LA
et les désigner clairement à la police, si les réclamations ÙH leur parents étaient arrivées jusqu'à la préfecture.
Elles portèrent sii/ le registre la déclaration suivante :
Louise Vernond, 20 ans, venant de Nancy.
Marie Berthaudun, 20 ans, venant de Belfort.
L'hôtesse cligna ses petits yeux chassieux, enfouis sou3 de la graisse jaune, montra, dans un rire, sa bouche démeublée et les tranquillisa.
— N'en demande pas davantage, petiotes... Si c'est vos vrais noms, c'est que vous n'avez rien à craindre... Si c'est des faux noms, c'est votre affaire.
Une crainte s'empara d'elles en se voyant si vite devinées.
La femme partie, elles se mirent au guet de nouveau, derrière la fenêtre.
Pierre Sambut n'était plus là.
Avait-il perdu patience ? Avait-il renoncé à son mystérieux projet ? Ou bien, plus simplement, n'était-il pas caché quelque part d'où il continuerait de surveiller l'hôtel du Volga et ses deux locataires ?
Modeste soupira.
— Il ne s'est pas éloigné. J'en jurerais. Que veux-tu ?... Nous n'alLona pas rester ici prisonnières. Agissons comme si cet homme n'existait pas...
Et délibérément, comme si vraiment elle eût chassé tout effroi :
— D'abord, moi, je meurs de faim !... Il va falloir déjeuner....
Elles descendirent ensemble. Tant qu'elles seraient ensemble, elles n'auraient rien à redouter. Elles auraient tout à craindre, au contraire, le jour où le hasard, ou un cilme ou un m.alheur les séparerait !...
Leurs achats ne furent ni longs ni difficiles. Un peu de pain, de la charcuterie, des pommes et un quart de litre de vin ; en quelques minutes, tout eut disparu.
— Moi, j'ai encore faim, dit Modeste, mais tant pis I
— Oh ! si on s'écoutait, on n'en finirait jamais 1 dit Valentine avec philosophie.
Elles n'avaient pas de temps à perdre.
Il fallait vivre et, pour vivre, il fallait trouver une place. Oh I elles ne seraient pas difficiles. Tout leur serait bon, pourvu que la place fût chez d'honnêtes gens. Instruites, intelligentes, elles pouraient être caissières, employées aux écritures, même Modeste pouvait donner des leçons d'allemand. A défaut de ces places, qui étaient le summum de ce qu'elles rêvaient, elles seraient gouvernantes, bonnes d'enfiutfî, bonnes à tout faire. Il fallait vivre ! Il fallait travailler I Et elles allaient être aux prises avec linconnu... l'inconnu formidable qui attend à Paris tous les déshérités,. ornais surtout, hélas ! les filles et les femmes...
Misérables hiim de -paîîle enlevés dans un cyclone, eiies commencèrent ra^jrès-miùi môme leur dur calvaire, souriantes, courageuses et pleines d'espoir.
Sans aucun renseignement pour se guider, elles s'adressèrent à leur hôtevse ;
— îJadame, connaissez-vous l'adresse de quelques bureaux de pla<;ement ?
La mère Lucas sursauta dans, son fauteuil où elle venait de s'endormir et fit trembler du coup, le vaste édifice de son corsage. Elle écarquilla les yeux.
— Des bureaux de placeinent ? Pourquoi faire ?
— Mais pour trouver de l'ouvrage ? firent les deux innocentes en riant.
— Ah ! c'est autre chose... Excusez-moi... Je croyais que quand des filles ont des yeux coîimje les vôtres, dles n'avaient qu'à se montrer pour voir rappliquer la galette... ~
Elles étaient innocentes, certes, et pourtant suffisamment averties pour comprendre à quoi la vieille faisait allusion dans son ignoble langage.
Elles s'é] oignirent d'instinct et tJi aient partir sans attendre la réponfee, lorsque la mère Lucas leur tendit un papier sur lequel elle venait de craj^onner quelques adresses.
— Tenez, dit-elle avec un mauvais sourire, v'ià des bonnes maisons et quand vous aurez fait fortune, n'oubliez pas la mère Lucas qui aura été la première à vous renseigner...
Elle descendit avec elles presque sur le trottoir et les regarda s'éloigner :
— Rudement jolies et fraîches... Doux* fleurs, deux vraies... C'est pas du chiqué !
La première adresse qui leur avait été remise portait :
Faubourg Saint-Martin, numéro 128 : Monsieur Jean- François !\Iatagrin. '
Elles montèrent au cinquième étage, sur la cour, sonnèrent et entrèrent dans une petite pièce très sombre, le long de laquelle il y avait des bancs, contre la muraille... Elles n'y furent pas seules. D'autres postulantes attenxiaient. Chacune, à tour de rôle, entrait dans une autre pièce un peu mieux éclairée, o\i, lorsque la porte s'ouvrait, on apercevait un homme coiffé d'une casquette, qui écrivait à un bureau, près d'une fenêtre.
Elles pénétrèrent là après un quart d'heure d'attente.
Matagrin prit leurs noms, leur adresse, releva brusquement la tête quand il ies entendit déclarer qu'elles demeuraient hôtel diî Volga.
— Vcus n'a':r.i: jamais été on place ?
— Non. (r
— Alors you3 n'avez paa dô papiers ? pas de certifl-
LA i)r.!ilr.^SE d'une MÈRE 91
cats ? Mai 9 on peut se renseigner auprès de vos familles ? Où soDt vos parents ?
Elles ne pouvaient répondre.
Matagrin avait adressé celte demande ponr la forme.
— C'est compris, dit-il... Et du moment que vous êtes envoyées par la mère Lucas... ceDiain, je vous aurai trouvé votre affaire...
Elles remercièrent. Déjà elles allaient sortir. Il les rappela :
— lié ?... s'il vous plaît ?... Il '-■' ^^-"— vingt franc?...
— Pour nous deux ?
— Non, pour chacune...
— C'est une grosse somme pour nous, monsieur...
— Nous avons peu de re.^sources.
— Je ne travaille pas pour rien, mes belles. Mais tranquillisez-vous... Je vous aurai vite donné le moyen de regagner vos deux louis...
Elles tirèrent en soupirant bien fort quarante francs de leur porte-monnaie.
— Alors, nous reviendrons demain ?... vous nous aurez trouvé un emploi ?
T'-Tatagrin eut une parole énigmatique :
— Moi, j'aurai proposé l'emploi... Le reste ne me regarde pas... Ce que je peux vous dire, c'est que tout m.arcbera comme sur des roulettes, si vous êtes gentilles...
Il appuya sur le dernier mot. Et elles s'en allèrent, vaguement inquiètes.
— Qu'est-ce qu'il a voulu dire ?
— J'ai peur de comprendre. Et toi?
— Moi aussi... Nous verrons bien:... IVLiis tout de 'même, voilà un accroc à notre bourse... De ce train-là, noua n'irons pas loin.
Elles dînèrent comme elles avaient déjeuné. Toutefois, elles supprimèrent le vin. C'était une 'première économie.
Et comme elles étaient harassées, elles se couchèrent de bonne heure.
Malgré tout, malgré la fatigue, elles ne s'endormireut pas. Ce fut à ce moment qu'elles sentirent le mieux la solitude. Puis, trop de pensées, trop de craintes affluaient à leur cerveau... Cela leur dannait une surexcitation fébrile et les tenait éveillées. > ^.
Si peu d'expérience qu'elles . eussent des dessous de la vie parisienne, elles avaient déjà fait bien des remarquée. Puis elles se savaient jolies ; c'est un danger.
Le soir elles avaient vu rôder devant l'hôtel du Volp;a des figures sinistres, figures de crimes insolentes et gouailleuses, figures d'homrnes et figures de femm.es.
•Et quand elles étaicn^. "-- '" -^'•- ^- — -. - — '^ — '-^
avec un drôle d'air •
92' LA DÉTRESSE LiJL .:..::
— Dormez bien, mes belles et pensez à vos amours I îl n'en fallait pas plus ponr empêcher tout sommeil. Elles avaient fermé soigneusement la porte à clef ; ma.i?
elles constatèrent cfue celte porte n'était pas très solide et qu'un vigoureux coup d'épaule pouvait l'abattre.
La soirée se passs, sans que rien ne justifiât leur effroi, si ce n'est, toutefois, qu'elles entendaient dans l'escalier? des allées et venues, des rires et des cris d'ivrognes... et parmi c^ rires ex ces cris, il y avait des voix de femmes et des voix d'ii^mmes... Tout ce'la se terminait, parfois, par des hurlemenis... On se baitait... Le glapissement de la mère Luca,s dominait le tumulte... elle menaçait d'aller chercher un gardien de la paix... et pour un moment tout rentrait dans le calme...
Modeste et 'Valentine, dans leur lit, se serraient l'une contre l'autre...
— Nous quitterons cette maison demain, veux-tu ?
— Oui... mais nous re«dra-t-on notre argent ? Et puis, où aller ?
— 11 doit y avoir des refuges où l'on reçoit les honnêtes filles.
— Noiw chercherons... nous demanderons...
L'hôtel du Volga parut s'endorm.ir jusqu'à dix heures... On n'entendi*. plus aucun bruit... Elles veillai-ent toujours... Com.me il s'iiût mis L p:*tuvoir, les passants étaient rares... le boulevard de la Violette semblait reposer...
Alors qu'eUes allaient peut-être se laisser aller au sommeil elles eurent la sensation que des pas furtifs montaient l'escalier, dont les planches craquaient... Ces pas s'arrêtèrent devant leur porte...
— Tu entends ?
— Oui. Il y a là que^'^i^'un qui écoute...
— On va essayer d'enîrer...
— Eh bien ! nous casserons un carreau de la fenêtre et nous appellerons au secours.
Des secondes se passent. Tout à coup elles perçoivent nettement un bruissement singulier, quelque chose comme le froissement d'un papier que l'on ferait glisser sous la fente de la porte... Ensuite, les marches de l'escalier craquent de nouveau, les pas s'éloignent avec les mêmes précautions... C'est iout...
- ^'obscurité, dans la chambre, est intense. Elles ne peuvent rien voir.
Modeste se lève doucement, allume une bougie et se dirige vers la porte.
Sous la porte on a^ en effet, glissé un papier.
Elle s'en empare, revient s'asseoir sur le lit, auprès dfe Valentine.
C*est un moTceau de pap^r graisseux, blanc en ce sens
LA DrÎTRESSr. D'rNE MÈRE 93
qu'on ne l'avait employé que pour deux ou trois Hjrneg d'écriture grossière qui le reinpîissait d'un côté, mais bien plutôt sali, pour avoir traîné sur des tables ou avoir servi à envelopper quelque mangeaille.
Quelle âme, restée généreuse et compatissante dans la boue où roulait le corps, avait dicté l&s mots qui se trouvaient là, les mots qui indiquaient clairement qu'on avait compris leur pjurpté, que l'on devinait leur détresse et qu'on songeait à les sauver ?
Quelle fleur inconnue se soulevait hors de io. fange et du ruisseau de Paris pour faire passer jusqu'à ces vierges, son dernier parfum ?
Elles lurent, frémissantes :
« On prépare un coup contre vous pour cette nuit. En- « fermez-vous bien. Ne dormez pas. Et demain, quand il << fera jour, la première chose que vous ferez sera de filer (( d'ici. L'iiôtel du Volga n'e-t pas pour vous. »
Que préparait-on ? Qui ? Etait-ce encore les hommes noirs? Dans quel repaire étaient-elles venues se réfugier ?
Pour tout meuble, dans leur chambre, il y avait une lourde commode. Elles réunirent leurs efforts et réussirent à la pousser contre la porte.
Si on tentait d'ouvrir celle-ci, elles empêcheraient bien qu'on y réussît, en s'afc-boutant contre la commode.
Valentine montra le papier qui traînait sur le lit :
— Il y a encore de braves gens...
Elles firent le guet jusqu'à minuit. Rien, Valentine, moins nen^euse, moins forte, tombait dans un accablement insurmontable. Les paupières alourdies ne po avaient plus se relever.
— Couche-toi, dors !
— Mais toi ?
— J'ai encore la force de veiller... Dors jusqu'à quatre heures... A quatre heures, je t'éveillerai... tu feras le guet, et je dormirai à mon tour...
Valentine obéit, sans mot dire, se laissa tomber sur le lit où, brusquement, à la m.ême seconde, elle s'endormit.
Modeste se tint debout, pour ne point céder au sommeil, qui, si elle se fût seulp*r»û>^t assise, eût triomphé d'elle sûrement.
Vers deux heures, on monta l'escalier, à pas de loup... Les gens parlaient à voix basse... Modeste put distinguev deux voix... mais il lui fut impossible de savoir si ces voix étaient celles des deux hommes qui avaient fait avec elles le voyage de l'Argonne à Paris.
Elle entendit une clef dans la serrure...
Modeste, à l'intérieur, avait eu soin, dans la serrure, de laisser sa propre clef.
De l'extérieur, on essaya de la faire tourner, de la pous-
94 LA DÉTRESSE D'U>rE MÈRE
ser doucement, afin de îa faire tomber. Modeste, d'un ger/ rapide, la détournait...
On ne parais.^ait pas se douter de son action...
Les voix continuaient, très bas, de l'autre côté.
On employa \me tige de fer... iSIodeste en sentit la point qui s'insinuait, virait, s'allongait avec une dextérité siiei: cieas€.=.
Puis, soudain, un craquement... le pêne cédait...
La serrure était ouverte î...
Le cœur de ?>Iode3te battit... Elle sentit une su^ui* glacer son front... C'était, en vérité, de cha,que côte d« la- port? une lutte terrible.
Avaient-ils peur ? Se doutaient-ils de quelque chose On eût dit, pendant quelques minutes, qu'ils s'étaier éioir^nés. Elle n'entendit plus rien...
Mais si ! Le lent tra-vail criminel recommence...
On veut ouvrir... Et l'on s'aperçoit de Tobàtacle !...
Un cri étouffé ! Un blasphème !
Puis la porte s'entre-hâiUe légèrement.. Une main oe gli^>?8... Une main dhorome, vigoureuse, qui tâtonne... reconnaît la nsture de l'obstacle...
Modeste appelle :
— Valentine î Valentine !...
Elle la secoue...
— Réveille-toi ! Viens ! Aide-moi I
Valentine s'élance. Toutes deux s'arc-boutent contre la commode, en s' appuyant des pieds contre le Ht... Et l'effort qu'elles viennent .de donner a été tellement violent, qu à cet efiort a répondu, de l'extérieur, un cri de ra:^e...
La main^ qui tâtait la commode, pend, inerte, gonflée, tuméfiée...
Le poignet a été brisé du coup î
EHes ne s'en doutent mêm.e pas I
Quand leur poussée commence à céder, la main se retire et ia perte claque, brusquement refermée... Elles entendent encore des bia-sphèmes, des menaces terribles, des pas qui ébranlent l'escalier, mais aui vont en s'éloignant..
Cest fini !... Est-ce bien fini?...
Elles attendent longtemps, longtemps.
Vers "quai re heures, un froissement singulier soug la porte... le mÔme qu'elles ont surpris tout à l'heure... Celui d'^m papier qui se coule doucement au ras du parqur et qu'elles ne Volent pas à cause de la commode...
Cette fois, rien ne vient plus troubler de silence de l'hôtel.
Jusqu'au m.atin, il aura l'air inhabité.
Qu"est-ce que ce papier? Encore un avertissement? ou un pîè:^e ?... Un piège, oui, car, pour s'en emparer et le lire, il fout relirpr lelourd meuble ain î?? protèp^e... Alors,
LA DE'i' iiKSS E U i : N t 'Mi'. : . '^
__ profitera-t-oii pas de ce court instant ^ . i porte et entrer ? "-
Pourtant, elles réussissent à le faire glisser jusqu'à ellto, sans rien clianger à leur système de défense... La bougie tremblote et va s'éteindre... La n^.èclae se carbonise 8ur un paquet de stéarine répardue...
C'est à peine si Modeste a le temps de .
<( Mes pauvres petites... le coup a raté... vous pouvez « achever votre nuit tranquillement... Mais suivez mon « conseil... demain, décanillez ! »
La bougie s'étei'jnii et ce fut robscurité complète.
Malgré cet avis, elles ne se sentaient point rassurées. Elles continuèrent de faire bonne garde, jusqu'au matin. Le matin, lorsque le jour parut, elles se couchèrent. Désormais, plus rien à crùinJre. Elles s'endormirent sur-lechamp et, telle était leur fatigue, que les enfants, exténuées, ne s'éveillèrent que très tard dans l'après-micii. Déjà le jour fcaibli;io;:àt. Déjà les Ix^cà de gaz étaient allumés sur le boulevard. A plusieurs reprises, ne les voyant point sortir, la mère Lucas était montée jusqu'à leur chambre. Elle n'avait pas osé frapper, sachant sans doute à quoi s'en tenir et pourquoi les jeunes filles regagnaient leur sommeil perdu.
Elles se hâtèrent de se lever et de faire leur toilette.
— Ohl mon Dieu!! comme nous avons dormi!
— Et tu sais, une nuit pareille, ici... non... j'en mourrais d'épouvante.
— Dépèchons-nous... Il faut chercher autre chose..,.
— Et il faut manger... Nous ne ferons qu'un repas... Ça suffit... Je ne comprends pas les gens qui mangent trois fois par jour!
— Et puis, il faut retourner au bureau de placement... Elles réunirent leurs bardes et descendirent.
La mère Lucas était, dans sa cage.
— Madame, noua quittons notre chambre... nous ne sommes pas riches... et vous nous rendriez service si vous nous remboursiez notre argent, en retenant seulement la nuit et la journée écoulées.
La grosse femme eut un regard de vipère.
— Ce qu'est payé est payé, mes gosses. Moi, je ne rembourse rien. Vous avez payé huit jours... je ne vous emr pêche pas de rester vos huit jours....
Elles insistèrent. Tout fut inutile. Elles ramassèrent leurs bardes et sortirent. Elles n'avaient pas vu, dans l'obscurité de la loge, une femm.e blême, aux yeux creusés par la maladie ou la débauche, aux lèvres flétries, qui se leva lorsqu'elles furent dans l'escalier et qui les suivit un instant sur le boulevard. Elle avait une chevelure fauve admirable, relevée sur le front en un lourd édifice. Ni bonnet, ni chapeau. La tête nu«.
Et, dans ces yeux énormes d'alcoolique et de poitrinaire une lueur... *
Une lueur de pitié qui rattachait cette épave à l'humanité.
Donc, elle les suivait, en rasant les murs. Elle n'osait leg ..'jorder. Elle s'y décida enfin, au moment où elles atteiviiaient le faubourg Saint-Martin.
— Mes pauv gosses... c'est moi qui vous ai averties... Tenez, lisez encore ça!
Elle leur glissa un papier dans les doigts et sans attendre disparut en se hâtant. Elles lurent :
<( Si vous voulez dormir en paix, allez au numéro 32 bis « de la rue de Lancry.
« C'est une maison honnête.... Et si vous ne voulez pas « qu'il vous arrive malheur, défiez-vous de Matagnn. »
iilles auraient bien voulu la remercier, de tout leur cœur.
Elles revinrent sur leurs pas, la cherchèrent. Ce fut inutile.
Déliez-vous de Matagrin!... C'était chez le placeur qu'elles se rendaient. Elles lui avaient donné vingt francs". Pouvaient-elles les perdre sans profit?... Du moins, elles ne manqueraient pas de suivre le conseil. Déjà n'avaient-elles pas eu quelque soupçon? <( Si vous êtes gentilles ! » avait dit Matagrin... En quoi consistait cette gentillesse ?
Matagrin était à son bureau, comme la veille. Il les reçut.
Il fut doux, poli, paternel. Mais il ne proposa, aucune place. Seulement, il leur laissa l'espérance. Il était sur de leur trouver une bonne affaire.
— Revenez demain, après-demain, revenez tous les jours.
— Nous ne pourrons vivre bien longtemps sans rien gagner...
Matagrin répondit par un bon sourire.
— Je^suis là, moi, mes petites... et je ne vous laisserai pas dans l'embarras.
Elles sortirent tristes.
Et Matagrin murmurait :
— Celles-là, je les attends à leur dernier sou !...
Elles descendirent rue de Lancry, au numéro 32 bis. * C'était une maison propre, d'aspect honnête. Elles y retinrent une chambre sous les combles, pour un franc par jour. •
Elles entrèrent vers sept heures, chez un marchand de vins de la même rue et com.mandèrent un frugal repas. Après quoi, elles remontèrent et s'enfermèrent.
Cette seconde nuit de Paris, elles la passèrent tranquille. .
Le lendemain, elles voulurent s'adresser à un autre bureau de placement, rue Rodier ; mais elles se trouvèrent en lace des mêmes exigences... Il fallait donner, cette fois, six francs chacune, comme provision, avant que le placeur s'occupât de ^33 caser.
LA DÉTRtoo.. b i/„iù MÈRB 97
— Et encore, puisque vous n'avez pas de papiers... pa« de livret...
— Puisque nous n'avons jamais été en place, noua nd pouvons pas posséder de papier ni de livret...
— Alors, un certificat du maire de votre commune... Elles partirent sans avoir rien versé. Sur le conseil du
gérant de Thôtel de la rua de Lancry, elles achetèrent certains jouiTiaux où elles trouvèrent des demandes d'emplois. Il y en avait de toutes les catégories, les unes qui paraissaient sérieuses et les autres qui promettaient monts et merveilles.
vlais elles se heurtèrent aux mêmes exigences : des papiers.
On les prit partout pour des aventurières.
Eût-on ajouté foi à leur histoire si elles avaient voulu la raconter ? Ceci était peu probable, il eût fallu quelqu'un pour répondre de leur moralité. -
Alors, elles retournèrent faubourg Saint-Martin.
Matagrin les accueillit avec sa bienveillance habituelle, sa mêrne douceur.
Cet homme leur inspirait une défiance instinctive. Une défiance renforcée maintenant par l'avis mystérieux qu'elles avaient reçu.
— Hé ! hé ! vous avez essayé de vous placer, en dehors de papa Matagrin ?
Elles rougirent. Puis Modeste répondit bravement :
— Vous nous faites languir. Nous n'avons pas le temps d'attendre.
— Ne vous fâchez pas. J'ai peut-être trouvé votre affaire. Dame ! pas de papiers, vous comprenez ?... D'abord, voici deux livrets, au nom de Louise Vernoud et de Marie Berthaudun... bien en règle, avec toutes sori.e3 de signatures... Ça prouve que vous avez déjà fait deux places, chacune...
— Mais, monsieur, c'est un mensonge.
— Bien entendu. Pas possible de faire autrement. Qui veut la fin veut les moyens. Vous venez de province à Paris sans qu'on sache d'où vous sortez. Vous donnez de faux noms que vous avez déclarés...
viir
— Monsieur, qui voua a dit ?
— Vous-mêmes...
— Nous ?
— Oui... à l'hôtel du Volga, l'une de vous a écrit Ver- Qond avec un d, et chez moi, avec un t... L'autre a écrit Berthaudun avec un h, et chez la mère Lucas, Bertaudun
^s . . i.ZH<E D'VSE JIÈRE
sans h. Keîu ? difficile d'admettre que vous ne connaisse pas l'orthographe de vos noms de fainille ?... D'autant p!i!3 que vous prétendez toutes les deux avoir reçu quelque instruction... Je parie que vous avez votre brevet?
— Oui, dit Valentine.
— Alors, donnez. Voilà un certificat... une pièce -^ serA^ira comme identité.
Elles restèrent silencieuses. Matagrin avait trop l'haï tude de manier ces pauvres solliiâteuses pour ne pas dev ner que celles-ci étaient venues à Paris après un coup cl tête. Mais là où il se trompait, c'est lorsqu'il simsginai qu'elles y voulaient courir lès aventures. Il ne leur cro^/a: pas d'intention honnête. Il se trompait. -^ — Donc, prenez ces deux livrets. Vous verrez comme ç facilitera votre existence... Mais laissez-moi vous guider... Je ne peux pas vous donner l'emploi de bonne à tout faire ou de femme de chambre... quoique, jolies conuLie vo.; l'êtes, vous ne resteriez pas longtemps Tune ou l'autre . Vous valez mieux que ça... surtout — répéia-t-il avec 1 même allusion mystérieuse — surtout si vous êtes gentilles.,
— Vous nous avez trouvé quelque chose ?
— Je l'espère...
> — Pour toutes les deux ?
— Oui. Et une place à peu près passable pour Tune, r elle n'est pas bien relevée pour l'autre... Mais je vous 1 dis... c'est pour attendre... Je veillerai sur vous et je voi promets que je vous trouverai mieux...
Il cligna de l'œil :
— Hé ! hé 1 Savez-vous que vous ne feriez pas mal dar une quarante chevaux, au Bois, aux courses, à la mer?... Patience, nous causerons de ça.
Modeste et Valentine se regardèrent, prises d'une énorr envie de rire.
Elles se retinrent t.outefois.
Après tout, si Matagrin leur avait trouvé une occur lion honnête, c'était à elles d'organiser leur vie et d'ail droit leur chemin !...
— Voilà... Vous, mademoiselle, dit-il à Modeste, voi :pourrez vous présenter dès aujourd'hui rue de la Bienfai- Bance, à l'adresse que voici... Vous plairez ou vous ne plrlrez pas... Si vous plaLsez, vous entrerez là comme gc' bernante d'une vieille fille un peu maniaque... Irma Donàaiche... âgée de soixante ans... riche... et avare... Le reste. tous regarde... '
Se tournant ver.? Valentine :
— Vous, mademoiselle, je vous ai recomman-..c .. ment à M^» de Pontabart, dont voici l'adresse, boulevard) Raspail... Elle cherche une femme de chambre, une fili< de confiance et je crois qu'avec voue elle trouvera sor
Lv\ DÉTRESSE D'UNE MÈRE
affaire. Elles remercièrent. Déjà elles se retiraient. Il leur dit, en leur tendant deux papiers : -
— Signez. ça... Ce sont mes petits bénéficea.. g4 c'est tout naturel...
Elles s'enr^ageaient à lui abandonner le premier mois de leurs gages. Elles signèrent.
Heureuses, bien que malgré tout inquiètes — car elles se défiaient encore — elles se rendirent le même jour aux adresses indiquées : Modeste rue de la Bienfaisance — sous son nom d'emprunt de Louise Vernond, — et Valentine, bouirvard Raspail, sous son faux nom de Marie Berthaudun, chacune avec le livret remis par Matagrin,
Rue de la Bienfaisance :
Une immense maison comprenant trois corps de bâtiments, et l'un de ceux-ci, au fond d'une cour, composé de petits logements à bon marché.
C'était au second étage que demeurait M"» Donnaiche, cliente de Matagrin.
Petite, ratatinée, couverte de rides, l'œil fiévreux, le geste agité, avec des tics convulsifs qui lui traversaient la ligure comme sous l'action d'une pile électrique.
Le logement, quatre petites pièces, était très propre, mais très obscur, et la petite vieille paraissait se complaire dans cette obscurité et lexugérer encore, car elle y tenait les persiennes et les doubles rideaux en tous temps fermés.
Quand Modeste eut les yeux habitués aux ténèbres, elle découvrit qu'il y avait partout, autour d'elle, des vitrines encombrées d'argenterie. M'-" Donnaiche était une maniaque d'argenterie. Il s'en trouvait au long des murs, sur toutes les tables, comme sur tous les guéridons. Ce n'était pas un musée, mais un bazar î...
La vieille fille n'adressa que quelques questions indifférentes à Modeste.
Elle ne demanda même pas à consulter le livret et Modeste se garda bien d'en parler.
Elle entra en fonctions sur-le-champ.
— Vous prendrez soin avec moi de tout ce que vous voyez, nous ferons ma cuisine ensemble, nous sortirons ensemble... et vous coucherez dans la chambre qui est près de la mienne... Je vous donnerai trente-cinq francs pour commencer.
Qu'importait à Modeste ! C'était la vie. Vivre, cela lui permettait d'espérer !î
Boulevard Raspail :
Une maison neuve et au quatrième étage un appartement modem-style.
^Trce (jg Pontiibart, qui reçut Valentine, était une femrri^ d'une trentaine d'années, extrêmement jolie et coquette, mariée k un des directeurs du Crédit général.
Il y avait là une cuisinière et un valet de chambre. Vaîentine devait être affectée particulièrement au sers'ice de Msdame. Celle-ci consulta le livret avec attention.
— Jïrai aux renseignements, dit-elle, revenez demain. >lie lendemain, l'affaire fut conclue, M°^« de Pontabart
S'était adressée à l'une des signataires du livret. Elles existaient, chose étrange; mais toutes, créatures dévouées à Matagrin et à ses secrèt-es combinaisons, elles ne s'étonnaient de rien, et d'^puis lonfrtemps elles avaient l'habitude de ces sortes de quesiiormaires. |
Huit jours s'écoulèrent pendant lesquels elles ne purent 1 se rejoindre et s'em.bra'^ser, mais tous les jours elles prirent soin de s'écrire pour s'envoyer leurs confidences.
Puis, coup sur coup, ici et là, deux catastrophes, alors qu'elles commençaient à s'habituer à la \'ie de Paris, et a mettre un peu d'ordre dans le désarroi de leur cerveau.
M^^ Donnaiche dit un soir à Modeste :
— Ma fille, je vous ai accueillie chez moi sur votre bonne mine et sans m'inquiéter de vos antécédents. J'ai eu tort... Si vous ne voulez pas que je fasse monter deux agents et que je vous remette entre les mains du commissaire de police, vous allez me dire à l'inftant ce qu'est devenu 1? plateau de \ieil argent Louis XIII. supportant une coupe mêm.e style, le tout estim.é rue Laffitte à trois mille cinq cents fra-ncs... que vous seule, avez pu me voler, puisque vous seule êtes entrée dans ma chambre...
Eperdue, I\îodeste balbutiait :
— Mais, madame, je vous jure... c'est une infamie... je ne suis pas une voleuse... i
— Vous niez ? alors que je pourrais vous pardonner! encore ?
— C'est horrible... je vous dis... je n'ai rien volé... Et qu'aurais-je fait de votre plateau et de votre coupe ? À qui les aurais-Je vendus? je ne connais personne...
— Avouez, et je me tais î
— Je n'avoue rien du tout, dit Modeste furieuse, et voui n'êtes qu'uue vieille folle !
Cela tomba comme un seau d'eau gla<;ée sur la tête de RF« Donnaiche... Elle resta pendant une minute Interdit* et sans voix. Puis elle éclata :
— Ah ! vous le prenez de la sorte ?... Eh bien, vouî aurez de m. es nouvelles !
Elle sortit brusquement. Modeste l'entendit qui fermait à double tour la porte donnant sur le palier. Et comme i n'y avait pas d'escalier de service, cette porte était la seul» éù logement et Modeste était prisonnière. 4Du moins elle le crut... Car. après avoir tourné dans la ehaiT;bres. a,vec des cris de colère, pareille à une jeun lionne qu'on vient d'enfermer dans sa cage, elle alla heurtei
ses petites /«ains contre la porte et la secoua, toute frémissante... Or, quelle ne ïv-t pas sa surprise de voir que la porte était ouverte !... E]]e avait pourtant bien entendu, tout à riieure, les deux tours de clef dans la serrure !...
File ne réfléchit pas à la singulorité de ce détail. ^EJ!e ne se dit qu'une chose, c'est que la police allait surgir, qu'on l'accuserait peut-^tre, qu'il faudrait révéler son nom et que le mieux qui pouvait lui arriver serait d'être; renvoyée à sa fam.ille et séparée de Valentine.
Et cela, elle ne le voulait nas.
Alors, ôon parti fut pris.
Elle alloit filer et tout de suite .de chez nette hornble vieille. Quand la police viendra, elle ne -routera psrsonne. Eu cinq minutes, elle a réuni tout ce qui lui appartient. Ce qu'on lui doit sur ses gâ^es, eh bien, elle le perdra, voilà tout.
Au crayon, sur une large feuille de papier, elle écrit :
(c Je ne suis pas une voleuse ! »
E-t elle part, ses hardes sous le bras, avec des regards apeurés, derrière elle, autour d'elle, quand elle est dehors, pou.r s'assurer qu'on ne la poursuit pas.
C'est rue de Lancry qu'elle se dirige.
Elle y parsient une heure après, toute pleine d'angois-^cs. La chambrette qu'elle y a occupée est libre encore. Elle s'y installe. Elle essaye d'abord de se remettre de cotte secousse. Elle pense à Valentine. Elle va lui écrire, lorsque^ tout à coup, la porte s'ouvre, et c'est Valer/tine elle-même, pâle, agitée...
Valentine en pleurs, qui tombe dans les bras de son amie...
Boulevard Raspail, la vie, tout d'abord, lui avait paru suppoi-tâble. Le service n'était pas difficile. Elle se mit vite au courant et sa maîtresse était douce. Quant à M. de Pontsbart, on le voyait à peine. Et lorsqu'il se trouvait avec sa femme, de rares paroles s'échangeaient. Il y avait sur eux une grande tristesse, une gêne les séparait, peutêtre un drame. Et l'on eût dit, vraiment, que M. de Pontabart était pris, parfois, de l'envie de le confier, ce drame, à cette inconnue, à cette servante, nouvelle venue, tant il la regardait, souvent, d'un long et singulier et persistant regard.
Une fois même, trois jours après son entrée, il l'avait prise à part :
— Valentine, il faut que je vous avertisse...
Puis il était devenu pâle. Ses yeux s'étaient détournés, honteusement. La confidence n'avait pu s'échapper de ses lèvres.
Valentine ce jour-là, n'avait rien su.
Elle ne devait pas tarder à savoir.
V 2 LA -j^TRZSSi: D.L.
Li M -:.tr.cCie jour, M^" de Pc:y.^.,., ,,,,.., dit à la jeune fille :
— Vous V0U3 apprêterez h sonir avec moi "^'ers trois heures, elles partirent en ai'to ; on parce-
divers magasins, Madame aynnt cl:-? a^'::*:^ à frîlie y
la nouvelle saison. Daus -cjî"
l'accompagner.
— Vous . vous tiendrez près de moi. Je fi'âùiiv être seule au milieu (iq la foule.
Valentine faisait son apprentissn^c et ne potivaii s'étonner de rien. Au Printemps, au Louvre, au* Bon Marché, où la foule est grande, l'observation et la crainte de ia jeune femme trouvaient leur raison d'être :- mais * chez les grands bijoutiers, chez lès .orfcv renom, chez:
Lescure où sont les plus rares den monde, bel
vient qu'une sélection "raffmée de cliç - - -^-
on s'empresse. Ce n'est pas la cohue : bazars où se bouscule ia clientèle fc...... ., ... .-.i .r. ,.
soi-disant occasions que lui offrent les expositions pérlo-J digues. Ce sont les familières du luxe et de Télégance, C8i sont les petites mains bl9.nches entre lesquelles Toule aiséiment ]'or et glissent les billets. Ce sont ces doigta délicate' qui frémissent au toucher des dentelles et palpitent ds; volupté à l'effleurement des bijoux. C'est ce Paris galani et élégant, affolé de dépense?, lorsque ce n'est pas, il fant^ le dire aussi, le Paris des grands escrocs et jrles gî*andsr aventuriers.
VaJentine réfléchissait -
— Qu'a-t-elle besoin de moi chez ces bijoutiers? Toutefois, elle obéissait Dans le trajet, pendant que
l'auto semblait onduler, avec de-3 mouvements aisés d? machine \-ivante, parmi les inconcevables encombrements de certains quartiers voisins des boulevards, M^*^ de Pontabart, les yeux tranquilles, le teint reposé, jolie et souriante, ne lui adressait pas la moindre parole. A chaque arrêt seulement, elle disait :
— Suivez-moi.
Après quoi, on rem.ontait ; elle jetait une adresse au
chauffeur et Ton repartait.
Or, ^oici ce qui arriva le soir du pj'emier jour, quelques minutes après qu'elles furent rentrées boulevard Pvaspâii..:
M. de Pontabart fit un signe à Valentine.
Celle-ci, étonnée, le suivitt
Et quand ils furent seuls :
— Vous ne vous êt-es aperçue de rien, ma fille ?
— De quoi donc, monsieur ? fit Valentine surprise.
— Vous portiez ce manteau, lorsque vous avez accompagné m.a femme ?
— Oui, monsieur.
-Défaites-vous... fouil''ii Jaiis vos poches... no craigr.e^ rven... je vous expliq^ierni.
l'î-ntiiîo '.b^'i^yait, mocliinalcment, sans comprendre. Ma î"tR:;::(.^ n'a fait aucun achat, n'est-il pas vis-i ?
— Aucun; non, monsieur.
— Et vous seriez fort en peino de ir.e dire quelle est îa provenance do cet écrin que vous relirez de la poche droite et de cette bague ornée d'un si beau diamant, que vous aviez dan3 votre poche gauche ?
— Mon Dieu I Mon Dieu 1 dit Valentine près de s'évanouir d'épouvante.
— Je vous ai dit de ne pas vous effrayer, dit M. de Pontabart avec tristesse. Un mot suffira pour que vous compreniez... Ma femme raisonne côjume tout le monde ; elle est .spirituelle, compati^^sante et dévouée... Ses succès dans le monde, autrefois quand elle était jeune fille, et depuis qu'elle est ma femme, ne se comptent plus:.. Ses amies la jalousent... Elle est riche... par elle-même... Je suis très riche de mon côté... Ma femme est heureuse... et je i'aime... Elle m'aime...
Il mit, pendant un rapido instant, les mains sur ses yeux.
Puis il acheva d*une voix sourde :
— Elle est folle î Elle a cette foiie que vous avez vue, celle du vol, et elle y déploie une adresse inconcevable, un sang-froid déconcertant... Où a.-t-elle pris cette adresse? D'où tient-elle ce sang-froid ? Hélas !... Elle vole, sans tirer aucun profit de ses vols... Jusqu'a-ujourd'hui, personne, dans le grand public, ne le sait' 'Le scandale n'a pas éclaté encore... Eclatera-t-il ? Vous êtes une honnête fille, le le crois. Puis-je avoir confiance dans votre discrétion ?
— Certes, monsieur. Mais, quel malheur ! quel grand malheur 11!
— Rentrée chez elle, la pauvre femme ne se souvient même plus de ses actes coupables. Je n'ose pas lui dire... Je n'ose prévenir personne... Un jour la foudre tombera... J'attends qu'elle tombe...* Venez avec moi, Valentine... Nous allons restituer les produits de ces vols dont vous a^ez été complice, sans vous en douter...
Et cela fut fait, en effet, comme il avait été dit..
Plusieurs jours s'écoulèrent encore. Mais qnnnd M'=* de Pontabart voulut, pour la seconde fois, recommencer son expédition en rompognie de Vaîentine, celle-ci fut prise de terreur... et san^ prévenir, sans un mot, elle monta chez elle, réunit hAtivement ce qui lui appartenait et prit la fuite...
Et sa première pensée — de même que chez Modeste — avait été de se réfugier rue de Lancry, en attendant le hasard de quelque nouvel emploi
'i04 iA DÉTRESSE D'U.VE MÈRE
Retourn^raient-eiies chez Matagrin ?
Elles en firent ic lendemain la tentative, le trouvèrent plus débonnaire encore.
— Courage 1 Courage ! Je saurai bien vous aider. Mais il leur fallut verser une petite sonime. Et quand
elles tirèrent leur bourse le regard aigu du placeur tenta de descendre jusqu'au fond aên de compter ce qu'il y restait. Ses chances, à lui, augmentaient sans doute au fur et à mesure que diminuaientles ressources des jeunes filles.
Les jours s'écoulèrent. Ni place, ni emploi. Elles passaient leur temps en vaines recherches, harassées, courant d'un bout à l'autre de raris.
Elles ne mangeaient presque plus, afin d'économiser leurs derniers sous.
•Mais elles avaient beau faire des prodiges, elles voj^aient avec une épouvante indicible s'approcher — sûrement — Theure où les deus porte-monnaie seraient complètement vides... et il faudrait bien manger, pourtant, et se loger, et se vêtir, et se teriir propres !!... Et la misère hideuse se dressait devant elles !
— Courage ! disait Matagrin, je suis une bonne piste pour vous-
Rien ne venait.
Si, quelque chose venait sûrement, implsLcable, la faim, la détresse, le manque de tout
— Qu'alions-nous devenir ?
C'était la question qu'elles se posaient chaque soir en se blotissant dans leur lit, afin de chercher, dans le sommeil, l'oubli de leur infortune.
L'infortune de tant de milliers de pauvres filles perdues dans Paris ! i
Des occasions s'offrirent encore. Etait-ce malchance ? I Ou bien, Matagrin, en voulant leur rendre servi-ce, s'arran- I geait-il, au contraire, pour leur nuire ? On l'eût dit. Elles .1 n'inspiraient pas confiance. Elles étaient trop belles. Elles reçurent les rebuffades de certaines maîtresses de maison qui craignaient pour le repos de leur foyer. Mais elles reçurent aussi ceita*ines allusions, claires et cyniques, qui leur firent monter le rouge au front. Ah 1 si elles avaient voulu î... Comme la vie eût été facile...
Matagrin le leur laisafelt apercevoir parfois, avec son éternel mot :
— Ah ! il faut être plus gentilles 1
Il semblait que tout concourrait pour Is^ mettre en péril. Elles résistaient, du ra^ite, bravement. Mais elles sentaient se resserrer L-nt^ment autour délies, de leur pauvre âme et de leur pauvre corps, les mailles du filet terrible dans lecîuel elles s'étaient jetées. Leurs derniers bonds, leurs der- , ; niêrs soubresauts les sauvaient encore. Les sauveraient-ils \
toujours ? N'arriverait-il pas, quAd, le moment où le aéscspoir leur enlèverait toute force et où el^es se laisseraient aller, comme tant d'autres, au grand courant qui les happerait au passage, Je moment où, selon l'infâme pensée de Matagrin, il faudrait être gentilles ?...
Elles se révoltaient, avec un cri de dégoût dans leur fierté : ^
— Non, non, pas ça I pas ça !
Puis, les jours s'écoulèrent encore et s'ajoutèrent aux jours — quelques sous gagnés dans de grossiers travaux, des écritures faites dans certaines entreprises, retardèrent le désastre, Tirrép arable...
Jusqu'à la minute où, découragées, ayant faim, menacées d'être jetées hors de leur cabinet garni, si elles ne payaient pas la quinzaine qu'elles devaient, plus la quinzaine d'Ptvance, pour la centième fois elles murmurèrent, mais celte fois en pleurant et avec un frisson :
— C'est fini I... Demain, nous ne serons plus que des vagabondes 11
Pour ne pas être mises à la porte, elles copièrent des adresses pour une maison de publicité et réussirent à gagner chacune douze ou quinze sous par jour. Comme elles se privaient de tout, qu'elles ne mangeaient que du pain, avec un peu de laitage le soir, elles finirent par donner un acompte à l'hôtel.
Cela rassura l'hôtelier. Elles gardèrent leur cabinet. C'était, du moins, la tranquillité potir quelques jours encore. Pendant quelques jours elles auraient un lit où coucher, une maison honnête où dormir tranquilles.
Alors elles s'arrangèrent pour faire leurs courses à tour de rôle.
Pendant que Tune écrivait les adresses du matin au soir — il fallait dix ou douze heures pour gagner une quinzaine de sous — l'autre s'en allait dans Paris partout où l'attirait un renseignement recueilli au hasard.
Elles n'osaient plus recourir à Matagrin. Elles en avaient peur. Puis, comme elles étaient à bout de ressources, vivant au jour le jour, où eussent-elles trouvé la petite somme que Matagrin ou les autres leur auraient sûrement réclamée ?
Dans cette lutte opiniâtre, désespérée, des hasards ne furent point sans s'offrir.
Elles "trouvèrent du travail commun dans des magasins. Elles y gagnèrent quelques sous de plus. Oh 1 pas beaujcoup 1 et câa jpenuBt de bô pas mourir I...
106 LA DÉTRESSE D'UXE ivlZRS
Mais cela ne permet pas ce renouveler le lii^^^ ,,, va... la robe qui s'use, malgré les seins les plus méticuleux, limagliiation et Tadresse les plus prodigieuses...
Cela ne permet pas d'acheter les qiielq"aes pauvres a^> bans qu'il faut pour rajuster un chapeau qui se délonae.
Cela ne penne t pa^ d'avoir la coquett-erie d'être propre.
Gela ne pennet pas, surtout, hélas ! d'acheter des chaussures... ces chaussures qui s'usent si vite à battre, dans les recoins les plus éloignés, le pavé de Paris... Elles tenaient encore, ces chaussures, mais à force d'ingéniosité... Elles les avaient déjà réparées taut bien que mal, et recousues... Mais la semelle ! la seuielle s'aniincissait.. Déjà, à l'un des pieds de Modeste, avait fait place au vide cet amincissement progressif. La pauvre Pirouette allait, à travers ce cuir fléchissant et en dérouie, marcher smr son bas !...
— Si ce n'est pas désoîasLt, disait-elle le soir en regardant sa bottine et en tâchant d'apporter un dernier remède à un pareil désastre l
Elle refit un morecÉUi en coupant la reliure d'un \t.£ux bouquin à moitié dév#ré par les rats, ^'eîle" ramassa dans une poubelle, . .
— Comme ça, du moins, on pourra marcher encore... Elles se regardèrent. Eîlçs raiîialeni, parfois, se moquant
de leur misère. Mais la raillene n'était ^'-à fieur de lèvres... Bien vite, les larî&es pointaient sous les cils tre-mblants !...
D'autres hasards vinrent les empêcher de mourir de faim... Car ce n'est pas im vain mot... A Paris, les hommes peuvent se tirer d'affaire... ils trouvent des ressources iîiaccessibîes aux femmes !... Un« femme, lorsqu'elle veut aller droit son chemin, se heurte à la misère hid- ' '
jes efforts de la charité officielle, malgré i*"s pr des âmes charitables, malgré les refuges, les ou\ luir^ - .. ij's fondations de bienfaiffance... Triste et efirayant calvaire que celui de ces pauvres femmes... Etre belles ne leur .sert à rien... Etre belles, c'est la plupart du temps un dart^er de phîs... Etre belle et misérable, cela semble une coiil't-diction si singulière, que la défiance découle d'une cl ~: si anormale. Les honnêtes, gens ne réfléchissent miSmep .3, s'informent rareroent. Ils s'éloign3nt. Les autres en pro^fitent, quand ils peuvent... Et c'est toujours, r-cr !a femme, le même cercle d'enfer où elle toiîrne l'épuisement ou jusqu'à la chute, enfin... la chute f guettée, convoitée, exploitée m-êm?...
Elles firent bien des métiers...
Elles allèrent aux Halles où on les occupa pend" que temps.
Modeste entra dans un restaurant pour y ienii tlaire.
a bout de trois jour:5, — alors qu'el>e CLinniençait ii dOopirer et qu'elle croyc>it ^' ^" '"^ '• ^ "■-■ ■ r^. • - on la renvoya Siuis raii.on.
Une autre prit sa pkic^.
Valeniino tint la caisse d'un café des environs de la gara Saint-Lazare.
Le patron lui lit la cour. La patronne fut jalouse. On la chassa.
Mais cela l'avait mise en vue, fait Qpanaltre. Un cafetier de Montmartre la demanda, lui oiïî-it dcr, conditions brillantes. D'abord, on l'habillerait et clie en avait ^rand besoin. Elle serait nourrie, logée, et elle aurait cent francs par mois.
C'était la fortune, tout simplement.
Elle accepta.
Le deuxième jour, le patron lui glissa à Poreille :
— Surtout, soyez gentille avec les clients l Toujours ce mot... qui semblait un mot d'ordre... sonnait
à ses oreilles :
— Soyez gentilles 1...
Elle comprit, rendit sa belle robe, reprit sa pauvre jupe ©t partit.
Après chacune de ces tentatives qui les séparaient — pas pour longtemps ~ elles se retrouvaient dans l'honnête hôtel de la rue de Lancry. Elles vivaient là, bien malheureuses, il est vrai, mais bien en repos, dans une atmosphère de paix où elles reprenaient des forces pour s'élancer de nouveau et bien vite dans la fournaise... ' Oui, perdues I bien perdues dans Paris I... Et combien comme elles I
Au milieu de toutes ces misères, parfois un rayon de soleil...
Ce rayon de soleil, c'était quelque place chez d'honnêtes gens... un peu de comptabilité chez des petits commerçants, môme quelques leçons d'allemand que trouva Modeste, puis encore des places de fename de chambre ; pendant quinze jours de suite, pour manger du pain, elles figurèrent au Chàtelct, dans quelque vague reprise du Tour au Monde ; mais une fatalité s'acharnait contre elles. Elles crurent à de la fatalité jusqu'au jour où elles découvrirent la vérité...
A peine étaicnt-cîles en place qu'on I^s remerciait sans motif. Rien n'y faisait, ni la ponctualité dans leur service, ni leur soumission, ni leur politesse, ni leur douceur, ni leur intelligence... ni leurs supplications et leurs larmes...
)— Mademoiselle, je regrette, vous ne faites pas n'être •affaire... t-;
C'était dur ^\ bref... C'était tranchant comme un coup de «outcau...
108 î-'- DLïI{Z:ii^E, D LN£ IVii.RE
Quand elles &e retrou -raient, ainsi, chez elles, à bout de forces, avec le lourd fardeau de cette insupportacla vie qui pesait sur leur ecèur, lenteriient germaient *d es pcnt^-es mauvaises, des peiisées ds rancune et de rébelUon.'
Amaigries, pâlies, et pourtant belles toujours, plus billes encore peut-être avec le rayonnement fiévreux de leurs larges yeux, quand elles se considéraient dans le niorcea.u de glace pendu au mur de leur soupente, et qui leur servait à se coiffer le matin, elles se disaient :
— Si nous voulions !
Oui, si elles avaiejvt voulu ! et ruand éllef^ voudraient !
La tentation luisaii au fond de leurs ténèbres, la tentation de l'inévitable.
Et si elles n'avaient pas succombé encore, ce n'était pas seulement à cause de la répugnance qui emplit tous les cœurs d'honnêtes fiVies avant la chute sans am^our...
C'était, oh I c'était surtout parce Qu'elles eimaient...
Les occasions, certes, avaient été !réque;':tes, les unes banales, celles que l'on rencontre un peu partout ; d'autres, qui Tétaient moins et qui paraissaient prouver, chez ceux qui les poursuivaient, mieux que le désir d'une aventure.
Elles avaient reçu maintes lettres, les unes ardentes et presque sincères.
Elles avaient reçu des offres insolentes et qui les avaient fait pâlir de colère.
Elles en arrivaient, les pauvrettes, à douter de tout.
Parfois, elles murmuraient, après des heures de réflexion pleines d'angoisses :
— Ce ne sont pas les braves gens qui manquent... Pourquoi n'ont-ils jamais coniiance en nous ? Alors, est-ce la peine de vouloir rester ce crue nous sommes ?
Un soir, elles eurent rexpiication de bien des choses.
On frappa à la porte de leur niansarde.
Elles furent eiïrayées et sui-prlses. Qui venait les voir ? Etait-ce une bonne nouvelle ? Etait-ce un nouveau malheur?
Modeste alla ouvTir et se trouva en face de Matagrin.
Il entra, un sourire sur les lèvres — un bon sourire d-^ brave homime prêt à rendre ser\ice et même prêt à aller au-devant des servùces — l'air doucereux.
— Je ne vous dérange pas, mes bonnes et braves fiii^s ? Parce que, si je vous dérange, je reviendrai une autre fois... Non, merci... je ne veux pas m'asseoir... Vous comprenez, si je suis venu, c'est dans votre intérêt... parce que, si nous ne nous entendons pas, j'ai peur que vous ne restiez longtemps dans la misère... Car, vous êtes dans In misère, pas vrai ? Ça se volt ! Et il ne fout pas vou3 plaindre... Il faut même ne vo^is en prendre qu'à -vous... Si youâ m'aviez écouté, vous n'en seriez pas où vous en êtes...
LA uétu::; SE u i :;e meue
Mes peti.uj vuus en av«z fait, des places l 'Quand vous serez faUguôes de courir?... Je vais vous dire la vérité... Je vous ai suivies depuis que vous êtes à Paris... Je vous porte trop diiitérét pour vous abandonner à tous les hahasards. Je pourrais vous énumérer les différentes places que vous avez occupées... J'aime mieux vous dire pourquoi vous avez été remerciées... On se défie de vous. Et pourquoi se déne-t-on de vous ? Parce que vous vous cachez sous de faux noms... parce que vous présentez de faux livrets... Ça purte malheur, ces choses-là^.. Qu'avez-vous donc contre vous qui vous oblige à vous cacher ? Voilà ce qu'on se demande... Et lorsqu'on vient chez moi pour des renseignements... lorsque...
Modeste l'interrompit avec violence *.
— C'est vous qui nous faites chasser de partout ! Ah I c'est vous I c'est vous !
— Ne vous fâchez pas... Que voulez-vous que je réponde? Je ne sais pas mentir, dit Matagrin en baissant les yeux avec onction et en relevant les pouces de ses deux mains croisées sur sa poitrine... Quand on vient à moi, je suis bien obligé de dire sur vous les choses que je connais...
— Et que connaissez-vous de mal, vieux hibou ? Matagrin se mit à rire.
— Oh I des peccadilles, bien sûr, mais qui vous rendront la vie de Paris difficile, si vous ne voulez jpas avoir recours aux bons conseils du vieux hibou... Ainsi, il faut bien que je vous dise que vos noms de Louise Vemond et de Marie Berthaudun, vous l'avez avoué vous-mêmes, ne sont pas vos noms véritables... Il faut bien dire aussi que les renseignements donnés sur vous par la mère Lucas ne sont pas bons... Car il parait qu'on a été forcé de vous chasser de l'hôtel du Volga, où vous faisiez scandale, la nuit de votre arrivée à Paris...
— Misérable ! vous êtes complice de cette mégère... On nous a prévenues...
Matagrin n'était pas homme à se laisser démonter pour si peu...
— Si c'était tout ! Mais ce n'est pas tout... Grâce à ma recommandation, qui est puissante, car ma maison est connue sur la place et honorablement cotée, vous êtes placées, l'une rue de la Bienfaisance, l'autre boulevard Raspail... Alors qu'arrive-t-il ?... Au lieu de vous bien conduire, vos instincts mauvais reprennent le dessus... Quelques jours se passent... après quoi, rue de la Bienfaisance, vous, Louise, vous dérobez un plateau d'argent et une coupe...
— Vous mentez I 7
— Je mens si peu que vous avez pris la fuitç, et rf»ie Jorsque M^'« Donnaiche est rentrée chez elle avec un insr
pecteur de ta palice, elle n'a plus trouvé personrje.TT C'est moi qui Tai empochée de vouspoursulvTe et qui lui a fait retirer sa plainte... moi, le père Matagrin qui vous aime cortmie sa fiîîe...
— C'est un coup monté !.... Je le vois bien à présent... Il n'y a pû« eu de vol. Il n'y a pas eu de plainte... Tout était préparé jjour rne faire peur et pour me laisser fuir... La poile était ouverte... je suis tombée dans le piège...
— Vous êtes une ingrate... Patience, plus tard, vous bénirez Matagrin, votre bienfaiteur... Quant à vous, Marie Berthaudun, — àii-il à Valentine, — votre cas est à peu près pareil, du moins en apparence. Je ne sais pas si vous étiez complice -dans les nombreux vols dont M"»» de Pontabart s'est rendue coupable, mais il y a une plainte portée contre elle î Contre vous... Comme le mari occupe une haute situation, il fera agir des iiiiluences et peut-être bien que la plainte contre sa femme sera retirée, mais il n'en restera pas moins que la police aura i'œil ouvert sur vous... Déjà elle sait par moi, qui ai été forcé de parler^ que vou.: avez un faux état civil, un faiïx livret... Vous ne faiîe^ pas un pas dans les rues de Paris que vous ne soyez surveillées... En un mot, vous n'avez plus qu'une petite marche à franchir pour espérer une entrée tiiomphaie au Dépoi et de là à Saint-Lazare...
Et sans doute parce qull était fatigué de parler, il finit par s'asseoir au bord du lit, car il n'y avait que deux chaises et TJodeste et Valentine ne paraissaient pas décidées à lui en céder une.
— En somme, dit Modeste, si je devine bien votre pensée et si j'ai pénétré votre projet, voici pourquoi vous êtes venu nous trouver aujourd'huL.. Vous avez fait de votre mieux pour nous réduire à la misère et pour nous empêcher de gagner notre vie... Nous avions donc, en plus du hasard, votre infamie contre nous... Votre but ? Vous vous êtes dit que, dénuées de ressources, nous serions plus faciles à persuader, et alors vous comptiez nous adresser à quelques gens de votre connaissance, car vous avez sûrement' des amis parmi votre clientèle secrète, pour lesquels , vous travaillez à cette besogne... Nous constiLuons un lot de marchandise humaine sur la livraison de laquelle vous auriez touché tant pour cent... Combien nous auriez-vous vendues ? Je serais curieuse de le savoir... car vous pensez bien, que chacune de nous deux a son petit amour-propre...
Mat^igrin eut un sourirt; équivoque. Du geste, pourtant, li voulut protester.
Moeic^t^ l'interrompit encore.
— Sortez de chez nous et laissez-nous à notre misère.
— Soit, je sors, puisque vous me chassez Mais il vous es cuira, mes belles j je youâ prie ûo ûf* point publier c©
J.v DETUESS; 111
que je vous al dit : Je vous 1; !: ;, jo vous s^-rv;? fl.M's kvi deux raain.g que voici conrme une chaîne c^dcnci-sio. Et j'en ai soûl la clef. Jo vous donne deux jours pour vos dernières rcfi axions. Dans deux jours, vous viendrez trouver le bon père Matagrin, qui vous offre la joie, le plaisir, la. fortune, le bien-être, les jolies toilettes, la vraie vie, quoi, pour de jolies filles... tt vous lui direz y a Pèrf M..f -»<rrir, nous acceptons tout I »> Sinon...
— Sinon ? dit Modeste avec dégoût.
— Gare au Dépôt et à Saint-Lazare !
Il reciiia lentement jusqu'à la porte en L : \\t toutes
les deux de son regard de vipère et en sortant il leur jeta une suprême insulte :
— Un peu plus tôt., un peu plus tard, il faudra bien que vous y veniez... Quand on est jeune comme^-vous et sans défense on ne peut rester longtemps sans protecteur... Ce sont des protecteurs que je vous offre... ils vous connaissent, ils vous ont vues... je vous ai montrées à eux sans éveiller vos soupçons... Ils vous adorent. Ne repoussez pas l'amour qui est votre soutien... Ils ne sont pas de la première jeunesse, mais vous avez lu la Légende des Siècles, je suppose... et si vous l'avez lue, vous vous rappelez peutêtre l'aventure de Ruth la Moabite, cette jeune glaneuse qui épousa le vieux Booz accablé d'ans et de richesses ;
Le vieillard qui retourne à la source prcrnièro Entre aux jours éternels et sort des jours changeants Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens, Mais daos l'œil du vieillard on voit de la lumière ,
Il éclata de rire après ce sarcasme, sortit, ferma la porte doucement.
Puis tout à coup, il l'entre-bâille. On voit sa tête cynique et Impitoyable, habituée à tous les marchés comme à toutes les hontes, qui reparaît-
Les femmes regardaient Booz plua qu'un jeime homme. Car le jeune homme est beau, mina le vieillard est grand...
Elles s'élancèrent contre la porte et la refermèrent à clef. Elles l'entendirent qui dégringolait l'escalier en proférant des menaces grossières.
Elles restèrent si troublées de ce rapide entretien que pendant longtemps elles ne trouvèrent rien à dire.
Ce fut Valeritine qui, la première, reprit son sang-froid :
— Nous n'avons aucun reproche à nous faire, et cependant cet homme peut déchaîner sur nous les plus grands malheurs... Quen penses-tu, toi, Modeste ?
— Je pense qu'il faut lui échapper à tout prix...
— Dt quelle façon ?
— En quittant cet hôtel, en essayant de lui faire perdre notre trace... Il nous a signifié ses ordres... Tu as entendu?.
112 LA DÉTRL.or. ij ;:..£ :.i'^RE
Deux jours !!... Et ]« suis certaine qu'il exécutera sa memsxe... Il ncrus a tendu des pièges et nous y sommes tombées... Rue de la Bienfaisance, un piège pour moi...
— Et boulevard Ra&pail, autre piège pour moi.
— Et comme nous avons de faux noms, comme notre livret est faux, ce misérable a raison de ciire qu'il nous tient, toutes les deux, bien cadenassées !!
Modoste serra ses petits poings avec rage.
— Où aller ? Ici, du m.oins, déjà on nous connaît... on nous fait un peu de crédit... nous retrouvons chaque fois des figures honnêtes... tandis qu'il va falloir errer à l'aventure, s'adresser à des hôtels borgnes, recevoir des rebuffade;! ou s'exposer à des rencontres comme celle du coupegorge de l'hôtel du Volga... Et puis, plus rien, ma 'Valentine, quelques sous... Et nos robes se déchirent... Il y a des coutures partout... J'ai beau mettre des cartons dans mes bottines... Feau pénètre et du matin au soir mes pieds sont glacés.
— Moi aussi, je perds la raison, ma tête n'y est plus...
— Quand je vais dans Paris, maintenant, il me semble que je suis entourée ou suivie par des hommes, par des femm,es, qui me regardent avec inimitié... et qui, tous et toutes, ont l'air de crier : « Les voilà ! les voilà I )) Est-ce qu'il est vrai, ma Valentine, qu'il n'est pas possible à deux •honnêtes filles de gagner leur vie à Paris ?
Elles pleurèrent^ longtemps. Pleurer les eaima, leur rendit un peu de sang-froid.
— Sans Matagrin, nous aurions réussi à nous caser peutêtre.
— C'est un mauvais génie pour nous que cet homme...
— Donc, fuyons-le... Allons-nous-en... Mieux vayt tous les hasards, roieux vaut toutes les misères, plus noires encore que nos misères présentes, plutôt que de rester sous la dépendance de cet abominable gredin...
Elles patientèrent jusqu'au lendemain. Matagrin leur donnait deux Jours.
Le lendemain elles passèrent leur matinée en courses inutiles. Vraiment, elles n'étaient plus présentables, maintenant. Elles avaient l'air de deux pauvresses... et si jolies ! si jolies avec cela... Et quelle fièvre dans leurs yeux... des yeux profonds de tout l'abîme de leur désespoir, de pauvres ^eux qui imploraient ! qui criaient pitié !... des yeux de -Créatures blessées à mort...
Modeste encore trouvait l'occasion de sourire :
— Hein ? ma Valentine ? Te souviens-tu, quand nous lisions des romans en cachette au couvent de Nancy... des Komans que Giselle nous achetait, parce qu'elle était plus riche que nous, et que nous nous repassions pour les dé^ yorer à tour de rôle ?... Dans ces rom ans-là, des jeunes
LA DÉTRESSE D'UNE i\rÊRE lî:3
filles belles comme l'aurore trouvaient toujours des jeimea gens beaux comme l'amour, pourMes tii'f* de la mif^^ère et les épouser... ou des dames charitables qui devinaient vite leur honnêteté et s'intéressaient à leur sort ?
— Nous y soumiea en plein, dans le roman, ma gentille Pirouette...
— Où sont-ils, dis ? les jeunes gens qui épousent et les belles dames charitables ? J.^ vie est plus navrante, pas vrai ? et plus terre à terre ?... Moi, j'ai faim... Et toi ?
— J'ai faim, moi aussi...
Elles s'étaient assises sur un banc, dans un des terrepleins du Pont Neuf, et elles regardaient coulnr la Seine, sans rien voir, soupirant seulement parfois. Elles se -serraient l'une contre l'autre, très fort, comme si elles avalent peur, toujours, qu'un malheur — un malheur terrible — ne les sépsurât...
A voix basse, elles échangent quelques mots qui dépeignent leur détresse.
— L'eau est tout près de nom*,.. En enjambant ce serait fini...
— Ouï... mais je te dirai la vérité... je ne veux pas mourir...
— Ni moi... et Je t'ai parlé ainsi pour connaître ta pensée... J'aime la vie...
— Elle ne nous le rend guère...
Un silence. Puis, à voix plus basse encore, Valentine dit à l'oreille de Modeste :
— Dis-moi ce que tu penses... Nous somnnes belles... Si Matagrin nous retrouvait... que répondrais-tu ?...
— Tais-toi... j'ai horreur... mon cœur se soulève...
— Que répondrais-tu, ma Pirouette ?... Je veux le savoir.
— J'aimerais mieux enjamber le parapet qui est derrière nous, et tomber...
— Moi aussi... j'aimerais mieux... et je tâcherais de mourir avec une image bien douce devant mes yeux fermés... avec un nom bien doux sur les lèvres...
— L'image et le nom de Renaud ?... Et moi aussi, avec la vision d'un fier visage aux yeux noirs... qui aurait, pour m'aider à mourir, un sourire d'infinie compassion... Je ne lui en demanderais pas plus...
— Mirador ?
-- Oui.
Elles se turent Quand elles se furent reposées encore un moment, elles se levèrent alourdies de fatigue, épuisées de découragement.
— Continuons notre calvaire !...
■.e tem|)s était devenu plus doux. L'hiver touchait à sa fin. Il y avait déjà des journées de soleil qui faisaient préveix le priotemp^a Et ces premieps rayôna de chaud
. soleil lent de Paris quelque chose de radisux, de joyeux, d'incomparable. Pourquoi la joie et la luniière, autour d'eiîes, les rendaient-elles plus tristeî; ? Au lieu de s'épanouir, les pauvres fleurs se refermaient, comme si elIcS aA'âient craint de laisser voir toute leur grâce, et de laisser sévaporer leur parfum I Elles frissonnaient dans leur malheur et leur obandonj comme si le soleil et cette joio n'avaient pas été pour elles, étaient seulement pour les autres. Elles y avaient droit, cependant, comme tout le monde !
Elles se levèrent.
Elles se tenaient par le bras, se pràtarit mutuellement ce qui leur restait de vigueur. Puis, aussi, à cause de la crainte, toujours, d'une séparation qui les eût tuées de douleur.
En traversant les Halles, elles mangèrent, debout, devant une marchande ambulante de café et de chocolat, deux sous de lait, deux sous de pain.
Et quand elles eurent fini. Modeste passa sa langue sur ses lèvres gourmandes :
— C'est bon, hein ?
Valentine, résignée :
— Oui, le lait était très frais...
Elles repartirent s'en allant, non point au hasard, mais rôder aux alentours des bureaux qu'elles connaissaient déjà, afin d'agripper une occasion au passage, inten-ogeant à la sortie les clientes qui venaient dans le même but et, plus heureuses, tronvaicnt à se placer... On les renseignait souvent... Vite, elles voulaient profiter de l'aubaine. Alors, c'étaient des kilomètres de rues et de boulevards qui défilaient après des Idlomètres de boulevards et de rues. Et après tant de fatigue, tant d'efforts, la place était prise... ou. bien...
Ou bien, un regard de défiance sur ces beaux. yc sur cette misère.
Et les éternelles questions :
— D'où sortez-vous?... Monti.. .. . ..^ livrets?... v^ic
savez-vous faire ?... Il y a longtemps que vous ne travaillez pas, cela se voit à voti'e robe... Pourquoi ? Que vous est-iî arrivé ?...
Il advenait, de temps en temps, qu'on avait pitié. On s'informait
— Revenez demain.
Le lendemain, elles revenaient, trouvai^ léprisont et dur.
— Jolis, les renseignements. On ne vous connaît nuile part. 'Votre livret est faux. Je parie que vous sortez de prison ?
Une fois, eilets entendirent wtie parole atroce^
LA Di;iUL>/;:^ D i:;^£: ^ieue 115
— îl ne faut pas se fier à leur air de vierges... Ça pour^ rait bien être des filles d'apaohes... qui préparent un coup de cami)riolage...
De\i:c fois, on les chassa simpîftment, comme des mendiantes : oui,. elles en étaient là!.,.
Souvent^ :^lles se reposaient, harassées et silencieuses, mais pls-inés de pensées sombres.
Et quand elles s'arrêtaient, c'était devant quelque grand et riche magasin où grouillait la foule... où grouillaient toutes les foules, surtout les femmes, les jolies, les jeunes et les vieilles, les riches et les pauvres, avec l'envie de voir, d'acheter ou de se frôler aux belles étoffes, aux fourrures, aux linges fins, aux soies chatoyantes..'. En descendant de leurs voitures ou de leurs autos, des élégantes s'écartaient un peu de Modeste et de Valentine afin de ne pas les toucher... et des gardiens de la paix leur conseillaient doucement peut-être, parce qu'ils avaient l'habitude de ces misères, d'aller stationner autre part... Tout ce luxe énorme et cette furie de dépenses leur arrivaient aux yeux avec des éblouissements de fièvre... La cohue se ruait aux étalages où se déployaient les tentations... Elles regardaient et enviaient les clientes, mais regardaient aussi et enviaient les vendeuses... patientes, polies, souriantes, infatigables, ne se rebutant à nulle exigence... gagnant leur vie, enfin — durement, il est vrai, mais qu'importe la fatigue, quand on est sûr de manger tous les jours ?
— Vendeuses ! Si nous pouvions I
Puis, furtivement, de jolies filles entraient là, avec un regard en-dessous pour s'assurer qu'elles étaient suivies. Un homme emboîtait le pas, jeune ou vieux. Ils se rejoignaient, causaient librement, dans la foule, plus isolés qu'ailleurs, et un roman s'ébauchait, d'un amour d'une nuit, ou de quelque liaison plus tenace... Le couple ressortait, sous les yeux de Modeste et de Valentine... s'enf ouïssant dans une voiture... les stores se baissaient, mais pas assez vite pour les empêcher de voir des lèvres, unies, déjà, par un baiser impatient, pendant que la voiture filait vers un rendez-vous de volupté.
Or, les deux vierges se regardaient ftvec une tristesse rêveuse :
— Nous sommes plus b^les que ces femmes 1 Voilà ce que voulait dire lé regard...
En cet après-midi de douceur et de soleil, il y eufc autour d'elles, partout dans Paris, une atmosphère d'amour et de caresses.
Et jusqu'au soir, jusqu'au milieu de la nuit, ces visions les poursuivirent, frappant à leur cœur, et leur mai-telant lo cerveau, comme si quelque tentateur invisible se fût acharné à leura pas pour soulever, devant leurs yeux, les.
116 LA DÉTRrS;:^ . .. „ :..R^
voiles de ces joies auxquc-llss elles pouvaient prétendre :mme les autres.
Elles allaient trouver l'amour — T amour partout.
Le hasard d'un renseignement recueilli à la porte d'une agence les rejeta au couiani du même après-iaidi dans les Ciiamps-Elysées.
Les Champs-Elysées s'éveillaient, ce jonr-Ià, de leur torpeur d'hiver.
Là comme ailleurs, on ne voulut pas de ces filles qui te présentaient dépenaillées, et qui ne pouvaient expliquer leur misère... C'était indécent!...
i:!.lles vinrent s'échouer sur un banc et regardèrent passer les voitures et les autos, dans un interminable défilé d'aller et de retour.
Prè3 d'elles, sur deux chaises, deux vieillards, un homme et une femme, tous les deux emmitouflés de fourrures, malgré le temps.
Tous deux avaient, sur leurs lèvres flétries, le sourire cynique de deux êtres qui ont vu trop de choses pour que rien puisse encore les étonner : épaves des grandes villes, ayant flotté à l'aventure, ayant sombré, s'étant remises à la nage, et finalement Jetées à la côte, en attendant la dislocation finale : la mort.
L'homme fumait un gros cigare et, le bras replié sur sa chaise, causait, avec sa voisme, d'une voix qu'il croyait basse, mais qui était si nette et si coupante qu'elle parvenait distinctement aux oreilles des jeunes fUles.
Il semblait connaître tout Pari», et de tout Paris la chronique scandaleuse.
A chaque voiture, à chaque auto luxueuse, filant devant lui, s'accrochaient les commentaires de quelques terribles souvenirs, soulevant du fond de leurs ténèbres des secrets de honte, des mœurs inavouables, des crimes impunis... ou des dévouements, parfois, et des héroïsmes ignorés. Il semblait avoir passé toute sa vie à errer, par les nuits lugubres, sur les toits de la grande ville, sondant tous les mystères avec un regard diabolique, écartant sans honte les rideaux des alcôves...
Valentine et Modeste écoutaient comme en un cauchemar.
Elles comprenaient à peine, tant ces choses étaient éiranges.
Les deux jeunes filles se levèrent en chancelant.
Elles s'éloignèrent. Elles avaient peur de cet homme.^ Ces histoires tourbillonnaient dans leur tête, les grisaient, leur ôtaient la vue, comme aussi le courage.
Elles en avaient idéjà tâté un peu de ce Paris terrible...
L'autre, ce Paris plus doux, plus hospitalier, plus i^dulrent. ce Paris où viennent s'abîmer et «^^ r-.ncoler tant de
jûieurs, ne le connaîtraient-elles pas ?
LA DÉTRESSE d'uNE MÈRE 117
Le soir tombait. Et le soir accentuait encore la vie joyeuse...
^Paris se ruait au plaisir, multipliait ses tentations.
Elles remontèrent lentement la rue de la Paix, les grands boulevards... Les devantures des bijoutiers retenaient des couples, sous les lueurs de Télectricilé, qui admiraient, qui convoitaient, et les yeux des femmes s'hypnotisaient aux. facettes ardentes des pierreries qui étincelaient... Parfois, des fillettes rieuses, qui s'exerçaient à la débauche, échangeaient des propos... « Moi, c'est celui-là que je voudrais ! » Leur vertu s'échouerait contre la première offre d'un bijou qui tomberait sur leur imagination surchauffée. Souvent, les couples entraient... •De l'extérieur, des yeux avides et goulus suivaient les allées et venues dans le magasin sobre, dev.^at le comptoir nu où s'alignaient des fortunes en perles, en pierres, en topazes, en rubis, en émeraudes... Des billets de banque s'alignaient, sortant d'un portefeuille gonflé, avec rindifférence d'une lassitude vraie ou de commande, et le couple ressortait, se m.èlait à la foule sur le boulevard... cù il y avait une heureuse de plus.
C'était une fièvre, c'était une folie. Partout, autour d'elles, Paris aimait, dépensait, jetait l'or à pleines mains... Paris était heureux... Paris était en pleine joie de vivre !... Elles errèrent ainsi, jusqu'à minuit, ne sentant même plus leur fatigue, fantômes que rejetait de rues en rues la foule parisienne... A minuit, elles se retrouvèrent devant un music-hall, à la sortie... Des couples rieurs s'en allaient bras dessus, bras dessous... Et de profonds regards s'échangeaient... Paris aimait...
Elles reprirent le chemin de la rue de Lancry.
Les magasins fermés, les boulevards devenaient plus sombres, les allures des passants étaient moins discrètes... les filles et les garçons s'embrassaient à pleine bouche...
Paris aimait...
Elles rentrèrent silencieuses, à leur hôtel...
Depuis des heures, elles n'avaient pas échangé un mot... elles ne s'étaient même pas regardées... elles avaient peur de se comprendre...
Mais là, quand elles se retrouvèrent dans leur cabinet, loin de tous les bruits, harassées, sentant les tiraillements de la faim, elles se tendirent les bras.
Elles restèrent ainsi, longtemps, à s'étreindre.
Leurs voix, affaiblies par la détresse, se murmuraient :
— Non, il ne faut pas... il faut attendre encore...
— Attendre quoi ?...
— Je ne sais pas... il faut attoudre...
— Le sauveur qui arrive toujours juste à point, comme dans les romans ?...
— Attendre, attendre....
lis LA DÉTRSSSE D'UaL :.IZE{E '
— Ensuite, quand nous aurons attendu ?...
— Znous verrons bien...
— Soit, attendons!
Elles se couchèrent et tout de suite les visions de Paris s'évanouirent. Les ombres apaisantes envahirent leur cerveau. Elles s'endormirent d'un sommeil de plomb...:
Ce lendemain était le dernier jour que leur avait assigné Matagrin. r
Le placeur devait les attendre chez lui, comme Taraignéç attend la mouche, du fond de son trou.
Qu'elles aient recours à lui... qu'elles se contentent même de lui écrire, qu'elles commettent u^e imprudence; et elles soùt perdues.
— Nous partirons ce matin, veux-tu ?
— Partons... Nous le pouvons!... Nous ne devons rien à l'hôtel...
Leurs préparatifs furent bientôt terminés.
Au moment de quitter leur pauvre chambre, où elles étaient entrées si souvent l'âme désorientée, les jambes lourdes à force d'avoir trimé dans les rues de Paris, mais où, du moins, elles avaient dormi sans danger, Valentine s'assit sur le bord du lit, son paquet de bardes sur les genoux.
— Attendons encore un quart d'heu^^ ^ ^^^^x-tu, ma Pirouette ?
— Pourquoi faire? Je te connais, tu ...:.. au sauveur? Va, c'est fini, nous sommes bien perdues... Mais, pour te faire plaisir, je veux bien...
Elle s'assit à son tour, avec un sourire de douce ironie. Elles se taisaient. Le quart d'heure s'écoula. Le sauveur ne vint pas.
— Allons !
Mais, au quatrième étage, Valentine s'arrêta encore, s'assit sur une 'marche,
— Cinq minutes ? Seulement cinq minutes ? Il en fut ainsi au troisième, puis au second. Valentine poussa un profond soupir. Désormais, c^était
la rue, c'était l'exil, le vagabondage la recherche de linconnu. Au dernier moment, le bon sauveur d€ s'était pas précipité dans Thôtel, en jetant leurs noms en passant.
« Valentine ! Modeste î Venez, mes chères petites !...- » CeTa, c'était du roman, comme disait Modeste.
Elles suivirent lentement la rue de Lancry dans la direction du boulevard Magenta. Or, Valentine avait raison de croire au sauveui; miraculeux. Elles n'àvafent pas frit deux ^cenis pas... Il n'y avait pas cinq minutes qu'elles étaient parties, qu'une Voiture s'arrêtait devant rhôtel... deux bommes en descendaient, entraient, jetaient, haletants, deux noms :
LA DÉTRESf5E D'UNE MIT F. 119
— Vc;l(ii:iii*' ; M0(it;SlC !
— NoTJs n'avons pas ces noms-là parmi nos locataires.^
— Elles se font appeler aussi Louise Vernond et Marie Derthaiidun.
— Ah ! c'est autre cîiose... Vous voulez leur parler ?...
— Tout de suite... tout de suite...
— Eh Lie]!, vous n'avez pas de chance. Elles viennent de quitter Thôtel. Elles ont donné congé. 11 n'y avait pas cinq minutes. Je suis sûr qu'en regardant on les apercevrait peut-être encore dans la rue..,
— Où vont-elles ?
Le gérant eut un grand geste incertain qui eut l'air d'embrasser l'horizon.
— A l'aventure, les pauvrettes ! Perdues, noyées, bousculées dans Paris...
Alors les deux hommes échangèrent un regard navré. Renaud et I^îirador — les sauveurs — étaient arrivés trop tard.
Le jour même où la disparition de Valentine et de Modeste avait été constatée, JMirador avait battu la campagne, autour de la Viergette, afin de savoir ce que les deux jeunes filles étaient devenues, ou, pour le moins, de découvrir quelque indice les concernant.
Il pensait bien aussi aux deux Sambut.
Déjà, dans sa pensée, il les liait les unes aux autres de plus en plus.
Mais ce qui le plongea dans la tristesse et l'irrésolution, ce fut la coïncidence de ce double départ.
Valentine et Modeste étaient-elles donc d'accord avec les Sambut ?
Etait-ce possible ?
Ou — ce qui était plus croyable — ne les avaient-ils pas domptées, affolées par leurs menacer ?
— Oui, mais je raisonne comme s'ils étaient les assassins de Richard... La preuve?...
Cette fuite, peut-être ? Cette fuite inexpliquée était une preuve ! Or, voici que dans celte première journée qui suivit ces deux départs simultanés, une lettre fut remise à Mirador.
Il reconnut tout de suite l'écriture de son contremaître.
Il l'ouvrit avec une âpre curiosité. Elle était bien, en effet, de Pierre Sambut, conçue tout à la fois en fermes affectueux et respectueux.
î<?0 - L-\ DÉTîîE?SE D'r.VE MÈRE
« Mon cher patron, l'état de santé de mon frère, qui « s'aggrave, m'oblige à vous quitter hâtivement pour aller « consulter^ un chirurgien. Quand même toutes nos éco- {( nomies \ passeraient, je tiens à lui sauver la jambe... « Pardonnez-nous de partir ainsi... Nous reviendrons, « quand Denis sera guéri... si vous ne nous gardez par< rancune et si vous voulez bien nous faire une place è « la verrerie... La paye a eu lieu hier et vous ne nou.^ (c devez rien. D'autre part, vous trouverez sur mon bureau « tous mes comptes en règle... Je ne vous ai jamais donné « l'occasicn de m'adresser un reproche... ui à vous, ni à « ce pauvre Richard... 'Moi, j'ai toujours été content de <( vous serA'ir... Denis pense comme moi... Au revoir, donc, K mon cher patron... C'est probablement l'affaire de trois « ou quatre mois pour guérir Denis... Après quoi, nous « reviendrons.
(( Pierre Sambut.
« P. S. — Aussitôt après notre arrivée à Paris, je vous '§t enverrai notre adresse. »
Après lecture de cette lettre si simple — et qui avait l'air si vrai — Mirador se retrouva aux prises avec les mêmes hésitations :
— Sont-ils coupables?
Toute la journée, il courue les environs. Il ne lui fut pas difficile d'apprendre que les Sambut étaient partis par le train de nuit pour Paris. Et un employé de la gare put le renseigner complètement...
Ils étaient montés dans le même compartiment que les deux jeunes filles.
Fallait-il croire à un hasard? ou à un rendez-vous?...
Il répugnait à cet-e dernière idée, maigre tout, malgré la vraisemblance.
Le soir même — car c'était un homme d'action et les obstacles l'enfiévraient — il bouclait sa valise et partait pour Paris, au hasard, pris dans l'engrenage de ces aventures, et Renaud venait l'y rejoindre, ne voulant pas laisser Mirador seul, en face de certains dangers qui pouvaient surgir, alors qu'il le savait l'esclave de ces terribles accidents, de ces syncopes redoutables qui brisaient son corps.
— Soit, avait dit Jean... A nous deux tâchons de faire de la bonne besogne...
Ils s'él/Hicèrent aussitôt à la recherche de Valentine et de Modeste.
Certes, ce n'était point ciiûse commode que de retrouver la trace des jeunes filles. Il y eut là, chez ^Mirador, toute une déduction de laquelle il résultait ceci : elles étaient à peu près sans ressources et — avec certitude — sans rft-
LA DÉTRESSE D'lÀ\-2 WIÎLRE 1~'ï
coiïiDiciiidation. Donc, il leur fallait trouver à se pla^^er et à qui s'adresseraient-olles, si ce n'était aux agences chargées de ce soin? Mais Jean n'ignorait pasT depuis longtemps, dans quelles conditions délicates elles avaient quitté leur famille. Il réfléchit donc qu'elles avaient intérêt à ne point donner leur vrai nom, ce qui leur aurait fait courir la chance d'être retrouvées et renvoyées l'une à Metz, l'autre à Verdun. A la Viergette, Giselle s'était amusée à prendre leurs photogra^jhies. Elle en avait confié les clichés à Mirador. L'officier fit tirer plusieurs épreuves. Une lettre de Chenavat, dont il s'était muni à tout événement, lui ouvrit les portes de la Préfecture de police.
Il raconta au cabinet, ce qu'il était venu faire.
Les inspecteurs des garnis reçurent des instructions, en même temps que des agents parcouraient les bureaux de placement, du moins les plus connus, car combien y en a-t-il d'interlopes qui échappent aux investigations policières et peuvent ainsi se livrer, sans scrupule, à tous les bas et honteux trafics de marchands de chair humaine î
Les jours s'écoulèrent pourtant et n'amenèrent aucune découverte.
Renaud et Mirador commençaient à désespérer, à croire que les deux jeunes filles ne s'étaient pas arrêtées à Paris, n'avaient fait qu'y passer pour aller s'abriter au loin, à l'autre bout de la France, peut-être, si ce n'était hdrs de France.
Au risque de les faire découvrir par leurs parents, J.îirador publia des articles dans quelques journaux très répandus, donnant leurs noms, leur signalement, leur portrait, avec la |)romesse d'une récompense à la personne qui fournirait sur elles des renseignements. Il s'agissait, disaient les articles en question, de recherches en vue d'un héritage considérable.
Cette publication obtint un succès prodigieux, mais non celui auquel il s'attendait
Toutes les filles d'une ressemblance même lointaine avec les photos publiées se présentèrent à l'agence que Mirador avait chargée de centraliser les renseignements.
Mirador occupait à Paris un appartement rue de Lisbonne et il y avait donné l'hospitalité à Renaud. Ce fut là qu'un soir, — alors que tous deux avaient perdu toute espérance, se présenta Matagrin, Le placeur avait lu l'article, vu les photos, reconnu les jeunes filles. Il pouvait renseigner Jean et venait vendre son renseignement.
— Alille francs... sinon, je me tais. Vous chercherez autant que bon vous semblera. *^
L'officier paya, prit une voiture, accourut rue de Lancry,
Valentine et Modeste, à bout de courage, apeurées par Jes menaces de Matagrin, venaient de s'enfuir de l'hôtel.
comme elles s'étaient enfuies de la ViergetCe, comme eiîes s'étaient enfuies de leur familie.
Rejetées dans Paris, où le tourbillon les emporterait-il désormais ?
— Vraiment, dit Mirador attristé, je tremble pour elles... Renaud baissa la tête, serra le bras de l'officier.
— Non, non, Jean, ce que vous pensez n'est pas po?:i Me... Ce serait trop horrible...
Ils n'osèrent plus échanger une parole. Ils errèrent p'..v les rues qui avoisinent le boulevard Magenta, remontèrenl vers la gare du Nord, passèrent près de Lariboisière. C'étail Theure de la sortie des visiteurs. Que leur im.portait ? Ils allaient au hasard lorsque tout à coup les yeux de Mirador furent attirés par la démarche de deux homm.es qui lentement remontaient, devant lui, vers les boulevards extérievirs. L'un de ces hommes boitait, il paraissait souffrir beaucoup en s'appuyant sur son compagnon de toutes ses forces. Et, chose sino:uiière. ceiui-ci. de son côté, semblait également blessé car si ses deux jambes étaient valides, il portait le bras droit en écharpe et le poignet était enveloppé de bandelettes. Ils sortaient tous* les deux de Vhùpital où, sans aucun doute, ils étaient venus se faire panser à l'heure de la visite.
Mirador s'était arrêté brusquement.
Renaud le regarda :
— Qu'y a-t-ii ?
— Laissons-les filer... il ne faut pas qu'ils nous remarquent.
— Qui?
— Les frères Sambut. J'ai intérêt à savoir où 11» demeurent...
Ne se sachant pas suivis, les Sambut ne prenaient pxas de précautions. Ils ne se retournèrent pas une seule fois. Mais Renaud et Mirador — qui n'avaient eux-mêmes aucun soupçon — ne s'apercevaient pas qu'on les filait ainsi qu'ils filaieLi les Sambut.
Et celui qui leur emboîtait le pas n'était autre que Matagrin.
Une demi-heure se passa. Les Sambut entrèrent à l'hôtel du Volga. Mirador, installé en bas, attendit vainement qu'ils ressortisseni C'était bien là qu'ils demeuraient. Il partit.
A peine avait-il quitté son poste, que Matagrin se précipitait dans l'hôtel, grimpait deux étages, et faisait irruption dans une chambre garnie prenant jour sur le boulevard.
— Mes gars, voulez-vous une nouvelle ? On vous piste... Voyez plutôt...
il ouvrit ]a fenêtre, montra deux hommes au loin sur le boulevard, sur le point de disparaîtra.
' ' UETPw'îSSE D'UNE MÈPE
.. . 1. ;i<r co I r.-uH Sambut eurent uné'même exclamaUm colère et de rago :
- Mirador!... Renaud Chenn--^ " Sa tournant vers lo placeur :
— Et les petites ?
— Parties de la rue de Lancry... Un homme à moi ne quitte pas...
— Parties pour aller où ?
— Dame ! c'est ce que nous saurons plus tard. Pour le moment, elles vont recommencer à trimer... Grâce à moi elles ne trouveront rien... Et quand la poire sera mûre...
— C'est entre mes mains qu'elle tombera, murmura Pierre avec un sombre regard.
Il retira son bras de Técharpe, agita sa main blessée : - Ça va mieux. Quelques jouis encore, il n'y paraîtra plus... Elle m'a brisé le poignet ; mais de par tous les diables, je la veux, je l'aurai... vivante ou morte...
Son poing valide s'abattit sur une table voisine avec une telle force qu'il la brisa.
— Puisque tu la veux, tu l'auras, fit Matagrin...
— Quant à Mirador...
Les yeux de l'aîné des Sambut devinrent sanglants. Mais il ne dit pas un mot.
Ce fut Matagrin, dont le regard aigu considérait les deux frères, qui résuma :
— Je vous connais depuis longtemps... Vous avez quitté Paris pour vous faire oublier en quelque trou d province... Et, ma foi, vous y êtes parvenus... Vous voici de retour.!. Je ne vous demanderai pas ce que vous revenez faire, ni ce que vous avez fait, ni pourquoi, toi, Pierre, tu as l'air de poursuivre une de ces filles de ta haine et de ton amour ; cela ne me regarde pas... Je suis avec vous parce que c'est mon profit... comme autrefois... Comptez sur moi, toujours.
— J'y compte...
— En attendant, puisque la curiosité de Mirador vous donne des transes, et puisque votre nid est connu, mes enfants, je n'ai qu'à vous conseiller de filer et de chercher, loin d'ici, un autre patelin... Vous serez tranquilles tous les deux, au diable, quand on vous croira toujours boulevard de la Villette...
— Ton conseil est bon... Un mot, avant de nous quitter... dit Pierre.
— Deux, si ça peut te rendre service.
— L'adresse de Mirador, à Paris ?...
— 11 bis, rue dç Lisbonne...
— Merci !
Matagrin lui tapa sur la joue avec bienveillance, comme on fflit aux enfant» ;
LA :;..TRr.^ss îj'UNE MÈRE
— me semble qu'on parlera de la rue de Li»-
bi=nnG ucn.; quelque temps !...
On en p;ir;a deux jours après.
Deux jours après, Mirador, vers minuit sortait du théâtre du ^ gymnase.
Le temp.% hès beau à neuf heures, quand il était entré, s était gâté pendant la soirée, A minuit, il pleuvait à tork'onts. C'était une débp.ndade sur les boulevc^ds. La chaussée était changée en lac et des ruisseaux dégringolaient sur les larges trottoirs. Déjà toutes les voitures et les autos avalent disparu. Sous le porche, dans le vestibule ou réfugiées à la terrasse du restaurant Marguery, les femmes se lam.entaienti n'osant faire un pas. Il s'agissait de ne pas perdre sa robe ou son chapeau.
Mirador était seul. Renaud ne l'avait pas accompagné.
Il fit d'abord comme tout le monde.
îl attendit sur la première marche du perron, que Taverse se calmât.
Il attendit longtem.ps. On eût dit que toutes les cataractes du ciel voulaient se déverser cette nuit-là sur Paris, afin de lui faire payer cher le rayon de soleil qui l'avait si joliment égayé le jour précédent.
Aucune voilure ne stationnait plus en face le théâtre.
Toutes celles qui passaient étaient prises par les voyageurs, ou les cochers, gouailleurs, faisaient la sourde oreille.
Seule, de l'autre côté de la chaussée, à peu près en face de la brasserie, une automobile était garée, mais le drapeau rabattu indiquait qu'elle était retenue par un client.
Dans l'auto, le chauffeur à l'abri, sommeillait.
Ces détails, nous les indiquons, Mirador ne put s'en rendre compte.
Tout à coup, un titi tout ruisselant, dégouttant d'eau, et qui semblait sortir du fond de la Seine, s'élance sur lo perron du Gymmase.
11 s'approche vivement de Mirador et, plaisant :
— Une voiture, mon prince ?
— Je te crois, fît l'officier, en riant, et si tu peux m'en ( rouver une, tu seras content du pourboire.
Le titi disparut sous l'ondée.
Presque en même temps, l'auto d'en face démarrait, \irait, et venait s'arrêter devant le théâtre : le drapeau du taxi - était relevé.
Le titi reparut et, retirant sa casquette, cheveux collés £u front :
— Voilà, mon ambassadeur...
-^ - Tiens I dit Jean.
Il IxA glissa cent sous. Et le gamin dégringola toutes les marches d'un bond, en criant ;
LA ULTHEbSE D'UNE MÈRE 1C.">
— Vive le roi 1
Déjà l'auto était assiégée par des spectateurs, par dea femmes qui imploraient.
— Ciiauffeiîr 1 vingt francs pour un quart d'heure do course.
Le chauffeur ne répondit pas, ouvrit à Mirndor qui s'engouffra dans le coupé, et sauta an volant. L'auto fila d'une allure rapide, qui n'était pas réglementaire, Mai.s la chaussée était vide, vide de piétons et vide de voitures et les gardiens de la paix, sous leurs capuchons, ou bien rencoignés sous dos portes, ne songeaient guère à découvrir le num.éro derrière, pour dresser luie contravention d'excès de vitesse.
Or, à peine installé, Mirador fit tout à coup deux remarques :
La première, c'est que le chauffeur n'était plus seul sur le siège.
Il avait un compagnon. Mirador crut reconnaître le titi qui lui avait si facilement découvert la voiture.
Il n'y prit pas garde autreitient et réfléchit que le gamin, sans doute, devait demeurer sur le trajet de la rue de Lisbonne, ou aux Batignolles.
Il sursauta soudain.
Voilà qu'il ne se rappelait plus s'il avait donné son adresse au chauffeur.
Non... Il s'était hâté de descendre le perron du Gymnase, sous la pluie battante, 'de traverser le trottoir, en relevant le col de son pardessus et do sauter dans l'auto : la portière s'était refermée sur-le-champ et c'était tout...
Il n'avait rien crié, ni à l'un ni à l'autre...
Du moins, voilà ce qu'il croit...
Alors, comment se fait-il que l'on prenne, tout de même, le bon chemin ? L'auto file le long des grands boulevards jusqu'à la place de l'Opéra, vire à droite, prend la rue Auber, le boulevard Hausnir^nn, brûle la gare Saint-Lazare et vient s'arrêter où ?
Rue de Lisbonne, devant le n° 11 bis.
Aucun soupçon, ni aucune crainte, chez l'officier.
Il se dit seulement :
— J'aurai jeté mon adresse en montant, sans y penser. Quelqu'un vient lui ouvrir la portière.
Il le reconnaît. Il ne s'est pas trompé. G'était bien U g:amii:^?u Gymnase.
Le gamin qui se met à rire en disant :
— Cent sous de pourboire, mon empereur, ça valait bien la pe1f\e de vous accompagner.
Et pendant que Mirador paye l'auto, à son tarif- le titi sonne à la porte.
KUç est ouverte quand Mirador s'avance. Du reste, la
125 LA DÉTREiii. u l,..jl Mi^RE
pluie s cessé. Mais la rje est vide, îe vent s'eât mis à souffler en rafales de tempête... De^jx bacs de gaz ce sont éteints... C'est robscurité presque complète... Seul, le vestibule dft-îa maison, par l'entre-bâillement de la porte cochère, projette une vague lueur sur le trottoir inondé... Le gamin s'elïace pour laisser passer rofûcier... Et au moment où celui-ci entre, tout un drame, rapide commue la foudre...
Un couteau ouvert, à lame étroite et longue, a brillé dans la main du voyou.
Le bras s'est levé, s'est abattu dans le dos de Mirador avec une force irrésistible...
Projeté en avant>, sous ie porche, le jeune homme s'est abattu avec la sensation aiguë de quelnn.o rhosc de glacé à travers le corps...
Il a crié :
— A m.oi 1 Je suis blessé !!...
En même temps, la porte se refermait avec un b^^r' mrd.
D'un bond, le bandit avait traversé le trottoir et sur le siège de l'auto.
Deux mots sont échangés, à voix baese :
— C'est fait ?
— Et proprement, tu peux m'en croire... Bibi n'a jamais manqué son coup.
L'auto file vers Saint-Augustin et disparaît...
Mirador reste étendu sans mouvement.
Mais le concierge a entendu son cri de détresse.
Il .se lève, accourt, relève l'officier qui ne donne pas signe de vie.
On le transporte dans sa chambre. Renaud n'est pas couché. Il lisait en attendant son ami. Devant ce cadavrG, car vraiment on dirait que ce coi-ps n'est plus qu'un cadavre, il défaille.
C'est à cause de lui que Mirador a été frappé, c'est par affection pour lui et pour Simon, c'est pour les défendre qu'il est mort...
Un quart d'heure après, un médecin esamine la blessure, la sonde...
~ Ma foi, monsieur, dit-il à Renaud, votre ami a de la :;iance... Il a reçu un maître coup de couteau, mai? H lame, au lieu da s'enfoncer directement et de perforer le cœur ou les poumons, a dévié et gli.ssé sous l'omoplate, formant séton... Dans quinze jours, il sera sur pied... Ce que je ne comprends pas, par exemple, c'est qu'il soit dans cet état d'évanouissement depuis .si longtemps...
La répercussion du coup avait déterminé une ayncopç» chez l'officier.
Au bout d'une demd-heuFe, il ouvrit las veux.
r,A DÉTRESSE D*UNE iMÈSI.
11 reconnut Renand... devina que cet) éirangor \.au. in médecin.
Ensuite, il sourit :
— Il m'a raté ! murmura-t-il... Ah I le bandit..
— Tu l'as bien vu ? Tu le reconnaîtrais ? — - Je le crois... l'un des deux, du moins...
Et il raconta, s'interrompant à chaque phrase, ce qui lui était arrivé.
Au matin, le commissaire de police fit son enquête.
Un coup detéîéphoneavaitappelédeuxagentsdelasûreté...
Les magistrnt et les agents écoutèrent avec la plus extrême attention les détails qui leur furent donnés par Mirodor. Les signalements furent recueillis. 11 étf.it de toufrj évidence qu'il y avait là un meurtre passionnel, inspiré par la terreur ou par la haine. Il ne s'agissait nulleiiicnt d'une tentative de vol et la préméditation était certaine. On avait guetté Mirador, on l'avait vu entrer seul au théâtre, on avait préparé le coup de l'auto, le hasard étant venu en aide aux bandits, avec la formidable averse, qui, à m.inuit, avait noyé les rues de Paris,.. La voiture n'appartenait à aucun loueur, à aucune compagnie... la description qu'en fit Mirador ne prouva rien... Et le numéro ? Même si Jean avait eu l'occasion de le remarquer et avait pu s'en souvenir, ce détail eût été inutile, le numéro devait être faux...
— Vous ne vous connaissez pas d'ennemis ? Mirador hésita.
Quels ennemis? D'où partait le coup? Etait-ce des Sambut ? Mais il n'était pas encore certain de leur culpabilité. Puis, pouvait-il les livrer? Les livrer, c'était mettre à nu la blessure saignante au flanc de la Viergette... c'était livrer, en même temps, le secret de Mathilde Chenavat... peut-être!... C'était peut-être découvrir l'affreux scandale qu'on tenait caché avec tant de soin... et qui, en frappant 1 illustre Justin Chenavat, serait devenu une calamité publique...
Le commissaire de police, surpris de son hésitation, Insistait : • '
— Si vous avez des ennemis, c'est parmi eux qu'il faut chercher l'assassin.
— Je ne me connais aucun ennemi... en vérité... et tout cela est inexplicable...
Le magistrat et les agents causaient à voix basse, avec une animation fiévreuse Maia neu à peu le ton de leurs voix se haussa et Renaud et Mirador, aux écoutes, perçurent nettement quelques paroles mystérieuses.
— On dirait vraiment, à cette façon de procéder, que nous avons alTaire à Cori basse... et si Coribasse n'était pas Hîort... ]e mettrais la main au leu...
128 LA LL... ,L . l: i. :-rE
— Oui, mais l'Ingénieur est mort... mort au bagne, par conséquent... <f
— Par conséquent, ce ne peut pas être Coribasse, malgré...
Une voix faible les interrompit : celle de Mirador.
— Quel est cet homme, que vous appelez tantôt Coribasse et tantôt Tlngénieur?
— Un bandit qui pendant des années a mis la police sur les délits... Condamné à mort, et gracié... on les gracie tous à présent... Bientôt on leur donnera le Mérite agricole... Trois assassinats, dix effractions, chef de bande, toutes les herbes, quoi... Avec cela, intelligent, instruit, brave... Voilà le portrait de l'Ingénieur..,
— Pourquoi ce surnom ?
— Ce n'est pas un surnom. C'est son titre. Il est ingénieur... Il sort de TEcole... Garçon d'excellente famille qui a mal tourné... Ce sont les femmes qui l'ont perdu... Donnez-moi donc le signalement des deux hommes d'hier au soir, le gamin et le chauffeur.
— J'ai à peine remarqué le chauffeur qui m'a paru fort, large d'épaules... mais il est impossible de rien préciser, car il avait une peau de bique... en outre, la visière de sa casquette était rabattue sur ses yeux et comme cette visière était longue et large, elle cachait dans l'ombre le reste de la figure...
— Très vague tout cela... Et l'autre ?
— Celui-là, je le reconnaîtrais aisément. J'ai eu trois fois l'occasion de le regarder, la première fois lorsqu'il est venu rn'ofirir ses ser\-ices sur le perron du théâtre, la seconde fois lorsqu'il m'a ouvert la porte de l'auto, rue de Lisbonne, et la troisième fois lorsque je passai devant lui, en franchissant la porte... Il est de taiJle moyenne, très maigre, la peau et les os, une large bouche mince qui lui coupe le visage jusqu'aux oreilles et deux yeux percés en vrille... Point de bari)e ni de moustache... pas l'ombre... Sans oser l'aflirmer, il me semble qull est marqué de petite vérole...:
— Je n'ai pas ça dans mes connaissances, murmura un des agents.
— Ni moi... Une nouvelle recrue, sans doute.
— Dans tous les cas, ajoutait Mirador, ce jeune bandit ne se cachait guère.
— Il avait une excellence raison pour eela^ dit lô commissaire, c'est qu€, 66 croyant sûr de s^n coup, il comptait aue vous n'auriez pas à le reconi.âUre un jour.
f>'offiCiôr se souleva péniblement sur son lit.
— Monsieur, dit-il, vous avez tout à l'heure prQnomîé un îioro... Coribassâ... Quelqu'uja.àe vausi'6t-t»U c.Oiyau et jpourrait^il m^, |aixs ^on jiorti'^itt
— N^s pouvons mieui.icar bien qu'il soït mort; sa pluo-.
L\ UETIIES.SE B'IÎNE MÈRE 129
tdprraphie doit encore être au service anthropométrique...
— Je vous serais reronnai.ssant si vous voulier n^o \a confier.
— Ce s-ra fait par mes soins, aujourd'hui mônift.
Le soir, en effet, le commissaire de police remettait une photo à Mirador
— Voilà Coribasse, l'Ingénieur ! dit-il.
C'était le portrait d'un robuste garçon de vingt-cinq à trente ans, aux traits accusés, aux yeux durs, aux cheveux drus plantés bas sur le front, si bas que le front était presque disparu : particularité qui avait dû le faire reconnaître à première vue...
Mirador la regarda longuement, très longuement...
Mais quelle chance y avait-il que Corribasse et Pierre Sambut fussent une seule et même personne? D'abord, puisque la police était sûre que l'Ingénieur était mort ?... En outre, où était-eîle, la ressemblance qui l'eût convaincu ?... Cette photographie avait été nrise quelques mois avant l'envoi de Coribasse au bagne. Des années changent bien un homme, surtout lorsque cet homme les a vécues sous le soleil mortel et parmi les fièvres de la Guyane... Puis, ce signe particulier chez Coribasse, ces cheveux plantés si bas qu'ils rejoignaient presque les sourcils, n'existait pas chez Pierre Sambut...
Pierre Sambut était chauve...
— J'ai perdu tous mes cheveux à l'âge de vingt ans, après une fièvre typhoïde, avait-il dit un jour, devant Mirador...
Les yeux ? Oui, il y avait bien les yeux où Jean croyait retrouver la même dureté, la même flamme... et aussi la même intelligence que dans le regard de Sambut... Mais il était impossible d'étayer là-dessus la moindre conviction.
Il rendit la photographie.
— Ceci ne me rappelle rien, dit-iî.
Quinze jours après. Mirador était rétabli.
Sa première sortie fut pour se rendre à la préfectur» et s'informer de l'enquête.
Elle n'avait donné aucun résultat.
Mais Mirador, de son côté, avait réfléchi. Et il faisait part à Renaud de ses réflexions.
— Posons la donnée du problème en procédant par l'inconnu... Richard a été assassiné... Non point par vous, mais par X..., dans des conditions à déterminer plus tard... X... sait parfaitement que je me suis juré de le découvrir et de l'amener au châtiment... mais il doit savoir aussi que jfe ne veux pas de scandale... et cela fera sa force, un jour ou l'autre... je le prévois, lorsque je l'aurai acculé à l'aiilme et qu'il n'aura plus qu'un seul moyen de se défendre... Nous verrons plus tard... Pour l'instant, X..., qui
loô L-\ DETRESSE DUNE MERE
ne me paraît point une quaiicité nagllgeabis, sait que j .suis à Paria. - pour y poursuivre ma tâche... et X... q est, lui aussi, à Paris, a voulu se débarrasser de moi e me faisant a^assiner... Il n'y va pas par quatre chemin comme on voit... A ce meurtre, qui n'avait pas le vol pou mobile, il n'est pas d'autre raison que la vengeance ou la peur. Le commissaire de police l'a parfaitement compris... Le coup ayant manqué, on le recommencera, cela est évident, mais cette fois, je serai sur mes gardes... D'autre part, je viens de dire qu'X... a voulu me faire assassiner, car je dois le reconnaître..., cet X..., ce n'était ni le chauffeur de l'auto, ni le voyou qui l'accompagnait... Donc ceux-ci sont des acolytes de X..., des complices, des associés... Donc, déduisons nous-mêmes, X... est une puissance, puisqu'il dispose ainsi de meurtriers à sa solde... Donc X... me fait l'effet d'une sorte de chef de bande et j'ai eu, poui mon malheur, affaire à cette bande .. C'est vraiment beaucoup d'honneur d'avoir décliaîné eoiitn» moi la haine d-is apaches parisiens... Je suis de taille à leur répondre... on le verra... J'ai chasse le nègre dans la brousse africaine. Nègres ou apaches. . Peaux-Noires ou Peaux-Rouges, ; part la couleur, ça ne changera pas beaucoup... Voici donc ce que j'ai fait... Car je me suis mis en campagne... Je n'ai pas de temps à perdre, hélas I
Il appuya la main du côté de son cœur.
Vne souffrance, vive, rapide, venait d'y passer.
— Je sens de plus en plus la batterie de cuisine de ce pauvre Poum...
Il souriait tristement. Il se recueillit, attendit que l souffrance fût passée.
— Puisqu'il y a une bande contre moi... que je vais r trouver sur mon chemin, aux tournants de toutes les ro tes, je forme une bande pour me protéger... A ces aparh que je ne connais pas, je vais opposer des apaches que
- connais... qui deviendront apaches pour me servir r m'obéiront avec entrain... A ces band''" - qui ne reculeî. pas devant le vol et le meurtre, j'opp ■serai de braves gens , et des gens brave* dont la vie est sans reproche... A ces \ apachf^p je veux opposer des contre-apaches... Je connais les miens, les ressources de leur esprit, leur ténacité et leui ii. épris de la vie... Je les ai vus, aux colonies, au rai-, lieu de tous les dangers sans jamais se départir de ieufj attitude souriante... Ils ont un admirable mépris de la' mort...
Renaud écoutait avec surprise, avec ua intérêt passionné ;
— Quels sont ces gens ?
— Je n'en veux que trois... J'en aurais vingt au molndi de mes désirs... ce sont d'anciens soldats de mon régittent.. S'ils sont mari^. ils quitteront leur famille po-ir
LA DiTRESSfc B'INE MtPft 131
me rçjolii ho... ils qtiiitctxjnt leur travail pour m*obéir. ïls savent que je suis riche et que je saurai les récompenser et qu'ils ne perdront rien à nn'avoir été utiles... En outre, iis m'airnent... Je leur ai sauvé la vie à tous le? trois... Ils na'on dit : « Voilà une dette I quand la payr rons-noUvS ? » Je leur ai écrit, 4 tous trois, pour leur ri peler cette dette...
— Alors ?
— Je les attends.
- Ils ont répondu ?
■ Non. Ils n'ont rten réponda. C'était Inutile. Il* vont iir...
Aujourd'hui ?
— A midi, pour déjeuner... Noua oausarons mieux à table.
— Et s'ils ne viennent pas ?
Un sourire de Mirador.
En même temps, on entendait un coup de sonnette, à la. porte d'entrée.
Midi sonnait.
— Les voilà. Ils sont exacts. Heure militaire... Et ce fut lui-même qui courut ouvrir^..
Trois hommes entreront, venus tous les trois de trois points éloignés de la France, du Nord, du Centre et du Midi, et qui, fidèles à la consigne, arrivaient rue de Lisbonne à l'heure juste qu' leur avait été assignée.
Ils avaient monté TescHiier ensemble, '' -^ derrière Paître, sans avoir eu le temps de se reconnaître, et tous troi:^ s'arrêtèrent devant la porte de rappru-temeii* de Mirador, la niain tendue vers le bouton de sonnette.
Alors ils se regardèrent et tombèrent ébahis, écarquillant trois paires d'yeux et ouvrant trois bouches grandes comme des ouvertures de fours.
Et avec trois intonations différentes, trois accents différents : l'un traînard, celui qui venait du Nord ; l'autre faisant rouler les r et chantant, qui venait du Centre , le troisième, qui ne pouvait nier son cru et v&nait en droite ligne de Marseille, ils s'écrièrent :
— Hé I c'est Chevillai !...
— Mais c'est Boutort I...
-— Té, mon bon, cest ce brave Marchenoir 1...
Et il y eut trois serrements de mains capabl<»5 de faire craquer des doigts plus délicats.
Tous trois à peu près de même taille et de mêfne âi?e... l'un était bl^nd avec des yetjx bleus, avec un air doujt et calme, c'était Marchenoir,' Ihomme du Nord ; l'autrf» Atai; châtain, avec des y^\)\ couleur marron, intelligents et \ifs, c'était rhomnie du Centre ; le troisième était noir, noir des yeux, noir de peau, noir de barbe, avec un air rieur, tout
132 I*A irÉTREiiE U'LN'E ?.rÈRE
À l«i fois gouailleur et naïf ; c'était Boutort, Thomme au Midi.
— Vous avez reçu la lettre ?
— Nous avons reçu la lettre.
— Pour aujourd'hui à midi tapant ?
— A midi tapant, pour aujourd'hui.
— Il paraît que le capitaine a besoin de nous?
— C'est ce que nous allons voir... Entrons !
La porte s'ouvrait. Deux mains se tendaient : celles de Mirador.
~ Mon capitaine, c'«st nous 1... A la mort comme à la mort...
— Avant tout, il s'agit d'abord de déjeuner et il y a un menu solide qui vous attend... Avez-vous toujours bon appétit ?... Il y a des bécasses, un pâté de canard d'Amiens, du foie gras avec quelques petites choses avant et après... Et je me rappelle que vous aviez une prédilection autrefois pour le corton, le nuits, et, comme vin blanc, pour un certain vouvray mousseux et pétillant !...
— Nous n'avons pas changé, mon capitaine, nous aimons toujours ce qui est bon...
Cinq minutes après, ils étaient à table, avec Renaud que Mirador présenta. La première partie du déjeuner s'écoula en racontars. Chacun faisait l'histoire de ses souvenirs. Et de bouchée en bouchée, on entendait : « Vous rappelezvous, mon capitaine ?... » Après quoi c'était le tour d'un autre. Ils avaient souvent fait campagne ensemble.
Quand le premier élan de leur appétit se fut calmé, Boutort posa sa fourchette et son couteau sur la table, s'essuya la moustache, et se renversant avec une douce lassitude contre le dossier de sa chaise, s'exprima en ces termes :
— Mon capitaine, nous venons de loin tous les trois et sur votre ordre. Et ça ne doit pas être seulement pour nous offrir cet excellent déjeuner q^e vous nous avez mandés?
— J'ai besoin de vous.
— C'est bien ce que nous pensions. Alors, nous vous écoutons, mon capitaine. La vie de chacun de nous vous appartient puisque, sans vous, nous serions ad patres...
Alors, Mirador expliqua :
Sans rien trahir du secret des Chenavat, il dit quel avait été le meurtre de Richard, quels étaient ses soupçons — encore vagues, mais qui pourtant se précisaient tous les jours ; que Modeste et Vafentine avaient dû être mêlées à ce meurtre, en être témoins sans doute, dans de? circonstance? restées mystérieuses ; les menaces et les dangers qui, depuis lors, avaient rempli de terreur l'existence des jeunes Tlles ; leur fuite ; leur disparition ; il dit l'attentat dont lui-même venait d'être victime... et dont il fallait faire remonter le motif au meurtre de Richard et à l'enquête
qu'h poursuivait... Il démontra que c'était autour dfe' Mo-) deste et de Valeritine que l'on devait chercher la vérité. ..: Découvrir leur retraite, les rejoindre, les ramener, telle était la première partie de la mission que Mirador s'impo-j sait !... Par elles, arriver jusqu'aux deux meurtriers de Richaro et les châtier... tel était le but...
Chevillât, Boutort et Marchenoir avaient écouté avec une extrême curiosité.
Chevillât observa :
— Mon capitaine, jusqu'à présent nous ne voyons pas Jbien à ç[uoi nous pouvons vous servir...
— Voici : la police est d'avis — et je ne suis pas loin de penser comme elle — que le voyou qui m'a frappé n'était qu'un instrum.pnt... le coup a été préparé... donc il y a une bande d'apaches lâchée à cette heure contre moi... et qui, apprenant que je n'ai pas rendu l'âme, essayera bientôt de prendre sa revanche... Je vous dis ceci à titre de renseignement, car je ne vous ai point appelés pour me protéger. S'il ne s'était agi que de moi, j'en aurais pris aisément mon parti... Que ma dernière heure sonne à la montre d'un bandit, ou à la casserole de mon ami Poum, je suis prêt à partir... Donc, nous nous trouvons en face d'une bande... Mon coup de couteau, la disparition de Modeste et de Valentine, le meurtre de Richard, celui de Jarrioles, l'histoire des timbres-poste empoisonnés, la tentative d'escalade, par la nuit de neige, aux fenêtres de la Viergette, tout cela forme un ensemble bien complet. Tout cela se tient. Nos adversaires sont des gens déterminés et qui ne reculent devant aucun crime... Ils ont une audace déconcertante... J'ai pensé qu'il fallait leur répondre par la même audace,; les battre avec les mômes armes, ne pas les attendre chez nous, aller les chercher chez eux... J'ai pensé qu'à cette bande de malfaiteurs, nous pouvions opposer une bande d'honnêtes garçons, comme à une mine, dans les anciens sièges, on opposait des contre-mines... Apaches et contreapaches... Il y va de votre vie, peut-être... ajouta l'officieïj avec simplicité, comme il y va de la mienne.., "ai pensé; à vous...
— C'est tout naturel, mon capitaine, dit îélts^.,*3enoir...i Une autre pensée ne pouvait vous venir.
-- Sftr, dit Chevillât, et on va rigoler... qu'on se croira encore au bon temps.
— Moi, j'ai déjà mon plan, dit Boutort si toutefois ça vous ccrïiviftol.
— YxiyofiB le p}an...
— Il D'est pas compliq-ué... CheviUat, Marchenoir et moi, 4pus i^Q^>s oamouflons en apaches, ©n vrais, de quoi - se faire ja^fi^r à la premiôpe heure, rien que sur la figui:e, par toutes les policés... N'bus nous mêlons aux autres, on
13 î LA DÉTRES*:E D'T-^•E MÈP.E
!etîr inspire confiance, on est d'amitié avec eux, et wfme avec ces dames, à cause de la galanterie.. . Et alors, de p:;^3, on suF'/eille mieux et en attend l'occasion... -— Ce plan est le meilleur, mais...
— Mais, mon capitaine ?
— C'est le plus périlleux.
— Alors, nous l'adoptons, à l'unanimité... Seulement, il y a un chiendent énorme...
— Je sais, Boutort, ce que vous allez dire. Vous allpdire que pour commencer Texécution de votre plan si haro il vous manque ie principal... Où est la bande ? où est so quartier générai? De qui est-elle composée? Qui la com m ande ?
— Ma foi, oui, mon capitaine... ça me sem.ble indisper sable de savoir... mais vous allez nous renseigner certain»' ment...
— Non, car je n'en sais pas plus que vous.
Les trois garçons se regardèrent avec un peu d'inquiétude.
Boutort se gratta le front.
— Diable î Diable 1 Enfin, on va se mettre en quête... On trouvera...
— Je vous en faciliterai le m.oyen, dit Jean avec un sov rire. La chose me paraît assez facile. Je vous disais, toi à l'heure, qu'ils prendraient leur revanche, après leur coi; manqué. J'y compte. Et je leur faciliterai, à eux, cette b-: sogne... En un mot, je veux leur offrir l'occasion de m'assassiner... Vous serez là... Et si vou? ne les arrêtez pas en flagrant délit, vous les filerez jusqu'à ce que vous ayez truuvé leur repaire...
Ils se taisaient, un peu pâles.
— Ça, ne vous plaît pas, m.es enfants ?
-— Si, mon capitaine, si... Ça nous plaît beaucoup... Seulement, ce que vous nous proposez là d'un air si doux et avec une façon de ne pas y toucher, c'est terrible. Vou' voulez vous exposer... à un'coup de poignard... Et si uaccident arrive ?.., un malheur... un malentendu... un rt tard, un je ne sois quoi, enfin, qui nous empêche de vou secourir à tem.ps ?... Si le poignard levé retombe...
— Je vous ai prévenus que vous alliez exposer votre vie et vous vous étonnez que j'expose la mienne ?...
~ Dame ! mon capitaine...
— N'en parlons plus... Part égale, n'est-ce pas ? Le moyen qi:^ je vous offre est bon... il est sûr... Ils prépareront un grot-apens... sans se douter que c'est eux qui vieîulront tc iibe .dans le piège... Du refte, nous prendrons nos préciiution.s... Donc, à partir d'aujourd'hui, j^ vous donne carte fcl.inohe... Je connais votre intelligence, les ressources de .•«yç'ire esprit... Quant à votre courage, je n'en parlerai pas,..
Je ne vous donnerai pns rtorajos... -.ou:-? roua rpnseigneron? innttirîUement et nous combinerons noa cffoiti, voilà tout... Enfin, je vous ouvre, comme bien entendu, un crédit illimité... et comme il faut tout prévoir, en cas de malheur... j'ai tout prévu pour vous, pour vos familier^... .\ton notaire a mes instructions... Chacun de vous recevra cent mille francs... lorsque, nos grandes manœuvres terminées, se fera notre dislocation — dit Mirador en souriant..; Si je ne suis plus là, c'est mon notaire qui vous remettra la somme... Et si l'un de vous venait à manquer à l'appel, en mourant il aura eu du moins îa certitude qu'il ne laissera pas, derrière lui, la gône à son foyer..
— Mon capitaine, c'est trop... nous sommes vos obligés... nous sommes vos débiteurs... notre vie, à tous les trois, c'était notre dette...
— Votre dette, soit... mais vous n'êtes plus seuls... et pour répondre à mon appel, vous avez quille, vous, Chevillât, vos vieux parents qui ont besoin de vos deux bras pour vivre ; vous, Boutort, votre jeune fenm'ie qui va être mère ; et vous, Marchenoir, votre femme et vos deux enfants... Or, ceux-là ne me doivent rien... et mon devoir est de vous rassurer sur leur avenir... Je n'accepte vos dévouements qu'à ce prix...
Ils tendirent leurs rudes mains à Tofficier. Ils étaient émus jusqu'aux larmes.
— En avant donc, pour la guerre aux apaches.
— Ils n'ont qu'à bien se tenir.
— Mes amis, dit gravement Mirador, As vous donneront du fil à retordre...
— Tant plus on se cogne et tant plus on rit, dit l'homme du Nord avec douceur.
— Tant plus on a des pièges à tendre, et tant plus on a de chances de capturer, dit l'homme du Centre.
— Tant plus il y a de la lutte et tant plus il faut de la diplomatie...
C'était, en dernier ressort, Ihorame du Midi qui avait parlé.
Avant de ge séparer, et après que Eloutort se fut entretenu à voix basse avec ses deux amis, il fut convenu que le soir môme ils se retrouveraient chez Mirador à sept haurr..^, pour dîner...
Le soir, un peu avant cette heure, ov * hez Tôt-
l'icier.
Il s'attendait à voir entrer soit Chevillât, ^oit Boutoit, soit Marchenoir.
Or, il eut, devant le personnage qui entra, un geste âù recul I... .
Geste, non de terreur — Mirador était, noua le savons, in&cessible à ce sentimeut — maia de dégoût»
C'était un homme entre deux âges, d'apparence robuste 1 et de taille moyenne. Il était vêtu d'un veston râpé, qui avait ' dû passer par toutes les couleurs avant d'adoptée le c:ris sale définitivement. Son pantalon rapiécé, effrangée Mrebouchonnait sur des espadrilles, la chemise faisait corps avec le veston dont elle semblait la doublure et, sur 'le gilet, une énorme chaîne en doublé retenait des 'breloques en acier.
Mais la tête ! Tout d'abord une casquette de drap noir à coiffe rigide, à visière carrée. Et sous cette casqu'^tte, un visage hideux... boursoufflé... marbré de taches rouges... et des yeux dont les paupières avaient l'air d'être des plaies saignantes.
Et l'homme dit, la voix avinée, rauque. assourdie :
— Monsieur Mirador, s'il vous plaît ?
— C'est moi ! dit sèchement l'officier.
— Me semblait bien ! Pour lors, on ne reconnaît pas les aminches ?
Et comme Jean esquissait le geste de le jeter à la porte, il éclata d'un large rire bon enfant, en se tenant les côtes, d'un rire inextinguible.
— Ah ! elle est forte ! Ah ! elle est bonne...
— Boutort ! c'est vous, Boutort !! exclame l'officier.
— Moi... oui, moi-même !! En -contre-apache ! Chouette, hein ? A-t-on du génie pour se donner de la distinction ?...
Et pris lui aussi d'un accès d'hilarité. Mirador mêla sa gaieté à celle de l'homme du Midi, devenu méconnaissable. , Au même instant, on entendit dans la cour le son plaintif : d'un accordéon qui préludait à quelque chanson.
Presque aussitôt une voix vigoureuse entonnait un chaut guerrier :
Où vont toiLS ces preux chevalier», L'orgueil et l'espoir de la France î C'est pour défendre nos foyers Que leur main a repris la lance.
Mais le plus brave, le plus fort, C'est Roland, ce foudre de guerre, S'il combat, la faux de la mort Suit les coups de son cimeterre...
Malheureusement pour le chanteur et pour le nr^iusicien, il était défendu de donner ce genre d'aubades dans la cour, de l'immeuble. Le concierge, qui ne les avait pas vus entrer se précipita pour les expulser. Il s'ensuivit une vive altercation, des cris, des injures, des menaces, d'aller cher- '* cher les gardiens de la paix. Il y eut même une tentative des denx artistes pour entamer le second couplet ;
Dér>à miMe escadrons épars
Couvrant le pi^d de Cûa monlagoea,
Je voi» leuK nombr-eux étendard»
Briiler sur les VM^es campagnes...
LA DÉTRESSE D'UNE MÈIîE 137
Au bruit — qui se changeait eiT tumulte, — car maintenant il y avait des imprécations qui partaient de tous les étages — Mirador ouvrit une fenêtre et regarda.
Derrière son épaule, Boutort jetait lui-môme un coup d'œil.
— Oh î oh 1 i^urmura-t-il, voilà deux sales têtes !... Trouvez pat», Uion capitaine ? On viendrait vous espionner que je n'en serais pas surpris...
L'accordéon faisait rage, lamentablement. L'artiste le secouait avec des contorsions assurément dignes de plus de succès. Par hasard, leurs têtes levées guignant les sous qui ne tombaient pas, leurs regards rencontrèrent Mirador. Ils saluèrent.
— Vrais figures de bandits, murmura l'officier.
— Une idée, mon capitaine... Si on les faisait monter, si on les invitait à dîner ? Après tout, c'est peut-être de pauvres diable... et dam I nous avons besoin d'entretenir des alliés partout...
Boutort envoya un coup de sifflet. On eût dit que les artistes attendaient ce signal. La chanson s'interrompit. L'accordéon fut rejeté dans le dos. Et lorsque les gardiens de la paix, sous la conduite du concierge, accoururent pour les expulser, il n'y avait plus personne...
Boutort alla ouvrir.
Ils se trouvèrent en présence de deux personnages d'allure invraisemblable... L'un, blond, maigre à faire peur, eût pu ressembler à l'image qu'on se fait habituellement de la mort — la mort ambulante — le squelette armé de sa faux. Et il était vêtu de haillons sordides, les pieds vaguant à Taise dans des bottines éculées et ouvertes par où les doigts tentaient de s'affranchir. La tête était coiffée d'un morceau de chapeau. L'air était insolent et cynique. Un mauvais sourire crispait ses lèvres blêmes.
L'autre était mis proprement, habillé d'une redingote noire, d'un pantalon noir et coiffé d'un chapeau haut de forme : c'était le chanteur à la voix vigoureuse. Il avait l'œil faux et méprisant, le visage enluminé, la bouche d'un ivrogne invétéré.
En somme, deux de ces vagabonds redoutables, capables de tous les mauvais coups et qu'on n'aime point à rencontrer, passé minuit, dans les quartiers déserts.
Mirador se reprochait déjà sa condescendance envers l'homme du Midi, lorsque le squelette préluda sur son accordéon, pendant que l'autre attaquait :
Soldats français, chantons Roland,
L'honneur de la chevalerie,
Et répétons, en combatlant,
Cm mou sacrés : Gloire et P«kri«..,
133 L\ DÉTRESSE D^UNE TrltRE
Après quoi, comme. Boutort tout à l'heure, ils furent pris d'un fou rire, renversés dans des fauteuils, les — -'^'-'" - primant le ventre.
— Cfeeviliat î Marchenoir 1
— Kxeuâ««, aida eapitaine, dît le sauelette, — qui était Chevillât — de nous présenter à vous sous cet uniforme... Nous n'avons, ^5archenoi^ et moi, nu"un «costume propre pour nous deux et nous le mettons à tour de rôle... Cest son tour aujourd'hui, ce sera m.on tour demain... A moi, demain, le chapeau de soie, et la redingote, et le grimpant. A moi, les bottes.., è lui les guenilles...
— Vous êtes méconnaissables, dit Mirador... Je vous en fais mes compliments.
— Et, à partir d'aujourd'hui, on ne s'appelle plus c-e noms de chrétiens... Ainsi, moi, dit Boutort, je suis devenu Dingue-Dingue...
— Moi, dit Marchenoir, je suis l'Amidon, à cause que j'ai le nez qui trognonne.
— Et moi, on m/appelle Montre-Tout, dit le Squelette, parce que je ne cache rien.
Le valet de chambre de Mirador faillit tomber à la renverse en voyant son maître en pareille compagnie : Po.mi n'8-vait connu de sa vie, même parmi ses compatriotes de la brousse, des êtres aussi hideux.
Il apportait une lettre que le concierge venait de monter
— Tiens, dit l'officier surpris, cette lettre revient de la Chaîade... et c'est une écriture de femme, que je ne connn.îs pas...
11 décacheta, parcourut, et la tendît à Renaud en murmurant :
— Les pauvres filles !
Puis, aux trois compagnons :
— Voici une lettre oui va simplifier le service que j'attends de vous... En effet, j'avais compté vous employer à retrouver le meurtrier de Richard et a découvrir dan's Piris, où elles sont perdues, le refuge de Modeste et de Valentine... Or, cette lettre est de Modeste. Voici ce qu'elle dit ■simplement, — héîa^ I avec tant de douloureuse éloquence : « Nous somme» dans Ift plus profonde misère et nous avons rccoars à voes... »
Uâe ligne en post-scriptum indiquait une adresse : 32, rue d^ Peupliers...
— J'irai ! fit Mirador... J'irai dès demain matin... La misère est fertile en mauvais conseils... et il faut, en vérité, que ces enfants...
Il s'arrêta. Renaud examinait la lettre et l'interrempit d'un geste.
-— Non. J&an, vo\]© nires pas, C^ serait i»etil*-..
LA DÉTftfiSSE 'i
.— Parce que cette lettre n'est pas de Modeste,..'»
— De Valontine, alors ?
— Pas plus de l'une que de l'antre... Je counais le\»r écriture... J'affirrae.
Ils restèrent silencieux tous les cinq ; après quoi Tofficic r se mit à rire.
— Eh bien, j'irai quand même, car voici l'occasion che;chée, attendue... Un piège 1 Nous leurs rendrons la monnaie de la pièce... Vous vouliez, camarades, entrer en relations avec les bandits qui, décidément, se déclarent noj adversaires ?... Vous êtes servis...
Ils se concertèrent jusqu'à minuit. A minuit ils se séparèrent.
Le lendemain, dans le courant de la matinée, Miradc r se faisait déposer en voiture non loin de la porte de Bic > tre, renvoyait sa voiture et se dirigeait à pied vers la r\ i des Peupliers. Il s'aasura qu'il n'était pas suivi, s'arrêi i à plusieurs reprises, se mit en embuscade. Non^ la solitui .3 était presque complète dans ces parages. De rares passant... Aucune figure suspecte.
Il passa devant la maison, peinte de deux couleurs violentes, rouge et bleu, et qui était isolée entre de-s terrain; vague. Au rez-de-chaussée, un mastroquet avec un comrtoir, quatre eu cinq tables vides. Et à la porte d'un condor se balançait un écriteau jaune inditiuant qu'on troi> vait là des chambres meublées à prix très réduit.
Mcisun sinistre qui sentait son coupe-gorge d'une lieua.
Vraiment l'endroit était bien choisi pour un guet-apen^i.
Il entra, s'assit sur une table, frappa avec sa canne à plusieurs repri.ses. Mais il eut la sensation qu'on l'avait vu entrer, que sa présence, sans doute inatl;endue à pareille heure, avait dû surprendre des gens qui se cachaient, et U crut percevoir des voix mystérieuses dans un cabinet au fond du débit de vins.
Enfin, le patron se décida à se montrer, s'avança, essuya U table avec une serviette gra.sse et noire, et avec un sou* rire obséquieux demanda :
— Que faut-il servir à monsieur ?
— Rion, mon brave, je ne consomme pas.
— Alors ? fit le patron, dont l'œil eut comme une menac \
— Alors, c'est un renseignement que je désire... Vous Ôt-î3 \ti gérant de la maison meublée ?
— Oui...
— Vous avez chez vous deux jeunes filles... L'homme ne broncha pas.
— Modeste Le Brioude et Valentine Thibaudiftr...
— Non, Il y a erreur. Voici raon registre. Je n'ai paa ces, noms-là...
ïl tendit UH registre cra^eui que M!rai»5or ouvrit.
140 LA DÉTRESSE B'UiNE MERE
A la dernière page, deux noms le frappèrent : Leuisô Vernond, Marie Berthaudun. Il avait oublié le détail de ce , changement de noms, bien que Matagrin Feût prévenu.
Il tressaillit. Etait-ce vrai ? Elles étaient donc là, dans; ^ ce garni ? Et Renaud s'était trompé, en affirmant qu'il ne ' reconnaissait pas l'écriture de Modeste ?...
— C'est bien cela, dit-il... Louise et Marie.. Mais pour . être bien sûr que je ne commets pas d'erreur, faites-moi i.ionc leur portrait...
Le portrait — sur lequel le bistro s'étendit avec compiai-i ,5ance — répondait exactement à celui de Modeste et de Va-; lentine. Quelque chose, toutefois, éveilla un vague soupçon dans l'esprit de Mirador. On eût juré que l'homme récitaitce qu'il disait comme une leçon apprise. Il dit tout ce qu'il savait avec une volubilité extrême sans s'arrêter... Aprèsquoi, il ajouta, le regard toujours en dessous :
— C'est-il ça qu'il vous faut ?
— Ce sont bien les jeunes filles que je cherche. Elles sonti chez elles ?
Une hésitation imperceptible. Un coup d'œil vers le cabi-{
net du fond. Tout à coup la porte de ce cabinet s'ouvrit et,
'deux hommes en sortirent, allèrent s'asseoir à une tabler
près de la porte, rendant ainsi toute fuite impossible.
Du reste, Mirador, paisible et souriant, ne songeait pa?^ à fuir.
Il se mit à examiner les nouveaux venus et fit claquerr sa langue, comme lorsqu'on vient de savourer un cru de| haut goût. C'était deux bandits aux larges épaules et à lai figure bestiale. Mirador soupira. Il ne reconnaissait, en» eux, ni le titi au coup de couteau, ni le wattman de la ruel de Lisbonne...
t Avait-il en face de lui le fameux Coribasse, dit Tlngé-, l nieur ?...
'i Mirador était doué d'une observation aiguë. ^ Un coup d'œil sur les deux colosses lui prouva qu'ils n-i ; répondaient, ni l'un ni l'autre, au signalement qu'il con- ^- naissait de Coribasse. L'Ingénieur avait une intelligence) ^ très vive. Or, ces deux-là, c'étaient des brutes! Quelle que l soit la beauté ou la laideur du visage, l'intelligence s'y lit S comme en un livre ouvert. On ne lisait, sur ces visages, I que les instincts les plus répugnants.
Une seule réflexion troubla un instant la paisible quiétude de Mirador :
— Quelle est la main inconnue qui arme ces gens contre moi ?
Tout à coup, l'un des deux se leva et vint se planter debout devant la table de rofficier, en croisant les bras dans une altitude de défi.
D'une voix enrouée, rocailleuse :
i.A DÉTRESSE b'UNE lifÈRfiî Ul
— Qu'esî,-ca que vous avez à nous reluquer, vou8 ? Mirador appuya les coudes sur la table, sourit, envoya
une bouffée de cigarette en pleine figure du colosse, et répondit doucement :
— C'est vrai... Je vous regardais tous les deux et vous en valez la peine... Je n'ai jamais vu plus parfaits modèles de bandits...
Il y eut une véritable stupeur.
Les deux colosses et le marchand de vins se consultèrent d'un signe. On eût dit qu'ils avaient mal entendu. Une pareille et aussi audacieuse insolence ! C'était fou ! Ils ne pouvaient en croire leurs oreilles. Puis, les deux hommes eurent un grondement de fauves. Pendant une minute rapide, on put craindre que tous deux ne s'élançassent... Un bond, et c'en était fait du frêle et téméraire jeune homme.
Le signe échangé sembla les calmer.
L'homme grimaça un sourire et balbutia, de l'écume au coin des lèvres :
— Vous n'êtes pas poli, gringalet... Mais on a pitié de vous I...
Et retroussant d'un geste brusque les manches de sa chemise, il étala, sous le nez de l'officier, deux bras d'hercule, tatoués, aux muscles saillants, énormes. Un coup de poing, asséné par tous les muscles tendus, et c'était la mort foudroyante.
— Tâtez ça, pour voir...
Mirador obéit... Il appuya un doigt léger sur cette barre de ter... puis, enlevant le bouton de sa manchette, retroussa lui aussi sa manche jusqu'à l'épaule, et il étala près du colosse un bras blanc, élégant, un bras de femme...
Les autres se mirent à rire...
La main longue et fine de Mirador s'appuya tout à coup sur les doigts de l'hercule, les réunit comme pour une caresse... serra lentement...
L'hercule riait toujours...
La main serra, serra davantage... On vit les doigts énormes se pétrir et s'amincir dans une étreinte d'étau... l'hercule ne riait plus... Il y avait en lui une surprise immense... puis ses traits se contractèrent... il luttait contre la douleur affreuse...
— Tonnerre I hurla-t-il.
On entendit craquer les os. Il fit un violent effort pour se dégager. La main resta dans les doigts de l'officier, comme si elle y était clouée. Alors, il ferma le redoutable poing de son bras resté libre et le poing fonça sur le crâne de Mirador.
Mirador fit un léger mouvem.ent à droite, évita le coup ei^ nvant que le bandit renouvelât son effort, l'autre poignet élâlt emprisonné dans la seconde main si frêle, tordu
142 LA liÉTRESsE D'une mehê
comme une baguette. Alors, les yeux dans les yeux, tète contre tète, Mirador, toujours assis à sa table, le géant penché sur cette table et saisi comme par une machine de mort, il y eut un spectacle étrange...
Les yeux exorbités dans un effort inouï, les veines de son front près déclater, Jean torturait, hachait cet homme... Et rhomme poussait des hurlements...
~ Assez ! Assez !!
Nfirador le lâcha en lui imprimant un mouvement de bas l^ale qui le fit reculer jusqu'au fond du débit de vin», où i) rœta accroupi, la poitrine siffiante, les yeux fous de rag( et de terreur, comme devant quelque chose de surnaturel.
— Le Boucher a trouvé son maître ! murmura le patron. Soudain, un couteau ouvert paraît dans sa main, et il
VA sélancer, lorsque le patron casse un verre sur l'étain du comptoir, avec un bruit retentissant.
C'est encore un signal, sans doute, car le BouchcF dompte sâ rage, se calme... et regagne la table de son compagnon sn murmurant.
— Il a de la poigiie, le gosse... Mais faudra voir I faudra Voir !...
Mirador s'est remis. A peine une légère pâleur prouve-telle l>ffrvrt qu'il vient de faire. Jit il reprend, posément, l'entretien qu'il avait ave<ï le bistro :
— Je vous ai demandé St Louise et Marie étaient chez elles...
— Oui, elles sont dans leur chambre.
— Veuillez vous informer si elles peuvent me recevoir..: Le patron haussa les épaules et gronda :
— Pas t*nt de Kianièrfts.,. W^us a'av^ qu^à monter et à frapper...
Mirador hé«it4.
Jl flairait uo gu)?^apwis.
D'autre part, si Mode-^te ^t Valentine étaiant vraiment à l'hôtel ? Si oa nt^ lui men t^ït pa» ?... S'en frai^ sarts Ttne
11 se leiFa, mohie lentement F'cFcaîîer «^Dabre, arrh'a au premier étage. Bien qu'on f^t en plein ftrar, fl fut oR!fe'(l Vallumcr une allumette pour cbçrcî>er In porte de la cbemïH? de? jeunes flllte.
C'éWit au bout d'un ceulolr étroit, crû il trébucha contre .^ux ou trots marches qji'on ne pouvait voir.
Il frappa, écouta. Personne ne répondit. En raôme temps, ti entendit craquer l'escp.lter, derrière lui, sous une marche ^urdp. Le guet-ap^ns f^ dégainait. îî sourit.
D'en baa, le marchand de vin* erinit i
— Entrée é«nç... eUe? éaîvent dormir... fe^^Ait t?rsr îa
ÎA n^lTRESSF d'UVE A'?T k 143
Wa percevoir au fonri d'un terrain vngue de la ni^. des Peupliers l'.n ac''ord<-'^i;r; qui s'évertuait plaintivrrncîit. Tt la musique douloureuse fut couverte par une voix puisiante qui chanta :
Combien sont-ils ? Combien sont-ils ?
C'est le cri du soldai sans gloire.
L© héros cherche les périlâ,
Sans les périls qu'est la victoire ?
— Montre-Tout et l'Amidon l murKiura Jean, en leur donnant leurs noms de guerre.
Il ouvrit la porte et entra.
î.a chambre était vide.
-— Je m'en doutais !...
Il allait sortir. Il n'en eut pas le iemps. Derrière lui, barrant la porte, le Boucher, hideux de colère et de l'hiumiliation subie, se dressait, le couteau à la main.
— Va falloir vider cette querelle-là ! dit-il, enroué.»*
— Je veux bien ! fît doucement l'officier.
Le géant s'était rué sur lui... Soudain il se rejette en arrière... Un canon de revolvf-r .se dresse à deux pouces de son front... Il recule... Mais cette fois, celui qui barre la porte et commande l'entrée — ou la sortie — ce n'est plus le bandit, c'est Mirador.
— Je te préviens que je ne manque jamais mon coup.*. Donc, assieds-toi et causons.
Dompté, le Boucher s'assied. Mais il n'a pas lâché son couteau.
— Je vais te mettre à ton aise... tout de suite... Je te promets de ne pas me servir de mon revolver... Je répondrai à ton surin par mon surin...
Et il tira de sa poche un long couteau qu'il ouvrit.
— De deux choses l'une... ou tu vas me renseigner... ou tu me refuseras... Si tu refuses, je te tue comme un chien enragé, que tu es... d'une balle entre les deux yeux... Je suis en ca.*i de légitime défense. Si tu me renseignes, je te donnerai la revanche et me battrai avec toi... couteau contre couteau... Tu auras donc encore la chance de me tuer et de voir, par conséquent, ton indiscrétion, si tu en commets une, enfermée pour jamais dans la tombé, avec moi... Astu compris ?
— Oui.
— Acceptes-tu de parler ou refuses-tu ?
Mirndor arma son revolver, il le leva à la hauteur de son cell, lentement.
I..e bandit eut un instant d'hésitation... le regard braqué sur le revolver...
— Je parlerai. Après, nous nous battron« .. Qi» "stc x^ne Vous voulç.t savoir ?
— Tu m'attendais ici," avec ton camarade ?... Cest donr un guet-apens ?... Oui ou non ?
— Oui.
— Les jeunes filles que je venais chercher... on ne les a jamais vues ?
— Non.
— Tu ne m'avais jamais rencontré avant ce soir ?
— Non.
— Donc aucune aniuiosité contre moi.
— Non.
— Alors, tu n'as fait qu'obéir? Tu as donc un maître?... Qui te commande ?
Silence du bandit. On devine, cette fois, que la réponse lui coûte. Il tremble devant le revolver qui le menace, mais il tremble également devant l'obligation de parler, sans doute parce qu'il n'en ignore pas les terribles conséquences.
— Quel est ton maître ? répète Mirador, la voix sèche. Je t'avertis que je ne suis pas très patient et que le doigt me démange... Prends garde...
Le colosse haussa les épaules et grommela :
— Après tout, qu'est-ce que ça me fait de manger le morceau... puisque dans cinq minutes je t'aurai fouillé le cœur avec mon lingue...
— Puissamment raisonné. Donc, parle, puisque tu n'as rien à craindre...
— A mon tour d'imposer deui conditions... Retirez les cartouches de votre revolver... En outre, ne barrez plus la porte... ça vous empêchera de vouloir filer, quand j'aurai parlé.
— J'y consens... Tu vois ? J'ai confiance... Garde toi même la porte... Bien... Quant à mon revolver... voici !... Le nom, maintenant dis le nom...
Mais le Boucher eut un éclat de rire sauvage...
D'un bond il fut sur Mirador... son couteau s'abaissa avec la rapidité de l'éclair... et ne frappa que le vide... Jean avait prévu la trahison, fait un saut de côté, et au moment où le géant se redressait en ricanant, il chancelait, le crâne fendu par la crosse du revolver... Puis, avec une prestesse merveilleuse, Mirador glissait une balle dans le barillet, visait de nouveau et disait :
— Le nom ?... Dis le nom, ou je te casse la tête...
— Nous nous battrons au couteau ?... bégaya le misérable...
— Oui, je te ferai cette grâce ! Mais parle, parle ! dit Mirador qui sembla grandir soudain et dont la voix devint terrible.
Alors, il entendit le nom qui fut prononcé par le Boucher, faible comme un souffle, — prononcé avec un frisson d'épouvante :
lA DÉTUEssi: d'une mèp.e 145.
-- CoriDasse, l'Ingénieur !!
Mirador, en entendant ce nom, laissa échapper un long soupir.
Soupir de joie et de soulagement.
Il avait peur, dans la lutte entreprise, de se battre contre l'inconnu, contre le mystère, dans les ténèbres.
Maintenant, les ténèbres se dissipaient.
L'homme qui se dressait devant lui, dans un but qu'il ignorait encore, il connaissait son nom, et il finirait bien par le connaître en personne... Ce n'était plus un être insaisissable, quelque chose comme un fantôme... c'était un bandit redoutable sans doute, puisque cet autre bandit, le Boucher, tremblait rien qu'en disant son nom !...
— Coribasse, l'Ingénieur !
Qu'était-ce que cet homme ? Et pourquoi en voulait-il à Mirador, jusqu'à tenter deux fois de le faire assassiner?... La cause de cette haine violente ?
Autant de problèmes... que chaque jour finirait bien par éclaircir un peu.
Ce nom étrange, ce nom qui devait si facilement rester dans toutes les mémoires, il ne s'en souvenait pas, et jamais, jusqu'en ces derniers temps, on ne l'avait prononcé devant lui... Coribasse devait connaître Mirador... Au fond des omi)res épaisses qui entouraient ce mystère, le jeune homme entrevoyait vaguement la vérité... Mais cette lueur était si pâle, si indécise, qu'elle ne retenait pas son attention...
D'où venait-elle, cette lueur ?
De ceci, simplement :
Coribasse s'était servi des noms de Modeste et de Valentine pour l'attirer dans le guet-apens de la rue des Peupliers.
Coribasse avait adressé sa lettre à la Chalade, pour éloigner les soupçons.
Coribasse savait donc l'intérêt que Mirador portait aux jeunes filles ? Et comment eût-il appris leurs vrais noms, puisqu'elles ne déclaraient, dans les garnis où les malheureuses se réfugiaient, que des noms d'emprunt ? Il les avait donc rencontrées avant leur arrivée à Paris ? Ce ne pouvait être séparément. Tune à Metz, l'autre a Verdun ? C'était donc toutes deux ensem.ble ? Où ? Si ce n'était aux environs de la Chalade ?... Au château de la Viergette ?
Alors, quelle conclusion logique à tirer de ces déductions ?
Pierre Sambut et Coribasse ?... Etait-ce donc un seul et même individu ?
— J'aimerais mieux ça, et l'affaire serait singulièrement simplifiée ! pensait-il.
Toutes ces réflexions, si longues à écrire, Mirador lea
'6 lA DETRESSE D UNE MERE
l\t en une csccnde, sous rœil de Boucher, (xil u^ ù
il ny avait pas à attendre de pardon.
Il 'pensa a interroger le colosse :
— Q\iest-ce que Coribasse ? Pourquoi veut-il se défaire de moi ? Qu'a-t-il contre moi ?
— Je ne sais... Coribasse, c'est Coriba^so... on l'appelle aussi rîugénieur...
— Oui... c'est convenu... Veux-tu me faire son portrait ? Est-il jeune ? Est-il vieux ? Est-il blond ? Est-il brun ?... On dirait, ma parole, que tu as ptiîr tie lui?
Le bandit frissonna :
— Oui, il n'y a même que de lui que j'aie peur... Son portrait ? A quoi bon vous le faire, vous nô le verrez jamais, puisque je vais vous saigner dans cinq minutes... Jeune, il l'est quand ça lui fait plaisir... et "vieux également... blond le matin et brun le soir... Si ça ne vous suffit pas, tant pis... Je dirai plus rien...
Mirador comprit qu'en effet il n'en obtiendrait pas daantage.
— Retirez les cartouches de votre revolver... et jetez-les par la fenêtre... Comme ça, vous n'aurez pas la fantaisie de vous en servir, quand vous serez sous mon genou...
— Tu penses donc avoir raison de moi si aisément?...
— Oui... j'ai un moyen pour ça...
Posément, lofficier ' avait obéi à l'injonction du misérable. La fenêtre était ouverte sur le terrain vague. Il y lança les balles.
Maintenant, il n'avait pour, toute arme que son couteau...
— Un moyen, dis-tu ?" Et lequel ?
— Vous aîiez. voir...
Le Boucher envoya un coup de sifflet.
un même temps — ce qui prouvait que l'autre attendait derrière la porte — son compagnon s'élançait dans la chambre... armé comme lui.
Le Boucher dit, goguenard :
— Le moyen, le voilà... Je vous présente Brûleur, qui ?t aussi fort que moi.
L'officier haussa les épaule.^?, admirable de calme et de amg-froid.
— Je ne lui en fais pas mon compliment... car tu m'as ' aru un peu... gnolîe !...
Le Bouclî-er devint blême. On ne pouvait lui faire un -utrqge plus ^fin:5flant que cehiî de rab^i ipr sa force de aun'^au..
Rapid?^ A mG::?r? =^an ralms ''r pnvisa-
::3ait ia situation. EIV Uique. La uiais o-
:e. Des cris partis î sersisnt paâ -ei 7,0
As, Iç pat.'^on — sùmmeiil complice — de v ail prcncir* oiiî tî'é*:î&rl8r tt?U8 U» dleats Jusqu'à eé quâ te erimt fûl
...^i. ...... ua uuit, on »e ûéban'assernlt aisément d'un
iavre.
.Mirador n'avait à compter que sur lui-même, kon adresse menoiileuse, sa soupie.s.se féline, et sur l'efîfo,y;xnte viffueur de e^os muscles doiit il avait donné une p'^ciive tout h. l'iieare, inattendue et insoupçonnée dans élégant, presque Irèle et presque délicat...
Tout à coup, il prête Toreille vers la fenôti-c.
Les sons douloureux de l'accordéon se sont rapprochés... Hiaintenaiit de la rue, presque eu face du njat troquet... Et la voix de tonnerre continue de chanter, formidable, la cliaxison de Roland
Ayontj toujours, ô braves amis, De Roland rârne noble et fière.
li ne comptait ses ennemis Qu'éteûdud morts sur la poussière...
Montre-Tout et l'Amidon étaient là, tout près... Un en, un signal, une vitre brisée et ils apparaissent revolver au poing I
Et Dingue-Dingue, sûrement, devait se trouver, lui aussi dans les environs... Mirador hésita...
Mais les appeler... c'était compromettre toute la, cam-
; gne basée sur l'apparente complicité qu'ils re( hercbaient
avec les gens de Coribasse... C'était les fai>: connaître
comme des amis de Mirador... rendre tmp::-:;ibl8. par
nséquent, leur intervention future.
- Non !...
Et contemplant les deux bandits qui montraient les dents, en un rictus de bêtes sûres de vaincre, et déih ivres du sang qu'elles allaient verser :
~ Après tout, ils ne sont que àm\x...
Il enleva rapidement son pardessus et le roula autout* dô son braa g^iUt^tie, tout en esquivant im« prernlè're et IjûUilroyante aUaqore en Êtiocber, Aout îô bi'afî retomba dans lé vide.
— Tu es bien pressa, Thamme ?... M«lTrtenan>, viens.., ; ' t' attends l
Brûleur, derrière ftm ecwraarfcde, et coînma en arr^t, attendait l'occasion favorable de prendre Mirador en traitée.
Alors la lutte commença, farouche., silencieuse, pendant qu'au dehors la voix obstinée répétait, comme ?' Ton ;?«» fû^ douté de ce qui se pa.-^sait là :
Il ne comptait ?«» «nnemi* Qu'étendus morts aur la poussière...
L« manche du poignard d« Miradof ét&H tsH d'un larges •«tlp»r^ W9t^(i}à 9'^Û%x «t de < iiivr^ ^rmiiA ger otfi^
«nain roBuste du jeune homme; cela pouvait servir, au
ijesoln, d'assommoir.
Il se tint d'abord sur la défeasive, se contentant de parer les coups qu'il recevait alors sur son pardessus. îl ne ripostait pas. Il était évident qu'il ménageait le bandit, non par pitié, mais il ne voulait pas avoi^ affaire à la police, à donner des explication 'i • v avait mort d'homme. Cela l'eût entraîné forcément à des paroles imprudentes où pouvait apparaître tout à coup le nom de Chenavat-
Cinq minuies s'écoulèrent, d'efforts inouïs. Brûleur, le corps penché en avant, guettait toujours le moment propice. Ce n'était pas la première fois, sans doute, qu'ils se battaient ainsi, à deux contre un, et dans ces luttes chacun des deux avait son rôle. Brûleur attendait d'entrer ea scène. Quant au Boucher, il haletait de rage impuissante.. Par trois fois, il avait cherché un corps à corps, et il avait senti, entre l'étau de son bras, fuir, comme une couleuvre, le torse qu'il étreigna-it, pendant que de sa main libre, il tentait de frapper, couteau contre couteau... Une fois, la première, il avait cru réussir et il avait crié :
— Frappe dans le dos, Brûleur, pendant que je le tiens î Mais Brûleur n'avait pas eu le temps de frapper. L'officier s'était dégagé lestement.
Seulement, il avait compris :
— Ah ! Ah ! voilà le coup qu'ils vont tenter... Bon !
La lutte reprit. Pas un mot. Des halètements, des souffles rauques, des râles. Le Boucher avait des yc^)x sanglants. Ses lèvres immondes, bavaient de l'écume Mirador, lui, était extrêmement pâle, ses lèvres éta,ient blanches et ses yeux sombres exprimaient je ne aais quelle folie de témérité.
Soudain, il parut glisser sur les briques du carrelage et plia un instant.
Il n'en fallut pas plus au Boucher, qui s'efïondra sur le jeune homme de tout son poids, le couteau en l'air, avec un cri de joie terrible, de sauvage triomphe...
Déjà, Mirador s'était redressé... sa main gauche maintenait la main armée du bandit comme dans une tenaille... Mais l'autre bras du colosse, où roulaient les cordes des muscles, broyait la poitrine du jeune homme contre son torse d'hercule... Et ce fut ainsi qu'ils restèrent immobiles une seconde... debout...
— Frappe, Brûleur, je le tiens I Une seconde, pas plus.
Or, Jean ne regardait même pas son adversaire dans les yeux, bien qu'il sentît sur son visage l'haleine du miséérable... Jean regardait, par-dessus l'épaule du géant — au niveau de laquelle arrivait sa tôte — une glace fêlée sur la cheminée. r. Jean, dans cette glace, regardait Brû-
LA DElRfcSfciK U UNE AiEHK
leur... Dans cette glace, il vit rassassin qui s'approchait, par derrière, sinistre, et dont le couteau se leva rapide, en un gesie monstrueux, pour le transpercer d'outre en outre... lèvres ouvertes et dent** contractées par l'effort...
Une seconde, pas plus...
A cet instant précis, qu'il guettait dans la glace avec un sang-froid déconcertant, ses muscles se tendirent, son' corps souple se sépara du géant, glissa... s'affaissa... se tordit..
Le couteau descendit con^ne la foudre et ne rencontra pas le vide...
Il rencontra la poitrine du Boucher, où il s'enfonça.
Et l'homme s'abattit en poussant un : « Han I » d'épouvante et d'horreur.
Jean ne laisse pas au meurtrier le temps de se remettre. Il l'étourdit d'un coup du manche de son poignard sur le crâne. Brûleur tombe assommé près de sa victime...
Mirador reprend haleine, appuyé contre le mur... Il comprime son cœur, dont les battements l'étouffent. Un instant, tout à l'heure, il a redouté la syncope., qui l'eût livré, anéanti, aux deux bandits. Puis, le malaise s'est dissipé... Il referme son couteau désormais inutile, met dans sa poche son revolver déchargé et se penche sur Brûleur.
— Il n'est qu'évanoui... Il s'en tirera avec une forte migraine...
Quant à l'autre, il ne bougeait pas. Le sang coulait à flots de sa blessure.
— Celui-là, s'il en revient, voudra ma peau... Je connais ces âmes de brutes... Elles ne pardonnent jamais... Pourtant, en toute équité, ye n'y suis pour rien... Est-ce ma faute, à moi, si ce Brûleur a été d'une maladresse !!...
Il sortit, longea le couloir ténébreux en trébuchant, descendit dans la boutique du marchand de vins. La porte et la fenêtre étaient fermées, les volets étaient clos. Une bougie brûlait sur le comptoir. On se fût cru en pleine nuit et non en plein jour, et le bistro, recroquevillé sur un escabeau, dans un coin, la sueur au front et claquant des dent«, attendait le dénouement du drame qui se passait audessus de lui.
En apercevant Mirador, frai» et tranquille. Mirador souriant, Mirador sans blessure, il se leva d'un bond et alla se réfugier derrière son comptoir.
— Montez là-haut, fit l'officier... J'ai un peu brisé le crâne de votre ami Brûleur ; mais, auparavant. Brûleur avait planté son couteau, par erreur, dans la poitrine de son ami le Boucher... Si celui-ci n'est pas mort, il n'en vaut guère mieux. Tout cela vous regarde. Vous voiis débrouillerez avec Uk police... Mais si voua dites un mot de
150 LA DETRESSE D"UNE l'VÎÉRis
ixioî, de ma présence ici, un seul mot qui fasse soupçonner* que j'ai pu jouer quelque rôle en cette affaire, je dirai, moi, la vérité sur le guet-apens dont j'ai failli être victime et auquel vous avez prêté les mains... C'est compris?
— C'est compris, monsieur... balbutia le bistro.
- Ouvrez-mai cette porte... J'ai besoin de prendre Fair... Au trot, au trot !î
L'homme obéit. Mirador passa devant lui en tirant "une cigarette d'un étui de nacre.
Et rhomme retomba sur son escabeau en disant :
— C'est le diable ! Ça ne peut être que le diable I Puis, chancelant, il monta dans la chambre, où deux
grands corps étendus, immobiles, disaient l'efïroyabie lutte., dans la chambre emplie d'une fade odeur de sang.,.
Xî
L'accordéon gémissait du côté de la rue Brillât-Savarin. Une voix de stentor emplissait de sa sonorité la solitude d'i ces parages :
Mais j'ent<»ûds le bruit de son eor Qui rê.<?onne au loin dans la plaine.
Mirador passa sous le pont du chemin de ier de Ceinture, hésita un instant, âfm de faire perdre sa piste au cas où il eût été suivi, à traverser la poterne Kellermann, revint brusquem-nt sur ses pas et se perdit dans les jardins et les bosquets qui longeaient un vaiste terrain vague, dans lequel s'alignait, presque sans maison, la rue des Peupliçï^. Il pa?sa auprès des deux artistes ambulants c^ui s'évertuaient à ch&nter le nez vers le ciel, semWant iraplorer du Très-Haut la m&nue céleste destinée à leur nourriture quotidienne, mais hormis quelques galopins qui l^a suivaient, il n'y avait ik personne. La provende dgrait être bien m&i.^re.
Lorsque ro'flcier passa près d'eux, ils se tui'^nt Le miisicien reiet«. son in?tr\iment de supplice dans son
Le chantai:; sob dernier souffie dans sa gorge
avec un mouvrji:)P:;T ae déglutition et tous deux, de loin, suivirent Mirador qui, pourtant, n'avait pas eu l'air de les reconnaître.
Au fond du jardin, derrière le petit kiosque, pour Tinsi^->r,t h;, nr.n ,<£ A', y-,^ ' ^ ^ TChandû dô ffaùfrês qui ftlnj^iU-
U fut rejoint aussitôt par î'Arnidon et Montre-Tout un colloque rapide s'établit.
Mirador les mettait au coura.nt du drame dont il avait failli être la victime.
— Il fallait nous appeler, . pitaine... Un coup de fîet et nous étions IjV !...
- C'était vous brûler pour la bande de Coribanso... TanuLii que maintenant la partie est belle... Vous avez là deux hommôs de la bande... par eux vous pouvez arriver à connaître le ropairo du chef... Brûleur ira rendre compte, sûrement, de sa défaite et de la façon dont il a arrangé son copain... Filez-le... Par lui, on doit savoir quelque chose... Où est Boutort ?
— Chez le bistro... En ne voua voyant plus, on était inquiet.
— Bon. Rejoignez-le et bonne chance. Ah ! au fait ! dit-il en s'interrompant... Corniiie li y a un cadavre là-haut, vous allez être mêlés à une intervention de la police...
~s-vou3 en règle avec vos papiers?
— Rien à craindre...
Deux poignées de main chaleureuses. Ils se séparent.
Marchcnoir et Chevillât n'entrent pas de suite chez le mastroquet. Ils laissent écouler un temps normal afin de ne pas être impliqués dans l'affaire à titre de renseignements et de témoins, si elle prend mauvaise tournure.
De loin ils surveillent la maison. Ils ne tardent pas, en effet, à voir sortir le marchand de vins... A son comptoir une femme Ta remplacé, surgie don ne sait où... Un quart d'heure après, il revient avec des gens du commissariat... Un quart d'heure encore, et, sur une civière, on emporte un corps jusqu'au poste, en attendant roinbulance urbaine mandée par téléphone.
Alors Montre-Tout s'approcha..
MoDtre-Tout a l'âme sensible. Déjà ses yeux sont humides de larmes.
— U y a un malheur ? interroge-t-il.
— Oui... dit le mastroquet, brusquement, un client qua eu la bonne idée de venir se suicider dans mon ga^rni.,.
— Mort ?
— Non. Paratt qu'il en reviendra peut-être... On vient de l'interroger pour savoir les motifs de sa funeste résolution et il a déclaré qu'il avait voulu se périr par chagrin d'amour.
— Pauvre homme I murmura l'accordéon. Tîs entrèrent, se mirent à une table.
Dans la petite sallf*. t.rp;, pi r.»ilp «kuix hûrrimp ; -,-. ,Vv>!iv aient déjà :
Boutort et Brûle=j:- :
Brûleur était eacor^ iioua i>i coup 4r; t:e âri^j^ie auquel
158 lA DÉTRESSE D'UNE RIÈRE
ii ne corap renaît rien, et, du reste, à demi assommé, il avait beaucoup de peine à mettre de Tordre dans ses idées. Une compresse avait étanché le sang de sa blessure au crâne. £i,^par-dessu3, il avait enfoncé fortement sa casquette. On ne pouvait rien deviner. Le commissaire l'interrogea, Interrogea Boutort. Mais ils venaient d'entrer, déclarèrent-ils, et ne pouvaient donner aucun renseignement. On les laissa tranquilles. Le blessé n'accusait personne, s'obstinait à raconter une histoire d'amour. La pensée d'un crime disparaissait,
— J'ai faim, déclara l'Amidon... On pourrait pas avoir une omelette et un peu de charcuterie ?... On a de l'os, patronne, ajouta-t-il en tirant de sa poche quelques pièces de menue monnaie et des sous qu'il étala dans sa Iferge main.
— Tout de suite, tout de suite...
Ils se firent ser\àr un litre de vin en attendant. Rien ne, facilite les relations et ne fait faire connaissance comme d'avoir une histoire à raconter. Et l'histoire était toute trouvée. C'était celle du suicide du Boucher. La patronne ne tarissait pais, inventait des détails. L'Amidon était généreux. Il rin\ita à prendre un verre et, cinq minutes après, Boutort était assis à leur table et trinquait.
Seul Brûleur, silencieux, sombra, ne bougeait pas de son coin.
— Il a des idées noires, fît îa commère parce que je vais vous dire, le Boucher était son runi... ils s'aimaient tous les deux comme un castor en peau de luxe...
Elle leva le coude, vida son verre d'un trait et fît claquer sa langue.
— Allons, Brûleur, viens boire... ça distrait.. Je régale d'une tournée pour répondre à l'honnêteté de ces braves artistes...
— Pas le cœur à la boisson, mère Lucas ! grommela le bandit.
La patronne était l'hôtelière de l'hôtel du Volga. Des ramifications mystérieuses l'attiraient ainsi aux deux extrémités de la grande ville.
— Puisqu'il n'a qu'un trou dans la peau, et que ça se bouchera facilement... viens boire.
L'homme se décida, se souleva péniblement, vint retomber à la table commune et s'y accouda, en promenant un regard terne sur ses compagnons de ha-sard.
Il n'eut aucun soupçon. Ils avaient bien l'air, comme lui. de misérables associés de basse pègre, vagabonds ferrant dans les nuits de Paris, en veine de régaler, pour l'inatant.
L«8 fueux, les gueux s'aimeit ©«tire eux.
LA DKTKESSE J) l.Ni, MP^RK lo3
Ce fut Montre-Tout qui fredonna. Des litres apparurent. On les vida et les renouvela.
Brûleur ne desserrait les dents que pour boire. La mère Lucas préparait l'omelette. Les hommes étaient seuls. Boutort, tout à coup, cria :
— Mère Lucas, une omelette pour trois... et de la charcuterie idem...
L'œil de Brûleur parut s'animer. Il releva le front. Sa voix enrouée gronda :
— Pour quatre, mère Lucas... faut qu'on prenne des forces... tonnerre de sort !...
Les apaches échangèrent un regard rapide. Ce regard voulait dire :
— Ça marche ! Ça marche I
Deux ou trois clients de hasard entrèrent et firent servir quelque chose, puis s'en allèrent. Le bruit d'un suicide chez le bistro s'était répandu aux environs et amusait les curieux. C'était tout. Bientôt la salle redevint vide. Lentement, Brûleur sortait de sa léthargie mentale, s'animait... S'animer est une expression exagérée pour désigner son attitude, car Brûleur ne s'animait jamais, et ne répondait guère aux questions que par des monosyllabes brusques, des oui ou des non... Faire parler cet homme, Ils comprirent que c'était une besogne à laquelle il fallait renoncer... Brute n'allant pas au delà de la plus stricte, de la plus étroite matérialité animale... exécuteur de consignes, duquel on ne devait rien attendre, ni réflexion, ni hésitation, ni pitié.... On ne lui connaissait qu'une affection, — était-ce bien le mot? — et c'était pour le Boucher I... Or la pensée lancinante, aiguë, qui torturait sa simplicité de primitif, c'est que lui, qui aimait le Boucher, venait de l'assassiner !... Comment cela s'était-il passé? Il ne s'en rendait pas bien compte. Boucher, plus tard, s'il en revenait, lui expliquerait sûrement ce mystère...
Un autre regard des contre- apaches transmit leur pensée commune...
— Il ne parlera pas !...
Du reste, peu importait. Leur but n'était pas là. On va voir ce qu'ils voulaient. Leurs tentatives pour griser le bandit restaient vaines. Cet homme, ils s'en aperçurent, eût englouti toute une cave. Il buvait comme on respire. Boire faisait partie de sa vie. Alors, les trois compagnons — comme s'ils s'étaient donné le mot — eurent soudain la langue pâteuse, le vin tendre, la confidence facile...
Ah ! cétait, à les entendre, trois rudes lapins, et qui en avaient vu de toutes les couleurs. L'accordéon n'était là que pour la frime, et puis c'était un métier comme un autre et qui permet d'ouvrir bien des portes. Aux jours de dèche, ça rend service. En outre, ça empêche de lécher
ïes murs de trop près, quand on a îafm, ou de passer îa langue sur une' corde à puits pour se désaltérer, qiiaud ri a self...
Brûleur écoutait, approuvait d'un signe de iête ' 'îait,
— Puisqu'il en reviendra, l'aminche, faut pa8 le {^io:.cr coDime s'il était mort !... Tout de même qu'on a dit qu'on ne se tue point d'amour... L'Amidon, dégoise-lui donc ta romance... ïl verra, le frangin, si qu'on ne meurt paa d'amour.
Montre-Tout essuya une larme qu'il eut l'art d'amener au coin de sa paupière gauche, se leva, prit une pose langoureuse, avec le blanc des yeux seul visible, et la bouche ârtistement tordue par un sanglot permanent :
J'ki rencontré Rose, ma mie, Se proiTjenaut au Bois d'Amour...
Où donc v^s-tu, ma tendre amie, Triste et pâle, comme toujours ?...
Je vais aux champs, me rèpomi-elle, Aux champs de fleurs et de bonheur.
Au clair pays des hirondelles.
Je vais aux cieux, car je me meurs...
Mais Brûleur cassa îa table d'un coup de poing, bouleversant verres et bouteilles.
— Assez ! Je veux pas qu'on s'égaye ici, à cause de l'amigo... pauvre vieux.
Il se rassit lourdement. Jamais il n'en avait tant dit. Puis se ravisant soudain, comme s'il avait eu honte de sa violence :
— Vous êtes des poteaux. Je vous en veux pas. Pouviez pas savoir !
On fit servir d'autres litres. Montre-Tout, le plus bavard, reprit ses confidences. Us avaient pincé une fols de la centrale, mince ! pour cinq ans... C'est pas une aiïaire... lis avaient purgé, d'un seul coup, un tas de comptes en retard avec la police... celui des écumeurs d'églises, des pilleurs de troncs, des voleurs de chasubles, des videurs de musées de province... Ils n'avaient opéré qu'en province, toujours en province..., jamais à Paris, mais voilà, comme tout le monde, ils étâisr^t tentés par ren\âe,' par la gloire d'opérer à Paris...
Brûleur daigna manifester son opinion par un geste de ET .épris :
— En province ?... Pouah !î...
Montre-Tout prit un air humble, l'Amidon rougit, ou plutôt bleuit, car 11 ne pouvait plus rougir. Quant à Digue- Dingue, qui brûlait de se mêler à îa conversation, il prît
r.A oéTnF.ssF. 155
un visage modeste et se pencha à roreilte de sea Ci^mpa-
gnons....
— Connaissez-vous Raoul ? le fameux Raou] ? la bande h Raoul ?
— Aîlopr, donc 1 firent ensemble Chevillât et Marchencir... Si on connaît Raoul !.,.
— Moi, je connais pas ! gronda Brûleur. Boutort reprit, haussant les épnuîe^ :
— Tu connais pas? Ça fait ric-n... Eh bien, Raoul, mes bons garçons, c'est moi.
— Paiï possible î!l
Et ils écarquiJlèrent les yeux, comme s'ils »e fussent trouvés devant un grand homme.
— C'est moi... quinw con^lomnations au total... Envoyé à Cayenne... relégué au chantier du Haut-Maroni, j'y fais une provision d'allumettes dans une bouteille... Je file sur un radea"2 avec neuf camaros,.. Nous gagnons la Guyane ho'ilandaVv! après vingt-trois jours dapis les forêts vierges, me guidîj.t sur le soieii, me nourrissant de choux-palmistes, allumant, la nuit, des feux avec les allumettes économisées et cachées ou bagne, car il fallait échapper aux serpents pythons, aux caïmans, aux tigres... J'ai traversé vingt-sept rivières dans des canots improvisés... A Paramaribo, les autorités hoHand8.ises m'arrêtent, me rendent à Ifl. liberté... et je travaille aux mines d'or du pays... Puis, en passant par Georgetown, je gagne le Guatemala, où je prends du service comme mécanicien sur un navire, puis comme chauffeur sur la ligne du chemin de fer exploitée par la compagnie allemande... Faut vous dire que les Allemands, y en a tant et tant qu'on en trouve partout, comme de la vermine... Je fais douze cents francs d'économie et je rentre à Paris... Je sais bien qu'on me cherche ; mais on ne me trouvera pas... les malheurs m'ont changé, dit-il en ouvrant une bouche qui lui coupa la figure d'un trait sanglant.
Car Boutort. on s'en souvient, s'était grimé hideusement. Brûleur lui tendit, la main :
— Toi aussi, t'es un frère !... On fera peut-être un coup ensemble, un jour...
Les trois contre-apaches tressaillirent de joie. C'était là qu'ils voulaient en venir.
Los trois têtes se rapprochèrent par-dessus les verres vides et les verres pleins. Et Dingue-Dingue murmura d'une voix très basse :
— Oui, mais où q» ■ ^-etronvera ?... faudrait avoir un signe ?
Sans doute il avait parlé trop tôt. Sans doute il n'était pas encore parvenu, malgré tout, è. gagner complètement la confiance de Brûleur, rar ceîui-^i se leva, écarta les
156 I ^ DÉTRESSE d'une MËRE
trois compères de son poing de colosse, les considéra un moment d'un air soupçonneux et, sans un met, partit... Boutort se penche vers ses amis :
— Réglez I Je file 1 à tout prix il faut savoir où prendre ce Ceribasse...
Du débit de vins, une porte donnait sur un corridor par lequel on montait dans la chambre meublée. Ce fut par là que Dingue-Dingue sortit. Le corridor était désert. Combien de temps resta-t-il là ?... Vingt secondes, pas plus... L'homme qui apparut tout à coup sur la chaussée, en face de la devanture du mastroquet, ne ressemblait en rien au Boutort de notre connaissance. C'était un ouvrier maçon en goguette, visage blanchi, casquette chargée de plâtras, blouse salie de chaux, pantalon du même genre flottant sur des espadrilles qui avaient traîné dans tous les mortiers parisiens ou de la banlieue.
Un coup d'œil lui fit découvrir Brûleur, dont la haute silhouette roulait dans la direction de la rue de la Colonie. Or, le long de la rue des Peupliers, à droite comme à gauche, ce n'étaient que masures ou terrains abandonnés.
Brûleur s'arrêta à plusieurs reprises sous le prétexte apparent d'allumer une pipe récalcitrante ; en réalité, comme Boutort le devina, pour s'assurer qu'il n'était pas suivi. Il ne pouvait pas manquer de voir l'ouvrier maçon et il le laissa passer.
Dingue-Dingue eut un léger frisson en sentant peser sur lui le regard de la brute.
— S'il m'a reconnu, gare dans le dos au coup de surin... Sans se retourner, il entendit la marche lourde du
bandit, derrière lui I Mais le bruit des pas s'affaiblit lentement. La distance s'espaçait entre eux.
— Où va-t-il ? Ah ! s'il faisait nuit ! moi qni ai des yeux de chat, la nuit.
Mais il faisait plein jour et même le soleil, blafard, essayait de percer à travers des nuages de pluie, allant du gris cendré jusqu'au noir d'encre...
Tout à coup, tout bruit s'éteignit dans le désert de la nuit silencieuse. Brûleur s'était arrêté ou avait disparu. Brusquement, Boutort se baisse pour renouer les cordons de ses espadrilles... Brûleur a disparu !!... Plus de Brûleur I
— Envolé, alors ? Ou enfoui dans les entrailles de la terre ?...
De traces, nulle part... Et nulle part, la possibilité d'une disparition...
— Sa(t-ce qu'il ne serait pas aussi bête qu'il en a l'air ? Il refait, en titubant, le chemin parcouru, se heurte à
un joueur d'accordéon qui va lui chercher noise et q»^ très bas, lui gliase k l'oreille :
-- La cabasa da bois, imbécile 1.^
L'accordéon s'éloigne et bientôt, au boni de ki ru«, oa entend le chant de Roland :
J'ai vu tomber ce fier vainqueur.
Le sang a baigné son armure.
C'était, en elfct, à peu près en face de cette cabane de bois que Brûleur venait de s'évanouir comme un fantôme. La cabane, ouverte à tous les vents, avait jadis servi de bureau à des chantiers de démolitions qui n'existaient plus. Elle s'en allait en ruines. Ce n'était plus qu'un amas (le mauvaises planches k demi pounies et branlantes.
Il n'y avait vraiment aucune chance que Brûleur fût venu s'échouer là. Pourquoi faire ? Pour y dormir ? Les vagabonds de Paris ont ainsi des refuges qu'ils adoptent et où ils reviennent régulièrement jusqu'à ce que la police les ait dépistés et raflés. Qui sait si la cabane n'était pas le repaire du Boucher et de Brûleur ?
Il passa devant sans s'arrêter.
Un regard rapide — un de ces regards d'oiseau de proie à qui rien n'échappe — pr&uva tout d'abord à Boutort que la masure était vide.
Mais elle était encombrée à l'intérieur de débris de toute sorte...
L'homme ne pouvait-il s'être caché derrière ces débris ? Ou bien n'était-il pas entré là pour dépister cet ouvrier maçon qui peut-être lui inspirait des inquiétudes ?
Des palissades de planches à demi écroulées barraient le terrain vague, entre les jardins publics, en bas, et un hôpital, en haut. Et, au beau milieu de ces terrains, une maison de l'ancienne banlieue, à un étage, au toit effondré, inhabitée sans aucun doute, dressait sa silhouette triste de ruine misérable et grotesque I Entre cette maison et la cabane en planches du bord de la rue, il y avait un espace de plus de cent mètres, occupé par des herbes, des pierres, des plâtras, des mottes de gazon q\ii conomençaient à reverdir, terre qui semble atteinte de je ne s-ais quelle maladie, d'une lèpre honteuse, terre de l'abandon, terre de tristesse, plus lugubre cent fois qu'un cimetière. Et la maison en question n'avait plus d'habitants depuis longtemps. Ce qui le prouvait, c'est qu'elle n'était accessible d'aucun côté. Elle n'avait pas été comprise dans les alignements. On avait dû la démolir comme ses voisines. Elle était testée aebout par hasard. Mais ©r la considérait comme les pierres, les herbes, le plâtras du terrain vague et la palissade l'entourait et l'i-soiait de ce coin de Paris. A qui appartehait-elW ? Car elle avait, cômmô toute cbose. un prapiîétaire ? Les renst^ip^nemaiïts des voisina s'y perdaient... H« n'^étaient pas plus précis, ces renseignements, sur les propriétaires des terrains inoccupés. Ils devaient