Que iear réservait Paris, aux deux innocentes filles?... Etait-ce le paradis où elles finiraient par rencontrer le toiJ.:ur? Etait-ce le goolïre où elles allaient s'engloutir! Enigme indéchiffrable I Enigme redoutable aussi.,.
Quelques minutes après, le train stoppa gare de l'Est.
Les portières s'ouvrirent... les '- - Y^îcs prir-ôût l«tt£f paqu^tc >uiyirent la fo^ç. .
Paris îa'<^b"»'alu dc^'ixrit eiics comme i C-cénn, commfi un dôseit... 7V.CS no connaissaient pardonne. Elles n'y avalent nnlle iidro=-3 où s'arrètor. Elles n'cniporto.icnt ancune-recomiîKwIî'lion... Le hasard los jetait là, comme un vais- F-enu dé.-;nmparé Jette des naufragés à^a oùte... sans ressources...
Elles avaient tout c<^"*'"^ r.n.-a "nisqu'elles étaient jolies.
Que forait leur \v fî 1r,9 dangers qui naî-
traient t' !■- ,-lT,-Mn ■ . .-■'
Del 10 r vTp de. la gare jns-
uu'h il crard cniintif, KHe
lia : M Ces lionînies
D"abord elle ri'-
Tant de gens :
laient... Ja-mnis la jeuno tiile n'avait vii tant de niundo à la fois. Ses yeux papillotaient, comme sMlfg av^^j^^nt été fatigués par des reflets trop éclatants.
Mais elle serre, dans un geste nerv la sou
amie.
— Valentine ! Ma Valentîne !
— Eh bien 1 quoi ? qu'est-ce que tu as ?
— Jo ne nie suis pas trompée... Ils n'étaient pas descendus de notre train, pendant Tarrêt de Reims... Ils avaient voulu, simplement, changer de compartiment... Les voici...
En effet, Pierre ot Deni^ Sambut — Pierre soutenant toujours son frère — suivaient de loin les jeunes fdles en se dissimulant derrière une rangée de fiacres.
Quand ils se vir*^nt obser\'és, ils disparurent.
Le Joli visage de Modeste exprimait un désespoir profond, sans remède.
— Cet homm.e me perdra... J'ai compris cela à so nier regard...
Elles se hâtèrent de s'éloigner. Où aller? A l'aventurr\ mies nsarehèrent longtemps, n'ayant qu'une pensée, cello ^3 mettre le plus do" distance possi})le entre la gare- de
L'.st, et l'hAtel où plîe« R'anéteralont. Onel hôtel ? Le
remier venu.
Sur le boulevar ' ■ ■^.
iii'''0... :--e reposèreiii :v!m- ui; !■;!.!•■... . i)^ toutes
part-i. d'^s ouvriers et des ouvrièro -5 ot-^Hers,
fi.^-: ■ ■'■'""'-.: '■i'-'-- r,--.,.!,,,-.A-. /r..;' bureaux.. ,
trainwnvs,
■ i.ns les entr;i}Hes inc Et les je;;rECâ filles , bien vrai..., •. rû^'^-r
ns la grande ville.
Eu faco d'sii.^f. una maison meuMée à froî.q rîtar-ps boiv'
dide, étalait sur toute la largeur de sa façade son enseigne :
Hôtel du Volga.
Elles se regardèrent, en haussant les épaules. Et ce regard voulait dire — tout à la fois ironique et navré :
— Autant là qu'autre part... Plus Thôtel serait pauvrj et plus longtemps elles pourraient y vivre, en faisant durer indéfiniment leurs maigres ressources.
Elles entrèrent. Corridor noir, suintant Thumidité. Escalier obscur.
A Tentresol, dans une sorte de cage, une grosse fenune sommeillait.
Elles demandèrent une chsmb^e, pour elles deux.
La grosse femme les dévisagea sans mot dire, semblant se livrer à des calculs.
L'examen fut sans doute favorable aux jeunes filles, car elle daigna sourire.
— Au troisième, le numéro 15... Ce sera deux francs pour vous, mes bichettes... On paye la huitaine d'avance... Aboulez les seize balles... avant qu'on change les draps.
Un quart d'heure après, elles étaient dans une chambre grande conmie une alcôve, emplie de relents qui leur donnaient des nausées.
Elles ouvrirent la fenêtre, sur le boulevard.
Et srur le banc où tout à l'heure elles-mêmes s'étaient assises, elles aperçurent un homme qui regardait l'hôtel, et qui, en les voyant, les salua.
C'était Pierre Sambut !...
En même temps elle^s entendaient frapper à la porte.
C'était la maîtresse de Thôtel, une feuille de papier et un crayon à la main.
— Faut me donner vos noms et prénoms et d'où que vous venez, mes gonzesses, à cause de la police qu'est curieuse en masse et dont les inspecteurs des garnis viennent tous les jours fourrer le nez dans ce qui ne les regarde pas.
Elles ne s'attendaient pas à cette obligation. Elles allaient être, du reste, dans ce Paris auquel elles avaient aspiré, ainsi qu'un refuge suprême, de grand calme et de complète quiétude, elles allaient être comme en un torrent contre lequel on est impuissant à lutter, qui vous entraîne à sa volonté, en faisant buter votre corps contre tous les obstacles en vous meurtrissant contre toutes les roches. f La première pensée qui leur traversa l'esprit fut qu'elles ne se feraient point connaître. Elles avaient été trop malheureuses, à Metz et à Verdun, pour courir le risque d'y retourner, si leurs iamilles tentaient de les reprendre. Déclarer leur vrcul nom, c'était conmiettrQ une i^niprudence